Il faut bien, ma chère Suzette, que je te mette au courant de tous mes soucis et tribulations. Je suis installée dans un appartement qui me convient assez, attendu que j'y ai un fort bel atelier; mais il est très humide, la maison n'étant bâtie que depuis trois ans, et n'ayant pas encore été habitée, ce qui me fait prévoir un déménagement pour la fin de la belle saison. Cette contrariété, à laquelle je devrais être habituée, n'est malheureusement pas la seule. Entre autres qui l'accompagnent, il vient de m'arriver un événement qui m'a donné beaucoup de tracas. Peu de temps après mon arrivée, je fus invitée à passer la soirée chez la princesse Menzicoff, où l'on donnait un très joli spectacle. En revenant chez moi vers une heure du matin, je trouve sur mon escalier la gouvernante de ma fille, toute effarée et toute pâle: «Ah! madame, s'écria-t-elle, vous venez d'être volée de tout votre argent!» Tu sens bien que je fus fort saisie. Puis, elle me conte que mon petit domestique allemand avait fait ce mauvais coup; qu'on avait trouvé sous son lit et sur lui des paquets de mon or; qu'il en avait même jeté un peu sur l'escalier, afin de faire croire que le petit Russe était le voleur; enfin, qu'il venait d'être emmené par les gens de la police, qui, après avoir compté les pièces, les avaient emportées comme preuve du délit. Je commençai par dire à madame Charrot qu'elle avait eu grand tort de laisser emporter mes pièces d'or, et j'avais bien raison; car maintenant que l'affaire est finie, on m'a bien rendu le nombre de ces pièces, mais non leur valeur: j'avais des Doppio, des quadruples de Vienne, pour lesquels on ne m'a donné que de mauvais ducats, en sorte que j'ai perdu tout juste la moitié de trente mille cinq cents livres. Cependant, ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus alors, c'était ce malheureux enfant, qui, selon la loi du pays, allait être pendu. Il est fils des concierges de ce couvent de Caltemberg, que le prince de Ligne m'a prêté à Vienne. L'homme et la femme sont les plus honnêtes gens du monde, ils ont eu mille soins de moi, en sorte que je ne pouvais supporter l'idée de voir pendre leur fils. Je courus chez le gouverneur, et je le suppliai de sauver ce misérable jeune homme en le faisant partir sans bruit. Mais le comte Samoeloff ne voulut pas céder à mes instances, disant que l'impératrice était instruite du vol, et qu'elle en était outrée. Je ne puis te dire ce qu'il m'en a coûté de prières, de démarches, pour obtenir enfin la certitude qu'on le ferait partir par mer, ce qui fut exécuté.

Pour en revenir à mes quinze mille francs, je les regrette d'autant plus que je viens d'en perdre quarante-cinq mille d'un autre côté; Voici comment: pendant le premier mois de mon séjour ici, j'avais gagné quinze mille roubles 23. On m'a conseillé de les placer aussitôt chez un banquier qui me paraissait un fort honnête homme. Cet honnête homme vient de faire banqueroute, et je n'aurai rien de mes quinze mille roubles. Tu dois reconnaître là cette destinée que tu sais? Il m'a été impossible jusqu'ici de conserver la moindre chose de ce que je gagne; j'attends avec résignation un temps plus heureux.

Pour changer de discours, je te dirai que je viens de voir mon plus ancien ami, Doyen le peintre, si bon, si spirituel! l'impératrice l'aime beaucoup. Elle est venue à son secours; car il a émigré sans aucune fortune, n'ayant laissé en France qu'une maison de campagne qu'on lui a prise. Il a sa place au spectacle tout près de la loge de l'impératrice, qui, m'a-t-on dit, cause souvent avec lui.

J'ai retrouvé aussi avec plaisir la baronne de Strogonoff, que je voyais beaucoup à Vienne, où j'ai fait son portrait et celui de son mari. Il vient de m'arriver chez elle une petite aventure que je veux te conter parce qu'elle te fera rire. Il faut te dire qu'un jour à Vienne, pendant qu'elle me donnait séance, elle me parla de ce souper grec, dont tu peux te souvenir, en ajoutant le plus simplement du monde qu'elle savait que ce souper m'avait coûté soixante mille francs. Je fis un grand saut sur ma chaise en entendant cela, puis je me pressai de lui conter tous les détails de la chose, et de lui prouver que j'avais dépensé quinze francs.--Vous m'étonnez bien, me dit-elle quand elle fut persuadée que je disais vrai; car à Pétersbourg, nous tenions le fait d'un de vos compatriotes, monsieur de L***, qui se dit fort lié avec vous, et qui prétend avoir été un des convives. Je répondis, ce qui était exact, que je ne connaissais M. de L*** que de nom, et nous n'en parlâmes plus alors.

Peu de jours après mon arrivée à Pétersbourg, où certainement M. de L*** n'avait pas cru que je viendrais jamais, la baronne de Strogonoff fut indisposée; j'allai la voir, et comme j'étais assise auprès de son lit, on annonça M. de L***; vite, je me cache derrière les rideaux, on fait entrer le personnage, et la baronne lui dit:--Eh bien! vous devez être bien content; car madame Lebrun vient d'arriver? Puis avec malice elle veut le ramener sur ses liaisons avec moi, et sur le souper grec. Mon homme alors commence à balbutier, la baronne le poussant toujours de questions, lorsque enfin je me montre; je vais à lui: «Monsieur, lui dis-je, vous connaissez donc beaucoup madame Lebrun? Il est forcé de répondre que oui.--Voilà qui est bien étrange, repris-je, car c'est moi, Monsieur, qui suis madame Lebrun, celle que vous avez calomniée, et je vous rencontre aujourd'hui pour la première fois de ma vie.» À ces mots il fut saisi au point que ses jambes tremblaient sous lui. Il prit son chapeau, sortit, et depuis on ne l'a point revu; car il a été consigné à la porte des meilleures maisons.

Une chose, triste c'est de remarquer, ainsi que j'ai pu le faire trop souvent, que dans un pays étranger, des Français seuls sont capables de chercher à nuire à leurs compatriotes, même en employant la calomnie. Partout, au contraire, on voit les Anglais, les Allemands, les Italiens, se soutenir et s'appuyer entre eux mutuellement.

Adieu, ma bonne Suzette, je t'embrasse et je t'aime de tout mon coeur. J'embrasse aussi mon frère, et ta chère petite, qui est si jolie et si intéressante.




CHAPITRE XVII.

Je peins les deux jeunes grandes-duchesses, filles de Paul.--Platon Zouboff.--La grande duchesse Elisabeth.--La grande duchesse Anne, femme de Constantin.--Madame Narischkin.--Un bal à la cour.--Un gala.--Les dîners à Pétersbourg.




Ainsi que je l'avais prévu, je ne tardai pas à déménager, et j'allai loger sur la grande place du palais impérial. Quand l'impératrice fut rentrée en ville, je la voyais tous les matins ouvrir un vasistas, et jeter de la mie de pain à des centaines de corbeaux qui chaque jour, à l'heure fixe; venaient chercher leur pitance. Le soir, vers les dix heures, quand ses salons étaient illuminés, je la voyais encore faire venir ses petits enfans et quelques personnes de sa cour, pour jouer avec eux à la main-chaude ou à cache-cache.

Dès que Sa Majesté fut de retour de Czarkozelo, le comte de Strogonoff vint me commander, de sa part, les portraits des deux grandes-duchesses Alexandrine et Hélène. Ces princesses pouvaient avoir treize ou quatorze ans, et leurs visages étaient célestes, bien qu'avec des expressions toutes différentes. Leur teint surtout était si fin et si délicat qu'on aurait pu croire qu'elles vivaient d'ambroisie. L'aînée, Alexandrine, avait la beauté grecque, elle ressemblait beaucoup à Alexandre; mais la figure de la cadette, Hélène, avait infiniment plus de finesse. Je les avais groupées ensemble, tenant et regardant le portrait de l'impératrice; le costume était un peu grec, mais très modeste. Je fus donc assez surprise quand Zouboff, le favori, me fit dire que Sa Majesté était scandalisée de la manière dont j'avais costumé les deux grandes-duchesses dans mon tableau. Je crus tellement à ce mauvais propos, que je me hâtai de remplacer mes tuniques par les robes que portaient les princesses, et de couvrir les bras de tristes amadis 24. La vérité est que l'impératrice n'avait rien dit; car elle eut la bonté de m'en assurer la première fois que je la revis. Je n'en avais pas moins gâté l'ensemble de mon tableau, sans compter que les jolis bras que j'avais faits de mon mieux, ne s'y voyaient plus. Je me souviens que Paul, devenu empereur, me fit un jour des reproches d'avoir changé le costume que j'avais d'abord donné à ses deux filles. Je lui racontai alors comment la chose s'était passée, sur quoi, il leva les épaules en disant: «C'est un tour que l'on vous a joué.» Au reste, ce ne fut point le seul, car Zouboff ne m'aimait pas. Sa malveillance pour moi me fut encore prouvée dans une autre occasion. Voici comment. On venait en foule chez moi voir les portraits des grandes-duchesses et mes autres ouvrages. Comme je ne voulais point perdre toutes mes matinées, j'avais fixé le dimanche matin pour ouvrir mon atelier, ainsi que je l'ai toujours fait dans les divers pays que j'ai habités. J'ai déjà dit que j'étais logée en face du palais, en sorte que les voitures de toutes les personnes qui venaient de faire leur cour à l'impératrice tournaient pour venir aussitôt s'arrêter à ma porte. Zouboff, qui ne pouvait concevoir, apparemment, que la foule se portât chez un peintre pour y voir des tableaux, dit un jour à Sa Majesté: «Voyez, madame, on va aussi faire sa cour à madame Lebrun; ce sont sûrement des rendez-vous que l'on se donne chez elle.» Heureusement pour moi, la petitesse glissa sur l'esprit élevé auquel elle s'adressait, et l'impératrice ne fit pas plus d'attention à ce qu'il y avait d'inconvenant ou de perfide dans ces paroles de son favori; mais le prince de Nassau, qui les entendit, vint me les rapporter tout de suite, et il en était indigné.

Pourquoi Zouboff ne m'aimait pas, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir au juste. À la vérité, il s'était fait le protecteur de Lampi, peintre habile pour les portraits, que j'avais trouvé établi à Pétersbourg; mais Lampi lui-même a toujours été fort bien pour moi. Le lendemain de mon arrivée, il vint me faire une visite et m'engager à dîner chez lui. Je me souviens même que ce dîner fut très recherché, et que pendant tout le repas, nous fûmes réjouis par une excellente musique d'harmonie. Quoiqu'on m'eût assuré d'abord que j'exciterais la jalousie de Lampi, j'ai su depuis au contraire, d'une manière certaine, qu'il louait mes ouvrages, au point de dire, en voyant les mains d'un portrait que j'avais fait du baron de Strogonoff, qu'il ne pourrait pas faire aussi bien.

Il se peut aussi que le favori fût mal disposé pour moi, parce que je ne parus jamais rechercher sa faveur. J'avais même négligé pendant six de mois de porter une lettre de recommandation que j'avais pour sa soeur. Zouboff aimait que l'on recherchât son appui; mais un orgueil que je ne crois pas blâmable m'a toujours fait craindre que l'on pût attribuer à la protection les succès que je désirais obtenir; soit à tort, soit à raison, je n'ai jamais voulu devoir qu'à ma palette ma réputation et ma fortune. Zouboff devait avoir peine à comprendre une pareille façon d'agir, lui qui voyait toute une cour à ses pieds. Enivré de sa faveur qui de plus en plus devenait éclatante, on m'a dit qu'il traitait souvent avec une extrême insolence les ministres et les seigneurs. Dès le matin, les plus grands personnages de la cour attendaient dans ses antichambres l'instant où sa porte s'ouvrait; car il avait un lever, comme Louis XIV, après lequel on se retirait, heureux d'avoir assisté à la toilette de Platon Zouboff, surtout s'il vous avait honoré d'un sourire.

Dès que j'eus fini les portraits des jeunes grandes-duchesses, l'impératrice me commanda celui de la grande-duchesse Élizabeth, mariée depuis peu à Alexandre. J'ai déjà dit quelle ravissante personne était cette princesse; j'aurais bien voulu ne point représenter sous un costume vulgaire une aussi céleste figure, j'ai même toujours désiré faire un tableau historique d'elle et d'Alexandre, tant les traits de tous deux étaient nobles et réguliers. Toutefois, ce qui venait de m'arriver pour les portraits des grandes-duchesses ne me permettant pas de me livrer à mon inspiration, je la peignis en pied, dans le grand costume de cour, arrangeant des fleurs près d'une corbeille qui en était remplie. Je me rendis chez elle pour les séances, et l'on me fit entrer dans son divan 25, drapé en velours bleu clair, garni de grandes crépines d'argent. Le fond de cette salle était tout en glaces d'une prodigieuse dimension, en face desquelles se trouvaient les fenêtres, en glaces aussi, en sorte qu'elles répétaient d'une manière vraiment magique la vue de la Néva couverte de vaisseaux. La grande-duchesse ne tarda pas à paraître, vêtue d'une tunique blanche, ainsi que je l'avais déjà vue une première fois; c'était encore Psyché, et son abord si doux, si gracieux, joint à cette charmante figure, la faisait chérir doublement.

Quand j'eus fini son grand portrait, elle m'en fit faire encore un autre pour sa mère, dans lequel je la peignis avec un schall violet, transparent, appuyée sur un coussin. Je puis dire que plus la grande-duchesse Élisabeth m'a donné de séances, plus je l'ai trouvée bonne et attachante. Un matin, tandis qu'elle posait, il me prit un étourdissement, et des scintillations telles que mes yeux ne pouvaient plus rien fixer. Elle s'en alarma, et courut vite elle-même chercher de l'eau, me frotta les yeux, me soigna avec une bonté inimaginable, et dès que je fus rentrée chez moi, on vint de sa part savoir de mes nouvelles.

Je fis aussi dans le même temps le portrait de la grande-duchesse Anne, femme du grand-duc Constantin. Celle-ci, née princesse de Cobourg, sans avoir un visage aussi céleste que celui de sa belle-soeur, n'en était pas moins jolie à ravir. Elle pouvait avoir seize ans, et la plus vive gaîté régnait sur tous ses traits. Ce n'était pourtant pas que cette jeune princesse ait jamais connu le bonheur en Russie. Si l'on peut dire qu'Alexandre tenait de sa mère par sa beauté et par son caractère, on sait qu'il n'en était pas ainsi de Constantin, qui ressemblait beaucoup à son père, sans être pourtant tout-à-fait aussi laid, et qui se montrait comme lui prodigieusement enclin à la colère. Il est bien vrai que par momens Constantin a témoigné de l'obligeance et de la bonté; quand il aimait, par exemple, il aimait bien; mais à l'exception de quelques personnes qui avaient trouvé le chemin de son coeur, ses emportemens, sa violence, le rendaient redoutable à tous ceux qui l'approchaient. Entre différens traits bizarres que l'on racontait de lui, on disait que le soir de ses noces, au moment de monter chez sa femme, il entra dans une fureur horrible contre un soldat de garde à la porte, qui n'exécutait pas assez strictement sa consigne. Cette scène se prolongea d'une manière si étrange que toutes les personnes de sa cour qui l'accompagnaient ne pouvaient concevoir qu'il restât aussi long-temps à maltraiter un factionnaire, au lieu d'aller rejoindre la jeune et jolie femme qu'il avait épousée le matin. Quelque temps après son mariage, il devint très jaloux de son frère Alexandre, ce qui amenait de fortes querelles entre lui et la duchesse Anne, indignée de ses soupçons. Les choses allèrent au point qu'il en résulta, comme on sait, un divorce. La princesse alla rejoindre d'abord sa famille, et lorsque, beaucoup plus tard, je suis allée en Suisse, elle y était établie.

Tout porte à croire que la grande-duchesse Élisabeth, cet ange de beauté, n'a pas été plus heureuse que sa belle-soeur à conserver le coeur d'un époux. L'amour d'Alexandre pour une charmante Polonaise qu'il a mariée au prince Narischkin est connu de toute l'Europe. J'ai vu madame Narischkin, bien jeune, à la cour de Pétersbourg. Elle et sa soeur y arrivèrent après la mort de leur père, qui fut tué lors de la dernière guerre de Pologne. L'aînée des deux pouvait avoir seize ans. Elles étaient ravissantes à voir, elles dansaient avec une grâce parfaite, et bientôt l'une fit la conquête d'Alexandre et l'autre celle de Constantin. Madame Narischkin était la plus régulièrement belle; sa taille fine et souple, son visage tout-à-fait grec la rendait extrêmement remarquable; mais elle n'avait pas, à mes yeux, ce charme céleste de la grande-duchesse Élisabeth.

En général, à cette époque, la cour de Russie était composée d'un si grand nombre de femmes charmantes, qu'un bal chez l'impératrice offrait un coup-d'oeil ravissant. J'ai assisté au plus magnifique qu'elle ait donné. L'impératrice, très parée, était assise dans le fond de sa salle, entourée des premiers personnages de la cour. Près d'elle se tenaient la grande-duchesse Marie, femme de Paul, Paul, Alexandre, qui était superbe, et Constantin, tous debout. Une balustrade ouverte les séparait de la galerie où l'on dansait.

La danse n'était autre chose que des polonaises, où je pris place d'abord avec le jeune prince Bariatinski, afin de faire ainsi le tour du bal, après quoi je m'assis sur une banquette pour mieux voir toutes les danseuses. Il me serait impossible de dire quelle quantité de jolies femmes je vis alors passer devant moi; mais la vérité est qu'au milieu de toutes ces beautés, les princesses de la famille impériale l'emportaient encore. Toutes les quatre étaient habillées à la grecque, avec des tuniques qu'attachaient sur leurs épaules des agrafes en gros diamans. Je m'étais mêlée de la toilette de la grande-duchesse Élisabeth, en sorte que son costume était le plus correct; cependant les deux filles de Paul, Hélène et Alexandrine, avaient sur la tête des voiles de gaze bleu clair, semée d'argent, qui donnaient à leurs visages je ne sais quoi de céleste.

La magnificence de tout ce qui entourait l'impératrice, la richesse de la salle, le grand nombre de belles personnes, cette profusion de diamans, l'éclat de mille bougies, faisaient véritablement de ce bal quelque chose de magique.

Peu de jours après, je retournai à la cour pour voir un gala. Lorsque j'arrivai dans la salle 26, toutes les dames invitées étaient déjà debout, près de la table, qui venait d'être servie. Peu d'instans après, on ouvrit une grande porte à deux battans, et l'impératrice parut. J'ai dit qu'elle était petite de taille, et pourtant, les jours de représentation, sa tête haute, son regard d'aigle, cette contenance que donne l'habitude de commander, tout en elle enfin avait tant de majesté, qu'elle me paraissait la reine du monde; elle portait les grands cordons de trois ordres, et son costume était simple et noble; il consistait en une tunique de mousseline brodée en or, que serrait une ceinture de diamans, et dont les manches, très amples, étaient plissées en travers dans le genre asiatique. Par-dessus cette tunique, était un dolman de velours rouge à manches très courtes. Le bonnet qui encadrait ses cheveux blancs, n'était pas orné de rubans, mais de diamans de la plus grande beauté 27.

Dès que Sa Majesté eut pris place, toutes les dames s'assirent à table, et posèrent, comme tout le monde fait, leur serviette sur leurs genoux, tandis que l'impératrice attacha la sienne avec deux épingles, ainsi qu'on l'attache aux enfans. Elle s'aperçut bientôt que ces dames ne mangeaient point, et leur dit tout à coup:--Mesdames, vous ne voulez pas suivre mon exemple, aussi faites-vous semblant de manger. Moi, j'ai pris pour toujours le parti d'attacher ma serviette; car autrement, je ne puis même manger un oeuf sans en jeter sur ma collerette.

Je la vis en effet dîner de fort bon appétit. Cette belle musique d'harmonie dont j'ai parlé, se fit entendre pendant tout le repas; les musiciens étant placés au bout de la salle, dans une large tribune. J'avoue que c'est pour moi une chose charmante, que de la musique quand on est à table. C'est la seule qui m'ait jamais fait désirer d'être très grande dame ou très riche; car je préfère la musique à toutes les causeries de gens qui dînent, quoique l'abbé Delille ait dit souvent, «que les morceaux caquetés se digéraient beaucoup mieux.»

À propos de dîners, je dirai ici que bien certainement le plus triste que j'aie fait à Pétersbourg, eut lieu chez cette soeur de Zouboff, chez laquelle j'avais négligé de porter ma lettre de recommandation. Six mois de mon séjour en Russie s'étaient passés lorsque je la rencontrai en sortant du spectacle. Elle vint à moi et me dit d'un air fort aimable, qu'elle attendait toujours une lettre que l'on m'avait remise pour elle. Ne sachant pas trop comment m'excuser, je lui répondis que j'avais égaré cette lettre; mais que je la chercherais de nouveau et m'empresserais de la lui porter. Je vais en effet un matin chez la comtesse D***, qui m'engage à dîner pour le surlendemain. On dînait alors à deux heures et demie dans toutes les maisons de Pétersbourg; je me rendis donc chez la comtesse à l'heure fixe, avec ma fille qu'elle avait invitée aussi. On nous introduisit dans un salon fort triste, sans que j'eusse aperçu sur mon passage aucun apprêt de dîner. Une heure, deux heures se passent; mais il n'est pas plus question de se mettre à table que si nous venions de prendre le café; enfin, je vois entrer deux domestiques qui déploient plusieurs tables de jeu, et quoiqu'il me parût un peu étrange que l'on mangeât dans un salon, je me flatte qu'ils vont servir; point du tout, ces gens sortent, et quelques minutes après, une partie des convives se mettent à jouer. Vers six heures, ma pauvre fille et moi, nous étions tellement affamées, qu'en nous regardant toutes deux dans une glace, nous nous fîmes peur et pitié. Je me sentais tout-à-fait mourante; ce ne fut qu'à sept heures et demie qu'enfin l'on vint nous dire que l'on était servi; mais nos pauvres estomacs avaient trop souffert; il nous fut impossible de manger. J'appris alors que la comtesse D*** étant intimement liée avec lord Wilford, ne dînait, pour lui complaire, qu'à l'heure où l'on dîne à Londres. Le fait est que la comtesse aurait dû m'en avertir; mais peut-être la soeur du favori s'était-elle persuadé que tout l'univers savait à quelle heure elle se mettait à table.

En général, rien ne me contrariait autant que de dîner en ville; j'étais cependant parfois obligée de le faire, surtout en Russie, où l'on risque de fâcher tout-à-fait les maîtres de maison si l'on refuse trop souvent leurs invitations. Les dîners me plaisaient d'autant moins qu'ils étaient habituellement fort nombreux. Au reste, la plus grande magnificence présidait à ces repas; la plupart des seigneurs avaient de très bons cuisiniers français, et la chère était exquise. Un quart d'heure avant de se mettre à table, un domestique apporte sur un plateau des liqueurs de toute espèce avec de petites tartines de pain beurrées. On ne prend guère de liqueur après le dîner; mais toujours du vin de Malaga excellent.

Il est d'usage que les grandes dames chez elles passent à table avant les personnes invitées, en sorte que la princesse Dolgorouki et d'autres venaient me prendre le bras afin de me faire passer en même temps qu'elles; car il est impossible de pousser plus loin que les dames russes la politesse bienveillante qui fait le charme de la bonne compagnie. J'irai même jusqu'à dire qu'elles n'ont point cette morgue que l'on peut reprocher à quelques-unes de nos dames françaises.




CHAPITRE XVIII.

Le froid à Pétersbourg.--Le peuple russe.--La douceur de ses moeurs.--Sa probité.--Son intelligence.--Les femmes de marchands russes.--Le comte Golovin.--La débâcle de la Néva.--Les salons de Pétersbourg.--Le théâtre.--Madame Hus.--Mandini.--La comtesse Strogonoff.--La princesse Kourakin.




On ne s'apercevrait point à Pétersbourg de la rigueur du climat, si, l'hiver arrivé, on ne sortait pas de chez soi, tant les Russes ont perfectionné les moyens d'entretenir de la chaleur dans les appartemens. À partir de la porte cochère, tout est chauffé par des poêles si excellens, que le feu qu'on entretient dans les cheminées n'est autre chose que du luxe. Les escaliers, les corridors, sont à la même température que les chambres, dont les portes de communication restent ouvertes sans aucun inconvénient. Aussi lorsque l'empereur Paul, qui n'était alors que grand-duc, vint en France sous le nom de prince du Nord, il disait aux Parisiens: «À Pétersbourg nous voyons le froid; mais ici nous le sentons.» De même quand, après avoir passé sept ans et demi en Russie, je fus de retour à Paris, où la princesse Dolgorouki se trouvait aussi, je me rappelle qu'un jour étant allée la voir, nous avions un tel froid toutes deux devant sa cheminée que nous nous disions: «Il faut aller passer l'hiver en Russie pour nous réchauffer.»

On ne sort qu'en prenant de telles précautions, que les étrangers mêmes souffrent à peine de la rigueur du climat. Chacun, dans sa voiture, a de grandes bottes de velours fourrées, et des manteaux doublés d'épaisses fourrures. À dix-sept degrés on ferme le spectacle, et tout le monde reste chez soi. Je suis la seule peut-être qui, ne me doutant pas un jour du froid qu'il faisait, imaginai d'aller faire une visite à la comtesse Golovin, le thermomètre étant à dix-huit. Elle logeait assez loin de chez moi, dans la grande rue qu'on appelle la Perspective, et depuis ma maison jusqu'à la sienne, je ne rencontrai pas une seule voiture, ce qui m'étonnait beaucoup; mais j'allais toujours. Le froid était tel, que d'abord je croyais les glaces de ma voiture ouvertes. Lorsque la comtesse me vit entrer dans son salon, elle s'écria: «Mon Dieu! comment sortez-vous ce soir? ne savez-vous donc pas qu'il y a près de vingt degrés?» À ces mots je pense à mon pauvre cocher, et sans ôter ma pelisse, je cours regagner ma voiture, et retourne bien vite chez moi. Mais ma tête avait été saisie par le froid, au point que j'en étais étourdie. On me la frotta avec de l'eau de Cologne pour la réchauffer, autrement je serais devenue folle.

Une chose tout-à-fait surprenante, c'est le peu d'impression que semble faire une aussi rigoureuse température sur les gens du peuple. Bien loin que leur santé en souffre, on a remarqué que c'est en Russie qu'il existe le plus de centenaires. À Pétersbourg comme à Moscou, les grands seigneurs et toutes les notabilités de l'empire vont à six et à huit chevaux; leurs postillons sont de petits garçons de huit à dix ans, qui mènent avec une adresse et une dextérité surprenantes. On en met deux pour conduire huit chevaux, et c'est une chose curieuse de voir ces petits bons-hommes, vêtus assez légèrement, et quelquefois même leur chemise toute ouverte sur leur poitrine, rester gaiement exposés à un froid qui bien certainement ferait périr en peu d'heures un grenadier prussien ou français. Moi, qui me contentais de deux chevaux à ma voiture, je m'étonnais de même de la douceur et de la résignation des cochers; jamais ils ne se plaignent. Par les temps les plus rigoureux, lorsqu'ils attendent leurs maîtres, soit au spectacle, soit au bal, ils restent tous là sans bouger, on les voit seulement battre du pied sur leurs siéges pour se réchauffer un peu, tandis que les petits postillons vont s'étendre sur le bas des escaliers 28.

Le peuple russe est laid en général, mais il a une tenue à la fois simple et fière, et ce sont les meilleures gens du monde. On ne rencontre jamais un homme ivre, quoique leur boisson habituelle soit de l'eau-de-vie de grain. La plupart se nourrissent de pommes de terre, et force ail mêlé d'huile, qu'ils mangent avec leur pain, en sorte qu'ils infectent, bien qu'ils aient l'usage de se baigner tous les samedis. Cette pauvre nourriture ne les empêche pas de chanter à tue-tête en travaillant ou en menant leurs barques, et ce peuple m'a bien souvent rappelé ce qu'au commencement de la révolution disait un soir chez moi le marquis de Chastellux: «Si on leur ôte leur bandeau, ils seront bien plus malheureux!»

Les Russes sont adroits et intelligens, car ils apprennent tous les métiers avec une facilité prodigieuse; plusieurs même obtiennent du succès dans les arts. Je vis un jour chez le comte de Strogonoff, son architecte qui avait été son esclave. Ce jeune homme montrait tant de talent, que le comte le présenta à l'empereur Paul, qui le nomma un de ses architectes, et lui commanda de bâtir une salle de spectacle sur des plans qu'il avait faits. Je n'ai point vu cette salle finie, mais on m'a dit qu'elle était fort belle. En fait d'esclaves devenus artistes, je n'avais pas été aussi heureuse que le comte. Comme je me trouvais sans domestique, lorsque celui que j'avais amené de Vienne m'eut volé, le comte de Strogonoff me donna un de ses esclaves, qu'il me dit savoir arranger la palette et nettoyer les brosses de sa belle-fille, quand elle s'amusait à peindre. Ce jeune homme que j'employais en effet à cet usage, au bout de quinze jours qu'il me servait, se persuada qu'il était peintre aussi, et ne me donna point de repos que je n'eusse obtenu sa liberté du comte, afin qu'il pût aller travailler avec les élèves de l'Académie. Il m'écrivit sur ce sujet plusieurs lettres qui sont vraiment curieuses de style et de pensées. Le comte, en cédant à ma prière, me dit: «Soyez sûre qu'avant peu il voudra me revenir.» Je donne vingt roubles à ce jeune homme, le comte lui en donne au moins autant, en sorte qu'il court aussitôt acheter l'uniforme des élèves en peinture, avec lequel il vient me remercier d'un air triomphant. Mais, deux mois après environ, il revint m'apporter un grand tableau de famille si mauvais, que je ne pouvais le regarder, et qu'on lui avait payé si peu, que le pauvre jeune homme, les frais soldés, y perdait huit roubles de son argent. Ainsi que le comte l'avait prévu, un pareil désappointement le fit renoncer à sa triste liberté.

Les domestiques sont remarquables par leur intelligence. J'en avais un qui ne savait pas un mot de français, et moi, je ne savais pas un mot de russe; mais nous nous entendions parfaitement sans le secours de la parole. En levant le bras, je lui demandais mon chevalet, ma boîte à couleurs, enfin je lui figurais les différens objets dont j'avais besoin. Il comprenait tout et me servait à merveille. Une autre qualité bien précieuse que je trouvais en lui, c'était une fidélité à toute épreuve: on m'envoyait très souvent des billets de banque en paiement de mes tableaux, et lorsque j'étais occupée à peindre, je les posais près de moi sur une table; en quittant mon travail, j'oubliais constamment d'emporter ces billets, qui restaient là souvent trois ou quatre jours sans que jamais il en ait soustrait un seul. Il était en outre d'une sobriété rare, je ne l'ai pas vu ivre une fois. Ce bon serviteur se nommait Pierre; il pleura lorsque je quittai Pétersbourg, et moi je l'ai toujours vivement regretté.

Le peuple russe en général a de la probité et sa nature est douce. À Pétersbourg, à Moscou, non-seulement on n'entend jamais parler d'un grand crime, mais on n'entend parler d'aucun vol. Cette conduite honnête et paisible surprend dans des hommes encore à peu près barbares, et beaucoup de personnes l'attribueront à l'esclavage; mais moi, je pense qu'elle tient à ce que les Russes sont extrêmement dévots. Peu de temps après mon arrivée à Pétersbourg, j'allai voir à la campagne la belle-fille de mon ancien ami le comte de Strogonoff. Sa maison à Kaminostroff était située à droite du grand chemin qui bordait la Néva. Je descendis de voiture, j'ouvris une petite barrière en treillage qui donnait entrée dans le jardin que je traversai, et j'arrivai dans un salon au rez-de-chaussée, dont je trouvai la porte toute grande ouverte. Il était donc très facile d'entrer chez la comtesse de Strogonoff; aussi, quand je l'eus trouvée dans un petit boudoir et qu'elle me montra ses appartemens, je fus très surprise de voir tous ses diamans près d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, et par conséquent à peu près sur le grand chemin. Cela me parut d'autant plus imprudent, que les dames russes ont l'usage d'étaler leurs diamans et leurs bijoux dans de grandes montres couvertes d'un verre, telles qu'on en voit chez les bijoutiers.--Madame, lui dis-je, ne craignez-vous pas d'être volée?--Jamais, répondit-elle, voilà la meilleure des polices. Et elle me montra placées au-dessus de l'écrin, plusieurs images de la Vierge et de saint Nicolas, patron du pays, devant lesquelles brûlait une lampe. Il est de fait que, durant les sept années et plus que j'ai passées en Russie, j'ai toujours reconnu qu'en toute occasion l'image de la Vierge, ou d'un saint, et la présence d'un enfant, ont toujours quelque chose de sacré pour un Russe.

Les gens du peuple, lorsqu'ils vous adressent la parole, ne vous nomment pas autrement (selon votre âge) que mère, père, frère ou soeur, sans que cet usage excepte l'empereur, l'impératrice et toute la famille impériale.

On ne voit pas à Pétersbourg de filles publiques se promener dans la ville; elles habitent un quartier qui leur est assigné, et sont de si mauvais genre que les gens comme il faut ne vont jamais chez elles. Je n'ai pas entendu dire non plus, qu'il y eût des filles entretenues comme à Paris, si ce n'étaient quelques actrices.

Dans la classe supérieure à celle du peuple, il existe un grand nombre de personnes aisées et même riches. Les femmes de marchands, par exemple, dépensent beaucoup pour leur toilette, sans que cela paraisse apporter aucune gêne dans le ménage. Elles sont surtout coiffées avec une magnificence fort élégante. Sur leurs bonnets dont les papillons sont le plus souvent ornés de perles fines, elles portent une large draperie qui de leur tête retombe sur leurs épaules et sur leur dos, jusqu'en bas des reins. Cette espèce de voile produit sur le visage un demi jour, dont il faut avouer qu'elles ont besoin, attendu que toutes, je ne sais pourquoi, mettent du blanc, du rouge, et peignent leurs sourcils en noir, de la manière la plus ridicule.

Plusieurs fermiers sont aussi fort riches. Je me souviens qu'arrivant un jour pour dîner chez le comte Golovin, je trouvai dans le salon un grand et gros homme qui avait tout-à-fait l'air d'un paysan renforcé. Quand on eut annoncé le dîner, je vis cet homme se mettre à table avec nous, ce qui me parut extraordinaire, et je demandai à la comtesse qui il était: «C'est, me dit-elle, le fermier de mon mari, qui vient lui prêter soixante mille roubles pour que nous puissions satisfaire à quelques dettes; l'obligeance de ce bon fermier vaut bien le dîner que nous lui donnons.» Rien n'était plus naturel en effet; ce qui pouvait me le paraître un peu moins, c'est que le comte Golovin, avec une fortune aussi considérable que la sienne, pût avoir besoin de l'argent de son fermier; mais je n'en étais plus à apprendre avec quelle facilité les seigneurs russes dépensent leur revenu; il faut dire, à la vérité, qu'ils sont infiniment plus magnifiques que les Français. Il résulte toutefois de ce luxe extraordinaire, auquel le nôtre ne peut être comparé, que, pour être payé quand ils vous doivent, il faut aller chez eux vers le 1er janvier, ou vers le 1er juillet, époques où ils touchent le revenu de leurs terres; autrement, on court risque de les trouver sans argent. Tant que je suis restée dans l'ignorance de cet usage, j'ai souvent attendu le paiement des portraits que j'avais faits. Au reste, le comte Golovin dont je parle, était le meilleur homme du monde; mais il n'avait aucun ordre. Par exemple, il acceptait tous les placemens qu'on lui offrait; car pour son malheur, on avait beaucoup de confiance en lui. Il tenait compte exactement de l'intérêt à dix pour cent, (taux ordinaire à Pétersbourg), puis au lieu de faire valoir ces fonds de manière ou d'autre, il les gardait dans une cassette, pour s'en servir s'il s'en présentait l'occasion; en sorte qu'on m'a dit qu'à sa mort, lorsque l'on ouvrit cette cassette, on y trouva de quoi payer la plus grande partie de ce qu'il devait.

La comtesse Golovin était une femme charmante, pleine d'esprit et de talens, ce qui suffisait souvent pour nous tenir compagnie; car elle recevait peu de monde. Elle dessinait très bien, et composait des romances charmantes, qu'elle chantait en s'accompagnant du piano. De plus, elle était à l'affût de toutes les nouvelles littéraires de l'Europe, qui, je crois, étaient connues chez elle aussitôt qu'à Paris. Elle avait pour amie intime la comtesse Tolstoi qui était belle et bonne, mais beaucoup moins animée que la comtesse Golovin; et peut-être ce contraste dans leur caractère avait-il formé et cimenté leur liaison.

Lorsque le mois de mai arrive à Pétersbourg, il ne s'agit encore ni de fleurs printanières dont l'air soit embaumé, ni de ce chant du rossignol tant chanté par les poètes. La terre est couverte de neige à moitié fondue; la Doga apporte dans la Néva des glaçons aussi gros que d'énormes rochers amoncelés les uns sur les autres, et ces glaçons ramènent le froid qui s'était adouci après la débâcle de la Néva. On peut appeler cette débâcle une belle horreur, le bruit en est épouvantable; car près de la bourse, la Néva a plus de trois fois la largeur de la Seine au pont Royal 29; que l'on imagine donc l'effet que produit cette mer de glace, se fendant de toutes parts. En dépit des factionnaires que l'on place alors tout le long des quais pour empêcher le peuple de sauter de glaçon en glaçon, des téméraires s'aventurent sur la glace devenue mouvante pour gagner l'autre bord. Avant d'entreprendre ce dangereux trajet, ils font le signe de la croix, et s'élancent bien persuadés que, s'ils périssent, c'est qu'ils y sont prédestinés. Au moment de la débâcle, le premier qui traverse la Néva en bateau, présente une coupe en argent, remplie d'eau de la Néva, à l'empereur, qui la lui rend remplie d'or.

On ne décalfeutre pas encore les fenêtres à cette époque, et la Russie n'a point de printemps; mais aussi la végétation se presse pour regagner le temps perdu. On peut dire à la lettre que les feuilles poussent à vue d'oeil. J'allai un jour, à la fin du mois de mai, me promener avec ma fille au jardin d'été, et voulant nous assurer si tout ce qu'on nous avait dit sur la rapidité de la végétation était vrai, nous remarquâmes des feuilles d'arbustes qui n'étaient encore qu'en bourgeons. Nous fîmes un tour d'allée, puis étant revenues aussitôt à la place que nous venions de quitter, nous trouvâmes les bourgeons ouverts, et les feuilles entièrement étendues.

Les Russes tirent parti, même de la rigueur de leur climat pour se divertir. Par le plus grand froid, il se fait des parties de traîneaux, soit de jour, soit de nuit aux flambeaux. Puis, dans plusieurs quartiers, on établit des montagnes de neige sur lesquelles on va glisser avec une rapidité prodigieuse, sans aucun danger; car des hommes, habitués à ce métier, vous lancent du haut de la montagne, et d'autres vous reçoivent en bas.

Une des belles cérémonies qu'on puisse voir est celle de la bénédiction de la Néva. Elle a lieu tous les ans, et c'est l'archimandrite qui donne la bénédiction en présence de l'empereur, de la famille impériale et de tous les grands dignitaires. Comme à cette époque la glace de la Néva a pour le moins trois pieds d'épaisseur, on y pratique un grand trou dans lequel, après la cérémonie, chacun vient puiser de l'eau bénite. Assez souvent on voit des femmes y plonger de petits enfans; parfois il arrive à ces malheureuses mères de laisser échapper la pauvre victime du préjugé; mais alors, au lieu de pleurer la perte de son enfant, la mère se félicite du bonheur de l'ange qui s'en va prier pour elle. L'empereur est obligé de boire le premier verre d'eau, que l'archimandrite lui présente.

J'ai déjà dit qu'il faut aller dans la rue pour s'apercevoir qu'il fait froid à Pétersbourg. Les Russes ne se contentent pas de donner à leurs appartemens la température du printemps, plusieurs salons sont entourés de grands paravens vitrés, derrière lesquels sont placés des caisses et des pots remplis des plus belles fleurs que donne chez nous le mois de mai.

L'hiver, les appartemens sont éclairés avec le plus grand luxe. On les parfume avec du vinaigre chaud dans lequel on jette des branches de menthe, ce qui donne une odeur très agréable et très saine. Toutes les pièces sont garnies de longs et larges divans, sur lesquels les femmes et les hommes s'établissent; j'avais si bien pris l'habitude de ces sièges que je ne pouvais plus m'asseoir sur un fauteuil.

Les dames russes saluent en s'inclinant, ce qui me paraissait plus noble et plus gracieux que nos révérences. Elles ne sonnaient point leurs domestiques, mais les appelaient en frappant dans leurs mains, comme on dit que font les sultanes dans le sérail. Toutes avaient à la porte de leur salon un homme en grande livrée, qui restait toujours là, pour ouvrir aux visites; car je crois avoir remarqué qu'à cette époque l'usage n'était pas de les annoncer. Mais ce qui m'a paru plus étrange, c'est de voir quelques-unes de ces dames faire coucher une femme esclave sous leur lit.

Tous les soirs j'allais dans le monde. Non-seulement les bals, les concerts, les spectacles, étaient fréquens, mais je me plaisais dans ces réunions journalières, où je retrouvais toute l'urbanité, toute la grâce d'un cercle français; car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouki, il semble que le bon goût a sauté à pieds joints de Paris à Pétersbourg. Les maisons ouvertes ne manquaient pas, et dans toutes on était reçu de la manière la plus aimable. On se réunissait vers les huit heures, et l'on soupait à dix. Dans l'intervalle, on prenait du thé comme partout ailleurs; mais le thé en Russie est si excellent que moi, qu'il incommode et qui ne puis en prendre, j'étais embaumée par son parfum. Je buvais au lieu de thé de l'hydromèle. Cette boisson, qui est charmante, se fait avec de bon miel et des petits fruits qui viennent dans les bois de la Russie; on la laisse pendant un certain temps à la cave avant de la mettre en bouteille; je la trouve bien préférable au cidre, à la bière, et même à la limonade.

Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse Michel Galitzin 30 et de la princesse Dolgorouki; il existait même entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgorouki, était plus jolie. Elle avait infiniment d'esprit, mais fantasque à l'excès. Elle vous boudait tout à coup sans aucun motif, puis l'instant d'après vous disait les choses les plus aimables et les plus flatteuses. Le comte de Choiseul-Gouffier en était amoureux fou au point que les caprices, l'humeur bizarre qu'il lui fallait supporter, ne faisaient qu'augmenter son amour. Il était curieux de le voir saluer la princesse jusqu'à terre lorsqu'elle arrivait après lui dans un salon; mais tel était autrefois le respect que l'on marquait à la femme que l'on ne voulait pas afficher, et cela, quel que fût l'amour qu'on avait pour elle. De nos jours, il est vrai, on n'affiche pas davantage, mais c'est par indifférence.

Les soupers de la princesse Dolgorouki étaient charmans; elle y réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquans, et chacun s'empressait de s'y rendre, tant la maîtresse de maison était aimable. Aussi n'avais-je pas tardé à répondre aux avances qu'elle avait bien voulu me faire, et je la voyais très souvent. Elle me donnait toujours au spectacle une place dans sa loge, qui était fort près du théâtre, en sorte que je pouvais apprécier parfaitement dans la tragédie le jeu si noble de madame Hus, dont le son de voix était enchanteur, et dans la comédie le jeu si fin de mademoiselle Suzette, qui jouait les rôles de soubrettes. Les acteurs et les actrices de Pétersbourg étaient tous Français, et sans égaler les grands comédiens que Paris possédait alors, ils avaient pour la plupart beaucoup de talent, et jouaient avec un ensemble parfait. Nous ne tardâmes pas d'ailleurs à voir arriver un homme qui, quoique jeune, avait déjà fait les délices de l'Italie et de la France. C'était Mandini, que l'on peut dire avoir réuni pour le théâtre tous les avantages imaginables. Il était beau; il était grand acteur, et il chantait admirablement 31. Comme il ne pouvait point jouer les opéras français, on monta l'été chez la princesse Dolgorouki plusieurs opéras italiens, qui furent représentés sur le petit théâtre d'Alexandrowski. On donnait naturellement à Mandini les premiers rôles, dans lesquels il était si ravissant, qu'il fallait que les dames et les seigneurs qui le secondaient, eussent fait l'entier sacrifice de leur amour-propre.

Aucune femme, je crois, n'avait plus de dignité dans sa personne et dans ses manières que la princesse Dolgorouki; comme elle avait vu ma Sibylle, dont elle était enthousiasmée, elle désira que je fisse son portrait dans ce genre, et j'eus le plaisir de la satisfaire entièrement. Le portrait fini, elle m'envoya une fort belle voiture, et mit à mon bras un bracelet, fait d'une tresse de cheveux, sur laquelle des diamans sont arrangés de manière qu'on y lit: Ornez celle qui orne son siècle. Je fus extrêmement touchée de la grâce et de la délicatesse d'un pareil présent.

Je voyais aussi très fréquemment le comte de Strogonoff, son fils et sa belle-fille. Cette dernière était jeune, jolie et très spirituelle. Son mari, qui avait vingt-cinq ans au plus, était un homme charmant. Une actrice qui venait de Paris lui tourna la tête. La comtesse s'aperçut de son infidélité, et comme elle l'aimait beaucoup, elle en souffrit excessivement sans jamais lui en parler. Le jeune comte entretenait avec faste cette actrice, qui s'appelait mademoiselle Lachassaigne; il eut d'elle un enfant, et lui fit alors six mille roubles de pension. Lorsque la guerre avec les Français eut lieu, il fut tué; mais la jeune comtesse continua la pension de six mille roubles à l'actrice. Ce trait me semble à la fois si noble et si bon qu'il suffit à son éloge.

La bonne, la charmante princesse Kourakin recevait peu; mais chaque soir elle se réunissait à la société, le plus souvent chez la princesse Dolgorouki, où c'était un bonheur pour moi de la rencontrer. Il était tout-à-fait impossible de la voir deux fois sans l'aimer. Son esprit, son naturel, sa bonté, je ne sais quoi de naïf dans son caractère qui me faisait l'appeler l'enfant de sept ans; tout en elle me charmait, tout lui gagnait les coeurs; et je ne veux pas que l'on croie ici que la tendre amitié que j'ai sentie pour elle m'engage à flatter sa mémoire. La princesse Kourakin est venue à Paris où elle est restée long-temps; madame de Bawr, M. de Sabran, M. Briffaut l'ont connue, ont été ses amis: ils peuvent dire si mes regrets m'aveuglent, et si la société n'a point perdu en elle un de ses plus aimables ornemens.