Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. «Nos affaires sont arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il m'avait habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, servi, favorisé; enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirais ta possession, et il fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la première complaisance; quant à la seconde, je m'étais nommé: tu savais à qui tu te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance. Désormais, notre lien, Alvare, est indissoluble; mais, pour cimenter notre société, il est important de nous mieux connaître. Comme je te sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi tel que je suis.»

On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière: un coup de sifflet très aigu part à côté de moi. À l'instant, l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet redoublent par l'agitation et l'allongement.

Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? ô ciel! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule, d'une voix de tonnerre, ce ténébreux Che vuoi qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue démesurée....

Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon cœur avec une force terrible: j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras, mon épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.

Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les corniches; mais le soleil me donnait aplomb sur le visage. On me tire encore par le bras; on redouble: je reconnais Marcos.

«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir? si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi.»

Je ne répondais pas; il m'examine: «Comment, vous êtes resté tout habillé sur votre lit? Vous y avez donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin, tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin: elle vous précède, et doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route.»

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux et passe la main sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être enveloppés.... Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était la veille: la rosette y tient. «Dormirais-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? Serais-je assez heureux pour que tout ceci n'ait été qu'un songe? Je lui ai vu éteindre la lumière.... Elle l'a éteinte.... La voilà....» Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.»

Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.

«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits, et plus que noblement; vous et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» À ce propos, sans rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.

Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle que l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un homme qu'un automate.

Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver madame dans ce village-ci.» Je ne lui répondis rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à chaque maison, il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. Il se retourne comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je devais lui paraître bien troublé.

Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. «Ah! si je puis arriver, tomber aux genoux de dona Mencia, me dis-je à moi-même; si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentiments de la nature, les principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart contre vous.

»Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre: ce que je verrais en vous de plus touchant me rappellerait...»

Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.

Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve. Mon âme semble renaître, mes forces se raniment toutes à la fois. Je me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. «Ah! m'écriai-je, les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...»

La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement altéré mes traits et le son de ma voix, que dona Mencia en conçoit de l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me force à m'asseoir. Je voulais parler; cela m'était impossible: je me jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses les plus emportées.

Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire: elle appréhende même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ces complaisances et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler, sous sa main, ce qui peut soulager les soins d'un voyageur fatigué par une route longue et pénible.

Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne pas le voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?...

—Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait écrit de vous y rendre; mais, comme ses lettres, datées de Madrid, ne peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.

—Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je viens de faire?... Mais il est impossible...—De quel songe parlez-vous, Alvare?....—Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse faire.» Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais un détail de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.

Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle vit qu'il était inutile de me l'exagérer.

«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et dès le moment même, vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres, ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer Pimientos est mort depuis huit mois. Et, sur dix-huit cents clochers que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les Espagnes, il n'a cas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses habitants.

—Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. Il a dansé à la noce.»

Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avait dételé en arrivant, sans demander son salaire.

Cette fuite précipitée, qui ne laissait aucune trace, jeta ma mère en quelques soupçons. «Nuguès, dit-elle à un page qui traversait l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils Alvare et moi l'attendons ici.

»C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a, dans la fin de votre rêve, une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»

Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposait, même avant de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement, et sans m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il prit la parole en ces termes:

«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la Démonomanie de Bodin, ni dans le Monde enchanté de Bekker. Et il faut convenir que, depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix, il emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. À votre égard, en prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui qu'une illusion dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant que vous avez voulu l'être, contraint à se montrer à vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant le grotesque au terrible; le puéril de ses escargots lumineux à la découverte effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à la vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer; il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière du cloître ou de notre état soit celle que vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée: les gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mère préside à votre choix: et, dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le diable.»

épilogue du diable amoureux.

Lorsque la première édition du Diable Amoureux parut, les lecteurs en trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût désiré que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur parvenu aux trois quarts de sa petite carrière: alors la vanité qui ne veut rien perdre, suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et justifier son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance le roman en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare y devenait la dupe de son ennemi; et l'ouvrage alors, divisé en deux parties, se terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe, dont la seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était, Alvare devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains du diable, dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout. Le canevas de cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à l'imagination, ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au sarcasme, à la licence.

Sur ce récit, les avis se partagèrent: les uns prétendirent qu'on devait conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.

On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer honnête et presque prude: ce qui détruit les effets de son propre système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime ce qui pourrait arriver à un galant homme, séduit par les plus honnêtes apparences: il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient connues.

On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième partie de l'ouvrage. Si elle était susceptible d'une certaine espèce de comique, aisé, piquant, quoique forcé, elle présentait des idées noires, et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on peut dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a pas moins de grâce dans l'attendrissement; mais, soit qu'on l'amuse ou qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner les convulsions.

Ce petit ouvrage, aujourd'hui réimprimé et augmenté, quoique peu important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, et son origine est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici qu'avec les plus grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du passage d'un auteur infiniment respectable, dans lequel il est parlé des ruses que peut employer le démon quand il veut plaire et séduire. On les a rassemblées, autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où les principes sont aux prises avec les passions: l'âme est le champ de bataille, la curiosité engage l'action, l'allégorie est double, et les lecteurs s'en apercevront aisément.

On ne poursuivra pas l'explication plus loin; on se souvient qu'à vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des œuvres du Tasse, on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des allégories renfermées dans la Jérusalem délivrée. On se garda bien de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses étaient réduites à n'être que de simples emblèmes.


L'HONNEUR

perdu et recouvré en partie et revanche

ou

RIEN DE FAIT

nouvelle héroïque

Puissance du ciel, fermez les yeux sur la faute que fait commettre un amour extravagant, quoique l'objet en soit méritant et le but vertueux.

Où va Sibille de Primrose, dans le désordre extraordinaire où je la vois, et par la route hasardeuse qu'elle prend? elle s'échappe, à dix heures du soir, du château paternel, après avoir endormi la confiance de sa famille et des domestiques. Une échelle, ouvrage de son industrie, produit du sacrifice de ses vêtements, l'aide à descendre, de soixante pieds de haut, dans un fossé humide: elle en sort avec peine, et va à la porte de son père nourricier.

«Ah! Gérard! mon cher Gérard! ouvrez-moi, recevez-moi, sauvez-moi: tout est prêt, au point du jour, pour m'unir, par le mariage, à l'odieux Raimbert.»

L'honnête Gérard se lève, ouvre la porte. «Eh, notre damoiselle! que puis-je faire?

—Me faire entrer dans votre barque, mettre sur-le-champ à la voile; nous éloigner des côtes de Bretagne. Aller si loin, si loin...

—Mais où irons-nous, damoiselle?—Où nous pourrons, Gérard; où Raimbert ne puisse pas me trouver. Prends ma bourse, mon ami, je te la donne de grand cœur. Voici une lettre pour Conant de Bretagne: tu iras le chercher: tu la lui remettras. Je vais te la lire, afin que tu en retiennes le sens, si elle venait à se perdre.

«Que faites-vous en France, tandis qu'on travaille à vous enlever Sibille? Laissez là les tournois. Qu'est-ce que la gloire, Conant, auprès du bien qu'on a été au moment de nous ravir? Que fussions-nous devenus si je ne vous eusse pas aimé au point de tout exposer pour vous? On m'unissait demain à Raimbert, à votre lâche ennemi! Adieu châteaux, palais, principautés, ambition, tyrannie et esclavage brillants; je vous échappe sur une faible barque. Je vais à Rome me réfugier aux pieds de l'arbitre, trois fois couronné, des décisions des prétendus maîtres de la terre. On lui a surpris une dispense: elle porte sur de faux exposés. J'ai pour moi la vérité, la religion, l'amour, et saurai faire valoir des droits qui assureront pour la vie à Conant de Bretagne le cœur, l'âme et la main de la tendre Sibille de Primrose.

«P. S. Je gagnerai, si je puis, les côtes de la Gascogne: de là, j'irai chercher les Alpes, dont les neiges cesseront bientôt d'embarrasser les passages. Partez, Conant; venez vous réunir à moi. Je vais prendre l'habit de pèlerine; ce déguisement vous convient comme à moi, adieu.»

Gérard ne peut tenir contre les caresses, les larmes et l'or de l'intéressante damoiselle. Le frère de lait et lui mettent la barque en état d'appareiller: on s'embarque avant minuit: on met à la voile: on prend le large.

Ah! Sibille! Sibille! vous sacrifiez l'intérêt de votre famille, le repos de vos vassaux au choix de votre cœur. Conant est noble, vaillant, généreux, aimable, renommé. Mais Sibille! la nature et l'humanité ont des droits; la mer a ses périls, on en trouve encore sur la terre: on peut bien être votre historien; on ne voudrait pas avoir été votre conseil.

À présent, l'amour vous tient lieu de tout; et d'abord les éléments semblent favoriser votre indiscrète entreprise. Au lever du soleil, vous vous voyez avec satisfaction au milieu de la Manche, d'où vous cherchez à gagner les côtes d'une province où vous puissiez, sans danger d'être reconnue, vous arranger pour suivre vos projets. Mais le vent s'élève avec le jour; il trouble le calme des flots que votre barque sillonne: bientôt il se renforce; c'est un orage violent, c'est une véritable tempête qui va vous assaillir.

Gérard est forcé de serrer toutes les voiles, d'abandonner son bâtiment aux vagues, qui le portent avec impétuosité sur les Sorlingues. Un courant l'entraîne sur les côtes de la principauté de Galles, où il va couvrir de ses débris la pointe de Saint-David.

La présence d'esprit ne vous abandonne pas, elle vous fait confier votre salut à une planche; l'instinct vous y attache et vous y retient quand la réflexion avec le sentiment vous abandonnent. Vous êtes portée sur un esquif plat et à fleur d'eau; des mains adroites et secourables vous y reçoivent, en vous dérobant au danger d'être brisée. Vous êtes meurtrie, blessée, la pâleur de la mort couvre vos joues; les tresses de vos cheveux mouillées vont tomber sur vos épaules débarrassées de vos vêtements. Ce sont des mains de femmes qui vont parcourir toutes ces beautés que voilait la pudeur avec des soins si délicats. Il faut examiner les contusions, les écorchures, les meurtrissures, pour y appliquer des remèdes, un concert de voix, parmi lesquelles celle d'un homme seul se fait distinguer, répète avec l'accent de la plus vive compassion: «Quel dommage! qu'elle est belle!» Cependant on prend votre bras pour y chercher le battement du pouls; il est presque imperceptible; on appuie la main sur votre cœur; un mouvement faible annonce que vous tenez encore à la vie: le zèle uni à l'adresse emploie les ressources de l'art pour vous y rappeler entièrement. Nous allons, dans l'inquiétude, épier l'instant de votre rappel à la lumière pour jouir de votre étonnement à l'aspect de tout ce dont vous êtes environnée.

L'intéressante Primrose revenait à elle-même par degrés. Un moment lucide était suivi presque aussitôt d'un nouveau désordre dans les idées. La faiblesse, dans tous les cas, l'empêchait même d'articuler des plaintes. Peu à peu, les gelées qu'on la forçait de prendre la disposent au sommeil, et l'on s'écarte d'elle avec prudence pour la laisser jouir du bienfait de la nature.

Une heure de repos lui a rendu l'usage de la réflexion; elle ouvre les yeux. Les rideaux du lit sont fermés, mais ils lui laissent entrevoir la lumière des bougies dont la chambre est éclairée. Elle se rappelle les bruits dont ses oreilles ont été frappées dans les courts intervalles où elle a été rendue à elle-même. Bientôt reviennent en foule les idées de sa fuite, de son embarquement, du naufrage de la barque, même de la planche à laquelle elle avait confié son salut.

«Où suis-je? dit-elle. M'aurait-on ramenée au château de mon père? mais ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avais perdu connaissance. Ne témoignons point que je l'ai recouvrée. Épions ce qui m'entoure ici; et si tout nous y est étranger, dérobons, s'il est possible, le secret de ma position.»

Elle finissait de former son petit plan. Une femme vient de soulever le rideau, s'approche d'elle, lui met la main près de la bouche. «C'est, dit-elle, la respiration d'un enfant. Elle dort encore; allez, Suzanne, allez dire à Guaiziek d'apporter un bouillon.»

Cela était prononcé d'un ton rempli d'intérêt. Mais quel sujet d'inquiétude pour Sibille. L'ordre dont Suzanne était porteuse était donné en langage breton. Il s'adressait à une nommée Guaiziek; l'idiome, ainsi que le nom, rappelaient à la tremblante belle le pays dont elle avait voulu s'éloigner. La tempête l'aurait-elle rejetée sur les côtes de Bretagne, si dangereuses pour elle?

On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle, ayant la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, déguise l'attention qu'elle va donner à ce qui l'environne.

Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante, et presque héroïque.

«Prenez sa main, mon prince, disait la femme dont elle avait déjà entendu la voix. Nous allons lui soulever la tête.»

Le cavalier prend la main, la baise avec transport; Primrose ne la retire point. Les yeux fermés, elle se laisse donner le bouillon, sans paraître le prendre. «Vive dieu! mon prince, nous sauverons notre ange. Voyez ses meurtrissures, elles sont bien noires; c'est bon signe. Suzanne, apportez-moi du camphre.»

La main de Primrose restait comme dépourvue de sentiment entre celles de l'homme qui s'en était saisi.

«Voyez, disait-il à la femme, ma bonne Bazilette, comme ces doigts-là sont moulés. Voyez, malgré la pâleur du reste du corps, comme ils sont terminés par de jolis boutons de rose!

—Ah! mon prince, disait une autre femme, son haleine est aussi douce que le parfum des fleurs dont vous parlez.

—Je veux la respirer, disait le prince en laissant aller la main.—Ah! l'horreur! s'écria Bazilette. Ce sont des conserves, et non des baisers qu'il faut approcher de ses lèvres. Si, par malheur, on l'enterrait demain, le prince Lionel se serait attiré un beau renom dans tout le pays de Galles; mais j'en augure mieux nous ne l'enterrerons pas. Bien des gens doivent la pleurer: ne fussent que les originaux des trois jolis portraits trouvés dans sa poche.

—Où les avez-vous mis? dit Lionel.—Ils étaient pleins d'eau de mer: je les ai lavés, j'ai bien nettoyé les émeraudes et les rubis dont ils sont entourés; ils doivent être secs.—Qu'on aille les chercher. Je veux les examiner. Peut-être nous trouverons-nous en pays de connaissance.»

On juge combien attentivement Primrose écoutait cette conversation.

On vient de lui apprendre où elle est. Elle n'y est point connue, ni même soupçonnée; mais on va examiner les portraits de son père, de son frère, et surtout celui de Conant de Bretagne, cet homme, fait, selon elle, pour être connu, comme pour être admiré de toute la terre. Le voile dont elle prétend se couvrir va peut-être se déchirer. Les Bretons et les Gallois ont une origine commune; la mer qui les sépare est un moyen de communication, et fort souvent une source de querelles. On peut la sacrifier aux égards qu'entraînent les liaisons du sang, ou la rendre le gage de l'arrangement de quelques nouveaux démêlés.

Les portraits sont sur la scène, et ne rappellent l'idée d'aucune physionomie connue. «Voilà trois beaux hommes, disait Bazilette. Il y en a un qui a la physionomie d'un héros.

»Elle rêvait à ces messieurs-là sur le bord de la mer, disait Suzanne; elle s'y oubliait; des brigands l'auront surprise et enlevée. On n'a pas retrouvé les corps de ces coquins-là; si on les tenait, on pourrait leur faire payer chèrement ce rapt; mais ils n'en sont pas mieux, si les requins leur en demandent compte.»

Lionel considérait les portraits avec les yeux d'un rival. Celui de Conant annonçait trop d'avantages, pour ne pas lui déplaire infiniment. Le prince de Galles avait conçu un goût très vif pour la belle que ses soins venaient de réchapper des flots; car elle était absolument redevable de la vie à des secours très-bien entendus et dirigés par lui-même.

Des fenêtres de son château, dont la vue portait sur la mer, il avait aperçu le désastre de la barque. Un goût pour l'action, un mouvement d'humanité l'avaient fait courir au rivage, d'où il ordonnait la manœuvre à laquelle Primrose devait sa conservation.

Le caractère connu d'un homme sert à expliquer les actions qui en émanent: tâchons de donner une idée de celui de Lionel.

Il était prince héréditaire de Galles, veuf à l'âge de trente ans, jaloux de sa liberté. Tandis que le souverain du pays, son père, tenait sa cour à Cardigam, lui, préférant l'amusement de la pêche à tout autre, vivait, entouré de la jeunesse qui composait sa société, dans un palais situé sur les hauteurs de Saint-David, où il avait recueilli la belle Primrose.

Partout où il avait fallu montrer du courage, il en avait donné des preuves. À l'extérieur, il était humain et bienfaisant, particulièrement dans les occasions d'éclat. Dans l'intérieur de son palais, comme il pensait que tout était fait pour lui, il rapportait tout à soi; pouvait oublier un ancien service de quelque importance, mais jamais ceux qui contribuaient à sa satisfaction actuelle. Il était d'ailleurs impérieux: et, quelque opinion qu'il eût épousée, il en demeurait si prévenu, qu'on ne pouvait l'en faire changer. Enfin c'était un prodige d'entêtement, même parmi les Gallois.

Il aimait passionnément le sexe, et point du tout les femmes; avait-il obtenu leurs bonnes grâces, au peu de cas qu'il en faisait, il ne pouvait concevoir toute l'importance qu'elles y attachaient; et, malgré ce défaut, décelé par sa conduite en toute occasion, il avait jusque-là toujours réussi auprès d'elles. Il est vrai qu'il était beau, bien fait, jeune, magnifique et prince.

Deux enfants en bas âge lui restaient de son mariage, et il avait conservé près d'eux et de lui les femmes attachées à leur service. Bazilette en était la gouvernante; elle avait la confiance du prince à plus d'un égard, et l'on aura occasion de connaître le genre de services qui la lui avaient le plus méritée. Cette femme, d'un état moyen, entre deux âges, instruite par l'expérience, joignait aux ressources d'un esprit naturel beaucoup de liant dans le caractère.

Rassurée contre la frayeur d'être trop rapprochée de sa famille, contre celle d'être reconnue, la belle malade a éprouvé un saisissement cruel en apprenant le désastre de ses compagnons d'aventure; elle se voyait au point de condamner la violence de la passion qui les y avait exposés. Mais épouser Raimbert! renoncer à Conant! à la seule idée de ces extrémités, les remords sont forcés de s'éloigner. «Ô chère idole de mon cœur! prononce-t-elle tout bas, la nécessité de se rejoindre à toi est la seule chose dont Sibille doive s'occuper.»

Lionel tenait encore une de ses mains; elle la retire, comme cédant à un mouvement convulsif, et se retourne du côté de la ruelle.

Bazilette lui arrange un oreiller sous la tête. «Sortons, sortons, dit cette gouvernante. Les forces reviennent; on a besoin de sommeil. La pauvre enfant n'a peut-être pas dormi depuis trois jours, quoiqu'elle ait toujours eu les yeux fermés.»

Les portraits étaient demeurés sur un bureau; Lionel s'en saisit et sort. Bazilette ferme les rideaux. «Veillez, Suzanne, dit-elle à une autre femme. Je vais placer Guaiziek dans l'antichambre; si l'on s'éveille, vous appellerez.»

Primrose était bien accablée; cependant, elle ne s'endormit pas avant d'avoir réfléchi sur ce qu'elle avait pu connaître de sa situation.

Elle ne pouvait pas toujours rester insensible et muette. En exerçant aussi noblement l'hospitalité à son égard, il était naturel qu'on fût curieux de la connaître. Il fallait donc arranger un petit roman tout d'invention, dont le plan pût faciliter les moyens de réaliser celui qu'on avait dans la tête.

De son côté, le prince de Galles comptait faire prendre à l'aventure une tournure absolument différente. Il était amoureux à sa manière plus qu'il ne l'avait été de sa vie.

«Charmante petite créature! disait-il, le sentiment de l'amour ne vous est pas nouveau. Il y paraît à la garniture de vos poches. Occupée du souvenir agréable de vos conquêtes, vous en portez partout avec vous les trophées; mais je cesserai d'être semblable à moi, ou je vous ferai oublier tous ces triomphes.»

Puis, en regardant le portrait de Conant: «Ce charmant vainqueur n'est peut-être que l'effort de l'imagination d'un peintre désœuvré.

»Va, ma bonne Bazilette, soigne bien ta malade; surtout, dès que la parole lui sera revenue, tâche de savoir qui elle est; elle nous en doit la confidence.»

Bazilette va mettre tout le zèle possible à remplir les ordres dont elle est chargée; mais ce sera avec tous les ménagements imaginables. Ses soins lui gagneront la confiance avant qu'elle en demande un témoignage; et si elle se montre curieuse, ce sera pour avoir un motif de plus de se montrer empressée.

Vient-elle auprès de la convalescente, c'est pour lui offrir des secours. Primrose, à son approche, ouvre les yeux.

«Ah! les beaux yeux! s'écrie la bonne. Il ne nous fallait plus que cela pour nous achever. Un homme va venir vous voir. Fermez-les pour son repos. Mais non: ne les fermez pas; ils éclairent l'appartement. Ils témoignent que vous êtes vivante, et raniment l'espérance de tout ce qui s'intéresse à vous. Hélas! ils peuvent donner la vie ou la mort à quelqu'un devenu plus malade que vous par votre danger, et depuis votre danger.

»M'entendez-vous? Témoignez-le par un signe. Faites voir, mon ange, que votre âme ne s'est point éloignée de ce beau corps. Ne parlez pas, j'ai un bouillon à vous donner; buvez lentement buvez tout; mangez cette conserve: elle doit vous fortifier. Souffrez qu'on vous mette sur ce lit de repos; on va faire le vôtre. Suzanne, venez! Guaiziek, appelez votre compagne! Donnez-moi toutes la main, et craignons de blesser le petit ange.»

On cessera de s'arrêter sur les soins délicats et recherchés que rend Bazilette à sa malade. Quatre jours se sont écoulés sans avoir donné lieu à des événements d'un autre genre que ceux qu'on vient de retracer. Une seule circonstance a varié. Lionel ne peut plus s'emparer d'une main; toutes deux sont cachées sous la couverture.

Deux parfaitement beaux yeux, pleins d'une langueur attendrissante, démontrant une touchante sensibilité à ce qui les environne, éveilleraient une véritable compassion dans l'âme la plus endurcie. Ils font un tout autre effet sur Lionel. S'il a dû faire des sacrifices, ils sont faits; c'est à lui à en exiger à son tour; mais il lui en faut dont son orgueil puisse s'applaudir; tout autre serait vil a ses yeux.

À mesure que la pâleur, occasionnée par l'effroi, la fatigue, l'épuisement et la défaillance, se dissipe, on voit renaître les lis et les roses sur un teint où le printemps de l'âge développe ses plus brillants trésors. Le retour de la santé s'annonce avec la pompe de la beauté dans toute sa fraîcheur. La belle Primrose a risqué de répondre, par quelques signes, par des mots obligeants, à ce qu'on lui dit de flatteur, au vif intérêt dont elle paraît être l'objet.

Enfin le temps est venu pour Bazilette d'entamer le chapitre des confidences. Un signe qu'elle fait et qu'on entend, éloignant les importuns, la laisse seule avec la convalescente; et la conversation critique va commencer.

«Oh! belle entre toutes les belles! Savez-vous où vous êtes?—Non, mademoiselle, lui répond faiblement Sibille.

—Pauvre enfant, précipitée des nues dans le sein des mers, la Providence vous y ménageait un berceau où rien ne pourra vous manquer.»

Après ce début, l'adroite gouvernante passe à l'histoire des procédés secourables de Lionel à l'égard de la belle naufragée: l'éloge de l'intelligence, de l'âme, du courage, des vertus du prince, s'y mêle naturellement et orne le récit d'un trait de bienfaisance et d'humanité, paraissant s'élever au-dessus de la règle ordinaire et dont il est seul le héros.

Primrose, ayant déjà tout appris, feignait néanmoins de tout apprendre; mais elle n'en témoigne pas une moindre surprise de se voir tombée dans des mains aussi humaines, aussi généreuses. Les bienfaits dont elle avait à se louer devenaient d'autant plus touchants pour elle, qu'ils partaient d'une main aussi élevée, et empruntaient un nouveau lustre à ses yeux, de la noblesse de leur origine.

«À présent, dit Bazilette, nous attendons la récompense des soins dont vous voulez bien vous louer. Faites-nous connaître la personne à qui nous avons le bonheur de rendre quelques services. C'est pour payer notre zèle et non pour l'encourager, vos beautés, votre douceur, le charme qui vous environne, l'ont déjà porté à l'excès où il peut atteindre. Dites-nous par quel coup de fortune, une personne de votre âge, aussi faible que vous l'êtes, a pu être livrée aux hasards de la mer sur une faible barque de pêcheurs.

—Hélas! mademoiselle! voici mon histoire. Mon père, encore à la fleur de l'âge, est affligé d'un mal extraordinaire, contre lequel les dernières ressources de la médecine ont échoué. Un saint personnage a eu la révélation que ce mal ne pouvait être guéri si je n'entreprenais le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. J'en ai solennellement fait le vœu. Le voyage par terre était effrayant. Nous avions une barque. J'ai imaginé, allant de côte en côte, pouvoir gagner le golfe de Gascogne, en profitant des beaux temps de la saison. J'en devais partir pour l'Espagne, avec un de mes frères qui m'accompagnait. Vous savez le reste de ma fâcheuse aventure.

—Elle est bien malheureuse, madame, dit Bazilette; d'autant que, selon l'apparence, monsieur votre frère aura péri; mais vous devez avoir fait encore d'autres pertes: au moins, si l'on en juge par les effets trouvés dans vos poches.»

Ici, la rougeur monta au visage de Primrose. Elle la surmonte. «J'y avais, puisque vous le savez, mademoiselle, une somme suffisante pour accomplir l'objet que je m'étais proposé de suivre, et faire une offrande sur le lieu, avec quelques portraits de famille. Mes seules pertes, d'ailleurs, sont ma capeline, mon camail, mon bourdon et mon chapelet. Ce sont des choses nécessaires, dans ma position, mais de peu de valeur en elles-mêmes. Mais mon pauvre frère! mademoiselle; mais l'homme qui nous conduisait! voilà de véritables objets de regret.

—Tout n'est pas désespéré pour eux, madame; mais vos inquiétudes sont fondées, et je les partage: on n'a rien omis pour les secourir, s'il était possible de le faire, ou pour les retrouver. Tout a été inutile. Je vous fatigue un peu, promettez-m'en le pardon, et accordez-m'en le signe, en nous apprenant le nom de famille de celle à qui nous nous sommes absolument dévoués.

—Je suis forcée à le taire, répondit la belle convalescente; mon vœu m'oblige à voyager humble, et absolument inconnue.»

Sibille prononça difficilement ces dernières paroles. Bazilette, la supposant fatiguée, termina la conversation, pour en aller rendre compte à Lionel.

Le prince l'écoute pendant quelque temps sans l'interrompre: puis, éclatant tout à coup: «Ô la touchante humilité, qui voyage avec une galerie de portraits de famille, enrichie de pierres précieuses! Ô la dévote pèlerine, avec ses jolis petits reliquaires! Ô la prudente famille, qui abandonne tout son espoir sur un misérable bateau de pêcheur, pour venir du milieu de la Manche chercher le golfe de Gascogne! Tu sais, ma chère Bazilette, mêler un peu de vérité dans tes propos, pour leur en donner la couleur, et tu dois t'y connaître. Y en a-t-il la plus légère apparence dans ce récit?

—Je ne sais, mon prince; mais ses yeux sont tellement d'accord avec ses discours; ce qui sort de sa bouche a tant de naïveté, tant de grâces; le son de sa voix a une si agréable mélodie, qu'en l'écoutant on est comme enchanté. Il faut être tiré du cercle de cette illusion pour trouver ce qu'on a entendu invraisemblable.

—Nous pensions, dit Lionel, avoir sauvé des flots une très jolie créature humaine; et, si je n'avais pas vu ses petits pieds faits au tour, je croirais avoir attiré une sirène dans mon palais. Elle me tourne la tête: elle m'occupe, à ne pas me laisser de repos. Mais j'en jure par Merlin; cette enchanteresse ne m'échappera pas. Elle n'a pas fait cette histoire pour être crue, elle se couvre d'un voile dont elle veut bien qu'on aperçoive la faiblesse; notre opinion sur elle va s'égarer; l'imagination s'enflammera, et l'enthousiasme va lui créer une magnifique existence. Le beau plan, ma Bazilette, pour surprendre et soumettre un cœur comme le mien! Elle me pique à mon propre jeu. Je n'aurai point trouvé de femme qui ne m'ait dit plus qu'elle ne savait, et les flots en ont jeté une sur mon rivage, plus muette que les poissons. Elle me taira même.... Avant de sortir d'ici, elle recevra de moi une leçon de maître. Retourne vers elle: comble-la discrètement de soins. Si elle paraît assez reposée pour me recevoir, tu me feras avertir. Mais non. Si je la vois, je serai tenté de lui faire l'aveu de ma passion. Je me laisserais emporter et m'engagerais trop avant. Agissons prudemment. Sois mon interprète. Fais valoir, avec mes avantages naturels, ma solidité dans mes goûts, ma sensibilité aux bontés dont on m'honore, ce qu'elle peut se promettre enfin d'un homme passionné, puissant et magnifique. Quand ta parole m'engage trop, j'ai, tu le sais, la ressource de la désavouer. Fais, Bazilette, fais qu'elle puisse me sourire en me voyant, pense aux fossettes de ses joues, et imagine les grâces de ce sourire enchanteur, il doit faire oublier le plus beau lever du soleil. Mais je t'arrête trop longtemps; revole vers la dame actuelle de mes pensées, tâche de l'occuper de moi plus encore que je ne vais l'être d'elle.»

Bazilette est au chevet du lit de Primrose, et seule; car elle a renvoyé Suzanne sur un prétexte. L'aimable convalescente ne dort point. L'adroite confidente imagine un prétexte de faire l'éloge des qualités du cœur du héros dont elle est l'agent et l'interprète. La satisfaction qu'il éprouve en voyant sa charmante hôtesse est un canevas assez naturel pour cette brillante broderie. On ne parle ni de sa jeunesse, ni de l'éclat de son rang, ni des avantages de la figure. Il ne faut pas perdre du temps à rappeler ce qui s'annonce de soi-même. Mais on ne tarit point sur sa bonté, sur sa sensibilité, sur les excès où le porte sa reconnaissance.

Sibille écoute avec attention, et même avec une sorte de complaisance, et prend enfin la parole.

«Mon expérience, mademoiselle, suffirait pour me convaincre de la vérité du portrait du prince Lionel, que votre zèle même ne saurait avoir embelli. Jetée par la tempête, mon désastre et ma situation désespérée ont été mes seuls titres à des bontés dont on ne saurait évaluer le prix. Les offres les plus obligeantes viennent achever d'y mettre le comble. La sensibilité m'impose d'en user avec discrétion. Voici la seule épreuve à laquelle je compte mettre la générosité du prince. Mon devoir m'appelle à Compostelle. J'ai besoin de trouver un passage, à l'abri de l'autorité, pour me rendre le plus promptement possible au lieu de ma destination.

—Échappée à peine au naufrage, à peine rétablie, languissante, dit Bazilette, vouloir affronter de nouveau les dangers de la mer! Ne voyez-vous pas que le ciel a condamné l'indiscrétion et la témérité de votre vœu! Ah! mettez vos belles mains dans les miennes. Je vais vous aider à en faire un bien propre à vous dédommager du ridicule et des inconvénients attachés à la suite de celui qu'un illuminé vous a surpris.

—Et quel pourrait être ce vœu? reprit Sibille.—Celui, répond Bazilette, d'aimer avec passion un prince puissant, qui vivrait pour vous seule.

—Mon état, répond Sibille, ne me permet pas d'aspirer à une conquête aussi brillante...

—Qu'appelez-vous votre état, madame? Vous nous le laissez ignorer. Mais je me rappelle, moi, un transport héroïque de mon prince, lorsqu'il vous tenait entre ses bras, sanglante, décolorée. Quand ce cher homme tremblait pour votre vie: «Quoi! disait-il, nous ne sauverons pas ce chef-d'œuvre des cieux, cet ange égaré sur la terre, étouffé dans les flots! Qui peut-elle être? quel barbare l'a exposée à la furie des éléments? Ah! si on l'a fait descendre d'un trône, je l'y replacerai. Qu'elle ouvre ses beaux yeux! qu'elle recouvre le précieux usage de tous ses sens, pour voir à ses genoux, dans un esclave décidé à l'être toute sa vie, un vengeur déterminé à sacrifier pour elle sa fortune et son existence!»

—Voilà, mademoiselle, des sentiments trop passionnés et des desseins trop nobles; une pauvre pèlerine errante, comme je le suis, ne saurait en être l'objet. Je n'ai point à rougir de ma naissance; mais la Providence m'a placée dans un rang bien inférieur à celui où m'ont élevée les conjectures du prince Lionel; et même, en leur supposant une sorte de réalité, il me serait impossible d'entrer dans aucune de ses vues. Ma main et mon cœur sont engagés. Je suis femme, mademoiselle; si, comme tout m'engage à le croire, mon état lui inspire une véritable compassion, c'est de cette seule vertu de son cœur dont je réclame ici l'énergie. Comme l'objet de mon vœu est de rappeler à la vie ce que j'ai de plus cher au monde, je désire de pouvoir remplir avec promptitude ce projet religieux: j'en implore les moyens. Le comble des bontés auxquelles il me soit permis d'aspirer est une place sur un bâtiment. Je suis d'ailleurs en état de me pourvoir de ce qui peut manquer à mon petit équipage.

—Quoi! dit l'adroite confidente, penser à partir dans l'état de faiblesse où vous êtes! Sortir d'ici dénuée de tout! et le noble et le généreux de Lionel le souffrirait! Il couvrirait de saphirs d'Orient votre camail et votre capeline; et, plutôt que vous manquassiez d'un superbe chapelet, il irait faire une descente en Écosse pour enlever le rosaire à la madone de Karickfergus. Qui sait (mais il faudrait un peu d'adresse) si vous ne le conduiriez pas en pèlerinage avec vous? Ô le beau couple que vous feriez! Dans le fait, madame, nous vous aurions beaucoup d'obligation si vous rendiez notre maître un peu dévot: c'est la seule chose qui lui manque. Faites-en un petit saint et il sera parfait.»

Si l'on a pris une idée de la passionnée, mais vertueuse Sibille: si l'on a pu démêler combien elle est fière et décidée, on peut imaginer quel fut son dépit au développement des vues de Lionel sur elle. Après la dernière proposition de Bazilette, il ne lui était plus permis de prendre le change.

Lui échappera-t-il une marque de mécontentement? elle est trop maîtresse d'elle-même, trop prudente. Un trait de hauteur? un souvenir qui l'humilie à ses propres yeux vient de les lui faire baisser sur-le-champ.

Sans les portraits trouvés dans sa poche et les brillants dont ils sont environnés, on ne l'élèverait pas dans le discours au rang des princesses, en la traitant dans le fait comme une vile aventurière; puisqu'on la supposant mariée, on osait...

«Rends-toi justice, se dit-elle intérieurement. Pourquoi tous ces portraits? Tu ne voulais que celui de Conant! il était avec les autres; il fallait tout enlever ou faire un outrage de plus à la nature. Exposée maintenant par la singularité de ton équipage, souffre sans murmurer les conséquences des idées bizarres qu'il a dû faire naître. Vois de sang-froid ta situation; et, en te défiant des ruses, tâche d'échapper ici à la puissance, sans la blesser. Ce prince est rempli d'humanité; ton existence en est la preuve. Il est noble: et, si tu pouvais t'avouer à lui, il rentrerait sur-le-champ dans l'ordre des égards qui te sont dus, mais il faut le forcer à des ménagements pour une pèlerine inconnue, dénuée d'assistance et de conseil; il faut le porter à la protéger, obtenir enfin de la générosité, de l'élévation de l'âme, qu'une femme sans défense soit dérobée aux désirs que ses faibles attraits ont fait naître, par celui-là même qui comptait s'y abandonner. Ciel! ô ciel! quel embarras! quelle position!... Tu vas pleurer, retiens tes larmes; cache tes inquiétudes; tu en as dévoré bien d'autres dans le secret. Fusses-tu échappée à Raimbert si tu n'eusses su cacher que tu préférais la mort au malheur de lui donner ta main? Tu employas la feinte pour te conserver à Conant; pour ne lui être point ici ignominieusement ravie, emploie tant de ménagements, de discrétion, de retenue, que, sans effaroucher le vice intéressé dont tu te vois environnée, tu puisses réveiller dans une âme bien née le goût des sacrifices qu'exigerait la vertu.»

Primrose se faisait ces reproches, cette exhortation, cette semonce, rapidement et à l'abri d'un bon oreiller. Tout habile qu'est Bazilette, elle prend le change, et explique une rougeur subite, suivie d'un long silence, à l'avantage du succès de la négociation dont elle s'était chargée. Elle sort sur un prétexte, et va rendre compte à Lionel selon ce qu'elle a pu imaginer.

«Votre belle se prétend mariée, amoureuse, fidèle. Cependant je me suis hasardée à lui proposer un petit pèlerinage avec vous, en termes honnêtes, mais intelligibles. Elle a rougi, baissé les yeux, et ne m'a montré ni dents ni griffes. Comme elle me semblait capituler avec elle-même, je n'ai pas cru devoir l'engager plus loin. Il faut laisser quelque chose à faire au mérite.

—Tu te surpasses, ma bonne Bazilette; tu excelles: courons, volons vers ta nouvelle pupille. Je vais lui pardonner tous ses petits torts.»

Primrose est surprise de l'air satisfait dont Lionel l'aborde; on débute par un compliment sur la convalescence; on paraît comblé de l'espérance de la voir suivie par le retour de la santé la plus brillante; puis on veut chercher le bras, pour s'assurer si le pouls est parfaitement réglé. Tout en appliquant des baisers sur le drap dont la main est couverte, les protestations d'amour, de dévouement, suivent sans intervalle. Gloire, puissance, richesses, on offre tout, on fera tout partager, on sacrifiera tout.

Lionel eût été plus loin quand Sibille, élevant un peu la tête, à l'aide de son oreiller, prend froidement la parole:

«Vous m'avez sauvé la vie, prince, je vous la dois; mon honneur m'étant beaucoup plus précieux, ne saurait être le prix de ce service. Continuez d'être mon généreux bienfaiteur, et recueillez sans remords le prix de la vertu: c'est la satisfaction intérieure et l'admiration des autres. Soyez en tout le modèle de vos sujets. Une passion, telle que la vôtre s'annonce, mettrait le comble à mon malheur en faisant le vôtre, mon devoir me défendant d'y répondre, et m'étant plus aisé de renoncer à la vie qu'a mes principes.»

Le sens, le ton et l'air dont cette courte harangue est prononcée ont pétrifié Lionel. Il tire à l'écart sa confidente. «As-tu ouï cette femme avec ses grands principes? A-t-on jamais débité, avec cette solennité, cette emphase, une tirade aussi froide, aussi sèche? T'a-t-elle fait rêver, comme elle me fait extravaguer, lorsque tu m'es venue dire qu'elle s'arrangeait avec elle-même pour se rendre? Mais examinons de sang-froid cette étonnante créature; qu'est-ce que cet assemblage de fleurs et d'épines, de beauté, de froideur, d'extravagance, de raison, de grâces et de pédantisme?

«Elle est née en Bretagne: rien n'est moins équivoque. L'aspect d'un péril très imminent peut seul l'avoir déterminée à s'échapper sur une barque. De quel genre était ce péril, s'il n'était pas la suite d'une ou de plusieurs aventures? Les petites images trouvées sur elle nous en représentent les héros. Je l'ai arrachée des portes de la mort. On lui a rendu des soins capables d'en toucher bien d'autres. Tu lui as fait les offres les plus généreuses; moi-même j'ai enchéri, et nous n'avons rien obtenu, pas même la plus petite marque de confiance, pas un seul mot de vérité! Aurait-elle deviné mon caractère et voulu l'irriter par des oppositions, au point de me faire donner dans les excès d'une passion dont il me fût impossible de me rendre le maître? Me donner de véritables chaînes, à moi, Lionel!... Ne nous déconcertons point, Bazilette, va braver les glaces de son accueil. Je crois m'y connaître; tout, chez elle, est composé. Ne la préviens que par ton empressement à la servir. Si elle a un but, elle te parlera la première, tu ne le pénétreras qu'en feignant de le seconder. Il m'est venu une idée; je la crois lumineuse: nous pouvons être joués par une maîtresse de l'art. Mais, si jeune, être déjà à ce point de perfection! cela serait bien extraordinaire: examine de ton côté; du mien, je pèserai tout, et nous nous reverrons.»

Bazilette, un ouvrage à la main, est dans un coin de la chambre de la pèlerine prétendue: elle observe les mouvements, pour pouvoir prévenir les besoins.

Primrose feint un assoupissement, examine en dessous sa gardienne, et s'en défie: mais à qui se fiera-t-elle? Déterminée à ne point se laisser vaincre, il est d'un point d'importance sur lequel elle voudrait surmonter: c'est qu'on la laissât partir sur un bâtiment; c'est qu'elle pût sortir du palais, pour aller elle-même à la recherche d'une occasion favorable de s'embarquer.

Doit-elle trouver des oppositions insurmontables à l'exécution de ses projets? Cet amour dont on lui a parlé a-t-il pu dénaturer entièrement un être généreux, et le rendre déraisonnable, injuste, violent, tyrannique? Jusqu'à ce jour, ses charmes lui ont assujetti tant d'esclaves, aveuglément dévoués à ses volontés, dont le bonheur de la servir était le salaire! Elle ordonnait souverainement alors: elle se propose de s'abaisser à la prière; pourra-t-on lui être inexorable? Cela lui semblerait contre nature.

Mais on ne peut la deviner; il faut qu'elle s'explique. Elle sera toujours moins gênée avec la gouvernante; et il ne lui restera plus qu'à se débattre honnêtement avec le prince. À la suite de ces réflexions, soit naturellement, soit à dessein, elle éternue fortement.

«Que le ciel vous bénisse, madame! dit Bazilette, accourant un mouchoir à la main. Voilà enfin un signe du plus parfait rétablissement. Mon pauvre cher prince en sera comblé.» Puis elle levait les épaules, jetait les yeux au ciel, et soupirait.

«De quoi le plaignez-vous, mademoiselle?—Vous le savez assez, madame; n'en parlons plus. À présent, hélas! il ne s'agit plus de sa satisfaction; c'est de la vôtre dont il est occupé. Il s'y sacrifiera; je le connais. Mais croiriez-vous que ce beau jeune homme pleure comme un enfant?

—Je l'aurais cru, répond Primrose, au-dessus d'une semblable faiblesse, et le plains de tout mon cœur. Je ne puis disconvenir qu'il ne soit intéressant, même attachant, et je le sens, au moment où je me vois, en quelque manière, contrainte à suivre un plan désobligeant pour lui. C'est ce sentiment même qui me porte à désirer plus vivement qu'en secondant mes vues, il se délivre d'un objet contraire à son repos. Lui en doit-il coûter beaucoup pour se vaincre? Je lui aurai proposé un acte héroïque de plus, digne de sa belle âme. Engagez-le, mademoiselle, à travailler, dès aujourd'hui, pour assurer son repos et le mien, en me procurant les moyens de suivre mon pèlerinage.

—Quelle fée vous êtes! s'écria Bazilette. Vous prêchez pour qu'on vous laisse aller, comme ferait une aube, afin qu'on la suivît; et, pour entendre de ces paroles-là, on la suivrait au bout du monde: c'est comme un enchantement; et mon prince vous refuserait quelque chose, madame! Il ne serait donc pas le plus sensible, le plus complaisant, comme il est le plus reconnaissant, le plus aimable, le plus doué de tous les hommes? Il en pourra mourir, madame: je le connais; je le vois amoureux pour la première fois de sa vie, et redoute pour lui l'effet d'une passion, bien fondée sans doute, mais aussi violente qu'elle est malheureuse. Cependant, quoi qu'il doive lui en coûter, il ne se ménagera point: il vous servira de tout son zèle. Ah! s'il pouvait se métamorphoser en dauphin! il vous porterait lui-même à l'odieux rivage que vous préférez à celui-ci, où véritablement vous êtes souveraine, et se trouverait payé d'un regard de vos beaux yeux, d'un geste caressant de cette main; mais au moins, avant de le quitter, vous lui direz votre nom.

—Il l'apprendra de moi, reprend Primrose, quand j'aurai satisfait au vœu qui m'oblige, quand mes devoirs seront remplis.

Bazilette vient rendre compte de sa nouvelle conversation; voyant la chose à sa manière, elle en était comme triomphante. Lionel l'interrompait de temps en temps. «Une fée! tu disais bien: c'en est une. Sur ses vieux jours elle sera sorcière.—Finissez donc, mon prince, je vous ai fait tout de pâte de sucre, et vous êtes méchant comme un tigre. Écoutez-moi jusqu'à la fin;» et elle continue.

Lorsqu'il est question de la métamorphose en dauphin:—«Quel charmant tableau! s'écriait le prince. Je me vois à la nage: comme je m'étudierais à bien lisser mon écaille! Mais, je t'en avertis; je gagnerais la pleine mer avec mon fardeau, et ne m'arrêterais qu'au terme du pèlerinage. Va, ma chère bonne, joue tout ton jeu avec elle. Elle m'aura trouvé présomptueux. Prends-en la faute sur toi. J'arriverai aussi timide qu'un enfant, mais malin comme celui que je veux faire triompher. Elle veut être vénérée: il faut se prêter à cette fantaisie. Si je sais manquer de respect, je sais comment on le prodigue. Je vais donner le mot à ma cour. Comme la pèlerine doit être connaisseuse, elle verra des gens qui ne sont point mal en scène; l'intérêt de sa santé veut qu'elle se lève. On viendra lui faire cercle. Je me mêlerai dans la foule. Il faudra qu'elle me violente pour m'en tirer. Tu lui as fait faire un déshabillé modeste. Prends cela sur ton compte, afin qu'il ne soit pas refusé. Quand elle voudra manger à table, engage-la à m'y honorer d'un couvert. Je m'y conduirai d'une manière à ne point t'attirer de reproches. Nous pourrons après la décider à faire l'ornement de la mienne. Je ne m'y négligerai point; j'emploierai tout pour la prévenir et lui plaire. Si je n'obtiens rien d'elle, pas même son imposant secret, j'ai sur ma table d'échecs deux pièces à jouer toutes prêtes. J'oppose une petite barbarie à beaucoup de rigueur; une noirceur innocente à une dissimulation hypocrite, et je la fais échec et mat.»

Voyons rapidement Primrose sortir de son lit, recevoir des mains de la complaisante Bazilette un déshabillé dont les avances doivent être remboursées. Imaginons Lionel, figurant d'un air modeste au milieu du cercle choisi, dont la belle convalescente est entourée; une musique agréable, disposée dans une antichambre voisine, supplée au défaut d'une conversation animée: dans les endroits les plus tendres, Lionel semble s'en attribuer l'expression, en laissant échapper, comme furtivement, du côté de sa charmante hôtesse, des regards enflammés et timides. Voilà les tableaux des premiers jours.

Bientôt la belle convalescente se laisse inspirer la complaisance de permettre au prince de partager le repas préparé pour elle seule. Bientôt deux courtisans sont admis à ce petit couvert servi par les femmes. Plus Lionel est respectueux, plus il inspire de confiance; Primrose, gagnée par le concert de cet extérieur séduisant, se laisse engager à faire les honneurs de la table du palais, et y représente avec autant d'aisance et de dignité que l'eût pu faire la princesse de Galles.

Une conduite aussi soutenue, dans une passe aussi difficile pour une aventurière, de quelque espèce qu'elle fût, aurait ouvert les yeux à un homme susceptible de revenir d'une prévention. Quant à Lionel, ce qui aurait dû l'éclairer ne servait qu'à l'aveugler.

«Tu le vois, disait-il à Bazilette, depuis je ne sais combien de jours, je fais le soupirant et l'écolier, et n'en suis pas mieux. Elle reçoit comme une reine, du haut de sa grandeur (sans jamais sortir de son ton noble et sérieux), les hommages et les respects que je fais ramper autour d'elle. Le naturel infini de cette comédie me charmerait si elle n'était pas trop longue, si je n'y jouais un mauvais rôle, si je n'aspirais pas avec tant d'ardeur au dénouement; mais tu ne la quittes pas. Que fait-elle, lorsqu'elle est seule dans son appartement?

—De longues prières, mon prince, avec une dévotion qui vous en inspirerait. Elle se promène souvent seule sur la terrasse qui est de niveau à son appartement. Là, je ne saurais la suivre, et je suppose qu'elle y prend l'air et cherche à rétablir ses forces par l'exercice.—Elle ne parle jamais de moi?—Elle vous entend louer avec beaucoup de complaisance, vous donne infiniment d'éloges et encore plus de bénédictions.—Faites-lui venir l'idée d'une promenade en calèche dans mes jardins, je serai son cocher.—J'essayerai de la lui proposer; mais vous avez un moyen sûr de la déterminer à bien des complaisances, de la mener même à la pêche: c'est de l'assurer fortement vous-même que, ne pouvant vous promettre de trouver sitôt une occasion sûre de la conduire où elle veut aller, vous faites armer un bâtiment de force, qui puisse la mettre à l'abri du danger des corsaires et des forbans, dont la côte, de temps en temps, est infestée. Ces paroles-là feront un grand effet sur elle, et ne vous coûteront pas plus à dire que tant d'autres auxquelles vous ne croyez pas.»

Lionel suit ponctuellement les avis de sa confidente. Primrose monte dans la calèche, et ses amusements se varient; elle se prête bien plus qu'elle ne se livre, ne montre ni humeur, ni impatience, ni crainte. Si Lionel saisit une occasion de lui parler, si le sujet en est indifférent, elle répond avec une liberté mesurée; si c'est un éloge, elle cherche modestement à s'en défendre. S'il échappe une étincelle de ce feu dont le prince se dit consumé, elle est éteinte par la réserve, la froideur et le silence. Une conduite aussi prudente, aussi réservée, de la part d'une étrangère, eût suffi pour donner d'elle une haute opinion à tout autre qu'un prince de Galles; tout tournait chez lui au profit de sa passion et de son entêtement. Il sortait de ces tête-à-tête plus furieux d'amour et toujours plus aveuglé.

«C'est, disait-il à Bazilette, un petit monstre d'orgueil, qui veut me voir ramper à ses pieds; c'est une pelote de neige parée de la ressemblance d'un ange, et environnée du brillant de l'arc-en-ciel; elle ne me glace pas: elle me candit. C'est un être sûr de ses avantages, habitué à rendre ce qui l'environne dupe de son calcul. Je triompherai de ses ruses. As-tu fait parler à Bannistock, le chef de ces bateleurs qui font des équilibres de chevaux et jouent des farces à Cardigam?

—Il vous est dévoué, dit Bazilette; mais vous ferez les frais de la décoration et des habillements.

—Je vais être un peu méchant, ma bonne; mais on m'y force. Je ne veux pas avoir été publiquement le jouet d'une aventurière, d'une jongleuse du haut-vol; car celle-ci ne saurait être princesse dans un autre sens. J'ai joué pour elle, et peut-être trop naturellement, je l'avoue, l'attentif, l'empressé, le magnifique, l'amoureux jusqu'à l'imbécillité. En attendant que je mette sur la scène de nouveaux personnages, le seul rôle à essayer est celui du désespoir; c'en est fait, je m'y livre, je vais tomber malade de langueur. Si l'on se montre insensible, tu me le pardonneras, ma bonne; je deviens, mais sur-le-champ, impitoyable.»

Ô perle des beautés de l'Armorique, aimable Primrose! vous ne soupçonniez pas les complots formés contre vous. Rassurée par la promesse d'un bâtiment armé pour vous conduire, vous vous étiez déjà précautionnée d'étoffes pour former le petit équipage nécessaire à votre travestissement. Quelle raison empêche d'y mettre les ciseaux? Ici je reconnais votre prudence.

Si l'offre d'un bâtiment était un jeu, si l'on pensait à vous retenir malgré vous, vous auriez de nouveau besoin d'une échelle. Ce que vous venez de faire mesurer pourrait, au besoin, vous en servir.

Déjà, par une suite de caractère, partout où vous avez été conduite, vous n'avez pas fait un pas sans observer. On vous croyait occupée des positions des bâtiments, des embellissements dont vous faisiez l'éloge, quand vous étudiez très sérieusement les moyens de parvenir à l'escalier dérobé. D'après vos aperçus, vous avez déjà formé trois plans de retraite. Je vous félicite de ne vous être point oubliée, car les piéges vous entourent de toutes parts, et le principal ressort reparaît sur la scène, un grand mouchoir à la main. C'est Bazilette larmoyante; elle se jette sur un siége. «Ah, mon pauvre prince!

—Que lui est-il arrivé? répond Primrose d'un véritable ton d'intérêt et de crainte.

—Partez, madame, partez, avant que nous ayons le malheur de le perdre. On vous imputerait sa mort, et vos charmes ne vous garantiraient pas des effets de la douleur de tout un peuple qui vous imputerait d'avoir assassiné un héros charmant, son idole.»

Primrose éprouve un trouble véritable. «Est-il en danger de la vie?—Il y est, madame: depuis quelques jours, la langueur le mine; il ne se plaignait pas: il est si bon, mais il vient de tomber en faiblesse; et, au moment où je vous parle, les secours de la médecine sont autour de lui. On en fait passer la triste nouvelle à Cardigam. Tout va être en rumeur.»

Sibille était au lit: elle se lève à la hâte, jette une robe sur elle, s'appuie sur le bras de Bazilette, et se fait conduire à l'appartement de Lionel.

La belle y était attendue. Des palettes d'un sang bien brûlé sont sur un guéridon: des fioles de remèdes, des élixirs de toute espèce couvrent une table. Lionel, tout décoloré, est étendu sur son lit: deux gens de l'art sont au chevet. Les courtisans, les yeux baissés et en silence, sont à l'entrée de la chambre, et les gens de service en sortent d'un air consterné.

Le cœur de la sensible étrangère ne tient point à ce spectacle: il éprouve une émotion dont ses yeux portent le témoignage. Comme elle s'approchait: «Ne le faites point trop parler, madame,» dit d'un ton bas et triste un des deux Esculapes. Cependant, elle, se penchant assez près de l'oreille, prend la main du prétendu mourant, la lui serre avec affection: «Prince, me reconnaissez-vous?

—Oui, répond Lionel d'une voix faible et entrecoupée; je vois mon idole adorée, ma chère et cruelle ennemie.—Moi, votre ennemie?—Si vous ne l'êtes pas, donnez-m'en la preuve par un faible trait de confiance. Que je puisse emporter au tombeau le nom de celle dont les rigueurs m'y font descendre!

—Ah, prince! de quelles rigueurs véritables avez-vous à vous plaindre? Que me demandez-vous? Respectez mon honneur et mes devoirs; et, d'ailleurs, commandez: vous ne pouvez trouver en moi que dévouement. Je ne balance point de l'avouer à la face du ciel et de la terre, un intérêt vertueux, mais bien tendre, m'attache à vous. Que Lionel vive! oui, je le répète, qu'il vive, et la sensible... (son nom fut près de lui échapper) ne se contentera pas de faire au ciel les vœux les plus ardents pour lui; mais elle rendra grâce chaque jour de ce bienfait, comme lui étant personnel, à celui qui tient dans ses mains nos destinées; et, lorsque la religion du serment cessera de lui imposer silence, non-seulement elle fera connaître les bienfaits dont elle a été comblée, les bontés, les grâces dont elle a été l'objet; mais elle se fera un honneur de rendre publiquement justice aux dons du ciel et de la nature, aux qualités héroïques qu'elle a remarquées, admirées, chéries dans son généreux protecteur, le prince de Galles.»

Cette tirade, débitée d'un ton de vérité et d'enthousiasme, fit quelque effet sur les acteurs de la scène tragique, représentée par Lionel. Tous baissaient les yeux, après s'être entre-observés. Lionel, toujours entier dans son sentiment, étouffe d'orgueil et de dépit; mais il sait voiler à l'extérieur la secrète passion qui le maîtrise.

«Vous ne voulez pas, madame, dit-il d'une voix faible, que le malheureux Lionel meure. Vos volontés sont des lois. Il s'abandonne à tous les soins propres à le rappeler à la vie: puisse la nature s'y prêter, et vous être aussi soumise que son cœur!»

Ces dernières paroles, articulées d'un ton faible, annonçaient le terme de la visite. L'inquiète Sibille retourne dans son appartement.

Le désordre de son âme paraît dans le mouvement de ses yeux, dans le caractère entier de sa physionomie. L'adroite intrigante attachée à ses pas va essayer de le mettre à profit.

Bientôt des larmes abondantes et feintes de cette dangereuse femme en feront couler des yeux de la sensible Primrose. «Ah! je me doutais bien, madame, lui dit la fausse affligée, que vous aviez un cœur. Non, non, vous ne laisserez pas mourir notre aimable maître: vous n'aurez pas cette barbarie.

—Et qu'y puis-je, Bazilette, si le vif et tendre intérêt que j'y prends ne l'engage pas à conserver ses jours?

—Mais rien n'est plus aisé, madame; c'est que vous ne marquez pas assez ce touchant intérêt. Quand il s'agit de sauver la vie, il faut y mettre un peu moins de réserve: en lui disant, Lionel, vivez; que ne lui passiez-vous au cou ces deux bras! qu'avez-vous à redouter dans l'état de faiblesse où il est? Vous avez manqué une belle occasion de nous le rendre à tous; mais cela pourra se réparer. Rien n'est encore désespéré, madame; et je suis sûre qu'il vivra si vous me permettez de lui aller dire que vous voulez vivre pour lui.

—Arrêtez, mademoiselle, c'est à moi à ménager mes expressions. Dites-lui qu'au besoin j'exposerais ma vie pour sauver la sienne, et c'est beaucoup; car je ne m'appartiens point et je mettrais quelqu'un de moitié dans mon sacrifice. Ne dissimulez point au prince Lionel qu'après des devoirs dont rien ne peut me faire perdre le souvenir, je me ferai un honneur, une gloire de le chérir plus qu'aucun homme qui soit sur la terre. J'y mets la condition d'être bientôt délivrée, par un dernier effet de sa bienfaisance, du malheur de nous tourmenter inutilement tous les deux en entretenant, par ma présence ici, une passion qui peut entraîner sa perte et la mienne.»

Bazilette a passé d'un appartement à l'autre; il y aurait dans son rapport de quoi désarmer l'inflexibilité même; tout échoue contre un orgueil excessif et piqué, contre l'entêtement poussé à l'excès.

«Dans ce que vous venez de me dire, ma bonne, je ne trouve que des paroles. On se refuse aux plus petits effets. J'ai appris, depuis longtemps, à me jouer de l'honneur et de la vertu, pris dans le sens où cette fine beauté les emploie. On ne perd point le droit d'aspirer à la possession de ces titres sublimes en cédant à Lionel, et c'est déjà un grand triomphe de lui avoir aussi longtemps résisté. Je suis bien indigné de tout ce jeu-ci. Ma Bazilette, à mesure que je descends, on s'élève jusqu'à moi: on finit par prétendre à l'empire. Je dois ordonner les apprêts d'un départ.... Que ce projet est bien éloigné de mes vues! Mais je dois paraître occupé de remplir celles de mon tyran. Je ne prends que huit jours de terme; tu peux le dire; nous préparons des événements dont la suite pourra faire prendre une autre tournure aux idées. En attendant, je m'ennuie comme un mort dans ce lit, entouré de tout cet attirail funèbre; mais je dois y attendre une autre visite de mon inhumaine, et ne veux ressusciter qu'à sa voix.»

Passons rapidement sur des situations prévues. Primrose vient voir le malade. Il se mettra même à table, sans faire usage des mets dont elle sera chargée. Il s'y montrera de plus en plus silencieux, circonspect, timide même, mais toujours attentif. Quelques jours se sont écoulés dans les langueurs de cette monotonie, lorsque le son bruyant d'un cornet, partant les cours du palais, vient varier la scène. Il est embouché par un nain, et annonce l'arrivée d'un chevalier étranger, précédé par son écuyer: c'est Clarence d'Angleterre, qui bientôt se présente lui-même.

Arrivé à Cardigam, il a appris la grave indisposition de Lionel, et vient lui en témoigner sa sensibilité.

Le prince de Galles, paraît surmonter le mal dont on le dit accablé pour faire les honneurs de son palais à un hôte de son importance; il le présente à Primrose, dont il crayonne en peu de mots la fâcheuse aventure. Le spirituel et poli Clarence paraît en avoir été prévenu par les bruits publics, et s'applaudit de pouvoir présenter ses hommages à une dame, moins connue encore par ses malheurs, que par sa beauté et ses vertus, célébrées dans tous le pays de Galles.

On se met à table. Primrose y est assise entre le nouveau venu et Lionel; et, pour suppléer, autant qu'elle le peut, à l'état de faiblesse de son bienfaiteur, elle s'ingénie pour animer la conversation, et fait en quelque sorte les honneurs de la table.

Clarence répond aux attentions en homme qui connaît le monde; et, soit qu'il parle des pays étrangers, ou de la cour d'Angleterre, tout lui fournit l'occasion de combler d'éloges la charmante étrangère qui fait l'ornement du palais de Saint-David; les beautés de l'Angleterre, celles de l'Europe sont mises en sacrifice.