VIII

Je me réfugiai au presbytère immédiatement après la mort de ma tante, qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon soigna avec beaucoup de dévouement.

Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de Lavalle était malade, mais les progrès du mal furent si rapides que mon oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre.

Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que, imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à C..., espérant être assez bien pour venir m'y chercher.

Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies.

Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver un peu de désolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait dans ma tête et dans mon cœur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un homme célèbre, je me le serais certainement approprié, et j'affirme que j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie:

«Je ne sais pas ce qui se passe dans le cœur d'une misérable, mais je connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois m'épouvante!»

Mais, ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour satisfaire aux mânes de ma tante.

Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8, et je passai ces deux jours avec le curé, dont la bonne figure s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation.

Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de prendre des forces. Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais toutes les peines du monde à retenir mes larmes.

La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner à C..., il avait écrit à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle, comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes et moyennes. De défauts, il n'était point question.

«Mon cher petit enfant, me dit-il après un long silence, vous n'oublierez pas votre vieux curé?

—Jamais, jamais! dis-je avec élan.

—Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de l'imagination, petite Reine. Je la compare à une belle flamme qui éclaire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrètement; mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui embrase la maison, et l'incendie laisse derrière lui de la cendre et des scories.

—Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le curé; mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie.

—Oui, mais gare à l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine.

—Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, c'est charmant! Et si on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer.

—Mais où trouve-t-on l'eau froide, ma petite?

—Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour.

—Plaise à Dieu que! non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.»

Les larmes me gagnaient en entendant mon curé parler ainsi, et j'avalai un grand verre d'eau pour calmer mon émotion.

«Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois un goût très prononcé pour la coquetterie.

—C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.

—Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre de plaire, étant si jolie...

—Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés, défiez-vous de la vanité.

—Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a aucun mal à cela.

—Hum! voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre âge, et, Dieu merci! vous n'en êtes point encore à dire avec l'Ecclésiaste: Tout est vanité, et rien que vanité!

—Que cet Ecclésiaste est exagéré! Et puis, il est si vieux! J'imagine que ses idées doivent être bien surannées.

—Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'Écriture sainte et les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa figure.»

Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du départ approchait.

«Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.

—Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois d'août, on étouffe!

—C'est vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.»

Nous nous levâmes après avoir fait de vains efforts pour grignoter quelques miettes de pain et de pâté.

«Que j'ai de chagrin, m'écriai-je en éclatant subitement en sanglots, que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé!

—Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

—Ah! mon curé, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait bien enrager!

—Non, non, vous avez été la joie de ma vie, tout mon bonheur.

—Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre curé?»

Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la salle, se moucha fortement et réussit à dominer l'émotion qui, l'étreignant à la gorge, ne demandait qu'à se faire jour par quelques sanglots.

La maringote était à la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait m'accompagner jusqu'à C... et me mettre dans les bras de mon oncle.

Le fermier était chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui, tout entière à son chagrin, restait provisoirement à la garde du Buisson.

Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un petit bout de chemin pour être plus longtemps ensemble.

«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé.

—Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. Écrivez-moi seulement une fois par mois, et bien intimement.

—Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour.

—Nous verrons ça! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions, que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.»

Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir. Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon cœur.

«La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé!

—Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méfiez-vous...»

Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans la carriole.

Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de la forme la plus bizarre, confectionnés par Perrine.

«Adieu, mon curé, adieu mon vieux curé», m'écriai-je.

Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. À travers mes larmes, je le vis s'éloigner à grands pas et mettre son chapeau sur sa tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.

Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai qu'il était temps de suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons:

«Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!»

Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis à réfléchir.

Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze jours plus tôt, que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa les derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure.

Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je m'inquiétais extrêmement de l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable, j'entends une torture morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter, j'ôtai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon.

Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles à tout le monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je résolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en péril de moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements.

Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous étions sur le point d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir traversé la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides de notre cheval.

Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement figuré sec et long. Aussi fus-je assez étonnée quand je vis un bonhomme à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier,—si tant est que mon oncle criât jamais:

«Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai failli attendre.»

Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit:

«Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie!

—C'est bien mon avis, mon oncle, répondis-je en baissant modestement les yeux.

—Ah! c'est votre avis?

—Mais oui; et celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre du curé pour vous, mon oncle.

—Pourquoi n'est-il pas ici?

—Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses.

—Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau, ma nièce?

—Si, mon oncle; il est dans ma poche.

—Dans votre poche! Pourquoi cela?

—Parce qu'il est affreux, mon oncle.

—Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer pendant que je fais enregistrer vos bagages.»

Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine.

Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine.

«Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.

—Grand merci! dis-je moitié riant, moitié pleurant. Embrassons-nous, et adieu!»

J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le crains bien, plus d'un mécréant au parler doux avait déposé quelques baisers furtifs ou retentissants.

«Adieu, Jean.

—À vous revoir, mamselle», dit Jean en riant bêtement, manière comme une autre de manifester de l'émotion.

Quelques instants après, j'étais dans le train, assise en face de mon oncle, absolument effarée étourdie par le mouvement de la gare et la nouveauté de ma position.

Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol.

Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges, des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés très court; les yeux étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'était sa bouche. D'un dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique, moqueuse, narquoise, gouailleuse qui démontait les moins timides et les clouait au carreau. En l'étudiant, on oubliait complètement les vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait admirablement ressortir cette bouche spirituelle.

Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot portait généralement. Il se plaisait parfois à employer des expressions énergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans; néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des gens pulvérisés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot.

J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais apportée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du curé.

«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il; me trouveriez-vous beau, par hasard?

—Pas le moins du monde.»

Mon oncle fit une légère grimace.

«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me dire pourquoi vous êtes si pâle?

—Parce que je meurs de peur, mon oncle.

—Peur! et de quoi?

—Nous allons si vite, c'est effrayant!

—Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez. Rassurez-vous, il n'y a aucun danger.

—Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?

—Certainement; elle se réjouit beaucoup de faire votre connaissance.»

Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu'à notre arrivée à V...

Nous montâmes alors dans un landau à deux chevaux, qui devait nous conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet élégant véhicule, où ils faisaient une piètre figure qui m'humiliait profondément.

À peine installé, mon oncle me donna un sac de gâteaux pour me réconforter et se plongea dans un nouveau journal.

Cette manière de procéder commença à m'agacer.

Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse très longtemps, j'avais un grand nombre de questions à faire. De sorte que lorsque je fus blasée sur le plaisir de me sentir emportée dans une voiture jolie, douce, bien capitonnée, je me hasardai à rompre le silence. «Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous pourrions causer un peu.

—Volontiers, ma nièce, répondit mon oncle en pliant immédiatement son journal. Je croyais vous être agréable en vous abandonnant à vos pensées. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient, l'économie politique, l'habillement des poupées ou les mœurs des sapajous?

—Tout cela m'intéresse peu; et quant aux mœurs des sapajous, j'imagine, mon oncle, que j'en sais autant que vous là-dessus.

—Très possible, en effet, répliqua M. de Pavol, assez étonné de mon aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet.

—Dites-moi, mon oncle, n'êtes-vous pas un peu mécréant?

—Hein! que diable dites-vous là, ma nièce?

—Je vous demande, mon oncle, si vous n'êtes pas un peu mécréant ou sacripant?

—Vous... moquez-vous de moi? s'écria mon oncle en employant un verbe fort peu parlementaire.

—Ne vous fâchez pas, mon oncle, c'est une étude de mœurs que je commence, plus intéressante que celle concernant les sapajous. Je veux savoir si ma tante avait raison; elle prétendait que tous les hommes sont des sacripants?

—Votre tante n'avait donc pas le sens commun?

—Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais pas autrement», répondis-je tranquillement.

M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste.

«Ah! vraiment, ma nièce! voilà une manière un peu crue d'exprimer votre pensée. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle?

—Pas du tout. Elle était très désagréable et m'a battue plus d'une fois. Demandez au curé, qu'elle a mis à la porte à cause de moi parce qu'il défendait mes intérêts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous m'ayez laissée si longtemps avec elle? C'était une femme du peuple, et vous ne l'aimiez pas.

—Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme était très malade, et je fus trop heureux que ma belle-sœur voulût bien se charger de vous. Je vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et bien soignée, et depuis, ma foi! je vous avais presque oubliée. Je le regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse.

—Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle?

—Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité.

—Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à mon mariage, car je me marierai bientôt.

—Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention, apprenez cela, ma nièce.

—Pourquoi donc?

—Les femmes ne valent pas le diable!» répondit mon oncle d'un accent convaincu.

Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette appréciation n'était pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand j'eus ruminé la sentence de mon oncle, je repris:

«Mais puisque j'épouserai un homme, cela m'est parfaitement égal que les femmes ne valent pas le diable. Mon mari se débrouillera avec moi comme il pourra.

—Voilà de la logique. Vous savez raisonner, à ce qu'il paraît! Les jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu.

—Ma cousine partage donc mes idées?

—Oui, répondit mon oncle, assombri.

—Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma cousine?

—Grande et belle, répliqua M. de Pavol avec complaisance, une véritable déesse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un instant, car nous arrivons.»

Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait au château.

Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets.

«Dieu, que vous êtes belle!» dis-je en la regardant avec stupéfaction.

Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait pas toujours, sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure, mais ceux même qui l'admiraient le moins étaient obligés de dire avec mon oncle:

«Elle est diablement belle!»

Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, avec la poitrine très développée, elle eût porté plus de dix-huit ans si sa bouche, malgré un arc un peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant une grande jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants, toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour trait à Junon. Le nom lui en resta.

Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine, et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement.

«Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nièce?

—Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou.

—Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous avait bien dit que vous étiez jolie.

—Paul de Conprat? m'écriai-je.

—C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage?

—Je m'en souviens bien, répondis-je en rougissant.

—Viendra-t-il déjeuner lundi, Blanche?

—Oui, père; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter l'invitation. Qui donc vous a habillée, Reine?

—Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise, répondis-je avec dépit.

—Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce. Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mémoire de Mme de Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix à son âme! Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.»

Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant délicieusement et contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, où je devais rire, pleurer, m'amuser, me désoler, et voir ma destinée s'accomplir.

Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans mes souvenirs qu'un point imperceptible.

IX

Mais je demande qu'on ne me suppose pas un cœur léger et inconstant, car cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante:

«Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant de découvertes à vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par où commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et que ma cousine est belle comme une fée. Vous aurez beau me sermonner, me gronder, me prêcher, mon cher curé, vous ne m'ôterez pas de la tête que si François Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol, il était doué d'un jugement bien solide. Vous-même, Monsieur le curé, vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa petitesse, est souple, élégante, parfaitement proportionnée. C'est égal! quelques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu est quelquefois bien contrariant?

«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j'ai fait sa conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plaît à tout le monde, et quand je serai grand'mère, je raconterai à mes petits-enfants que c'est là la première et ravissante découverte que j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser.

«Bien que je marche de surprise en surprise, je suis déjà parfaitement habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je puis confier que je suis souvent dans un grand ébahissement.

«Nous sommes allés à V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau, les œuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour certaines robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée.

«Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasiée, émerveillée sur les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est moquée de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire du Buisson, alors? Après une séance de trois heures chez la couturière et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle m'avait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprécier l'utile et le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une passion pour les petits gâteaux. Pendant que je me livrais à cet exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout, c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqué de bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier. J'y suis allée aussitôt et j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée, ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais mon oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire même romain, une figure sèche et grincheuse, et ce personnage ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante, j'ai pris la raison en grippe. Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant, grimaçant, disséminés dans ma chambre et je suis contente.

«Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Monsieur le curé. Que me disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon curé, mon curé! j'ai peur que vous ne m'ayez bien souvent attrapée.—Nous irons dans le monde lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en était question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château.

«Il paraît que j'ai grandement raison de m'attendre à beaucoup de succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare. Je suis donc, mon cher curé, un mets savoureux, délicat, succulent, qui sera convoité, recherché et avalé en un clin d'œil, si je veux bien le permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que... Mais chut!

«Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec impatience, seulement je ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui fait battre mon cœur, un événement qui me donne envie de pirouetter à perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire des folies. Dieu! que la vie est une belle chose!

«Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé! J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant à vous faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois dans le Paradis terrestre. À chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet de plaisir et d'admiration, à chaque instant aussi je voudrais vous en faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau parc restent muets.

«Adieu, mon cher bon curé; je ne vous embrasse pas, parce qu'on n'embrasse pas un curé (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je vous envoie tout ce que j'ai dans le cœur pour vous, et ce tout est rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le curé. «Reine

Il est certain que je m'habituai immédiatement à l'atmosphère de luxe et d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant les premiers jours qui suivirent mon arrivée au Pavol. Son port de déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche sous un soleil d'avril, et, à la suite d'une conversation que nous eûmes le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée disparut entièrement.

J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec béatitude, ouvrant de temps en temps un œil pour contempler avec ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en terre cuite et les arbres que je voyais par ma fenêtre ouverte. Blanche entra chez moi, vêtue d'une robe traîtante, les cheveux sur les épaules et le front soucieux.

«Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en la regardant avec admiration.

—Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je viens causer avec toi.

—Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en ressentiront.

—Même s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait déjà mon opinion sur ce grave sujet.

—De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant subitement.

—Tu désires te marier, Reine?

—Si je désire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus tôt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes, excepté quand les femmes sont aussi belles que toi.

—On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air sévère.

—Pourquoi cela?

—Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas convenable pour une jeune fille.

—Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! répondis-je en me renfonçant sous mes couvertures.

—Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père, Reine.

—Qu'y a-t-il?

—Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon mariage.

—Il faut le lui demander.

—Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père me fait peur, ou plutôt il m'intimide.»

Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'écartai les cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille qui ne m'intimiderait plus jamais.

«Personne ne m'intimide, moi!» m'écriai-je en prenant mon oreiller pour l'envoyer promener au milieu de la chambre.

Blanche me regarda d'un air étonné.

«Que fais-tu donc, Reine?

—Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon d'agir mettait hors d'elle.

—Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer à cette habitude. Pour en revenir à ce que nous disions, te sens-tu le courage d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans cesse?

—Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu verras! Tantôt j'attaque mon oncle, et je mène les choses rondement.»

Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, déjà déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans l'arène.

«Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas marié?

—Non certainement, répondit mon oncle, que ma question parut égayer.

—Serait-ce un malheur si l'humanité disparaissait?

—Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et les misanthropes, non.

—Mais votre avis, mon oncle?

—Je n'ai guère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de l'espèce humaine.

—Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent avec vous-même quand vous blâmez le mariage.

—Ah! ah! dit mon oncle.

—Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans être marié et que vous votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez adopter le mariage pour tout le monde.

—Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner! Qu'est-ce donc que le mariage à votre avis, ma nièce?

—Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des institutions qui existent sur la terre! Une union perpétuelle avec celui qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah! c'est charmant!

—On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nièce?

—Parce que c'est..., enfin, c'est mon idée! dis-je en adressant un sourire plein de mystères à mon passé.

—Le mariage est une institution qui livre une victime à un bourreau, grogna mon oncle.

—Ah!!!

Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie.

«Quelle est la victime, mon père?

—L'homme, parbleu!

—Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau.

—Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles!

—À ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible.

—Reine! cria ma cousine, stupéfaite de mon audace.

—Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre, mais moi je n'ai aucune patience.

—Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas d'inclination?

—Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme!»

Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler à ma cousine l'intime secret de mon cœur. Mais, toutes réflexions faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré ma ferme résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer, mais je réussis à surmonter la tentation de parler.

«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas vivre sans aimer.

—En vérité! Où avez-vous pris ces idées, Reine?

—Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis-je tranquillement. Voyez un peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées!

—Ah!... est-ce le curé qui vous a permis de lire des romans et qui vous a fait un cours sur l'amour?

—Mon pauvre curé! l'ai-je fait enrager à propos de cela! Quant aux romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en cassant une vitre.

—Voilà qui promet! Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de divaguer sur l'amour?

—Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont je parle.

—Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que vous n'aimiez personne!

—C'est certain! répliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut suppléer à l'expérience?

—Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et puis, vous m'avez l'air d'avoir une tête assez bien organisée.

—Je suis logique, mon oncle, simplement.

Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?

—Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant.

—Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.

—Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans, mesdemoiselles.

—Cela m'est égal, répondit Blanche.

—Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq ans!

—Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire.

—Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle?

—Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de le refuser.»

Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que je me levai pour pirouetter.

«Alors je suis sûre de mon affaire!» criai-je en me sauvant.

Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air majestueux.

«Comme tu es effrontée, Reine!

—Effrontée! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu as voulu?

—Oui, mais tu dis les choses si carrément!

—C'est ma manière, j'aime les choses carrées.

—Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père.

—Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.

—Certainement», répondit Blanche d'un air rêveur.

M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les femmes ne valent pas le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle.

X

Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif. Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en jetant un cri de joie.

Le plaisir de mettre pour la première fois une robe telle que je n'en avais jamais eu ajoutait encore à mon allégresse, et, lorsque je fus habillée, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse. Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et je faillis renverser mon oncle dans un corridor.

«Où courez-vous ainsi, ma nièce?

—Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces. Voyez comme je suis bien!

—Pas mal, en effet.

—N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite?

—Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et qui m'embrassa sur les deux joues.

—Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine, que le cas extraordinaire se présentera bientôt.»

Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre de Junon.

«Regarde! criai-je en tournant si vivement sûr moi-même que ma cousine ne pouvait voir qu'un tourbillon.

—Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel. Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.

—Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe.

—Ô coquette innée! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie?

—Tu verras bien autre chose, répondis-je gravement. Je sais, vois-tu, que la coquetterie est une qualité, une sérieuse qualité.

—C'est la première fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce n'est pas ton curé, je suppose?

—Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres personnes que les de Conprat à déjeuner, Blanche?

—Oui, le curé et deux amis de mon père.»

Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il me présenta.

Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant!

Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si bienveillante, qu'il me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui, et je vis que la sympathie était réciproque.

«Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami de votre père.»

Je me laissai embrasser de bonne grâce, non sans me dire tout bas qu'il serait bien préférable que son fils le remplaçât dans cette opération délicate.

Enfin, il entra!... et j'aurais bien échangé ma dot entière et ma jolie robe par-dessus le marché contre le droit de courir à lui et de l'embrasser à grands bras.

Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua cérémonieusement que je restai interdite.

«Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous connaissons.

—J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.

—Quelle bêtise!

—Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.

—Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec amitié, mais une jolie fleur, vraiment!

Ces paroles ne réussirent pas à dissiper l'irritation que j'éprouvais sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche. Ah! qu'il me plaisait! et que le cœur me battait pendant que je retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives.

Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger.

Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai immédiatement celui-ci.

«Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je.

—Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine.

—L'avez-vous regretté au moins?

—Vivement, je vous assure.

—Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant?

—Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette.

—Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas!

—Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup sûr! répondit-il en souriant.

—Est-ce que le monde empêche d'être aimable?

—Mais pas précisément; seulement, les convenances répriment souvent l'élan de l'amitié.

—C'est bien niais!» dis-je d'un ton bref.

Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa sécurité.

M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois d'octobre.

«J'en suis charmée, répondit Junon.

—Tu m'apprendras à danser, dis-je en sautant déjà sur ma chaise.

—Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.

—Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes désirent valser avec lui.

—Et puis il est charmant!» répliquai-je avec onction.

Le commandant et son fils se mirent à rire; le curé et les deux amis de mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui était particulier quand quelque chose lui déplaisait, mouvement rempli d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise.

Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée.

«Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche.

—Il parle ainsi», répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix de ma victime.

Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité imposante qui ne me troublait pas le moins du monde.

Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la regardait beaucoup.

«Qu'elle est belle, n'est-ce pas?» lui dis-je dans l'innocence de mon cœur.

—Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit tressaillir.

Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.

Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit comparaître devant lui.

«Reine, vous avez été ridicule!

—Pourquoi donc, mon oncle?

—On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.

—Mais puisque je le trouve, mon oncle.

—Raison de plus pour ne pas le dire.

—Comment! repartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le trouvais anticharmant?

—Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira d'avoir, mais gardez-la pour vous.

—C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!

—Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.

—Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la pratiquer.

—Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous à l'étiquette.

—Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.

Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais pris l'habitude, mes rêves furent troublés par une sourde inquiétude que je n'arrivai pas à bien définir. Je méditai sur cette journée, attendue avec tant d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'étaient point passées comme je l'avais désiré. Qu'avais-je espéré? Je n'en savais rien, mais je me débitai à moi-même un long discours pour me convaincre que M. de Conprat était amoureux de moi, et ma péroraison se termina par un attendrissement de mauvais augure.

Néanmoins, le lendemain, mes inquiétudes avaient entièrement disparu, mais, dans l'après-midi, je reçus une longue missive de mon curé, missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi:

«Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse, mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère, mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler.

«Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire: Méfiez-vous de l'imagination.»

Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit ébranlé.

XI

J'étais installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace, qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon caractère, et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature.

Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns avaient un éclat nouveau, que ma bouche était plus fraîche et que mon teint de Méridionale prenait des tons rosés et délicats qui excitaient chez moi une vive satisfaction.

Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais décidément découvert que, dans ma grande naïveté, je m'étais grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me consoler. Je me dis que tous les cœurs nécessairement ne doivent pas être construits de la même manière, que les uns se donnent en une minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable ressemblance existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant bon nombre de jours, ne fut pas sérieusement troublée. Et je m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts; je me chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du soleil.

Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses relations d'enfance avec Blanche et les liens de parenté qui unissaient les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat, trouvant avec assez de raison qu'il représentait un cas extraordinaire.

J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience.

En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner. Paul, doué de l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait ensuite solidement vers trois heures. Après cela, si nous étions seuls, Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui jouait avec entrain une valse de sa composition. Quelquefois, il devenait professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah! les bons jours!

Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé. Sa gaieté communicative, son esprit conciliant, le génie de l'organisation et des inventions drolatiques qu'il possédait au plus haut degré en faisaient un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour. Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel objet, Blanche et moi nous disions:

«Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.»

Il peignait souvent et nous apportait ses œuvres. C'est le seul point sur lequel je n'aie jamais pu m'entendre avec lui. J'avais une antipathie invétérée pour les arts, mais surtout pour la musique, car la maudite étiquette empêche de se boucher les oreilles, tandis qu'il est facile de ne pas regarder un tableau ou de lui tourner le dos. Toutefois, quand M. de Conprat jouait des airs de danse, je l'écoutais volontiers et longtemps, mais c'était lui que j'aimais dans ses airs, et non les airs en eux-mêmes. Je marque ce sentiment en passant, parce que j'en fis un jour l'analyse, et que cette analyse me conduisit à une terrible découverte.

«Pourquoi peindre des arbres, mon cousin? disais-je. L'arbre le plus laid est encore mieux que ces petits paquets verts que vous mettez sur votre toile.

—Est-ce ainsi que vous comprenez l'art, jeune cousine?

—Croyez-vous que Junon n'est pas mille fois plus belle en réalité que sur son portrait?

—Si, certes, je le crois!

—Et ces petites fleurs bleues que vous mettez dans les arbres, qu'est-ce que cela?

—Mais c'est un coin du ciel, ma cousine!»

Je pirouettais et m'écriais d'un ton pathétique:

«Ô cieux, ô arbres, ô nature, que de crimes se commettent en vos noms!»

Mon oncle avait de nombreux amis à V...; il était allié à la plupart des familles du pays, et tenait table ouverte. Il était rare que nous n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre, comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois dire que je n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues qu'impertinentes.

Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances, m'adressaient quelques objurgations bien senties; mais autant en emportait le vent! Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise.

«Tu as été très impolie avec Mme A..., Reine.

—En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait, voilà tout!

—C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce.

—Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je ne me sens pas attirée vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous examinent de la tête aux pieds, comme si vous étiez une bête curieuse.

—Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton temps à saisir le ridicule des gens et à les mimer.

—Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C... me le disait l'autre jour.

—Je ne vois pas bien la conséquence... Ensuite, crois-tu que les hommes ne t'examinent pas de la tête aux pieds?

—Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà remarqué une foule de choses.

—Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue est une qualité appréciable.»

Quand nos convives masculins étaient jeunes, ils nous faisaient la cour, à Blanche et à moi, et je m'amusais bien, mais quand c'étaient des vieux... Dieu! la politique qui surgissait toujours pour me donner la migraine. Ah! m'a-t-elle ennuyée, cette politique!

Ces bonnes gens arrivaient fortement excités contre quelques méfaits du gouvernement; ils en parlaient d'une façon discrète jusqu'au moment où un bonapartiste fougueux s'écriait qu'il voudrait fusiller tous les républicains pour les frapper de terreur. La naïveté du mot faisait rire, mais ce massacre imaginaire était le branle-bas des irritations et des radotages. Nous nous jetions la tête la première dans la politique et nous barbotions jusqu'à la fin du repas. Tout le monde s'entendait pour abominer république et républicains; mais quand chaque convive venait à tirer de sa poche un petit gouvernement qu'il avait eu soin d'apporter avec lui, on ne tardait pas à se lancer des regards furibonds et à devenir rouges comme des tomates.

Le légitimiste se drapait dans la dignité de ses traditions, de ses respects, de ses regrets et traitait l'impérialiste de révolutionnaire; celui-ci, en son for intérieur, traitait le légitimiste d'imbécile; mais la politesse ne lui permettant pas d'émettre son opinion, il criait comme un brûlé pour se dédommager. Puis on tombait derechef sur les républicains; on les accablait d'invectives, on les déportait, on les fusillait, on les décapitait, on les mettait en marmelade, bonapartistes et légitimistes s'unissant dans une haine commune pour balayer ces malheureux bipèdes de la surface de la terre. On pérorait avec passion, on gesticulait, on sauvait la patrie, on devenait cramoisi..., ce qui n'empêchait pas les choses, hélas! d'aller leur petit bonhomme de chemin.

Mon oncle, au milieu de ces divagations, lançait de temps à autre un mot spirituel ou plein de sens et mettait la discussion sur un terrain plus élevé que celui des intérêts personnels et des sympathies individuelles. Nullement légitimiste, n'ayant d'ailleurs aucune opinion déterminée, il n'en pensait pas moins que la France, depuis près d'un siècle, marche la tête en bas, et que, cette position étant anormale, elle finira par perdre l'équilibre et par tomber dans un précipice où on l'enterrera.

Il riait des mesquineries et de la bêtise des différents partis, mais il éprouvait souvent des écœurements qui se manifestaient par quelque phrase plaisante. Je ne l'ai jamais vu s'emporter; il conservait son calme au milieu des rugissements divers de ses convives, sûr, du reste, d'avoir le dernier mot, car il voyait juste et loin. Cependant ses antipathies étaient vives et il exécrait les républicains. Non pas qu'il fût trop passionné pour ne point rester dans un juste milieu; il eût accepté une république s'il l'avait crue possible, et s'inclinait devant l'honnêteté de certains hommes qui luttent de bonne foi pour une utopie.

Je l'entendais quelquefois appeler nos gouvernants des joueurs de raquette, comparant les lois, que les deux Chambres se renvoient journellement, à des volants que les Français, le nez au ciel, regardent circuler d'un air béat jusqu'au moment où ils tombent sur leur respectable cartilage et l'aplatissent bel et bien. D'où je tirai, pour ma petite gouverne, quelques déductions que je raconterai en temps et lieu.

M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu, il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des connaissances générales, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la vertu, et ne considérait point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs systèmes, et sa bouche en disait bien long pendant qu'il observait son interlocuteur en rejoignant ses gros sourcils qui lui cachaient presque entièrement les yeux. Puis il répondait lentement, avec la plus grande tranquillité:

«Morbleu, monsieur, je vous admire! Vous en êtes presque arrivé à la parfaite humilité prêchée par l'Évangile. Je suis confus de ne pouvoir marcher sur vos traces, mais j'ai un diable d'orgueil qui m'empêchera toujours de me comparer à la chenille qui rampe à mes pieds ou au porc qui se vautre dans ma basse-cour.»

Toujours en guerre avec le conseil municipal de sa commune, il n'aimait pas les villageois, et prétendait que rien n'est plus fourbe et plus canaille qu'un paysan. Aussi, bien qu'il fût estimé, respecté, il n'était point aimé. Cependant il faisait des charités larges et acte de complaisance quand l'occasion s'en présentait, mais il ne se laissait jamais duper par les finasseries, les roueries des bons cultivateurs.

Enfin, si mon oncle n'avait embrassé aucune carrière, s'il n'avait été ni médecin, ni avocat, ni ingénieur, ni soldat, ni diplomate, ni même ministre, il remplissait sa tâche dans la vie en conservant des traditions saines, en respectant ce qui est respectable, en ne se laissant pas emporter dans les divagations du temps, en usant de son influence pour diriger certains esprits vers ce qui est bon et juste. En un mot, mon oncle était homme d'esprit, homme de cœur, homme de bien. Je l'aimais beaucoup, et s'il n'avait jamais parlé politique, je l'aurais cru sans défaut. Dans la vie privée, il était facile à vivre. Il adorait sa fille et m'octroya rapidement une grande affection.

«Quelle chose épouvantable que les gouvernements! disais-je à M. de Conprat. Il faudrait les supprimer tous; au moins nous n'entendrions plus parler politique. Deux choses à supprimer: le piano et la politique.

—Ma foi, je suis assez de votre avis, répondait-il en riant.

—Ah!... vous n'aimez pas le piano? Cependant vous écoutez Blanche avec plaisir; du moins, vous en avez l'air.

—C'est que ma cousine Blanche a un talent véritable.»

Cette explication me fit éprouver la sensation énervante causée par des moustiques qui s'agitent autour d'un dormeur: ils l'agacent sans troubler complètement son sommeil. Évidemment la raison n'était guère plausible, car, malgré le talent de Junon, moi qui n'aimais pas le piano, j'avais toujours envie de crier ou de me sauver quand elle exécutait des sonates de Mozart ou de Beethoven. Voilà des hommes qui peuvent se vanter d'avoir ennuyé l'humanité! Je me sentais navrée en songeant à leurs femmes.

Au milieu de cette vie douce, de mes espérances, de mes petites inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène à l'échafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par M. de Conprat.