Jacques Delille n'a été toute sa vie qu'un enfant, le plus aimable, le meilleur, et le plus spirituel enfant qu'on puisse voir. On l'appelait chose légère, et j'ai toujours été frappée de la justesse de ce mot; car nul homme plus que lui n'effleurait la vie, sans s'attacher fortement à quoi que ce soit au monde. Jouissant de l'heure présente sans songer à l'heure qui devait suivre, il était rare qu'il fixât son esprit sur une pensée profonde. Rien n'était plus facile à qui voulait prendre de l'empire sur lui que de le conduire et de l'entraîner: son mariage en est une bien forte preuve. Avec qui n'avait-il pas gémi de la chaîne qu'il portait, alors qu'il était encore temps de la rompre! Enfin, un ami le décide à reprendre sa liberté, et lui offre un asile. Delille accepte; ravi, tout-à-fait résolu, il demande seulement une heure pour aller se munir de quelques effets. Le soir, cet ami ne le voyant point reparaître, va le chercher.--Eh bien?--Eh bien! répond Delille, je l'épouse, mon ami; j'espère que tu voudras bien me servir de témoin.
Le comte de Choiseul-Gouffier, avec qui il était intimement lié, et qui partait pour la Grèce, lui avait parlé plusieurs fois du désir qu'il avait de l'emmener avec lui; cependant rien n'était convenu, rien n'était arrêté entre eux pour ce voyage. Le jour du départ, le comte va chez l'abbé et lui dit: «Je pars à l'instant, venez avec moi, la voiture est prête.» Et l'abbé monte, sans avoir fait aucuns préparatifs, auxquels à la vérité M. de Choiseul avait pourvu.
Arrivé à Marseille, Delille se promène sur le rivage, regarde la mer: une profonde mélancolie s'empare de lui. «Je ne pourrai jamais, se dit-il, mettre cette immensité entre mes amis et moi; non, je n'irai pas plus loin.» Alors il quitte furtivement M. de Choiseul, et va se cacher dans un petit cabaret, un véritable bouchon, où il se croit introuvable; mais, à force de recherches, M. de Choiseul le découvre, le ramène et l'embarque avec lui.
Éloigné de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait souvent de ses nouvelles. Il m'écrivit plusieurs fois d'Athènes; dans une de ses lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce que m'étant rappelé à Naples, je lui écrivis, à mon tour, qu'avec beaucoup plus de raison j'avais écrit le sien sur le tombeau de Virgile. Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abbé Delille, et de celles que M. de Vaudreuil m'adressait pendant le voyage qu'il fit en Espagne avec le comte d'Artois, qui étaient pleines de détails intéressans sur ce pays. Je confiai le tout à mon frère en quittant la France, et dans le temps des visites domiciliaires, mon frère jugea prudent de brûler ces correspondances.
L'abbé Delille a passé sa vie dans la haute société, dont il faisait le plus brillant ornement. Non-seulement il disait ses vers d'une manière ravissante; mais son esprit si fin, sa gaieté si naturelle donnaient à sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui; il faisait les délices de tous les cercles par mille récits, par mille anecdotes, sans jamais y mêler le fiel ou la satire; aussi peut-on dire que tout le monde l'aimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout le monde. Ce dernier mérite (si c'en est un) tenait en lui, je pense, à cette faiblesse de caractère dont j'ai déjà parlé. Il ne savait pas plus haïr que résister, et dans l'ordinaire de la vie, sa facilité était vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dîner chez vous; au moment de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vînt le chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqué de parole, il nous prouva qu'il avait réponse à tout: «Je me persuade, dit-il, que celui qui vient me chercher est plus pressé que celui qui m'attend.»
Il avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis:--L'abbé, il est bien tard; vous demeurez si loin, que je m'inquiette de vous voir retourner à cette heure-ci, menant votre cabriolet.--J'ai toujours la précaution de porter un bonnet de nuit dans ma poche, répondit-il. Je lui proposai alors de lui faire établir un lit dans mon salon.--Non, non, dit-il, j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher très souvent; cela ne le gêne en rien, et je puis m'y rendre à toute heure. Ce qu'il fit aussitôt.
Nul être ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous les charmes: toujours prêt à rire, à s'amuser, Delille avait une sorte de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce même homme pourtant a déployé la plus grande énergie tant qu'a duré la révolution. Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Chaumette, procureur de la commune, qui lui commandait en 1793 une ode à la déesse de la raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus était son arrêt de mort, et c'est alors qu'il fit ce beau dithyrambe sur l'immortalité de l'ame; il le lut à Chaumette, et quand il en fut à ces vers:
Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre,
Des éternelles lois renversez les autels;
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez, vous êtes immortels!
il s'arrêta, regarda le tribun, et répéta d'une voix forte et assurée: «vous aussi, tremblez, vous êtes immortel.» Chaumette, quoique fort interdit, murmura quelques menaces:--Je suis tout prêt, répondit Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage de l'honnête homme eut un heureux succès, car Chaumette le quitta pour aller dire à ses amis qu'il n'était pas encore temps de faire mourir Delille, que depuis il ne cessa de protéger. Le poète n'en crut pas moins qu'il était prudent d'émigrer; il passa en Angleterre, où il se vit accueilli et recherché par tout ce qu'on y trouvait de personnes distinguées et recommandables.
Sa muse garda toujours son feu sacré pour ses rois légitimes. Sous le règne de l'usurpateur qui faisait trembler le monde entier, il fit paraître son poème de la Pitié, et rentré en France, il eut le courage, plus rare peut-être, de résister aux feintes caresses d'un pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposer à la disgrâce pour conserver sa propre estime, l'estime de ses amis et l'admiration générale, dont il a joui jusqu'à son dernier jour.
Né dans un rang élevé, le comte de Vaudreuil devait encore plus à la nature qu'à la fortune, quoique celle-ci l'eût comblé de tous ses dons. Aux avantages que donne une haute position dans le monde il joignait toutes les qualités, toutes les grâces qui rendent un homme aimable; il était grand, bien fait, son maintien avait une noblesse et une élégance remarquables; son regard était doux et fin, sa physionomie extrêmement mobile comme ses idées, et son sourire obligeant prévenait pour lui au premier abord. Le comte de Vaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on était tenté de croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le vôtre, tant il vous écoutait d'une manière aimable et gracieuse; soit que la conversation fût sérieuse ou plaisante, il en savait prendre tous les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de gaieté; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les gens les plus difficiles citeraient avec éloge; mais ces vers n'ont été lus que par ses amis; il désirait d'autant moins les répandre, qu'il s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de l'épigramme; il fallait à la vérité, pour qu'il agît ainsi, qu'une mauvaise action eût révolté son ame noble et pure, et l'on peut dire que s'il montrait peu de pitié pour tout ce qui était mal, il s'exaltait vivement pour tout ce qui était bien. Personne ne servait aussi chaudement ceux qui possédaient son estime; si l'on attaquait ses amis, il les défendait avec tant d'énergie que les gens froids l'accusaient d'exagération.--«Vous devez me juger ainsi, répondit-il une fois à un égoïste de notre connaissance; car je prends à tout ce qui est bon, et vous ne prenez à rien.»
La société qu'il recherchait de préférence était celle des artistes et des gens de lettres les plus distingués; il y comptait des amis, qu'il a toujours conservés, même parmi ceux dont les opinions politiques n'étaient point les siennes.
Il aimait tous les arts avec passion, et ses connaissances en peinture étaient très remarquables. Comme sa fortune lui permettait de satisfaire des goûts fort dispendieux, il avait une galerie de tableaux des plus grands maîtres de diverses écoles 26; son salon était enrichi de meubles précieux et d'ornemens du meilleur goût. Il donnait fréquemment des fêtes magnifiques et qui tenaient de la féerie, au point qu'on l'appelait l'enchanteur; mais sa plus grande jouissance pourtant était de soulager les malheureux; aussi, combien a-t-il fait d'ingrats!
La seule contradiction que l'on pût remarquer dans cet esprit si sain et si droit, c'est que M. de Vaudreuil se plaignait très souvent de vivre à la cour, quand il était clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre ailleurs. En y réfléchissant néanmoins, je me suis expliqué cette bizarrerie. La belle trempe de son ame faisait de lui un enfant de la nature, qu'il aimait, et dont il jouissait trop peu; son rang l'éloignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidité de son esprit, son goût pour les arts l'entraînaient sans cesse; puis d'un autre côté il lui plaisait sans doute d'occuper à la cour une place si distinguée, qu'il devait à son mérite personnel, à son caractère franc et loyal. D'ailleurs il adorait son prince, monseigneur le comte d'Artois, qu'il n'a jamais flatté et qu'il n'a jamais quitté dans ses malheurs. Il est rare qu'une pareille amitié s'établisse entre deux hommes dont l'un est né si près d'un trône; car cette amitié était réciproque. En 1814 il arriva que M. de Vaudreuil eut une discussion avec monseigneur le comte d'Artois, et à ce sujet il lui écrivit une longue lettre dans laquelle il lui disait qu'il lui semblait cruel d'être ainsi en contradiction après trente ans d'amitié. Le prince lui répondit en deux lignes: «Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.»
Pendant l'émigration, et dans un âge avancé, il se maria en Angleterre avec une de ses cousines, très jeune et très jolie; il en eut deux fils, et fut aussi bon mari que bon père. De longs malheurs, la perte entière de sa fortune que la restauration ne lui a point fait recouvrer, ne sont jamais parvenus à l'abattre; il a conservé le même coeur et le même esprit jusqu'à son dernier moment.
À la restauration, il avait été nommé gouverneur du Louvre, aussi peut-on remarquer qu'il a terminé ses jours près de l'enceinte où sont renfermés les chefs-d'oeuvre que pendant sa vie il avait tant admirés. Son ame tendre éprouvant le besoin d'élever ses affections plus haut que cette terre, il était devenu très pieux, mais sans aucune bigoterie. Ces sentimens ont adouci sa fin, et il est mort, entouré de ses amis, dans les bras de son prince chéri, qui ne l'a point quitté.
Les vers suivans, adressés à M. de Vaudreuil par le poète Lebrun, justifient tout ce que je viens de dire.
À M. LE COMTE DE VAUDREUIL.
Une grâce, une muse, en effet m'a remis
Les jolis vers dictés par le Dieu du Parnasse
Au plus céleste des amis,
À Mécène--Vaudreuil, qui chante comme Horace.
Eh quoi! l'ennui des cours n'a donc rien qui vous glace?
Quoi! votre luth brillant n'est jamais détendu?
Vous puisez dans votre ame un art divin de plaire,
Et vous joignez toujours le bien-dire au bien-faire.
Horace avec plaisir chez vous s'était perdu;
Vous en avez si bien l'esprit et le langage,
Que par un charmant badinage
Vous me l'avez deux fois rendu.
J'avais fait connaissance avec elle quelques années avant la révolution. Elle était alors fort jolie, ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa bonté. Elle aimait les arts et les lettres, faisait de très jolis vers, racontait à merveille, et tout cela sans montrer la moindre prétention à quoi que ce soit. Son esprit naïf et gai avait une simplicité toute gracieuse qui la faisait aimer et rechercher généralement, sans qu'elle se prévalût en rien de ses nombreux succès dans le monde. Quant aux qualités de son coeur, il suffira de dire qu'une tendresse extrême pour son fils n'empêchait point qu'elle n'eût beaucoup d'amis, auxquels elle est toujours restée fidèle et dévouée.
Madame de Sabran était une des femmes que je voyais le plus souvent, que j'allais chercher et que je recevais chez moi avec le plus de plaisir. Près d'elle, on n'a jamais connu l'ennui; aussi fus-je charmée dans l'émigration de la retrouver en Prusse. Elle était alors établie à Rainsberg, chez le prince Henri, de même que le chevalier de Boufflers, qu'elle a depuis épousé. Rentrée en France et dans les derniers temps de sa vie, elle devint aveugle. Son fils alors ne la quitta plus; son bras, pour ainsi dire était attaché au bras de sa mère, et vraiment on pouvait envier le sort de M. de Sabran; car, malgré ses souffrances et son âge, madame de Boufflers toujours bonne, toujours aimable, conservait ce charme qui plaît et qui attire tout le monde. Je me rappelle que sur la fin de sa vie, Forlense, fameux oculiste, venant de lui faire l'opération de la cataracte, elle était obligée de se tenir dans la plus grande obscurité. Un soir, j'allais la voir, je la trouve seule, sans lumière, je croyais n'y rester qu'un moment; mais le charme toujours renaissant de cette conversation si piquante, si pleine d'anecdotes que personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures auprès d'elle. Je pensais en l'écoutant, que ne voyant rien, ne recevant aucune distraction des objets extérieurs, elle lisait en elle-même, si je puis m'exprimer ainsi, et cette sorte de lanterne magique de choses et d'idées, qu'elle me retraçait avec tant de grâce, me retenait là. Je ne la quittai qu'à regret, car jamais je ne l'avais trouvée plus aimable.
Madame de Boufflers n'a laissé que deux enfans, son fils, M. le comte de Sabran, bien connu aussi non-seulement par son esprit plein de finesse, mais encore par des fables charmantes qu'il récite dans la perfection, et madame de Custine, que j'ai connue dans sa jeunesse et qui ressemblait alors au printemps. Elle était passionnée pour la peinture, et copiait parfaitement les grands maîtres, dont elle imitait le coloris et la vigueur, au point, qu'en entrant un jour dans son cabinet, je pris sa copie pour l'original. Elle ne cacha point tout le plaisir que lui causait mon erreur; car elle était aussi naturelle qu'elle était aimable et belle.
Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration que j'en avais pour Lebrun, qui s'était lui-même surnommé Pindare. Le caractère grandiose de ses poésies excitait tellement mon enthousiasme que j'avais pris pour le poète une véritable amitié. Tout prodigieux qu'était l'orgueil de cet homme, je le trouvais si naturel qu'il ne me venait point en tête que le ridicule dût jamais s'y attacher. Ainsi, le jour où Lebrun termina son ode exegi monumentum et qu'il nous la fit entendre il put arriver à ces vers:
Comme un cèdre aux vastes ombrages,
Mon nom, croissant avec les âges,
Règne sur la postérité.
Siècles, vous êtes ma conquête;
Et la palme qui ceint ma tête
Rayonne d'immortalité.
sans que personne de nous y trouvât rien à dire, sinon: c'est superbe! c'est vrai!
Lebrun venait très souvent chez moi; je n'arrangeais pas la plus petite réunion que je ne l'invitasse un des premiers, et mon admiration pour son talent me le faisait aimer au point, que je ne pouvais souffrir que l'on dît du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes à dîner; j'entendis attaquer sa moralité de la façon la plus grave. On disait, entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On sent bien que je n'en voulus rien croire; j'étais furieuse:--Ne m'a-t-on pas aussi calomniée? disais-je dans ma colère. Voyez toutes les absurdités que l'on débite sur moi au sujet de M. de Calonne? Ce que vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin voyant que je ne parvenais pas à dissuader les accusateurs, je pris le parti de quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre à coucher. Doyen arrive, il me trouve en larmes.--Eh qu'avez-vous donc, mon enfant? dit-il.--Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, répondis-je, ils calomnient Lebrun d'une manière horrible. Et je lui racontai ce qui s'était dit. Doyen sourit.--Je ne prétends pas, reprit-il, que tout ceci soit vrai; mais vous êtes trop jeune, ma chère amie, pour savoir que la plupart des beaux esprits ont tout à la maison de campagne, et rien à la maison de ville, autrement dit, tout dans la tête et rien dans le coeur. Plus tard, je me suis rappelé bien des fois ce mot de Doyen.
Lorsque j'ai connu Lebrun, il était fort pauvre, et toujours vêtu comme un misérable. M. de Vaudreuil, qui n'avait pas tardé à s'enflammer avec raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connaître, un grand coffre, rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le poète est parvenu à deviner l'auteur de ce don anonyme; mais la révolution venue, il est de fait qu'il n'a jamais vociféré contre M. de Vaudreuil autant qu'il vociférait contre beaucoup d'autres. À la vérité, M. de Vaudreuil ne négligeait aucune occasion de le faire connaître et de répandre sa réputation. Lebrun n'avait encore rien imprimé, que le comte, ravi de l'ode sur les Courtisans, parla de cette ode à la reine, qui lui marqua quelque désir de la connaître. M. de Vaudreuil s'empressa de l'apporter et de la lire à Sa Majesté. Quand il eut fini: «Savez-vous, lui dit la reine, qu'il nous ôte notre enveloppe?»
M. de Vaudreuil me rapporta cette réflexion si juste: elle me frappa beaucoup plus qu'elle ne l'avait frappé lui-même; car il ne voulait voir dans tout cela que de la philosophie poétisée, tandis que Lebrun et ses pareils prêchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la révolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mémoire, je voudrais qu'elles fussent imprimées en face du quatrain composé par lui, le jour où le roi lui fit une pension, et qui finit ainsi:
Larmes que n'avait pu m'arracher le malheur,
Coulez pour la reconnaissance.
Bien loin de là, l'aimable et bon M. Desprès a supprimé, dans le nouveau recueil des poésies de Lebrun, toutes les horreurs, espérant sans doute les faire oublier à jamais. Pour moi, j'aime mieux que justice soit faite, et cela quel que soit le talent de l'homme.
À ma rentrée en France, Lebrun vivait encore; mais ni lui ni moi n'avons jamais désiré nous revoir.
De tous les gens de lettres qui venaient chez moi, il en était un que j'ai toujours détesté, comme par inspiration de l'avenir: c'était Champfort. Je le recevais pourtant très souvent, par complaisance pour quelques-uns de mes amis, notamment pour M. de Vaudreuil dont il avait gagné le coeur, d'autant plus qu'il était malheureux. Sa conversation était fort spirituelle, mais âcre, pleine de fiel et sans aucun charme pour moi, à qui, du reste, son cynisme et sa saleté déplaisaient souverainement.
Son véritable nom était Nicolas; il le changea sur le conseil de M. de Vaudreuil, qui désirait le pousser dans le monde, et même à la cour s'il était possible. M. de Vaudreuil l'avait parfaitement logé chez lui, et vivant presque toujours à Versailles, en son absence, il faisait servir une table pour Champfort et ceux qu'il plaisait à Champfort d'inviter. Enfin, il traitait cet homme comme un frère; et cet homme, quand ses amis les révolutionnaires lui reprochaient plus tard d'avoir vécu dans la maison d'un ci-devant noble, répondait lâchement: «Que voulez-vous? j'étais Platon à la cour du tyran Denis.» Je vous demande quel tyran c'était que M. de Vaudreuil! mais aussi quel Platon était-ce que Champfort!
Des liaisons intimes avec Mirabeau, et par-dessus tout, l'envie des grands, qui, de tout temps, avait rongé son ame, n'avait pas tardé à faire de Champfort un partisan énergumène de la révolution. Oubliant, ou plutôt se rappelant, qu'il avait été secrétaire des commandemens de M. le prince de Condé et de madame Élisabeth, qui tous deux l'avaient comblé de bienfaits, on sait qu'il se montra un des plus ardens ennemis du trône et de la noblesse. En dépit du proverbe, qui prétend que les loups ne se mangent point entre eux, Champfort fut mis en prison par les hommes qu'avaient si bien servis sa voix et sa plume; et comme on venait l'arrêter une seconde fois, après qu'il en fut sorti, il se coupa la gorge avec son rasoir.
Madame de Grollier, quoiqu'elle recherchât peu le monde, était connue de toute la haute société, dont elle faisait le charme et l'ornement par son esprit supérieur. L'éducation qu'elle avait reçue était fort au-dessus de celle que reçoivent habituellement les femmes: elle savait le grec, le latin, et connaissait parfaitement les maîtres classiques; mais dans un salon, elle ne montrait jamais que son esprit et cachait son savoir. Une personne médiocre peut se prévaloir avec orgueil de quelque légère instruction; madame de Grollier, toujours simple, toujours naturelle, n'annonçait aucune prétention et n'avait aucune pédanterie.
Dans les premiers temps de mon mariage, j'allais fort rarement dans le monde, je préférais aux nombreuses réunions les très petits comités de la marquise de Grollier; il m'arrivait même souvent, ce que j'aimais beaucoup mieux, de passer ma soirée entière seule avec elle. Sa conversation, toujours animée, était riche d'idées, pleine de traits, et pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui échappaient sans cesse, un seul mot qui fût entaché de médisance; ceci est d'autant plus remarquable, que cette femme si supérieure devait à son tact, à l'extrême finesse de son esprit, une parfaite connaissance des hommes, et qu'elle était un peu misanthrope; plus d'une fois ses discours m'en fournissaient la preuve; par exemple, elle avait un chien qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle, faisait le bonheur de tous ses instans; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidélité de nos deux petites bêtes:--Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent parler, ils nous diraient de si jolies choses!--S'ils parlaient, ma chère, répondit-elle, ils entendraient, et seraient bientôt corrompus.
Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien loin que son talent fût ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup de ses tableaux pourraient être placés à coté de ceux de Wanspeudev, dont elle était l'élève; elle parlait peinture à merveille, comme elle parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intéressant ou d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais tellement l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans que je lui dise rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappelé d'un air tout aimable.
Comme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproché à madame de Grollier de l'exagération dans ses sentimens et dans ses opinions. Il est bien certain que sur toute espèce de choses, elle avait un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en résultait tant de générosité de coeur, tant de noblesse d'âme, qu'elle a dû à cette façon d'être des amis véritables et dévoués, qui lui sont restés fidèles jusqu'à son dernier jour. Personne d'ailleurs, n'avait autant que madame de Grollier, ce charme dans les manières, ce ton parfait, que l'on ne connaît plus aujourd'hui et qui semble avoir fini avec elle; car hélas! elle a fini, et cette pensée est une des bien tristes pensées de ma vie; elle a fini, jouissant encore des hautes facultés de son esprit. J'ai su que peu d'instans avant d'expirer, elle se souleva sur son séant, et les yeux levés au ciel, ses cheveux blancs épars, elle adressa à Dieu une prière qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous ceux qui l'écoutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Français. Elle parla long-temps comme Homère, comme Bossuet, et rendit le dernier soupir.
J'ai connu madame de Genlis avant la révolution. Elle vint me voir, me présenta aux jeunes princes d'Orléans, dont elle faisait l'éducation, puis, peu de temps après, elle m'amena Paméla, qui me parut aussi jolie qu'on peut l'être. Madame de Genlis était coquette pour cette jeune personne, dont elle cherchait à faire valoir les charmes. Je me rappelle qu'elle lui faisait prendre différentes attitudes, lever les yeux au ciel, donner à son beau visage diverses expressions, et quoique tout cela fût fort agréable à voir, il me parut qu'une aussi profonde étude de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop à l'écolière.
La conversation de madame de Genlis m'a toujours semblé préférable à ses ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment Mademoiselle de Clermont, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points une certaine franchise, qui manquent à ses écrits. Elle racontait d'une manière ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois, n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on aurait voulu pouvoir écrire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages, elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite, j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes n'aimaient point madame de Genlis. À peine eut-elle causé, pendant une demi-heure, qu'amis, ennemis, tout était ravi, et comme enchanté par cette conversation si brillante.
Madame de Genlis n'a jamais dû être précisément jolie; elle était assez grande et très bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard et le sourire très fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement l'expression de la bonté; mais elle prenait toute autre expression avec une mobilité prodigieuse.
Sans être célèbre comme la femme dont je viens de parler, madame de Verdun peut être citée pour son esprit si fin et si naturel à la fois. La bonté, la gaieté de son caractère la faisaient rechercher généralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle ait été ma première et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari était fermier-général: c'était un homme froid en apparence, mais plein d'esprit et de bonté, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se presser de les secourir. Il était propriétaire du château de Colombes, près Paris. Ce château avait anciennement été habité par la reine Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries étaient presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidité avait terni ces peintures remarquables, et M. de Verdun, très amateur et connaisseur, ayant entrepris de les faire réparer, y réussit parfaitement.
Je suis allée fort souvent habiter ce château plusieurs jours de suite. M. et madame de Verdun y réunissaient la société la plus aimable, composée d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels. Carmontel, ami intime des maîtres de la maison, nous était d'une ressource extrême; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la conversation. L'abbé Delille m'écrivait à Rome: «La politique a tout perdu; on ne cause plus à Paris.» À mon retour en France, en effet, je ne me suis que trop assurée de cette vérité. Entrez dans quelque salon que ce soit, vous trouverez les femmes bâillant en cercle, et les hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société française.
La révolution vint mettre fin à tous les plaisirs de Colombes. Comme on savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas à le mettre en prison, et l'on peut juger du désespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire à l'honneur de l'humanité, qu'aussitôt que la nouvelle de sa détention fut arrivée à Colombes, les paysans s'assemblèrent et vinrent tous à Paris réclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette démarche empêcha les autorités d'oser le mettre à mort; néanmoins il restait toujours prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et renouvelèrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin sa liberté. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, éprouva une si grande joie, qu'elle en perdit la tête, au point qu'elle envoya chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison, pensant arriver plus vite ainsi.
Robert, peintre en paysage, excellait surtout à représenter des ruines; ses tableaux dans ce genre, peuvent être placés à côté de ceux de Jean-Paul Paunini. Il était de mode, et très magnifique, de faire peindre son salon par Robert; aussi le nombre des tableaux qu'il a laissés est-il vraiment prodigieux. Il s'en faut bien, à la vérité, que tous soient de la même beauté; Robert avait cette extrême facilité qu'on peut appeler heureuse, qu'on peut appeler fatale: il peignait un tableau aussi vite qu'il écrivait une lettre; mais quand il voulait captiver cette facilité, ses ouvrages éditent souvent parfaits. On en connaît de lui qui font très bien pendant à ceux de Vernet.
De tous les artistes que j'ai connus, Robert était le plus répandu dans le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs, sans en excepter celui de la table, il était recherché généralement, et je ne crois pas qu'il dînât chez lui trois fois dans l'année. Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n'était refusé par lui; car tout le temps qu'il n'employait point au travail, il le passait à s'amuser.
Il avait de l'esprit naturel, beaucoup d'instruction, sans aucune pédanterie, et l'intarissable gaieté de son caractère le rendait l'homme le plus aimable qu'on pût voir en société. De tout temps Robert avait été renommé pour son adresse à tous les exercices du corps, et dans un âge fort avancé il conservait encore les goûts de sa jeunesse. À soixante ans passés, quoiqu'il fût devenu fort gros, il était resté si leste qu'il courait mieux que personne dans une partie de barres, jouait à la paume, au ballon et nous réjouissait par des tours d'écolier qui nous faisaient rire aux larmes. Un jour, par exemple, à Colombes, il traça sur le parquet du salon une longue raie avec du blanc d'Espagne; puis, costumé en saltimbanque, un balancier dans les mains, il se mit à marcher gravement, à courir sur cette ligne, imitant si bien les attitudes et les gestes d'un homme qui danse sur la corde, que l'illusion était parfaite, et qu'on n'a rien vu d'aussi drôle.
Étant élève à l'académie de Rome, Robert avait au plus vingt ans, lorsqu'il paria six cahiers de papier gris avec ses camarades, qu'il monterait tout seul au plus haut du Colysée. L'étourdi, bien qu'en risquant mille fois sa vie, parvint en effet jusqu'au faîte; mais lorsqu'il lui fallut descendre, n'ayant plus les saillies de pierres qui l'avaient aidé à monter, on fut obligé de lui jeter par une des fenêtres une corde qu'il saisit, à laquelle il s'attacha, et, lancé dans l'espace, il eut le bonheur qu'on réussît à le faire rentrer dans l'intérieur du monument. Le seul récit de ce tour de force fait dresser les cheveux. Robert est le seul homme qui ait jamais osé le tenter, et cela pour six cahiers de papier gris!
C'est encore Robert qui s'est perdu à Rome dans les catacombes, et que l'abbé Delille a chanté dans son poëme de l'Imagination. Madame de Grollier, qui, comme nous, connaissait par Robert l'aventure des catacombes, après avoir entendu les vers de l'abbé Delille, disait:--«L'abbé Delille m'a fait plus de plaisir, mais Robert plus de peur.»
Le bonheur dont fut accompagnée toute la vie de Robert semble avoir présidé aussi à sa mort. Le bon, le joyeux artiste n'a point prévu sa fin, n'a point enduré les angoisses de l'agonie; il était fort bien portant, et tout habillé pour aller dîner en ville; madame Robert, qui venait elle-même de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son mari pour l'avertir qu'elle était prête, et le trouva mort, frappé d'un coup d'apoplexie foudroyante.
Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine n'aient inventées contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont été écrits pour la perdre, que, joints aux vociférations des révolutionnaires, ils ont dû laisser dans l'esprit de quelques gens crédules, l'idée que l'amie de Marie-Antoinette était un monstre. Ce monstre, je l'ai connu: c'était la plus belle, la plus douce, la plus aimable femme qu'on pût voir.
Quelques années avant la révolution, la duchesse de Polignac vint chez moi, et j'ai fait plusieurs fois son portrait de même que celui de sa fille, la duchesse de Guiche 27. Madame de Polignac avait l'air si jeune qu'on pouvait la croire soeur de sa fille, et toutes deux étaient les plus jolies femmes de la cour. Madame de Guiche aurait parfaitement servi de modèle pour représenter une des Grâces; quant à sa mère, je n'essaierai pas de dépeindre sa figure; cette figure était céleste.
La duchesse de Polignac joignait à sa beauté vraiment ravissante, une douceur d'ange, l'esprit à la fois le plus attrayant et le plus solide. Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle était véritablement l'amie de la reine; elle dut à ce titre celui de gouvernante des enfans de France: aussitôt, la rage de toutes celles qui désiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies atroces furent lancées sur elle. Il m'est arrivé souvent d'entendre discourir les personnes de la cour qui lui étaient opposées, et j'avoue que je m'indignais d'une méchanceté si noire et si persévérante.
Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce fût l'exacte vérité, c'est que madame de Polignac n'avait point envié la place qu'elle occupait: il se peut que sa famille se réjouit de l'y voir élevée; mais elle-même n'avait cédé qu'à son respect pour le désir de la reine et aux instances réitérées du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'était sa liberté, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement; indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses délices, et les devoirs de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais son profil à Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que notre porte s'ouvrît; on venait lui demander ses ordres, et mille choses qu'il fallait pour les enfans.--«Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air, accablé, tous les matins ce sont les mêmes demandes, je n'ai pas un instant à moi jusqu'à l'heure du dîner, et le soir d'autres fatigues m'attendent.»
Au château de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle jouissait d'un peu plus de liberté. Les enfans de France s'y plaisaient extrêmement, et elle y donnait de petits bals sans prétention où l'on s'amusait beaucoup. C'est là qu'elle est accouchée du comte Melchior de Polignac, en même temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.
Peu de temps avant la révolution, elle supplia le roi d'accepter sa démission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa santé l'obligeant à se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renommés en Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place à son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effrayé du chagrin qu'allait éprouver la reine, se mit à ses genoux pour obtenir qu'elle restât gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur aussi éclatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un redoublement de haine s'éleva contre la favorite; il servit merveilleusement la révolution qui s'avançait, et qui vint bientôt frapper et les Polignac et leurs ennemis.
C'est à Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne; mais lorsqu'il vint en France, peu d'années avant la révolution, nous nous revîmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand nombre de ses soirées chez moi. Lorsque lui, l'abbé Delille, le marquis de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Ségur, et quelques autres encore de ce temps-là, se trouvaient réunis autour de mon feu, il s'établissait une causerie si animée, si intéressante, que nous ne nous séparions jamais qu'avec peine.
Madame de Staël a dit du prince de Ligne: «Il est peut-être le seul étranger qui dans le genre français soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur!» Et dans un autre endroit: «Les hommes, les choses et les événemens ont passé devant le prince de Ligne; il les a jugés sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système, il sut mettre à tout du naturel!» Ce naturel, dont madame de Staël était si bon juge, car elle en avait beaucoup elle-même, était un des premiers charmes de l'esprit du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperçus si fins, si justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour courir aussitôt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la moindre prétention à se faire écouter; ses discours et ses manières conservaient tant de simplicité, qu'un sot aurait pu le croire un homme ordinaire.
Le prince de Ligne était grand, il avait une extrême noblesse dans le maintien, sans aucune roideur, sans aucune afféterie; tout le charme de son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j'ai peu connu d'hommes dont le premier aspect fût aussi séduisant, et la bonté de son coeur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours; il était à la fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses profondes connaissances sur l'art de la guerre ont été appréciées, et l'amour de la gloire l'a toujours dominé; en revanche, il poussait à l'excès son indifférence pour sa fortune; non-seulement son extrême générosité l'a de tout temps entraîné dans des dépenses énormes, sans qu'il consentît jamais à compter; mais quand je le retrouvai à Vienne, en 1792, il entra un soir chez madame de Rombech, pour nous apprendre que les Français venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possédait en Flandre (en Belgique), et il nous parut très peu affecté de cette nouvelle: «Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dégagé: qui donc paiera mes dettes?»
Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait profondément affligé, a été celle de son fils Charles; ce jeune homme, plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne; le coup qui le frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu'il prenait à vivre.
Tout le monde connaît les Mémoires et les Lettres du prince de Ligne, dont le style, ce style parlé, comme dit madame de Staël, offre un charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je préfère sont celles qu'il adressait à la marquise de Coigny pendant son voyage en Crimée avec l'impératrice Catherine, voyage dont il nous a fait si souvent des récits; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il écrivit de Parthenizza: cette lettre est remplie d'idées à la fois si spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'ame du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu cette lettre dix fois, et j'espère bien la relire encore.
J'ai connu la comtesse d'Houtetot long-temps avant la révolution; elle s'entourait alors de tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, madame de Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois, où madame d'Houtetot avait une maison, et me fit inviter à passer la journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensai au moins lui trouver un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide, qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination; elle louchait d'une telle manière, qu'il était impossible lorsqu'elle vous parlait de deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles; à dîner, je croyais toujours qu'elle offrait à une autre personne ce qu'elle m'offrait, tant son regard était équivoque; il faut dire toutefois que son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houtetot était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la connaissaient, et comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les sentimens les plus tendres, j'ai fini par croire après tout, qu'elle a pu inspirer l'amour.
La figure, la taille, la contenance de ces deux vieux soutiens de la monarchie française, sont si bien restées dans ma mémoire, qu'aujourd'hui je pourrais les peindre tous deux de souvenir.
Ayant entendu parler du superbe jardin de l'hôtel de Biron, que l'on disait rempli des fleurs les plus rares, je fis demander au maréchal la permission de m'y promener: il me l'accorda, et je me rendis un matin chez lui avec mon frère. Malgré son grand âge (il avait, je crois, quatre-vingt-quatre ans) et ses infirmités, le maréchal de Biron, marchant avec peine, vint au-devant de moi: il descendit son large perron pour me donner la main quand je sortis de ma voiture, puis s'excusa beaucoup de ne pouvoir me faire les honneurs de son jardin. Ma promenade finie, je revins au salon, où le maréchal me retint longtemps; il causait avec grâce et facilité, parlant du temps passé de manière à m'intéresser beaucoup. Quand je retournai à ma voiture, il voulut absolument me donner la main jusqu'au bas de son perron, et le corps droit, la tête nue, il attendit pour rentrer dans la maison qu'il m'eût vue partir; cette galanterie dans un homme plus qu'octogénaire me parut charmante.
Le maréchal de Biron est mort en 1788 28; il n'eut pas la douleur d'être témoin de la défection des gardes françaises: il avait établi dans ce corps une discipline extrêmement sévère, que le duc du Châtelet, qui lui succéda, venait de relâcher beaucoup trop quand la révolution arriva.
Pour le maréchal de Brissac, je ne l'ai vu qu'aux Tuileries, où il se promenait très souvent: il paraissait bien âgé, mais il se tenait fort droit, et marchait encore comme un jeune homme; son costume le faisait remarquer; car il portait toujours ses cheveux nattés, qui formaient deux queues tombant derrière la tête, l'habit long, très ample, avec une ceinture au bas de la taille, et des bas à coins brodés en or roulés sur ses genoux; une toilette aussi antique ne lui donnait rien de grotesque, il avait l'air extrêmement noble, et l'on croyait voir un courtisan sortant des salons de Louis XIV.