On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut, pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.
(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)
C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République, pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire, je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»
Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants.
Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors, sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves, elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses conducteurs.
Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir réconcilié Marianne avec l'histoire de France.(Retour à la Table des Matières)
C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la Légende dorée par un artiste à la fois ingénu et subtil.
M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus qu'il n'étonne.
La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions. Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. Bernadette regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la Sainte Vierge. Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»
La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres, des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,—comme les ombres des morts dans l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer, c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se souviendrait-elle?
Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et d'évangélisme.
Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, animaux et plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint François. Et tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. Tout y est matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» terrestre, très arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, sont des gens qui «voient» mieux et plus nettement que nous, même les images de ce bas monde. La création est un système de symboles, mais les symboles sont clairs et consistants au pays du soleil.
À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline: «Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»
Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux, vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant que toute la catholicité exalte son nom. En se figurant les magnificences sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela nous a valu des pages d'une couleur vibrante et d'une émotion profonde.
Du petit jardin de son cloître, sœur Marie-Bernard retourne en esprit dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes journées: supplications de toute une multitude, prières presque furieuses, sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, arrachement du miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les pèlerins s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés... L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de sœur Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et, seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés, noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent, désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...» Mais il faut tout lire.
Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait de la civilisation industrielle, et de cette idée que le chef-d'œuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.
Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?
Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu! Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.» Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait encore d'autres choses.
Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété sans la foi. Il songe:
—Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons, par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,—tels que l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,—ne s'expliquent pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine cachée dans une âme?...
Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le déclare juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par son amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une nécrose, et fut heureuse d'en mourir...
Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.
Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle extérieur.
Que va être le roman de M. Zola?
Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!...
Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons bien.(Retour à la Table des Matières)
On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il est, et pourquoi il est ainsi.
Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de l'orner.
Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.
D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce serait dommage, un corps humain de proportions normales étant nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, après avoir considéré le vêtement comme utile, nous l'envisageons comme décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le corps qu'à la condition d'en respecter les contours, de n'en point briser l'ensemble harmonieux et l'unité.
De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis, et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut donc pas que les tissus collent au corps.
Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique. Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que, malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement, les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec leur harnachement si compliqué.
Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La tunique n'est qu'une stola plus courte. Les habits des hommes se drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est, pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif.
Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux choses sautent aux yeux:
Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. Aucune des règles que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine. Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux façons diverses de nous communiquer une même impression.
Quelle impression?
On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat a été surtout obtenu par une compression forcenée de la taille. Et des artifices de détail sont venus compléter ce premier artifice. On a augmenté le relief des contours par le corset et, suivant les temps, par les paniers et la tournure, ou, au contraire, par le fourreau qui bride les cuisses. Sans compter les manches à gigot qui amincissent encore la taille, ou les hauts talons faits pour jeter le buste en avant et pour imposer aux mouvements du corps une gêne qui révèle mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été à la fois considérablement amplifiée—et coupée par le milieu.
Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard; mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage thoracique, divise résolument la femme en deux—pour localiser notre attention.
Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du sexe.
Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses ornements—où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la parure des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce qu'elles ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs aïeules ou dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais la grande originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond, d'exprimer ce que j'ai dit.
De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines, métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la signale risiblement aux regards.
Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels: voilà la vérité.
Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été si profondément différent de celui des femmes.
Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement de la ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore. Les contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les en rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes a pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.
La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour les hommes, les différences de costume entre les classes.—Aujourd'hui, il n'y a plus que les femmes qui se parent de «jabots», de «petites oies», de rubans, de dentelles et de fanfreluches, et qui arborent de beaux tissus aux couleurs éclatantes. Chez nous autres, les différences ne sont que dans la qualité cachée des étoffes et dans leur coupe plus ou moins savante et précise. L'invention des élégants se confine dans la cravate, dans le velours d'un col, le plissé d'une chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais un ouvrier proprement mis se rapproche beaucoup d'un bourgeois négligé.
Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile, s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est né pour agir et la femme pour plaire, et nous suggère cette idée que l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est peut-être une des marques de l'extrême civilisation.
La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière: mais elle est délicieuse.
Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode!
Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son principe, tout en offensant le moins possible la beauté.
Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.
La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux par les élytres inexplicables dont il nous orne le derrière. Le col et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur—et aussi le droit d'être en velours—pour le veston, cher aux poètes et aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis XIII le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse accoutumance de nos yeux...
Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve.(Retour à la Table des Matières)
Avril 1895.
Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:
—Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?
—Mon Dieu...
—Moi, elle m'écœure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus. C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme, ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime—qui, du reste, ne valait pas mieux,—on savait à qui s'en prendre.
Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous faudra non seulement la subir, mais en subir les préparatifs. Ça durera cinq ans. C'est exquis.
Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'ils ont, idée digne d'eux, la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir. Que sera la prochaine?
On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc. Alors?...
Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long des boulevards—déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures; pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les brasseries; l'enchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, outlaw dans sa propre ville envahie par les barbares...
Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!
dit Ruy Blas à don César de Bazan.—Les ennuis matériels de cette fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral est pire.
Au fond—en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes où personne ne s'est jamais arrêté—une Exposition n'est qu'une énorme kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden, d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride incognito. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des bordées.
1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur publique.
La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art dramatique.
Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si 1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou byzantins...
Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?
Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et recouvrir de spéculations louches—avant, pendant et après—et tout ce déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.
Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens, que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront l'armée des meurt-de-faim...
D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles. Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture, «l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que deviennent alors ces malheureuses?...—Toute Exposition a pour conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à tant d'autres.
La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières féeries.
Je me résume...
Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur; et je m'esquivai prudemment.(Retour à la Table des Matières)
Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre. Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande, et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en eussions fait même autant?
Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à mérite égal—et en vertu de leur richesse même, qui les signale à l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant—sont singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait point de la leur recommander comme un devoir.
Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de la Sœur Rosalie.
Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.
Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux, et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...
Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est, aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique, dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin «rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont pas eue.
Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine d'être précisé.
Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société aux mœurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme, et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres un rouge liard.
Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes œuvres. Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille francs—et pas d'héritiers naturels directs—vous faisiez, après votre mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts millions.
Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti.
Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante, la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!
Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire! Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité.
Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son temps, et toutes ses forces, et tout son cœur, bref, se «sacrifie» à des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie cinq cents francs,—auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel et, quelquefois, un compliment ironique.
Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres, cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux raisons pour une de garder notre bel argent.»
Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.
Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout seul, et il faut le bien vouloir, même quand l'argent que nous gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.
Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple, soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le travail des autres. Cela est ainsi.
L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis «nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner...
«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»
Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de l'affranchissement et du salut.
Voilà tout ce que j'ai voulu dire.(Retour à la Table des Matières)
27 Avril 1897.
Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et l'approuvera probablement encore,—quelle qu'elle soit. Nous sommes décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,—que personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui est encore populaire chez nous,—et qui finira sans doute par nous rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques, très raisonnables.
Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette pâture légère nous demeure sensible.
Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.
Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.
Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord, que par des publicistes de tempérament violent et enclins à l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour «sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner; mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.
Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le «concert européen»—formé seulement des grosses puissances intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège—s'est mis à poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples libres—et le Pape.
Et voici notre second remords.
Il était tout naturel que nous fussions de cœur avec les Grecs. Nos souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.
Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins—avant de nous rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à l'égorgeur—exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer d'elle-même par un plébiscite.
Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque (sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont l'âme diffère à ce point de la nôtre.
On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire; ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque accroissement d'obligations et de charges.—On dit enfin: «Cette solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses: mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier et attendre.
Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes. Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie. L'Europe nous eût répondu par le plus énergique non possumus; soit: mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».
Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or, d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires» et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux, les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres, tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de l'Enfant grec; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très humble égoïsme national.
Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à notre intérêt dans l'avenir,—parce qu'il a craint d'être plus magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.
À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.
La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre», même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances et nos désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de notre diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus guère de plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.(Retour à la Table des Matières)
Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne, s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!—Quant aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas démontrée, les souhaiter innocents.
Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui s'est suicidé, est qualifié de crime et par la morale religieuse et par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.
Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.
L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.
De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être jetée sur le pavé pour y mourir de faim... il ne la faut point absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et comme il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans son crime, à la dureté de notre état social!
Et l'on peut imaginer—ou rencontrer—des cas plus déconcertants encore.
Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si l'enfant vient au monde, le mari ne saura jamais si c'est son enfant ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première (conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil avenir.
Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à la mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années de géhenne, et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et méchant. C'est un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec guet-apens, sang versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser après soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin?
La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la «morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,—à condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir... quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!
Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code, ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que, rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu que sublata causa tollitur effectus; et que cette opération, préservatrice de la maternité, était presque à la mode, au point qu'un humoriste a pu écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte pas cette année?»
Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et qu'est cette manœuvre allégeante, sinon un meurtre en masse, sournois, anticipé, préventif et radical?—Et que dire même des pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus, mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par l'État?
Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer, jamais, sous quelque forme que ce soit. Hic murus aheneus esto. Si l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent, dans son Dictionnaire philosophique, une maxime de Zoroastre: «Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est le rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est égoïste, donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la pratique, il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner, sans complaisance, le mal du bien.
Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais complètement inutile—et d'ailleurs quels titres y aurais-je?—de conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des mœurs pures, de «maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins l'opinion publique à certaines rigueurs,—et aussi à certaines générosités.
Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers. (Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses faciles amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui offre, pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié aussi pour toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs clientes riches, pour les perruches et les poupées sans cœur qui ne veulent pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le plaisir.
Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux filles-mères,—ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer, partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode, comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.(Retour à la Table des Matières)