Son amour de la lutte corps à corps devint extraordinaire
Son amour de la lutte corps à corps devint extraordinaire.

Le bonze, furieux, enferme alors le dangereux espiègle dans un sombre et étroit cachot. Il lui déclare avec colère qu'il n'en sortira plus. Benké attend la nuit. Quand il voit que tout est tranquille, et que bonzes et élèves sont plongés dans le sommeil, il fait sauter une à une les barres de fer qui ferment la fenêtre de sa prison. Il s'échappe dans la cour, ramasse une poutre énorme avec la même facilité qu'un écolier ramasserait une règle et, la brandissant dans l'espace comme un puissant levier, il abat toutes les portes, renverse les murailles, brise tout ce qu'il rencontre. On eût dit un éléphant en furie qui, de sa trompe, jette à terre et détruit tout ce qui s'oppose à son passage. Bonzes et élèves, réveillés en sursaut, se sauvent à la hâte, en poussant des cris d'effroi, dans la nuit sombre.

Le monastère fut détruit de fond en comble. Alors Benké, calmé dans sa colère et satisfait dans sa vengeance, pensa qu'il n'avait plus rien à faire à Hieizan et quitta la montagne. Il avait alors dix ans accomplis. Il ne voulut pas retourner chez sa mère adoptive. Il résolut de dire un éternel adieu au travail et à l'étude, aux bonzes et aux monastères. Il lui vint l'idée de parcourir le monde, à la recherche des aventures, sans loger ni s'arrêter nulle part, de mener désormais une vie indépendante et vagabonde et de s'abandonner au destin, au hasard et au caprice. C'est ce qu'il fit.

Benké descend donc la montagne. Il voit une barque amarrée au bord de la rivière. Il la détache, y monte et se laisse aller à la dérive. Le courant l'emporte au pays de Awa. Là, il débarque, traverse la contrée, dormant la nuit à la belle étoile, se nourrissant des fruits, des poules, des animaux qu'il peut dérober au passage, ne parlant à personne et marchant au hasard.

Il arrive ainsi au pays de Harima. Là se trouve la montagne du Shoshazan. Sur le sommet de cette montagne s'élève le célèbre monastère du même nom, dirigé par le bonze Shinanobo, l'un des plus savants et des plus renommés de l'époque. Ce bonze avait sous sa direction plusieurs centaines de disciples, venus à lui de tous les coins du pays, attirés par sa haute réputation de science et de vertu.

Benké aperçoit le monastère. A sa vue, il commence à se sentir fatigué de cette existence vagabonde qu'il mène depuis plusieurs mois. Une envie folle le prend de redevenir élève, de se remettre à l'étude. Il gravit donc la montagne, et va demander à Shinanobo de l'admettre parmi ses disciples.

Le bonze, apercevant cet hercule à l'aspect sauvage et féroce, refuse tout d'abord de l'introduire auprès de lui. Mais Benké le menace, s'il ne l'accepte pas, de faire de son monastère ce qu'il a fait du monastère de Hieizan. Le bonze, épouvanté, le reçoit donc au nombre de ses disciples, et lui demande en retour d'être bien docile et bien sage, ce que l'autre promet et jure sans difficulté.

Parmi les étudiants du monastère, il s'en trouvait un, doué d'une force prodigieuse et renommé pour son caractère espiègle et méchant. Il était la terreur de tous ses camarades. La puissance de ses muscles lui octroyait sur eux une supériorité incontestable, dont il abusait en toute occasion. Outre sa méchanceté diabolique, ce jeune homme était possédé d'un orgueil extrême et d'une pédanterie insupportable. Il ne pouvait sentir près de lui un rival, ni que quelqu'un lui fût comparé. Ce disciple se nommait Kayémon; il était âgé de dix-huit ans.

Lorsque Kayémon vit le nouvel élève, son instinct le prévint qu'il se trouvait en face d'un rival redoutable. Il comprit que Benké le surpassait en force et allait, de ce fait, causer un tort irréparable à son ascendant et à son influence. Aussi, dès la première rencontre, il lui voua une haine mortelle. Mais n'osant pas encore attaquer en face ce terrible adversaire, il attendit une occasion favorable. Cette occasion ne tarda pas à s'offrir.

Il y avait une semaine environ que Benké était entré au monastère. Un jour de grande chaleur, après le repas de midi, étendu sur une natte, il s'était endormi. Kayémon l'aperçoit, et juge le moment venu de jouer à son ennemi un tour de sa façon. Il s'approche sans bruit, prend un pinceau, l'imbibe d'encre, et trace sur le front du dormeur les trois caractères chinois, qui signifient: «Je suis un imbécile». Puis il se retire lentement, et va rejoindre ses camarades, auxquels il se hâte d'annoncer la chose.

Benké se réveille quelques instants après. Il est loin de se douter qu'il porte sur son front les caractères infâmes. Il se lève et, insouciant, se dirige vers la cour où s'amusent les élèves. A peine l'a-t-on aperçu que toute la troupe se met à rire et à chuchoter à voix basse. Benké ne comprend pas la cause de cette hilarité générale. Il s'avance vers les rieurs et d'une voix où déjà tremble la colère:

– Qu'avez-vous, leur dit-il, et pourquoi riez-vous de la sorte?

Kayémon sort du groupe et faisant à son adversaire un salut ironique:

– Monsieur Benké, lui répond-il, quelle est donc cette fée bienfaisante et tutélaire qui, durant votre sommeil, est venue, de sa main mignonne, tracer sur votre auguste front votre nom et votre qualité?

Il dit, et le fou rire devient plus bruyant dans la tourbe des disciples intrigués qui prévoient une bataille.

Benké a bondi sous l'insulte. Sa colère et sa surprise font pressentir les plus terribles éclats. Il se contient pourtant encore. Il s'approche d'un baquet rempli d'eau et s'y mire. La surface liquide lui reflète les trois malheureux caractères qui l'ont couvert de honte et l'ont rendu l'objet de la risée universelle.

Alors sa fureur ne connaît plus de bornes. Le rouge de la colère et de l'indignation lui afflue au visage. Il bondit comme une bête fauve, s'empare d'un énorme bambou, et se jette au-devant de la troupe des écoliers qui, pressentant une épouvantable catastrophe, commencent à pâlir.

– Lâches! leur crie Benké d'une voix étouffée par la colère, c'est pendant que je dors que vous venez m'insulter et vous moquer de moi? Que celui d'entre vous qui a écrit sur mon front ces caractères ignobles se dénonce à l'instant! Sinon, je vous écrase tous comme des vers de terre.

Et le bambou menaçant se balançait dans l'air.

Kayémon retombant de tout son poids, vint s'aplatir dans la cour
Kayémon retombant de tout son poids, vint s'aplatir dans la cour.

Kayémon juge que le moment est venu de se mesurer avec son ennemi. Il s'avance vers lui et, le toisant du regard:

– Benké, lui dit-il, tu veux qu'il se dénonce? Eh bien! je vais te le dire. C'est moi, qui ai écrit…

Il n'eut pas le temps d'achever. L'hercule l'avait saisi par la ceinture. Il l'éleva du sol avec la même aisance qu'il eût soulevé une plume, le fit tournoyer un instant dans l'espace, et le lança dans l'air à une hauteur vertigineuse. Le malheureux Kayémon, retombant de tout son poids au bout de quelques secondes, vint s'aplatir dans la cour devant ses camarades terrifiés. Son corps n'était plus qu'un hideux mélange de sang et de chair, d'os et de membres disloqués. Au-dessus de cette bouillie informe planait le rire atroce du géant.

Tous les élèves épouvantés de cette scène s'enfuient en désordre et se réfugient dans l'intérieur du monastère. Mais Benké n'est pas satisfait encore. Il veut achever sa vengeance. Il se précipite dans le jardin, déracine tous les arbres qu'il rencontre, les transporte et les entasse tout autour de l'immense édifice, en fait un énorme bûcher et y met le feu… Au bout de quelques heures, le célèbre monastère de Shoshazan n'était plus qu'un monceau de cendres.

Benké, calmé par ce nouvel exploit, quitte alors la montagne et se retire à la capitale. Sa mère adoptive, la vertueuse Sammi, avait quitté ce monde, et notre héros se trouve seul. Il sent son âme envahie par une passion de batailles. Se battre, se battre encore, se battre toujours: tel est l'idéal vers lequel convergent tous ses rêves. Son humeur querelleuse lui suggère une idée infernale. Il ira tous les soirs se poster sur le pont de Gojô. Là passent incessamment des hommes d'armes et des porteurs de sabre. Il les provoquera, les jettera par terre, les tuera s'il le faut et leur prendra leurs armes. Il ne s'arrêtera qu'après s'être emparé de mille sabres, qu'il pourra contempler comme trophées de ses victoires… ou bien, il s'arrêtera encore si jamais il lui arrive, ce qui ne lui est pas encore arrivé, d'être terrassé à son tour par un adversaire supérieur: tel fut le plan qui germa dans cette tête diabolique.

Benké se rendit donc chaque soir sur le pont de Gojô. Dès qu'il voyait passer un homme portant un sabre il l'insultait, lui cherchait querelle, le provoquait à la lutte. Celle-ci n'était généralement pas longue. Benké restait toujours victorieux et les sabres, pris un à un, s'entassaient.

Il possédait déjà 999 sabres, qu'il avait ainsi arrachés à tout autant de guerriers. Il ne lui en manquait plus qu'un pour arriver au nombre au bout duquel il devait cesser ses querelles et prendre son repos.

C'était le soir du quinzième jour du huitième mois. Benké s'était, comme à l'ordinaire, rendu sur le pont de Gojô. La lune, pleine et brillante, se reflète poétiquement dans les eaux limpides de la rivière. Benké, appuyé sur le parapet du pont, tenant à la main son sabre favori à l'aide duquel il a terrassé tant d'adversaires, contemple le paysage. Il attend, tranquille et sûr, le millième malheureux dont il pourra saisir l'arme pour compléter son trophée.

Tout à coup retentit dans le lointain un son mélodieux de flûte champêtre.

– Voilà quelque mendiant! pense Benké.

Le son se rapproche. Au bout de quelques instants, une forme humaine apparaît à l'entrée du pont. La taille est petite, la tête enveloppée d'un voile blanc, les pieds sont chaussés de gheta laqués en noir:

– C'est une femme! pense Benké.

Et comme jamais il n'a cherché querelle à une femme, il s'apprête à la laisser passer. Mais voilà que cette prétendue femme s'approche du géant, tout en jouant de la flûte, et d'un coup de pied adroit jette à terre le sabre qu'il tenait à la main.

La lutte ne fut pas longue
La lutte ne fut pas longue.

Benké, surpris et furieux, lui dit:

– Si tu n'étais une femme, tu n'aurais plus qu'une minute à vivre!

Un éclat de rire bruyant part de dessous le voile en guise de réponse. Benké alors, tout en se baissant pour ramasser son arme, soulève d'une main le voile qui recouvre la tête et cache la figure. Il s'aperçoit alors qu'il a à faire à un gracieux et élégant jeune homme.

Ce jeune homme porte, passé dans la ceinture, un magnifique sabre à poignée d'or. Benké le contemple avec un regard de convoitise:

– Ce sabre, se dit-il, fera très bien pour terminer ma collection.

Et il essaie de s'en emparer. Mais le jeune homme, d'un mouvement rapide, le frappe violemment au front d'un coup de son éventail.

Benké, pâle de colère, lève son sabre pour trancher la tête à ce trop audacieux adversaire; mais celui-ci, lui retenant le bras d'une main, et de l'autre arrachant l'arme, la jette dans le fleuve. La lutte ne fut pas longue. Benké fut terrassé, vaincu, pour la première fois de sa vie. Et son premier vainqueur fut un jeune homme, petit de taille, à l'aspect délicat et frêle. Le géant se prosterna:

– Qui es-tu donc, demanda-t-il, toi qui as terrassé l'invincible Benké?

– Je suis, répondit le jeune homme, le fils et serviteur du ministre Yoshitomo.

– Ton nom?

– On m'appelle Ushiwakamaru, ou si tu le préfères, Yoshitsune.

– Yoshitsune? C'est vous, dont la renommée est si grande? Ah! je suis heureux d'avoir été vaincu par le fils de Yoshitomo!

Benké, comme il se l'était promis, cessa dès ce jour ses querelles et ses luttes. Il demanda et obtint de devenir l'écuyer de son vainqueur, et Yoshitsune n'eut pas de serviteur plus fidèle.

Le vase de Kompéito

Le maire du village de Karazaki célébrait les noces de sa fille. Fonctionnaires, propriétaires et rentiers de l'endroit étaient invités au festin. Assis en rond sur les nattes, ils se passaient l'un à l'autre, sans interruption, la traditionnelle tasse de saké. La conversation allait bon train. Traits d'esprit et jeux de mots sortaient tout pétillants de ces bonnes têtes de paysans excitées par la précieuse liqueur.

Il y avait, parmi les convives, un brave et honnête vieillard, qui s'appelait Goroyémon. Il était d'une tempérance telle, que la seule odeur du saké lui donnait mal au cœur. Il ne buvait donc pas. Or, on s'ennuie beaucoup, quand on ne boit pas à un repas de noces. Le vieillard s'ennuyait donc. Le maître de la maison s'en aperçut. Il appela aussitôt une de ses servantes, et lui ordonna d'apporter le vase de Kompéito.

Je dois expliquer deux choses au lecteur, sans l'explication desquelles, il aurait une certaine peine à comprendre ce récit. La première, c'est qu'on appelle au Japon du nom gracieux de Kompéito de petits bonbons en sucre, blancs ou roses, comme nos dragées de France; la seconde, c'est que le vase de Kompéito, que le maître de la maison se fit apporter par sa servante, était une petite jarre, dont le col assez étroit, pouvait donner passage à une main d'homme. Cela dit, je continue.

La servante apporta le vase de Kompéito
La servante apporta le vase de Kompéito.

La servante apporte donc le vase de Kompéito. Le maître de la maison le présente poliment au vieillard:

– Puisque vous ne buvez pas, lui dit-il, mangez donc sans façon quelques Kompéito. Cela vous distraira.

Le vieillard repousse cette offre, car, pour être poli et faire bien les choses, il faut d'abord refuser le superflu que présente un maître de maison, même quand on éprouve une terrible envie de l'accepter. Enfin, cédant aux instances de ses voisins, il prend la jarre, la pose sur ses genoux, y plonge la main et saisit quelques Kompéito. Or, voilà que la main, qui est entrée si facilement, ne peut plus ressortir. Elle demeure là, prisonnière dans la jarre, et tous les efforts du bras au bout duquel elle est fixée, sont impuissants à l'en retirer.

– Holà! qu'avez-vous donc? demande un des voisins, frappé de l'étrange expression qu'a prise tout à coup le visage de Goroyémon.

– Oh! ce n'est rien, répond ce dernier, cherchant à conserver son calme, mais ennuyé de voir que sa mésaventure a des témoins. J'ai seulement un peu de difficulté à retirer ma main de ce vase!

– C'est curieux! reprend l'autre. Attendez donc, je vais vous aider.

Là-dessus, le voisin complaisant prend la jarre des deux mains, en appuie fortement le fond contre sa poitrine, et la serrant solidement:

– Une, deux, trois, tirez! dit-il.

Le pauvre Goroyémon tire bien tant qu'il peut: vains efforts! La main récalcitrante refuse toujours de sortir.

Les convives, tout d'abord intrigués et amusés de l'étrangeté et du comique de la scène, ne peuvent retenir un immense éclat de rire.

Le vieillard, lui, ne riait point. La honte et la douleur se lisaient sur son visage.

– Ma main gonfle, dit-il tout à coup d'une voix tremblante.

Le voisin complaisant prend la jarre des deux mains
Le voisin complaisant prend la jarre des deux mains.

Les convives commencent à s'inquiéter. L'un parle d'envoyer à l'instant chercher un médecin. Un autre propose un rebouteur. Le maître d'école du village, qui, depuis un moment, contemplait sans rien dire le tableau, se lève tout à coup, et d'un geste solennel imposant silence à l'assemblée, lui adresse, d'une voix magistrale, le petit discours suivant:

– Pourquoi vous troubler ainsi, Messieurs? La chose n'en vaut vraiment pas la peine. Vous n'êtes pas sans avoir plus ou moins entendu raconter l'histoire du fameux Shiba Onkô! En deux mots, la voici: Shiba Onkô, encore enfant, s'amusait un jour sur le bord de la mer, avec plusieurs de ses jeunes camarades. Il y avait, sur le rivage, une urne en terre de dimensions énormes. Que faisait là cette urne? L'histoire ne le dit pas. Toujours est-il, Messieurs, que le plus jeune des enfants, s'étant imprudemment assis sur le rebord du vase, se laissa choir dedans. Il y tomba, en poussant un cri de terreur. Ses camarades effrayés s'enfuirent de toute la vitesse de leurs jambes. Shiba Onkô ne bougea pas. Maître de lui-même, et gardant tout son calme, il reste près de la victime. Il réfléchit longtemps au moyen de sauver son petit camarade. Bientôt un trait de lumière traverse son esprit. S'éloignant de quelques pas, il ramassé une grosse pierre, la lance de toutes ses forces contre l'urne. Celle-ci fut brisée et le prisonnier en sortit sain et sauf.

Cette histoire, Messieurs, présente, à mon avis, de frappantes analogies avec la situation gênante du bon M. Goroyémon. Il ne s'agit pas d'un enfant prisonnier dans une urne, il est vrai! mais qu'importe? La main est aussi nécessaire au corps de l'homme, que l'enfant est nécessaire à la famille. Allons! je prends sur moi le rôle de Shiba Onkô. Mais ce n'est pas avec une pierre du rivage, que je briserai le vase de Kompéito, c'est avec ceci, Messieurs!

Et il montra sa pipe, sa petite pipe à tuyau de bambou et à fourneau de fer.

Le magister, d'un coup sec, fit voler en éclats, le vase de Kompéito
Le magister, d'un coup sec, fit voler en éclats, le vase de Kompéito.

Tout le monde avait, en silence, écouté l'éloquent pédagogue. Le vieillard, dont la main était toujours prisonnière, et le voisin complaisant, qui tenait la jarre, étaient restés immobiles, dans la même position.

Le digne magister a fini de parler. Il s'avance solennel, tenant sa pipe de la main droite, comme un ancien samuraï tenait levée son épée, quand il allait couper le cou à quelque manant impoli. Il relève le bord de sa manche, qui pourrait le gêner dans cette opération délicate. Puis, jetant un regard circulaire sur les convives:

– Messieurs, dit-il d'une voix sacramentelle, cette jarre est un ustensile de valeur. Mais elle est moins précieuse que la main de ce vieillard!

Il dit, et d'un coup sec, il fait voler en éclats le vase de Kompéito. Les Kompéito effrayés se répandent sur la natte, semblables à des flocons de neige…

Un grand éclat de rire part au même instant de tous les coins de la salle. La main du vieux Goroyémon apparaît aux yeux de tous, et l'on comprend alors pourquoi tout à l'heure, elle refusait de sortir…

Elle tient encore fortement serrés une dizaine de Kompéito, qui en avaient augmenté le volume, et qu'elle n'avait pas songé à lâcher!

Les Rats au temple

Sur le penchant d'une colline, dressant dans l'air ses formes bizarres et ses sculptures étranges, s'élève le temple de Couannon, la déesse de la pitié. Les pèlerins s'y succèdent en foule.

C'est un défilé de toutes les infortunes, qui passe incessamment devant la statue de la déesse, aux onze têtes et aux mille bras.

Elle a fort à faire, à écouter ces multitudes de plaintes, à exaucer ces innombrables demandes. Aussi, la bonne déesse en prend-elle très à son aise; les misères des mortels ne troublent guère son auguste repos, et ses oreilles de pierre restent parfaitement indifférentes aux appels désespérés de la douleur.

Les bonzes qui desservent le temple sont plus sensibles qu'elle aux pieux concours des foules; ce n'est pas sans plaisir qu'ils entendent résonner sur les dalles le bruit continuel des petits sous de cuivre.

Un pèlerin qui aurait, un certain soir, passé la nuit dans le temple, eût assisté à une scène étrange et mystérieuse. Il eût vu surgir de tous côtés une multitude de petits êtres à quatre pattes, à la queue longue et écailleuse, aux poils noirâtres ou cendrés.

Il les eût vus se masser devant la statue de Couannon, joindre leurs deux pattes de devant dans l'attitude de la prière, et se prosterner en poussant des cris plaintifs à fendre l'âme. C'était une famille de rats.

Le chef de la famille s'avança lentement sur le front de la troupe
Le chef de la famille s'avança lentement sur le front de la troupe.

Le plus âgé d'entre eux, le chef de la famille, s'avança lentement sur le front de la troupe; puis, après avoir fait les trois prostrations d'usage, il formula à haute voix la prière suivante:

– O bonne et compatissante déesse, vous que les hommes appellent la déesse de la pitié, ayez pitié de notre infortune et écoutez nos malheurs! Vous n'ignorez pas sans doute que, depuis un temps immémorial, notre famille habite le vaste grenier d'un gros marchand de riz. Nous avons toujours vécu là, heureux et tranquilles, engraissant tous les jours, et nous multipliant à foison. Car, jusqu'ici aucun chat n'est venu troubler notre existence.

Or, il y a quelques jours, poussé par je ne sais quel caprice, notre propriétaire s'est procuré un chat de taille respectable et d'une habileté extraordinaire. Cet éternel ennemi de notre race s'est mis à nous livrer une chasse sans trêve et sans merci. Un soir, c'est une de nos jeunes filles, que nous aimions tendrement, qui disparaît pour ne plus revenir. Le lendemain, c'est une de nos femmes; puis vient le tour d'un père ou d'une mère, d'un oncle ou d'une tante, d'un cousin ou d'une cousine. Chaque nuit est pour l'un ou l'autre d'entre nous fatale et mortelle. Si les choses continuent de la sorte, nous sommes destinés à disparaître l'un après l'autre, et à nous éteindre pour toujours.

Ne sachant plus comment faire, nous recourons à vous, ô bonne et charitable déesse. De notre ennemi mortel, de ce chat sanguinaire, déesse délivrez nous!

Telle fut la prière du chef. A peine eut-il fini, que tous les rats se prosternant, se mirent à pousser des cris déchirants et à verser des larmes abondantes.

Derrière la statue insensible, une grenouille était cachée. Elle avait entendu la longue et plaintive prière. Sans se montrer, elle éleva la voix et répondit:

– Mes chers amis, c'est de tout cœur, croyez-le bien, que je compatis à vos chagrins et à vos malheurs. Le chat dont vous me parlez est, en effet, pour vous un adversaire terrible. Mais, croyez-vous par hasard que le chat soit votre unique ennemi? Ne vous en connaissez-vous point d'autres?

Derrière la statue insensible, une grenouille était cachée
Derrière la statue insensible, une grenouille était cachée.

– Non! répondirent les rats, croyant que cette voix qui leur parlait était la voix de la déesse.

– Eh bien! continua la grenouille, toujours sans se montrer, c'est malheureux pour vous! Non, mes amis, le chat n'est pas votre unique et plus mortel ennemi. Vous en avez un autre, et c'est celui-là la cause unique de tout le mal qui vous arrive!

– Quel est-il donc? bonne déesse, répondit le chef de la famille. Jusqu'ici nous ne nous connaissions vraiment pas d'autre ennemi que le chat!

– Cet ennemi dont je vous parle, plus subtil, plus terrible, n'est pas loin de vous. Vous le portez avec vous-même. Il vous accompagne partout où vous allez, et voilà votre malheur!

Ici les rats se regardèrent. Il y eut dans la troupe des chuchotements à voix basse. Ils ne comprirent pas ce que la déesse voulait dire. Ils attendirent donc qu'elle leur dévoilât le mystère. La grenouille, toujours cachée, continua:

– Eh bien! cet ennemi mortel, ce sont ces dents pointues comme une vrille, que vous portez dans votre bouche. Ces dents vous démangent sans cesse. Elles ne s'arrêtent pas de travailler. La nuit, quand l'homme dort, couché dans ses oreillers, il vous entend ronger ou grignoter les poutres de son toit ou les planches de son plafond. Ce bruit l'agace et l'empêche de dormir.

Le lendemain, quand il se lève, quelle n'est pas sa colère de voir un des objets auquel il attachait du prix, rongé par ces dents qui ne savent rien épargner; tantôt c'est un Kakemono qu'il destinait comme cadeau à un ami; tantôt c'est un des livres dont son fils se servait à l'école, ou une ceinture de soie que sa fille par mégarde avait laissé traîner dans un coin de la chambre. Un jour, c'est la porte du buffet sur laquelle vos dents ont laissé des traces désastreuses, ou la cloison de papier déchirée en plusieurs endroits. Un autre jour, c'est le beau coussin que l'homme ne présente qu'aux visiteurs de marque. Tout cela, sans parler des dégâts que vos dents font à la cuisine.

Les rats déménagèrent
Les rats déménagèrent.

Voilà pourquoi l'homme se fâche; voilà pourquoi votre propriétaire, ayant résolu votre perte, s'est procuré un chat.

Croyez-moi, mes amis, faites-vous arracher ces dents, qui sont cause de tous vos malheurs. Alors, vous pourrez vivre tranquilles et vous multiplier à loisir.

Quand la grenouille eut fini de parler, les rats se consultèrent. Fallait-il obéir au conseil de la déesse, et se faire arracher les dents? La discussion fut longue. Le pour et le contre furent pesés.

– Que ferons-nous donc sans nos dents? tel fut le cri qui partit de toutes les bouches.

Finalement le vote eut lieu. Il n'y eut pour la suppression des dents que la voix de quelques vieilles grand'mères dont les dents étaient déjà tombées. La majorité se prononça en faveur de leur conservation. Comme compensation à la chose, il fut résolu qu'on déménagerait le soir même, et qu'on irait ailleurs chercher une demeure plus sûre.

Ce soir-là, en effet, les rats déménagèrent, emportant leurs effets et leurs provisions. On ne les revit plus au temple. Et le marchand de riz se félicita chaudement de s'être procuré un chat.

Les Fraises de décembre

Il y avait une fois une veuve, qui s'appelait Faucon. Elle habitait, avec ses deux filles, l'un des quartiers les plus pauvres de la petite ville de Naga. La plus âgée des deux enfants, qui répondait au nom de Chrysanthème, n'était en réalité que sa belle-fille, née de la première femme qu'avait eue son défunt mari.

La veuve ne l'aimait point; elle se montrait pour elle une cruelle marâtre. Toutes ses préférences étaient pour Rose, sa propre fille.

Faucon avait le tort, très grave chez une mère, à cause des conséquences qu'il entraîne, de gâter une de ses enfants et de maltraiter l'autre. Autant elle témoignait à Rose une indulgence excessive, cédait au plus petit et au plus ridicule de ses caprices, passait par dessus tous ses défauts, autant elle était sévère et brutale envers Chrysanthème, lui refusant jusqu'aux choses nécessaires, et la maltraitant pour un rien. A Rose, toutes les caresses, toutes les friandises, toutes les attentions délicates; à Chrysanthème, au contraire, toutes les vexations, toutes les privations, toutes les réprimandes, et très souvent les coups. La première possédait de beaux habits de soie, qu'elle changeait et ornait au gré de ses caprices; la seconde était vêtue pauvrement, ses habits étaient d'étoffe grossière, et elle ne pouvait y ajouter aucun ornement. C'est elle qui faisait tout l'ouvrage de la maison, se levant de bonne heure, travaillant toute la journée, et se couchant très tard, tandis que sa sœur faisait la grasse matinée, s'amusait tout le jour et se couchait dès qu'elle avait sommeil.

Chrysanthème faisait tout l'ouvrage de la maison
Chrysanthème faisait tout l'ouvrage de la maison.

Rose, étant une enfant gâtée, avait un mauvais caractère, elle était orgueilleuse et méchante. Chrysanthème, au contraire, était bonne comme un ange et douce comme un agneau. Elle cherchait à ne point porter envie à sa sœur, acceptait sans se plaindre toutes les réprimandes, injustes pour la plupart, qui ne cessaient de pleuvoir sur elle, ne se fâchant jamais et faisant sans murmurer tout le travail qu'on lui ordonnait de faire.

On était au milieu du mois de décembre.

La neige tombait à flocons. La campagne était toute blanche et il faisait bien froid.

Tandis que Rose se chauffait, assise sur la natte, les deux mains appuyées sur les bords du brasero, Chrysanthème était à la cuisine, nettoyant la vaisselle avec ses petites mains gelées.

Cédant à une brusque fantaisie, Rose appelle sa mère:

– Maman, lui dit-elle, je voudrais bien manger des fraises!

– Des fraises, ma chérie? lui répond amoureusement sa mère, mais tu sais bien qu'il n'y en a plus! La saison en est passée. Veux-tu que je t'achète des oranges?

– Non, maman, je ne veux pas d'oranges. Ce sont des fraises que je veux!

Et elle se met à pleurer. Une mère raisonnable lui aurait dit alors:

– Que signifient tous ces caprices? Tu vas te taire à l'instant, ou sinon je te donne le fouet.

Mais Faucon n'était pas une mère raisonnable, habituée à céder à toutes les fantaisies de son enfant elle lui répond, en caressant ses cheveux:

– Allons! ma mignonne, ne pleure pas, je vais voir s'il y a moyen de te procurer des fraises.

Elle appelle Chrysanthème qui travaillait à la cuisine. Celle-ci accourt aussitôt.

– Écoute, petite paresseuse, dit la marâtre d'un ton rogue, ta sœur Rose désire manger des fraises. Va-t'en dans la campagne. Il en reste peut-être encore… tâche d'en trouver et d'en rapporter quelques-unes.

– Mais, ma mère, se hasarde timidement à dire la fillette, il ne doit plus y en avoir. Et puis, il fait bien froid et la neige…

Elle n'avait pas fini de parler qu'une main s'appliquait avec force sur chacune de ses joues:

– Tiens, voilà pour t'apprendre à ne point murmurer et à obéir, quand on te commande… M'as-tu comprise, méchante enfant? Tu vas aller à la campagne, et de toute façon, il faut que tu t'arranges pour rapporter des fraises. Ta sœur Rose en désire. Allons! dépêche-toi…

Chrysanthème, dans son cœur, pensa que sa mère était bien cruelle de l'obliger à aller, en plein mois de décembre et avec une pareille neige, chercher des fraises dans la campagne. Mais elle ne savait pas se plaindre ni désobéir.

Elle prit donc un panier, et toute triste sortit de la ville. Elle marcha longtemps. La neige tombait toujours, et il faisait bien froid. Ses petits pieds sans chaussures eurent beaucoup à souffrir…

Chrysanthème prit un panier, et toute triste, sortit de la ville
Chrysanthème prit un panier, et toute triste, sortit de la ville.

Elle avait beau marcher, il n'y avait pas de fraises. Aussi loin que sa vue s'étendait, elle n'apercevait dans la campagne que le blanc manteau de neige qui couvrait le sol, et les arbres qui en sortaient pleurant des larmes blanches. Chrysanthème fatiguée songea à retourner à la maison. Mais elle entrevit alors la réception qui l'attendait si elle rentrait les mains vides. Elle savait qu'elle serait battue. Alors, toute triste et toute rêveuse, elle s'assit sur le bord d'une pierre, après avoir, de sa manche, secoué la neige qui la recouvrait; et ne sachant plus que faire, elle se mit à pleurer.

Chrysanthème pleurait, la tête dans les mains… Soudain elle se sent frapper légèrement sur l'épaule. Elle lève la tête et aperçoit une femme très vieille, très vieille, dont le corps courbé en deux s'appuyait sur un bâton.

– Pourquoi pleures-tu, mon enfant? lui dit celle-ci avec une grande bonté dans la voix. Chrysanthème lui raconte le motif de son chagrin et de ses larmes.

– Eh bien, ne pleure plus, reprend la vieille femme, viens, je vais te mener à un endroit où tu trouveras en grande quantité de bonnes fraises bien mûres. Chrysanthème, toute joyeuse, se lève, essuie ses larmes et se laissant prendre la main, s'en va où la conduit la bonne et compatissante vieille. Elles arrivent ainsi à la lisière du bois. Alors elles s'arrêtent. La vieille femme frappe deux fois ses mains l'une contre l'autre. A cet appel, un homme qui paraît avoir trente ans environ sort du bois et s'approche. La vieille se tournant vers Chrysanthème.

– Ma fille, lui dit-elle, il faut que tout d'abord je te dise qui nous sommes. Je m'appelle Fuyunomikoto, je suis la déesse de l'hiver. Ce jeune homme est mon fils. Il est le dieu de l'été et s'appelle Natsunomikoto. Puis, s'adressant à ce dernier:

– Mon fils, voici une brave enfant qui cherche des fraises, fais qu'elle en trouve et en emplisse son panier.

Le dieu de l'été s'incline alors profondément devant sa mère en signe de la plus humble soumission. Puis, joignant les mains et levant les yeux au ciel, il prononce quelques paroles mystérieuses.

Au même instant, ô prodige! la nature se transforme. La neige disparaît; la campagne se couvre d'herbes verdoyantes, les arbres se chargent de fruits, une douce chaleur succède au froid de tout à l'heure: la terre a pris l'apparence qu'elle a au mois de juin. On voit en quantité de belles fraises bien mûres répandues parmi les fleurs.

Chrysanthème cueille les fraises et ne met pas longtemps à remplir son panier, tellement elles sont abondantes. Quand le panier est bien plein, la fillette veut remercier ses illustres bienfaiteurs. Mais elle ne les voit plus. Et voilà que les herbes, les fleurs et les fruits ont disparu à leur tour; la neige couvre de nouveau le sol et les branches des arbres; la nature a repris son apparence de tout à l'heure.

Chrysanthème se demande d'abord si elle n'a pas fait un rêve. Puis, voyant son panier rempli jusqu'au bord de belles fraises rouges, elle comprend que le ciel est venu à son aide, a eu pitié de son chagrin et de ses larmes. Et, débordante de joie, elle rentre à la maison…

Faucon et Rose furent vivement surprises de voir les belles fraises que Chrysanthème apporta. Mais, il n'y eut pour la pauvre fillette ni remerciement, ni récompense. Elle reçut l'ordre de retourner à la cuisine continuer son travail interrompu. Pendant ce temps, la mère et la fille mangèrent toutes les fraises que Rose trouva excellentes.

Quand elles eurent tout mangé, Rose dit à sa mère:

– Maman, il doit y en avoir encore à la lisière du bois. Je veux y aller, pour en cueillir moi-même.

– Il fait bien froid, ma chérie! Tu pourrais t'enrhumer. Il vaut mieux ne pas sortir aujourd'hui. Après dîner, j'enverrai ta sœur en ramasser encore.

– Non, maman, je veux y aller moi-même, répéta l'entêtée jeune fille.

La mère devait céder, elle céda…

Faucon et Rose mettent leurs plus chauds habits, prennent chacune un panier et sortent, sans même prévenir Chrysanthème de leur départ. Elles se dirigent vers la lisière du bois. Elles marchent longtemps. Mais il n'y avait plus de fraises. Elles voulurent rentrer et ne retrouvèrent plus leur chemin. Chrysanthème attendit jusqu'au soir leur retour. Puis, comme elles ne revenaient pas:

– Elles seront peut-être allées à la lisière du bois! se dit-elle.

Et, toute tremblante, elle sortit et alla à leur rencontre. Quelle ne fut pas sa surprise et sa douleur de les trouver toutes les deux étendues côte à côte dans la neige!… Faucon et Rose avaient perdu leur chemin et étaient mortes de froid.

Faucon et Rose étaient mortes de froid
Faucon et Rose étaient mortes de froid.

Les enfants sages sont toujours récompensés, les mères méchantes et les enfants gâtés sont toujours punis.

Le Moineau sans langue

Au village de Nagatani, vivaient autrefois, dans deux maisons voisines, un brave homme de vieux et une méchante vieille. Le premier s'appelait Nasakéji, la seconde Arababa. Le vieux aimait beaucoup les oiseaux. Il avait surtout pour les moineaux une préférence marquée. Un jour, il en dénicha un tout petit, le prit chez lui, l'apprivoisa, le nomma Bidori, et le soigna comme son fils. Or, écoutez ce qui arriva.

Un matin, le bon vieux était allé à la montagne, pour ramasser du menu bois. Pendant l'absence de son maître, le petit Bidori commit un méfait, bien excusable à son âge. Il alla becqueter de l'amidon que la vieille voisine avait déposé sur le devant de sa porte, et qu'elle destinait à la lessive. Arababa furieuse s'empara du moineau et, pour le punir, lui coupa la langue. L'oiseau, souffrant horriblement et fort ennuyé d'être devenu muet, ne voulut plus rester au village. Il se sauva, et alla retrouver sa mère, qui le reçut avec joie et se mit à le soigner.

Nasakéji revient de la montagne; il ne retrouve plus son cher Bidori. Étonné, il va prendre des informations chez la méchante voisine, qui lui raconte, avec un mauvais sourire, ce qui s'est passé.

Arababa s'empara du moineau et lui coupa la langue
Arababa s'empara du moineau et lui coupa la langue.

Nasakéji est devenu tout triste. La maison lui paraît bien vide à présent. La solitude lui pèse. Un jour, il n'y tient plus. Il part à la recherche du moineau:

– Bidori, où es-tu? Où es-tu, Bidori? crie-t-il le long des routes et des sentiers.

Tout à coup, il entend un cri au-dessus de sa tête. Il lève les yeux et aperçoit un moineau déjà âgé, perché sur une branche d'arbre.

– N'êtes-vous pas Monsieur Nasakéji?

– Parfaitement, c'est moi. Et toi, qui es-tu?

– Moi? je suis la mère de Bidori.

– Pas possible? Et moi qui le cherche partout! Où est-il maintenant, mon petit moineau sans langue?

– Il est à la maison. Si vous voulez le voir, je vais vous y conduire, suivez-moi!

Nasakéji leva les yeux et aperçut un moineau perché sur une branche
Nasakéji leva les yeux et aperçut un moineau perché sur une branche.

Et l'oiseau prend son vol. Le vieillard, tout heureux à la pensée de retrouver son ami, court plutôt qu'il ne marche à sa suite. Il arrive ainsi à la demeure de l'oiseau.

C'est une grotte profonde, creusée dans le rocher. Un grand nombre de petits moineaux accourent en volant au devant du visiteur, et le saluent avec les signes de la plus grande joie. On le conduit à la pièce principale, où il retrouve Bidori. Celui-ci, plein de joie à la vue de son maître, vole sur ses épaules et, par mille caresses, lui témoigne son affection.

– Eh bien, lui dit le vieillard, veux-tu retourner avec moi! Je suis venu te chercher. Je m'ennuie depuis que tu n'es plus à la maison.

Bidori, n'ayant plus de langue, ne pouvait pas répondre. Sa mère répondit pour lui:

– Non, dit-elle, je ne veux pas que mon enfant retourne au village. La méchante vieille finirait par le tuer. Il restera ici, avec sa mère.

Ensuite, on fit asseoir Nasakéji sur un moelleux coussin; on lui servit le thé, puis on lui donna du poisson à manger et du saké à boire.

Quand il eut fini de manger, il voulut prendre congé de ses hôtes. On essaya de le retenir, mais il prétexta qu'il avait des affaires pressantes. Alors la mère de Bidori tira de son coffre deux boîtes en laque, une grande et une petite. Les présentant au vieillard, elle lui dit:

– Veuillez emporter une de ces deux boîtes, comme marque de ma reconnaissance pour l'affection que vous avez portée à mon fils. Choisissez celle qui vous conviendra le mieux.

Nasakéji, qui n'avait pas d'avarice, choisit la plus petite, disant qu'étant la moins lourde, elle était plus facile à porter. Puis il dit au revoir à Bidori, à sa mère et à tous les petits moineaux. On l'accompagna à la porte, où l'on se fit les saluts d'usage, et ils se séparèrent.

De retour chez lui, le vieillard ouvre la boîte. Quelle n'est pas sa surprise! Elle est pleine de diamants et de pierres précieuses. Tout joyeux de cette fortune qui lui arrive, il va de ce pas à la ville, vend tous ses trésors à un bijoutier, en retire une somme considérable. Avec cette somme, il s'achète un vaste champ, se fait construire une belle maison, et commence à mener une vie très heureuse.

La vieille Arababa, ayant appris comment son voisin était tout d'un coup devenu si riche, éprouva un violent désir de le devenir à son tour, par le même moyen. Elle s'informa donc avec précision de l'endroit où habitait ce moineau, qui faisait à ses visiteurs des cadeaux si splendides. Elle résolut d'aller le voir, pensant bien qu'à elle aussi, il donnerait une boîte.

Lorsqu'elle arriva à la grotte, les moineaux reconnurent tout de suite que c'était la méchante vieille qui avait coupé la langue à Bidori. Ils cachèrent tout d'abord ce qu'ils pensaient au fond du cœur. On la reçut fort poliment et on lui offrit à manger.

Puis, la mère tira de son coffre deux boîtes en laque, une grande et une petite, et pria la vieille d'en emporter une à son choix.

Arababa, qui n'était venue que dans cette intention, ne se sentit pas d'aise à la vue des deux boîtes. Pensant que la plus grande contenait beaucoup plus de trésors que l'autre, elle n'hésita pas une seconde, elle choisit la plus grande et quitta la grotte.

Vite, Arababa retourne chez elle, allègre et contente. En chemin, elle fait de magnifiques projets d'avenir. Elle ira habiter la ville, portera de beaux habits de soie, offrira de grands dîners aux dames du monde, se promènera en voiture… Toute pleine de ces idées, elle arrive chez elle, ferme bien la porte, pour qu'aucun œil indiscret n'aperçoive les trésors qu'elle porte, et vite entr'ouvre la boîte.