»Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures ½ du matin (onze heures et demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée deux heures à Rennes pour y dìner.—Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous trouverez la voiture que vous reconnaìtrez bien, n'est-ce pas?...

»Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas? Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir. Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous enverrez cette dépêche:

«Général Boulanger, Jersey.—Entendu.» C'est tout, nous nous comprendrons. à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de bon cœur,

»B. B.»

Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.


CHAPITRE XIV

Saint-Brelade

202

Vendredi 27 mars.—Samedi 25 avril 1891.

à neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. à Rennes, ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe, enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est encore debout.

à onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir, butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements furieux du chien.

Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.

Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée, accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.

Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré, continue le tangage et le roulis du bateau!

J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on vient de jeter, apparaìt le général...

Mais il n'est pas seul. à son bras se traìne un pauvre être courbé, un spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible, grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!

Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de vie.

Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement de la face, et brûlants de fièvre.

«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien changée?»

Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui répondis:

«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien mauvaise mine.»

«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades tous deux.»

Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car, dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie, qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin, grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir, le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...

Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son récit:

«Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de toutes mes forces à ce qu'elle fìt ce voyage de Paris avant l'arrivée de la belle saison. Je craignais qu'elle ne prìt froid: vous voyez si mon pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble, depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de main pour cette besogne...»

Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé resplendissante.

Nous étions en train de traverser un gros bourg: «Saint-Aubin! dit le général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!»

La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants, puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa, profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte couronnée de pins.

Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille, un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait derrière la maison.

Le général eut un mouvement de joie: «Notre drapeau!... Combien je lui dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraìtre moins éloignée, notre France!»


Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient assignée,—une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer.

Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils n'étaient même pas descendus dìner, tant le mal de mer de la traversée leur avait enlevé toute envie de manger.

Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier. Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a un an.

Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques, occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui séparait les deux parties de la maison.

La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une jolie toile qui représentait Tunis en liberté, dans la prairie, levant sa fine tête de cheval pur sang.

Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue de Saint-Brelade.

à côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand meuble extrêmement riche, incrusté de nacre.

Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits points, par Mme Marguerite elle-même, à l'époque où une longue maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes le long desquelles des rosiers grimpaient.

On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une exquise lanterne en fer forgé.

La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour purifier l'air.

La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à laquelle menait un couloir étroit.

Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle où sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le séjour de Mme Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin qu'on m'avait donnée.

Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et d'armes; et le reste à l'avenant.

Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des amoureux.

Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas. Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la proie qu'il s'est marquée...


Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient peut-être jamais servi. Jupiter et Tunis paissaient sur la pelouse sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maìtre, et, comme lui, ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.

Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traìnant avec la plus grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.

La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse. Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une petite vache du pays, ni même le Champagne.

à l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général, mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir. Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur écœurante—pour ne pas dire plus—qui imprégnait son linge, ses vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que quelques bribes de sommeil.

Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu'à regret; elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans prendre aucune nourriture.

Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois par jour et de dìner tous les soirs en grande toilette de bal, ne quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en fourrure autour du cou.

Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche, elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et diamant.

Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides, parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui grinçait des dents.


Mme Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaìne d'or et à grains de nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car, maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!

Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même, par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:

«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine, donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.

Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se mettant à sangloter:

«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!»

Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons tous deux, la main dans la main?...»

En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours belle comme autrefois.

Un jour, Mme Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de Mme Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable:

«Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!»

Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever et à me retirer. à peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui pardonner son emportement.

«Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi pénible pour moi!»

Et aussitôt, comme pour me prouver—ou se prouver à lui-même—que mes appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force détails, comment Mme Marguerite avait traversé jadis des maladies bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et de redevenir florissante de santé.

Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai pas trouvé une seule à lui dire.


La maladie de Mme Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur. D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue changeante, impressionnable et prompte à s'agacer.

Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le remettre en marche chaque matin.

Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet.

C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre, lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la première sortie qu'ils avaient faite ensemble, incognito, sur les boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!

Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en vain.

Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une écriture féminine, qui portait en post-scriptum ces mots: «Bon souvenir à Taty.»

Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis, l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes... C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est trop souffrir!...»

Ce qui augmentait la nervosité de Mme Marguerite, c'étaient les angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient pas adressées.

Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.

Mme Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maìtresse avait toute confiance—et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait se passer, avait succédé à la perfide Delphine,—avait mission de guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait demandé Mme Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon. J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.

Mme Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune manière.

Une autre difficulté, non moins grande, pour Mme Marguerite, était d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers; elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait souvent embrasser Mme Marguerite.

Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le matin, les jeter à une boìte aux lettres située tout près sur la route de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait pour les faire partir de Paris.

Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite, pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.

Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient, cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.

Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:

«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de suite.»

Mme Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille étaient arrivés.

Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le général que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait, qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre. Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service, du garçon d'écurie ou du cocher? Mme Marguerite finit par soupçonner ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade. Mme Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne pouvait le regarder.

Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier, sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:

«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en profiteront...»

Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et le général sortit.

Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux fixés à terre, livide comme une suppliciée.

Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite:

«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les vous-même.»

Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.

Finalement, il ne fut plus maìtre de sa colère. Il arracha les pains, et se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.

Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?

Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.

Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla la première:

«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit, si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me perdre...»

Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant au collier de perles que Mme Marguerite avait engagé autrefois.

Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis. Il fit reproche à Mme Marguerite d'entretenir des correspondances qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue, quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette, qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable. Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en fin de compte, Lui qui demanda pardon à Mme Marguerite de lui avoir causé une aussi violente émotion.

Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus. Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre, avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.

Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore reçu le matin même, et il ajouta:

«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans... C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi, je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres, un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la perdre!»

Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et renfermant à l'intérieur la photographie de Mme Marguerite.

Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en répétant:

«Toi, me trahir, allons donc!»

Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...


Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil. à ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps; elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.

Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère. La Cocarde, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.

Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!

à ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea une lettre à l'adresse de la Cocarde, la lut, la retoucha, la relut, la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.

Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir, il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude, mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions malheureuses où elle s'était placée.

Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple, Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là était l'auteur des Coulisses du Boulangisme.

«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls, Mme Marguerite étant restée couchée,—ne parlez jamais de ce livre ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité; des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance; enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus pur: voilà la recette des Coulisses du Boulangisme

Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui, malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri Rochefort. De même sur celui de Mme Séverine, qu'il ne connaissait d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur les épaules!

Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour, cependant, il exprima d'amers regrets:

«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T... m'a entraìné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux, fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis prêt à travailler pour lui!»

Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en Afrique.

En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens étaient devenus bien plus favorables depuis un an.

Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles, qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière moins aisée. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait. Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en personne, à Paris, avant un an.

Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous deux.

Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune. Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps, longtemps, il avait pleuré.

Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se trouvait!


J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage. Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq, contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général et Mme Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de jours.

La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps, j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de Mme Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils s'embrassèrent!

Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer pour la sœur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de Marguerite...»

Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.

Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible, et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle, j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante. Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient. Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.

Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:

«Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir à Bruxelles!»

Elle répéta:

«Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!»

Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés. Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant qu'on l'attelait devant la remise, nous fìmes quelques pas vers le jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit. Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: «Au revoir!» Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte:

«Adieu!»

J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques instants encore, à la fenêtre de Mme Marguerite, une hâve silhouette de spectre qui me faisait signe de la main...


Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.

Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette fraìche verdure nouvelle, je me disais: «Feuilles qui venez de pousser, avant que vous ne tombiez, elle sera morte!» Et, alors, mon âme épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir...

Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur m'avaient vieillie de dix ans.


CHAPITRE XV

Leur Fin

203.—Vendredi 1er mai.

à la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un monsieur décoré, à favoris grisonnants.

«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face.

«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.»

«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute personnelle.»

Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au monde du Palais. Mais il retire une petite boìte cachetée de rouge et me la remet en disant:

«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de Mme de B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par l'express de ce soir.»

Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand salut, était parti.

J'ouvre la boìte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...

C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau!

Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes. L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles, entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur de lis.

...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens, moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!


204.—Mardi 5 mai.

On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.

Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.


205.—Samedi 16 mai.

J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.

Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.

La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:

«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste, puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,—et pas seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...»

L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent qu'elle a dû vous coûter?


206.—Mercredi 27 mai.

Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. à les en croire, cette demeure serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde high-life de Bruxelles.

C'est le Gaulois qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu! qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.


207.—Jeudi 4 juin.

Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles, encadrée de noir...

N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits d'Auvergne.


208.—Mardi 9 juin.

La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du général...

Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe sont encore de son écriture à Elle:

«Dimanche 7.

»Ma bonne Meunière,

»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.

»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la journée—c'est à peine si je le vois—m'a chargée de bien vous embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.

»B. B.

»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.»

J'ai écrit sans tarder d'une heure.

Elles comptent...


209.—Mardi 7 juillet.

Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois et demi, dans un état si voisin de l'agonie?

J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?


210.—Samedi 11 juillet.

J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe sont entièrement de la main du général:

«Bruxelles, 79, rue Montoyer.

Jeudi 9 juillet.

»Ma bonne Meunière,

»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les forces reviendront.

»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.

»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les baigneurs ne vous manqueront pas.

»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; nous espérons donc qu'elles vont bien.

»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos souvenirs les plus affectueux.

»Gral B...»

Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.

Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là où une douleur si immense se prépare...

Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!


213.—Mercredi 15 juillet.

Maman est plus mal aujourd'hui.

J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.


214.—Jeudi 16 juillet.

Elle est morte!

à sept heures du soir est venue cette dépêche:

Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s.

Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.

Marguerite morte.

On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible que si elle était morte en pleine santé.

J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il n'y a que moi pour les soigner.

J'ai envoyé cette dépêche:

Général Boulanger, 79, rue Montoyer,

Bruxelles.

Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous.

Marie.

Demain, je veux lui écrire.

Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...


215.—Vendredi 17 juillet.

Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la force de vivre.

Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une nouvelle encore plus terrible...

J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne s'est pas tué dès qu'elle fut morte!


216.—Samedi 18 juillet.

Les journaux donnent des détails sur la mort de Mme Marguerite.

Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que dans le courant de mai. Il s'est

[Voir la texte de la lettre]

une lettre écrite à main

une lettre écrite à main

une lettre écrite à main

adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.

Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit: «Préparez-vous, c'est fini.»

Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain, s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,—les dernières:

«à bientôt...»

La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.

Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En même temps, ses yeux tournèrent...

Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée. Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.

...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans la trente-sixième année de son âge.

J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme. Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...


217.—Dimanche 19 juillet.

...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son enterrement!


218.—Lundi 20 juillet.

Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des Belges et la grande kermesse de Bruxelles.

Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.

[Voir la texte de la lettre]

une lettre écrite à main

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Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout remplis de trophées, de mâts et de drapeaux.

Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin, Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Séverine. Sur tout le parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait.

Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne bousculade, à l'entrée comme à la sortie.

L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du Sud-Est, au cimetière d'Ixelles.

Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus été maìtre de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le soutenir.

Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive.

Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que la tombe ne soit achevée.