BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.

Donc, les révélations continuent.

Cela a commencé, cet été, par la correspondance de Mme Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor Hugo; et la Revue de Paris nous donnait ces jours-ci les lettres de George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.

Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes abondamment):—À quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la badauderie de l'interview s'arrêtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre, laissons intacte leur gloire et l'image épurée que nous nous formons d'eux! Etc...

C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec modestie.


D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de désobligeant pour des mémoires respectées.

Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses Lettres nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie et presque de gloire.

Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.

Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne fallait pas confondre Mme Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas. Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur» créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.

Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la disposition d'âme de ceux qui les lisent.


Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les prend, nous révèlent les lettres de George Sand—et le journal, si plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien, prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia... avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas présenté.

Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le cœur inquiet et hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf) que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante, qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon» qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et ce nous est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance d'illusion, au travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son cœur, et sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie profonde, et son invincible maternité.

Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de premier ordre, puisque ce fut celle de Jacques et des Lettres d'un voyageur, des Nuits et de On ne badine pas avec l'amour, en attendant la Confession d'un Enfant du siècle. Cela nous rappelle que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent, qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!

N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle phrase peut-être, et la plus profonde, de On ne badine pas avec l'amour a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait, de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone. Et voilà un enseignement de plus!


Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble, confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,—sublime. Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être livrée au public.

Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve. Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce Livre d'amour, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie? Et, si l'auteur de Volupté l'a commise en effet, y a-t-il quelque moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si délicat et généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, purement et simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de génie à un homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où étaient les deux amis de se comprendre et de se pénétrer, impossibilité que leur intimité même devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne pas savoir!


Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi. George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'Épinay) les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontré Mérimée: «Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est vraiment mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que Mérimée la «blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle écrit: «Je n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était folle de Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour me fait peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, Musset et Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de Mme Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.


Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une trahison?»—J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés. Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! Absolvons les morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les pauvres diables étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.

—«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»—Quel profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature, ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître dans le détail la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai franc: j'aime de tout mon cœur les œuvres des écrivains illustres, mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur personne.

—«Mais ce sentiment est odieux!»—Hé! non, si je suis d'ailleurs disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il est assez probable que la publication de la correspondance même la plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point: de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors le bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera aucun tort dans mon affection.

En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons, nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par un bénéfice évident.

Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes.(Retour à la Table des Matières)

DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE.

Ils sont nombreux et considérables.

Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie; extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa partie négative: la haine.

Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que parce qu'ils sont révolutionnaires; mais on en cite qui, peut-être à leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce qu'ils étaient nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide du centre gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi total de leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés par leur langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini par croire qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient qu'accomplir une fonction naturelle et fatale.

Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est, non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.—Comme les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit révolutionnaire la nation se divise exactement en prolétaires et en bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il sait pour qui il doit être, et contre qui, toujours et quoi qu'il arrive. Oh! oui, cela est simple.

Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables, l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition, la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes?


Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples de Jésus et aux doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité étrange. Les disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils s'assuraient les uns aux autres par la mise en commun de leur pauvreté, ce n'était point leur part intégrale des jouissances terrestres, telle que la peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, très naturellement, une nourriture copieuse et les plaisirs qu'on trouve chez le marchand de vin et ailleurs: ce n'était que quelques figues sèches et la douceur d'attendre ensemble le royaume de Dieu. Mais, chose remarquable, les révolutionnaires modernes, qui sont, en philosophie sociale, des rêveurs intrépides, sont pourtant aussi, presque tous, des matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de reconnaître la légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent. Tout en présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint que par le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de tous, ils n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement intérieur et, bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec une bonne foi pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus d'être vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand vous pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en a jamais voulu à tel écrivain démagogue d'être riche, de mener une vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en l'aimant peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de sa fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile.

(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était, notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par l'optimisme le plus naïf—ou le plus avisé. Si, partis de principes «philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou Frédéric II conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la différence des applications.)


Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement, presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être assez forte. Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les dissensions de leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les occasions critiques. Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la victoire. Un orateur révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr de n'être pas «lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les cris et les hurlements des siens.

De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;—tout cela exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés...

Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber dans les rues le drapeau rouge, à me mêler, sous le grand soleil, aux cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et pourtant j'étais un enfant très raisonnable.—Bref, je conçois, sans nul effort que cet homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et qu'il y ait chanté cette chanson assassine contre une classe pleine de vices et d'égoïsme assurément (comme toutes les classes sociales sans exception), mais où il y a aussi de braves gens, et dont il se pourrait que la très modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas trop inégale à la bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb contre elle. Oui, je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus voluptueuses de ce rhétoricien à cou de taureau.


Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont, par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui, nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de cœur, bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni même, au fond, pour eux; et il arrive ainsi que les violents et les féroces paraissent finalement avoir travaillé pour la justice... Ou peut-être que je m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des moyens révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès uniquement légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne sais.

Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une apparence d'honorabilité.(Retour à la Table des Matières)

LES BRIMADES[4].

Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de protestation, s'est consignée deux dimanches de suite.


Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu ridicule.

Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et que la sensibilité nerveuse ne soit pas toujours la pitié, il n'en paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain amollissement des cœurs et quelque diminution de la cruauté. C'est déjà bien assez que nous fassions souvent du mal aux autres sans le vouloir, rien qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous en fassions volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons. Mais faire souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, ceux qui ne nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais incapable, aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée.

Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos polytechniciens.—Imposer à des camarades des souffrances réelles et de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles corvées, les priver de nourriture et de sommeil,—et y trouver plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent (meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).

Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être battu?»),—si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, dans un an, être cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis.


Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades» sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir des épreuves longues et compliquées,—comme pour être admis dans la maçonnerie aux temps héroïques de la Comtesse de Rudolstadt, alors que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans le décri.

Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le «prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et notre vie morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais, entre notre vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il n'y a le plus souvent nul rapport.

L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus. Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des examens a favorisé; voilà tout.

Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est réduit au désagrément de faire manœuvrer des canons ou de bâtir des casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé.

Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de sacrement, elles lui donnent un air de temple.

Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée haïssable, mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.

«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?) et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère. Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues, dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un minimum de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en chœur que c'est le pont et la digue qui ont tort.

Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification du Tchin par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si ce n'était funeste.

L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici, l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,—tout flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.

Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en maintient seule l'odieuse tradition.


On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie» proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les mœurs enfin y sont joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les brimades y étaient inoffensives, qu'elles affectaient une forme uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. On m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les «humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les cœurs, et que la mathématique les endurcit?...


Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»

J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École polytechnique—qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être presque tous de «gentils garçons»—ont eu l'esprit et le courage de désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.(Retour à la Table des Matières)

CHIRURGIE.

Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.

Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la chirurgie.


Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps, ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.

En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons. L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y pouvait pas grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices, résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus récemment, des veines et des artères?

Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon...


Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les chirurgiens n'ont pas su faire.

Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur une chair sensible, torturée, révoltée, hurlante, avaient une extrême habileté de main, une belle énergie, un imperturbable sang-froid. Ces qualités ne paraissant plus indispensables au même degré, beaucoup de nos chirurgiens oublient de les acquérir. La tranquillité que donnent l'anesthésie et l'antisepsie permet à l'opérateur de prendre son temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une main hésitante et d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine générale, de mener à bien un certain nombre d'opérations jadis réputées malaisées. On a pu devenir, à peu de frais, un chirurgien passable, c'est-à-dire médiocre.

Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité, signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.

Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la «spécialisation» lui permet, en outre, l'ignorance.

Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du métier, en amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement de l'art chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une simple hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante pinces; et l'opération durait trois ou quatre heures.

Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique opératoire, suppression de toutes les manœuvres inutiles, ablation rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin extrême à «recoudre»: voilà la vérité.

La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.

«L'art de la chirurgie est personnel.

«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce qu'il doit entreprendre.

«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira d'emblée.»

C'est par ces fières paroles que se termine l'Introduction de la Technique chirurgicale du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le plus vif intérêt, même des profanes.

Je ne vous dirai pas—car je n'en sais rien—si le docteur Doyen surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé, Guyon,—et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,—et les Pozzi et les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions, et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses œuvres.

Surtout, je l'ai vu «au travail»; et—expliquez-moi cela,—bien que je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai compris, en le voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit être un artiste et non pas un manœuvre», et cette tranquille déclaration: «On a objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en fût autrement. Il est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser chirurgien.»


C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la dramatiser.

D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer, brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement) pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes; cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang, et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et l'espoir que, en se réveillant, il aura la joie infinie de se savoir affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son infirmité...

Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est complètement étranger,—aussi étranger que celui du grand compositeur ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes, qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice, une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et cela nous rend modestes sur la littérature.

Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations, à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une sympathie, une pitié qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie ou de mort, on fait des vœux passionnés pour le triomphe de la vie. Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en intensité d'émotion, cette tragédie sans paroles.


Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions les plus rares—émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse et inventive;—puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

Donc je vous le dis,—bien moins pour sa gloire que par amour des malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère, qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.(Retour à la Table des Matières)

DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.

1er août 1896.

Chers élèves,

L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine, que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part de mon cœur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.

De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de France a sa marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une des moins distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes et les teintes de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous définit, je vous dirai:—Tâchez de ressembler à votre définition.

Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts. Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus grande duperie que le dévouement.

Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes outrancières, de cabotinage et de snobisme—en littérature, en art et, dit-on, en politique—quelque chose de rare et d'original; j'ajoute de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus faciles à développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les professent. Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement dans cette ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous recommande cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur et de malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus du tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays.

Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne: «J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui, par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»; la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»; et ainsi de suite.—Mais l'Orléanais, c'est la France la plus ancienne, vera et mera Gallia; son histoire ne fait qu'une avec celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes reprises, celui de la France même. Un des ouvrages qui, au XIIIe siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: Établissements de France et d'Orléans.

Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est, historiquement, la province centrale par excellence.—Ici, plus aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la Chanson de Roland quand elle parlait de «France la doulce». Vous avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la grâce—et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée de souvenirs.

Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son œuvre, et, morte depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc, pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage, est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se conserve vivante.

On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte, toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.

Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup d'œil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la guerre, mais le génie du cœur.

C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en son temps, un cœur plus large et plus aimant que tous les autres. Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux cents lieues de là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs, de traditions, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi, représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que ce sentiment l'a faite capable d'actions héroïques; que, par là, elle a révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus réel qu'il n'était auparavant. Voilà l'invention de Jeanne d'Arc. Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau et même aussi original, aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou d'avoir écrit le Cid. À cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le répète, elle n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle extraordinaire: elle n'eut que de la bonté, de la pitié et du courage. Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.

Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est absolument entre vos mains.

Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne. Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et, puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances de valoir déjà quelque chose.(Retour à la Table des Matières)

DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES VISITEURS DES PAUVRES.

Mesdames, Messieurs,

Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la charité des choses si nouvelles!—A-t-il dit qu'il ne fallait pas la faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que, sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui était auparavant dans vos esprits et dans vos cœurs.

Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez bons, pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant tout au mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez volontiers l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pensée de réparation et de restitution, comme le recommandaient les Pères de l'Église pour qui la conception romaine de la propriété—jus utendi et abutendi—était une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et un péché.

Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et sont plus séparés par les mœurs qu'ils ne l'étaient jadis par les institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.

Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misère est telle—quelquefois, hélas! à cause de leurs vices—qu'elle ne peut être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher ceux-là de mourir de faim, à des œuvres plus anciennes et plus riches que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice pauvre et de la détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore être sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la misère définitive».

Quand vous avez trouvé vos pauvres, une seconde difficulté se présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part, le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens, que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie.

Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre, c'est de les aimer en effet.

Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien, j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons.

On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité, d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; et que si la société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices, commet des erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en devenons responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons dans notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux nous a préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui parfois les réduisent à un abaissement moral que nous aurions peut-être subi comme eux si nous avions été à leur place, mais qui, d'autres fois, développent en eux des vertus dont nous n'aurions peut-être pas été capables. C'est aussi un sentiment de fraternité dans la souffrance, la faiblesse et l'ignorance communes à tous les hommes, riches ou pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point laisser décroître, par notre faute, la somme de vertus indispensable à la vie de l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire tout ce qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher s'il ne subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par leur triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité morale, de préserver ces germes et de les faire fructifier; bref, d'«élever» les malheureux par la manière dont on leur tend la main.

Ils vous accorderont peu à peu leur confiance, s'ils sentent en vous une fraternelle pensée et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux ni d'une essence supérieure. En étant très simples et très francs; en y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; en les traitant comme des hommes; en respectant d'avance—sans vains discours, mais par votre façon d'être—la dignité que vous leur supposez, vous la ferez renaître en eux. Des conseils, des recommandations, des services plutôt que des aumônes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le secours matériel et l'empêche d'être humiliant, voilà la vérité. Vous l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner à votre charité implique que vous regardez le pauvre comme étant moralement votre égal et comme n'étant pas incapable de le devenir même socialement. Dès lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le répète, est délicat dans la pratique, demande de la patience, de la finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne volonté et un bon cœur.

Vous en serez récompensés, soyez-en sûrs. L'esprit de votre société est excellent: il n'a rien d'étroit, rien d'administratif ni de formaliste. Il respecte votre liberté et vous excite même à en user: il développe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si vous étiez des Anglo-Saxons. Votre œuvre vous fait mieux connaître la vie et les hommes. En sorte que la charité, comme vous l'entendez, non seulement sauve et élève les autres, mais vous améliore vous-mêmes et vous fortifie; que c'est à vous-mêmes aussi que vous la faites, et que vous êtes les obligés de vos obligés.

Je suis étonné des propos édifiants que je vous ai tenus, et j'en éprouve quelque pudeur, car mes paroles valent évidemment mieux que moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en les prononçant, puisque je vous ai prévenus que ce que j'exprimerais ici, ce seraient vos propres pensées.(Retour à la Table des Matières)

Au Gymnase: Les Transatlantiques, comédie en quatre actes, de M. Abel Hermant.—À la Comédie-Française: Catherine, comédie en quatre actes, de M. Henri Lavedan.—Aux Variétés: Nouveau Jeu, comédie en sept tableaux, de M. Henri Lavedan.—À la Renaissance: L'Affranchie, comédie en trois actes, de M. Maurice Donnay.

Oui, j'en serais persuadé depuis quinze jours si je ne l'avais été déjà auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et «l'application de la doctrine évolutive à l'histoire de la littérature et de l'art» est presque seule «capable de communiquer au jugement critique une valeur vraiment objective»[5]. Je voudrais donc, de bon cœur, juger d'après cette méthode les comédies que ce dernier mois nous a apportées. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques difficultés. Le XVIIIe siècle a eu des douzaines d'auteurs dramatiques, qui ont écrit des centaines de pièces. Or je ne pense pas que la méthode évolutive et la critique impersonnelle puissent retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni plus d'une vingtaine de ces ouvrages.—C'est par centaines que le XIXe siècle compte ses dramaturges, et c'est par milliers qu'il compte leurs comédies. L'éloignement permet sans doute d'en faire le triage pour la période antérieure à 1870, de discerner tout en gros celles par qui s'est faite l'évolution du théâtre, et de dessiner sommairement la «courbe» de cette évolution. Mais quel moyen avons-nous de connaître la valeur historique des comédies du dernier mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire littéraire, ou même si elles y occuperont une place?

Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destinée à «marquer une date» (et je vous ai déjà dit qu'il y avait eu des chefs-d'œuvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la valeur intrinsèque des Transatlantiques, de Catherine, du Nouveau Jeu, de l'Affranchie et de Paméla, et d'en faire une critique qui soit véritablement «impersonnelle» et «objective»? Ces œuvres sont trop près de moi pour cela. L'esprit et la sensibilité qui s'y rencontrent sont trop «miens», j'entends qu'ils sont trop l'esprit et la sensibilité d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y complaire, soit de m'en défendre avec un zèle excessif.—Et ce n'est pas tout. Supposez qu'un critique, ayant à parler des auteurs dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amitié ou de camaraderie. Sera-t-il libre, même en s'y efforçant? ou, s'il s'y efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop molle dans une défiance trop inquiète et trop armée? Et le dessein d'être stoïque contre un ami ne peut-il pas être aussi une cause d'erreur?

Il reste que je «juge», si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq dernières productions de notre art dramatique d'une manière toute subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas glorieux, mais c'est tout ce que je puis.

Il n'y a peut-être de critique digne de ce nom que celle qui a pour objet des œuvres suffisamment éloignées de nous et dont nous sommes personnellement détachés. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations que soutiennent entre elles les œuvres particulières. La critique au jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et c'est très bien ainsi. À considérer dans quel rapport numérique sont les œuvres significatives et durables avec celles (souvent charmantes) que négligeront les historiens de la littérature, on voit que cette critique écrite sur le sable ne convient pas mal à des comédies dont si peu paraîtront un jour gravées sur l'airain.

Après cela, ce n'est pas nécessairement juger de travers que de juger d'après son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilité: il dépend aussi un peu de notre raison, de notre goût, de notre expérience, même des dispositions et habitudes de notre conscience morale. Un esprit «bien fait» (je sais d'ailleurs ce que cette épithète sous-entend de postulats et qu'on ne peut écrire une ligne sans affirmer quantité de choses) ne saurait prendre un plaisir complet et sans mélange à une pièce qui, par exemple, n'est pas harmonieuse et mêle deux genres distincts et contraires;—à une pièce mal composée et qui, après l'exposition, s'en va visiblement au hasard;—à une pièce sur la vérité et la qualité morale de laquelle l'auteur paraît s'être mépris;—à une pièce où la prétention vertueuse du dénouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle qu'elle nous a auparavant donnée;—à une pièce encore où l'action est réduite à un tel minimum que les conditions essentielles et naturelles de l'art dramatique y semblent presque méconnues, etc. Et ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'opposé, comme on le croit communément. Elle peut, quelquefois et de très loin, lui préparer sa besogne, en commençant pour elle, modestement, le triage des œuvres.

M. Abel Hermant était, certes, de force à écrire la comédie du grand mariage franco-américain. Cette comédie, il l'a commencée; il a même fait, et très bien fait, quelques-unes des scènes qu'elle comporte. Le jeune duc de Tiercé, ayant épousé pour ses dollars la fille d'un Yankee milliardaire, est puni, et très logiquement, de sa prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continué d'entretenir sa maîtresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau criblé de dettes, le beau-père, Jerry Shaw, vient remettre les choses en ordre. Il tient à son gendre ce discours plein de sens: «Le mari est celui qui «fait de l'argent», comme nous disons, pour subvenir aux besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est votre femme qui «fait de l'argent» pour vous. Vous êtes donc la femme, la petite femme. Par suite, vous devez la fidélité à ma fille, qui est le mari puisqu'elle a la fortune. Ça n'empêche pas que vous ne soyez gentil, très gentil...» Et, tout en lui parlant, il lui tapote les joues comme à une petite femme, en effet; et il apparaît ici que le jeune duc est qualifié et traité, fort exactement, comme il le mérite.

Très bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la nôtre, et les surprises et malentendus qui en résultent. Jerry Shaw réduit d'un million à 300.000 francs la créance des usuriers de son gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donné sa signature. Et sans doute ce raffinement de probité est beau: mais où étaient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour des plaisirs extra-conjugaux, un argent qu'il savait bien ne pouvoir jamais rembourser lui-même? Ainsi éclate ce qu'il y a d'artifice et de vanité dans la conception de l'«honneur» aristocratique quand il se sépare de la simple honnêteté, et ce que cette conception a d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un marchand américain.

Très vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille de son pays. Elle approuve son père; et, quand le duc lui rapporte avec indignation comment Jerry a maté le syndicat des usuriers: «Vous croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle? Vous attendez «le coup du Gendre de Monsieur Poirier»? Eh bien, non, mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laissé comprendre.» Mais tout de même, dans le fond, elle sent ce qui lui fait défaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'ancienneté des noms et des souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et les façons d'être qui sont liées à cette ancienneté. Et ce respect est bien celui qu'on a pour les choses qu'on achète: il est mêlé de quelque secrète mésestime. On respecte ces choses-là, parce qu'on les paye très cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu au-dessous de soi.

Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mépris et d'émerveillement, qu'inspire à l'Américain Jerry ce futile Paris, ville de joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est une scène où la grâce de Paris, tout simplement incarnée dans une fille galante qui n'est pas bête, touche décidément le Yankee positif et péremptoire; où il balbutie des paroles de désir qui jamais auparavant n'étaient montées à ses lèvres rases; et où il abdique et se fait humble, ou presque, devant la volupté du vieux monde. Et cela est exquis.