Je retourne à Rome.--La reine de Naples.--Je reviens à Naples.--La fête de la madone de l'Arca.--La fête du pied de la Grotte.--La Solfatara.--Pouzol.--Le cap Mysène.--Portrait de la reine de Naples.--Caractère de cette princesse.--Le Napolitain.--Vol d'un lazzaroni.--Mon retour à Rome.--Mesdames de France, tantes de Louis XVI.
Tous les portraits que j'avais entrepris à Naples étant finis, je retournai à Rome; mais à peine y étais-je arrivée, que la reine de Naples s'y arrêta en revenant de Vienne. Comme je me trouvais sur son passage dans la foule, elle m'aperçut, vint à moi, et me pria avec toute la grâce imaginable de revenir à Naples pour y faire son portrait. Il me fut impossible de refuser, et je ne tardai pas à me remettre en route.
Ce qui me consolait de toutes ces allées et venues, c'est qu'il me restait encore à voir plusieurs choses curieuses dans ce beau pays. Le chevalier Hamilton se plaisait à m'en faire les honneurs. Et dès que je fus de retour, il s'empressa de me conduire à la fête de la madone de l'Arca, qui par son originalité se distingue de toutes les fêtes de village. La place de l'église était couverte de marchands de gâteaux ou d'images de la Vierge et de groupes d'habitans, venus des cantons voisins, dont les divers costumes étaient richement brodés d'or. Tous portaient des thyrses en haut desquels était placée l'image de la madone, ce qui rappelait les fêtes antiques. Toutefois, cette foule, au lieu de nous donner le spectacle d'une bacchanale, entra dévotement dans l'église pour y entendre la messe. Le chevalier Hamilton, madame Hart et moi, nous étions placés près d'une petite chapelle où se voyait un tableau de la Vierge, noir comme de l'encre. De minute en minute, des paysans et des paysannes venaient s'agenouiller devant cette Vierge, et solliciter quelque faveur ou rendre grâce pour celles qu'ils avaient reçues. Ils exprimaient tous leurs voeux d'une voix si haute, que nous entendions les demandes de chacun. Nous vîmes d'abord un homme beau comme une statue grecque, le cou nu, qui remerciait la Vierge d'avoir guéri son enfant. Il avait placé cet enfant sur l'autel en face du tableau; quand il eut fini sa prière, il le reprit et partit heureux. Après lui, vint une femme qui grondait avec fureur la madone de ce que son mari la maltraitait. J'étouffais de rire; mais le chevalier me dit de tout faire pour me contraindre, qu'autrement je serais fort maltraitée moi-même. Il vint ensuite deux jeunes filles, qui se mirent à genoux en demandant des maris. Enfin, les solliciteurs se succédèrent pendant une heure de la manière la plus plaisante. Dès que chacun d'eux avait parlé, on sonnait du milieu de l'église une clochette qui leur annonçait vraisemblablement que la prière était exaucée; car ils s'en allaient tous l'air content.
Après la messe, toutes ces bonnes gens se réunirent sur la place de l'église pour y danser la tarentelle; c'est là seulement qu'on peut prendre l'idée de cette danse: ce que j'avais vu jusqu'alors n'en était qu'une faible copie. Ils commencent par former de grands ronds au milieu desquels la tarentelle se danse, au bruit du tambour de basque et de longues guitares à trois cordes dont ils tirent des sons vifs et harmonieux. On ne saurait décrire ni l'activité, ni l'expression d'amour, qu'offrent tous leurs mouvemens; aucune danse ne ressemble à cela.
Nous restâmes jusqu'à la fin de la fête, et nous vîmes, en retournant à Naples, les hauteurs couvertes de femmes, dont les unes jouaient du tambour de basque et les autres dansaient le thyrse à la main: c'était un spectacle charmant.
J'assistai aussi à une autre fête beaucoup plus célèbre que celle dont je viens de parler; c'est la fête du Pied de Grotte. Elle est ainsi nommée d'après la tradition qui raconte qu'un jour un ermite, retiré au fond de cette grotte, eut une vision dans laquelle la Vierge lui apparut et lui ordonna de faire bâtir une chapelle dans cet endroit. Le prêtre en ayant instruit les habitans du canton, la chapelle fut aussitôt bâtie; et tous les ans la famille royale s'y rend en grande cérémonie pour y faire sa prière. Les chevau-légers, le régiment de la reine, celui du roi, enfin toutes les troupes, s'y trouvent rassemblées, ainsi que toute la noblesse en grand gala, et une multitude prodigieuse de gens du peuple. Les cochers qui mènent la famille royale sont coiffés de perruques à trois marteaux, ou à la Louis XIV. Cette fête est tellement en vénération, que les habitans des petits pays dépendans du royaume de Naples, font mettre sur les contrats de mariage que l'on mènera leurs filles une fois à la fête de la Vierge du Pied de Grotte.
J'allai voir, avec M. Amaury Duval et M. Sacaut 12, la Solfatare, qui est encore brûlante. C'était au mois de juin, en sorte que le soleil dardait sur notre tête, tandis que nous marchions sur du feu. De ma vie je n'ai autant souffert de la chaleur. Pour comble de malheur, j'avais ma fille avec moi; je la couvrais de ma robe, mais ce secours était si faible, que je tremblais à chaque instant de la voir tomber sans connaissance. Elle me dit plusieurs fois: «Maman, on peut mourir de chaud, n'est-ce pas?» Alors, Dieu sait si j'étais au désespoir de l'avoir emmenée. Enfin, nous aperçûmes sur la hauteur une espèce de chaumière, dans laquelle il nous fut permis, grâce au ciel, de nous reposer. La chaleur nous avait tellement suffoqués, qu'aucun de nous ne pouvait ni agir, ni parler. Au bout d'un quart d'heure, M. Duval se rappela qu'il avait une orange dans sa poche, ce qui nous fit pousser un cri de joie; car cette orange était la manne dans le désert.
Quand nous fûmes tout-à-fait remis, nous descendîmes à Pouzol. C'était un dimanche, les habitans étaient en habits de fête; je me rappelle encore un jeune homme, les cheveux bouclés et tellement poudrés, que son énorme catogan avait blanchi son habit de taffetas bleu de ciel; sa veste était couleur de rose fanée; il portait un gros bouquet à sa boutonnière; enfin, c'était tout-à-fait le beau Léandre de la parade française, et il avait un air si important, si content de lui-même, qu'il me fit beaucoup rire.
Nous traversâmes toute la ville pour aller dîner au bord de la mer, où l'on nous servit d'excellens poissons. L'amphithéâtre de Pouzol, quoiqu'il soit en ruines, est encore fort curieux à voir. Il y reste quelques gradins placés en face de la mer, devant de grands rochers creux, et l'on prétend que c'était dans ces antres que les acteurs anciens jouaient les tragédies avec des masques caractéristiques et des porte-voix. Après le dîner, nous prîmes une barque qui nous conduisit au promontoire de Mysène. Là, nous foulions aux pieds des morceaux brisés des marbres les plus précieux; car Mysène a été détruite de fond en comble par les Lombards et les Sarrazins: il n'y reste que le grand souvenir de Pline.
Que de lieux de délices ne sont plus maintenant que des lieux de mort! Bayes! si renommé chez les Romains qui venaient y prendre les eaux, Bayes n'est plus qu'un amas de ruines informes sur lesquelles plane un air infect; aussi le rivage de cette mer est-il désert. On voit encore à Bayes les restes de trois temples, celui de Vénus, de Mercure et de Diane, dont les eaux du lac Averne couvrent aujourd'hui les soubassemens. Mais il ne reste pas même de vestiges de ces palais magnifiques, de ces belles terrasses: la mer a tout englouti.
Sitôt que j'avais été de retour à Naples, j'avais commencé le portrait de la reine; bien loin qu'il m'arrivât le même inconvénient qu'avec Paësiello, il faisait alors si cruellement chaud, qu'un jour qu'elle me donnait séance, nous nous endormîmes toutes deux. Je prenais plaisir à faire ce portrait. La reine de Naples, sans être aussi jolie que sa soeur cadette, la reine de France, me la rappelait beaucoup; son visage était fatigué, mais l'on pouvait encore juger qu'elle avait été belle; ses mains et ses bras surtout étaient la perfection pour la forme et pour le ton de la couleur des chairs. Cette princesse, dont on a dit et écrit tant de mal, était d'un naturel affectueux et très simple dans son intérieur; sa générosité était vraiment royale: le marquis de Bombelles, ambassadeur à Venise en 1790, fut le seul ambassadeur français qui refusa de prêter serment à la Constitution; la reine ayant appris que, par cette conduite noble et courageuse, M. de Bombelles, père d'une famille nombreuse, était réduit à la position la plus cruelle, lui écrivit de sa propre main une lettre de félicitation. Elle ajoutait que tous les souverains devant se regarder comme solidaires en reconnaissance pour les sujets fidèles, elle le priait d'accepter une pension de douze mille francs 13. Outre ce trait, j'en connais plusieurs autres qui font honneur à son coeur: elle aimait à soulager la misère, elle ne craignait pas de monter au cinquième étage pour secourir des malheureux, et j'ai su positivement que ses bienfaits ont sauvé de la prison, de la mort peut-être, une mère de famille et quatre enfans dont le père venait de faire banqueroute. Voilà cette soi-disant mégère contre qui, sous Bonaparte, on exposait, dans les rues de Paris, les gravures les plus infâmes et les plus obscènes. Il fallait bien la calomnier, on voulait sa couronne. On sait qu'elle fut trahie par ceux mêmes qu'elle avait toujours honorés de son amitié et de sa confiance. La femme qu'elle affectionnait le plus correspondait avec le conquérant qui parvint enfin, par de viles menées, à détrôner la soeur de Marie-Antoinette, pour mettre à sa place madame Murat.
La reine de Naples avait un grand caractère et beaucoup d'esprit. Elle seule portait tout le fardeau du gouvernement. Le roi ne voulait point régner; il restait presque toujours à Caserte, occupé de manufactures, dont les ouvrières, disait-on, lui composaient un sérail.
La reine ayant appris que je m'apprêtais à retourner à Rome, me fit demander, et me dit: «J'ai bien du regret que Naples ne puisse vous retenir.» Alors elle m'offrit son petit cazin au bord de la mer, si je voulais rester; mais je brûlais de revoir encore Rome, et je refusai avec toute la reconnaissance que m'inspirait tant de bonté. Enfin, après qu'elle m'eut fait payer magnifiquement, lorsque j'allai prendre un dernier congé, elle me remit une belle boîte de vieux laque qui renfermait son chiffre entouré de très beaux brillans. Ce chiffre vaut dix mille francs; mais je le garderai toute ma vie.
Tout magnifique que soit le pays que j'allais quitter, il n'aurait pas été dans mon goût d'y passer ma vie. Selon moi, Naples doit être vue comme une lanterne magique ravissante, mais pour y fixer ses jours, il faut s'être fait à l'idée, il faut avoir vaincu l'effroi qu'inspirent les volcans; quand on songe que tout ce qui habite les lieux d'alentour vit dans l'attente ou d'une éruption, ou d'un tremblement de terre, sans parler de la peste, qui pendant les chaleurs existe à deux ou trois lieues de là. En outre, les lacs où l'on met rouir le lin produisent un air infect qui donne aux habitans de ces belles campagnes la fièvre et la mort. Tous ces inconvéniens sont graves, on en conviendra; mais aussi, s'ils n'existaient pas, qui ne voudrait habiter ce délicieux climat?
Le chevalier Hamilton, qui, depuis près de vingt ans, était ambassadeur d'Angleterre à Naples, connaissait parfaitement les moeurs et les usages de la haute société de cette ville. Ce qu'il m'en rapportait, je l'avoue, était peu favorable à la noblesse napolitaine, mais, depuis cette époque, sans douter, tout a beaucoup changé. Il me contait sur les plus grandes dames mille histoires, que je m'abstiens de répéter, comme trop scandaleuses. Selon lui, les Napolitaines étaient d'une ignorance surprenante; elles ne lisaient rien, quoiqu'elles fissent semblant de lire; car un jour étant arrivé chez l'une d'elles, et lui trouvant un livre à la main, il reconnut, en s'approchant, que la dame tenait ce livre sens dessus dessous. Privées de toute espèce d'instruction, plusieurs d'entre elles, selon lui, ne savaient pas qu'il existât un autre pays que Naples, et leur unique occupation était l'amour qui, pour elles, changeait souvent d'objet.
Ce dont j'ai pu juger par moi-même, c'est que les dames napolitaines gesticulent beaucoup en parlant. Elles ne font d'autre exercice que celui de se promener en voiture, jamais à pied. Tous les soirs elles sont au spectacle et reçoivent leurs visites dans leur loge; comme elles n'écoutent que l'aria, c'est là que s'établissent les conversations d'une manière beaucoup moins confortable, selon moi, que dans un salon.
Les gens de la basse classe, à Naples, poussent au dernier degré l'exagération dans leurs cris et dans leurs gestes. J'ai vu un jour passer sous mes fenêtres, à Chiaja, l'enterrement d'un homme du peuple, que suivaient les amis et connaissances du mort; hommes et femmes gémissaient de la façon la plus lamentable. Une femme surtout (c'était la veuve) poussait des cris affreux en se tordant les bras. Un pareil désespoir me faisait peur et pitié; mais on m'assura que ces cheveux épars et ces hurlemens étaient d'usage.
Un enterrement bien plus touchant que j'ai vu à la Torre del Greco, c'était celui d'un jeune enfant que l'on portait dans sa bierre, très paré et le visage découvert; on lui jetait des fleurs et des dragées des fenêtres sous lesquelles il passait, et je ne puis dire combien ce spectacle serrait le coeur.
Si l'on veut juger toute l'expression des visages napolitains, il faut aller sur le chemin qui conduit à l'église de Saint-Janvier, le jour que s'opère le miracle de la sainte ampoule. Les habitans de Naples et des environs se rendent en foule sur ce chemin, où les voitures stationnent à droite et les piétons à gauche. Le désir, l'impatience, se peignaient d'une manière si étrange sur tous ces visages, attendu que le miracle tardait un peu, qu'il m'en prenait envie de rire, quand heureusement on vint me dire de rester calme, si je ne voulais pas me faire lapider par la multitude. Enfin le miracle s'opère; il est annoncé; alors on ne voit plus une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle vivacité, une telle véhémence, qu'il est impossible de décrire ce tableau.
La partie de la population napolitaine la plus curieuse à observer, ce sont les lazzaroni. Ces gens ont simplifié la vie, au point de se passer de logement et presque de nourriture; car ils n'ont d'autre habitation que les marches des églises, et leur frugalité égale leur paresse, ce qui n'est pas peu dire. On les trouve étendus à l'ombre des murs ou sur les bords de la mer. À peine sont-ils vêtus, et leurs enfans sont tous nus jusqu'à l'âge de douze ans. J'étais d'abord un peu scandalisée et fort effrayée de les voir jouer ainsi sur le quai de Chiaja, où passent continuellement des voitures; car ce chemin est la promenade accoutumée de tout le monde à Naples, et même celle des princesses.
La misère des lazzaroni ne les porte pas à se faire voleurs; ils sont peut-être trop paresseux pour cela, surtout ayant besoin de si peu de chose pour vivre. La plupart des vols se commettent à Naples par les domestiques de louage, qui sont, en général, de forts mauvais sujets, le rebut de toutes les grandes villes des différentes nations. Je n'ai entendu parler, pendant mon séjour, que d'un seul vol, commis par un lazzaroni, et l'on peut dire qu'il porte un caractère de retenue qui équivaut à l'innocence. Le baron de Salis, un jour qu'il donnait un grand dîner, se rendait à sa cuisine; comme il descendait doucement l'escalier, il s'arrêta à la vue d'un homme qui, se croyant seul, s'approche du pot-au-feu, y prend un morceau de boeuf et l'emporte. Le baron s'était contenté de le suivre des yeux; car toute son argenterie était étalée sur une table; le lazzaroni l'avait très bien vue, et pourtant le pauvre homme bornait son larcin au morceau de boeuf qu'il emportait.
Je fis mes adieux à cette belle mer de Naples, à ce charmant coteau de Pausilippe, à ce terrible Vésuve, et je partis pour revoir une troisième fois ma chère Rome, et pour admirer encore Raphaël dans toute sa gloire. Là j'entrepris de nouveau un grand nombre de portraits, ce qui me satisfaisait médiocrement, à dire vrai. J'avais regretté à Naples, et je regrettais surtout à Rome de ne pas employer mon temps à faire quelques tableaux dont les sujets m'inspiraient. On m'avait nommé membre de toutes les académies de l'Italie, ce qui m'encourageait à mériter des distinctions aussi flatteuses, et je n'allais rien laisser dans ce beau pays qui pût ajouter beaucoup à ma réputation. Ces idées me revenaient souvent en tête; j'ai plus d'une esquisse dans mon portefeuille, qui pourraient en fournir la preuve; mais, tantôt le besoin de gagner de l'argent, puisqu'il ne me restait pas un sou de tout ce que j'avais gagné en France; tantôt la faiblesse de mon caractère, me faisait prendre des engagemens, et je me séchais à la portraiture. Il en résulte qu'après avoir dévoué ma jeunesse au travail, avec une constance, une assiduité, assez rares dans une femme, aimant mon art autant que ma vie, je puis à peine compter quatre ouvrages (portraits compris) dont je sois réellement contente.
Plusieurs des portraits que je fis néanmoins pendant mon dernier séjour à Rome me procurèrent quelques satisfactions, entre autres, celle de revoir Mesdames de France, tantes de Louis XVI, qui, dès qu'elles furent arrivées, me firent venir et me demandèrent de les peindre. Je n'ignorais pas qu'une femme artiste, qui s'est toujours montrée mon ennemie, je ne sais pourquoi, avait essayé, par tous les moyens imaginables, de me noircir dans l'esprit de ces princesses; mais l'extrême bonté avec laquelle elles me traitèrent m'assura bientôt du peu d'effet qu'avaient produit ces viles calomnies. Je commençai par faire le portrait de madame Adélaïde; je fis ensuite celui de madame Victoire.
Cette princesse, en me donnant sa dernière séance, me dit: «Je reçois une nouvelle qui me comble de joie; car j'apprends que le roi est parvenu à sortir de France, et je viens de lui écrire, en mettant seulement sur l'adresse: À Sa Majesté le roi de France. On saura bien le trouver,» ajouta-t-elle en souriant.
Je rentrai chez moi bien contente, et j'annonçai cette heureuse nouvelle à la gouvernante de ma fille, qui pensait comme moi; mais dans la soirée nous entendîmes chanter mon domestique, homme très morose, qui ne chantait jamais, et que nous connaissions pour être révolutionnaire. Nous nous disons aussitôt: «Il est arrivé quelque malheur au roi!» ce qui ne nous fut que trop confirmé le lendemain, quand nous apprîmes l'arrestation à Varennes, et le retour à Paris. La plupart de nos domestiques étaient vendus aux jacobins pour nous épier, ce qui peut expliquer comment ils étaient mieux instruits que nous de tout ce qui se passait en France; d'ailleurs beaucoup d'entre eux allaient attendre l'arrivée du courrier, qui leur en disait beaucoup plus que nous n'en apprenions par nos lettres.
Je quitte Rome.--La cascade de Terni.--Le cabinet de Fontana à Florence.--Sienne.--Sa cathédrale.--Parme.--Ma sibylle.--Mantoue.--Jules Romain.
Je quittai Rome le 14 avril 1792. En montant en voiture, je pleurais amèrement. J'enviais le sort de tous ceux qui restaient, et sur la route, je ne pouvais rencontrer des voyageurs sans m'écrier: «Ils sont bien heureux ceux-ci, ils vont à Rome!»
J'allai coucher le premier jour à Civita-Castellana. En sortant de cette ville, le lendemain, nous vîmes de superbes rochers, puis nous entrâmes dans des gorges de montagnes où nous marchions au milieu des précipices; en tout, ce pays me parut le plus triste du monde. Il n'en fut pas de même du chemin qui conduit à Narni; ce chemin est délicieux, des vallons remplis de vignes en berceaux, des haies de genêts et de chèvre-feuilles en fleurs; tout cela réjouissait les yeux. Plus loin, à la vérité, nous retrouvâmes des montagnes de l'aspect le plus austère et le plus sauvage, dont les cyprès et quelques vieux pins font le principal ornement. Ces rochers nous enveloppèrent jusqu'à Narni; mais à peine a-t-on traversé cette ville, dont l'aspect est très pittoresque, que l'on jouit du plus magnifique coup d'oeil. La scène a complètement changé: la route plonge sur la plus belle et la plus riche vallée, où s'étend à perte de vue une rivière bordée de peupliers; de la hauteur où nous étions, cette rivière semblait un petit ruisseau argenté, tant l'espace à travers lequel elle serpente est immense. Des monts lointains terminent l'horizon; le soleil couchant éclairait leurs cimes, ce qui produisait un effet enchanteur. Nous passâmes devant trois grandes croix noires qui se détachaient sur le fond dont je parle, et dont l'immensité donnait à ces monumens religieux un tel caractère, qu'ils me firent éprouver une sensation indicible. La seule chose que je puisse regretter, après avoir parcouru cette belle route, c'est de n'avoir pas vu le pont d'Auguste, que mon voiturin, très mauvais cicerone, négligea de me faire remarquer.
Nous côtoyâmes cette superbe vallée jusqu'à Terni, où nous couchâmes, et le lendemain matin, quoique le temps fût très couvert, je voulus gravir la montagne pour aller voir la fameuse cascade. Je partis avec ma fille, deux ânes, Germain, et deux petits bonshommes qui nous montraient le chemin. Brunette, une baguette à la main, ne cessait de fouetter son âne et le mien, en sorte que, perçant le brouillard du matin, nous ne tardâmes pas à arriver sur le plateau qui mène à la cascade. Là nous nous reposâmes sur un beau gazon enrichi de fleurs et d'arbres divers. Une seule petite maison, un troupeau, un berger, c'est tout ce que nous trouvâmes dans ce lieu charmant, où l'on respire l'air le plus pur en jouissant de la plus belle vue du monde. J'aurais bien désiré avoir là ma chaumière; je m'y plaisais tant! Il n'en fallut pas moins continuer notre chemin pour aller voir la cascade. En traversant une roche coupée, nous approchâmes de ce large torrent dont la chute est si imposante; ensuite nous entrâmes dans un petit pavillon carré pour voir sous un autre aspect cette masse d'eau qui tombe bouillonnante, et dont la vapeur nous environnait. Ensuite nous descendîmes dans la grotte antique où jadis passait la cascade. On ne peut rien voir d'aussi curieux que les différentes pétrifications qui s'y trouvent; elles ressemblent en grand à celles que l'on observe à Tivoli. Je dessinai l'entrée si pittoresque de cette grotte, et je m'emparai de quelques petits morceaux pétrifiés.
Ma curiosité sur la cascade n'étant pas encore satisfaite, et le temps se trouvant favorable, car le soleil commençait à percer les nuages, je descendis au bord de la rivière, formée par cet énorme torrent, pour jouir d'un point de vue dont mon imagination s'était flattée; j'espérais voir en face la chute d'eau, mais je ne la vis qu'en partie. Il est vrai que j'en fus dédommagée par le spectacle qu'offre cette grande nappe du bas, et le chemin qui y conduit. À gauche étaient des rochers ornés et nuancés par mille arbustes en fleurs; à droite, sur la rivière courante, de petites îles garnies d'arbres légers, qui forment des bocages charmans. Toutes ces îles sont séparées par des cascades multipliées, dont l'eau ruisselait et brillait comme des diamans au soleil, qui avait alors tout son éclat. Il était midi, et la chaleur était si forte que, lorsqu'il nous fallut remonter les rochers pour aller retrouver nos ânes, que nous avions laissés à trois milles de là, j'étais anéantie de fatigue. Brunette n'en pouvait plus; enfin nous parvînmes à rejoindre nos montures qui nous rapportèrent à Terni pour dîner.
Les campagnes de Terni sont riches et belles, la ville est bien bâtie; mais, soit dans les églises, soit ailleurs, je n'ai rien trouvé de bien remarquable, sinon les restes des fondations d'un grand temple antique.
Je ne restai qu'un jour à Terni. Le lendemain, nous passâmes la Somma, une des plus hautes montagnes des Apennins. Je me rappelle qu'en la descendant, nous vîmes dans une tour, près du chemin, plusieurs bergères qui chantaient en choeur une musique suave et délicieuse; ces bonnes fortunes ne sont pas rares en Italie.
Le soir j'arrivai à Spolète, et j'allai voir le lendemain l'Adoration des Rois, grande composition de Raphaël: ce tableau, n'étant pas terminé, indique parfaitement la méthode du divin maître: Raphaël peignait d'abord les têtes et les mains; quant à ses draperies, il en essayait d'abord les tons avant de les terminer.
On voit sur la montagne, à Spolète, le temple de la Concorde, dont les beaux fragmens antiques sont arrangés avec symétrie les uns sur les autres. Les colonnes, leurs chapiteaux, sont du plus beau travail grec. On voit aussi dans cette ville un superbe aqueduc d'une hauteur immense.
Après Spolète, nous allâmes à Trévi, à Cétri, puis nous nous arrêtâmes à Foligno. Là, je trouvai encore un tableau de Raphaël, un des plus beaux et des plus originaux qu'il ait faits; il représente la Vierge sur des nuages, tenant l'enfant Jésus dans ses bras. L'enfant est plein de naïveté et semble en relief; la Vierge est d'une noblesse du plus grand style; le saint Jean, le cardinal placé à gauche, sont peints tout-à-fait dans le genre de Vandick, et les autres figures sont aussi d'une grande vérité.
Comme j'arrivais à Perruge, qui est une belle et célèbre ville, où il reste quelques fortifications et quelques tombeaux antiques, on me décida à aller voir le combat d'un taureau contre des chiens. Ce spectacle, qui n'a lieu que tous les cinq ou six ans en mémoire d'une sainte, se donne dans une espèce d'arène, à la manière des anciens; je puis dire qu'il ne me réjouit pas du tout.
En sortant de Perruge, on trouve des campagnes charmantes, que nous traversâmes pour aller dîner en face du lac Trasimène; puis, nous allâmes à Cise, où l'on voit sur la montagne une grande forteresse surmontée d'une tour, et plus haut encore, tout-à-fait sur la cime, une abbaye; enfin, à la Combuccia, Arezzo, Levane et Pietre-Fonte, pour arriver à Florence.
Ce fut pour moi une grande jouissance, dès que je me retrouvai dans cette ville, d'aller revoir tant de chefs-d'oeuvre auxquels je n'avais pu donner qu'un coup d'oeil en passant pour aller à Rome. J'entrepris aussitôt une copie du portrait de Raphaël, que je fis avec amour, comme disent les Italiens, et qui depuis, n'a jamais quitté mon atelier.
Un souvenir de Florence qui m'a poursuivie bien long-temps, est celui de la visite que je fis alors au célèbre Fontana. Ce grand anatomiste, comme on sait, avait imaginé de représenter jusque dans les moindres détails, l'intérieur du corps humain, dont toutes les parties sont si ingénieuses et si sublimes. Il me fit voir son cabinet, qui était rempli de pièces d'anatomie, faites en cire couleur de chair. Ce que j'observai d'abord avec admiration, ce sont tous les ligamens presque imperceptibles qui entourent notre oeil, et une foule d'autres détails particulièrement utiles à notre conservation ou à notre intelligence. Il est bien impossible de considérer la structure du corps de l'homme, sans être persuadé de l'existence d'une divinité. Quoi que aient osé dire quelques misérables philosophes, dans le cabinet de M. Fontana il faut croire et se prosterner. Jusqu'ici je n'avais rien vu qui m'eût fait éprouver une sensation pénible; mais, comme je remarquais une femme couchée de grandeur naturelle, qui faisait véritablement illusion, Fontana me dit de m'approcher de cette figure, puis, levant une espèce de couvercle, il offrit à mes regards tous les intestins, tournés comme sont les nôtres. Cette vue me fit une telle impression, que je me sentis près de me trouver mal. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de m'en distraire, au point que je ne pouvais voir une personne sans la dépouiller mentalement de ses habits et de sa peau, ce qui me mettait dans un état nerveux déplorable. Quand je revis M. Fontana, je lui demandai ses conseils pour me délivrer de l'importune susceptibilité de mes organes.--J'entends trop, lui dis-je, je vois trop et je sens tout d'une lieue.--Ce que vous regardez comme une faiblesse, me répondit-il, c'est votre force et c'est votre talent; d'ailleurs, si vous voulez diminuer les inconvéniens de cette susceptibilité, ne peignez plus. On croira sans peine que je ne fus pas tentée de suivre son conseil; peindre et vivre n'a jamais été qu'un pour moi, et j'ai bien souvent rendu grâce à la Providence de m'avoir donné cette vue excellente, dont je m'avisais de me plaindre comme une sotte au célèbre anatomiste.
De Florence, je me rendis à Sienne, et je n'ai jamais oublié la charmante soirée que j'ai passée en arrivant dans cette ville, où je ne suis restée que très peu de temps. Mon habitude a toujours été, dès que je descends dans une auberge, et que j'ai commandé mon souper, d'aller faire une petite course à pied, qui me délasse de la voiture. Le soleil allait se coucher quand je partis pour me promener dans les environs de Sienne, et pour reconnaître les lieux. Assez près de mon auberge, j'aperçois une porte ouverte, qui me laisse voir un enclos et un assez grand canal; je descends la marche de cette porte, et je m'assieds dessus pour respirer la fraîcheur, dont j'avais grand besoin. Là, j'entendis bientôt un concert nature, que les nôtres sont bien loin d'égaler. Divers bruits harmonieux me berçaient délicieusement; à gauche, c'était celui de la cascade qui alimentait le canal; puis un léger vent agitait les branches des énormes peupliers plantés sur le bord de l'eau; et mille oiseaux par leurs chants, faisaient leurs adieux au jour. Une pluie fine se mit à tomber à petit bruit sur les feuilles; mais bien loin qu'elle me fît déloger, elle me sembla si bien d'ensemble avec toute cette douce musique, que, pendant plus de deux heures, j'oubliai mon souper. La fille de l'auberge, après m'avoir cherchée long-temps, finit par me trouver là, et vint m'arracher à mes jouissances. Si les propriétaires de ce bel enclos lisent par hasard ceci, et qu'ils reconnaissent les lieux, je les remercie aujourd'hui du plaisir qu'ils m'ont procuré à leur insu.
Le lendemain je fis quelques courses dans la ville, qui est très belle et très bien située, sur une hauteur. On y voit des palais et des maisons gothiques; entre autres la maison de sainte Catherine et celle de je ne sais quel saint. L'hôtel-de-ville renferme des peintures antiques; les Augustins, une fort belle bibliothèque, et la superbe église bâtie par Vauvitelli, où se trouvent des tableaux de Romanelli, de Carlo Maratte et de Pietre Pérugin; mais ce qu'on peut admirer avant tout, c'est la cathédrale. Cette belle église est gothique, extrêmement vaste, et revêtue de marbre en dedans et en dehors. Sa voûte est couleur d'azur, parsemée d'étoiles d'or; les vitres du haut sont toutes peintes, et le pavé même est remarquable en ce que les sujets de l'Ancien-Testament y sont tracés. Elle est ornée par douze statues en marbre, représentant les douze apôtres, par de belles fresques, par des tableaux du Calabrèse, du Pérugin, etc., et plusieurs des chapelles ont été décorées par le Bernin.
Dès que je fus revenue à Parme, où je n'avais passé que très peu de jours, en allant à Rome, on m'y reçut de l'Académie, à qui je donnai une petite tête que je venais de faire d'après ma fille. Dans la même semaine j'éprouvai aussi dans cette ville une satisfaction non moins vive. J'emportais avec moi le tableau de la Sibylle que j'avais fait à Naples, d'après lady Hamilton; mon projet était de le rapporter en France, où je comptais alors rentrer bientôt. Comme ce tableau était encore fraîchement peint, en arrivant à Parme, pour qu'il ne jaunisse pas, je le mis au jour sous châssis, attaché seulement dans l'une de mes chambres. Un matin, j'étais à faire ma toilette quand on m'annonça que sept à huit élèves peintres venaient me faire une visite. On les fit entrer dans la chambre où se trouvait placée ma Sibylle, et quelques minutes après j'allai les y recevoir. Après m'avoir parlé de tout le désir qu'ils avaient eu de me connaître, ils me dirent qu'ils seraient heureux de voir quelques-uns de mes ouvrages.--Voici un tableau que je viens de finir, répondis-je en montrant la Sibylle. Tous témoignèrent d'abord une surprise bien plus flatteuse que n'auraient pu l'être des paroles; plusieurs s'écrièrent qu'ils avaient cru ce tableau fait par un des maîtres de leur école, et l'un d'eux se jeta à mes pieds, les larmes aux yeux. Je fus d'autant plus touchée, d'autant plus contente de cette épreuve, que ma Sibylle a toujours été un de mes ouvrages de prédilection. Les lecteurs, en lisant ce récit, m'accusent peut-être de vanité: je les supplie de réfléchir qu'un artiste travaille toute sa vie pour avoir deux ou trois momens pareils à celui dont je parle.
Je restai quelques jours à Parme pour revoir les églises, la bibliothèque, le théâtre, qui est bâti par Vignola, et rappelle tout-à-fait l'antique; c'est grand dommage qu'il n'ait pas été plus soigné; quoiqu'il soit immense, il ne s'y perd pas un son. Je vis là des danseurs qu'on devrait appeler des tourneurs; car ils ne faisaient pas un seul pas, et ne cessèrent de tourner comme des tontons.
Je visitai aussi tous les palais qu'on me dit renfermer des objets d'arts; dans l'un d'eux, je ne sais lequel, je vis des plafonds d'Allegrini admirables. Je ne pouvais contempler tant de belles collections particulières, sans regretter que ce beau luxe, ce luxe de si bon goût, n'existât point en France. On peut à peine compter à Paris trois ou quatre cabinets d'amateurs, et combien encore diffèrent-ils de ceux des seigneurs italiens!
Je quittai Parme le 1er juillet 1792; la nature alors était dans toute sa beauté, et ma sortie de la ville m'offrit le coup d'oeil de la plus belle campagne qu'on puisse voir. Sans doute le beau ciel de l'Italie aide à la magie du spectacle; néanmoins, ces prairies à perte de vue, parsemées d'arbres, autour desquels la vigne grimpe en s'entrelaçant; ces mille ruisseaux serpentant dans de riches vallons que terminent de hautes montagnes ou des collines boisées; ce grand chemin bordé de chênes, qui souvent sont baignés par des canaux dont mille fleurs champêtres ornent les bords; tout cela ravirait sous quelque ciel que ce fût.
Je voulus aller à Mantoue, qui méritait bien une visite, et comme patrie de Virgile, et comme aînée du Capitole, car on prétend qu'elle a été bâtie par les Étrusques ou Toscans, trois cents ans avant la fondation de Rome. Cette ville, située au milieu d'un lac formé par le Mincio, est grande et belle. Sa magnifique cathédrale est de Jules Romain, qui, comme on sait, était à la fois peintre, architecte et sculpteur. Jules Romain et le Primatice ont enrichi Mantoue de chefs-d'oeuvre en tout genre. Toutes les salles du palais ducal sont ornées par ces deux grands peintres et par Gonzalès. Ce palais est immense et l'un des plus riches que l'on puisse voir sous le rapport des arts.
On vous fait voir à Mantoue la maison de Jules Romain; elle est située en face du palais Gonzalès, qui est construit aussi sur les dessins de ce célèbre maître. Il y a à Mantoue une Académie des beaux-arts et un musée de statues. L'église Saint-André renferme plusieurs beaux monumens, et la bibliothèque de nombreux manuscrits. Le palais du T. est aussi très remarquable par les peintures à fresque de Jules Romain et du Primatice. Ces fresques représentent des sujets héroïques et l'histoire de Psyché.
Jules Romain est mort à Mantoue en 1546; mais son nom vit encore avec toute sa gloire dans cette ville, où il a laissé un plus grand nombre de chefs-d'oeuvre que partout ailleurs.
Venise.--M. Denon.--Le mariage du doge avec la mer.--Madame Marini.--Les palais.--Le Tintoret.--Paccherotti.--Improvisateur.--Le cimetière.--Vicence.--Padoue.--Vérone.--Les conversazione.
Je brûlais du désir de voir Venise, où j'arrivai la veille de l'Ascension. Quoi qu'il m'eût été dit jusque alors sur l'aspect extraordinaire de cette ville, mes yeux seuls m'en donnèrent la juste idée, et j'avoue qu'il me surprit autant qu'il me charma. À la première vue on croit n'apercevoir qu'une ville submergée; mais bientôt ces superbes palais, bâtis dans le style gothique, dont ces beaux canaux baignent les murs, offrent l'effet le plus grandiose et le plus ravissant par son originalité. J'admirai beaucoup le pont du Rialto qui est d'une seule arche de quatre-vingt-neuf pieds de longueur, et je me souviens qu'en passant dessus, je vis un pauvre homme, bien vieux, raclant sur un mauvais violon, et faisant chanter un petit garçon de cinq ou six ans qui sanglotait. Peut-être ce pauvre enfant mourait-il de faim; aussi je m'empressai de lui donner une petite somme; car sous ce beau ciel et dans cette belle ville, je voulais que tout le monde chantât gaiement. De même, je fus quelque temps sans m'accoutumer à cette quantité de barques noires qui remplacent les voitures, et dans lesquelles on s'embarque et l'on débarque continuellement à la porte de toutes les maisons. J'aurais voulu que leur couleur fût moins triste; mais les ambassadeurs seuls ont des barques de toutes les couleurs.
M. Denon, que j'avais connu à Paris, ayant appris mon arrivée, vint me voir aussitôt. Son esprit et ses connaissances dans les arts faisaient de lui le plus aimable cicerone, et je me réjouis beaucoup de cette rencontre. Dès le lendemain, jour de l'Ascension, il me conduisit sur le canal où se faisait le mariage du doge avec la mer. Le doge et tous les membres du sénat étaient sur un bâtiment doré en dedans et en dehors, appelé le Bucentaure; mille barques dont plusieurs portaient des musiciens, l'entouraient. Le doge et les sénateurs étaient vêtus de noir et coiffés de perruques blanches à trois marteaux. Lorsque le Bucentaure fut arrivé au lieu fixé pour la célébration du mariage, le doge tira de son doigt un anneau qu'il jeta dans la mer, et dans le même instant, mille coups de canon instruisirent la ville et ses environs de cet hymen solennel, qui se termine par une messe.
Une foule d'étrangers assistaient à cette cérémonie. Je trouvai là, entre autres, le prince auguste d'Angleterre, ainsi que la charmante princesse Joseph Monaco, qui s'apprêtait alors à retourner en France pour retrouver ses enfans, et que j'ai revue à Venise pour la dernière fois.
Le soir de la fête, nous allâmes voir la lutte des gondoliers. On ne saurait se faire une idée de l'adresse et de l'activité de cette espèce d'hommes; c'est un spectacle fort amusant. Plus tard, la place Saint-Marc fut illuminée ainsi que la foire qui l'entoure. L'illumination et la foire ont lieu pendant quinze jours.
Le lendemain, M. Denon me présenta à son amie, madame Marini, qui depuis a épousé le comte Albridgi. Elle était aimable et spirituelle. Le soir même, elle me proposa de me mener au café, ce qui me surprit un peu, ne connaissant pas l'usage du pays; mais je le fus bien davantage quand elle me dit: «Est-ce que vous n'avez point d'ami qui vous accompagne?» Je répondis que j'étais venue seule avec ma fille et sa gouvernante. «Eh bien, reprit-elle, il faut au moins que vous ayez l'air d'avoir quelqu'un; je vais vous céder M. Denon, qui vous donnera le bras, et moi je prendrai le bras d'une autre personne; on me croira brouillée avec lui, et ce sera pour tout le temps que vous séjournerez ici; car vous ne pouvez pas aller sans un ami.»
Tout étrange qu'était cet arrangement, il me convint beaucoup, puisqu'il me donnait pour guide un de nos Français les plus aimables, non sous le rapport de la figure, il est vrai, car M. Denon, même très jeune, a toujours été fort laid, ce qui, dit-on, ne l'a pas empêché de plaire à une grand nombre de jolies femmes. Quoi qu'il en soit, mon ami me conduisit d'abord au palais pour y voir les chefs-d'oeuvre que Venise possède, et qui sont en grand nombre. Dans la plus grande salle des bâtimens de la confrérie, on s'arrête avec délice devant les belles pages à fresques peintes par le Tintoret. Le Crucifiement surtout est admirable, et ce n'est qu'à Venise qu'on peut apprécier ce grand peintre, qui réunit dans ses belles compositions le dessin, la couleur et l'expression. Il faut aussi remarquer, dans la première salle, la Fuite en Égypte: le paysage en est superbe.
Nous visitâmes ensuite les églises, qui sont remplies des plus beaux ouvrages du Tintoret, de Paul Véronèse, des Bassan et du Titien. C'est dans l'église de Saint-Jean et Saint-Paul, qu'on voit le martyre de saint Pierre, composé de trois figures et de deux anges; toutes ces figures sont pleines d'expression, et le paysage est ravissant. L'église Saint-Marc, dont le lion est le symbole, est du style gothique. Les arcs de la façade sont soutenus par une quantité de colonnes en marbre et en porphyre; les chevaux dorés, si fameux, ajoutent à ces ornemens; mais ces chevaux, quoique antiques, sont bien loin d'être parfaits 14. Quant à l'intérieur de l'église, il est impossible de détailler toutes les richesses qu'il renferme en tout genre; ces voûtes d'or, ces parois de jaspes, de porphyre, d'albâtre, de vert antique, ces tableaux, ces bas-reliefs, font de Saint-Marc un véritable trésor.
M. Denon me mena aussi chez un ancien sénateur; nous vîmes là une belle Danaé du Corrége, sujet que ce peintre a répété plusieurs fois, et douze portraits au pastel de la Rosalba, qui sont admirables pour la couleur et la vérité. Ces portraits étant ceux de la famille du sénateur, n'ont jamais été déplacés, et ils sont conservés à tel point, qu'ils ont encore toute leur fraîcheur. Un seul suffirait pour rendre un peintre célèbre.
La société que je fréquentais le plus à Venise était celle de l'ambassadrice d'Espagne, qui avait mille bontés pour moi. Elle me mena au spectacle pour le début d'une belle actrice âgée de quinze ans au plus, que son chant et surtout son expression, rendaient étonnante. J'assistai aussi au dernier concert que donnait Paccherotti, ce célèbre chanteur, modèle de la grande et belle méthode italienne. Il avait encore tout son talent; mais depuis le jour dont je parle, il n'a jamais chanté en public. Je puis dire néanmoins qu'aucune musique n'égalait celle que j'ai entendue de même à Venise dans une église. Elle était exécutée par des jeunes filles, et ces chants si simples, si harmonieux, chantés par des voix si belles et si fraîches, semblaient vraiment célestes; les jeunes filles étaient placées dans des tribunes élevées et grillées; on ne pouvait les voir, en sorte que cette musique venait du ciel, chantée par des anges.
Après le concert de Paccherotti, on nous prévint qu'il y avait, dans une salle près du théâtre, un improvisateur fameux. Je n'en avais jamais entendu, et cet homme me fit l'effet d'un énergumène; il courait de long en large, criant ses improvisations d'une telle force, qu'il en suait à grosse goutte; il débitait si vite outre cela, que ma fille, qui parlait fort bien l'italien, n'entendait pas un mot. Il nous faisait peur, tant il avait l'air furieux; quant à moi, je le crus fou, et tout son talent me parut se réduire à une pantomime effrayante.
M. Denon, ayant vu ma Sibylle, me pria instamment de la lui laisser exposer chez lui, afin de la montrer à ses connaissances. Il s'ensuivit que beaucoup d'étrangers allèrent voir ce tableau, qui eut du succès à Venise, à ma vive satisfaction. M. Denon m'avait aussi priée de faire le portrait de son amie, madame Marini, et je pris grand plaisir à peindre cette jolie femme, attendu qu'elle avait infiniment de physionomie.
Avant de quitter Venise, je voulus voir le fameux cimetière qui est situé aux environs de la ville. Un ami de M. Denon m'offrit de m'y conduire, et nous convînmes de faire cette course au clair de lune. Le soir même nous prîmes une barque qui nous conduisit en face du cimetière des Anglais. Celui-ci est fort simple; les tombes sont de pierre ou de marbre blanc, toutes debout. La lune, entourée de nuages, cessait parfois de donner sa lumière, et ces tombes alors paraissaient se mouvoir.
Notre but principal était d'entrer dans l'enceinte des tombeaux vénitiens, dont la plupart datent de la fondation de Venise; mais, hélas! la porte était fermée. Nous fîmes une partie du tour de l'enceinte, et nous eûmes le bonheur de trouver un pan de mur abattu. Nous profitâmes aussitôt des pierres tombées pour en former un escalier qui nous facilita l'entrée de ce vaste séjour des morts. L'aspect de ce lieu vénérable nous imposa le plus profond silence. Nous marchâmes en tous sens à travers ces tombes colossales dont nous ne pouvions apprécier les détails à la pâle clarté de la lune, et quand nous eûmes vu tout ce qu'il nous était possible de voir, nous pensâmes à retourner à Venise; mais il fallait pour cela retrouver notre brèche. Pendant près d'une heure nous la cherchâmes inutilement. Aucune habitation n'est voisine du cimetière; nous entendions seulement la cloche d'une église assez lointaine, dont le son était fort mélancolique. Nous ne trouvions pourtant pas très gai de rester là toute la nuit. Enfin j'aperçus la brèche, et nous sortîmes, charmés d'aller retrouver des vivans. Nous ne rencontrâmes que deux soldats en faction, qui nous laissèrent passer sans crier qui vive! Ils nous prirent sans doute pour deux amans, ce qui est toujours fort respecté en Italie. Nous nous hâtâmes de rejoindre notre barque, et nous ne rentrâmes dans la ville qu'à trois heures du matin.
J'ai conservé de Venise un souvenir agréable, quoique depuis j'y aie perdu trente-cinq mille francs; voici comment: j'avais placé sur sa banque mes économies de Rome et de Naples, que ma négligence m'empêcha de retirer à temps. M. Sacaut, que j'avais connu à Naples secrétaire d'ambassade auprès du baron de Talleyrand, et qui sous la république a été ministre de France à Florence, avait la bonté de s'occuper de mes affaires, afin que je pusse me livrer entièrement à ma peinture; comme il prévoyait mieux que moi ce qui devait bientôt se passer en Europe, il ne cessait de me conseiller d'écrire à Venise pour retirer mes fonds. «Bah! lui disais-je, des républicains n'attaqueront pas une république.» Il vint un matin, entre autres, comme il se trouvait sur ma table plusieurs lettres que je venais d'écrire pour Paris. «J'espère bien, dit-il, que vous avez là une lettre pour Venise?--Non.--À qui donc écrivez-vous tout cela?--À mes amis.--Est-ce qu'il y a des amis? répondit-il en hochant la tête.» On voit que le bon monsieur Sacaut n'était pas sentimental; mais il était mon maître en prudence et en politique; car lorsque l'armée française, commandée par le général Bonaparte, s'empara de Venise, les chevaux dorés, les tableaux, les trésors furent emportés ainsi que la banque. J'appris que Bonaparte avait dit à M. Haler, le banquier, qu'il voulait que l'on conservât mes fonds, et que l'on m'en payât la rente; mais, ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, Bonaparte éloigné, les assertions réitérées de M. Haler ne purent faire respecter l'ordre du général; mon argent fut transporté à Milan, et je n'ai jamais touché qu'un revenu de deux cent cinquante francs pour un fonds de quarante mille. Venise n'en est pas moins une ville bien curieuse à voir, et que je suis charmée d'avoir vue.
Je m'arrêtai à Vicence, qui date sa fondation de 380 ans avant J.-C. Ses beaux palais, parmi lesquels on remarque celui des comtes Chieracati, ont pour la plupart été bâtis par le Palladio, et sont d'une élégance remarquable. La rotonde du marquis de Capra mérite aussi d'être citée. Elle est située sur une éminence, et Palladio en a fait un temple, aux quatre côtés duquel se trouvent quatre péristyles, ayant chacun six colonnes qui soutiennent un fronton. Au milieu est une salle ronde, entourée d'une galerie qui joint ces péristyles, dont les quatre points de vue sont admirablement diversifiés.
À la Madone del Monte, on plane sur de belles campagnes, enrichies des plus beaux arbres. Dans l'intérieur de cette église, on voit un magnifique tableau de Paul Véronèse; il est d'une si belle couleur, et peint avec une telle vérité, que les figures se détachent du fond. À Sainte-Corone, le Baptême de Jésus, par Jean Bellin, est parfait pour le dessin.
Le théâtre de Vicence est du style antique. C'est le chef-d'oeuvre du Palladio, qui l'a construit d'après les proportions et sur les dessins de Vitruve.
La traversée de la Brenta offre l'aspect le plus agréable. D'un côté, ses bords sont ornés d'une multitude de palais du style de Palladio, qui font l'effet de temples, et dont les formes grandioses se répètent dans les eaux.
Je suis allée dîner dans l'un de ces palais, chez le marquis ***; l'escalier même était d'un style qui me charma. Le propriétaire de cette belle habitation me fit une galanterie à laquelle j'étais loin de m'attendre; il me reçut dans une galerie où se trouvait posé, sur une table, une très grande quantité de gravures; une seule était placée sens dessus dessous sur toutes les autres; la curiosité me porta bien vite à la retourner, et je vis mon portrait que l'on venait de graver d'après celui que j'avais donné à Florence.
On voit encore à Vicence la maison du Palladio, qui est un modèle d'élégance et de simplicité.
Padoue est aussi situé sur les bords de la Brenta. Cette ville est bien ancienne, s'il faut en croire les habitans qui prétendent qu'elle a été bâtie par Antenor le Troyen. Le palais de justice ou l'hôtel-de-ville, est une des plus belles fabriques de l'Europe. Le salon a cent pas de long sur quarante de large; il est couvert de plomb, sans autre soutien que la muraille; on y voit les douze signes du zodiaque, et dans une niche, une Vierge qui a beaucoup de simplicité et de naturel.
On trouve aux Augustins des fresques de Montigni, dont les figures et tous les accessoires sont de la plus grande finesse. L'église Saint-Antoine, qui est de style gothique, renferme un nombre infini de tombeaux, de bas-reliefs, et tant de marbre travaillé qu'elle en est fatigante; mais les fresques de Gioto, qu'on y voit, sont très bien composées; l'attitude simple et l'expression des figures se rapprochent du style des anciens. La couleur est souvent celle du Titien, sans pourtant en avoir la perfection. En sortant du cloître, on remarque plusieurs tombeaux très anciens, dont les figures sont pleines de simplicité, et la statue équestre d'Érasme de Narni, général vénitien.
Dans l'église de Saint-Jean-Baptiste, on admire les Évangélistes dans le désert, un des plus beaux tableaux du Guide; à la cathédrale, dans la sacristie, une Vierge du Titien, bien conservée; à Saint-Jean, plusieurs fresques du Titien, représentant divers miracles. Les têtes, pleines d'expression, sont d'une belle couleur, et la touche, le ton du paysage et du ciel, sont admirables. Une autre fresque gothique est aussi très remarquable par la vérité des têtes et l'attitude des personnages.
Je passai toute une semaine à Vérone; c'est une grande ville, dont les rues sont spacieuses et bien alignées, et les maisons fort belles. J'allai voir d'abord les restes de l'amphithéâtre, qui a été bâti sous le règne d'Adrien, et que les Gaulois ont détruit; puis le dôme de l'église, qui est fort belle, et dans laquelle se trouve un tombeau antique, dont les ornemens sont du plus fin travail. Comme, en Italie, les églises sont ouvertes toute la journée, je fis ma tournée. J'entrai dans celle de Saint-Georges, où le maître-autel est décoré d'un beau tableau de Paul Veronèse, et d'un autre tableau de ce peintre, à droite en entrant. J'y vis aussi une Vierge et deux évêques de Chieralino, ainsi qu'un groupe d'anges; mais ce que je remarquai surtout du même maître, est un tableau de trois figures qui représente un concert; outre qu'il est peint avec le plus grand soin, les figures sont pleines de grâce et de naïveté.
L'église de Sainte-Amastrasie est tout-à-fait de style gothique, avec des colonnes d'une belle proportion, qui produisent un grand effet; toutefois, je lui préfère celle de Saint-Zemon. Celle-ci est très vaste, et le jour, qui l'éclaire seulement par en haut, lui donne un aspect mystérieux et mélancolique. Je me trouvais seule dans ce temple silencieux, et je me plaisais à me livrer aux idées religieuses et douces qui s'emparaient de mon ame.
Tous les soirs, pendant mon séjour à Vérone, j'allais à la Conversazione (on sait que c'est ainsi qu'on appelle les assemblées en Italie): là, nous étions réunis en assez grand nombre dans une galerie, les femmes assises de chaque côté, et les hommes se promenant au milieu. La vivacité, la gesticulation italienne, rendent ces réunions assez piquantes à observer; en outre, j'y rencontrais la comtesse Marioni, sa soeur, et la marquise de Strozi, qui toutes trois étaient fort spirituelles.
Pendant les huit jours que j'ai passés à Vérone, j'ai délogé deux fois. Je m'étais d'abord installée dans un petit appartement, après avoir demandé si l'on n'y entendait point de bruit. «Aucun,» avait répondu l'hôtesse. Voilà que le lendemain matin, à six heures, j'entends sur ma tête un bacchanal épouvantable: on sautait, on jouait du violon; je demande ce que ce peut être?--Madame, me dit mon hôtesse, ce n'est rien de fâcheux. Le maître de danse de la ville loge ici dessus, et tous les jours les jeunes gens viennent prendre leur leçon pendant deux heures, voilà tout. Je trouvai que c'était assez pour me décider à chercher ailleurs.