Genève et Chamouni.
Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie de Genève.
Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi, ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...
Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps, nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps; mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice, sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme, son fils, continuent leur marche.
Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins sauvage de la vallée.
Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac, j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge, attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade; mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé était une catalepsie.
Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées: c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois. Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point regrettée 39.
Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.
L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel. La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac, se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.
Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame, quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.
En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert; plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent; mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense de la Suisse 41. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs radieuses.
Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse: on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.
Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.
Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.
J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de Schwitz.
Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur, revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.» L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles, on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux deux croix noires; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se croyaient à la fin du monde.
Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous, Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres; des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante. Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.
Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale: c'était une églogue en action.
Undersée; la fête des bergers.
Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne à dire: Adélaïde, faites-moi donner mes pastels. En voyageant j'ai un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes contemplations sont silencieuses.
Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.
C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui. J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!» me disaient-ils 42. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés, ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec facilité et talent.
Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert, des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique. Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à l'imagination les jardins d'Armide.
La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison, je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune, elle aurait ajouté au charme de ce tableau 43.
Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir, s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible: imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres groupes s'avançaient plus haut vers la tour 44; plus haut, plusieurs aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers, en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.
Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi, nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient, dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé national 45.
Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le
pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de
Louis XVIII.
À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai, à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise; enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans environs de Paris.
Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart: madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.
En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté. Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la place.
Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles, en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma nuit du 31 mars 1814.
Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit, lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main, s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue, leur dit bien: Rendez-lui sa boîte; mais, loin d'obéir à cette invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui s'y trouvait, et mes armoires furent pillées 46. Enfin, après m'avoir fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester davantage.
Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry. D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile. Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits, qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans le magnifique jardin de madame Dubarry, près du Temple de l'Amour entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!
J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester; mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.
La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là! Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle pouvait trouver un asile.
Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet 47, un des plus honnêtes habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M. le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.
Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du mauvais exemple.
C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie, de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot, car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti bonapartiste était encore aussi nombreux.
Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie, l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres étaient pavoisées sur son passage; les cris de vive le roi! s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur, que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait, on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.
Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur leur famille.
Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme, ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.
La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!
J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris. Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la guerre et la ruine; aussi les cris de vive l'empereur! étaient-ils fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un château pris d'assaut.
Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: Rendez-nous notre paire de gants, rendez-nous notre paire; je n'ai pas oublié non plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon, n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»
Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte, j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.
Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre, et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait, je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait de causer, Louis XVIII rapportait la paix.
Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect involontaire.
Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté sa retraite pour aller lui présenter ses hommages 48, le roi le reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son Oedipe, dont le vieux poète se souvenait à peine.
Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait: «Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»
Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs. Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: Ce ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses. Tous les artistes furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces paroles.
Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.
Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père, il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le duc de Berri!
La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.
Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports avec les hommes de talent.
Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire. On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était digne de l'apprécier.
Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur reconnaissant ne doit que le regretter.
Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M.
Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait
de la duchesse de
Berri.
Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes, un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode, quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination, disant que je lui faisais gagner assez d'argent.
À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin, Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.
Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges, allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet:
«Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre admirable rêve. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui vous devra un chef-d'oeuvre.
«Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir vous réitérer l'assurance.»
«La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.
«Ce lundi 20 mai.»