CHAPITRE VI.

Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de
Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville.




Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture, n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M. de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que je suivais la grande route.

Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand maître.

Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un bruit épouvantable.

Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible, lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre, disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en étaient encore émus.

J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que pour voir nos princes.

L'état de notre esprit et de notre santé influe si fort sur les objets qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec quelle gaieté j'avais fait, en allant à Pétersbourg, le chemin que je venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes, d'énormes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchâtres se détachent si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination calme et heureuse animait tout cela par mille idées riantes ou poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortége, dans les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dépeuplé ce beau pays, que je regardais à peine.

Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jusqu'à Berlin était de beaucoup le plus pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à Koenigsberg. En partant de Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir l'impératrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espèces de cabanes où l'on ne trouvait point de lits et rien à manger, en sorte que le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la soupe que l'on me donnait était faite sans viande, avec du mauvais beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il était si maigre et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parvenir à le couper; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner, tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route, nous étions tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser toutes mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je préférais presque toujours aller à pied, quoique j'eusse du sable jusqu'à la cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces chemins.

J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours à notre approche, de même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route.

Dans l'état de maladie où j'étais, une manière de vivre aussi fatigante devait m'être fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans un accablement que tout mon courage et mon vif désir de ne point m'arrêter en route pouvait à peine surmonter. Je devins si faible et si souffrante, qu'il fallait me traîner dans ma voiture, où je restais comme sans mouvement, privée même de la faculté de penser. Je n'avais d'autre sensation que celle d'une douleur aiguë dans le côté droit, que me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette douleur était si intolérable, qu'un jour, les voiturins s'étant enfoncés dans un chemin que l'on réparait et qui était rempli de pierres, je perdis entièrement connaissance dans ma voiture.

Une partie de mon supplice finit à Koenigsberg; là je repris la poste jusqu'à Berlin, où j'arrivai vers la fin de juillet 1801, à dix heures du soir; mais, en dépit du besoin que j'avais de repos, il me restait à éprouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande voûte très sombre, où j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce qui m'obligeait à me rendre à pied jusqu'à l'auberge, et il pleuvait à verse. Je me débattais en français, ces hommes me ripostaient en allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin après de pareilles scènes; car, à force de crier avec ces barbares, j'étais enrouée au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on me laissât quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis à l'auberge de la Ville de Paris avec un douanier; vrai démon, qui de plus était ivre-mort. Il défaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout sens dessus dessous, et s'empara d'une pièce de mousseline des Indes brodée, qui m'avait été donnée par madame Dubarry lorsque je quittai Paris. Comme je ne voulais pas que l'on déroulât ma Sibylle ni les études que j'avais faites de l'empereur et de l'impératrice de Russie, ma voiture fut cachetée, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant.

Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon banquier, qui arrangea tous mes démêlés avec la douane; il me fit rendre ma pièce de mousseline, à laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse rien à payer, et les chefs des douaniers poussèrent la politesse jusqu'à venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'était passé. M. Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pécuniaires, était un fort aimable homme dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. J'allai dîner chez lui quelques jours après, et je trouvai là plusieurs de ses compatriotes qui joignaient à beaucoup d'instruction le mérite de n'avoir aucune pédanterie, et dont la conversation m'intéressa beaucoup.

Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'était point alors à Berlin, eut la bonté de me faire dire de venir la trouver à Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse. Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante. Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à son premier aspect, je restai d'abord comme charmée.

Elle me fixa le jour de la première séance. «Je ne puis, dit-elle, vous la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins à dix heures, est bien aise que j'y assiste.» Elle désirait que j'eusse un logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela déranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous tous les rapports.

Mon séjour à Potsdam n'en fut pas moins une véritable jouissance pour moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voir les études que j'avais faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Élisabeth; je m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que je fis remettre sur châssis. Je ne saurais dire avec quelle grâce elle savait me témoigner qu'elle en était satisfaite; elle était si aimable et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout-à-fait de la tendresse.

Je me plais à rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple, j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable; je ne sais comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache aussitôt et les met à mes bras; ce don me toucha plus peut-être que celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec moi. Elle eut aussi la bonté de me faire donner une loge au spectacle tout près des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite distance je me plaisais par-dessus tout à la regarder: son charmant visage avait seize ans.

Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfans, qu'à ma grande surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: «Ils ne sont pas beaux.» J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir; je me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie 18.

Je parlais souvent à la reine de mon amour pour la campagne et pour les beaux sites; elle désira que j'allasse voir son île des Paons. Une de ses voitures m'y conduisit. On arrive à ce lieu charmant par une épaisse forêt de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui vous mène à un lac sur lequel est située l'île des Paons et son petit château. Le temps était triste, il pleuvait même, et ce séjour ne m'en parut pas moins élyséen.

Outre les deux études au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la même manière celles de la famille du prince Ferdinand 19. Une des jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait épousé le prince Radzivill, était jolie et très aimable; j'ai eu pendant quelque temps avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince Radzivill, était fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me causa une surprise qui tenait uniquement à la différence des usages de tel ou tel pays: pendant mon séjour à Berlin, on me mena à un grand concert public, et je fus étonnée au dernier point, en entrant dans la salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un prince, se mît à jouer devant une autre société que la sienne, et une société payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel.

C'est à Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si connue par son esprit et son exaltation de tête. Sa réputation comme auteur était déjà faite; mais elle n'avait pas encore acquis le caractère d'apôtre religieux qui l'a rendue si célèbre dans le Nord; elle et son mari ont été très obligeans pour moi. J'en puis dire autant de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme à tous ceux qui courent le monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais connus à Pétersbourg. Je vis arriver à Berlin la charmante actrice, madame Chevalier; elle était fort riche; aussi ai-je su depuis qu'après avoir divorcé, elle avait épousé un jeune homme attaché à la légation française.

À mon arrivée à Berlin, j'avais été faire une visite à l'ambassadeur de France, le général Bournonville, car j'abordais enfin l'idée de retourner à Paris. Mes amis, mon frère surtout, m'en sollicitaient vivement. Il leur avait été facile de me faire rayer de la liste des émigrés, et j'étais rétablie dans ma qualité de Française, qu'en dépit de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le général Bournonville était un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup à Berlin. Il me reçut à merveille, et m'engagea de la manière la plus flatteuse à retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y étaient complètement rétablis.

Quoique le général Bournonville fût le premier ambassadeur de la république que j'allais trouver, j'en avais déjà vu d'autres. Vers la fin de mon séjour à Pétersbourg, le général Duroc et M. de Châteaugiron étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth, je l'entendis dire à l'empereur: Quand donc recevrons-nous les citoyens? M. de Châteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc, qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul mot, et j'en fis de même avec lui.

Le dîner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale où il était de la révolution française, prit naturellement ces messieurs pour les ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir long-temps rêvé, il se souvint que les fleurs-de-lis étaient les armes de France, et il se hâta de mettre les truffes, les filets, les pâtés en fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusât d'une aussi mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme répondit d'un air satisfait: «J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il convient de faire dans les grandes occasions.» Une femme de mes amies, fort spirituelle, me dit alors tout bas: «Plût à Dieu que les cuisiniers et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!»

Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur-général de l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-même le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de bienveillance dont on me comblait à la cour de Prusse m'aurait bien certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas été alors tout-à-fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hélas! que bien peu d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au tombeau à la fleur de son âge! Jamais je n'ai pu lire alors les bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y vint un Polonais qui arrivait de l'armée française. (Certes un Polonais n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme répondit: «Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins.» Et cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres chagrins, hâtait peut-être sa mort!




CHAPITRE VII.

Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille
Divoff.--Je rentre en France.




Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique, s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse, comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.

En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se passait en moi:

Dresde, ce 18 septembre 1801.



«Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas! je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées tristes!

«Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir! Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur; partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir tout-à-fait ma santé.

«J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.

«Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M. Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.

«C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici, et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué, le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais 20. Je désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M. Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me le présenteras tout de suite à mon arrivée.

«Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans oublier la petite 21, que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart, etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires. Adieu.»

Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage restant, dans sa famille.

Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route, nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière. La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que, pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire, j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux gruts 22. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers ducats, qui me furent rendus.

J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris, encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.

On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.

Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux. J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée, et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire. Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper, puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main, ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.

Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel. Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table, il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je m'ennuyai beaucoup 23; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme venait d'être arrêté pour vol.

Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était ma patrie!




CHAPITRE VIII.

J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault
de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame
Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.




À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M. Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation agréable.

La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M. Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense 24, où se donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien était à ce concert, éclatante de beauté.

La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.

J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte. Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout nouveau pour moi.

Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin; elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.

Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart, et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot. «C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»

J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon imagination.

On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque, enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens, ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes; je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours, j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.

Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la lettre suivante:

«Madame,

«La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez à tant de titres.

«J'ai l'honneur, etc.

«MAIGNEIN, Secrétaire

La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie. Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé mon départ.

La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un convoi.

En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir encore écrit sur les murs: liberté, fraternité ou la mort. Ces mots consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.

On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses; Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle dont il fit mille éloges.

Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses deux filles, madame de Rosambo 25 et madame d'Orglande, qui étaient dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.

J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies 26, ce qui leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule, elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner? ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise; car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus sociable que la méthode actuelle.

Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison, le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté, à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la quitta plus de la soirée.

Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse, puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de la trouver fort jolie.

Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle parfaitement.

On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros, Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce perfectionnement dans ses sujets historiques.

Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa réputation dans ce genre.

Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la voir et de faire connaissance avec elle.

Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris. Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque, richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les pantalons.

Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient admirables.

Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la nommaient alors notre dame de bon secours. Elle me reçut avec une grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay, elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à mes soirées.

Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.

Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom. Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette bonté d'ame qui me la font chérir.

J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'Oedipe et d'Otello.

La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre, la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son belvéder, un lieu de délices.

Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes pensionnaires nous donnèrent une représentation d'Esther où mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans l'entr'acte qu'il m'avait devinée.

J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra le portrait de Bonaparte en me disant: Voilà mon zéro. Comme elle parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était qu'un zéro.

Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.

Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement, comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix fausse; et nous en rîmes beaucoup.

Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M. de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra. Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait sur les banquettes pour la voir.

Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon frère, intitulée l'Entrevue, et de Crispin rival de son maître. Mon frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante dans la soubrette, jouèrent la première pièce. Crispin rival de son maître, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de la manière dont on joua les deux pièces.

Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg. Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue promptement à se former une société des plus aimables gens de nos salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie. Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout bas, ce que c'est que de nous!»

La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre prodigieux de militaires de tous grades.

Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais dans les bois de Meudon.

La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois, lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome, on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais vu cette ville, et je résolus de m'y rendre.