CHAPITRE XII.

Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive
à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je
fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse
Vincent Polocka.




Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France, si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.

Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y trouvaient à la rupture du traité d'Amiens 31, lady Herne, connue par son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.

Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres, ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.

Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures; mais je restai dans le vaisseau, par ordre, ainsi que plusieurs autres personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût rendue.

L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.

Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.

Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul, car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères. Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.

La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix, une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme, voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame Grassini.

Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta la romance de Nina de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous attendrit jusqu'aux larmes.

Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons de Paris et les étouffans routs des salons de Londres.

Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles. Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte. Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M. de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.

On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.

Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille, qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance, je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes, entre autres, la Cuisine dans le salon, où nous la vîmes remplacer la dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous charmèrent.

Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir ses amis

Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat. Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était fort jolie, et cela sans augmenter le prix.

Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait. D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais. Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes. Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées. Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre: «J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et ne m'ont jamais fait attendre.» Le fait est que celle-ci ignorait parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.

Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les doubles.


VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.


LETTRE Ire 32.

De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.


Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.

C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et qui encadre une vue délicieuse.

Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée; je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais il m'a refusée en disant: Je suis heureux de m'être trouvé là. Que Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!

Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse par le séjour de l'auteur de la Nouvelle Héloïse. Je traversai donc le lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé, des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et, vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette profanation.

Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne; l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.


LETTRE II.

La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de
Grindelwald; Schaffouse.


Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question, j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence. Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait: «Madame, vos paysages sont vivans, permettez-moi d'en copier.» Un jour je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon original.

En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage; la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette scène toute fantastique était pour moi comme une scène des Mille et une Nuits.

De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très rapides dont mon éteignoir aurait eu grand'peur, s'il avait été là. Celui que j'appelle ici du nom d'éteignoir, parce qu'il refoulait en moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»

Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations. De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse énorme.

Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui est superbe. J'ai peint ces deux vues.

Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent: «Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais confondu la côte et la chute, et j'en fus honteuse.

Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre si bien le village!» M. de Boigne 33 en fut choqué, et ce n'était pas sans raison.


LETTRE III.

Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.


En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme, sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel; il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon, comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.

Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée; une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet, c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.

Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner; j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»

Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence primitive.

Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad; gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous retournâmes à Rapercheld.

Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.

En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la révolution.


LETTRE IV.

Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du
soleil sur les montagnes.


Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là, si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement; j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà décidée.

Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris; des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si solennel et si mélancolique.

La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ sur une chaise.

Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses, dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet. Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé; imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds, et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse! c'est toujours mon refrain.


LETTRE V.

Vevay et ses environs.


Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves, c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux. Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on découvre sur la hauteur la dent de Jamand.

Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la Nouvelle Héloïse. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces lieux si pleins de romanesques souvenirs.

Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches étaient pour nous comme la manne dans le désert.

Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.

Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit l'habitation d'Héloïse 34.


LETTRE VI.

Coppet; madame de Staël.


J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire son dernier roman, Corinne ou l'Italie; sa physionomie si animée et si pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique 35. Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré. Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: Récitez encore; elle me répondait: Mais vous ne m'écoutez pas. Comprenant enfin mon intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la dernière main 36.

Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.

Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une improvisatrice.

Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer Sémiramis; madame de Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.

De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire m'a vraiment attristée 37. J'avais été triste aussi en voyant à l'île Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret 38.