Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils, au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère.

Tant de chagrins à la fois finirent par altérer ma santé. Pour la rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction, en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes, et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800.





CHAPITRE IV.

Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse
Tufakin.--La maréchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite
à une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je
retourne à Pétersbourg.




Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que celle qui m'attendait sur la route de Pétersbourg à Moscou. Les chemins que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié embouchée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais rendre l'ame à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai une chambre. À peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais quelle odeur méphytique qui me tournait le coeur. Le maître de l'auberge, que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre à me donner, je me résigne; mais bientôt, croyant remarquer que cette odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. «Ah! me répond-il tranquillement, c'est que derrière cette porte il y a un homme mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent.» Je ne demande pas d'autres détails; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma route jusqu'à Moscou.

Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus trouver le chemin bien long.

Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins 9, tant l'aspect de Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés, surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais, situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le voir.

Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor, venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui n'était point la mienne, et de chercher un autre logement.

Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée, qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais trouver du calme, puisque je devais y loger seule.

Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu, ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit admirables.

Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville, et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très belle architecture, de couvens, d'églises 10, entremêlés de sites agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au voyageur, toujours avide d'originalité.

La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom, l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle. Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans l'église 11.

Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut entendre de très loin.

Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes; seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les maladies de poitrine ni les rhumatismes.

Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau.

J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise sur des nuages 12.

La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou. J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff, de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison de tous ces ouvrages.

Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin, je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur, devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient beaucoup.

Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable. Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises, toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée, qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff 13, avec cette obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés, me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.

Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin 14, que j'avais connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis, était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois.

La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans aucune morgue avec ses inférieurs.

Je dînai aussi chez un prince Galitzin 15, que ses manières affables et polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir, avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est Fiché

Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.

Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise; une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.

À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes, tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas, attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres. Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère; la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution. Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres, comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître; j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon; et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.»

Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa voiture; il répondait alors à leurs demandes: Je l'oublierai, et s'il s'agissait d'une pétition: Je la perdrai.

Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci, après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé.

Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre, que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus; il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à Paris!»

Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos, et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.

«Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.

«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte avant peu les aller chercher.

«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à Moscou.»

Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer, sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire.

Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort; car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau impraticables.




CHAPITRE V.

Mort de Paul.--Joie des Russes.--Détails de l'assassinat.--L'empereur
Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impératrice
Élizabeth.--Je quitte la Russie.




C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit ou neuf heures du matin.

Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince excitait l'allégresse publique.

Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé, disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur; Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre. «Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.» Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen et ses complices crurent devoir aller plus loin.

Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux fut tué 16; mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il expira.

Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur; une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser. S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête, négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade.

Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky, tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible, attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve, allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors, que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?»

La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la vérité.»

L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut faire ses paquets.»

J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère, qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous! retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!» Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques de respect et de tendresse.

Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour: elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth.

La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection; Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier, cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château, quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla, et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix énorme.

S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect, l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu, d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme était à son comble.

Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée: il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses flatteuses, il me quitta.

Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin 17, si je me voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.

Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien malade? il vous est facile d'en deviner la cause.»

D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte, dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas, cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous, l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous; conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas tout-à-fait pardonné.

Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde patrie.