CHAPITRE IX.

Londres.--Les routs.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame
Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis
Burdett.




Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie. C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours été si utiles.

En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.

Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square. J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil; toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura, j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers, attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer tranquillement.

Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais, je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly, qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire rue de Richelieu, rue de Cléry, etc., le mot street 27, écrit le dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En voici une qui ne finit pas.

Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps. D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère, ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu, il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage, autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square. Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille. Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce qu'il effrayait les passans.

Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de déménagemens.

Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture. Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils, Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare, Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère, s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une douce existence.

L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la coupole de Saint-Pierre de Rome.

Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier, et prête à passer la revue de ses troupes.

Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux, d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au célèbre capitaine Cook.

Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir proscrire: il n'est pas rare d'y voir des boxeurs se battre et se blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler. C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de barbarie et d'extermination.

Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées.

Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne compagnie que l'on appelle des routs. Deux ou trois cents personnes se promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part. Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un de ces routs, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher la maîtresse de la maison.

Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai jamais vues rompre le silence.

Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West, peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut fort belle.

J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était satisfait.

Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un Samuel enfant, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire aussi bien.»

Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que, pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable.

Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.

Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier, et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite; j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans le Joueur, et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son silence même était admirable d'expression.

Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture, tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien, sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet, mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez, regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse; Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet article leur tombât sous les yeux.

Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau ravit tout le monde; aussi le prince de Galles 28 qui assistait à ce concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées, mais ici, je reste.»

Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini dans le haut; voilà ce qui me désespère.»

Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de beaucoup aux simples routs, quoique ceux-ci offrent à une étrangère, quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie simplement une carte sur laquelle on écrit: Je serai chez moi tel jour.

Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes routs. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue anglaise.

La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite, elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande, d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses manières faciles étaient extrêmement gracieuses.

Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre, et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe, lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur l'impériale, et tous criant à tue-tête: Sir Francis Burdett! sir Francis Burdett! La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse, en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en effet le calme était rétabli.

La duchesse de Devonshire avait de même appuyé de tout son crédit l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame, qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne doivent jamais manquer à leur parole.»

J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.




CHAPITRE X.

Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma
lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de
Polastron.--Le duc de Berri.




Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant que je pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer où il me plairait de m'arrêter, faveur que les Français établis en Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en m'apportant ce papier lui-même.

Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment, dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le parlement finirent par payer.

Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson; puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger, et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss Fitz-Herbert.

Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles. Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi le matin que pour ses séances.

Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie, madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux.

L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos. Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante:

«Monsieur,

«J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut, Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière, et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il vint un homme habile, nommé Vien, qui parut avec un style simple et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant d'autres que je pourrais citer.

«Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins, mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte principalement sur un point qui me semble important, je crois devoir la repousser dans l'intérêt de l'art.

«La patience, seul mérite dont vous me croyez capable, n'est malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y retoucher encore.

«Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne possédez pas assez.

«Quant à ces étoffes, à ces coussins parlans, à ces velours qui se voient dans ma boutique, mon avis est que l'on doit soigner tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué, rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.

«Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot boutique, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui, rancune à part, ne savait pas faire une draperie.

Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll, le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont il paraissait fort satisfait.

M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent. Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait, au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M. le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.

M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et M. le comte d'Artois en resta inconsolable.

Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.

Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de tous ceux qui l'entouraient.

J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle, que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout, hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la vie de Bonaparte 29.

Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard d'un infame assassin.

Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ, il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce peu de mots me fit éprouver.




CHAPITRE XI.

La famille Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La
duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc
de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.




Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste. Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à Gillwell, où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous donnaient des concerts charmans.

Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour de l'armée anglaise en France.

Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.

À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et très étendue.

Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes; ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer; ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes, enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.

J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais, l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité. Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension que l'on pouvait se promener dans l'intérieur.

Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés de l'avoir faite.

On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains.

Mat-Lock, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse. La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet, couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne pouvais le quitter.

Tumbridge-Well, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour chanter le God save the King, prière pour le roi, qui me touchait jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire entre l'Angleterre et la France.

Brigton était plus renommé pour ses eaux que Tumbridge-Well et Mat-Lock. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai, on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la côte nous paraissaient suspendus en l'air.

Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.

Londres, ce 12 février 1803.

«Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des volumes.

«Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire; d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici. On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps, ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité, l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher le plus souvent possible.

«Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route, des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car, bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de loin, l'effet est immense.

«Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre, et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes; enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume, je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne; aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé.

«Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées fashionables, ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes. On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des bals, des concerts et des routs, dont la plupart ont lieu dans les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes, et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts, j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement; quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous témoigner plus d'aménité.

«Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement, attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et nous donne la douce illusion du beau temps.

«Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher ami.»

Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est extrêmement pittoresque.

Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse, les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la toilette est d'argent massif.

La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg. Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que leurs petits.

J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à Tutlam où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez elle, je fis le portrait de ses deux fils.

M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.

Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du Paradis perdu. J'aurais bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de Tutlam étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon cicerone, d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.

Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment, qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule. L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole, au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une seule parole.

Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait Benheim, je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup plus beaux qu'à Armesmott, et j'y passai le temps d'une manière fort agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai trois semaines.

Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous allâmes une fois débarquer à l'île de Whigt, qui est élevée sur un rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit, comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits. Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.

Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas aussi nouvellement pêchées.

Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à Stowe, chez la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus grande beauté.

Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance pour ce noble couple 30.

J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement, et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a prétendu plus tard.

Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc. Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels; j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.

La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour une étrangère peu faite à ce régime aquatique.

J'avais un grand désir de voir le château de Warwick que l'on m'avait beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante distinction.

Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer quelqu'un.

Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux, d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.

L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme, qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.

Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes tableaux et un très beau parc.

Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la pointe de ses clochers.