Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots:

S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins.

Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre, qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour.

Quand?...


CHAPITRE VII

Du troisième au quatrième Séjour


74.—Mardi 19 juin.

Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins, mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes ricanent: «Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus, défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux électeurs: «Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!»

Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement—il en est bien temps!—de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine.

Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami, le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait pour cela.

Le XIXe Siècle assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente.

La Cocarde et la Presse déclarent qu'il a fait simplement un voyage à Auch.

Par contre, le Figaro d'hier annonce que, parti de Paris, gare d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse, puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers.

Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me faire avouer qu'il était chez moi.

Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


75.—Mardi 3 juillet.

Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de Mme Marguerite:

«Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie chambrette. Comptez donc toujours sur nous.»

Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable et avec quel plaisir j'y ai répondu!


76.—Mardi 10 juillet.

Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie. Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: «reprendre son épée» et qu'il y atteindrait avant un an.


77.—Vendredi 13 juillet.

Reçu ce matin un autre billet de Mme Marguerite:

«Jeudi 12.

»Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de notre sincère affection.»

Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils ont dû être écrits avant...

Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le général est venu sommer l'Assemblée de reconnaìtre son impuissance et de réclamer elle-même sa dissolution.

«La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en débris, en poussière!»

Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans.

Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente: «Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez, s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne pourrez jamais lui faire de mal!»

Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le vote et il a jeté sa démission de député.

Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait qu'exalter de part et d'autre l'exaspération!


78.—Samedi 14 juillet.

Son sang a coulé.

Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,—peut-être mortellement.


79.—Dimanche 15 juillet.

Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre, pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et résonnaient les mirlitons...

J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: «Le Général a succombé à sa blessure.»

Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de quelques millimètres!

Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...

J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly, près Paris, 6, boulevard d'Argenson.

Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma raison...


80.—Lundi 16 juillet.

L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison. Il a pu prendre un peu de nourriture.

J'ai lu que Mme Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux filles.

J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est évanouie au moment où le général est tombé...


81.—Mardi 17 juillet.

L'angoisse me reprend. Son état s'est aggravé. Des bulles d'air ont pénétré dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est déclarée.


82.—Mercredi 18 juillet.

Enfin, une lettre d'Elle!

«Mardi 17 juillet.

»Ma bonne Meunière,

»Vous avez dû,—d'après l'affection que vous nous portez,—passer quelques jours bien pénibles... Mais, grâce à Dieu, je vous griffonne ces mots pour vous dire que notre cher Général est en pleine voie de guérison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos bonnes nouvelles. Vous savez à quel point nous nous intéressons à vous.

»Encore et bien toujours à vous!»

C'est donc Elle qui est à son chevet! Tant mieux, je puis leur écrire maintenant sans hésitation.

C'est justement la Sainte-Marguerite après-demain. Je vais envoyer, chez le comte Dillon, une jardinière pleine de marguerites.


83.—Vendredi 20 juillet.

Il y a amélioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mangé et il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le mieux a continué. La blessure s'est cicatrisée. Il ne reste plus que la congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger.


84.—Samedi 21 juillet.

L'état devient tout à fait rassurant. Le Général a pu se tenir levé pendant quelques instants.

Demain aura lieu, dans le département de l'Ardèche, une élection qui prend une importance exceptionnelle, puisque le Général en attend le siège de député que sa démission lui a fait perdre. Le duel l'a malheureusement empêché de se rendre auprès de ses électeurs, mais on pense, cependant, qu'il passera à une grosse majorité.


85.—Dimanche 22 juillet.

Le Général est guéri. Il a pu se lever pendant des heures entières. Il rentrera peut-être aujourd'hui même chez lui, rue Dumont-d'Urville.

Comme j'ai remercié Dieu, ce matin!


86.—Lundi 23 juillet.

Le Général est rentré dans son hôtel de la rue Dumont-d'Urville.

L'élection de l'Ardèche est une défaite: il est mis en minorité par 43.000 voix contre 27.000.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


87.—Mercredi 8 août.

Le Général a repris la lutte électorale. Il s'est représenté dans le département du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la Charente-Inférieure. Les trois élections doivent avoir lieu ensemble, de dimanche en huit.

Il accomplit en ce moment sa tournée de candidat dans la Charente-Inférieure. L'accueil que lui font les populations paraìt aussi chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la Somme.


88.—Lundi 13 août.

Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-être avec ferveur dans le tréfonds de leur âme,—l'attentat contre la vie du général Boulanger! Seulement, il a raté.

Hier après-midi, à Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély, dans la Charente-Inférieure, le landau du général débouchait sur la place de l'Église, au milieu des acclamations de la foule, quand un homme s'est élancé vers le général, déchargeant sur lui cinq coups de revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont été blessés. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le général, admirable de sang-froid, s'est levé droit dans la voiture, faisant signe qu'il n'était pas atteint. Mais déjà la foule en fureur se ruait sur le meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine à arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynché sur place. Les citoyens indignés ont alors dételé le landau et se sont mis à le traìner eux-mêmes.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

89.—Lundi 20 août.

C'est un succès complet, écrasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait cessé de le prédire, il est élu au premier tour dans les trois départements: dans la Charente-Inférieure par 57.000 voix; dans la Somme par 76.000; dans le Nord par 142.000!

Les échecs du mois dernier sont effacés du même coup, sans qu'il en survive le moindre vestige. Son étoile apparaìt plus resplendissante que jamais.


90.—Vendredi 31 août.

Les journaux annoncent que le Général est parti pour un voyage de quelques semaines qui le conduira en Suède et Norvège et peut-être en Russie.

Je n'en crois pas un traìtre mot. Le voyage que le Général est en train d'entreprendre doit être celui-là même dont ils ont causé tous deux ici, et que le duel, ainsi que la triple élection, auront forcé de retarder jusqu'à ce moment.

Le Général a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvège. Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement, gagnera le Midi.


91.—Jeudi 20 septembre.

Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général. Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans l'ìle Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse.

Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru reconnaìtre le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des interviewers et des politiciens.


92.—Lundi 8 octobre.

Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être chargé de ramener Mme Marguerite par un autre chemin.

Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie avec le «Mystérieux voyage du général Boulanger».


93.—Dimanche 14 octobre.

Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de les revoir bientôt!

«Samedi 13 octobre.

»Ma bonne Meunière,

»Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très mal à vous—car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire... Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous, nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus. Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15 novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement la fille cadette de qui vous savez.

»à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant, nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.»


94.—Samedi 20 octobre.

Reçu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me suis hâtée de lui demander, tout anxieuse.


95.—Mardi 23 octobre.

Me voilà rassurée.

«Ma bonne Meunière,

»Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines, nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant, comptez toujours sur notre bonne affection.»


96.—Dimanche 28 octobre.

Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue Lowendal. Le Général a prononcé un discours. à la sortie, la Ligue des Patriotes lui a fait une ovation endiablée.

Demain, mariage du capitaine Driant.

Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes. Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent, sorti surtout de la poche des banquiers israélites.

Je ne vois pas le Général jouant les Raton...


97.—Mardi 30 octobre.

Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité.

Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui.


98.—Mercredi 31 octobre.

Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un grand événement parisien.

Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...

L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens «rouges», devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés. M. Laguerre donnait le bras à Mme la duchesse d'Uzès. Le général du Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de «Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation».

Mme Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au mariage.

à la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme.

Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs envoyées de tous les coins de France.

Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.


99.—Mercredi 7 novembre.

Un billet de Mme Marguerite:

«Ma bonne Meunière,

»Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez, comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos bonnes amitiés.»

Sera-ce pour ce mois-ci?


100.—Mercredi 14 novembre.

Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain matin.

«Mardi.

»Ma bonne Meunière,

»Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai, afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez, courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6 heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour nous y conduire.

»à bientôt donc, et comptez toujours sur nous.»


101.—Jeudi 15 novembre.

Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me disais de temps à autre: «Tant d'heures encore, et ils vont être là!»

à la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche:

«Impossible partir. Lettre suit.»

Pauvre Meunière, une déception de plus!


102.—Vendredi 16 novembre.

La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien:

«Jeudi 15.

»Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous promets que ce n'est qu'une chose remise.

»Croyez à notre bonne affection.»

Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer!

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


103.—Lundi 3 décembre.

La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernière lettre est révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie, d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de me fixer au plus vite.

Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

104.—Mercredi 12 décembre.

Enfin, une lettre d'Elle:

«Ma bonne Meunière,

»Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi? Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en prie, par retour du courrier.

»Bons souvenirs.»

Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas reçu celle que j'ai fini par lui envoyer!

Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...


105.—Samedi 22 décembre.

Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin.

«Vendredi 21 décembre.

«Ma bonne Meunière.

»Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise, et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais.

»Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.»

Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême de ses vœux?


106.—Lundi 31 décembre.

Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui contenait cette lettre d'Elle:

«Ma bonne Meunière,

»Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins, écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci:

«J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...»

»Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous permettra de rester auprès de vous plus longtemps.

»Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir de Riom.

»Bons souvenirs.

»J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important, faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai sacrifice, mais c'est pour lui.»

Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine, et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence, du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens...

Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit savoir mieux que moi...

Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette obligation de l'aider à Lui mentir,—à Lui, qui ne lui a jamais rien caché...


107.—Mardi 1er janvier 1889.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle année et la précédente!

Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre, pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!...

Il est homme politique.

Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue, celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et aussi les regards terrifiés de ses adversaires...

Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.

Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!


108.—Vendredi 4 janvier.

La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi:

«Mercredi soir.

»Ma bonne Meunière,

»Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous connaissez le maìtre: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le veut,—et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette dépêche:

«Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse,

»Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit jours.»

et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.

»Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible, mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison... D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver.

»Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer cette année, je vous embrasse de tout cœur.»

Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à Clermont pour expédier la dépêche.

Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au 27 de ce mois.


109.—Samedi 5 janvier.

Elle est toujours encore dans l'angoisse!

«Vendredi 4.

»Ma bonne Meunière,

»Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver. Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M. Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder au moins de huit jours.

»Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez. Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais, demain, une dépêche vous disant:

«Effet raté et prenez précautions

»Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout demain soir—(quelle imprudence et quelle folie!)—et que nous serions dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester plus longtemps.

»Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la première heure.

»Mes bonnes amitiés.»

Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue peu après l'envoi de cette lettre.

Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait qu'à contre-cœur.


110.—Dimanche 6 janvier.

Dieu merci! la chose est enfin arrangée:

«Samedi.

»Ma bonne Meunière,

»Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.

»Merci et amitiés.

»N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce qu'il faudra que vous écriviez.»


111.—Vendredi 11 janvier.

Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée:

«Jeudi 10 janvier 1889.

»Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à qui vous savez:

»Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que, maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...»

»Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois, quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaìtre, car, hier, il me disait:

«Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous recevoir.»

»Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre réponse... Ne parlez absolument que des empêchements que vous aviez et de vos regrets.

»Encore merci et mes bonnes amitiés.

»Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.»

Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est bien pénible.

Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car si vraiment Il était élu à Paris,—ce dont on ne paraìt pas aussi sûr qu'Elle l'est,—les conséquences de sa victoire seraient incalculables, et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre un instant...

Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui auraient mis leur appartement sens dessus dessous...


112.—Lundi 21 janvier.

Une lettre recommandée d'Elle:

«Dimanche,

»Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons, j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi 31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er février. Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra complètement.

»Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé. Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le succès est sûr.

»Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1er au matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le 1er

Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1er février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse, dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, La Bataille. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à Paris et dans toute la France...

Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de modifier leur projet...

En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble leur appartement.


113.—Vendredi 25 janvier.

Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre, auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger.

Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne remontaient même pas à un an et demi!

Maintenant, au tapissier!


114.—Samedi 26 janvier.

C'est demain le grand jour.

Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes, vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le «candidat de la République», ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer?

Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux partis aux prises cherchent à s'étouffer?

Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain, quelle sera ta décision souveraine?...


115.—Dimanche 27 janvier.

Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas.


116.—Lundi 28 janvier.

à la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche qu'elle m'a promise.

«Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m.

»Santé absolument parfaite. Suis heureuse. à bientôt. Lettre suit.

»Marguerite.»

Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable.

Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques!

C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie.


117.—Mardi 29 janvier.

Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,—et qu'il ne l'a pas fait!

Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le moment où Il sortirait pour le porter en triomphe.

Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé. La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime nouveau!

Et Il ne l'a pas voulu!

Des amis, paraìt-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations.

Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié à une majorité écrasante?

Oui, qui donc?


118.—Mercredi 30 janvier.

J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante:

«Mardi.

»Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien mérité!

»Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste encore demain.

»à vendredi et nos bonnes amitiés.»

Ne pas répondre!—J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à Lui, de lui dire: «Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant, en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une femme!»

Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise...


119.—Jeudi 31 janvier.

La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à la gare de Clermont demain matin. Le cocher—celui-là même qui nous a si bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,—doit venir me prendre à quatre heures et demie.

Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus coquette et plus gaie.

J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas. J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la locomotive m'amène à travers la nuit...


CHAPITRE VIII

Quatrième Séjour


120.—Vendredi 1er février.

à quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.

J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de prudence que j'avais cru bon d'adresser à Mme Marguerite: s'il aurait soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son grand pardessus de voyage.

Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules, comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre. Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: «Enfin!»

Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher, pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes retournés à Rayat en moins de vingt minutes.

Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir, pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de princesse voyageant incognito.

Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement...

Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!

Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise glaciale qui cinglait cruellement.

«Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la voiture!» Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui, tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est mis à pousser des exclamations:

«Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir, il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se sentir heureux, ici!»

Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans l'appartement?

Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite à se débarrasser de sa voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux. Elle est admirablement portante, mais Lui paraìt réellement fatigué. Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez paraìt agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont très creusés, la face est pâle.

En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de Berry!

Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom de Pacage.

Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. à midi, j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil, car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le même verre.

«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre d'avant-hier?»

J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras, ai-je répondu:

«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris... Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en la précisant...»

«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois que je l'ai sur moi...»

Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après, profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait certain maintenant que le général était découvert.

Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais de vue seulement, s'est approché de moi en saluant:

«Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...»

J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air entendu:

«Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au général...»

Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée. Mais d'où savait-on la nouvelle?

Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine insouciante quand ils ont passé à table.

Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs venues aujourd'hui de Nice.

Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé:

«à propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?»

J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis:

«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous permettait de coucher le soir même à l'Élysée—et tout le monde se demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.»

Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur Mme Marguerite.

Enfin, éclatant de rire:

«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!»

Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive contrariété, elle a dit doucement:

«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je ne veux que ce que vous voulez...»

Alors, lui, comme pris de repentir:

«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot... Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux. J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy, j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait: j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...

»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si 240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises. Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité terrible, le soir du 27 janvier...»

Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:

«Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!»

Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir. Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras, Il lui a dit d'un ton câlin:

«Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine, qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir entraìné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...»

à petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux toujours baissés.

Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dìner: ils ne contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai portés.

J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la Gazette d'Auvergne de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation:

«Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5 heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture, aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.»

Ça y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne, c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de journalistes.

Il est vrai qu'il neige si dru dehors!

Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons!


121.—Samedi 2 février.

La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...

à neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison. Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses, sombre verdure infiniment triste aussi.

Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraìchement abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au pelage fauve les traìnent péniblement. Les paysans qui marchent auprès portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.

J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaìtre messieurs les agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...

Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraìtrait qu'il a été reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la Gazette d'Auvergne qui attendait son fils par le même train, et qui s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave, la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.

Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général. Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!

L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le couvert dans la salle à manger, quand Mme Marguerite est venue tout à coup me trouver.

Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui tremblait un peu d'émotion contenue:

«Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois pour toutes que je n'ai aucune influence—vous entendez bien: aucune—sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.»

Je lui ai répondu, émue moi aussi:

«Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.»

Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore.