«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous devenons de véritables Angevins: molles, comme dit César (ou un autre).»

Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.

Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être consultée sur la toilette de la mariée,—peut-être sur la mariée elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»

Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la fois adorables—et excessifs—à cette élève de Sainte-Beuve. Elle l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer» toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se souvenant plus que du grand cœur de sa mère, Ondine osait se livrer davantage, ainsi que nous l'avons vu.

Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante, que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une jalousie folle contre sa sœur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, faisait pleurer. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie, cette voix déchirait le cœur de la mère lorsque l'enfant faisait de vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. La Voix perdue est un des souvenirs de ces veilles poignantes.» (Œuvres de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)(Retour à la Table des Matières)

«L'AMOUR» SELON MICHELET

Michelet a écrit l'Amour en 1858, parce que la France «était malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas, après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.

L'Amour de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec l'Amour de Stendhal ou la Physiologie du Mariage de Balzac.

Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont tenu principalement à montrer qu'ils n'étaient pas dupes de la femme et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes, libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue de leur enquête personnelle.

Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,—ou de l'amour-libertinage,—quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est presque le tout.

Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des choses profondément différentes ou même contraires. Désirer la possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses nerveuses... quoi de commun entre cela—et aimer? L'amour de Michelet est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.

Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se donner avec son cœur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre cœur, dont un corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin, et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout désir fut une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.»

L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une œuvre d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement moral par l'amour.

Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale et la plus féconde du livre de Michelet: «L'Amour n'est pas une crise, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.» Autrement dit, un amour, c'est une vie.

Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents, l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement: «création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par le mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.»

Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son livre l'Amour, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un «idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner un peu en détail.


Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme, vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.» Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme met en elle sa marque pour toujours.—Mais, au surplus, l'avancement moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et l'œuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'œuvre d'un seul amour et qui dure autant que la vie même.—Bien différent de nos plus récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les mauvaises mœurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de tristesse.»

De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore la femme.

Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez rien!...» Et c'est pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique, grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète, l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les plus niaises. Mais elle est profonde et continue.

Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi différente que possible de l'homme.

Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps. Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux des garçons.—Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide, rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui, l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!—Car il la faut ainsi, molle et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à son tour renouvelé et achevé par elle.

Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse, comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme; au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de Bouchardat, que, contrairement au préjugé de l'Église et du moyen âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort. Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas seulement une malade, mais une blessée. Elle subit incessamment l'éternelle blessure d'amour.»

Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit royaume.—Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable, l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que «la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours plus haut ou plus bas que la justice.

Mais il l'adore.

Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»

Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences, que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins responsable que l'homme. Dans le chapitre: La Mouche et l'Araignée, cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer que deux cas: si elle tombe,—c'est qu'une perfide amie avait résolu de la faire tomber, la pauvre petite;—ou c'est que, de très bonne foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari... Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale. Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les neuf autres à une contrainte extérieure.

Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même, vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»

Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses, notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: Une rose pour directeur). Il faut dire que, dans les cas supposés par Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer, c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!... soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...

Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme une confidence pareille, suivie des mêmes supplications: «Conduisez-moi; ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement. Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse. Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre, quoi qu'elle ait fait.»

Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: la Mouche, Tentation, Médication, me paraîtraient accablants de bonté, de pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité. Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade, infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon cœur, Molière n'hésiterait point:

Oui, je tiens que jamais de semblables propos
On ne doit d'un mari traverser le repos.

Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. Mais Michelet, comme j'ai dit, est un naturiste mystique.

Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au mal,—vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre cœur.» C'est presque la formule: In ea movemur et sumus.

Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un temps meilleur, remplira tous les cœurs de religion. Il faut se mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais pas l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une mère le remerciera.»

Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'Abbesse de Jouarre. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure. Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales sans le savoir: une grande répugnance à faire de la même femme un objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse, adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez ces renchéris, le cœur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait odieux. Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond chrétien pour sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé de dégoût en songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des plus viles sécrétions.

Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités. Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de collaborer à une œuvre divine.

Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines. L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus en quoi l'un des résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de la race, le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une phraséologie propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu presque tous la manie de fourrer partout le sentiment religieux.


En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des vœux de nos féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.

Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient vraiment son associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne «religieusement» l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source inépuisable de rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples accommodations de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais aussi, selon les temps, une fille, une sœur, une mère.

Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire: «Le coquin!»

Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien joli:

«... Le visage vieillit bien avant le corps.—L'ampleur des formes est favorable à l'expression de la bonté.—Une génération qui n'aimerait que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des dames resterait grossière.—Une femme qui aime et qui est bonne peut, à tout âge, donner le bonheur, douer le jeune homme.»

Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le naturisme de Molière.

L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'Imitation, tend toujours en haut.»—C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le même cœur», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer, que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.

Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»

Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira, par exemple: «Chaque fois que la femme consent au désir de l'homme, elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une «réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.

Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil, d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux gens d'aujourd'hui,—et de tous les temps,—que la vérité, c'est de se marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure, l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs. La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du foyer.»

Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce, l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges, affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les «harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.(Retour à la Table des Matières)

VICTOR DURUY

M. Jules Lemaître, ayant été élu par l'Académie française à la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:

Messieurs,

En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'œuvre de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une œuvre si évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à fait rare, même ici.

La certitude et l'activité; des croyances morales simples et fortes, héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la vie privée et l'œuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle impression de force, de suite et de sécurité dans son développement qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,—côté des Romains.

J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M. Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à la manufacture des Gobelins depuis sept générations. L'enfant respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui, naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la Restauration, retrouvaient les propos de la Satire Ménippée; et, le samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour chanter les premières chansons de Béranger.

Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la Révolution française—en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se contraindre pour être «avec son temps»,—la vie de Victor Duruy, exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux, et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.

Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école communale de la rue du Pot-de-Fer. En même temps il suit un cours de dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais, le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy disait volontiers de lui-même: «Je suis un bœuf de labour.» Dès l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond, et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.

Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des «trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat! Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.

Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en septembre 1833, premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français entre nos princes.

Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre; profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,—je cite ses expressions,—que «l'esprit de l'enfant est un livre où le maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»

Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux premiers volumes de sa grande Histoire des Romains paraissaient en 1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En 1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne, son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la langue et les mœurs des vaincus, et les aimant, et par là les civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le plus en lui.

Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât, d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant, dans un de ses manuels, avoué cette préférence, une note officielle la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs ennuis pour un court passage de son Abrégé de l'Histoire de France, relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre: «Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M. Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de mémoire, se souvint d'avoir entendue.

Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales, c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et calculée d'un prince selon Machiavel—ou l'illusion d'un mystique, comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à Œdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom». Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas, l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes providentiels», exposée dans la préface de la Vie de César. Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M. Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité. «On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut mieux ne pas les rappeler.»

L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait—ou n'en songeait pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve—qui, vers la fin, s'ensanglanta.

M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité». Enfin—et je suis tenté de dire surtout,—l'auteur de la Vie de César aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période impériale, bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste, puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en lisant le second volume de l'Histoire des Romains, où déjà Caïus Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui prit envie de connaître M. Victor Duruy.

Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique. Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée. En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le 10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté non. Il expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à tous deux.

En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862, inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.

Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça ira bien.» Et ça alla très bien.

Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit, très franchement, l'œuvre ébauchée par la Convention nationale. Il était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité, un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante, par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement public. Il se dit que l'égalité des droits, récemment achevée par le suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence, l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes, de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique, lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements.

Quelques semaines après son entrée au ministère, il exposait son plan à l'empereur dans une lettre confidentielle.

«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie, et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi. Les hommes qui ne voulaient pas de l'adjonction des capacités peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles primaires.»—Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora notablement les traitements des instituteurs et des institutrices... Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer, Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des œuvres de M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse des nomenclatures.

Dans la même lettre, au sujet des treize millions de citoyens occupés par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement technique ni étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers le métier. L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procédés traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le goût de nos futurs industriels».—Et c'est pourquoi il transforma les collèges classiques des petites villes en «collèges spéciaux», et surtout il constitua cet «enseignement moderne», si évidemment nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, espérons-le, à trouver la forme convenable.

Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»—Et c'est pourquoi il supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit beaucoup en créant l'École pratique des hautes études, si féconde et si vite illustre.

Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation aux mains de gens...»[3] enfin, de gens qui n'avaient pas toute la confiance de M. Duruy.—Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes, ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées.

Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens, qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, était son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres, leur était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le désavouait pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il mieux. Les réformes du ministère Duruy furent véritablement l'œuvre personnelle de M. Victor Duruy.

Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des plus grands ministères de ce siècle.

Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la plus grande partie des évêques et du clergé.

M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte. Chaque année, il se faisait un devoir d'accompagner, dans les lycées où ce prélat donnait la confirmation, Mgr Darboy, qui était, d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très peu agressive.

Mais il a été dit aux prêtres: «Ite et docete.» L'Église ne peut renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes filles», disait l'un d'eux.

Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne, fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de remarquer que des prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières années, regretté M. Victor Duruy.

Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis pensé de son œuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en pourrait dire.—Il dirait que le grand ministre dut être surpris de quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui, infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et que, si l'œuvre de M. Duruy fut une œuvre de grande volonté et de grand courage, elle fut donc aussi une œuvre d'étrange illusion.

Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a toujours soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remédier. Puis il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour être consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué par ses travaux historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les métaphysiciens nous disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pensé par nous. «Science sans conscience est la ruine de l'âme». Certes, M. Duruy en était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la science, à l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui saurait tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, de la haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis, connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut, incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient déjà avant elle le cœur des hommes. D'un autre côté, une morale rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le sentiment de l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut que très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut du temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes un caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui eût été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement de quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,—à moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.

J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amitié de l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre ses mains. Lors donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. Duruy se trouva plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en sorte que le souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du serviteur trop hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme.

Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy retourna à son Histoire des Romains. Il changeait ainsi de besogne, mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France. Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes. Devenu professeur, je me mis à l'œuvre; mais, en sondant notre vieux sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connaître je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce avait exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait donc reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce qui ne devait être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma vie. Les deux préfaces sont devenues deux ouvrages.»

Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse, d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé général de l'Histoire des Romains, morceau d'une gravité, d'une majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé, ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des récompenses».

C'est autant peut-être par ce souci moral que par amour de la vérité vraie qu'il évite de faire trop large la part des personnages historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes paroles: «... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux à la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent commode de s'en affranchir.»

Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime, le devoir de la faire belle—ou de l'empêcher d'être trop hideuse. Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure, la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié les innombrables scènes. Le «résumé général» de l'Histoire des Romains et celui de l'Histoire des Grecs ressemblent à l'examen de conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares, l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne, c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.—Et toutefois le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin, pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome, initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé de la civilisation, l'aïeule même de la France.

1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En 1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en 1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer la guerre, à toute occurrence.—Pendant que son fils Albert, âme héroïque de l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour être des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante ans, réclamait une place dans la garde nationale.

Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain,—ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi, admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite... L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince, le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions», pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions, la charité dans la société, et donner au droit la souveraineté du monde». Et, constatant que la France marchait en avant des autres peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il nous faudra y traîner nos ennemis même».

Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au cœur du patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose à peine compter pour des joies le succès européen de l'Histoire des Romains, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre, sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la magnanimité se perpétue.

Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,—sans qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect, jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son modeste appartement de Paris, soit à Villeneuve-Saint-Georges, où sa médiocrité de fortune lui avait pourtant permis d'acquérir la maison et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bonté, sa douceur, la simplicité de ses mœurs et l'on peut bien ajouter,—car la chose était exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des mots,—pour sa naïveté: disposition d'esprit franche et fière, qui n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement les défiances et les moqueries stériles et le pessimisme d'amateur. Candor ingenuus, comme disaient ses chers Romains.

De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que, depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement. Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées entrevues par la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il croyait en Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par delà la mort, à une signification morale du monde et, malgré sa marche un peu déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la domination sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la famille, à la patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est assez éprouvée pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait que les vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de tout l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant. Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible espérance au cœur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus claires et augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de vivre.(Retour à la Table des Matières)