Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une verte semonce.
De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule; mais elle donnait là des coups d'épée dans l'eau, et je m'envolais dans les bras de mes danseurs en songeant que si la valse n'est pas admise dans le ciel, ce n'est guère la peine d'y aller.
Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de conversation.
«Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce pays-ci, mademoiselle?
—Non, monsieur: six semaines environ.
—Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol?
—Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est morte, Dieu merci!
—Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle; il y avait un chevalier de Lavalle enfermé au Mont-Saint-Michel, en 1423.
—Vraiment! Que faisait-il là, ce chevalier?
—Mais il défendait le mont attaqué par les Anglais.
—Au lieu de danser? Quel grand nigaud!
—C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et l'héroïsme, mademoiselle?
—Mes ancêtres! Je n'y ai jamais pensé. Quant à l'héroïsme, je n'en fais aucun cas.
—Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme?
—Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains! Mais valsons, au lieu de causer.»
Et je mettais mon danseur sur les dents.
Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain. Bien qu'il fût grand, et que je fusse extrêmement petite, sa jolie moustache blonde tordue en pointe me caressait la joue de temps en temps, et j'eus quelques petites tentations dont je ne parlerai pas, de peur de scandaliser mon prochain.
Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi, je dis toutes les bêtises imaginables et inimaginables; mais je fis la conquête de tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles.
Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il était temps de partir, je criai d'un bout du salon à l'autre:
«Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.»
Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne comme toujours, s'empressa d'obéir à son père sans se soucier de mes récriminations.
Rentrée dans ma chambre, je me déshabillai avec assez de calme; mais en robe de nuit et sur le point de me coucher, je fus prise d'une fringale irrésistible. Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en chantant à tue-tête.
Junon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi d'un air un peu effrayé.
«Que fais-tu donc, Reine?
—Tu vois bien, je valse!
—Mon Dieu, es-tu enfant!
—Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et nuit.
—Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. Je t'en prie, couche-toi.»
Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps. Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça de me prouver que le calme, dans tous les actes de la vie, est une grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu, qu'après tout un traversin ne lui semblait point un danseur fort agréable, et...
«Quant à cela, je suis de ton avis! dis-je en l'interrompant vivement, il n'y a que les danseurs en chair et en os de sérieux et d'agréables, surtout quand ils ont des moustaches; des moustaches blondes, par exemple! Une petite, moustache qui vous caresse la joue en valsant, ah! c'est vraiment déli...»
Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois heures.
Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui. Je me rendis aussitôt à cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle venait d'enfanter quelque sermon. À son air solennel, je vis que mes conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé mes aises aussi bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie, j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je croisai les mains sur mes genoux, et fermai les yeux dans une attitude de profond recueillement.
Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:
«Eh bien! mon oncle, allez donc!
—Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une attitude plus respectueuse.
—Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas l'intention de vous manquer de respect, je prenais une pose recueillie pour vous mieux écouter.
—Ma nièce, vous me ferez perdre la tête!
—C'est bien possible, mon oncle, répondis-je tranquillement; mon curé m'a dit bien des fois que je le ferais mourir à la peine.
—En vérité, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable à cause d'une petite fille mal élevée?
—D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien que vous aimiez assez ce personnage; ensuite, je serais bien désolée de vous perdre, car je vous aime de tout mon cœur.
—Hum!... c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite cette nuit d'une façon si inconvenante?
—Spécifiez les accusations, mon oncle.
—Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez aperçu M. de Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant.
—Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!
—Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que c'était inconvenant.
—Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les jours. Blanche et moi nous l'appelons toujours Paul quand nous en parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement.
—Cela passe dans l'intimité, mais non dans le monde, où chacun n'est pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens.
—Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde?
—Je m'évertue à vous le dire, ma nièce.
—C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.
—Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande que cela! Ensuite, il paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très gentils?
—C'était bien vrai! m'écriai-je dans un élan de sympathie pour mes danseurs. Si charmants, si polis, si empressés! Puis je m'étais embrouillée dans mes promesses et je craignais de les avoir contrariés.
—En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine; voilà près de sept semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de bon goût de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sentiments; néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des sottises. Vous avez de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et...
—À la bonne heure! interrompis-je d'un ton satisfait, voilà comme j'aime les sermons!
—Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement.
—Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue, vous avez dit: Vous êtes diablement jolie!
—Eh bien, ma nièce?
—Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer toujours un premier mouvement.
—C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré votre grande jeunesse et votre petite taille, vous avez l'air d'une femme, tâchez d'en avoir la dignité.
—La dignité! dis-je étonnée; pourquoi faire?
—Comment..., pourquoi faire?
—Je ne comprends pas, mon oncle. Comment, vous venez me prêcher la dignité quand le gouvernement en a si peu!
—Je ne saisis pas le rapport... Quelle est cette nouvelle fantaisie?
—Mais, mon oncle, vous prétendez que le gouvernement passe son temps à jouer à la raquette; pour un gouvernement, franchement, ça manque de dignité. Pourquoi de simples individus seraient-ils plus dignes que des ministres et des sénateurs?»
Mon oncle se mit à rire.
«Il est difficile de vous gronder, Reine, vous glissez entre les doigts comme une anguille. Quoi qu'il en soit, je vous affirme que si vous ne voulez pas m'écouter, vous n'irez plus dans le monde.
—Oh! mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne des tortures de l'inquisition!
—L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux pas que ma nièce prenne des habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer plus tard pour..., hum!
—Pour qui, mon oncle?»
M. de Pavol eut une violente quinte de toux.
«Hum! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose d'approchant.
—Ce ne serait pas si niais, cette appréciation! le Buisson et les bois se ressemblent beaucoup.
—Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé sérieusement. Allez-vous-en, et réfléchissez.»
Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je sentis germer dans mon cœur le désir louable de faire connaissance avec la pondération.
Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus commis de sottises, oh! non, la chose arrivait encore assez fréquemment, mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme relatif.
Du reste, si mon oncle m'avait grondée, c'était plutôt, comme il le disait lui-même, en prévision de l'avenir, car je me trouvais dans un milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande indulgence. Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de parents et d'alliés.
Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les convenances me furent pardonnés. J'étais l'enfant gâté des douairières, qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grands-parents, mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en parlassent avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui sortent du fond des bois.
J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux, voyaient briller ma dot; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquetterie amusait, et je confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense bonheur à ravager les cœurs et à métamorphoser certaines têtes en girouettes.
Ô coquetterie, quelle charme renfermé dans chaque lettre de ton nom!
Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car, après deux ou trois soirées, j'en connaissais les détails, les nuances et les ruses.
Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher la coquetterie à mon auditoire et refuser l'absolution à mes pénitentes assez privées de jugement pour ne pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être ne resterais-je pas longtemps dans le giron de l'Église, mais, dans ma courte carrière, je crois que je ferais quelques prosélytes. Je plains les hommes qui, croyant tout connaître, ignorent les plaisirs les plus fins, les plus délicats. À mes yeux, ils mènent une vie de cornichon..., de melon tout au plus.
Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais les cœurs, Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations et aux roueries qui faisaient ma joie.
Néanmoins, quand la première effervescence fut calmée, j'en vins bien vite à réfléchir que M. de Conprat mettait un temps infini à s'éprendre de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique, rarement, je dois l'avouer, et, malgré cette diversité d'aspects qui empêchait la monotonie de s'attacher à ma personne, non seulement il ne se déclarait pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant. Le mot de mon curé: «Soyez sûre qu'il vous a prise pour une petite fille sans conséquence», commençait à me troubler grandement.
Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions, jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'idée de trouver un homme plus charmant que Paul de Conprat.
Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que j'avais beaucoup admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu. Voilà un sujet psychologique que je livre aux méditations des philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate le fait, je salue la philosophie et je passe.
Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans un château situé près du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'étais extraordinairement jolie et, ce soir-là, j'eus un succès fou. Succès si sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile, tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement provoqué par ma beauté.
J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux qui commençaient à se dessiller. Il arrivait généralement fort tard, avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute société fashionable de la contrée. Ces messieurs, étant blasés dès l'âge le plus tendre, et trouvant extrêmement fatigant, pénible et navrant de valser avec de jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuyé, nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent, trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui de ces victimes infortunées de l'expérience comme un beau soleil dissipe un léger brouillard. Je savais si bien les exciter, les émoustiller, les faire tourner à tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait: «Elle a le diable au corps!»
Honni soit qui mal y pense!
Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui importait! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans un coin reculé en refusant énergiquement de danser.
Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient assises, quand je surpris la conversation de deux respectables douairières dont j'avais fait la conquête.
«Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succès.
—Blanche de Pavol est plus belle, cependant.
—Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.
—Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les autres est charmant chez elle.
—On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat.
—Je l'ai entendu dire.»
Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à la draperie dans laquelle j'étais enfouie.
Lorsque je me remis de mon étourdissement, le salon brillant me parut voilé d'un crêpe épais; à la grande surprise de Junon, j'allai la supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon.
En revenant au Pavol je me disais: «Ce n'est pas vrai, je suis sûre que ce n'est pas vrai! Pourquoi tant me troubler?»
Mais je me déshabillai en pleurant, avec l'idée qu'un immense malheur allait fondre sur moi.
Néanmoins, comme rien n'est plus versatile qu'un esprit de seize ans, le lendemain je me reprenais à espérer et traitais le bavardage de ces dames de cancans sans portée. Je résolus d'observer soigneusement M. de Conprat, et j'étais dans une disposition morale qui permettait au moindre indice de donner un corps à des impressions même passées et fugitives.
Dans l'après-midi de ce jour néfaste, nous étions tous dans le salon. Le commandant et mon oncle faisaient une partie d'échecs, Blanche jouait une sonate de Beethoven, et moi, étendue dans un fauteuil, j'examinais, sous mes paupières à mi closes, l'attitude et la physionomie de Paul de Conprat. Assis près du piano, un peu en arrière de Junon, il l'écoutait d'un air sérieux, sans cesser de la regarder. Je trouvai que cette expression sérieuse ne lui allait pas et pouvait se qualifier d'ennuyée. Je me confirmai dans mon opinion en remarquant qu'il s'efforçait d'étouffer quelques petits bâillements intempestifs. C'est alors que subitement je fis un retour sur ma propre satisfaction quand il jouait des airs de danse. Je compris que j'aimais non les airs, mais bien l'exécutant, et que, pour lui, c'était identiquement le même sentiment. Il se souciait bien de Beethoven! mais il était épris de Blanche, et les choses antipathiques à sa nature lui plaisaient dans la femme qu'il aimait.
Junon termina son affreuse sonate, et Paul lui dit dans un mouvement d'enthousiasme dont je connaissais le motif caché:
«Quel maître que ce Beethoven! vous l'interprétez parfaitement, ma cousine.
—Vous avez bâillé! m'écriai-je en sautant si brusquement sur mes pieds que les joueurs d'échecs poussèrent un grognement furieux.
—Je te croyais endormie, Reine?
—Non, je ne dormais pas, et je te dis que Paul a bâillé pendant que tu jouais de ton maudit Beethoven.
—Reine déteste tant la musique, dit mon oncle, qu'elle attribue aux autres ses idées personnelles.
—Oui, oui, mes idées me font faire de belles découvertes! répondis-je d'une voix tremblante.
—Qu'est-ce qui te prend, Reine? Tu es de mauvaise humeur parce que tu n'as pas assez dormi cette nuit.
—Je ne suis pas de mauvaise humeur, Junon, mais je déteste l'hypocrisie, et je répète, soutiens et soutiendrai jusqu'à la mort exclusivement que Paul a bâillé, et encore bâillé.»
Après cette sortie, je m'enfuis avec le calme d'un tourbillon, laissant les habitants du salon plongés dans la stupéfaction.
Je m'enfermai chez moi et me promenai de long en large dans ma chambre, en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils peuvent ébranler le cerveau, n'ont jamais servi de remède à un amour malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler.
Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, je me rappelais des mots et des détails qui, me disais-je, auraient dû m'éclairer vingt fois pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se réveillant, grande et irritée, me fit jurer que personne ne s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais pour habitude de les jeter à la tête des gens.
Je traversais un de ces moments d'irritation pendant lesquels l'individu le plus placide ressent un désir violent d'étrangler quelqu'un ou de casser quelque chose. Les nerfs, qui ne peuvent se soulager par des larmes, ont besoin d'une détente quelconque, et je m'en pris à mes bonshommes en terre cuite dont les grimaces, les sourires me parurent tout à coup odieux et ridicules. Aussitôt je les jetai par la fenêtre, éprouvant un âpre plaisir à les entendre se briser sur le sable de l'allée.
Mais mon oncle, qui passait par là, en reçut un sur son chef vénéré, heureusement pourvu d'un chapeau, et, trouvant le procédé en dehors de toutes les lois de l'étiquette, il y répondit par une exclamation expressive.
«....À quel diable d'exercice vous livrez-vous là, ma nièce?
—Je jette mes bonshommes par la fenêtre, mon oncle, répondis-je en m'approchant de la croisée dont je me tenais assez éloignée pour lancer mes projectiles avec plus de force.
—Est-ce une raison pour me casser la tête?
—Mille pardons, mon oncle, je ne vous avais pas vu.
—Seriez-vous devenue folle subitement, ma nièce? Pourquoi brisez-vous ainsi vos bibelots?
—Ils m'agacent, mon oncle; ils m'impatientent, ils m'énervent!... Tenez, voilà la fin!»
J'en expédiai cinq à la fois, et, fermant brusquement la fenêtre, je laissai M. de Pavol tempêter contre les nièces, leurs fantaisies et le désordre de son allée.
Le soir, il me sermonna, mais je l'écoutai avec la plus grande impassibilité, un misérable sermon, au milieu de mes soucis graves, me produisant l'effet d'une bulle de savon crevant sur ma tête.
Après le dîner, j'allai contempler mes petits bonshommes en terre cuite qui gisaient d'un air piteux dans l'allée. Brisés! pulvérisés!... absolument comme mes illusions et mon bonheur que je croyais à tout jamais perdu.
Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspicacité, mais quel est celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité d'imbécile en découvrant un fait qu'il ne voyait pas depuis longtemps, bien qu'il fût très visible? Ah! qu'il est facile de se dire perspicace! facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i...
C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand sentiment de jalousie contre Junon. Mon Dieu, non! j'étais une petite créature qui aimait sincèrement, profondément, mais pas l'ombre de passion farouche ne se mêlait à mon amour. Seulement j'étais dans une perpétuelle irritation contre M. de Conprat. Il était le bouc émissaire que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins et mes amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où je me promenais à grands pas en m'adressant des discours.
«Comme c'est spirituel de s'éprendre d'une femme dont la nature ressemble si peu à la vôtre! Lui si gai, si bavard! aussi bavard que je suis bavarde, certes! et elle grave, silencieuse, adoratrice de l'étiquette, tandis qu'il en est quelquefois bien ennuyé, je le vois parfaitement. Nous nous convenions si bien! Comment ne l'a-t-il pas vu? Mais Blanche est aussi bonne que belle: il la connaît depuis longtemps, et enfin l'amour ne se commande pas...»
Mais ces beaux raisonnements ne me consolaient point.
Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit parfois, et, malgré ma résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures entières; le soir, je me mettais à table d'un air sombre et je ne desserrais pas les dents pendant le repas.
Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de Pavol.
«Que se passe-t-il dans votre petite tête, Reine?
—Rien, mon oncle.
—Vous ennuyez-vous? Voulez-vous faire un voyage?
—Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de quitter le Pavol.
—Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes libre, je ne suis pas un tyran. Regretteriez-vous le refus par lequel vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque temps?
—Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.»
Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages de chaque parti et insistait un peu pour que je consentisse au moins à connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de cas extraordinaires, et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le moins étonnée. Au fond du cœur, je pense qu'il était légèrement effrayé de la charge d'âme qui lui était incombée. Mais il me laissait entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes raisons qui n'avaient ni queue ni tête.
«Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier, Reine? me demanda Blanche.
—Je ne me marierai pas avant d'avoir trouvé ce que je désire.
—Ah!... et que désires-tu?
—Je ne le sais pas encore», répondis-je, la gorge serrée.
Blanche me prit le visage à deux mains et me regarda avec attention.
«Je voudrais lire dans ta pensée, petite Reine. Aimes-tu quelqu'un? Est-ce Paul?
—Je te jure que non, dis-je en échappant à son étreinte, je n'aime personne! et quand j'aimerai, tu le sauras tout de suite.»
Si la mort n'était pas une chose si effrayante, je suis sûre que l'on m'eût tuée dans ce moment-là, avant de me faire avouer mon amour pour un homme qui aimait une autre femme, et quand cette autre femme était ma cousine. Heureusement, il n'était question ni de pal ni de guillotine, dont la vue eût probablement détruit mon stoïcisme.
«Je fais comme toi, Blanche, j'attends.
—Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup du Buisson, répondit-elle en souriant. Cinq demandes à la fois!
—Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie, m'excède!»
Par malheur, un sixième chevalier réunissant les qualités les plus rares, les plus extraordinaires, les plus complètes, se mit tout à coup sur le rang de mes adorateurs. Hélas! je récoltais ce que j'avais semé, car, dès mon entrée dans le monde, j'avais eu soin de raconter à tout venant que j'entendais me marier le plus tôt possible.
Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence.
«Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser.
—Grand bien lui fasse, mon oncle!
—Vous plaît-il?
—Du tout.
—Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons; celles de l'autre jour, pour les partis que vous avez refusés d'emblée, ne valaient rien.
—Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle!
—Voyons, M. de P... était très bien.
—Oh! un homme de trente ans... Pourquoi pas un patriarche?
—Et M. C...?
—Un nom affreux, mon oncle!
—M. de N..., garçon de mérite, très intelligent?
—J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que quatorze à vingt-six ans!
—Ah!... et le petit D...?
—Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite. Une fois marié, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà tout!
—Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui reprochez-vous?
—Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je ne valse pas à trois temps! m'écriai-je avec indignation.
—Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve absurde de se marier si jeune; mais, malgré votre dot et votre beauté, peut-être ne retrouverez-vous jamais un parti comme celui-là. C'est un charmant cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très ancienne...
—Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, interrompis-je avec dédain. J'ai horreur des aïeux, mon oncle.
—Pourquoi cela?
—Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez! Quel idiotisme!
—Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V... vous trouve charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser?
—Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous savez bien que je suis patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis-je en saisissant cette occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés.
—C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur. Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. Vous ne connaissez pas assez M. Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de vous, et que j'autorise son fils à se présenter au Pavol quand bon lui semblera.
—Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.»
Cinq minutes après, j'errais dans les bois, en proie à la plus violente agitation.
«Ah! c'est ainsi! disais-je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes sanglots; il sera bien reçu, ce Maltour! Dans quatre jours, je veux qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui ne comprend rien!...»
Je me trompais. Mon oncle, malgré mes prétentions soudaines à la dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement. Il ne pouvait pas empêcher M. de Conprat d'aimer sa fille et renoncer au rêve que lui et le commandant caressaient depuis longtemps. D'ailleurs, bien convaincu que mon sentiment avait peu de profondeur et que beaucoup d'enfantillage s'y mêlait, il pensait que le meilleur remède pour guérir ce caprice c'était de détourner mes idées sur un homme qui, en m'aimant, saurait se faire aimer, de par cet axiome: l'amour attire l'amour.
Le raisonnement eût été parfait, s'il n'avait pas péché par la base.
Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils arrivaient au Pavol, le sourire aux lèvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me dit cent choses aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre et refrognée d'un portier de Jésuites.
Le baron était un bon garçon...; permettez, je ne veux point dire par là que ce fût une bête; pas du tout! Il était intelligent, spirituel, mais il n'avait que vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux, dernière particularité qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher.
Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec moi.
«Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle?
—Oui, répondis-je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.
—Vous êtes-vous amusée, l'autre jour, chez les ***?
—Non.
—C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez le bleu?
—Évidemment, puisque j'en porte.»
M. Le Maltour toussa discrètement pour se donner du courage.
«Aimez-vous les voyages, mademoiselle?
—Non.
—Vous m'étonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.
—Idiotisme! j'ai peur de tout.»
La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon laconisme et l'intérêt avec lequel, de l'air le plus impertinent du monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa visite.
Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin et revint me trouver en colère.
«Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu! aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse traiter comme un pantin, ma nièce! Personne ne vous forcera à l'épouser, mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la langue bien pendue quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi demain; M. Le Maltour déjeunera ici.
—Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.
—Ne dites pas de sottises, au moins.
—Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis-je avec majesté.
—Comment, de...
—Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai sans désemparer.
—Il ne s'agit pas, ma nièce...»
Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.
Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.
«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah! mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»
Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes de M. de Pavol se dissipèrent.
Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la jolie figure me portait sur les nerfs.
«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup les voyages.
—Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des distractions.
—Vous avez voyagé?
—Oui, un peu.
—Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane? dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.
—Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi.
—Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie?
—Mais non, jamais.
—Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Connaissez-vous au moins Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»
J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de la tombe pour me le reprocher.
Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire, la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet effarement, et Blanche s'écria:
«Perds-tu la tête, Reine?
—Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices, paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les ambassadeurs dans des cachots où il les laissait pourrir; enfin, il était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y règnent, et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vérole, des vomissements qui durent six mois, des ulcères, la lèpre, un ver appelé rischta qui vous ronge; pour le faire sortir on...
—Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.
—Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartarie. Et vous? dis-je à M. Le Maltour.
—Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.
—Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis-je dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie.
—Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce!
—Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma tête, jamais à celle de mon mari. Du reste, je le mènerai à Boukhara pour qu'il soit mangé par les vers.
—Comment? mangé par... murmura le baron timidement.
—Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mangé par les vers, car, à mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de veuve...»
Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies tartariennes, il s'en alla et ne revint plus.
Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et lui dis d'un ton sentencieux:
«Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!»
J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement deux fois par semaine. Cette habitude lui parut si douce, si consolante que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude.
Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de vie; puis, cédant à ses instantes sollicitations, je lui expédiai des missives dans le genre de celle-ci:
«L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela. Qu'en pensez-vous, mon curé? Je vous embrasse en envoyant les convenances au diable.»
Ou bien:
«Ah! mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de l'eau froide dont nous parlions il y a trois mois! Le bonheur n'existe pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la réalité.
«Adieu; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.»
Il m'écrivit courrier pour courrier.
«Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos succès mondains! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un mythe, il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Vous n'avez pas suivi mon conseil, Reine; vous avez abusé des feux de joie, n'est-ce pas? Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de vos préoccupations.»
Je lui répondis:
«Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus à mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me jeter à la Trappe, mon cher curé! Si j'étais sûre qu'il me fût permis de valser de temps en temps avec de charmants cavaliers tels que j'en connais, j'irais certainement m'y réfugier, y ensevelir ma jeunesse et ma beauté. Mais je crois que ce genre de distractions n'est pas admis par les règlements. Donnez-moi quelques renseignements là-dessus, Monsieur le curé, et soyez convaincu que vous n'êtes qu'un optimiste en prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du rat dans un fromage; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le monde.
«Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne femme rabougrie, rétrécie, ratatinée,—au moral, j'entends, car je suis plus jolie que jamais,—une petite vieille qui ne croit plus à rien, qui n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des révolutions quand ses joies et ses rêves à elle sont broyés, pulvérisés, réduits en atomes imperceptibles... Ma personne morale, si on pouvait la dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'œil de l'observateur, j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette, un arbre mort, complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés. Pourvu que le moral n'abîme pas le physique, Monsieur le curé! J'en tremble! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas terrible?
«Au revoir, mon vieux curé.» Deux jours après avoir expédié cette épître, qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon âme, mon oncle décida que nous irions passer une après-midi au mont Saint-Michel.
Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air; je le pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et ma cousine était rêveuse.
Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont Saint-Michel, m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers le voile sombre de mon humeur positivement massacrante.
«Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais-je en geignant à chaque pas.
—Plus que six cents à monter pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.
—J'ai envie de m'arrêter là, alors!
—Allons, ma nièce, que diable, vous n'avez pas la goutte!»
Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de Montgommery.
Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts, cette abbaye merveilleuse, ces salles immenses, ces souvenirs multiples qui dorment là depuis des siècles! Je me serais bien gardée de les réveiller, car j'avais des choses cent fois plus intéressantes à observer sur le visage de ce gros garçon qui entourait Blanche de soins, de prévenances et ne pensait pourtant point à moi.
Que j'étais stupide! n'avoir pas vu son amour plus tôt! Il s'extasiait sur la moindre pierre pour lui être agréable, et, de temps à autre, je lançais de son côté quelques regards noirs qu'il ne daignait même pas remarquer.
«Ah! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en dites-vous?
—Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, cette salle aurait du charme.
—Vous ne lui en trouvez pas par elle-même?
—Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on puisse faire tourner un peu la tête... peuh! ça ne signifie rien du tout.
—Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture féodale», répondit mon oncle en riant.
Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient.
«Nous allons nous casser le cou! gémissais-je en me cramponnant au bras du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche.
—Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas.
—Vous parlez comme mon curé, répondis-je avec émotion.
—Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?
—Je n'ai pas de chagrin, repartis-je d'un ton bourru, et je n'ai confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du tout, et je partage l'avis de Suzon.
—Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de jeunesse!»
Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur une sorte de longue terrasse, je m'échappai et courus me cacher derrière une énorme arcade. J'appuyai la tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires, et je me mis à pleurer.
«Ah! pensais-je, comme mon curé avait bien raison de me dire, il y a longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais qu'on la subit! Toute ma logique ne sert à rien devant les circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir traitée comme une petite fille sans conséquence!»
Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une nature triste avec mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le passé.
En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes dans le train, mon oncle me dit:
«Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont Saint-Michel?
—Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des rhumatismes.»
En suivant la route qui conduit de la gare de V... au Pavol, je réfléchissais combien les choses d'ici-bas ont peu de stabilité. Il y avait à peine trois mois, je parcourais le même chemin sous l'influence de mes rêves heureux, dans l'enivrement de mes pensées joyeuses sur cet avenir que je croyais si beau!... et maintenant la route me paraissait jonchée des débris de mon bonheur.
Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même causer sérieusement avec elle.
Je me couchai en pleurant de tout mon cœur, avec la conviction que l'épée de Damoclès était suspendue sur ma tête.
Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. Chaque matin, elle venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, connaissais bien.
«Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.»
Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que ce roi était donc dépourvu de sens commun pour attacher une masse si lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu? Elle en est bien capable.
Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n'est pas avéré, accompli, quelle est la créature humaine qui, au fond du cœur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une demi-obscurité.
«Qu'as-tu, Reine? Es-tu malade?»
—Une crampe, murmurai-je d'une voix faible.
—Je vais chercher de l'éther, dit-elle en se levant vivement.
—Non, non, repris-je en faisant un violent effort pour me raccrocher à ma fierté qui s'en allait à vau-l'eau. C'est passé, Blanche, tout à fait passé.
—Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine?
—Non..., seulement quelquefois. Ce n'est rien, n'en parlons plus.»
Blanche passa la main sur son front comme une personne qui désire chasser une pensée importune. Mais je repris la conversation d'une voix si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude.
«Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?
—Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses vœux, Reine.
—Cela te plaît-il?
—Le mariage me plaît, évidemment; toutes les convenances sont réunies; mais jusqu'ici je n'aime Paul que comme cousin.
—Que lui reproches-tu?
—Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est un excellent garçon, mais je n'aime pas ce genre d'homme. D'abord il n'est pas assez beau, puis cet appétit normand manque de poésie, tu en conviendras!
—C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim! répondis-je en retenant mes larmes.
—Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement.
—Alors, tu refuses, Junon?
—J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très perplexe, car je redoute une déception pour mon père. D'ailleurs, à certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer; enfin, l'homme est parfaitement estimable.
—Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche!
—Mon père soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en ménage.
—Comment peux-tu croire une chose pareille! dis-je en bondissant d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables!»
Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses jugements, et qu'elle se sentait disposée à l'écouter.
«Paul t'aime beaucoup, Junon? marmottai-je du bout des lèvres.
—Oui, depuis longtemps.
—Tu le savais?
—Sans doute! une femme sait toujours ces choses-là. Et toi, ne l'avais-tu pas vu?
—Si... un peu», répondis-je en envoyant à ma stupidité un souvenir plein de mélancolie.
Blanche me quitta après m'avoir expliqué que Paul avait tardé à demander sa main parce qu'il craignait d'être refusé.
C'était bien ce que je pensais! et je m'habillai fiévreusement en songeant que, influencée par son père, elle finirait par donner son consentement.
«À sa place, j'aurais dit oui en une seconde, et quinze jours après je me serais mariée!»
Hélas! c'en était fait de mes rêves..., et je tombai dans un grand découragement.
On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et, chose qui me parut incroyable, inouïe, Blanche, du jour où elle ne le vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques.
Mais cette résignation n'était qu'apparente.
Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais, le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde.
Ce projet évidemment était fort pénible, mais je m'y cramponnai avec ardeur; je le méditai, le caressai avec une joie presque maladive. Par exemple, je jure sur l'honneur que je n'eus jamais l'idée de m'asphyxier ou d'avaler du poison, moyens d'en finir si chers aux humains de notre temps. Mais, ayant lu dans je ne sais quel livre qu'une jeune fille était morte de chagrin à propos d'un amour contrarié, je décrétai que je suivrais cet exemple.
Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main.
Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et je le priai de me laisser aller au Buisson.
«Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine.
—Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui.
—Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce.
—Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous me gêneriez beaucoup. Je désire aller seule avec la vieille femme de charge, si vous le permettez.
—Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C....., où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au Buisson. Quand partez-vous?
—Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé et je coucherai au presbytère.
—Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans deux jours. Soyez à C... après-demain vers trois heures.»
Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le menton d'un air préoccupé.
«Êtes-vous malade, Reine?
—Non, mon oncle.
—Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.»
Je le regardai bien étonné, car je croyais toujours fermement qu'il n'avait rien vu.
Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce qu'il voulait dire, que je me trouvais fort heureuse et que je faisais des vœux, pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec affection et me congédia.
Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de Blanche, qui désirait venir avec moi.
En route, je réfléchis aux paroles de mon oncle:
«Il sait tout, pensais-je. Mon Dieu, que je suis peu clairvoyante avec mes prétentions! Mais quand même le mariage de Junon n'aurait pas lieu, à quoi cela me servirait-il, puisque Paul est amoureux? Il ne peut pas en aimer une autre maintenant! Je ne comprends pas mon oncle.»
Je ne croyais plus comme autrefois qu'on pût s'éprendre de plusieurs femmes. Jugeant d'après mes propres sentiments, je me disais qu'un homme ne peut aimer deux fois dans sa vie sans présenter au monde le spectacle d'un phénomène extrêmement étonnant.
Ayant ainsi réglé les battements de cœur de la gent barbue, mes idées prirent une autre direction, et je me réjouis à la pensée de revoir mon curé. Je pris la résolution de lui sauter au cou, ne fût-ce que pour prouver mon indépendance et le mépris que je professais pour l'étiquette.
Arrivée au presbytère, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de déjeuner. Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que, pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche placée contre le mur en guise de banc.
J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre qui formait un encadrement touffu à la croisée, et je vis mon curé.
Il était à table et mangeait d'un air triste; ses bonnes joues avaient perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses abondants cheveux blancs n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable.
«Ah! mon pauvre bon curé!»
Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en perdant mon chapeau et j'entrai comme une bombe dans le parloir.
Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de l'étiquette, mais dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, que je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son épaule.
Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur l'épaule d'un curé; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de Sa terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant un spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature. D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs et les gens sans cœur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois de convention à un sentiment vrai et profond.
«La vie est une loque, mon curé, une misérable loque, disais-je en sanglotant.
—En sommes-nous là, chère petite fille, en sommes-nous vraiment là? Non, non, ce n'est pas possible!»
Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'aile brisée par des caresses et de bonnes paroles.
«Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmez-vous un peu, me dit-il en m'écartant doucement.
—Vous avez raison, répondis-je en reléguant mon mouchoir au fond de ma poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère profité des leçons, comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.»
Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces revirements très communs chez moi depuis quelque temps, je me mis à rire en m'installant joyeusement à table.
«Nous causerons quand nous aurons mangé, mon cher curé, je suis morte de faim.
—Et moi qui n'ai presque rien à vous donner!
—Voilà des haricots, j'adore les haricots! et du pain de ménage, c'est délicieux.
—Mais vous n'êtes pas venue seule, Reine?
—Ah tiens, c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la voiture, derrière l'église. Envoyez-la chercher, monsieur le curé, et qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.»
Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi. Pendant que je mangeais avec beaucoup d'appétit, malgré ma phtisie et mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler.
«Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé?
—Mais... un peu, Reine.
—Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j'aurais à vous dire! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous connaissez bien.»
Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plaisirs vaniteux, mes impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans songer certes à me gronder.
«Ne suis-je pas sur la route de l'enfer, monsieur le curé?
—Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est jeune.
—Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme! Je vous ai écrit que je n'étais plus qu'un squelette, et c'est bien vrai!
—Cela ne paraît pas, dans tous les cas.
—Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez!»
Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu superbe et nous nous assîmes chacun dans un coin de la cheminée.
«Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me dire?»
J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis tranquillement:
«Mon curé, je me meurs.»
Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il était sur le point d'introduire ses doigts.
«Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant.
—Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lèvres pâles?
—Mais non, Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant de santé. Mais de quoi mourez-vous?»
Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge sans ressort qui se dressait dans un coin et les images pieuses accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête dans un transport de surprise et d'indignation.
«Eh bien, Reine?
—Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour!»
L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur immobilité, et le curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe.
«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre imagination a fait des siennes, Reine!
—Il n'est pas question de l'imagination, mais du cœur, monsieur le curé, puisque j'aime!
—Oh! si jeune, si enfant!
—Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de Conprat!
—Ah! c'est donc lui!
—Me prenez-vous pour une linotte, pour une tête à l'évent, mon curé? m'écriai-je.
—Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser.
—Ce serait logique, mon cher curé, très logique; par malheur, je ne lui plais pas.»
Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques secondes pétrifié.
«Ce n'est pas possible! me dit-il d'un accent si convaincu que je pus pas m'empêcher de rire.
—Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre; il est épris de Blanche et l'a demandée en mariage.»
Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol: mes découvertes, mon aveuglement et les hésitations de Junon. Je couronnai cette narration en pleurant à chaudes larmes, car mon chagrin était très réel.
Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre au sérieux mes peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raisonner.
«Votre cousine hésite, le mariage ne se fera peut-être pas.
—Qu'importe, puisqu'il l'aime! On ne peut pas aimer deux fois.
—Cela s'est vu cependant, mon petit enfant.
—Je n'en crois rien, ce serait affreux! Je suis bien malheureuse, mon pauvre curé.
—L'avez-vous dit à votre oncle?
—Non, mais il a deviné mes pensées. À quoi bon, du reste? Il ne peut pas forcer Paul à m'aimer et à oublier sa fille. Je ne voudrais pas qu'il connût mon amour, j'aimerais mieux mourir!»
Un long silence suivit cette manifestation de ma fierté. Nous regardions le feu comme deux bons petits sorciers qui cherchent à lire les secrets de l'avenir dans la flamme et les charbons ardents.
Mais flammes et charbons restaient muets, et je pleurais silencieusement, quand le curé reprit avec un demi-sourire:
«Il ne ressemble cependant ni à François Ier ni à Buckingham!
—Ah! monsieur le curé, répondis-je vivement, si François Ier et Buckingham étaient là, ils ne se feraient pas prier pour m'aimer, et j'en serais bien contente!
Hum! le curé trouva la réponse dénuée d'orthodoxie et pleine d'interprétations fâcheuses. Il abandonna au plus vite le sujet hérissé de pièges qu'il venait d'aborder et me prêcha la résignation.
«Pensez-donc, Reine, vous êtes si jeune! Cette épreuve passera, et vous avez une longue vie devant vous.
—Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je vis, je ne me marierai jamais; mais je ne vivrai pas, je suis phtisique, écoutez!»
Et j'essayai de tousser d'une façon caverneuse.
«Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous êtes en bon état.
—Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne voulez pas me croire. Profitons de ce beau temps et des derniers moments qui me restent à vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.»
Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un agréable soleil de novembre, infiniment moins doux, moins réchauffant que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux voltiger au vent, sa démarche leste, toute sa personne replète et réjouie que j'avais guettée tant de fois par la fenêtre du corridor, pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait, sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison.
Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcourus du haut en bas. En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions! Bien peu de semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'eût dit que, depuis lors, plusieurs années avaient passé sur ma tête, je l'aurais parfaitement cru.
J'entraînai le curé dans le jardin. Pauvre forêt vierge! Elle me rappelait de tristes jours; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en tous sens.
Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la tête; souvenir encore charmant pour moi, malgré l'amertume des déceptions qui avaient suivi un moment de bonheur.
«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis-je en montrant le cerisier où Paul avait grimpé.