—Que veulent dire ces mensonges, et ce plût au ciel! monstre? Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de l'entendre.»
Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.
Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta: elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé: je répondis qu'elle n'était point altérée. Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon égard, mais on en remarquait dans ses traits; il y avait, sur le ton général de sa physionomie, une teinte d'abattement et de mélancolie.
Le lendemain, à peine étais-je éveillé que Biondetta entre dans ma chambre, une lettre à la main. Elle me la remet, et je lis:
Au prétendu Biondetto.
«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez don Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une âme sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée et malheureuse, et à en faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus violent à une rivale. J'attends votre réponse.»
Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. «Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi combien elle est...
—Vous la connaissez, don Alvare? n'appréhendez-vous rien d'elle?...—J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps, ainsi je la quitte; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissais aux menaces d'Olympia. «Pauvre folle! disais-je, elle veut tuer...» Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.
Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi, je dînai; et, craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât cher la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.
Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le quitte; je vais à la fenêtre, et la foule et la variété des objets me choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.
Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré; l'obscurité du lieu me plaît; je m'assieds sur un coffre et y passe quelques minutes.
Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique l'œil.
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le silence.
«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.»
Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait devant elle un livre fermé sur le pupitre; elle prélude et chante à demi-voix en s'accompagnant.
Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia; elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa rivale qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela est impossible. Quand il me méconnaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient l'arrêter; une autre...»
La passion l'emportait et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument; elle veut se rasseoir; et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied et prélude de nouveau.
Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes[1]:
Hélas! quelle est ma chimère,
Fille du ciel et des airs!
Pour Alvare et pour la terre
J'abandonne l'univers;
Sans éclat et sans puissance,
Je m'abaisse jusqu'aux fers;
Et quelle est ma récompense!
On me dédaigne et je sers.
Coursiers, la main qui vous mène
S'empresse à vous caresser;
On vous captive, on vous gêne;
Mais on craint de vous blesser.
Des efforts qu'on vous fait faire,
Sur vous l'honneur rejaillit,
Et le frein qui vous modère
Jamais ne vous avilit.
Alvare, une autre t'engage,
Et m'éloigne de ton cœur:
Dis-moi par quel avantage
Elle a vaincu ta froideur?
On pense qu'elle est sincère,
On s'en rapporte à sa foi;
Elle plaît, je ne puis plaire;
Le soupçon est fait pour moi.
La cruelle défiance
Empoisonne le bienfait.
On me craint en ma présence,
En mon absence on me hait.
Mes tourments, je les suppose;
Je gémis, mais sans raison;
Si je parle, j'en impose;
Je me tais, c'est trahison.
Amour, tu fis l'imposture,
Je passe pour l'imposteur;
Ah! pour venger notre injure,
Dissipe enfin son erreur.
Fais que l'ingrat me connaisse,
Et quel qu'en soit le sujet,
Qu'il déteste une faiblesse
Dont je ne suis pas l'objet.
Ma rivale est triomphante,
Elle ordonne de mon sort,
Et je me vois dans l'attente
De l'exil ou de la mort:
Ne brisez pas votre chaîne,
Mouvements d'un cœur jaloux,
Vous éveilleriez la haine,
Je me contrains, taisez-vous.
Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique, dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'étais demeuré trop longtemps, peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure, comme je serais venu m'enivrer, combien j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta, dès demain. Allons-y ce soir.»
J'appelle sur-le-champ un domestique et fais dépêcher, dans une gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.
Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je sortis. Je marchais au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je: ils me poursuivent» J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal; il était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta; et mes gondoliers fatigués, refusant le service, je fus obligé d'en faire appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres effets. Biondetta me suivait.
À peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardait Biondetta. «Tu l'emportes sur moi! meurs, meurs, odieuse rivale.»
L'exécution fut si prompte qu'un de mes gondoliers, resté sur le rivage, ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le flambeau dans les yeux; un autre masque accourt et le repousse avec une action menaçante, une voix étonnante que je crus reconnaître pour celle de Bernadillo.
Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. À l'aide du flambeau, je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang, expirante.
Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorable, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi jusque-là des plus cruels outrages.
Je me précipite, j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter la blessée dans mon appartement; et, de peur qu'on ne la ménageât point assez, je me chargeai moi-même de la moitié du fardeau.
Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.
Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre; mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés, jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.
On laissa mes gens auprès de moi, mais un d'eux ayant eu la maladresse de me dire que la Faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un abattement qui fut suivi du sommeil.
Je crus voir ma mère en rêve; je lui racontais mon aventure, et, pour la lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.
«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipite; je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille encore haletant de frayeur. «Tendre mère! m'écriai-je, vous ne m'abandonnez pas, même en rêve.»
Biondetta! vous voulez me perdre! Mais ce songe est l'effet du trouble de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la reconnaissance, à l'humanité.
J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. «Deux chirurgiens veillent; on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre.»
Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient, redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.
Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut pas possible de s'y refuser. Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la regardais, elle ne m'avait jamais paru si belle.
Est-ce là me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes sens?
Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd parce que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre.
Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia.
Si tu m'es rendue, je serai à toi, je reconnaîtrai tes bienfaits, je couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.
Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature, pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les ressources mises en œuvre pour le soulager.
Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la crainte et l'espérance; enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la malade reprenait connaissance.
Je l'appelais ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de larmes. Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère Biondetta d'Alvare.» Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de m'éloigner.
Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta, lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.
—Ah! ménagez-les, dit-elle; ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.»
J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes. Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant où son sexe fut avéré, par la nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.
Ses forces se rétablissaient à vue d'œil et sa beauté semblait prendre un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans un conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «Ô Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea mes regards sous la voûte de Portici. D'où venaient, que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie.
—Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, et parvenir par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les esprits; et, par le secours de ceux dont la catégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagème.
»À votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.
»Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler mes mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et de zèle.
»Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.
»Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans jouissances, et esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence?
»Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être, dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine adorée de lui.
»Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter qu'avec la vie.
»Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur. Je vous admirais, je vous aimais; mais que devins-je lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je, je le serais encore sans votre amour.»
Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?
Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et voilà tout.
Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver presqu'aux portes de la mort en passant par tous les termes de l'épuisement et de la douleur.
L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le possible?... Où est l'impossible?
Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la crainte.
Un mois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré. Biondetta, entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la promenade. Je lui avais fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes semblaient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, ou désarmées par un maintien qui annonçait l'oubli de tous ses avantages.
Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand je venais à me flatter sur le brillant de son origine.
Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus rares, et je supposais, avec raison, que son but était de m'en orner; mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant indigne de vos soins; un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?
—Ô Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez, si la plus douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. Je voudrais vous montrer à aimer comme moi: et vous seriez par ce sentiment seul au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas de saisir un bonheur s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la vôtre; mais il ne suffit pas de me promettre d'être à moi, il faut que vous vous donniez, et sans réserve, et pour toujours.
Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvre-feuille, au fond du jardin; je me jetai à ses genoux.
—Chère Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.
—Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne vous connaissez pas: il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me suffire.
Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force.
C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait, revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le saisis par son collier, et le reconduisis à la maison.
Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique, marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avait servi, et nous fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune noble était venu passer la soirée avec nous.
Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu, Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.
—Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour?—Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement.
—Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs, pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières; et, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir: enfin, vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de la volonté d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais dédaignée! Ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous obtenir d'elle! Est-ce un homme destiné à la haute science qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estramadure? Et dois-je être sans délicatesse quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»
J'avais vu des scènes bien extraordinaires, je n'étais point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore que lui. On ne m'écoutait pas... «Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare: vous me tenez de moi, je veux tous tenir de vous. Dona Mencia désapprouvera après si elle est folle: ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à sangloter.
Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de désarmer cette déraisonnable colère, et faire cesser des larmes dont la vue seule me mettait au désespoir. Je passai dans mon cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service, enfin, craignant l'issue des combats que j'éprouvais, je courus à ma gondole: une des femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise, lui dis-je: j'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia.» Et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés.
J'arrive à la ville: je touche à la première calle. Je parcours d'un air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter pour trouver un abri.
C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du grand couvent des Franciscains; je m'y réfugie.
Ma première réflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de Venise, la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes devoirs.
Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et cherche à voir les monuments qui sont dans cette église: c'était une espèce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du chœur.
J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer: quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'était un monument.
Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir; une figure de femme, deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe.
Toutes les figures étaient de marbre blanc; et leur éclat naturel, rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre, et éclairer lui-même le fond de la chapelle.
J'approche, je considère les figures; elles me paraissaient des plus belles proportions, pleines d'expression, et de l'exécution la plus finie.
J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un saint respect me saisissent. «Ô ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? Ô la plus digne des femmes! tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits sur son cœur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux, parlez, ah! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.»
En prononçant avec force cette présente invocation, je m'étais prosterné la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la réponse que j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé.
Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la mienne, et voici ce qu'elle me suggéra: «Tu mettras un devoir à remplir et un espace considérable entre ta passion et toi; les événements t'éclaireront.»
«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon cœur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.»
Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre en Espagne par la France; mais avant je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:
À ma chère Biondetta.
«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait m'arracher à la vie si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon cœur. Je vais voir ma mère: animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie! Vous connaîtrez un Espagnol, ma chère Biondetta: vous jugerez, d'après sa conduite, que, s'il obéit au devoir du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fût jamais vous ramène pour toujours votre esclave.»
Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver dans ma patrie. Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle ne put dire que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»
Je la porte dans la chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais porter Biondetta dans la chambre la plus commode. Je la fais mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. À la fin, elle ouvre les yeux.
«On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.—Quelle injustice! lui dis-je: un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de ma mère.
—Eh! que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel? Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous; me voir exposée par votre faute aux affronts les plus humiliants...
—Expliquez-vous, Biondetta: quelqu'un aurait-il osé?...—Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à Venise: à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayées m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise chaise. Je trouve des guides, des postillons: je vous suis...»
Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous avais vue l'objet des égards, des respects des habitants des bords de la Brenta. Ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on vous le disputerait en mon absence? Ô Biondetta! vous êtes éclairée; ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées? Pourquoi?...
—Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé: elle est très susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, et je vous deviendrais insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru les risques de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les grâces; mais la folie est faite, et, constituée comme je suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devrait vous effrayer si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes et les effets de ces élans naturels, qu'on ne les connaît à Salamanque. On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le corps peuvent agir réciproquement l'un et l'autre, et se forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare! Il faut régler ses mouvements, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indigne l'amour, révolte l'orgueil, éveille le dépit, la défiance: la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi malheureux que moi!
—Ô Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours heureux...—Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je me livre.»
Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en compagnie de l'objet qui avait captivé mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France; mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course, et rendent les chemins impraticables. Les chevaux s'abattent: ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au Col-de-Tende.
Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gaîté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient rien de rebutant pour elle.
Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser: je m'y livrais, mais avec réserve: mon orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle lisait trop bien dans mes yeux, pour ne pas juger de mon désordre et chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour l'avenir.
Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure qu'il vous plaira de faire, et j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»
Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie.—Partons donc bien vite pour l'Estramadure, répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare Maravillas; car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en aventurière.
—Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»
J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but et je me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont et la Savoie.
On dit beaucoup de mal des aubergistes d'Espagne, et c'est avec raison; cependant, je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit dans la campagne ou dans une grange écartée.
«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que nous éprouvons: En sommes-nous encore beaucoup éloignés?
—Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du château de Maravillas....
—Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.»
Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous garantir de l'orage. «Nous garantira-telle aussi du tonnerre? me dit-elle...—Eh! que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, et devez si bien connaître son origine physique?...—Je ne craindrais pas si je la connaissais moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes physiques, et je les appréhende, parce qu'elles tuent et qu'elles sont physiques.»
Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage approche et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le vent, la grêle, la pluie se disputaient entre eux à qui ajouterait le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras. «Ah! Alvare! je suis perdue...»
Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon cœur,» disait-elle. Elle me la place sur sa gorge; et, quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle m'embrassait de toutes ses forces, et redoublait à chaque éclair. Enfin, un coup, plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre, part. Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous ni moi.»
Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des éléments.
Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir, et je me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.
Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.
Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous convînmes du prix.
J'allais remonter dans ma voiture lorsque je crus reconnaître une femme de campagne qui traversait le chemin, suivie d'un valet: je m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village, et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur don Alvare? Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est jurée, où vous avez mis la désolation?—Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...
—Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se trouve réduite. Elle se meurt....—Elle se meurt, m'écriai-je!...—Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux: il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous dénoncera, vous livrera lui-même....
—Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.»
Sur-le-champ, la calèche était attelée, je présente la main à Biondetta, cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la fermeté. Elle, se montrant effrayée: «Quoi! dit-elle, nous allons nous livrer à votre frère? Nous allons aigrir, par notre présence, une famille irritée, des vassaux désolés....
—Je ne saurais craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut que je m'excuse; et, comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau par le dérèglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de nature imprimerait à mon sang.
—Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne: ces lettres écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connaissez pas assez, obsède votre frère; il le portera....
—Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme enfin[2].»
Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût pu devenir embarrassant pour l'un et l'autre: mais après quelques instants, Biondetta s'assoupit peu à peu, et s'endort. Pouvais-je ne pas la regarder? Pouvais-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe enfin de la jeunesse, le sommeil ajoutait aux grâces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement s'empare de moi: il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont suspendues, ou, s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des frottements. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir. Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés. L'essieu était rompu; les mulets, heureusement, s'étaient arrêtés. Je me dégage: je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avait qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes debout, en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparents de pouvoir nous y rendre, car il ne s'offrait à nos regards aucun endroit qui parût être habité.
Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côte qui m'offre l'apparence de quelques secours.
Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin une ferme considérable termine notre perspective.
Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous.
Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu d'un pourpoint de satin noir, taillé en couleur de feu, orné de quelques passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et décèle la vigueur et la santé.
Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. «Seigneur cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre essieu sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le duc de Medina-Sidonia, mon maître, que ni moi ni personne des miens ne pourraient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse et moi, c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant la mariée, mes parents mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux affaires.» En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.
Me voilà, hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à travers l'intervalle qui forme l'avenue.
La table était servie, Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et moi: Biondetta est à côte de Marcos. Les pères et les mères, les autres parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour regarder en-dessous; tout ce qu'on lui disait et même les choses indifférentes la faisaient sourire et rougir.
La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la nation; mais à mesure que les outres, disposées autour de la table, se désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençait à s'animer quand, tout à coup les poëtes improvisateurs de la contrée paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares:
Marcos a dit à Louise:
Veux-tu mon cœur et ma foi?
Elle a répondu: Suis-moi,
Nous parlerons à l'église,
Là, de la bouche et des yeux,
Ils se sont juré tous deux
Une flamme vive et pure.
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.
Louise est sage, elle est belle;
Marcos a bien des jaloux;
Mais il les désarme tous
En se montrant digne d'elle;
Et tout ici, d'une voix,
Applaudissant à leur choix,
Vante une flamme aussi pure
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.
D'une douce sympathie,
Comme leurs cœurs sont unis!
Leurs troupeaux sont réunis
Dans la même bergerie;
Leurs peines et leurs plaisirs,
Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs
Suivent la même mesure.
Si vous êtes curieux
De voir des amants heureux,
Venez en Estramadure.
Pendant qu'on écoutait ces couplets aussi simples que ceux pour qui ils semblaient être faits, tous les valets de la ferme, n'étant plus nécessaires au service, s'assemblaient gaîment pour manger les reliefs du repas; mêlés avec des Égyptiens et des Égyptiennes appelés pour augmenter le plaisir de la fête, ils formaient sous les arbres de l'avenue des groupes aussi agissants que variés, et embellissaient notre perspective.
Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forçait à se porter vers ces objets dont elle paraissait agréablement occupée, semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement qu'ils lui procuraient.
Mais le repas a déjà paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal. C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux, elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite: la danse est devenue générale.
Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire. «Je crois, dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur;» bientôt elle s'y engage et me force à danser.
D'abord elle montre quelque embarras et même un peu de maladresse: bientôt elle semble s'aguerrir et unir la grâce à la force, à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe: il lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main: elle ne s'arrête que pour s'essuyer.
La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme n'était point assez à son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je m'échappe et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où je pusse m'asseoir et rêver.
Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. «Oui, oui, disait l'une, c'est un enfant de la planète; il entrera dans sa maison. Tiens, Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin...—Oh, vraiment, Lélagise, répondait l'autre, malheur aux enfants de Saturne! celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en conjonction trine avec Vénus. Ô le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles espérances il pourrait concevoir! quelle fortune il devrait faire! mais...»
Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais détailler avec la plus singulière précision. Je me retourne, et fixe ces babillardes.
Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardents, une bouche enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la tête, vient, en se recourbant, toucher au menton; un morceau d'étoffe qui fut rayé de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière qu'ils ne soient qu'à demi nus: en un mot, des objets presque aussi révoltants que ridicules.
Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames, leur dis-je, voyant qu'elles continuaient à me fixer et à se faire des signes...
—Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier?—Sans doute, répliquai-je, et qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativité?
—Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme, mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.
—Qu'à cela ne tienne, repris-je, et sur-le-champ je leur donne un doublon.
—Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons, pince la guitare, et suis-moi.» Elle chante!
L'Espagne vous donna l'être,
Mais Parthenope vous a nourri:
La terre en vous voit son maître,
Du ciel, si vous voulez l'être,
Vous serez le favori.
Le bonheur qu'on vous présage
Est volage, et pourrait vous quitter
Vous le tenez au passage:
Il faut, si vous êtes sage,
Le saisir sans hésiter.
Quel est cet objet aimable
Qui s'est soumis à votre pouvoir?
Est-il.......
Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreille. Biondetta a quitté la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force à m'éloigner. «Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? que faites-vous ici?—J'écoutais repris-je...—Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux monstres?...
—En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières; elles ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me disaient...—Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur métier, elles vous disaient votre bonne aventure, et vous les croiriez? Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?...—Au contraire, ma chère Biondetta, elles allaient me parler de vous.
—Parler de moi! reprit-elle vivement avec une sorte d'inquiétude, qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez toute la soirée pour me faire oublier cet écart.
Je la suis, je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne songeais qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes diseuses de bonne aventure. Enfin, je crois voir un moment favorable; je le saisis. En un clin d'œil, j'ai volé vers mes sorcières, les ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en prose, sans énigme, très succinctement enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon compte. La conjuration était forte, car j'avais les mains pleines d'or. Elles brûlaient de parler comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances. Je croyais apprendre bien des choses, je me flattais d'en apprendre de plus importantes encore, mais notre Argus est sur mes talons.
Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. «Point d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable.....
—Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je: j'en suis sûr. Quoique vous m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent j'en sais assez...
—Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je m'y assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.»
Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée: Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table et semble en avoir banni jusqu'à un certain point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau sous les yeux: j'en avais un plus mouvant, plus varié, à côté de moi.
Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire, m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment, une faveur, un reproche, un châtiment, une caresse, de sorte que, livré à cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable.
Les mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la tante du fermier, et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune, nous précède, et, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous donner.» Elle pose son flambeau sur la table et nous laisse seuls.
Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc dit que nous étions mariés?
—Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend dessus le lit, le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement fâchée! comment puis-je expier ma faute? demandez ma vie.
—Alvare, me répond-elle sans se déranger, allez consulter vos Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur et dans le vôtre.
—Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta; si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas. Oui, c'en est fait, demain, nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. Nous y attendrons l'aveu de ma famille...»
À ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même sévère. «Vous rappelez-vous, ce que je suis, ce que j'attendais de vous, ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'on me servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables. Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes, j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix, il est fait, il est sans retour. Je suis bien malheureuse!... Alors elle fond en larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.
Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à genoux. «Ô Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de le déchirer.
—Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain j'arrive à Maravillas, dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les plus accablants de tous les soupçons vont m'y accueillir, mais dona Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience; j'irai au-devant des épreuves.» Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide? s'écrie-t-elle d'un ton douloureux.» Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.
Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage que je regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientôt après je n'éprouve plus de résistance sans avoir sujet de m'en applaudir; la respiration s'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé si les pleurs ne coulaient pas avec la même abondance.
Ô pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; et, si je voulais m'en éloigner, deux bras, dont je ne saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—Ô mon Alvare! s'écria Biondetta: j'ai triomphé, je suis le plus heureux de tous les êtres.
Je n'avais pas la force de parler, j'éprouvais un trouble extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se précipite à bas du lit: elle est à mes genoux; elle me déchausse. «Quoi! chère Biondetta, m'écrai-je, quoi! vous vous abaissez?...—Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon despote: laisse-moi servir mon amant.»
Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les rideaux tirés.
Alors, avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec moi, les hommes, les éléments, la nature entière?
—Ô ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les vœux de mon cœur....
—Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire; ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné, il me flattait; je le portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis.... Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....»
En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle fermait, plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurais voulu lui faire. Dès que je pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal, et de me rappeler une erreur abjurée depuis longtemps.
—Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point une erreur; j'ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: ce n'est qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras beaucoup si tu veux l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.»
Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse de mes sens aidait à ma distraction volontaire.
«Mais, réponds-moi donc, me disait-elle.—Eh! que voulez-vous que je réponde?...—Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore; que le tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis, si tu peux, le son de cette voix, si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon âme timide; dis-moi enfin s'il t'est possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi: «Mon cher Béelzébut, je t'adore....»
À ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit; l'étonnement, la stupeur accablent mon âme; je la croirais anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon cœur. Cependant la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Elle me livre sans défense à mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa conquête.