Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais heureuse.
Elle ne me laissa pas continuer.
«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a échoué, vous ne réussirez pas!»
«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»
Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:
«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs, pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi, tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins tant que je serai vivante—et peut-être même plus tard... Le général a actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain, pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...»
Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent accès de toux la secoua, elle reprit:
«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traìne mon boulet jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui revient!»
Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence d'esprit étonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un air joyeux:
«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.»
Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir parcourue, il demanda:
«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?»
Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:
«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.»
«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes. Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!»
Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée. Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous sens, comme de vrais enfants.
«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant, soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle soit d'autant plus vite rétablie...»
Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!
On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. Mme Marguerite s'efforça de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs jours.
Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone, soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'ìle.
J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas varié depuis. J'ai trouvé l'ìle extrêmement jolie, mais d'une joliesse un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général, les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraìches cascades comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boìte à jeu.
Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel merveilleusement clair.
Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'ìle, qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms. Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne humeur.
Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat, et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la toux rauque me rappelait à la réalité...
Tout à coup, Mme Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraìche: Mme Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.
Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est venu quelques petites taches de sang.
«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler. C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!»
Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute vitesse sur Saint-Hélier.
Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher, et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain avec ceux que vous aimez.»
IL m'a regardée d'un air étonné:
«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!»
«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup, vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!»
C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur le cœur de cette femme qui souffrait,—car ces vésicatoires l'ont fait atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement son cœur, à Lui, renfermait.
Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées. J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui, laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.
«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement, quand le pansement fut terminé.
Ce même jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaìtre le gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était pas prêt à l'heure dire.
Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns tendres, les autres gais, pour la rasséréner.
Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorisée à se lever. Elle garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait, les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu diminué. Pour se rendre le soir à dìner, on montait maintenant quelques marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à devenir plus rares.
Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir, tant il était heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prépara une surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la journée. En attendant qu'ils revinssent pour dìner, Mme Marguerite avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en toilette,—elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et élargi séance tenante.
Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussìmes par nos efforts combinés. J'aidai alors Mme Marguerite à s'habiller. Hélas! elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. Mme Marguerite souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas voulu me montrer à ce dìner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.
Dès que Mme Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'ìle. J'avais été assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes, pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse catégorique:
«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois les côtes de France!»
En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:
«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour Montorgueil.»
En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de tours, le tout perché sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de l'horizon, me dit:
«Tenez, notre France!»
Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette. Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait les yeux sous la main déployée et disait:
«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la cathédrale de Coutances!»
Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.
Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de Mme Marguerite.
«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.»
Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a fait voir tous les autres sites renommés de l'ìle, le phare de Corbière, où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les submerge en montant... à chacune de ces promenades, conformément au programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à louer sur notre route.
On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur de l'ìle, à une demi-heure de Saint-Hélier,—une maison de campagne plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,—quand le hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir, tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre grimpant partout.
Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges: tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.
à l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. à gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins, parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de l'horizon, c'était la mer à perte de vue.
Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement. Pourtant, le général exprima un regret:
«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on voit de Montorgueil!»
Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien, qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.
Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux: ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant Tunis et Lui Jupiter; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par le clair de lune...
Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que lui répondre?...
«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»
Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours, prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M..., recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre Mme Marguerite. Ils causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à l'heure du dìner, et ils reprenaient la causerie, après dìner, jusque vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras à Mme Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait en promenade.
En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout avec celle que le général avait si longtemps menée.
Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit, mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un peu—comment dirai-je?—un peu alourdi par ce genre de vie insuffisamment actif.
Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'ìle ou bien disait de bonnes choses câlines à Mme Marguerite, et il abordait rarement des sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de chevaux où il m'avait menée, où Mme Marguerite avait tenu à parier et où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la 8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.
Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de France!»
Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec cette inscription en lettres tricolores:
«Le premier conscrit de France.»
«Encore ce petit duc!» fit Mme Marguerite, d'un ton de dépit.
Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement, les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.
Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.
La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.
En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours d'avril en conférer avec lui.
Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui rappeler ce que lui avait demandé le docteur.
Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva, rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée dans sa dévotion.
«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une pécheresse...»
Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à confesse et à communion.
Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...
Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se confiait pas même au général.
Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...
Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,—quitte à lui de refuser?...
Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé par la vie...
Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire étrange:
«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela—et alors le général n'aura besoin de rien, ni de personne.»
Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.
C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur avais demandé la permission de ne pas dìner avec eux, et, mon repas rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à ce qui se disait.
C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré; il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à 500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que leurs âmes renfermaient à l'égard des maìtres.
J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de francs de linge et de toilettes à peine portées. à l'hôtel, elle leur avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maìtres, et même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille, Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le général avait ajouté 150 louis d'or.
Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, qui auraient dû baiser les pieds de leurs maìtres, ne trouvaient que des méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.
«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand je l'entends qui crache sa poitrine...»
Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, Mme Marguerite me faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.
Quand je fus tout à fait remise, le général et Mme Marguerite m'ont emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:
«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...»
Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que ces misérables avaient proféré sur le compte de Mme Marguerite, le général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal parlé de lui.
«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours, et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.»
Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait agréable d'emporter comme souvenir.
«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous m'avez fait la joie de me donner à Londres.»
Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit:
«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à Paris.
Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!»
Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet, j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.
Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près que je me retourne—juste à temps pour lui voir adresser un signe à un monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.
Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà attablés.
Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de moi, me dit doucement:
«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.»
N'en était-il pas lui-même? à tout hasard, je lui répondis d'un air candide:
«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez filé.»
Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.
Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de cinq heures.
à Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées, adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire; plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite avait écrit: à remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.
Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.
La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale. Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général. Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est éblouissante,—ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!
«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main. Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de Mme Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse. J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant vers lui, je lui demande carrément:
«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaìt?»
Ahuri, il me répond qu'il ne connaìt personne de ce nom. Mais je fais la sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:
«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!»
Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle maison, tout à fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture—et, fouette, cocher, pour la gare de Lyon! à neuf heures du matin, je partais pour Clermont, et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y attendait: ma pauvre mère est bien mal.
178.—Vendredi 11 avril.
Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.
179.—Vendredi 18 avril.
Je viens de recevoir la réponse de Mme Marguerite:
«Mardi 15.
»Ma bonne Meunière,
»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.
»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel et d'être chez nous.
»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai. C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très avenante. Cela nous change.
»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...
»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.
»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai tout à fait.
»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général et moi, nous vous embrassons de tout cœur.
»Vtesse DE B...»
Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la location de Saint-Brelade!
à Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré entre le boulangisme et ses adversaires.
180.—Lundi 28 avril.
Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt, pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un boulangiste, un seul, d'élu!
Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!
Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son ìle d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi qu'il disait avec orgueil!
...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah! la triste pendaison de crémaillère!
181.—Vendredi 2 mai.
Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain au plus tard.
182.—Lundi 5 mai.
Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont antiboulangistes.
Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles, je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de toréadors foulant aux pieds la bête abattue.
Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution d'une belle étoile.
Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue, scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet. Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le soleil d'Austerlitz...
Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroìtre, à descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux, consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.
Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
183.—Jeudi 22 mai.
Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer très chargées. De Profundis!
La France n'aura pas une larme de regret.
184.—Vendredi 6 juin.
La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à son papa.
J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter le général d'être enfin débarrassé de son Comité.
185.—Mercredi 25 juin.
Une longue et très curieuse lettre de Mme Marguerite:
«Dimanche 22 juin.
»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.
»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois. Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières. Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.
»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé, qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut que nous l'aidions tous.
»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraìtre d'ici peu, La Voix du Peuple, et qui sera le journal du général. Nous vous en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut, ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand nombre d'abonnés. Ce journal ne paraìtra qu'une fois par semaine et ne coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...
»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.
»Nous vous embrassons de tout notre cœur.
»B. B.
» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme. Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je ne le pensais.»
Je lui ai répondu immédiatement,—par lettre chargée, puisque de nouveau mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils voulaient bien me confier.
Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion absolue avec l'effort déployé...
186.—Dimanche 6 juillet.
La Voix du Peuple m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal, ou alors à une sorte de revue, comme il en paraìt tant à Paris une fois par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!
Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de crédit en pleine déconfiture!
187.—Mercredi 16 juillet.
«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de Mme de Bonnemain, après avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est maintenant tout à fait rassurant.»
Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite, j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.
188.—Dimanche 24 août.
Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses confidences et qui partagèrent ses secrets.
De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à craindre du maìtre proscrit, il a porté tout cela au journal qui pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.
Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme», dans le Figaro, est sans nom.
189.—Mardi 26 août.
Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du Figaro, introuvable depuis deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause des révélations qu'il contient sur Mme X...
Pauvre Mme X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.
Ah! comme Mme Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maìtresses et les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui, prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en elle-même cette fuite a dû la réjouir!
Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations peuvent faire mourir...
190.—Mardi 2 septembre.
Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal que Mme de B... aurait eu une rechute très grave.
Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:
Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement.
191.—Samedi 6 septembre.
Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme vaine. Voici ce que m'écrit Mme Marguerite elle-même:
«Mercredi 3 septembre.
»Ma bonne Meunière,
»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde—nous en avons encore beaucoup, du reste...—que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous espérons bien vous revoir bientôt.
»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.
»Bien à vous.»
192.—Vendredi 3 octobre.
Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent tous les partis.
193.—Lundi 27 octobre.
Mme Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre, pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs ordres.
194.—Mardi 25 novembre.
L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids peuvent avoir pour la santé de Mme Marguerite. Je viens de leur récrire.
195.—Samedi 6 décembre.
Reçu, enfin, une lettre de Mme Marguerite:
«Mardi 2 décembre.
»Ma bonne meunière,
»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux. J'ai été dernièrement à Paris—une des causes de mon long silence,—et, là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous renseignerons comme pour les autres fois.
»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela... Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons de bonne amitié.
»Vtesse DE B...»
196.—Jeudi 1er janvier 1891.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à Elle!
Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.
Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!
197.—Lundi 12 janvier.
J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le mois dernier et au jour de l'an:
«Jeudi 8.
»Ma bonne Meunière,
»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la date à laquelle nous aimerions vous voir arriver—et nous nous en réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout savoir, tout connaìtre.
»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...
»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.
»B. B.»
J'ai répondu sur-le-champ,—mais, quant à la politique, je me suis contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des semaines.
D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire! La Voix du Peuple n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.
198.—Lundi 9 février.
Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon voyage, remis de mois en mois depuis octobre:
«Jeudi 5 février.
»Ma bonne Meunière,
»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir, pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez plus rien?—Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile. Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours, trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir! Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?
»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis. Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.—Quel hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...
»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.
»B. B.»
Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois, il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...
199.—Jeudi 26 février.
On m'a montré un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue à Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.
J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de septembre.
Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé une lettre et une autre à Saint-Brelade.
200.—Vendredi 13 mars.
Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée, puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de Mme Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée par les journaux.
hotel de bellevue
bruxelles
«Mercredi 11.
»Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui. Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey. Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici.
»Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que, d'ici huit à dix jours, je pourrai—nous pourrons—rentrer à Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous vous embrassons bien fort.
»B. B.
»Écrivez à Monsieur Bertin,
Hôtel de Bellevue, Bruxelles,
Belgique.
»Mettez votre lettre au chemin de fer.»
Quel drame révèlent ces quelques lignes: «Le général s'est affolé de me sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey!...» Il me semble y assister: Elle, couchée, presque mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et déjà prêt à partir pour Paris...
Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.
201.—Mercredi 25 mars.
Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi:
hotel de bellevue
bruxelles
«Dimanche 22 mars.
»Ma bonne Meunière,
»Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps, car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris. Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse. Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du matin.