—Hop! fais attention, tiens bon!
Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à trois pieds du sol.
—Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela!
—Saute à la corde! lui répondit Marthe.
—À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!
—Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh bien? Marthe, vous n'en êtes pas?
—Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car aucun de nous n'a le nez même suffisamment long!
Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre.
—Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année.
—Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien difficile. Pierre est belliqueux,—ce n'est pas un crime; seulement quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire nécessaire pour faire face aux difficultés...
—De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un deus ex machina, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte! Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la Providence!
—Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur, Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité.
Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une fois il s'était trouvé trop heureux, et son cœur s'était serré, comme à l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne laissent derrière eux que des ruines.
—Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme, dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que tu sembles redouter?
Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue craintive.
En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux journaliers.
Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes. Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades. Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire. Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.
—On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais s'il y avait du danger?
Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides, consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:—Elle est très-bonne, mais un peu froide.
C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur cœur que ce reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures, et le vulgaire ne prise que celles-là.
Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison, découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par l'expérience et les années.
Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof.
Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait pas.
Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de ce désaccord était presque insaisissable.
Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir? comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel.
Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon.
Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait gaiement de choses et d'autres.
La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'œuvre d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi vivaient-ils dans la maison.
Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs, mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour tout le monde le moment heureux de la journée.
Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée.
Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le soir: elle eut une idée lumineuse.
—Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas? Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si c'était un secret...
—Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher, fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il, Dmitri?
Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement:
—Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes.
Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec déférence.
—Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri?
—Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus vrai.
—Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville, c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me comprenez-vous, mes enfants?
—Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais raison, maman!
—Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le refusai.
—Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs.
—Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble et inutile...
—C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;—que mon titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous hausserions à défaut de mérite personnel;—et enfin que je cesserais d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.
Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage. Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.
—J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison; mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce qui en serait advenu.
—Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.
—Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.
—Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.
—C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.
Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries. Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains dangers.
Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique, que Nadia ne l'avait jamais été.
Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser d'elles-mêmes.
—Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au besoin l'arrêter?
La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père; son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?
Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre, pendant le reste de sa vie.
Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.
La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut dans la vie des enfants une date inoubliable.
Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années, et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées. Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et sans gravité.
Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.
Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée; elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité; mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout à coup à Korzof:
—Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?
Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.
—C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.
—Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.
—Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable destination.
Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville, il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.
Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.
—Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.
Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.
—Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.
—Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son mari. Jamais, puisque tu restes.
—Envoie les enfants, alors.
—Ils n'y consentiront pas.
Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un maillet qui travaillait comme un simple manœuvre.
—Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!
—C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.
—Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...
—Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...
—Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment, tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est horrible, n'est-ce pas?
—On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes conditions hygiéniques?
—Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...
—Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.
—C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à quel point je t'aime!
Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais Pierre refusa obstinément de quitter son père.
—Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au moment du danger! Volodia se moquerait de moi!
Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et même la gaieté dans le cœur de Korzof et de sa femme.
Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient pestiférés et faisaient leur testament.
Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables, achevèrent d'effrayer la population.
Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité de quelque accident parmi ses amis et ses proches.
Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui, garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.
Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur lui-même était devenu moins prudent.
Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle se jeta vers lui, les bras ouverts...
—Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais chercher le vieux médecin.
Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.
Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu. Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent consultation.
—Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la nature peut faire pour lui maintenant.
Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.
—C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait, les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis l'embrasser.
Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin la prit par le bras et l'arrêta.
—Vos enfants! dit-il simplement.
—Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.
Et elle se laissa emmener sans résistance.
La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se répandant dans Pétersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus éloignés, les amis de la famille s'empressèrent autour de ceux qui restaient. On eût dit que le fléau devait être désarmé, maintenant qu'il avait choisi sa dernière proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'épidémie décroissait rapidement, et bientôt il ne resta plus de la terrible apparition que le deuil de ceux qui avaient aimé les victimes, et le sentiment de leur perte irréparable.
Nadia, qui avait supporté le premier coup avec une fermeté inexplicable, fut une année entière sans parvenir à reprendre possession d'elle-même. Elle accomplissait tous ses devoirs avec une régularité mécanique; jamais, même durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle n'avait ralenti sa surveillance ou négligé quelque occupation. On la trouvait toujours prête à répondre, à donner un conseil, à réparer l'oubli d'un autre; mais sa pensée était ailleurs: on voyait qu'elle vivait uniquement dans son passé, et que le sentiment de la responsabilité était seul à la soutenir. Ses enfants mêmes, qui lui étaient si chers, semblaient lui appartenir plutôt par les devoirs qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'âme entière de Nadia avait suivi son mari au delà de la vie.
Une année s'écoula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se l'imaginer de cet état qu'ils comprenaient être maladif, mais qui n'en était pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre, déjà mûri par le travail et de sérieuses méditations, devenu presque un homme, s'expliquait mieux l'état d'esprit de sa mère; mais sa sœur, dont la nature spontanée, toute d'élans et de passion, supportait mal la réserve et la froideur, se débattait contre la rigidité extérieure, contre l'indifférence apparente de cette mère tant aimée, et Sophie devenait presque méchante à force de souffrir.
Vainement Marthe s'efforçait de la consoler et de lui prouver que cet état ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entière la mère qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait été morte elle-même: Sophie ne voulait rien entendre.
—Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne vous aime pas! s'écria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus, Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien aise de mourir pour en avoir fini.
Marthe restait silencieuse, impuissante à trouver des arguments; Volodia leva gravement les yeux sur la jeune fille.
—Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque sévère. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous aime moins que nous ne le désirons. Cela fait bien mal, en vérité; mais quand on a dans l'âme le sentiment des grandes choses, on ne se désole pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, même lorsqu'on n'espère pas; pour vous, vous n'êtes pas à plaindre, vous savez parfaitement combien vous êtes aimée; vous savez mal aimer vous-même, si vous ne pouvez permettre à ceux que vous chérissez d'avoir un chagrin qui momentanément les éloigne de vous... Est-ce que vous seriez égoïste, Sophie?
La jeune fille, prête à se révolter, leva les yeux sur l'ami de son enfance; les paroles de reproche et de colère qu'elle allait proférer s'arrêtèrent sur ses lèvres, tant il paraissait grave et triste.
Volodia, comme sa sœur Marthe, ne dépensait pas son affection en démonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout le trésor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus d'une fois Sophie l'avait trouvé de bon conseil; dans les petites indignations que soulevaient parfois en elle les réprimandes, il s'était montré rigoureusement partisan du devoir, et, si dépitée qu'elle fût de se voir blâmer quand elle espérait se faire plaindre, elle n'avait pu s'empêcher de s'avouer que le jeune homme avait raison.
—Égoïste? non, dit-elle. Je ne rêve, et vous le savez aussi bien que moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me rendre utile par quelque sacrifice...
Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main.
—Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres et vous apportent par là une prompte récompense. Le sacrifice tel que je l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de déranger une personne que vous aimez dans son travail ou ses méditations pour lui faire vos confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser à ses pensées; c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des êtres chers, mais étourdis ou égoïstes... Ce sacrifice-là, Sophie, personne ne le connaît que nous-même, et si vous saviez le pratiquer, il vous commanderait de respecter la douleur de votre mère... Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi cruel.
Il quitta la main qu'il tenait et se détourna un peu, en ajoutant à voix basse:
—Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime.
Sophie le regarda, indécise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus profonde que l'amitié fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il toujours? Pourquoi la blâmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend pas à tâche de se rendre partout et toujours si désagréable...
La jeune fille soupira et quitta la salle d'étude théâtre ordinaire de leurs escarmouches.
Marthe n'avait rien dit. Patiente et sérieuse, elle assistait à la vie des autres avec un désintéressement parfait; non qu'elle n'y participât généreusement de tout ce qu'elle avait en elle-même de courage et d'activité; mais elle se sentait faite pour les rôles à côté, comme elle le disait plaisamment.
—Je suis née tante, belle-sœur, marraine, tout ce qu'on voudra, disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon compte au milieu de la mêlée.
Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une douce pitié.
—Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend injuste.
—À qui le dis-tu! fit-il en se détournant.
Après un silence, il reprit:
—Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province, Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.
Sa sœur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui, attendant une explication.
—Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner, mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas Stepline, dont je n'augure rien de bon.
—Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas inconnu.
—C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond, quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore songé à l'amener ici.
Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa sœur:
—C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai bien de m'en aller. Lorsque l'amitié n'est plus utile, sa dignité exige qu'elle se retire.
—C'est au moment où Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-là silencieuse.
Volodia haussa les épaules d'un air chagrin, sans répondre.
—Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi? continua-t-elle avec un accent d'autorité étrange dans la bouche de cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par elle-même. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu prémédites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbée dans sa douleur, elle ne regarde pas à ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner lâchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tâche? que cette malheureuse femme, noyée dans son chagrin, ne se rend guère compte de se qui se passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni d'avis ni de conseils? Ah! mon frère, tu n'as pas réfléchi, quand tu as permis à cette pensée de défaillance de pénétrer dans ton esprit.
Le jeune homme porta lentement la main de sa sœur à ses lèvres.
—Tu es la sagesse et le dévouement incarnés, Marthe, dit-il, mais tu resteras, toi... Vois-tu, la tâche est devenue bien pénible pour moi... Depuis que Sophie me déteste, cette tâche est au-dessus de mes forces.
Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'âme de Volodia.
—Oui, dit-elle, je sais. Mais où serait le mérite, mon frère, si le sacrifice était aisé, si la tâche était facile? En quoi vaudrait-on mieux que les lâches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mémoire de Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lâchement. Nous resterons, mon frère, aussi longtemps que nous serons utiles, et le jour est bien loin où nous aurons cessé de l'être.
Le jeune homme prit sa sœur dans ses bras, et les deux orphelins se serrèrent étroitement l'un contre l'autre.
—Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considère comme fort au-dessous d'elle, à cause de ma position dépendante.
—Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa mère.
Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait religieusement dans son âme.
Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.
—Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte.
Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu. Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à jamais leur récompense et leur consolation.
Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra particulièrement aimable avec sa mère et sa sœur. Au moment où madame Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.
—Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine comme moi?
—Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.
—Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement.
—Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils attendait sa réponse, un peu inquiet.—Est-il bien, ce garçon? Volodia le connaît-il?
—Je le connais, répondit laconiquement le jeune homme.
—Est-ce un homme qu'on puisse recevoir?
—Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvénients qu'un autre.
Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel.
—Que voulez-vous dire par là? fit-elle.
—Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens l'inconvénient de n'avoir qu'une demi-éducation, de ne pas être un homme du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mérite, mais leur société n'est pas toujours de nature à plaire à des êtres plus raffinés...
—Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire, Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que l'on peut ensuite traîner comme un boulet toute sa vie!
La petite société se sépara, et chacun rentra chez soi.
Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper. Pensant que c'était sa femme de chambre, venue pour réparer quelque oubli, elle dit d'entrer. À sa grande surprise, ce fut Marthe qui se présenta.
—Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bonté habituelle.
—Je suis venue vous demander un moment d'entretien, répondit la jeune fille. Je ne vous dérange pas?
—Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, répliqua Nadia, un peu surprise.
Marthe s'assit près d'elle sur un siège bas, et la regarda avec cette expression de ferme confiance qui donnait tant de charme à ce visage honnête.
—Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager.
—Non, ma bienfaitrice, répondit la jeune fille. Oh! si vous saviez combien ce que j'ai à vous dire est difficile et pénible! Si je ne parviens pas à me faire comprendre, vous allez me détester me chasser de votre présence,—et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la plus pure, le respect le plus sincère qui m'amènent ici...
—Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronçant légèrement les sourcils.
—Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant à pieds joints au beau milieu de la difficulté. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus. Son caractère change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la diriger comme je voudrais.
—Sophie? dit Nadia avec étonnement, je pensais que c'était de vous que vous vouliez me parler?
Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de dédain dans ces paroles; mais Marthe était bien résolue, et rien ne pouvait la décourager.
—C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, répéta courageusement la jeune fille.
—Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente.
Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe reprit haleine avant de parler.
—Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une haleine.
Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le déposa sur la table.
—Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid. Est-ce elle ou vous qui dites cela?
—C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en pleure, elle devient amère et injuste, parce que le cœur de sa mère, absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son deuil. Ô ma bienfaitrice, mon cœur saigne pendant que je vous parle et que vous me regardez avec vos yeux courroucés,—et pourtant c'est vrai! Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se détourner d'eux votre sollicitude maternelle!
Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil.
—Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton radouci.
—Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare.
Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression douloureuse et résignée qui commandait le silence.
—C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vécu repliée sur moi-même au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montré le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il?
—Il ne dit rien, madame, mais...
—Quoi?
—Je n'ai rien à vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle humblement.
Nadia l'attira sur son cœur.
—Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes enfants vous devront peut-être la paix et le bonheur de leurs vies.
Le lendemain soir, au moment où la famille se réunissait autour du samovar dans la salle à manger. Pierre entra, accompagné de son ami Nicolas Stepline, qu'il présenta à sa mère et à sa sœur. Madame Korzof l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux.
Sophie ne porta aucun jugement. Tout entière à la joie d'avoir retrouvé les caresses de sa mère, qui était venue la réveiller avec un baiser, comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et avait perdu momentanément le sentiment de la vie réelle. Tout lui semblait beau, bon, élevé; elle eût voulu avoir à faire quelque chose de très-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mère adorée, si longtemps perdue, se déversait sur ce qui l'entourait, même sur Marthe, qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'eût pu mortifier l'excellente fille plus que de voir dévoiler le mystère par lequel cette mère se trouvait rendue à ses enfants.
Certains êtres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes.
Une vie nouvelle, une sorte de résurrection de joie et d'amour, refleurit à l'hôpital. Le souvenir du père, martyr de son devoir, planait encore sur toutes les âmes, mais, ainsi qu'il l'eût souhaité lui-même, c'était comme une auréole, et non comme une ombre.
Nadia elle-même se reprit à aimer l'existence, non pour ses joies, elle ne pouvait plus en connaître, mais pour ses devoirs. On s'attache à ses devoirs infiniment plus qu'à ses plaisirs; cette mère, sentant qu'elle avait quelque chose à se reprocher, se mit à observer attentivement ses enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps négliges.
Pierre était devenu très indépendant, trop peut-être, dans ses relations, ses habitudes et ses goûts. Au moment où la surveillance paternelle qui faisait défaut eût dû être remplacée par celle de la mère, il s'était trouvé à peu près maître de sa personne: inévitablement, il s'était servi de sa liberté pour commettre des inconséquences.
Une des plus importantes avait été sa liaison avec Nicolas Stepline.
Celui-ci était le représentant d'un groupe et d'une idée, si tant est qu'on puisse appeler «idée» ce qui consiste à n'en avoir aucune. Rustaud et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jugé, Stepline était de plus très-rusé. Il se faisait une force de ce qu'un autre eût considéré comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossièreté native de sa personne étaient pour lui des moyens d'action; il disait carrément une chose désagréable à n'importe qui, et tout aussitôt passait pour un homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manière de voir.
Ce rôle de paysan du Danube était, il est vrai, le seul auquel Stepline pût prétendre; mais c'était quelque chose que d'y être entré de plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de défaillance.
Comment ce butor s'était-il lié avec Pierre Korzof?
Précisément par ce moyen usé et toujours bon qui consiste à jeter à la face des gens quelque énorme flatterie assaisonnée d'une grossièreté. Peut-on ne pas croire sincère l'être qui vous trouve en même temps une perfection dont vous doutez et un défaut que vous êtes sûr d'avoir?
Lorsque après s'être rencontrés aux mêmes cours, un hasard longtemps cherché mit face à face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla droit au jeune homme.
—Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figuré qu'un fils de seigneur pût être bon à quelque chose; vous démolissez une idée à laquelle je tenais.
—Laquelle? fit Pierre un peu blessé.
—Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés, c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés!
Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit toute grisée de ce compliment inattendu.
—Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher; mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.
C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu.
—Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile, absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,—c'était vous!
—Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je l'en remercie doublement.
—Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui serrant la main.
De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible; plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes.
C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité, dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la domesticité.
—Que penses-tu de ma sœur? demanda Pierre à son ami, quand ils se revirent le lendemain de cette présentation.
—Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes des mijaurées.
—Ma sœur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et partager nos idées?
—Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta parole.
—Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas trompé.
L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.
Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis, après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles.
Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe, sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes convenances.
Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois sauvé Nadia.
Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse; Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie était déjà très loin dans la voie de l'erreur.
Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la sœur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles purifieraient leur richesse impure.
Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler d'amour, mais seulement de devoir.
Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat.
Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet, que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point d'allusions personnelles.
Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie. Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé.
Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien douloureuse.
Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère, de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:
—Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.
À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde, madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.
—Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse avec l'apparence du calme.
—Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.
—Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère ses yeux purs et limpides.
—Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas besoin d'amour pour cela.
—Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit? Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance, sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère, mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu comprendras...
—Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la cause de la civilisation et celle du peuple.
—Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.
C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant. Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof, où elle avait fait ce vœu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies allaient-elles condamner sa propre enfant?
—Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir mérité cela!
Sophie se jeta dans ses bras.
—Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les trouver mauvais aujourd'hui.
—Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.
Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la fois.
Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup, à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement et restait décontenancé.
—Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne viens-tu pas à mon aide?
Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce qui arrivait.
—Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?
Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve, elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.
La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.
—Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...
—Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie, est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur?
Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.
De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.
—Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale, voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?
Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait la bouche pour répondre, sa fille la prévint.
—Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions nous comprendre.
—C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.
Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et disparut sans se retourner.
—Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai que je vous aie négligés tous deux...
—Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.
Nadia l'interrompit du geste.
—S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta sœur?
Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement plein de dignité.
—Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si coupable?
Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle. Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques; elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré. Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.
—Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne de Stepline ou son origine qui te déplaît?
Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:
—C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est, s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales, je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature intéressée.
Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt ans?
Il essaya cependant de défendre son ami.
—Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas; qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit? N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?
—On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position, répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite, sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.
Pierre s'inclina silencieusement.
—La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes, vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne pas se présenter ici.
—Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa dignité...
—Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au lieu de faire parler cette malheureuse enfant.
L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité, par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné son consentement, il eût été le premier à faire des objections au mariage projeté.
Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans le fond de son âme.
Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.
—Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis, sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!
—Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...
Après un silence, elle reprit:
—Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon frère?
Volodia regarda sa sœur pour l'interroger; elle continua:
—Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir, où est l'amour?
Volodia porta à ses lèvres la main de sa sœur, si bonne et si maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la mort.
La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.
—Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me dire?
Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne pouvait qu'être nuisible.
Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la conduisit à une chaise où elle s'assit.
—Je voulais vous dire, fit-il, le cœur serré par une indicible angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez pris votre résolution...