»Il faut que vous descendiez à Londres, à la gare de Charing-Cross. à Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare où le train s'arrête dans Londres.»

Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de départ subit. Aller dès demain à Londres, moi qui ne suis encore sortie de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris! Quitter ainsi à l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens que ce départ va plonger dans un véritable désespoir!

N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empêchera d'accomplir ce qu'ils m'ont demandé, en février, dans leurs dernières paroles d'adieu: «d'accourir auprès d'eux dès qu'ils auraient besoin de moi!»

Minuit

C'est aujourd'hui que le pays a voté pour la nouvelle Chambre des Députés.

Ils viennent seulement de partir, les membres du Comité électoral qui ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premières nouvelles. Je leur dois d'avoir été renseignée de suite. à Royat même, le candidat du général, M. Mège, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien passer au deuxième tour, Mais, dans tout le reste du département, c'est la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, à Clermont, M. Farjon, à Ambert, M. Bony-Cisternes, à Issoire, M. Duchasseint, à Thiers, sont élus. Il ne manque plus que les résultats de Riom.


161.—Lundi 23 septembre.

108 candidats du Gouvernement élus, 77 conservateurs et seulement 16 boulangistes, voilà les premiers résultats apportés par les journaux du matin.

Ma malle est bouclée. J'ai passé toute ma journée en préparatifs. Ma mère et ma sœur, après avoir rempli la maison de leurs lamentations comme si je m'en allais à ma perte, se sont enfin un peu calmées, sur ma promesse que je serais de retour dans deux semaines.

L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal, confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage, à mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux chers êtres qui m'appellent là-bas.


CHAPITRE X

Portland-Place


162

Mardi 24 septembre.—Samedi 5 octobre 1889.

Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions de Mme Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219 candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour la première fois!

L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et qui causaient des élections. «Des journalistes, sans doute», me suis-je dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre trop au sérieux...

Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans la gare de Charing-Cross.

La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui, mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef.

Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au second étage.

Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...

Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits, la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés.

J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement...

En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi, m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras, me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte: c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler!

Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraìnée dans la salle à manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler:

«Ma bonne Meunière, vos larmes nous ont assez révélé quelle affection vous nous portez et quelle part vous prenez à nos déceptions. Merci d'être venue, comme vous nous l'aviez promis, à notre premier appel... Pourquoi nous vous avons appelée? C'est ce que je vais maintenant vous dire... Vous connaissez le résultat des élections. C'est la défaite complète pour moi. Inutile même que je prolonge la lutte. Le peuple s'est détourné de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge: il m'a répondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le plus pénible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me reste à faire. C'est ce que je redoutais, dans la prévision d'un échec: car je dois vous dire que, depuis près de deux mois, depuis la malheureuse affaire des Conseils généraux, j'avais de mauvais pressentiments... Aussi ai-je employé ce temps à prendre mes mesures pour le cas où viendrait la défaite. Vous savez que j'ai été en Amérique? C'est le pays au monde, après ma chère France, que j'aime et que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai écrit, m'y invitent chaudement. Des sommes—et de très grosses sommes—me sont même offertes si je veux y profiter de mon séjour pour faire quelques conférences... Bref, tout ce qui peut contribuer à rendre un voyage désirable se trouve réuni là-bas... Sans doute, ce sera s'éloigner davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider à d'autant mieux préparer ma rentrée en France... Restait un obstacle: ma chère Marguerite, pour qui l'Amérique paraissait bien lointaine! Mais Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle a compris que rien ne pourra atténuer ma peine, si ce n'est cette diversion violente à toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent donc aujourd'hui à ce que nous allions ensemble à New-York... Reste un dernier point à résoudre, et celui-là dépend de vous. Nous ne pouvons partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en toute circonstance, une confidente à qui nous puissions tout dire, une amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente, cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'être: vous l'avez deviné? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunière, c'est à vous que nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et combien il pourra vous paraìtre douloureux de quitter pour un an, pour deux, peut-être, votre cher Royat et vos proches... Mais nous connaissons aussi la place que nous occupons dans votre cœur, et, puisque c'est à vous que nous devons les jours les plus heureux, certes, que nous ayons vécus ici-bas, nous sommes sûrs que vous ne refuserez pas de nous assister encore pendant les épreuves qui sont venues sur nous...»

Pendant que le général parlait et qu'elle écoutait, sans un mouvement, les yeux baissés, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mère et de ma pauvre sœur, pleurant toutes les larmes de leur corps à l'idée qu'il me faudrait «passer la mer» pour aller de Royat à Londres... Et je me disais: «Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me voient partir pour l'Amérique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu tant de peine à faire ce qu'elle est?»

Mais cela n'a été qu'une réflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien mon idée dominante: la volonté de les servir, chaque fois qu'ils auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi, quand le général, s'étant tu, m'a interrogée du regard, je lui ai répondu sans hésiter: «Vous avez raison d'être sûr de moi.»

Il m'a remercié en me pressant les mains avec chaleur, tandis que s'éclaircissait sa figure jusque-là attristée. Il a envisagé aussitôt les détails d'exécution: je devais retourner chez moi dès le lendemain afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes préparatifs et pour dire adieu aux miens; lui-même emploierait une semaine à liquider certains comptes et à prendre congé de certaines personnes; nous nous retrouverions enfin à Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et alors en avant pour la libre et grande Amérique!

Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois. Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si elle éprouvait une contrariété secrète. Mais il ne s'en apercevait pas et parlait toujours.

Notre repas était terminé, si l'on peut appeler ainsi un défilé de plats auxquels nous n'avions eu le cœur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous étions revenus dans le bureau du général, où il s'était fait apporter sa tasse de café, son petit verre et ses deux cigares réglementaires.

Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois messieurs demandaient si le général pouvait les recevoir de suite: M. Laguerre, M. Elie May, et un troisième dont je n'ai pas entendu le nom. Le général a donné ordre de les introduire. Mme Marguerite et moi nous n'avons eu que le temps de nous échapper par la porte ouverte de la salle à manger, en laissant retomber derrière nous le rideau qui la masquait.

Mme Marguerite m'ayant fait signe de rester auprès d'elle à écouter, j'ai jeté un regard à travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes trois messieurs de tout à l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes et beaucoup de véhémence, de la situation faite par le premier tour de scrutin, de la honteuse pression électorale qu'avait exercée M. Constans, des dispositions à prendre en vue du scrutin de ballottage... Le général les écoutait froidement, répondant à peine par oui et par non.

Tout à coup, comme s'il en avait assez, il s'est levé et il leur a dit, d'une voix ferme, «qu'il entendait en rester là, qu'il ne voulait pas continuer une agitation désormais inutile et que sa résolution, ainsi qu'il l'avait déclaré d'ailleurs la veille à Naquet, était bien arrêtée: renoncer aux luttes électorales et se retirer en Amérique».

à ces mots, cela a été, de la part de ces messieurs, une véritable explosion de cris indignés. Tous trois protestaient en même temps, adjuraient le général de revenir sur sa décision, s'adressaient tour à tour à l'intérêt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient tous les moyens de conviction qui peuvent fléchir la volonté d'un homme... Mais leur éloquence se dépensait en pure perte. Le général, qui s'était de nouveau assis, se contentait de leur répéter, de temps à autre, très doucement: «Inutile d'insister, mes amis. Ma volonté est inébranlable.»

Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort.

Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin de ballottage,—de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...

Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de prédicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait à chaque fois du coude en me chuchotant: «Regardez comme il plaide!»

Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des 200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.

Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout, de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme j'aurais voulu que Mme Marguerite lui criât, en cet instant décisif:

«Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!»

Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire qui disait: Cédez, j'y consens!»

Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux et l'a relevé en lui disant:

«Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!»

Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être maintenant son séjour plus ou moins proche de France!

Les trois messieurs s'étaient retirés, après avoir remercié avec effusion le général.

Nous sommes rentrées aussitôt dans son bureau. Il avait l'air accablé, ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en éprouve du regret. Mais Mme Marguerite, qui, décidément, n'avait accepté ce grand voyage qu'à contre-cœur, s'est mise à le câliner tendrement, en le félicitant d'avoir changé de résolution.

Il se faisait déjà très tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis retirée.


Le lendemain, j'ai pu examiner tout à loisir cette fameuse maison de Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble dans l'une des plus belles rues de Londres, à main gauche, sur le chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond, et parmi d'autres constructions, qui, elles, étaient de véritables palais à colonnades. Quant à la maison elle-même, c'était tout bonnement une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni péristyle, et précédée seulement d'une grille à la mode anglaise, derrière laquelle descendait un escalier extérieur menant aux cuisines. Les écuries se trouvaient ailleurs.

Au rez-de-chaussée, le bureau du général, éclairé par deux fenêtres donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif de sièges, de bronzes et de bibelots de toute espèce. à côté, la salle à manger, garnie de meubles très simples en vieux noyer ciré, pouvait tenir tout au plus douze à quinze personnes.

La seule pièce un peu vaste était le salon, qui occupait presque tout le premier étage. Il y avait là, également, un véritable bris-à-brac de bibelots et de meubles, de sièges de tous styles et de toutes nuances, de vitrines, de glaces, de petites étagères formant rayons, de vases de Sèvres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze verdâtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano long. Comme on sentait, à l'arrangement des choses, que c'était là un salon anglais, loué tout meublé.

Outre le salon, il n'y avait plus au premier étage qu'une seule pièce: la salle de bains... Bizarrement située, mais confortable.

à l'étage au-dessus se trouvaient la chambre du général, celle de Mme Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand harmonium. Enfin, au troisième, les logis mansardés des domestiques.

La chambre du général était surtout honoraire: il n'y apparaissait que pour faire sa toilette. La chambre de Mme Marguerite correspondait exactement au bureau du général, situé deux étages plus bas. C'était une jolie chambre, tendue de percale à fleurs rouges sur fond crème, remplie elle aussi de bibelots, mais arrangée avec une élégance exquise par la main de celle qui l'habitait. à quel point Mme Marguerite aime tout ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passées à admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyenâgeux en argent ciselé pour les étaler devant mes yeux éblouis! Quelle fortune en colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires de toilette du même métal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un blason formé de deux écus surmontés de la couronne à cinq fleurons.

Sur l'écu de gauche, quatre compartiments, avec une barre inclinée et différents symboles. Sur l'écu de droite, deux compartiments seulement: trois barres inclinées, et, au-dessous, des créneaux surplombant une étoile à cinq pointes.

Les créneaux, symboles de l'aristocratique châtelaine, qui dominent, jusqu'à l'éteindre, une étoile...

N'y a-t-il pas là quelque chose de fatidique?...


La vie qu'Elle et Lui menaient à Portland-Place était aussi peu somptueuse que la maison elle-même.

Tous les matins, à neuf heures, le général était levé et descendait en tenue de cavalier, coiffé d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi mal que possible, pour sortir à cheval en compagnie du capitaine Guiraud et de M. Driant—un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de préférence à l'allée de Rotten-Row, dans Hyde-Park.

à onze heures, le général était de retour et travaillait, dans son bureau, avec ses deux secrétaires, au dépouillement de l'énorme courrier qui lui arrivait tous les jours.

à midi, Mme Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se mettait à table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invités à déjeuner, et seulement des intimes. La table était bonne, mais extrêmement simple.

Vers deux heures, une victoria s'arrêtait devant la maison. C'était M. Rochefort qui venait faire sa visite journalière. Le général et lui s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort remontait dans sa voiture.

Il se présentait pas mal de visiteurs durant l'après-midi. Le général les recevait dans son bureau. Les journaux ont prétendu qu'il a consigné sa porte à tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les élections. C'est inexact: il l'a consignée aux seuls journalistes, dont les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'état d'esprit où il était.

Pendant que le général recevait ces visites, Mme Marguerite, qui tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à lire ou à écrire.

Elle-même ne recevait guère que Mmes Driant et Guiraud.

De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait des monceaux de lettres.

C'est seulement à la tombée de la nuit que Mme Marguerite sortait, en voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est qu'elle est immense.

Au retour, ils dìnaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule fois, il a pris fantaisie à Mme Marguerite de faire comme s'il y avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer, pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait si heureux, Lui!

Après dìner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce que pour prendre congé de la société de Londres. Mme Marguerite attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour. Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre. Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation, toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle!

La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit, par une pilule d'opium que Mme Marguerite était forcée de lui faire avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient.


Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que Mme Marguerite mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais.

Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être, comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites combinaisons. à ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.

Un autre jour, il a touché un mot des grandes élections qui, si elles avaient réussi, lui auraient permis de revenir à Paris comme Président de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,—et aussi des malheureuses élections aux Conseils généraux dans lesquelles, induit en erreur par M. T..., il avait cru voir la meilleure réponse qu'il dût opposer à la récente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites de la Haute-Cour.

Le général parlait de ces choses à la manière d'un homme qui n'a plus guère d'illusions ni sur les espérances de son parti, ni sur la fidélité de ses lieutenants. Dans son bureau, après déjeuner, je l'ai vu à plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il n'avait pas voulu laisser à ses secrétaires et qui étaient des demandes d'argent venant soit de membres du Comité boulangiste, soit de fonctionnaires révoqués. Il y avait là de suppliantes missives signées de gros bonnets du parti qui eussent été joliment embarrassés par leur publication... Chaque fois, le général, après avoir démêlé, dans le fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demandée, m'a remis la clef de «la caisse», en me priant de lui apporter de suite le nécessaire. «La caisse», c'était un tiroir du joli secrétaire à appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de Mme Marguerite, entre les deux fenêtres donnant sur la rue. Ce tiroir contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus français et un sac en grosse toile grise où s'empilaient quelques centaines de guinées anglaises, plus grosses que nos louis d'or.

Quand j'avais rapporté au général l'argent et la clef, il ne manquait jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empêcher un jour de lui faire remarquer que c'était imprudent, ce qu'il faisait là, et qu'il valait peut-être mieux garder certains documents...

Le général a haussé les épaules. Puis il m'a dit: «Ce n'est pas ça qui les empêchera de me lâcher le jour où ils auront raclé le fond de la caisse!»


Pour ce qui est de Mme Marguerite, elle ne se ressentait plus aucunement de la pleurésie dont elle avait souffert pendant de si longs mois. Elle m'a raconté comment la maladie lui était venue.

Partie avec le général trop précipitamment pour avoir pu prendre toutes les dispositions nécessaires, elle s'est vue forcée de retourner, pendant quelques jours, à Paris. Elle y portait un manteau de loutre extrêmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une après-midi où elle était entrée dans le couloir d'une porte cochère pour s'y abriter d'un orage, qu'elle n'a pu se défendre de le dégrafer. Un courant d'air l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est déclarée le soir même. Le voyage de Paris à Bruxelles l'a aggravée, et elle était encore mal rétablie quand le général a dû quitter Bruxelles pour Londres. Elle a pris froid de nouveau pendant la traversée et elle a été longtemps malade à Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien. Elle était plus resplendissante de santé que jamais... Elle avait même pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle était si fière ne lui allait plus. Le soir où elle s'est faite si belle pour se rendre au théâtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait portée au mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer!

Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqué qu'elle avait la respiration un peu courte et qu'elle était tout essoufflée quand elle montait les deux étages conduisant à sa chambre.

Mme Marguerite passait son temps à faire sa toilette, à écrire, à lire, à apprendre l'anglais. Elle écrivait beaucoup de lettres en se cachant du général, et c'était sa maìtresse d'anglais qui les portait. J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune personnelle, auxquelles elle préférait ne pas initier le général qui avait déjà assez de soucis sans cela.

Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne de sa famille, une tante très âgée qui lui voulait beaucoup de bien.

«Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...»

Elle a ajouté:

«Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille, valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000 francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de ne plus me connaìtre. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...»

à part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attristée. J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraìtre plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaìtre, elle n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: «La pauvre femme, que lui reste-t-il?»

Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se noyer...


Deux questions ont occupé le général et Mme Marguerite pendant mon séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la recherche d'un autre lieu de résidence.

Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses chevaux qui étaient au nombre de sept.

Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le maìtre d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide de cuisine.

Mme Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine, qu'il la laissât payer—«sur sa dot», comme elle le disait,—tous les frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.

Après avoir examiné la situation, le général et Mme Marguerite se sont décidés à se séparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux secrétaires, à vendre trois chevaux (de façon à ne garder que Tunis, le fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du général, et les deux grands carrossiers bruns que Mme Marguerite lui avait donnés l'an dernier pour sa fête), enfin à congédier l'interprète, l'exprès, le valet de pied, le maìtre d'hôtel, le cuisinier et l'aide de cuisine. L'opération s'est effectuée sans incidents, sauf en ce qui concerne le capitaine G... Le général, qui le considérait comme un ami, ressentait un véritable crève-cœur à l'idée de devoir lui annoncer cette mauvaise nouvelle. Comme il hésitait de jour en jour, Mme Marguerite s'en est chargée. Qu'a-t-elle dit et que lui a répondu le capitaine? Je ne sais. Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs échangés, dont Mme Marguerite a paru très affectée quand elle est allée les redire au général. Lui, qui tressaille de douleur dès qu'on fait mine de contrarier sa Marguerite, en a eu un accès de colère épouvantable.

En ce qui concerne le changement de résidence, toutes sortes de solutions ont été envisagées. Puisque le général, en promettant de ne pas partir pour l'Amérique, s'était engagé à rester non loin de France, on a passé en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont été écartées pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au général, si elle avait été plus hospitalière. Restait l'Angleterre: soit la côte anglaise du côté de Brighton, soit l'ìle de Wight, renommée pour la douceur de son climat, soit les Îles Normandes. Ce sont ces dernières qui ont eu la préférence. Une amie de Mme Marguerite lui avait vanté le charme de Jersey et le bon marché des hôtels de Saint-Hélier. Et puis, à Jersey, n'était-on pas aussi près que possible des côtes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Français de race, sinon de nationalité?

Jersey a donc été adopté, et un appartement a été retenu à l'Hôtel de la Pomme-d'Or. Le départ devait s'effectuer aussitôt après le scrutin de ballottage, à moins que ses résultats ne nécessitent une prolongation de séjour à Londres.


Je les ai quittés le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont priée de monter un instant avec eux dans leur chambre, et Mme Marguerite, ouvrant de nouveau devant moi son magnifique coffret à bijoux, m'a dit de choisir, comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, à ce moment, la pensée m'est venue des temps de gêne vers lesquels ils marchent peut-être tous deux à grands pas, et je leur ai répondu:

«Vous souvenez-vous, Madame, qu'après que vous m'eussiez fait voir toutes ces merveilles, vous vous êtes écriée: «Mais voici mes bijoux les plus précieux!» et vous avez montré les photographies du général, rangées par vous avec tant d'amour sur cette cheminée. Eh bien! puisque vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus précieux...»

Ma réponse les a surpris et touchés. Mme Marguerite a hésité un instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la place d'honneur et elle me l'a donnée avec deux bons baisers, en me disant: «Ma bonne Meunière, je vous remets là une chose pour laquelle je donnerais sans hésiter tous mes bijoux... C'est ma photographie préférée de Georges, celle qu'il a fait faire à Londres pour le jour de ma fête et qu'il a signée pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunière, et gardez-nous tous deux dans votre cœur!»

Nous nous sommes embrassés une dernière fois, avec tendresse, et je suis partie.

Tout le long de la route, je n'ai cessé de la contempler, cette chère photographie, qui le représente debout, tourné de trois quarts, en habit noir avec chemise à col rabattu, l'écharpe tricolore de député et la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine. Le bras gauche pend, le poing fermé; la main droite s'appuie sur un meuble et l'annulaire porte la bague favorite du général, en forme de fer à repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du visage sévère et concentrée. C'est le général à la veille de la grande bataille politique, scrutant de son œil d'aigle les chances de victoire et de défaite dans l'avenir brumeux.

Dimanche soir, j'étais de retour auprès des miens auxquels mes jours d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste à temps pour apprendre le résultat du vote de ballottage à Royat: l'élection du candidat du général, M. Mège, nommé par 10.383 voix contre 8.351 à M. Blatin.


CHAPITRE XI

Du Retour au premier Voyage de Jersey


163.—Mardi 8 octobre.

Les résultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La nouvelle Chambre va se composer de 366 républicains antiboulangistes, de 163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le Gouvernement, une majorité de plus de 150 voix, aussi forte que celle dont il disposait dans la dernière Chambre.

M. Constans peut se frotter les mains. Quant à nos braves paysans, ils se grattent la tête, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards boulangistes, s'attendaient déjà à voir Dieu sait quel état de choses nouveau surgir des élections générales, s'en vont répétant d'un ton moitié résigné, moitié déconfit: «Allons, plus ça change, plus c'est la même chose!»


164.—Vendredi 11 octobre.

Tandis que Rochefort et Dillon restent définitivement à Londres, le général est parti mardi, et il se trouve installé, depuis ce même jour, à l'Hôtel de la Pomme-d'Or,—très modestement, disent les journaux.

Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du général se ferait appeler miss Florence.

J'ai écrit à M. Ducheyne et à miss Florence en leur souhaitant tout le bonheur possible dans leur nouveau séjour.


165.—Dimanche 13 octobre.

La dislocation de la grande armée est chose accomplie. Les anciens partis, si étroitement alliés aux boulangistes pendant la lutte, ont rompu avec eux dès que la défaite a été consommée. M. Arthur Meyer le leur a dit fort galamment dans son Gaulois: «Bonsoir, Messieurs!»

J'ai là sous les yeux une gazette satirique, La Silhouette, qui trouve drôle d'offrir—en image—un revolver au général, comme seul moyen honorable de sortir de l'aventure où il s'est plongé.


166.—Mercredi 13 novembre.

à Paris, hier, rentrée des Chambres et manifestation boulangiste devant le Palais-Bourbon,—ou plutôt essai de manifestation, pâle reflet des étourdissantes «journées» d'autrefois.

C'est l'enterrement final des succès de la rue après ceux du bulletin de vote.

Durant les quelques jours que j'ai passés à l'Exposition de Paris, la semaine dernière, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne s'occupaient plus du boulangisme qu'à la manière dont un chasseur fixe l'oiseau mortellement blessé pour le voir tournoyer, descendre et s'abattre.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


167.—Vendredi 27 décembre.

Les journaux annoncent que Mme de Bonnemain vient d'hériter une fortune de trois millions que lui a laissée sa tante, Mme Dézoneaux, veuve d'un notaire, décédée ces jours derniers.

Je devine que c'est cette vieille tante de Mme Marguerite qui, à peu près seule de toute sa famille, lui voulait du bien.


168.—Mercredi 1er janvier 1890.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe dans sa vie cette année 1889 qui a commencé si rayonnante, au seuil de son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continuée brusquement par sa fuite, par son procès, par sa condamnation, pour s'achever par sa défaite, maintenant irréparable, quoi qu'en puissent dire ses rares amis.

Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines.

Il aurait pu devenir le maìtre de la France. Il a mieux aimé rester l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui. Il l'a près de lui, plus rien ne peut le séparer d'elle. Y a-t-il donc tant que cela à le plaindre?

Peut-être pas. Mais, pour sûr, il y a à regretter amèrement...

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


169.—Dimanche 9 février.

Quatre mois écoulés sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les accuser d'oubli? Faut-il plutôt soupçonner le cabinet noir de M. Constans? Nous verrons bien: je leur ai expédié cette fois ma lettre dans un gros pli chargé, avec valeur déclarée.

Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprévue du jeune duc d'Orléans, arrivé avant-hier à Paris pour réclamer sa place parmi les conscrits de cette année et sa part à leur gamelle. Arrêté aussitôt, il est traduit devant le Tribunal correctionnel.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


170.—Lundi 17 février.

Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc d'Orléans commande à un grand restaurant voisin de la Conciergerie, après en avoir mûrement conféré, chaque matin, avec un maìtre d'hôtel délégué auprès de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est ça votre gamelle? Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau à la bouche de vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous: laissez-les rire. Moi, qui me pique d'être cordon bleu, cela me pénètre de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert déjà dans l'art de bien manger.


171.—Vendredi 21 février.

Quels sont ces bruits étranges? Je viens d'entendre que Mme de Bonnemain serait à Paris depuis près d'un mois, qu'elle refuserait de retourner à Jersey et que le général lui télégraphierait «en clair» plusieurs fois par jour inutilement.

Mme Marguerite à Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, évidemment, pour cet héritage de trois millions qui lui est tombé du ciel.


172.—Jeudi 27 février.

Le jeune duc d'Orléans—le «petit La Gamelle», comme l'appellent irrévérencieusement certains journaux de Paris,—a été transféré de la Conciergerie à la prison de Clairvaux.


173.—Mercredi 5 mars.

Dieu, quelle émotion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonçant une lettre recommandée, m'a tendu une enveloppe encadrée de noir sur laquelle j'ai reconnu son écriture et son cachet blasonné, à Elle! Une lettre de Mme Marguerite! Enfin!!

«Lundi 3 mars.

»Vraiment, ma bonne Meunière, vous êtes une odieuse créature et, si nous ne vous aimions pas bien, nous vous détesterions à cause de votre horrible paresse. Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, en vous demandant de me répondre courrier par courrier—et je n'ai encore rien reçu. Vrai, c'est très mal à vous. Nous devrions bouder, et ne plus jamais vous écrire. Je vous demandais dans ma dernière lettre si vous pouviez venir bientôt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez à Clermont le train express du matin qui arrive à Paris à six heures. Vous prendrez à la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite à la gare Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. Là, vous pourrez dìner, mais vous n'aurez pas énormément de temps devant vous, car il faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, où il y a le buffet, mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le train à 8 heures 45. Vous arriverez à Saint-Malo à 6 heures 45 du matin. Le bateau ne part qu'à 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le temps de déjeuner, mais je vous engage à vous faire conduire au bateau avant par un des omnibus que vous trouverez à la gare. Vous ferez mettre vos bagages sur le bateau et, après cela, vous pourrez faire ce que vous voudrez jusqu'à 9 heures. Vous arriverez à Jersey à midi et demi. J'espère que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un à votre arrivée qui vous conduira ici à l'hôtel.

»Est-ce bien compris?... Dès que vous aurez reçu cette lettre, envoyez une dépêche au nom de Mme Abadie pour nous dire si c'est convenu.

»Allons, à bientôt, ma bonne Meunière. Attendez-vous à être grondée très fort.—En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois.

»Vtesse de B...»

Comment, elle m'aurait écrit il y a plus de quinze jours? Oh! M. Constans, voilà encore un tour de votre façon.

Bien entendu, j'ai envoyé ma dépêche de suite. J'aurais voulu la faire longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le cœur depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre où j'ai expliqué combien de fois je leur ai écrit sans recevoir aucune réponse et où je me suis enquise avec insistance de sa santé, puisqu'à diverses reprises j'ai entendu dire qu'elle était souffrante.


174.—Lundi 10 mars.

Je suis encore retournée à Clermont aujourd'hui, pour activer les préparatifs de mon départ. En rentrant, j'ai trouvé une dépêche qui m'attendait:

Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s.

Madame veuve Quinton, Hôtel des Marronniers,

Royat (Puy-de-Dôme).

Télégraphiez-moi de suite qu'à votre grand regret vous êtes absolument forcée de retarder de quelques jours ce qui était convenu. Je vous écris.

Que penser? Que faire? Expédier le télégramme demandé par Mme Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure.

Elle voit sans doute quelque inconvénient à mon arrivée, et, comme toujours, au lieu de le déclarer elle-même au général, elle préfère s'arranger de manière à ce que l'empêchement semble venir de moi.


175.—Mardi 11 mars.

Nouvelle dépêche ce soir:

Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s.

Madame Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.

Très contrarié. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit.

Celle-là est du général, et je n'ai pas de peine à deviner qu'il était furieux en la rédigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries auxquelles Mme Marguerite m'associe bien malgré moi, car rien ne me répugne autant que ces façons détournées de procéder.

Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dépêches m'annoncent.


176.—Vendredi 14 mars.

La lettre explicative est arrivée. Elle n'explique rien du tout.

«Mardi 11.

»Merci, ma bonne Meunière, d'avoir fait ce que je vous ai télégraphié. Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous télégraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que vous partirez dimanche et que vous nous arriverez sûrement lundi. Il faudra que vous trouviez un prétexte pour lui expliquer ce retard. Donc vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous deviez partir jeudi. Une fois à Paris, vous irez gare Montparnasse. Là seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville qui part à 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un quart d'heure de plus pour dìner. Le train part en haut également, comme pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche à 9 heures du soir. Vous arriverez à Granville à 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce jour-là, ne part qu'à 2 heures un quart de l'après-midi, à cause de la marée. Vous prendrez donc à la gare l'omnibus pour l'Hôtel du Nord. Là, vous pourrez déjeuner, vous reposer jusqu'à midi, déjeuner de nouveau et toujours l'omnibus de l'hôtel vous conduira au bateau. Vous arriverez ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous.

»J'ai, en effet, été assez souffrante—mais pas comme on vous l'a dit, et vous me trouverez mieux.

»Donc, à lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.»

Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois m'ingénier à expliquer mon retard au général. Mme Marguerite m'en abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver à lui prétexter? Sans doute la santé de ma pauvre mère,—qui n'est malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques années.


CHAPITRE XII

L'Hôtel de la Pomme-d'Or

177

Lundi 17 mars.—Lundi 31 mars 1890.

Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite, je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey. J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M. Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre.

Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi magnifique,—véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.

Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans doute à cause de ma coiffe—et fut tout particulièrement aimable et galant avec moi.

Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent les maisons de Saint-Hélier.

Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.

Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer, ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de Mme Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:

«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»

Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui déchirait affreusement la poitrine.

On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après quoi elle restait abattue et sans forces.

Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi des filets argentés dans la barbe blonde.

J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il semblait s'être beaucoup attaché à l'ìle, à en juger par la description enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.

Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dìner. J'aurais supposé qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un fichu de laine blanche sur les épaules de Mme Marguerite et, lui offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors, contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, Mme Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes celles qui avaient précédé.

à dìner, tout appétit m'avait passé. Mme Marguerite toussait de temps en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.

Après dìner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale. Mme Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, Mme Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.

Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours, après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez eux.

Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur convenance.

Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de Mme Marguerite.

En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.

Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables, et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.

à côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et, d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.

Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre, et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant de débarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une chambre d'ami qui m'a été donnée.

«Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre, Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable; son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y un garçon d'écurie engagé ici, un maìtre d'hôtel et une servante de la Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!»

Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé quelque temps. à onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a été saisie d'une nouvelle crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie. D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement: Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...

Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...

Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver, mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui se couvre de gazon nouveau.

Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...

Miséricorde!


Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entrée chez moi. Elle apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:

«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de retarder votre voyage... à part le plaisir qu'elle nous cause, votre arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...»

Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:

«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le prétexte d'ajourner celui de Delphine... à propos, avez-vous songé à ce que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de votre retard?

«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.»

«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!»

Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:

«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous associer à ce secret.»

Le rouge m'est monté à la figure.

«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!»

Elle a souri:

«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas chaud chez vous.»

Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir fiévreusement.

C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'ìle de Jersey, qu'il déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur, si le général tenait absolument à résider tout près de France.

En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets, elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.

J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des mains, puis elle me dit:

«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, regardez!»

Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.

Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»