»Mise au centre de tout comme un écho sonore,

a vibré au diapason de tous les sentiments généreux, et Pascal eût salué en vous un de ceux qui cherchent en gémissant.

»Je suis donc sûr que vous serez heureux et fier de me prêter le concours de votre immense tribune pour révéler à la France, la solution d'un des grands problèmes qui intéressent l'humanité: je veux parler de la suppression des tempêtes.

»Quelque temps après Renan, vous êtes né au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages, et vous avez pu constater la fâcheuse influence des tempêtes sur la mortalité des navigateurs. Vous savez combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, dans le morne horizon se sont évanouis, et vous n'hésiteriez pas à offrir une absinthe-grenadine au monsieur qui viendrait vous dire: «J'ai trouvé le moyen d'en faire une bien bonne à tous les océans, en les forçant à se tenir tranquilles.»

»Eh bien! mon cher Maître, vous pouvez sans crainte commander un cocktail pour le Captain Cap et une absinthe-grenadine pour moi: car j'ai trouvé le moyen de supprimer les tempêtes ou plutôt, comme on dit dans le grand monde, je suis tout simplement

»Celui qui met un frein à la fureur des flots.

»L'idée de ce frein, aussi pratique qu'imprévu, m'est venue l'autre jour en écoutant notre illustre ami le docteur Pelet discuter, avec son habituelle autorité, la question de l'apaisement des tempêtes par le filage de l'huile. Le savant praticien, qu'aucun Boucher n'attendait ce jour-là, expliquait à deux jeunes demi-vierges qu'il suffit de répandre quelques litres d'huile sur la mer, autour d'un bâtiment en détresse, pour voir les plus fortes lames se changer en petites vagues inoffensives qui enveloppent de caresses très douces les flancs du navire naguère désemparé...

»L'idée avait germé en moi, et j'en vins à me demander s'il ne serait pas possible, non seulement d'apaiser les tempêtes, mais de les prévenir en répandant dans tous les océans assez d'huile pour recouvrir la surface des flots de la très mince couche oléagineuse qui suffit à les rendre inoffensifs... Et, après trois jours de réflexions, je viens vous poser cette question, dont il me semble, comme dirait M. Brunetière, que la poser c'est la résoudre.

»Puisqu'il est reconnu et prouvé par l'expérience que les tempêtes, ces coliques de la mer, ne résistent pas à l'application du plus mince cataplasme à base d'huile, pourquoi ne pas les traiter par la méthode préventive, et assurer pour jamais le calme aux océans, grâce à une très simple application de la pisciculture... en les peuplant de sardines à l'huile???

»Je vous laisse, mon cher Maître, le soin de développer cette idée géniale, mais féconde, et, certain que vous serez touché pur le ton (mariné) de ma requête, je vous prie de me croire,

»Increvablement,

»Votre fidèle Maurice Curnonsky

Pourquoi, mon cher Curnonsky, développerais-je votre idée, puisque vous vous en êtes si magistralement chargé?

Et puis, l'heure est l'heure. Il est moins le quart et j'avais promis d'être rue Lauriston à la demie.

UN BIEN BRAVE HOMME

C'était un homme bon, mais bon dans toute l'énergie du terme.

Je dirais presque qu'il était bon comme la lune, si la mansuétude de ce pâle satellite ne se panachait d'une candeur—pour ne dire plus,—bien en passe de devenir légendaire.

Il était aussi bon que la lune, mais plus intelligent.

Chose étrange, les somptueuses catastrophes le remuaient moins profondément que les petites misères courantes.

Le rapide de Nice aurait rencontré l'express du Havre, au grand écrabouillement de tous ces messieurs et dames, que notre ami se fût moins ému qu'au spectacle champs-élyséens de chèvres traînant, en leur minuscule voiture, une potée de trop lourds gosses.

En ce dernier cas, et avec un air de rien, il poussait, de sa canne ou de son parapluie, le petit attelage, soulageant ainsi les maigres biques de quelques kilogrammètres.

À Yves Guédon, l'infatigable apôtre des voitures automobiles, qui lui disait:

—Vous devez être content! Avec la nouvelle locomotion, les canassons pourront se reposer!

—Oui, répondit-il, mais tout cet infortuné pétrole qu'il faudra brûler! Et tout ce malheureux coke!

Un individu qui chérit à ce point les chèvres des Champs-Elysées et la gazoline ne peut demeurer indifférent, vous le devinez sans peine, au sort des pêcheurs à la ligne.

Il n'osait plus passer sur les quais, tellement la contemplation de ces pauvres êtres l'affligeait au plus creux du cœur.

Au fond, il en voulait beaucoup aux poissons de ne pas mettre plus d'entrain à mordre à la ligne des pêcheurs parisiens.

Il aimait mieux les pêcheurs que les poissons, voilà tout.

Un beau jour, n'y pouvant tenir, il alla trouver le Captain Cap.

Captain, j'ai un gros service à vous demander?

—C'est déjà fait, répondit Cap avec sa bonne grâce coutumière.

—Prêtez-moi un scaphandre?

—Mousse, clama Cap de sa voix de commandement, apporte un scaphandre à monsieur.

(Le Captain Cap, qui fut longtemps président du conseil d'administration de la Société métropolitaine des scaphandriers du Cantal, détient encore un grand nombre de scaphandres, provenant sans doute de détournements.)

Et depuis ce moment, chaque matin, notre ami se rend aux Halles, acquiert une forte provision de poissons de toutes sortes, qu'il insère en un vaste bac, lesté de pierres.

Il revêt son scaphandre, et le voilà parti, passant sa journée à accrocher des carpes, des tanches, des brochets aux hameçons des pêcheurs étonnés et ravis.

Parfois, à l'idée du plaisir qu'il cause là-haut, des larmes de bonheur lui viennent aux yeux. Il s'essuie avec son mouchoir, sans réfléchir qu'on n'a pas besoin d'essuyer ses yeux quand on est au fond de l'eau.

L'autre jour, il connut le désappointement de ne trouver aux Halles aucune sorte de poisson ni d'eau douce, ni d'eau de mer.

Il en fut réduit à accrocher aux lignes de ses amis des sardines à l'huile et des harengs saurs, et détermina ainsi une pêche qui plongea tous les ichthyographes du quai de la Mégisserie dans une vive stupeur.

UNE SALE BLAGUE

Ce que je vais vous conter là, mes bons petits lecteurs chéris, n'est peut-être pas d'une cocasserie excessive.

Qu'importe, si c'est une bonne action, et c'en est une!

Vous permettrez bien à l'étincelant humoriste que je suis de se taire un jour pour donner la parole à l'honnête homme dont il a la prétention de me doubler.

Ma nature frivole, et parfois facétieuse, m'a conduit à commettre un désastre irréparable peut-être.

Fasse le ciel que l'immense publicité donnée à ce récit en amortisse les déplorables effets!

C'était hier.

J'avais pris, à la gare Saint-Lazare, un train qui devait me descendre à Maisons-Laffitte.

Notre compartiment s'emplit à vue d'œil. On allait partir, quand, à la dernière minute, monta une petite femme blonde assez fraîche et d'allure comiquement cavalière.

Son regard tournant, tel le feu du phare de la Hève, inspecta les personnes et finit par s'arrêter sur moi.

Elle me sourit d'un petit air aimable, comme une vieille connaissance qu'on est enchanté de rencontrer.

Moi, ma foi, je lui adressai mon plus gracieux sourire et la saluai poliment.

Mais j'avais beau chercher au plus creux de ma mémoire, je ne la reconnaissais pas du tout, mais, là, pas du tout.

Et puis, par-dessus les genoux d'un gros monsieur, elle me tendit sa potelée petite main:

—Comment ça va? s'informa-t-elle.

J'étais perplexe.

Ma mémoire me trahissait-elle, ou bien si c'était une bonne femme qui me prenait pour un autre?

À tout hasard, je lui repondis que j'allais pas trop mal.

—Et vous-même? ajoutai-je.

—Assez bien... Vous avez un peu maigri.

—Peines de cœur, beaucoup. Ma maîtresse, tout le temps, dans les bras d'un autre.

—Et le papa?

—Pas plus mal, merci.

—Et la maman?

—Pas plus mal, non plus, merci.

—Et vos petites nièces, ça doit être des grandes filles, maintenant?

Là, je fus fixé! c'est la bonne femme qui se trompait.

J'ai deux petits neveux, très gentils, André et Jacques; mais encore pas l'ombre d'une nièce.

Une fois avérée l'erreur de la dame, je fus tout à fait à mon aise et je répondis avec un incroyable sang-froid:

—Mes petites nièces vont très bien. L'amputation a très bien réussi.

—L'amputation!... Quelle amputation?

—Comment, vous ne savez pas? On a coupé la jambe gauche à l'aînée, et le bras droit à la petite.

—Oh! les pauvres mignonnes! Et comment cela est-il arrivé?

—À la suite d'un coup de grisou survenu dans leur pension, une pension bien mal surveillée, entre parenthèses.

À mon tour, et avec une habileté diabolique, je m'enquis de la santé des siens.

Toute sa famille y passa: une tante catarrheuse, un père paralytique, une belle-sœur poussive, etc.

—Et vous allez sans doute à Evreux? poursuivit-elle.

—Oh! non, madame; je n'ai jamais refichu les pieds à Evreux depuis mon affaire.

Le ton de réelle affliction sur lequel je prononçai mon affaire lui jeta un froid, mais un froid fortement mêlé de curiosité.

—Vous avez eu... une affaire?

—Comment, madame, vous ne savez pas?

—Mais non.

—Les journaux de Paris en ont pourtant assez parlé!

Une pause.

—Eh bien! madame, je puis vous le dire, à vous qui êtes une personne discrète... J'ai été condamné à six mois de prison pour détournement de mineure, proxénétisme, escroquerie, chantage, recel et gabegie.


—Maisons-Laffitte! cria l'employé de la gare.

Avant de débarquer, je tendis gracieusement ma main à la grosse dame et d'un petit air dégagé:

—Entre nous, n'est-ce pas?

Je n'avais pas mis le pied sur la terre ferme que j'étais désespéré de ma lugubre plaisanterie.

À l'heure qu'il est, tout Evreux sait qu'un de ses fils a failli à l'honneur.

Peut-être, des familles pleurent, des fiancées sanglotent, des pères se sont pendus dans leur grenier.

J'en adjure les directeurs des feuilles locales! Qu'ils fassent tirer (à mon compte) 10,000 (dix mille) numéros supplémentaires de leur journal relatant cette confession, et qu'ils les fassent répandre à profusion dans les grandes et petites artères d'Evreux.

Que le jeune Ebroïcien, si légèrement compromis, puisse rentrer, par la grande porte, dans l'estime de ses concitoyens.

Et alors, seulement, je pourrai dormir tranquille.

ARTISTES

Ce soir-là, je rentrai tard (ou tôt, si vous aimez mieux, car déjà pointait l'aurore).

Je m'apprêtais à exécuter la légère opération de serrurerie qui permet à chacun de pénétrer chez soi, quand, de l'escalier, me descendirent des voix:

—C'est très embêtant!... Il est à peine quatre heures: il nous faudra attendre deux heures avant qu'un serrurier ne soit ouvert.

—Pourquoi perds-tu la clef, aussi, espèce de serin?

Accablé sous le reproche, l'espèce de serin ne répondit point.

Les interlocuteurs descendaient et je les aperçus: deux jeunes gens sur la face desquels s'étendait un voile de lassitude inexprimable et dont les cheveux un peu longs figuraient une broussaille pas très bien tenue.

Je suis l'obligeance même:

—Messieurs, m'inclinai-je, je vois ce dont il s'agit. Voulez-vous me permettre de vous offrir l'hospitalité jusqu'à la venue du grand jour?

Consentirent les jeunes gens.

Je les introduisis dans mon petit salon rose et vert pomme, orgueil de mon logis, et m'enquis s'ils souhaitaient se désaltérer.

Ils voulaient bien.

Je débouchai une bouteille de cette excellente bière de Nuremberg que les barons de Tucher se font une allégresse de m'offrir, et nous causâmes.

Les jeunes hommes—je l'aurais gagé—se trouvaient être des artistes: un poète, un peintre.

Voici les termes du poète:

—Je suis du groupe néo-agoniaque, dont la séparation avec l'école râleuse fit tant de tapage l'hiver dernier.

—Mes souvenirs ne sont pas précis à cet égard, répondis-je courtoisement. Vous êtes nombreux, dans le groupe néo-agoniaque?

—Moi d'abord, puis un petit jeune homme de Bruges. Et encore le petit jeune homme de Bruges décrit maintenant une arabesque d'évolution qui le disside de moi, sensiblement.

—Alors, vous ne vous battrez pas dans votre groupe. Et, dites-moi—excusez ma crasse ignorance—quelles sont les doctrines du groupe néo-agoniaque dissident de l'école râleuse?

—Voici: il n'y a pas à se le dissimuler, notre pauvre dix-neuvième siècle tire à sa fin. Il râle, il agonise. Sa littérature doit donc consister en un râle, un rauque râle à peine perceptible.

—Alors, vos vers?

—Sont de rauques râles à peine perceptibles.

—C'est parfait! Vous publiez où?

—Nulle part! Ma littérature se cabre à être traduite typographiquement par le brutal blanc et noir. Je ne publierai ma poésie qu'au jour où existera une revue composée, au moyen de caractères éculés, sur du papier mauve clair, avec de l'encre héliotrope pâle.

—Diable! vous risquez d'attendre encore quelque temps!

—Toutes les heures viennent!

Une objection me vint que je ne sus point garder pour moi.

—Mais si la littérature d'une fin de siècle doit être gâteuse, agoniaque et râlante, alors, dans cinq ans, en 1901, vous devrez, dans les revues littéraires et les livres, pousser des vagissements inarticulés?

Pour toute réponse, le néo-agoniaque déboucha une deuxième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg.

Ce fut au tour du peintre:

—Moi, je fais de la peinture furtivo-momentiste.

—De la peinture?...

Furtivo-momentiste... j'évoque sur la toile la furtive impression du moment qui passe.

—Ça doit être intéressant, cette machine-là.

—Pas le moins du monde! Le moment qui passe passe si vite, qu'il est tout de suite tombé dans le gouffre du passé.

—Peignez l'avenir, alors.

—Pas plus intéressant! L'avenir est séparé du présent par rien du tout, puisque le mot que je vais dire est déjà dit.

—Comme l'a chanté ce vieux Boileau, notre maître à tous:

Le moment où je parle est déjà loin de nous.

Cet alexandrin de Boileau jeta comme un froid, duquel profita une troisième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg pour se faire déboucher par le furtivo-momentiste.

Cependant, la grande ville s'éveillait. On entendait s'ouvrir, claquant fort, la devanture des fruitiers, et déjà les actifs serruriers s'apprêtaient à leur tâche du jour.

Le néo-agoniaque en ramena bientôt un, et sur la gracieuse invitation de ces messieurs, je pénétrai dans leur domicile, non sans m'être loti de trois autres bouteilles de mon excellente bière de Nuremberg. (Il est des matins où l'homme le plus sobre assécherait des citernes.)

Dans le logis de ces messieurs, le confortable était remplacé par une poussière copieuse et probablement invétérée.

Des hardes, d'un ton plutôt pisseux, gisaient sur les meubles les moins faits pour les recueillir.

Sur une table, traînait tout ce qu'il faut pour ne pas écrire.

Dans un autre coin, se trouvait assemblé l'attirail nécessaire pour ne pas peindre; de vieilles toiles informément ébauchées, des palettes dont la sécheresse semblait dater de la Renaissance, des brosses qu'on aurait juré sorties de chez Dusser, des tubes d'où s'étaient évadés, sans espoir de retour, les riches cobalts et les lumineux cadmiums...

—C'est là votre atelier? fis-je au peintre.

—Mon atelier? Quel atelier?

—Eh bien, là où vous travaillez, parbleu!

—Là où je travaille, moi? Mais est-ce que je travaille, moi? Est-ce qu'un sincère furtivo-momentiste peut travailler?... Dans le temps, oui, j'ai travaillé... Le matin, je me mettais à peindre une bonne femme... j'allais déjeuner... je revenais... Eh bien, ça n'y était plus... En une heure, devenu vieux jeu, ridicule, périmé! Alors, j'ai renoncé à peindre.

Et pour marquer son inexprimable lassitude, le furtivo-momentiste déboucha la cinquième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg. (J'ai oublié de faire mention de la quatrième: je serai reconnaissant au lecteur de me pardonner ce petit oubli.)

Sur la cheminée de ces messieurs s'étalait la photographie d'un jeune homme chevelu portant cette dédicace: «À Loys Job' Har.»

—Loys Job' Har, c'est moi, fit le poète.

—Tous mes compliments! C'est un fort joli nom. Vous êtes d'origine chaldéenne, sans doute?

—Pas du tout... La vérité m'oblige à vous avouer que mon vrai nom est Louis Jobard. J'ai cru pouvoir prendre sur moi de l'esthétiser légèrement.

—Vos aïeux ont dû tressaillir en leur sépulcre.

—Qu'ils tressaillent à leur aise! Quand ils auront bien tressailli, ils ne tressailleront plus.

À mon tour, je me nommai.

Une très visible moue vint aux lèvres de Job' Har.

—Votre nom ne m'est point ignoré; mais je n'ai rien lu de vous... Cependant, dans les crémeries où nous passions, j'ai parfois entendu des gens de basse culture intellectuelle qui s'éjouissaient de vos facéties.

Je n'eus l'air de rien, mais je me sentis abominablement vexé.

Et sur les six bouteilles de mon excellente bière de Nuremberg, j'en regrettai quatre, sincèrement.

SIMPLE CROQUIS D'APRÈS NATURE

Je viens du Havre par le train qui arrive à 11 h. 5.

J'ai donné, par dépêche, un rendez-vous à un de mes amis au café Terminus. Nous devons déjeuner ensemble et je l'attends.

Il n'arrive pas vite. Peut-être s'imagine-t-il, cet idiot, que je n'ai d'autre mission en la vie que l'attendre.

—Garçon, de quoi écrire! commandé-je pour tuer le temps.

Je vais écrire.

Je vais écrire quoi? N'importe quoi?

Ça n'a aucune importance que j'écrive une chose ou une autre, puisque c'est uniquement pour tuer le temps.

(Comme si, pauvre niais que je suis, ce n'était pas le temps qui nous tuait.)

Alors, je vais écrire ce qui vient de se passer à la table voisine de celle que j'occupe.

Trois personnes, débarquant sans doute d'un train de banlieue quelconque, sont entrées: une dame, un monsieur, une petite fille.

La dame: une trentaine d'années, plutôt jolie, mais l'air un peu grue et surtout très dinde.

Le monsieur: dans les mêmes âges, très chic, une physionomie à n'avoir pas inventé la mélinite, mais d'aspect très brave homme.

La gosse: en grand deuil, tout un petit poème. Pas plus de cinq ou six ans. On ne sait pas si elle est jolie. Elle semble être déjà une petite femme qui connaît la vie et qui en a vu bien d'autres. Sa bouche se pince en un arc morose et las. Dans ses grands yeux secs très intelligents passent des lueurs de révolte. Une pauvre petite sûrement pas heureuse!

Le monsieur et la dame ont demandé chacun un porto.

—Et moi? dit la gosse. Alors, je vais sucer mon pouce?

—Tu veux boire? dit la maman.

—Tiens, c'te blague! Pourquoi que je boirais pas? Tu bois bien, toi.

Le monsieur intervient.

—Que désirez-vous boire, ma petite fille?

—Moi, je veux boire un verre de gronfignan.

—Un verre de?...

—Du gronfignan... Tu sais bien, maman, du gronfignan comme il y a chez grand'mère.

—Ah! du frontignan!

—Oui, du gronfignan, avec deux biscuits.

—Des biscuits, petite gourmande?

—Mais oui, pardi, des biscuits! Je suis pas gourmande parce que je demande des biscuits. J'ai faim, v'là tout! Avec ça, des fois, que t'as pas faim, toi! Et tout le monde aussi, des fois, a faim. D'abord, chaque fois que je vais en chemin de fer, moi, j'ai faim.

Le gronfignan et les biscuits sont apportés.

—Fais donc attention, Blanche, tu manges comme un petit cochon!

—Comment, je mange comme un petit cochon!

—Bien sûr, tu mets du vin sur ta robe.

—Alors, les petits cochons, ça met du vin sur sa robe?

Et les yeux de la petite semblent hausser les épaules.

La mère s'impatiente visiblement.

—Et puis, quand tu auras fini d'essuyer la table avec tes manches.

—Avec quoi donc que tu veux que je l'essuie, la table? Avec mon chapeau à plumes qu'est dans ton armoire?

—Oh! cette petite fille est d'un mal élevé! Si tu continues, je te mettrai dans une maison de correction!

—Pas dans celle où qu'on t'a mise, toi, hein! Parce que ça ne t'a pas beaucoup profité, c'te correction-là, à toi.

Le monsieur ne peut s'empêcher de beaucoup rire.

—Ne riez pas, je vous prie, mon cher, dit la dame vexée... Ah! ces enfants! Plus on est gentil avec eux, plus ils sont ingrats.

La petite fille devient dure.

—Gentils avec eux, tu dis?... T'as la prétention d'être gentille avec moi, toi? Alors, pourquoi tu m'as laissée à la pension pendant Noël et pendant le jour de l'An?

—Parce que j'avais autre chose à faire.

—Autre chose à faire? Je sais bien, moi, ce que t'avais à faire... T'avais à faire de boulotter des dindes truffées avec des types!

—Avec des... quoi?

Car toute l'indignation de la mère est déclanchée par le mot: types.

—Avec des quoi?

Et la petite regarde sa mère bien dans les yeux et répète:

—Avec des types, je dis!

V'lan! Une gifle!

L'enfant n'a pas bronché, seulement sa petite bouche s'est pincée plus fort, et ses grands yeux sont devenus troubles de mauvaises pensées et de haine.

Le pauvre monsieur n'ose pas intervenir, mais il est très évidemment peiné de cette scène.

Après un silence:

—Tout de même, dit la petite, en jetant à sa mère un regard de défi, tu ne faisais pas tant la maline avec moi, du temps de mon autre papa, de mon vrai!

Le monsieur se lève et, s'excusant brièvement, sort.

Bientôt il revient avec une grande boîte, probablement acquise au bazar de la rue d'Amsterdam.

—Tenez, ma petite fille, voilà pour vous!

—Pour moi!

—Mais, oui, pour vous! Regardez, c'est une cuisine avec tout ce qu'il faut.

La petite ouvre la boîte et se pétrifie d'admiration.

Et puis, tout d'un coup, sa figure de révolte se détend. De grosses larmes emplissent ses yeux.

À ce moment, elle devient follement jolie.

Elle tombe dans les bras du monsieur, l'embrasse et sanglote, rageant de ne pas trouver des mots assez câlins pour lui dire toute sa reconnaissance:

—Merci, monsieur! Merci, mon cher bon monsieur! Merci, mon cher bon petit monsieur chéri!

Et, Dieu me pardonne, le cher bon petit monsieur chéri a aussi des larmes dans les yeux.

Mais la mère, trouvant cette histoire extraordinairement ridicule, frappe la table avec la pomme d'or de son parapluie pour que le garçon vienne, qu'on paye et qu'on file.

C'est égal, il y a des femmes qui sont rudement chameau!

MALDONNE

—Quant à moi, ajoutai-je, il y a bien longtemps, bien longtemps que je n'ai passé le premier de l'An à Paris.

—Vous regrettez de vous y trouver, cette année?

Un regard—mais quel regard!—fut ma réponse.

—Où étiez-vous l'année dernière?

—À Cannes.

—Et l'autre année dernière!

—L'autre année dernière!... j'étais à Anvers.

—À Anvers!... Que faisiez-vous donc à Anvers?

—Ah! voilà! je ne saurais pas vous narrer cette histoire à la fois comique follement et sinistrement ridicule... D'ailleurs, à proprement parler, ce n'est pas à Anvers que j'ai passé le premier de l'An, mais à Bruxelles. Seulement, j'étais parti de Paris à destination d'Anvers; je vous raconterai ça un de ces jours.

Ne faisons point poser davantage ma sympathique interlocutrice et disons-lui tout de suite ma pénible mésaventure.

C'était le 30 décembre 1892.

Il pouvait être dix heures.

Je procédais aux premiers détails de ma toilette, quand un coup de sonnette déchira l'air de mon vestibule.

Ma femme de chambre était profondément endormie.

Mon groom, complètement ivre, ronflait dans les bras de la cuisinière, très prise de boisson elle-même.

Quant à mon cocher et mon valet de pied, j'avais perdu l'habitude de leur commander quoi que ce fût, tant ils recevaient grossièrement la plus pâle de mes suppliques.

Je me décidai donc à ouvrir ma porte de mes propres mains.

Le sonneur était un monsieur dont le rôle épisodique en cette histoire est trop mince pour que je m'étale longuement sur la description de son aspect physique et de sa valeur morale.

Du reste, je l'ai si peu aperçu, que si j'écrivais seulement quatre mots sur lui, ce seraient autant de mensonges.

—Monsieur Alphonse A...? fit-il.

—C'est moi, monsieur.

—Eh bien! voilà, je suis chargé par Madame Charlotte de vous remettre une lettre...

—Madame Charlotte? m'inquiétai-je.

—Oui, monsieur, Madame Charlotte, une ancienne petite amie à vous, de laquelle ma femme et moi sommes les voisins. Cette dame, ignorant votre adresse actuelle, m'a prié de vous retrouver coûte que coûte et de vous remettre cette missive.

Je pris la lettre, remerciai le monsieur et fermai ma porte.

Charlotte! Était-ce possible que Charlotte pensât encore à moi! Oh! cette Charlotte, comme je l'avais aimée! Et—ne faisons pas notre malin—comme je l'aimais encore!

(Pas un de mot vrai dans cette passion, uniquement mise là pour dramatiser le récit.)

Charlotte! Ce ne fut pas sans un gros battement de cœur que je reconnus son écriture, une anglaise terriblement cursive, virile, presque illisible, mais si distinguée!

«Mon chéri, disait-elle, mon toujours chéri, mon jamais oublié, je m'embête tellement dans ce sale cochon de pays que la plus mince diversion, fût-ce une visite de toi, me ferait plaisir. Viens donc enterrer cette niaise année 93 avec moi. Nous boirons à la santé de nos souvenirs; j'ai comme un pressentiment qu'on ne s'embêtera pas.

»Celle qui n'arrêtera jamais d'être Ta

»Charlotte.
»158, rue de Pontoise, Anvers.»

—Anvers! me récriai-je. Qu'est-ce qu'elle peut bien fiche à Anvers, cette pauvre Charlotte? À la suite de quelles ténébreuses aventures s'est-elle exilée dans les Flandres?

Oui, mais faut-il qu'elle m'adore tout de même, pour n'hésiter point à me faire exécuter cette longue route, dans sa joie de me revoir!

Le lendemain, à midi quarante, je m'installais dans un excellent boulotting-car du train de Bruxelles.

À sept heures trente-neuf, je débarquais à Anvers, salué par l'unanime rugissement des fauves du Zoologique, sans doute avisés de ma venue par l'indiscrétion d'un garçon.

—Cocher, 158, rue de Pontoise!

Après un court silence, le cocher me pria de réitérer mon ordre:

—158, rue de Pontoise.

Une mimique expressive m'avertit de l'ignorance où croupissait l'automédon anversois relativement à la rue de Pontoise. Et même il ajouta:

—Ça existe pas!

Ses collègues, consultés, branlèrent le chef d'un air qui ne me laissa aucun doute.

Un garde-ville (c'est leur façon de baptiser là-bas les gens de police), m'assura que la rue de Pontoise n'existait pas à Anvers, ou que, si elle existait, elle n'avait jamais porté ce nom-là, et alors, c'est comme si, pour moi, elle n'existait pas, savez-vous!

Moi, je m'entêtais! Pourquoi la rue de Pontoise n'existerait-elle pas à Anvers? Nous avons bien, à Paris, la place d'Anvers et la rue de Bruxelles.

Il fallut bientôt me rendre à la cruelle réalité, et je réintégrai le train de Bruxelles, métropole où je comptais, à ce moment, plus d'amis qu'à Anvers. (Mes relations anversoises se sont, depuis lors, singulièrement accrues.)

Pas plutôt débarqué à Bruxelles, voilà que je tombe sur les frères Lynen, les braves et charmants qui m'emmènent chez l'un d'eux, où nous dînâmes et soupâmes en tant bonne et cordiale compagnie, jusqu'au petit jour. Cette nuit demeure un de mes bons souvenirs.

Oui, mais Charlotte!

Charlotte, je la revis quelques mois plus tard, au vernissage du Champ-de-Mars.

Une Charlotte méprisante, hautaine, mauvaise et pas contente.

—Vous auriez pu m'écrire, au moins, mon cher.

—Mais pourquoi écrire, puisque je suis venu?

—Vous êtes venu, vous?

—Bien sûr, je suis venu, et personne ne connaissait la rue de Pontoise.

—Personne ne connaissait la rue de Pontoise?

—Personne! J'ai demandé à tous les cochers d'Anvers...

—À tous les cochers... d'où?

—À tous les cochers d'Anvers.

Je n'avais pas fini de prononcer ces mots, que j'éprouvai une réelle frayeur.

Charlotte s'appuya contre une statue de Meunier et devint la proie d'un spasme.

Et ce ne fut que bien longtemps par la suite qu'elle put articuler:

—Alors, espèce de grand serin, tu es allé à Anvers, en Belgique?

—Dame!

—Et moi qui t'attendais à Auvers, à Auvers-sur-Oise, à une heure de Paris!

Elle ajouta, narquoise:

—Tu as eu tort de ne pas venir, tu sais!... Tu ne te serais pas embêté une minute!

Si jamais je remplace mon vieux camarade Leygues à l'Instruction publique, j'insisterai pour que, dans les maisons d'éducation de jeunes filles, on leur apprenne à faire dès u qui ne ressemblent pas à des n.

CONTRE NATURE

OU
LA MÉSAVENTURE DU DOCTEUR P...

—Bonjour, vieux!

—Bonjour, docteur!

Et comme nous étions pressés, nous ne nous arrêtâmes point même au plus furtif shake-hand et nous poursuivîmes notre route, le docteur vers la Bastille, moi dans la direction de la Madeleine.

Le monsieur avec qui j'étais avait manifesté un réel dégoût à l'aspect du docteur et je sentais qu'il mijotait en lui une terrible révélation.

—Vous connaissez cet individu? fit-il au bout d'une minute de silence, longue comme un siècle ou deux.

—Qui ça? Le docteur P...? je crois bien, que je le connais!

—Eh bien! mon cher ami, je ne vous en fais pas mon compliment!

—Pourquoi donc?

—Parce que cet individu est un rude salaud!

—Ah bah!

—Un rude salaud et, j'ajouterai, un cynique comme on n'en rencontre pas souvent!

Certes, le docteur P... n'est pas parfait. Il se bat pour la vie un peu avec les armes qui lui tombent sous la main (tout le monde n'hérite pas d'un arsenal tout fait), mais entre ça et être un rude salaud et un dégoûtant cynique, il s'interpose quelques nuances.

D'abord, il est à peu près docteur comme vous et moi. Il n'a même avec la plus élémentaire thérapeutique que des rapports extrêmement lointains.

On l'appelle docteur, comme on en appelle d'autres commandant, parce que certaines allures imposent certains titres, sans qu'on puisse jamais préciser pourquoi.

L'amusant de la situation, c'est que P... s'imagine parfois être un véritable morticole, et qu'il n'est pas rare de le surprendre gravement occupé à donner au pauvre monde des consultations gratuites, mais ne reposant sur aucun travail scientifique réellement sérieux.

Le docteur P... (conservons-lui ce titre qui ne fait de tort à personne) supplée à l'absence de quelques grandes vertus par mille petites qualités qui les remplacent très suffisamment, ma foi.

Un des grands reproches que je formulerais à son égard, si je m'en reconnaissais le droit, c'est de se livrer au culte d'une foule de jeunes femmes successives, rapidement successives.


J'en étais là de mes réflexions sur le docteur P..., quand le monsieur qui l'avait traité de rude salaud crut devoir insister:

—Oh! oui, un rude salaud! Savez-vous ce qu'il a fait, l'autre soir, en pleine brasserie, devant une trentaine de personnes?

—Oh! mon Dieu! vous me faites peur!

—Cet individu s'est levé, a serré la main de ses amis, s'excusant de les quitter si tôt, mais il avait, disait-il, rendez-vous chez lui avec un jeune garçon boucher...

—Quelle blague!

—Pas du tout, mon cher, c'est très sérieux. Il donnait même des détails: un jeune garçon boucher qui n'était pas dans une musette! Et en disant ces mots, le docteur faisait le geste d'envoyer des baisers imaginaires, comme pour exprimer un idéal échappant à toute description. Voilà ce que c'est que votre docteur P...

Ai-je besoin de disculper mon vieux docteur?

Cette accusation reposait sur les bases d'argile du simple malentendu,

D'un simple coup d'éventail, je renversai le fragile édifice.

Le docteur P..., qui fréquente beaucoup les artistes, a pris l'habitude de désigner les dames en général et particulièrement ses maîtresses en les affublant du nom du peintre qui les aurait représentées le plus volontiers.

Sa bonne amie a-t-elle une mine candide avec de grands yeux bleus, c'est un petit Greuze.

Sa bonne amie a-t-elle, etc., etc., c'est autre chose.

(Cette nomenclature m'entraînerait un peu loin.)

Bref, chaque jour, on entend le docteur P...:

—J'ai fait connaissance, hier, d'un petit Fragonard épatant!

Ou bien:

—Je vais dîner ce soir avec un petit Forain tout ce qu'il y a de plus rigolo!

Ou bien:

—Vous ne m'avez pas vu ces jours-ci, parce que je suis en train de filer le parfait amour avec un petit Boticelli de derrière les fagots!

À nous qui le connaissons, ces déclarations ne nous étonnent plus.

Mais du monsieur qui entendit, un soir, en pleine brasserie, cette phrase cynique:

—Excusez-moi de vous lâcher si tôt, mais j'ai rendez-vous chez moi avec un petit Boucher qui n'est pas dans une musette!

La stupeur est parfaitement légitime.

Et le monde est si rosse, à Paris, et si prêt à propager les plus invraisemblables calomnies, que le docteur P..., à l'heure qu'il est, passe, aux yeux de bien des gens, pour un sale monsieur auquel on ne donne pas la main, et qui n'y couperait pas, en Angleterre.

UNE DRÔLE DE LETTRE

Cannes. Décembre 1893.

Un jeune garçon de mes amis, M. Gabriel de Lautrec, m'envoie une lettre de conception tourmentée et de forme—dirai-je?—incohérente.

L'idée m'est venue, un instant, de ne la publier point. Mais, au seul horizon de la remplacer par une vague littérature de mon cru, le sang ne m'a fait qu'un tour, un seul, et encore!

Il fait du soleil sur la promenade de la Croisette, comme s'il en pleuvait. La tournée Saint-Omer est dans nos murs, dans le but évident de jouer ce soir le Sous-préfet de Château-Gandillot, par notre sympathique camarade, le jeune et déjà célèbre auteur dramatique Ernest Buzard. Je ne voudrais pas manquer la petite pièce qui sert de lever de rideau. Alors, quoi? je n'ai qu'à me dépêcher.

La seule ressource me demeure donc d'insérer dans nos colonnes la missive de ce Gabriel de Lautrec, qui ne sera jamais, décidément, sérieux:

«Mon cher Allais,

»Je couvre mes yeux de ma main, un instant; je rejette en arrière, d'un mouvement convulsif, mes cheveux où mes doigts amaigris mettent un désordre voulu; je ranime la flamme jaune des bougies dans les chandeliers d'ébène, en cuir de Russie, qui sont le plus bel ornement de mon intérieur; j'envoie un sourire voluptueux et morne à l'image de la seule aimée, et, après avoir disposé sur mes genoux, symétriquement, les plis du suaire à larmes d'argent qui me sert de robe de chambre, je vous écris—c'est à cette circonstance bien personnelle que la lettre qui va suivre emprunte son intérêt (avec l'intention formelle de ne jamais le lui rembourser).

»Si j'ai tardé à vous répondre, c'est que j'ai fait ces jours derniers un petit voyage,—en chemin de fer.

»En chemin de fer! direz-vous—mon cher ami! Oh oui! je suis bien revenu de mes idées arriérées. Les chemins de fer ont leur avantage; il faut faire quelques concessions à son siècle. La vie est faite de concessions—à perpétuité.

»Lorsque votre lettre m'est parvenue, je relisais les épreuves de mon volume sur l'Adaptation des Caves glacières à la conservation des hypothèques pendant les chaleurs de l'été; j'ai suspendu aussitôt tout travail, ai-je besoin de le dire? et tout en regrettant de la recevoir si tard, je l'ai lue attentivement.

»Votre idée de la montre-revolver est très séduisante, à première vue. Elle est, en outre, pratique, ce qui ne gâte rien. Le mécanisme, tel que vous me le décrivez, avec trois dessins à l'appui (les dessins, entre parenthèses, sont assez mal faits), cette double détente de la montre et du revolver, ingénieusement reliée par l'ancre d'échappement, tout cela est merveilleusement trouvé.

»Tout le jour, vous portez votre montre dans la poche de votre gilet. Vous la regardez, vous savez l'heure, c'est très commode.

»Le soir venu, quelqu'un vous attaque, sous le prétexte fallacieux de demander l'heure, précisément. Vous exhibez votre montre, vous tirez dix ou douze coups, et voilà des enfants orphelins (ou du moins dangereusement blessé, le père).

»Et cependant, à voir l'objet, c'est une simple montre, comme vous et moi.

»C'est merveilleux, voilà tout.

»Je sais bien qu'il y a un inconvénient.

»Toutes les fois que l'on tire un coup de revolver, la montre s'arrête.

»Je trouve cela très naturel.

»Il serait difficile qu'il en fût autrement.

»Vous avouez, d'ailleurs, cet inconvénient au lieu d'en chercher le remède, et combien vous avez raison!

»Car un inconvénient auquel on remédie n'en est plus un.

»Est-il nécessaire, d'ailleurs, d'y remédier?

»Pour ma part, je vois là, tout au contraire, un grand avantage.

»Je pense que si l'on pouvait faire adopter votre modèle de montre-revolver par les assassins, au moyen d'une remise de la force de plusieurs chevaux, ce serait d'une sérieuse utilité pour les constatations judiciaires.

»On serait immédiatement fixé, rien qu'en regardant l'instrument du crime, sur l'heure précise de la mort.

»L'expression usuelle: l'Heure de la Mort cesserait dès lors d'être une vaine métaphore, pour devenir une palpable réalité.

»Or, je vous le demande: toutes les fois qu'on a l'occasion de réaliser une métaphore, doit-on hésiter un seul instant?

»... Au moment de terminer ma lettre, un remords vient me visiter. Je lui offre un siège et des cigares, courtoisement.

»Ce que je vous ai dit, en commençant, au sujet des chemins de fer, vous a peut-être fait croire que j'étais un partisan résolu de ce nouveau moyen de transport: il n'en est rien.

»Les désagréments qu'il présente sont nombreux.

»Pourquoi, par exemple, placer les gares, toujours, et exactement, sur la ligne du chemin de fer?

»Le train s'arrête, vous descendez; il y a cent contre un à parier que vous trouverez une gare devant vous.

»Et le pittoresque, et l'imprévu, qu'en fait-on?

»Au point de vue du décor, ne vaudrait il pas mieux disséminer les gares, loin du railway, dans la campagne, au hasard du paysage? On les apercevrait de loin en passant, sur une montagne, à l'extrémité d'une vallée—le décor y gagnerait, et le voyage offrirait bien plus d'agrément.

»Sur ce, mon cher Allais, je vous quitte. Je vais allumer ma pipe à la pompe, comme disait l'autre, et la fumer à votre santé.

»Gabriel de Lautrec.»

Notez bien que je n'ai jamais parlé à Gabriel de la moindre idée de montre-revolver.

Ou bien, alors, étais-je gris, telle la feue Pologne, à moins que ce fût lui qui eût bu plus que de raison?

Mais, cette jolie conception de semer les gares par le travers des horizons!

Vous croyez bonnement que les grandes Compagnies s'y arrêteront une minute!

Alors, je le vois bien, vous êtes comme les autres: vous ne connaissez pas les grandes Compagnies.

FRAGMENT D'ENTRETIEN
ENTRE MON JEUNE AMI PIERRE ET MOI
SUR LA PLAGE DE CABOURG

—Alors, comme ça, te v'là revenu?

—Mais oui.

—T'as bien rigolé en route? Les peaux-rouges t'ont pas scalpé? Fais voir.

—Contemple. (Je me découvre.)

—Non, t'as encore tes douilles. À Washington, as-tu rencontré le petit O'Kelly?

—D'abord, je ne suis pas allé à Washington, et puis, je ne connais pas le petit O'Kelly.

—C'est un gosse américain que j'ai joué avec, cet hiver, à Cannes.

—Et toi, mon vieux Pierre, que fais-tu de bon? Travailles-tu un peu?

—Travailler pendant les vacances! Eh ben, mon vieux, t'as pas la trouille! surtout c't' année qu'il va me mettre au lycée.

—Qui ça, il?

—Papa, donc.

—Tu me sembles bien irrévérencieux pour l'auteur présumé de ton existence.

—Tu trouves? Pourquoi donc que je serais révérencieux avec un bonhomme à qui que j'ai jamais rien fait et qui me boucle dans un bahut comme si j'étais une sale fripouille? Aussi, pour les devoirs de vacances qu'il m'a donnés à faire, il peut s'taper.

—Mais quand il s'apercevra que tu n'as rien fait...

—Il s'apercevra de rien. Maman et moi, nous lui montons le coup. Tous les samedis, il s'amène:—Pierre est convenable? qu'il fait.—Mais oui, que maman répond.—Il fait bien ses devoirs!—Mais oui.—Il sait bien ses leçons!—Mais oui, mon ami.

—Elle a du toupet, ta maman!

—Ça, tu peux le dire! Un vrai culot! On le dirait pas, hein, avec son petit air! Quand elle fiche des blagues comme ça à papa, j'ai envie de l'embrasser comme du pain... On dit que c'est vilain, le mensonge; mais y a des fois où que c'est p'us chouette que la vérité, pas?

—Je suis tout à fait de ton avis, et Ibsen aussi, dans le Canard sauvage.

—Ça doit être rigolo, c'te pièce-là. Est-ce que le canard dit des blagues ou la vérité?

—Ce serait trop long à t'expliquer... Et, alors, tu t'amuses bien?

—J'arrête pas; et puis, tu sais, je fais de la bicyclette, maintenant.

—Tous mes compliments.

—Oui, même hier, j'ai fichu par terre un curé sur le sable: j'avais pourtant bien corné, mais il n'avait pas entendu.

—Qu'a-t-il dit, le digne ecclésiastique?

—Le digne ecclésiastique? Il n'a rien dit. Tout de suite, je suis descendu et j'y ai aidé à secouer le sable qu'y avait sur sa soutane. Je pouvais pas m'empêcher de rigoler, surtout quand il m'a demandé quelle machine que j'avais: «C'est une Clément, m'sieu le curé», que j'ai dit. Alors, il m'a répondu: «Votre Clément me fut inclémente.» Au fond, c'était idiot, mais comme je l'avais fichu par terre, j'ai fait mine de trouver son mot très rigolo.

—Et, en dehors du renversement des prêtres, à quel sport t'adonnes-tu?

—Un peu de tout, tu sais. Sur une plage, on trouve toujours à s'occuper. Mais où j'ai été vraiment épaté, c'est ce matin.

—Conte-moi ta stupeur.

—Y a, depuis quelques jours, ici, une petite fille qui est tout ce qu'on peut rêver de plus époilant. Jolie, mon vieux! Avec des grands yeux clairs, et puis une toute petite bouche, et puis une peau, mon vieux! une peau d'un blanc épatant. Et puis des cheveux pas tout à fait rouges, mais presque, et fins, fins, fins. Quand le soleil tape là-dessus, elle a l'air d'avoir une perruque en or. Et puis, avec ça, habillée comme les mômes angliches dans les albums de Kate Greenaway. Je la trouve si jolie, que j'ai toujours envie de l'apporter à maman pour qu'elle la mette sur son étagère.

—Et alors?

—Alors, ce matin, elle était sur la plage très occupée à creuser un grand trou dans le sable. Tout d'un coup, v'là qu'elle s'aperçoit que je m'étais arrêté pour la regarder. V'là ses yeux bleus qui deviennent noirs de colère, sa peau blanche qui devient toute rouge, et puis elle s'écrie avec sa drôle de petite voix: Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça, espèce de sale cocu!

—Eh bien! elle est dégourdie, ta petite Greenaway! Que lui as-tu répondu?

—Ma foi, mon vieux, j'ai été tellement baba, que j'ai trouvé rien à lui répondre. Les bras m'en tombaient du corps.

—Penses-tu qu'elle comprenait toute la gravité de ses propos?

—Ah ouatt! Elle est trop môme pour ça.

—Et toi?

—Moi, si je sais ce que c'est que d'être cocu? Ah ben! ce serait malheureux, à mon âge, si je savais pas ça. Un cocu, c'est un type qu'est marié et que sa femme lui fait des blagues avec d'autres types.

—Précisément.

—C'est égal, je me suis dit: «Ma p'tite rouquine, c'est jamais moi qui t'épouserai quand tu seras en âge.» Parce que, vois-tu, mon vieux, quand on parle de ça si jeune, il est probable qu'on le fera pour de vrai, plus tard.

—Tu es philosophe, Pierre.

—Faut bien, dans la vie.

THÉRAPEUTIQUE DÉCORATIVE
ET PEINTURE SANITAIRE

J'ai raconté, dans le temps,—le souvenir n'en est-il pas encore tout frissonnant au cœur de tous?—l'histoire de mon ami, ce peintre qui ne voulait pas boire du vin rouge en mangeant des œufs brouillés, parce que ça lui faisait un sale ton dans l'estomac.

Le même, mettant à la poste une grosse lettre suffisamment et polychromiquement affranchie, ajoutait un superflu timbre de quinze centimes pour faire un rappel de bleu.

Le brave garçon!

Je l'ai revu l'autre jour, j'ai dîné avec lui en compagnie d'une jolie petite bonne amie qu'il détient depuis quelques jours, une drôle de mignonne et menue femmelette qui l'adore.

J'ai pu constater qu'il est toujours dévoré par la folie du ton.

Et j'ai appris une histoire qui m'a amusé, telle une baleine.

Sa petite bonne amie, à la suite d'un chaud et froid, contracta naguère un fort rhume.

(Pourquoi le chaud et froid est-il si pernicieux, alors que le froid et chaud ne cause même pas à l'organisme des dégâts insignifiants? Loufoquerie de la nature!)

—Ça ne sera rien que ça, dit le Dr Pelet (leur médecin). Badigeonnez-vous avec de la teinture d'iode. Tenez-vous bien au chaud. Prenez quelques pastilles X... (case à louer), et puis voilà!

Ce soir-là, mon ami et sa jeune compagne rentrèrent de bonne heure (minuit et demi), non sans avoir fait l'emplette d'une bouteille de teinture d'iode.

—Avec un pinceau? demanda le pharmacien.

À la seule pensée d'acheter un pinceau chez un pharmacien, le peintre et son amie moururent de rire.

La délicieuse enfant se mit au lit et—pâle martyre—offrit sa jeune gorge aux affres du badigeonnage.

—Ah çà, c'est épatant! s'écria l'artiste.

—Quoi donc! s'informa la victime.

—Tu n'as pas idée ce que ça fait joli, cet iode brun sur ta peau rose! C'est épatant! Ce qu'on ferait une jolie étoffe avec ces deux tons-là!... Ça ne te fait rien qu'au lieu d'un badigeonnage amorphe, je représente un chrysanthème?

—Mais, comment donc!

—Là... voilà!... La tige, maintenant.

—Oh! la, la! tu me chatouilles!

—C'est que j'emploie le petit bout du pinceau... C'est épatant!... Tiens, lève-toi et va te voir dans la glace.

La pauvre petite concubine se leva sans enthousiasme, mais heureuse tout de même de faire plaisir à son ami.

—Oh! oui, c'est épatant!

—Tiens, je vais encore t'en faire un. Ne bouge pas, ne bouge donc pas!

—Mais tu me chatouilles, mon pauvre chéri!

—Il faut savoir souffrir pour l'art.

Et le voilà parti, perdant toute notion de l'actuel, à décorer la petite, comme Gérôme fait de ses statues.

Autour de ses bras et de ses jambes, il fit grimper des liserons, des clématites, des volubilis.

... Je donnerais volontiers plus de détails, mais voilà qu'il est cinq heures et j'ai promis d'être à six heures justes à un rendez-vous que je ne manquerais pas pour un boulet de canon.

Abrégeons.

La jeune badigeonnée passa ce qu'on appelle une mauvaise nuit.

Pas une partie de son corps qui ne fût la proie d'une intolérable cuisson!

—Je ne peux pas dormir! gémissait-elle.

Et mon ami lui répondit:

—Oui, c'est bête ce que j'ai fait là!... Demain, au lieu de chrysanthèmes, je te peindrai des pavots!


Quelques jours plus tard je le rencontrai.

Chargé d'une brassée de fleurs acquises au marché Saint-Pierre, il remontait chez lui, tout en haut de la rue Lepic.

—Et ça va toujours bien? dis-je.

—Tout à fait bien. Et toi?

—Triomphalement!

—C'est vrai. Tu as une mine superbe, avec un air de ne pas t'embêter autrement dans la vie.

—Pas lieu de m'embêter en ce moment. Si ça pouvait durer!... Et ta petite compagne?

—Tout à fait mieux.

—Tu ne te livres plus à la peinture à l'iode sur son jeune corps?

—Oh! oui, c'est vrai!... Je ne pensais plus qu'elle t'avait raconté cette histoire... Eh bien! mon vieux, c'est épatant, ce que c'est devenu! La teinture d'iode s'est évaporée, mais les endroits où j'avais peint les fleurs sont restés d'un rose vif et chaud qui s'enlève si joliment sur le rose pâle de sa peau! Tu n'as pas idée, mon garçon, de ce que c'est exquis! Et d'un délicat! Et d'un distingué! Si Jansen voyait ça...

—Quel Jansen?

—Le tapissier de la rue Royale, qui vend de si jolis meubles anglais. Si Jansen voyait ça, il en deviendrait fou et me commanderait, sur l'heure, une étoffe dans ces deux tons-là pour chambre de jeune fille... Tiens, viens la voir!

—Mais... sa pudeur? fis-je avec le doux sourire du sceptique endurci.

—Sa pudeur?

Et mon ami prononça ce mot pudeur sur un ton correspondant exactement à mes idées.

(Je n'insiste pas, dans la crainte de désobliger quelques bourgeois du Marais, à l'estime desquels j'ai la faiblesse de tenir.)

Son atelier se compose d'un ancien immense grenier, éclairé par un vitrage grand comme le Champ de Mars, et dans le coin duquel (grenier) s'aménage la chambre du jeune peintre et de sa petite amie.

—Comme ça sent le goudron, ici! reniflai-je en entrant.

—Oh! ne fais pas attention! C'est Alice qui se sert pour sa toilette de l'eau de chez Bobœuf, très délicieuse mais qui sent un peu le goudron.

—Ah!

—Oui!

Un grand ennui venait de se peindre sur la figure de mon ami. Évidemment, il regrettait de m'avoir amené. Mais pourquoi ce regret?

—Comment, bondis-je soudain, c'est de toi ce tableau?

Et je désignais une toile en train sur un chevalet.

—Mais oui, c'est de moi.

—De toi! cette peinture qui se passe dans la cave d'un nègre! De toi, que je connus affolé de lumière et de clarté! De toi, cette chose innomablement brune! De toi, à qui le seul mot bitume levait le cœur!

—Oui, mon pauvre ami, de moi! Un jour, peut-être, tu sauras et alors tu me serreras la main très fort et tu auras grand'peine à retenir tes larmes!... Mais assez causé de ce triste sujet, et viens voir l'adorable corps illustré de la jeune Alice.


(Passage supprimé par la Censure.)


—Mais, nom d'un chien! m'impatientai-je, me diras-tu d'où cette évolution brusque et en pis de ta manière?

—Soit!... Alors, jure-moi de n'en rien dire à âme qui vive!

—Mon ouïe est un sépulcre où tout s'engouffre et meurt!

—Tiens, un joli vers... Eh bien! voici: Tu as remarqué, en entrant, comme ça sentait le goudron?

—Délicieusement!... Et ce parfum m'évoque toute une enfance flâneuse, traînée sur les quais de mon vieux Honfleur natal et à jamais chéri.

—Eh bien! c'est ma peinture qui sent ça!

—Ta peinture!... Tu fais de la peinture au goudron?

—Parfaitement! Le manager... Comment prononces-tu ça en anglais?

—Le ménédjeuhr.

—C'est bien ça... Le... machin d'un hôtel de Menton, où il ne vient que des Anglais tuberculeux, m'a commandé douze panneaux décoratifs, à condition qu'ils seraient peints à base de goudron, rapport aux émanations bienfaisantes de ce produit... Une idée à lui!

—Et tu as accepté cet odieux compromis!

—Les temps sont durs, tu sais.

—À qui le dis-tu!

—Cette petite Alice, sans être coûteuse, a ses exigences. Ce matin encore, elle m'a demandé 12 fr. 50 pour des bottines.

—Bigre!

—Oh! ça n'est rien, ça! Mais reconnais toi-même que le goudron n'est pas beaucoup fait pour éclaircir une palette.