Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il ne leur prìt fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se reposer en faisant de la lecture et en causant.

à peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général chez moi...

«Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire... Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui vous avons amené le général!»

Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité, savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger, puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit verre pour le stimuler dans son indignation.

Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés.

à la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant l'échappée du moindre filet de lumière.

Il est venu d'autres visiteurs encore.

Vers neuf heures, le général a sonné pour dìner. Je venais justement de me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la même toilette qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.

Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble: l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale, où ses amis auraient voulu qu'il se rendìt en grand uniforme; les soins dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que Mme Boulanger, loin d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chère sœur cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général.

Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin... Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle commune.

Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart reproduisent l'information de la Gazette d'Auvergne. Le Figaro était de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui. Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.


122.—Dimanche 3 février.

J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied, sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à l'hôtel plus de deux cents personnes.

Mais, procédons par ordre.

Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de Clermont.

à neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au facteur:

«Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger, à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.»

D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier. L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en chantant.

Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée, des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais il paraìtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil photographique... Bien du plaisir, Messieurs!

Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maìtre s'est arrêté devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui portait cette adresse:

Madame Marie Quinton,

Hôtel des Marronniers.

Il ajoute en chuchotant:

«Je vous prie de déchirer la première enveloppe.»

J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre adresse:

Urgente très pressée,

Monsieur le Général Boulanger,

Royat.

Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui réponds:

«Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur... Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11 bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier courrier du matin...»

Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en saluant, la mine longue, longue... à midi, quinze messieurs étaient à table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux, plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille bruits semblables.

Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de remonter jusqu'à eux.

Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre...

à trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de place alignées le long de la route, formant une file longue de deux cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien que pour regarder les fiacres.

La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le mauvais temps.

Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. à peine avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire front à celles de l'autre.

Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très difficilement, avec un fort accent étranger.

Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire contresigner son livret par le général Boulanger, «son général, sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons, à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris, pour toucher la main au général de ses rêves...

Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au grenier.

Il est venu, enfin,—comble des combles,—un monsieur pour faire une saison!

Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez moi.

Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois jours!

à six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de disparaìtre afin de servir le général à table.

Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dìner!

Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il était grand temps de dìner. Elle et lui n'y songeaient même pas!

Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune, toujours encore pleine de monde.

Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris! Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez eux les mains vides et l'air navré:

«Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de Paris n'est pas encore arrivé...»

Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il s'est mis à pester comme un beau diable:

«Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...»

J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de La Guerre de Demain, le général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout autre préoccupation.

Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait fait absorber aujourd'hui!


123.—Lundi 4 février.

Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a neigé, du reste, sans discontinuer.

J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes locales.

corté de lettres à l'adresse du général, attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre enveloppe qui portait:

Monsieur Parage—Personnelle.

Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit:

«Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.»

«Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six heures.»

Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment, c'était s'exposer à des mésaventures certaines.

J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient.

à déjeuner le général et Mme Marguerite ont été de fort belle humeur. L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur blond, genre anglais, qui était, paraìt-il, un explorateur suédois très connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il avait compté sans la sœur tourière...

Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de fraìcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai apportées. Mme Marguerite était en train de mettre sa grande toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres mains. Ils ont dìné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment embarrassée.

Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de Clermont.

«Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée d'une semelle... à Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture; mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne nous a plus lâchés...»

Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!

J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les cylindres à bluter la farine. à l'étage au-dessus se trouvent les meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière, qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des individus sont en train de faire.

Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance: j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'œil, glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traìnait sur l'évier: je l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante, j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas, je me suis écriée:

«Halte-là! ou je coupe!...»

La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois étages, sans salut possible pour lui.

Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter.

J'étais dès lors maìtresse de la situation, et le sentiment que j'en avais me donnait un calme presque souriant.

J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires: de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:

«Laissez-nous redescendre, s'il vous plaìt?»

Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire sans mettre en péril, du même coup, l'incognito du général? Il n'y fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans bruit, en gardant l'aventure secrète.

Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.

Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.

Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde, pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai consolider, dès demain, celles qui ferment mal.

Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever? Essayer de le surprendre seulement?...


124.—Mardi 5 février.

Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le cerveau.

Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.

La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. à onze heures, le général et Mme Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maìtresse morte. Ils ont discuté sur cette action. Mme Marguerite a déclaré qu'elle ne pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge l'heure venue....

Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:

«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie, dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui m'attache à la vie: de te perdre, toi!...»

Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé: la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient autant que ses paroles.

Mme Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:

«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera jamais...»

Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...

...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une observation:

«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous serez devenu maìtre du pouvoir...»

Le général s'est mis à rire:

«Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est infaillible!»

Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures, il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à dìner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa voiture attendait devant la porte.

Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans attendre qu'on le lui répétât.

Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dìner et, tandis qu'ils mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue.

En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit.

«Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi, promettez-nous de venir de suite...»

«De tout mon cœur, je vous le promets!» ai-je répondu aussi distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse.

La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder. Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture, dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture était déjà loin.

...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu tant de mal à les défendre.


CHAPITRE IX

Du quatrième Séjour au Voyage de Londres


125.—Mercredi 6 février.

Voici la première nuit, depuis jeudi, où j'ai pu dormir tranquille. Mais aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois, j'ai été réveillée par un grand cri de: «à bas Boulanger!» poussé d'une voix avinée... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la réflexion que je me suis faite en me rendormant aussitôt. Ah! j'avais besoin de repos! Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de volonté. Un ou deux jours encore de cette existence, et, sûrement, je m'alitais.

Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du départ du général, car je ne vois rien de changé aux mesures de surveillance. Le mouchard qui me fait tant pitié est toujours là-haut dans son arbre.

Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai soldés aujourd'hui, m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on les fait filer. Des garçons livreurs qui avaient des courses de 20 kilomètres à faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une voiture fermée. Les agents en faction aux alentours de la maison se relayent, paraìt-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout attelé qui attend dans le haut de la grande route sont changés deux fois par jour. Des clients même—car il en est encore revenu plusieurs aujourd'hui,—se sont plaints d'avoir été filés jusqu'à leur porte, en sortant de chez moi.

Voilà donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantités d'agents, envoyés exprès de Paris, qu'on laisse exposés à la neige et au froid, par un temps à ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour surveiller quoi? La fumée qui sort de mes cheminées?...

Si, au moins, cela pouvait les réchauffer!

...J'ai rangé, aujourd'hui, leur chambre. J'ai découvert dans un tiroir du linge que Mme Marguerite y a oublié: de ces chemises de nuit à grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant étonnée jadis; des chemises de jour très simples, mais faites en une toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile festonnée, avec les initiales B. B. surmontées de la couronne à cinq fleurons,—du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs en batiste, ornés d'une marguerite brodée à la main...


126.—Jeudi 7 février.

Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient à croire le général chez moi, ne se doute encore de son départ.


127.—Vendredi 8 février.

Reçu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée:

«Ma bonne Meunière,

»Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans restriction...

»Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance—mais, c'est égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et faites-les bien mettre à la gare.

»Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux de vous le prouver.»


Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui vaille!

Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général parti de Royat.

Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu. à ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si peu réussi au mois de juin!

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128.—Dimanche 10 février.

Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice. Des rédacteurs ont eu la naïveté de lui demander s'il était vrai qu'il se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux, et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante:

«Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du 1er au 5 février. Il est descendu chez la «Belle Meunière». Le général a reçu secrètement diverses visites de personnalités boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la Comédie-Française...

»Le fait est absolument certain.»

Comment donc!


130.—Mardi 12 février.

Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas. Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de milliers de suffrages au général.

Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au renouvellement de la Chambre entière.

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131.—Vendredi 15 février.

Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte.

132.—Samedi 23 février.

Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant que la précédente, la trace d'une violation du secret postal:

«Vendredi, 2 h.

«Ma bonne Meunière,

»Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense souvent, c'est-à-dire nous pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce sera pour le 7.

»Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.»

à part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus! Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...


133.—Vendredi 1er mars.

à peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver, les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie.

En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se demande: «Que va-t-il faire?» Mais lui, souriant et tranquille, se trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle du prince de Polignac et du duc de Montmorency.


134.—Samedi 9 mars.

Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dìner que Mme la duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de France se pressaient dans les salons.

La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de chasse ont sonné les Pioupious d'Auvergne.


135.—Vendredi 15 mars.

Pendant que le général, comme disent les journaux, «fait le tour du monde parisien en 90 jours ou davantage», la Chambre, sur la demande du Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de la Ligue des Patriotes.

Le Sénat a fait de même pour M. Naquet.

On commence à parler de poursuites possibles contre le général en personne.

Je suis inquiète et je l'ai écrit à Mme Marguerite.


136.—Lundi 18 mars.

Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M. Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à prononcer les paroles suivantes:

«Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!»

Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un geste de menace et de défi.


137.—Lundi 25 mars.

Mme Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante:

«Ma bonne Meunière,

»Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche de vous écrire, afin de vous rassurer sur tout; tout va très bien. Il y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous est si chère.

»Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à l'avance de ce grand plaisir.

»Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous affectionnons bien.»

Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de réintégrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouvé cette déconcertante réponse: «Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!»

Bref, la «certaine chose qu'on a dû remettre un peu...», c'est l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée.


138.—Dimanche 31 mars.

Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se serait trouvé mal à un dìner en ville; il aurait souffert de douleurs telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que le malaise est dû aux dìners trop répétés dans le grand monde. Les autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement rétabli.

D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit commencer après-demain au tribunal correctionnel.


139.—Lundi 1er avril.

Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre sur lui, paraìt-il, d'intenter des poursuites au général.


140.—Mardi 2 avril.

J'ai parcouru la Gazette d'Auvergne pour voir ce qu'on dit du procès de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui.

J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit courait à Paris que le général a pris la fuite...

Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'était hier. Vous retardez!


141.—Mercredi 3 avril.

La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un agent secret l'aurait filé, paraìt-il, lundi soir, jusqu'au nº 39 de la rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45, l'express de Bruxelles.

La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition! Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?

Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours de repos, en dépistant tous les indiscrets.

Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine venue?...

Je cours, de ce pas, préparer leur chambre...


142.—Mardi 9 avril.

J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible encore.

Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un peu.

Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45 qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce qu'il se savait à la veille d'être arrêté.

Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite, c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre.

C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le général.

...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en songeant à elle!

Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure?

Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la fuite devait fatalement entraìner pour sa propre vie: le scandale public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler dans l'exil?

Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos yeux clairs, pour y découvrir la vérité...


143.—Lundi 15 avril.

Le procès du général s'instruit activement à Paris. La police perquisitionne avec ardeur, à la recherche de papiers compromettants. On assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoyé un mot au général.

Le va-et-vient de personnalités boulangistes et les coups de téléphone entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le général va décidément s'installer à Bruxelles, dans un hôtel qu'il vient de louer, avenue Louise.

Les journaux disent que Mme de B... (quelques-uns prennent un malin plaisir à écrire le nom en toutes lettres) se trouve auprès du général sous le nom de miss Erable. Je viens de lui écrire pour l'assurer que, malgré toute la douleur que leur départ m'a causée, je reste leur fidèle amie.


144.—Dimanche 21 avril.

On assure que le général va, de son propre gré, quitter la Belgique pour n'en être pas expulsé: il se fixerait à Londres.

Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empêcher de ressentir un coup d'aiguillon au cœur chaque fois que j'entends les gens—ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent, hélas!—couvrir le nom du général d'insultes! Leur cruauté est intarissable, ce sont chaque fois des épithètes nouvelles qu'on invente. Ses ennemis ne l'appellent plus que le général La Frousse, ou le brave Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front.


145.—Vendredi 26 avril.

Le général est passé en Angleterre. Il a quitté Bruxelles avant-hier matin, par train spécial pour Ostende. La traversée d'Ostende à Douvres s'est accomplie par un temps magnifique, à bord du Victoria, frété exprès. En approchant de la côte anglaise, le drapeau tricolore a été hissé. Arrivé à Londres, le général est descendu à l'Hôtel Bristol. Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'établir à Londres.


146.—Mercredi 1er mai.

Les journaux annoncent que le général s'est installé dans une maison toute meublée qu'il a louée dans une des rues les plus aristocratiques de Londres, 51, Portland Place.

à Paris, ses amis ont fêté avant-hier le 52e anniversaire de sa naissance. On a lu une lettre de lui où il disait:

«Assurez bien nos amis que l'année prochaine, à pareille date, je serai depuis longtemps près d'eux, car le pays aura voté.»

Hélas! Les boulangistes n'annonçaient-ils pas, il y a quelques mois, qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle qui va s'ouvrir?


147.—Samedi 19 mai.

Voici plus d'un mois que j'ai écrit à Mme Marguerite, et pas de réponse! Je lui écris de nouveau, à l'adresse du général, à Londres.

Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne parlent presque plus de Lui.


148.—Samedi 22 juin.

Encore un long mois écoulé sans aucune lettre ni de Mme Marguerite, ni du général. Je viens d'écrire pour la troisième fois.

Les journaux racontent que le général vit à Londres, très fêté par la haute société anglaise qui le choie comme un véritable prétendant.

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149.—Dimanche 14 juillet.

L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononcé le renvoi, devant la Haute-Cour, des accusés Boulanger, Dillon et Rochefort.


150.—Mercredi 17 juillet.

Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinière pleine, à Londres, pour la sainte Marguerite.

Il n'est bruit, dans le pays, que des élections au Conseil général qui vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre idée qu'ont eue les boulangistes de poser la candidature du général dans 80 des 1.500 cantons de France appelés au vote.


151.—Dimanche 28 juillet.

Le vote pour le Conseil général a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on affichait à Paris, à la porte des domiciles vides du général, du comte Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du président de la Haute-Cour sommant les trois accusés de se livrer dans un délai de dix jours, faute de quoi ils seront jugés par contumace.

J'apprends à l'instant les résultats du vote dans le pays. La candidature du général a misérablement échoué. M. Pommerol est élu dans Clermont-Est et notre député, M. Blatin, dans Clermont-Sud.


152.—Lundi 29 juillet.

On ne connaìt encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le général n'a passé que dans six.


153.—Mardi 30 juillet.

Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne n'osait le prévoir.

Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans sont consternés.


154.—Vendredi 9 août.

Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé hier à lire son réquisitoire.

La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans doute encore deux grandes audiences.


155.—Samedi 10 août.

Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du réquisitoire.

De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait écrit de télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du général,—une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle, surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse?

Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger: 1.275 en seize mois!

M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre celle de toutes les missives que la poste a oublié de transmettre... Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience supplémentaire!


156.—Dimanche 11 août.

C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du réquisitoire s'est achevée.

Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un gros roman,—si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout, n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres complètes de Lucie Herpin!

Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:


Che vôl batre mo bourriquo,
Troubaré be tourzou no triquo
[1].

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157.—Jeudi 15 août.

Consummatum est. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé hier soir à six heures.

Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée.

L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. à moins qu'il ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès...

Mais, alors, pourquoi être parti?


158.—Jeudi 5 septembre.

Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite!

«Jeudi 29 août.

»Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car, depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris... nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre. J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre cœur à notre égard.

»Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie. Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,—si vous n'êtes pas devenue oublieuse!!

»Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre: sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra, vous mettrez dessus:

Mademoiselle Francine Molès,

39, rue de Berry,

Paris.

»Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots:

Faire parvenir à Madame de B...

De suite.

»J'espère, de cette façon, que, si vous m'écrivez, votre lettre me parviendra sûrement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours aimés, dans ce petit coin de France... où j'ai certes passé mes jours les plus heureux.

»Je vous embrasse, vilaine oublieuse.

»B. B.»

La lettre a été jetée hier seulement à Paris, dans une boìte de gare. Elle aura mis huit jours à aller de Londres à Royat!

Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyées? Et mes pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite?

J'enrage à la pensée qu'elles sont peut-être en train de fleurir à la croisée d'un des séides de M. Constans!


159.—Lundi 16 septembre.

On murmure tout bas, avec des airs mystérieux, qu'un nouveau coup de théâtre va peut-être se produire: la rentrée du général en France, cette semaine, juste à temps pour impressionner le pays avant les grandes élections de dimanche prochain.

Je me suis amusée aujourd'hui à ranger la collection de brochures et chansons boulangistes que j'ai patiemment formée depuis de longs mois.

Du côté des brochures, voilà le Boulangiste du mois d'août 1886, avec les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en petite, en négligé, debout, assis, à genoux, etc... Voilà les Almanachs Boulanger et plusieurs biographies du général, depuis la première, parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp...

Voilà aussi les diverses proclamations et déclarations du général, puis un long panégyrique intitulé: Celui que nous voulons! puis la brochure de M. Laisant: Pourquoi et comment je suis boulangiste et la contrepartie de M. Yves Guyot, où il explique pourquoi il ne l'est pas. Voilà, d'autre part, le placard: Au peuple, mon seul juge! où le général se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la brochure de propagande: Qui a dit vrai? tout récemment parue, laquelle met en regard le texte du réquisitoire et les réfutations.

Voici, maintenant, le côté des chansons parues depuis 1886: l'En revenant d'la revue, les Pioupious d'Auvergne, le Général Revanche, le Prépare-toi, soldat de France! l'hymne Honneur au vaillant Général! et celui qui a nom Faut qu'il revienne! (sur l'air d'En revenant d'la revue):


Nous le voulons, la France entière,
Qui n'a pourtant pas froid aux yeux,
Mais qui regarde à la frontière,
Veut ce ministre valeureux.
La nation est assez forte,
Nous cherchons la paix, mais qu'importe
Qu'on fronce le sourcil là-bas:
Boulanger nous guide au combat!
à coup sûr, ce jour-là,
Le peuple et le soldat
Suivront leur brave général,
Avec un entrain général,
Sous les plis du drapeau,
Émules de Marceau,
Tous se mettront à crier:
«Vive la France et Boulanger!»
(Au refrain.)


Oui, Boulanger
à bien su relever
Le moral du troupier,
Qu'on s'en souvienne!
Le peuple entier,
Dont il s'est fait aimer,
Réclame Boulanger:
Faut qu'il revienne!

Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice à leur rendre, sont tout simplement idiots. Exemple:


LA REVANCHE DE BOULANGER

(Air: Les Pioupious d'Auvergne.)

Comme une relique,
Notre général,
Néral!

Aim' la République,
C'est un homme loyal,
Loyal!

Gloire au patriote
Qui tient not' drapeau,
Drapeau!

Gloire au sans-culotte,
Sans-culotte... de peau,
De peau!

Je ne continue pas.—Voici l'image du général crucifié par la Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: «Il ressuscitera!» Voici une autre gravure, où l'on voit le général, armé du glaive de la volonté populaire, chasser les parlementaires des marches du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson:


TOUS VONT DÉCAMPER

(Air: Les Pioupious d'Auvergne.)

Depuis longtemps la Chambre
Ne fait que dormir,
De janvier à décembre:
Il faut en finir!...
Paris, la province
Demandent promptement
Que l'on vous évince
Tous du Parlement!

(Au refrain.)

Les cinq cents rois fainéants de la Chambre
Vont tous décamper,
Grâce à Boulanger!
Mais ce n'est pas le coup du Deux-Décembre,
La dissolution
Fera passer la revision!

On verra la France,
Au premier signal,
Donner sa confiance
Au brav' général.
Tous, comme un seul homme,
Tous iront voter
Et l'on verra comme
On aim' Boulanger!

(Au refrain.)

Boulanger, le maìtre
D'une majorité,
Bientôt fera naìtre
La prospérité!
Alors notre France,
Vivant dans la paix,
Reprendra confiance,
Heureuse désormais!

(Au refrain.)

Il y a aussi la Marseillaise boulangiste qui appelle au vote:


Aux urnes, citoyens!
Échappons au danger!
Votons,
Votons,
Sur un seul nom!
Votons pour Boulanger!

Mais, à côté de ces chansons politiques et électorales, il en est également qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient à nous autres, femmes! Tel: l'Œillet patriotique, précédé d'une vignette qui encadre le portrait du général d'une branche d'œillets rouges:


(Air: Les Pioupious d'Auvergne.)

Quand le ciel se dore,
D'avril à juillet,
Aux feux de l'aurore,
Resplendit l'œillet!...
Ô fleur d'espérance,
Chante avec fierté
Le peuple de France
Et la liberté!(Au refrain.)

Acclamons tous l'œillet patriotique,
L'œillet parfumé
Qui fleurit en mai;
Qu'il soit l'emblème de la République
Et tout palpitants
Chantons cette fleur du printemps.

Aux champs de l'histoire
Pour un front guerrier,
L'emblème de gloire
Sera le laurier!

Laisse-lui son rôle,
Œillet si vanté!
Sois le grand symbole
De fraternité!

Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura été fatal, ce premier lundi d'avril...


160.—Dimanche 22 septembre.

Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommandée de Mme Marguerite:

«Vendredi.

»Ma bonne Meunière, je vous envoie cette lettre recommandée et par Paris... Elle vous arrivera donc sûrement. Arrivez-nous, venez-nous faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures à Clermont, pour arriver à Paris à 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. Là, vous prenez un fiacre, c'est-à-dire une voiture, et vous vous faites conduire à la gare du Nord. Le train pour Londres part à 11 heures du matin (onze heures); vous aurez donc quelques heures à attendre. Vous en profiterez pour vous reposer et déjeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et retour, par Calais et Douvres. C'est à Calais que vous prenez le bateau; vous débarquez à Douvres et là vous prenez le train pour Londres, gare de Charing-Cross. Bien entendu, votre billet pris à Paris, vous n'avez plus rien à renouveler jusqu'à Londres. à la gare de Londres, où vous arriverez mardi vers 7 heures ½ du soir, vous trouverez un domestique à votre rencontre qui aura à la boutonnière un œillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire à personne où vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du général ni le mien; de tenir le but de votre voyage absolument caché. Au domestique qui ira vous chercher à la gare, vous direz tout simplement que vous êtes Mme Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prête. Dès cette lettre reçue, c'est-à-dire dimanche, écrivez-moi ici directement de cette manière-là: la première enveloppe à l'adresse de:

Madame Abadie,

51, Portland-Place, Londres, Angleterre.

»Je l'écris de nouveau:

Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres.

»Dans une autre enveloppe, vous mettrez:

Pour Madame de B...

»Est-ce bien compris?

»Puis, à Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez à envoyer, toujours au nom de Mme Abadie, une dépêche avec ces mots: «Suis en route.» Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne à qui vous l'adressez la lise.

»C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, très bien portante, et, je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. à mardi, donc. Je vous embrasse.