La ville de Santa-Fé est située à une altitude de 7,044 pieds au-dessus du niveau de la mer et est traversée par le Rio Santa Fé, petite rivière que l'on passe à pied sec, généralement, mais qui devient un torrent fort imposant et parfois fort dangereux, à l'époque de la fonte des neiges dans les montagnes environnantes. Santa-Fé a conservé tous les caractéristiques d'une ville espagnole et ne compte guère, aujourd'hui, qu'une population de 10,000 habitants dont les trois-quarts sont d'origine mexicaine. Le saint père Pie IX a érigé Santa-Fé en diocèse comprenant le territoire du Nouveau-Mexique avec les évêchés du Colorado et de l'Arizona comme suffragants; et le premier archevêque, Mgr. J. B. Lamy reçut le pallium, le 16 Juin 1875. Il est assez curieux de constater que l'archevêque et la plupart des prêtres du diocèse, sont français, bien que l'élément français ou d'origine française compte à peine quelques rares représentants en dehors du clergé, dans cette ancienne province espagnole.
A part quelques églises modernes, quelques édifices publics et quelques constructions militaires qui sont de date récente, la ville de Santa-Fé présente aujourd'hui le même aspect qu'elle avait sous le régime autoritaire du vice-roi du Mexique. On y voit la plava mayor où se trouve situé l'ancien palais des gouverneurs, et de longues rangées de maisons construites en adobes, grosses briques de boue cuites au soleil et conservant une couleur terreuse qui donne un aspect triste à toutes ces constructions primitives. La fameuse église de San Miguel, une des plus anciennes du continent américain, existe encore, quoique dans un état assez délabré. On fait remonter sa construction aux premiers jours de la colonie, mais elle fut réduite en cendres lors du soulèvement des pueblos en 1680. Elle fut restaurée lors du retour des Espagnols, et on lit encore aujourd'hui, gravée sur un soliveau, l'inscription suivante, en langue espagnole:
Le Marquis de la Pennela reconstruisit cet
édifice avec son serviteur
Don Augustin Florès Vergara
A. D. 1710
On voit aussi, au-dessus du maître-autel, un vieux tableau de l'Annonciation, noirci par l'âge et portant toutes les marques de la plus haute antiquité. La date inscrite au dos porte le millésime de 1287. Le prêtre qui m'accompagnait ne connaissait pas l'histoire de cette curieuse peinture, mais il m'assura qu'il n'avait aucun doute sur l'authenticité de la date, car son prédécesseur, qui était un vieux moine espagnol fort érudit, lui avait souvent dit qu'il considérait ce tableau comme une des plus anciennes peintures religieuses qu'il y eut au monde. Tout près de l'église de San Miguel, on montre encore aux visiteurs une vieille maison qui faisait partie de la forteresse indienne des pueblos de Analco lorsque les Espagnols s'emparèrent du pays.
Santa-Fé était autrefois, comme elle l'est d'ailleurs encore aujourd'hui, le centre ou la capitale des villages indiens que Vaca, Coronado, Espejo et Onate découvrirent à différentes époques, dans la vallée du Rio Grande. Les Indiens vivaient dans des maisons à deux ou trois étages, construites de pierres ou de briques de boue, rangées en quadrilatères en forme de forteresses, afin de protéger les habitants contre les incursions des tribus des montagnes qui vivaient de brigandages et de déprédations. Les Espagnols donnèrent à ces villages le nom de Pueblos et à leurs habitants celui de Puebloanos. Tels ils vivaient alors, tels ils vivent encore aujourd'hui, cultivant le sol et récoltant le maïs, les légumes et le coton. Ils chassaient aussi le bison, le chevreuil et l'ours, qui abondaient dans les plaines et dans les montagnes environnantes, mais ils s'éloignaient rarement de leurs pueblos par crainte des cruels Apaches et des Navajos, avec qui ils étaient en guerre continuelle. On leur donnait aussi le nom général de Moquis qui signifie chaussures, parce que ces nations connaissaient l'art de tanner et, préparer les cuirs pour s'en faire des chaussures.
Cabeza de Vaca, le premier explorateur, raconte qu'en se dirigeant vers le nord-ouest, il rencontra des peuplades "vivant dans des habitations de grande dimensions, construites de terre, situées sur les bords d'une rivière qui coulait entre deux chaînes de montagnes." Il parle de la bravoure et de la haute stature des hommes qui étaient vêtus de costumes de peaux de bêtes bien préparées, et des femmes qui portaient des vêtements de coton et qui lavaient leurs costumes avec une racine savonneuse qui les nettoyaient bien proprement. Ces sauvages reçurent les blancs avec les plus grandes démonstrations d'amitié et leur rendirent hommage comme aux fils du soleil. Les mères apportaient leurs enfants pour les faire bénir et touchaient humblement les vêtements des étrangers, croyant par là obtenir des faveurs surnaturelles.
Ceci se passait en 1528. Le franciscain Niza, qui vint quelques années plus tard, raconte à peu près les mêmes faits, en les exagérant et en affirmant que les Indiens possédaient des vases d'or et d'argent en plus grande abondance que les Incas du. Pérou.
"Suivant toujours l'inspiration du Saint-Esprit, j'arrivai au haut d'une montagne où, avec l'aide des Indiens, je construisis une pyramide de pierres, pour y placer une croix, symbole de la foi et de la conquête. Ces peuples devinrent alors l'héritage de Dieu et de l'Espagne et je donnai à la nouvelle province le nom de El Nuevo-Regno de San Francisco--Nouveau Royaume de Saint-François."
Et depuis cette époque saint François est resté le patron du Nouveau-Mexique. Castaneda qui accompagnait l'expédition de Coronado, en 1540, comme historien, raconte que:
"Les chefs dirent à Coronado, que leurs villages étaient plus anciens que la mémoire de sept générations. Les femmes portaient des manteaux de coton qui étaient attachés autour du cou et passaient ensuite sous le bras droit, pour tomber sur des jupons aussi fabriqués de coton. Elles portaient aussi des perles sur la tête et des colliers de coquillages autour du cou.. Elles arrangeaient leurs cheveux derrière la tête dans la forme d'une roue ou de l'anse d'une tasse."
Antonito de Espejo, quarante ans plus tard en 1582, écrivait ce qui suit:
"Nous trouvâmes partout des maisons bien construites et ayant à l'intérieur des poêles de pierre, pour la saison d'hiver. Les habitants sont vêtus de coton et de peaux de daims, selon la manière des Indiens du royaume du Mexique. Mais ce qu'il y a de plus étrange c'est de voir les hommes et les femmes porter des souliers, ce qu'on ne voit jamais parmi les Indiens du Mexique. Les femmes peignent leurs cheveux avec soin et ne portent rien sur la tête. Dans tous ces pueblos il y a des caciques qui gouvernent comme les caciques du Mexique et qui ont des sergents-d'armes qui proclament leurs ordres et leurs commandements et qui veillent à leur exécution. Dans leurs champs qui sont vastes et nombreux. Ils construisent des abris couverts de terre où les travailleurs mangent et se reposent pendant les grandes chaleurs du jour, car ce sont des nations adonnées à un travail constant et régulier. Les armes dont ils se servent sont des arcs et des flèches avec des pointes de silex qui traversent une cotte de mailles; aussi des manacas ou épées dont la tranche est aussi faite de silex et avec lesquelles ils peuvent couper un homme en deux. Ils ont aussi des boucliers faits de peaux de bison."
Villanueva écrivait cent ans plus tard:
"Il est indubitable que les habitations des pueblos sont mieux construites que celles des autres Indiens du Mexique et que leurs habitants sont plus civilisés et plus industrieux que les autres peuplades que nous connaissons."
La forme de gouvernement de ce curieux peuple est aussi restée exactement ce qu'elle était lors de la première conquête. Les gouverneurs espagnols respectèrent leurs us et coutumes, lorsqu'ils virent qu'il était parfaitement inutile d'essayer de les soumettre aux usages européens. Ce ne fut pas, cependant, sans luttes et sans persécutions que ces pauvres Aztèques réussirent à conserver leurs traditions, et l'histoire du premier siècle de leur esclavage est une longue suite de cruautés inutiles et de persécutions sanglantes.
Les Espagnols voulurent agir avec les puebloanos comme ils l'avaient fait avec les Mexicains et avec les Péruviens. On les réduisit en esclavage et on les força à travailler dans les mines, où ils succombaient le plus souvent sous le poids d'un labeur surhumain. On les contraignit à embrasser le christianisme par la torture et la prison, et on renversa les autels de leurs dieux domestiques. La supériorité des armes européennes leur en imposa d'abord et ils endurèrent ainsi durant cent ans le régime tyrannique de leurs oppresseurs. Mais il arriva un jour où la mesure fut à son comble, et pendant "la première lune du mois d'août 1680", il y eut un soulèvement général, pendant lequel tous les Espagnols furent massacrés, toutes les églises furent démolies et réduites en cendres et toutes les traces du régime exécré furent oblitérées. Les quelques militaires qui purent s'enfuir se dirigèrent en grande hâte vers Mexico, où ils racontèrent ce qui venait de se passer dans la capitale de la Nouvelle-Espagne.
Plusieurs expéditions furent organisées pour reconquérir le pays; mais elles subirent d'abord des échecs répétés. Les capitaines Otermin, Ramirez, Cruzate et Posada furent tour à tour vaincus par les habitants des pueblos qui s'étaient réunis en armes pour combattre l'ennemi, commun dont ils connaissaient alors la tactique et les manières de faire la guerre. Ce ne fut qu'en 1692, grâce aux divisions intestines qui existaient alors parmi les Indiens, que Diego de Vargas réussit à rétablir l'autorité de la couronne d'Espagne. Mais un traité en règle accordait cette fois aux Puebloanos la restauration de leur forme primitive de gouvernement, les exemptait de l'esclavage et du travail dans les mines et permettait le libre usage de leur culte à ceux qui n'avaient pas jugé à propos d'embrasser le christianisme.. Ce même Diego de Vargas avait cependant déclaré, en quittant Mexico "qu'il était aussi impossible de convertir un sauvage sans les soldats que d'essayer de faire entendre raison à un juif sans le tribunal de la sainte Inquisition." On voit que le vaillant capitan avait été forcé d'en rabattre, et qu'il fut fort heureux d'accepter la soumission des Indiens, tout en leur accordant des privilèges fort libéraux, à une époque où l'Espagnol ne régnait en Amérique que par la terreur et la persécution. Les Puebloanos avaient donc fait preuve d'une grande valeur et s'étaient montrés aussi braves soldats qu'ils étaient bons laboureurs et sages administrateurs.
Les pueblos du Nouveau-Mexique sont actuellement au nombre de dix-neuf, formant autant de communes absolument indépendantes les unes des autres, et ayant chacune son organisation municipale. Voici la liste complète de ces villages avec leur population d'après le dernier recensement décennal de 1880:
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Taos San Juan Santa-Clara San Idelfonso Pecuris Nambè Pojuaque Tesuque Sochiti San-Domingo San-Felipe Temez Zia Santa-Anna Laguna Isoleta Sandia Zuni Acoma |
391 408 212 139 1,115 66 26 96 271 1,123 613 401 58 489 968 1,081 345 2,082 582 |
Le tout formant une population totale de 10,469 habitants. Ces chiffres sont aussi exacts qu'il a été possible de les contrôler; mais ils sont probablement au-dessous de la vérité. Les Indiens sont en général fort réticents sur tout ce qui les concerne et la discrétion n'est pas la moindre de leurs vertus. Il est hors de doute que le nombre des Puebloanos diminue graduellement, comme l'attestent d'ailleurs les nombreuses ruines de villages inhabités que l'on rencontre un peu partout dans les vallées du Rio Grande et du Rio Pecos, qui sont les deux principales rivières du Nouveau-Mexique. Les premiers explorateurs portaient leur nombre à plus de 50,000, mais il faut sans doute faire la part de l'exagération dans leurs calculs comme dans leurs appréciations fantaisistes. Ce qui paraît certain c'est que les Puebloanos semblent suivre la destinée fatale de tous les indigènes des deux Amériques, qui disparaissent devant l'avancement des chemins de fer et les progrès de la colonisation moderne.
Chaque village ou pueblo est gouverné par un cacique qui est en même temps chef de la commune, grand-prêtre du culte de Montezuma et directeur général des affaires temporelles et spirituelles des habitants. Le cacique choisit lui même son successeur dès qu'il prend possession du pouvoir, mais l'on ignore l'origine de cette coutume, qui remonte à la plus haute antiquité. Le cacique est aidé d'un gubernador, de trois principales, d'un alguazil, d'un fiscal mayor et d'un capitan de la guerra. Les principales forment une espèce de cabinet et sont les conseillers du cacique, qui choisit chaque année, sur leur recommandation, un gubernador ou gouverneur. Les principales sont toujours d'anciens gouverneurs. L'alguazil est une espèce de haut shérif qui veille à l'exécution des lois. Le fiscal mayor préside aux cérémonies religieuses, et le capitan de la guerra est chargé du commandement en chef et de l'organisation des expéditions guerrières. On voit que le ministère est assez complet. Mais ce qui distingue les ministres sauvages de leurs collègues des autres parties du monde, c'est qu'il ne reçoivent aucun traitement ni aucune compensation quelconque. Tous sont forcés de cultiver la terre et de gagner leur pain à la sueur de leur front. Combien de politiciens de profession, en Europe comme en Amérique, au Canada même, crèveraient de faim, s'ils étaient forcés de subir ce régime ultra-démocratique! Toute tribu ou Pueblo, si réduite qu'elle soit en population, a ce même nombre de chefs, tous fils de Montezuma, et il n'est pas de peuple au monde qui conserve d'une manière plus fidèle et plus méticuleuse, les traditions et les lois de ses ancêtres. Bien que le plus grand nombre des Puebloanos soient catholiques, leur croyance est restée un curieux mélange de christianisme et de paganisme, qu'il serait difficile d'analyser. Ils réunissent dans un même sentiment d'adoration le Christ et le soleil, la Vierge et la lune, les saints et les étoiles. L'arc-en-ciel est l'objet d'un culte tout particulier.
Le nom de Montezuma, le père des Aztèques, est un nom sacré entre tous, et chaque pueblo entretient un brasier sacré, dans l'attente de la venue de ce Montezuma qui doit les conduire à la conquête de l'empire du Mexique, où il régnera dans une splendeur éternelle. La grenouille, le serpent à sonnettes et la tortue sont des emblèmes sacrés, et malheur à ceux qui les profaneraient en les touchant, même par accident. Toutes ces croyances et ces superstitions ont résisté aux efforts des missionnaires qui sont forcés de se contenter du peu d'influence qu'ils ont pu acquérir sur ces sauvages, en leur inculquant des principes de moralité, pour leur conduite ordinaire. Les mendiants et les vagabonds sont inconnus dans les pueblos. Tous lés hommes, sans exception, s'occupent de la culture des champs, et les femmes sont chargées des devoirs domestiques, sans être forcées, comme dans les autres tribus sauvages, de faire les travaux, les plus rudes et les plus asservissants. Les vieillards, les malades et les infirmes sont nourris et entretenus aux frais de la commune. On voit que ces institutions ont du bon, et qu'il y a bien des nations soi-disant progressives qui pourraient prendre des leçons de gouvernement de ces enfants d'une civilisation préhistorique.
A six heures au nord de Santa-Fé, se trouve située la gare de Espanola, sur la ligne du Denver et Rio Grande Railway. Le chemin de fer suit ici les sinuosités du fleuve jusqu'à Embudo, à cinquante milles plus haut, et c'est dans cette vallée fertile que sont situés les trois pueblos de San-Juan, de Santa-Clara et de San-Idelfonso. Le petit village de Espanola est le centre commercial du pays, et j'ai rencontré là deux Canadiens de Lachute qui ont des magasins spacieux et qui font un commerce fort important avec les cultivateurs et les éleveurs des environs. Ceci m'amène naturellement à constater ici que j'ai rencontré des compatriotes partout où je me suis trouvé jusqu'à présent, soit au Colorado ou au Nouveau-Mexique; et les familles des Beaubien, des Mercure, de Saint-Vrain et des Cloutier sont bien connues dans la vallée du Rio Grande del Norte. La veuve du premier gouverneur du territoire est une Beaubien, et elle vit encore à Taos. Son mari, le colonel Bent, fut tué par les Mexicains, dans l'insurrection qui suivit l'occupation du pays par les troupes américaines, en 1847.
Les villages indiens se ressemblent tellement,--par les habitations, les traditions, la manière de cultiver la terre et la manière de vivre de leurs habitants,--qu'il suffit réellement d'en visiter un seul pour se former une juste idée de tous les autres. Aussi ne mentionnerai-je qu'en passant ma visite à San-Juan, à Santa-Clara et à San-Idelfonso, pour m'occuper plus longuement de mon voyage à Fernandez de Taos.
Le pueblo de Taos est un des plus curieux et l'un des plus importants du pays, et les édifices remarquables où vivent aujourd'hui les Puebloanos sont de la plus haute antiquité. Ce pueblo, situé à vingt-deux milles d'Embudo, est relié à la gare par un service de diligences, mais je préférai faire la route à cheval, en compagnie de deux artistes américains, qui avaient eu la bonne idée de venir faire des études et des croquis dans cette contrée pittoresque.
Le pays entre Embudo et Taos n'offre rien de remarquable. On passe en route deux ou trois hameaux mexicains et quelques haciendas. Les habitants nous regardent passer avec cette indifférence simulée ou réelle qui distingue les métis espagnols. A la porte de chaque masure construite en adobes, on voit de longues grappes de piment rouge arrangées en festons, et qui relèvent la monotonie et l'uniformité de la couleur boueuse qui distingue toutes les habitations du pays. Le piment mêlé à la viande de boeuf-- chili con carne--forme avec les tortillas, espèce de crêpes de maïs, les deux principaux mets de la cuisine mexicaine, et gare à la bouche de l'étranger qui, sans défiance, attaque un plat de chili con carne, sans y mettre toute la modération nécessaire. Autant vaudrait assaisonner une assiettée de soupe ordinaire d'une grande cuillerée de poivre rouge. Cela vous emporte la bouche du coup. C'était là, pour moi, une vieille expérience chèrement acquise pendant mon service militaire au Mexique; mais il n'en était pas de même de mes deux compagnons, qui ne connaissaient pas encore les habitudes du pays. On leur en avait servi au déjeuner. Ils en furent quittes, cependant, pour une soif dévorante qui les poursuivit jusqu'à Taos, et ils jurèrent un peu tard qu'ils se contenteraient, à l'avenir, des mets ordinaires de leur cuisine nationale. Nous arrivâmes dans la vallée de Taos vers les cinq heures du soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les montagnes de l'Occident, et nous fûmes enchantés de trouver bon gîte et bon couvert dans une auberge fort confortable tenue par un Irlandais nommé Dibble, qui vit dans le pays depuis de longues années. Fernandez de Taos est une petite ville de 1,500 habitants, qui fut la première capitale du Nouveau-Mexique, après la cession du pays aux Etats-Unis. Ici vécut pendant de longues années et mourut, le 23 mai 1868, à l'âge de cinquante-neuf ans, le célèbre scout, trappeur et guide, Kit Carson. Son corps repose dans l'humble cimetière de Taos, mais ses compatriotes lui ont élevé un monument sur une des places de Santa-Fé.
A deux milles du village et immédiatement au pied du Mont Taos, se trouvent situées les deux grandes maisons communales du pueblo, se faisant face sur les rives d'une petite rivière qui descend de la montagne, et où vivent en commun à peu près quatre cents Indiens. Ces maisons ont quatre étages et sont construites en pyramide tronquée; c'est-à-dire que chaque étage forme une terrasse et que le tout ressemble assez à une série de maisons d'inégale grandeur, superposées, la plus grande servant de base à la deuxième qui est plus petite, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième, qui n'est qu'une tour où se tient constamment, nuit et jour, la vigie qui doit annoncer l'arrivée du grand Montezuma, qui est le messie des Puebloanos. Cette tradition est respectée dans tous les pueblos. Les missionnaires n'ont jamais pu convaincre ces pauvres Indiens de l'inutilité de leurs veilles et de leur attente naïve. Et il a plus de trois cents ans que l'Evangile leur fut prêché pour la première fois.
Les maisons communales de Taos n'ont ni portes ni fenêtres au premier étage, et l'on est forcé de grimper par des échelles jusqu'au sommet, pour descendre ensuite dans les chambres intérieures par le même moyen, et à travers des trous percés sur la première terrasse. On construisait ainsi pour se protéger contre les surprises et les attaques nocturnes des Indiens des montagnes, avant la conquête espagnole, et l'on continue la tradition sans s'occuper de ce qu'un boulet de canon pratiquerait facilement une ouverture dans les murs de terre de cette forteresse primitive. Mais comme je l'ai déjà dit, les Puebloanos ne s'occupent que fort peu des progrès modernes, et c'est chez eux que l'on met en pratique le vieux proverbe: tels pères, tels fils. Au centre du premier étage et immédiatement au-dessous du deuxième, se trouve située la salle du conseil, où se réunissent les chefs et où l'on entretient le feu sacré.
L'entrée en est interdite aux femmes de la tribu et aux étrangers. C'est là que se pratiquent les rites d'un culte dont on ne connaît guère les dogmes et les cérémonies; mais il est généralement admis que c'est un curieux mélange de traditions païennes et de cérémonies chrétiennes. Les blancs du pays avouent franchement ne connaître rien de précis, à ce sujet --et les missionnaires eux-mêmes ne paraissent pas en savoir beaucoup plus long,--On célèbre chaque année, par des jeux, des danses, des courses et des réjouissances publiques, la fête de saint Jérôme que les Indiens ont adopté comme patron, et tous les pueblos de la vallée du Rio Grande envoient des députations pour prendre part à la cérémonie. On m'a dit que c'était là une occasion unique d'étudier les coutumes et les traditions religieuses des pueblos, et j'ai regretté vivement de ne pouvoir être témoin de ces fêtes populaires, qui se célèbrent le dernier jour du mois de septembre de chaque année. Je me suis cependant bien promis, si jamais l'occasion s'en présentait, de revenir à Taos à cette époque de l'année, car j'avoue que tout ce qui touche à ces Indiens pique vivement ma curiosité. J'ai visité en détail tous les appartements--à l'exception de la salle du conseil--d'une des maisons communales, sous la conduite de l'alguazil ou haut shérif. J'y ai été reçu avec la plus grande politesse; je pourrais même dire avec la plus grande cordialité, surtout par une foule de bambins absolument nus qui nous suivaient partout, nous regardant avec curiosité et acceptant volontiers les pièces de cinq sous que nous leur offrions comme cadeaux.
L'ameublement des différentes pièces présentait la plus grande simplicité. Des peaux d'ours, de loup ou de panthère, étendues sur le parquet cimenté, servaient de lit pendant la nuit et de tapis pour s'asseoir pendant le jour. Quelques pierres calcinées dans un coin pour le foyer, et des vases en terre cuite de différentes grandeurs, composaient uniformément chaque batterie de cuisine. Les femmes accroupies sur leurs talons tricotaient des mitasses de laine ou brodaient avec des grains de verroterie des bonnets, des souliers, des ceinturons ou des gilets de peau de chevreuil, en fumant des cigarettes de feuilles de maïs. Les hommes, presque tous absents, travaillaient aux champs, ou étaient dans la montagne voisine, occupés à couper du bois qu'ils transportaient à dos d'âne, pour entretenir le feu sacré de la salle du conseil et pour faire bouillir les marmites des familles de la commune. La tranquillité la plus absolue régnait partout, et les enfants eux-mêmes s'amusaient sur les terrasses avec cet air d'indescriptible mélancolie et de paresseuse nonchalance qui distingue tous les habitants des anciennes colonies espagnoles.
Les filles se marient très jeunes et perdent très vite toute trace de jeunesse et de beauté. J'ai vu des femmes de vingt-cinq ans qui paraissaient plus vieilles, plus cassées et plus ridées que nos femmes du nord, à l'âge de soixante ans. Elles travaillent continuellement nu-tête, sous les rayons brûlants d'un soleil tropical; la raréfaction de l'atmosphère, à cette altitude, a d'ailleurs pour effet, me dit-on, de sécher et de rider la peau d'une manière désastreuse pour la beauté des femmes. S'il existe des difficultés intestines ou des querelles de famille dans le pueblo, l'étranger n'en sait jamais rien, et tout se règle à l'amiable par l'autorité du cacique et de ses officiers. Toute la vie intime de la communauté repose sur le culte sacré des traditions et dans l'observation des rites, des coutumes et des lois transmises par les ancêtres. En hiver, l'occupation principale des Puebloanos est la répétition et l'exercice des danses nationales, sous la direction du fiscal mayor, pour les fêtes et les cérémonies religieuses de la belle saison. Deux des principales danses sont la cachina, qui correspond à un service d'action de grâce, et la you-pel-lay ou danse du maïs, qui a lieu, chaque année, à l'époque de la récolte de cette plante. Un des amusements les plus en vogue est la chasse du lièvre, qui abonde partout au Nouveau-Mexique. On chasse le lièvre à pied et à coups de bâton, ce qui doit être assez difficile, mais on m'a dit que les Puebloanos sont fort adroits à cet exercice et qu'ils y prennent un plaisir immense; toujours, naturellement, parce que leurs ancêtres chassaient le lièvre de cette manière primitive et lorsqu'il est si facile, aujourd'hui, de l'abattre à coups de fusil!
Les habitants des pueblos se servent généralement entre eux de différents idiomes dérivés de la langue aztèque; mais il est très curieux de constater qu'ils ne se comprennent pas toujours d'un village à l'autre, sans le secours de la langue espagnole, qu'ils parlent plus ou moins correctement. Chaque habitation ou plutôt chaque centre d'habitations, possède un langage différent, et les Puebloanos de Zuni, de Picuris, de Isoleta et de San-Domingo, ne se comprennent entre eux qu'à la condition de parler espagnol. Leur langue mère est devenue tellement corrompue au contact des autres tribus sauvages, qu'il s'est formé des patois particuliers à chaque pueblo. Ce qui explique la chose et ce qui paraît cependant fort étonnant, c'est que les habitants des villages ne se visitent que très rarement entre eux; ce qui les distingue des tribus nomades qui les entourent. Le Puebloano paraît heureux et satisfait de vivre dans sa commune, et ne s'occupe jamais de ce qui se passe au dehors.
Les mariages se font toujours entre les habitants d'une même organisation communale, et l'on attribue à cette cause la décroissance et l'étiolement de la race. Il est absolument certain que cette nation curieuse comptait autrefois une très nombreuse population, car on trouve un peu partout, dans le Nouveau-Mexique et dans l'Arizona, des vestiges et des ruines de pueblos abandonnés longtemps avant la conquête. Les premiers explorateurs font tous mention de ces ruines, dans leurs relations de voyage, et les Indiens eux-mêmes dans leurs traditions parlent constamment de la gloire, de la grandeur et de la richesse du royaume de Montezuma. Cette tradition paraît être la base principale de leur organisation politique et religieuse; mais l'histoire de ces peuples restera à jamais ensevelie dans la plus grande obscurité. Ils paraissent destinés, comme les autres nations indigènes des deux Amériques, à disparaître tôt ou tard devant le progrès moderne; mais il n'en reste pas moins acquis, qu'ils ont atteint dans le passé, comme ils possèdent d'ailleurs encore aujourd'hui, un degré de civilisation supérieur, à tous les points de vue, à l'état sauvage et nomade des autres tribus du continent américain, toujours à l'exception de leurs frères du Mexique, qui avaient fondé l'empire de Montezuma et de Guatimozin.
Le rapport suivant, adressé à l'institut archéologique de Washington, sur les pueblos par le professeur Ad. F. Bandelier, complétera les renseignements que j'ai pu obtenir sur ces intéressantes populations indigènes.
Fort Huachica, Territoire d'Arizona,
15 février 1884.A l'honorable W. G. Ritch, secrétaire du Territoire
du Nouveau-Mexique, à Santa-Fé, N.-M.Cher monsieur,
Conformément à vos désirs, je vais vous soumettre une description rapide et nécessairement incomplète des ruines des aborigènes dissimulées dans la contrée de Santa-Fé. Cet essai sera forcément imparfait, puisque je n'ai point visité tous les recoins du pays, et parce que, d'ailleurs, les matériaux que j'ai recueillis sont aujourd'hui bien loin de ma portée. Aussi vous prierai-je d'avoir égard à ces circonstances en présence des défectuosités qui abondent dans mon travail.
Lorsqu'on fait la classification des ruines, on doit inclure dans la première division les villages qu'on sait avoir été occupés dans le cours du seizième siècle, et dans la seconde, ceux sur le compte desquels on n'a pas de renseignements officiels, et qui, par conséquent, devaient être abandonnés avant l'année 1540.
Les ruines de la première division sont toutes du même type; c'est celui du pueblo communal, résidence à plusieurs étages, tel qu'on en trouve encore habitées par les aborigènes sédentaires du Nouveau-Mexique.
La seconde classe comprendra deux types--celui dont il vient d'être question, et le type de la demeure familiale détachée, formant des villages avec maisons quelque peu éparpillées. Les constructions de grottes servant d'abris représentent les modifications de l'une ou de l'autre de ces deux classes.
En 1598, date de la première colonisation par l'Espagne, et avant cette époque, lorsque des explorateurs espagnols qui ne faisaient que passer--sous Coronado, de 1540 à 1543; sous Francisco Sanchez Charnuscado en 1580; sous Espejo en 1583, et sous Gaspard Castano de Sosa en 1590;--traversant quelques parties du comté de Santa-Fé, il y avait dans certains coin de ce territoire trois groupes distincts d'Indiens. C'étaient les Queres à l'Ouest, les Tanos au Sud et les Tehuas au Nord et au centre. Les deux derniers groupes parlaient un langage qui n'était qu'un dialecte d'une langue commune à ces peuples.
Les Queres ont habité jusqu'en 1689 une localité de la Ciénega ou Ciéneguilla, sur la route de la Pegna Blanca. Leur village, dont il n'existe pas même de trace, avait reçu le nom de Chi-mu-a. C'était l'avant-poste oriental de la grande famille du Rio Grande de cette tribu.
Les villages tanos sont complètement abandonnés aujourd'hui, la plus grande partie de leurs habitants étant allés s'établir au Moqui après 1694, et ceux qui étaient restés ayant été emportés par la petite vérole au commencement de ce siècle. Les ruines de Galisteo,--non pas du village actuel, mais celles qui se trouvent à un mille et demi au nord-est de ce dernier, au nord de Creston,--celles de San-Cristobal, de San-Cazaro, de San-Marcos, et probablement aussi celles de la Garita dans la ville même de Santa-Fé, appartenaient à cette tribu. Les noms indiens de ces villages me sont inconnus, à l'exception de celui du pueblo de Santa-Fé, qui portait le nom de Po-o-ge. Le pueblo de la Tuerto près de Golden City, et celui de la Tunque, en face de Santo-Domingo et de San-Felipe, étaient habités également par les Tanos,--la première de ces localités avait assurément ces Indiens pour habitants, en 1598.
Des pueblos tehua il n'y en avait qu'un seul,--celui d'Oj-qué, ou de San-Juan,--qui fût sur la rive gauche du Rio Grande, à peu près sur son emplacement actuel. Les villages de Nambe, de Tezuque, (Te-tzo-ge) de Pojuaque (Po-zuan-ge,) et de Cuya-mun-ge étaient, en 1598, des hameaux insignifiants; mais ils s'accrurent rapidement pendant l'ère de prospérité générale pour les pueblos qui finit en 1680.
Les principaux établissements des Tehuas se trouvaient sur la rive droite du fleuve, et ne formaient pas moins de dix villages.
Il n'y en a qu'un seul qui existe encore sur son emplacement primitif; c'est celui de Santa-Clara (Ca-po). San-Idelfonso (O-jo-que) est situé à environ un mille du Bo-ve de 1598.
Les pueblos de Troo-maxia-qui-no (Pajaritos), de Camitria, de Quiotraco, d'Axol, de Junetre, etc., aujourd'hui en ruines, sont également dans le comté du Rio Arriba. C'est aussi dans ce comté que se trouve Yunque, sur le Rio Chama, où fut fondé, le 1er septembre 1598, le premier établissement des Espagnols au Nouveau-Mexique.
Les Tiguas--c'est-à-dire les Indiens qui parlent le dialecte de Sandia et d'Isleta--touchaient la frontière sud-ouest du comté, par leurs deux pueblos du vieux San-Pedro, qui furent abandonnés après 1680, et sont à présent en ruines.
Les habitants de la vallée du Pecos, dont le centre était au grand village de A-gu-yu (là ou s'élève à présent la vieille église de Pecos), n'avaient pas poussé leurs établissements jusqu'au comté même de Santa-Fé.
Au sujet des ruines qui étaient habitées et qui furent abandonnées avant le seizième siècle, on peut dire que le plus ancien type,--celui de la famille détachée, groupée en hameaux irréguliers ou isolés,--n'est pas très commun. Un village de ce genre, indiqué seulement par des mounds et des fragments de poterie, peut se voir encore à la station de Lamy, au Fort Marcy (de Santa-Fé), et dans des constructions isolées ou de petits groupes qui sont dissimulés dans quelque localités, mais qui sont assez rares. On ne voit pas souvent à présent ce genre d'architecture aborigène auquel on a donné le nom de cliff-houses, ou de petites grottes avec maçonnerie. Mais l'autre classe, celle de la maison commune, compacte, haute de plusieurs étages, se trouve encore représentée par des ruines nombreuses.
En partant du sud, on trouve la ruine de Valverde, près de Golden. Une chaîne de quatre beaux villages, dont quelques-uns sont très grands, s'étend de l'ouest à l'est, à une distance moyenne de cinq milles de Galisteo, le long du Cresto méridional. Ce sont le Pueblo, le Largo, le Pueblo Colorado, le Pueblo de Shé, et le Pueblo Blanco.
A deux milles et demi, à l'est-nord-est de Wallace, se trouve un grand village. Il y en a deux autres sur l'Arroyo Hondo, à une distance de cinq à six milles au sud de Santa-Fé, un petit en avant de la gorge rocheuse, et l'autre assez grand, en aval.
La route de Pegna Blanca coupe les fondations d'un petit pueblos qui est près d'Agua Fria, à six milles au nord de Santa-Fé. Je connais au moins trois ruines de ce genre. A l'est et au sud-est de Tezuque, vers la Sierra, se trouve la ruine de Pio-ge à Los Luceros, d'où partirent les Indiens de San-Juan pour s'établir dans la localité qu'ils occupent à présent. Cette liste de douze localités n'est que le total approximatif des ruines de ce genre.
Vers l'ouest, au-delà de Rio Grande et vis-à-vis de la partie septentrionale du comté, les énormes cagnons de la Sierra del Valle s'élargissent dans la direction de Santa Clara. On a creusé en plusieurs endroits le tuf volcanique et friable dont se composent leurs parois, afin de former des grottes artificielles, la plupart de petites dimensions. Chaque groupe de grottes représente à lui seul un pueblos, et imite, autant que cela lui est possible, le système du village communal à plusieurs étages.
D'autres ruines du même genre occupent les faîtes des mesas, ainsi que la base du cagnon. Ces anciennes résidences dans des grottes qui, par la nature même de la roche, étaient plus aisément creusées que les maisons proprement dites ne pouvaient être construites, sont considérées par les Tehuas comme ayant servi de demeure à leurs ancêtres, avant que la tribu descendît dans la vallée de Rio Grande.
Il y a, par conséquent, une relation historique entre ces Indiens et les établissements au Nord du comté de Santa-Fé. C'est cette relation qui explique pourquoi il en a été fait brièvement mention dans ces pages.
Je suis,
Votre très humble serviteur,
Ad. F. Bandelier,
Chargé des recherches de l'Institut
archéologique d'Amérique.
Le comté de Taos est aussi célèbre, aujourd'hui, par ses penitentes que par ses pueblos et si les autorités respectent les traditions des Indiens et leur accordent la plus grande latitude dans l'exercice de leur rites absolument inoffensifs, elles ont été forcées d'intervenir pour supprimer, en grande partie du moins, les pratiques cruelles et barbares de quelques illuminés emportés par le fanatisme religieux.
C'est une vieille coutume espagnole que celle des processions de la semaine sainte. La tradition la fait remonter à l'époque où l'Espagne fut reconquise sur les Arabes.
On raconte qu'autrefois on louait pour ces cérémonies une victime volontaire, un homme qui représentait la personne du Christ, et était fouetté de verges dans les rues. En ce temps-là, des pénitents, le visage voilé, mais le buste nu, suivaient le cortège en se flagellant jusqu'au sang, et, pour mettre un terme à ces démonstrations d'une dévotion exagérée, il fallut une ordonnance du roi Charles III.
Ici, la société des pénitentes se recrute parmi les métis mexicains, et elle a pour but la célébration, chaque année, des fêtes de la Passion, par des cérémonies d'un caractère aussi brutal que peu conforme aux règlements de l'Eglise. Le temps du carême est pour ces pauvres fanatiques l'occasion de jeûnes et de pénitences incroyables, et chaque vendredi, ils se réunissent dans la montagne pour se flageller mutuellement avec des branches de cactus couvertes d'épines ou avec des fouets dont les mèches multiples ont des pointes d'acier qui enlèvent des morceaux de chair à chaque coup. Et ce n'est encore là que le prélude des tortures effroyables qu'il vont s'infliger pendant la semaine sainte, où ils répètent littéralement les différentes phases du martyre de l'Homme-Dieu, jusqu'au crucifiement de l'un ou de plusieurs des leurs, en grande pompe, le vendredi-saint, sur une des collines sacrées, où l'on a construit des chapelles ou calvaires, et que l'on appelle casas de los penitentes, maisons des pénitents.
Ces chapelles sont remplies de croix que les penitentes ont traînées ou portées sur leurs épaules depuis nombre d'années, jusqu'à des distances considérables; et il faut vraiment voir et soulever ces croix, pour se faire une idée de leur grandeur et de leur poids. J'en ai mesuré une, par curiosité, qui avait vingt-cinq pieds de long, et qui pesait huit cents livres; les plus petites n'en pesaient pas moins de trois cents; et elles étaient toutes couvertes du sang des pauvres victimes qui s'étaient sacrifiées volontairement, pour l'expiation de leurs péchés, jusqu'à souffrir le supplice du Christ. On formait une procession sous la direction d'un chef, qu'on appelait: el hermano mayor et qui exerce l'autorité la plus absolue sur chaque confrérie, et aux sons aigus d'un fifre champêtre, on faisait souffrir successivement et littéralement aux victimes toutes les phases de la Passion, y compris le couronnement d'épines, la flagellation et le supplice du calvaire. On clouait ces pauvres illuminés sur les croix, en leur enfonçant des clous dans les pieds et dans les mains, et il n'y avait guère que le coup de lance mortel au flanc qu'on leur épargnait, mais qu'on remplaçait cependant par une entaille d'où le sang: coulait avec abondance. On les laissait ainsi pendant une demi-heure et on les descendait ensuite, morts ou vifs. Les hommes robustes résistaient à tout cela et guérissaient généralement, mais il n'était pas rare de voir succomber les victimes de cette barbare coutume. Qu'on n'aille pas croire que j'exagère, car il n'y a guère que trois ans, en 1887, que quatre penitentes sont morts des suites du crucifiement dans les villages mexicains du sud du Colorado.
Les autorités civiles et religieuses se sont justement émues de ces atrocités, et les chefs furent traduits devant les tribunaux; mais il fut impossible d'établir légalement la culpabilité de ceux qui avaient pris part au supplice et qui avaient causé directement la mort des victimes; et comme les penitentes se cachent généralement avec soin, pour pratiquer leurs rites, il est hors de doute que les crucifiés qui succombent à leurs blessures, sont beaucoup plus nombreux, qu'on ne le croit généralement. Inutile de dire que le clergé est non seulement étranger à ces barbares coutumes, mais qu'il s'y oppose formellement.
Mgr. Lamy, archevêque de Santa-Fé, a plusieurs fois lancé des mandements à ce sujet, sans cependant parvenir à abolir la confrérie des penitentes, qui continuent en secret leur cérémonies, en supprimant cependant le dernier acte du drame et en se contentant d'attacher la victime au lieu de la clouer sur la croix. J'ai entre les mains deux photographies instantanées de ces lugubres opérations; l'une, d'une procession de penitentes gravissant le calvaire, et l'autre de la scène du crucifiement.
Ces photographies ont été obtenues subrepticement par un touriste déguisé qui s'était joint à la procession et qui portait sur lui une caméra minuscule. Il raconte aussi en détail toutes les cérémonies dont il fut témoin, et affirme que le sang coulait à flots sur le dos des flagellants, dont quelques-uns ne reçurent pas moins de deux mille coups de fouet; ce qui paraît incroyable. Un seul penitente fut attaché à la croix, ce jour-là, mais au moment où on le liait solidement sur le bois du supplice, le pauvre fanatique s'écriait: Hay! Que estoy deshonrado! Je suis déshonoré! pas avec une corde! clouez-moi! clouez-moi!
Quelques-uns des assistants voulaient se rendre à son désir, mais le hermano mayor s'y refusa obstinément, de peur d'avoir des démêlés avec la justice.
N'est-ce pas, que ce sont là des choses absolument étonnantes, en plein dix-neuvième siècle, et sous le système démocratique du gouvernement américain? Je m'empresse de dire, cependant, que les autorités du pays ont résolu de sévir rigoureusement contre les auteurs de ces pratiques barbares qui ne sauraient tarder à disparaître, avec une nouvelle génération. Mais le pays est si vaste, si accidenté et encore si sauvage que les fanatiques d'aujourd'hui trouveront bien encore moyen d'éluder la vigilance de la justice pour aller pratiquer leurs cérémonies dans quelque vallée reculée.
Les penitentes du Nouveau-Mexique et du Colorado, ne sont que les successeurs des confréries de pénitents et de flagellants qui existaient au moyen âge en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Une procession de flagellants eut lieu à Lisbonne il y a soixante ans à peine, en 1821, mais jamais les confréries d'Europe n'ont porté les mortifications et la torture aussi loin que les pénitentes du Nouveau-Mexique. Il est curieux de constater que les Puebloanos pratiquaient déjà, avant la conquête, des rites d'expiation qui avaient une certaine similitude avec les pratiques d'aujourd'hui. Deux fois par an, on choisissait dans chaque tribu, six hommes et six femmes que l'on enfermait dans la salle du Conseil pendant trois jours, et que l'on sacrifiait ensuite pour apaiser la colère des dieux. Le cacique faisait aussi pénitence en se fouettant avec des branches épineuses de palmilla, de maguey ou de cactus. Ces pauvres sauvages greffèrent leurs traditions sur les croyances chrétiennes et continuèrent leurs sacrifices antiques en imitation de la passion de Jésus-Christ; c'est tout ce que les missionnaires purent obtenir de leur nature barbare, et c'est là l'origine des penitentes d'aujourd'hui. Il est inutile de dire que ces confréries se recrutent parmi la classe la plus basse et la plus ignorante, et il est juste de constater que les autorités mexicaines ont fait tout en leur pouvoir pour les supprimer. La danse du soleil chez les Sioux du Nord et la danse du sacrifice chez les Arapahoes et les Utes du Sud ont un caractère aussi cruel et aussi dangereux; et chacun sait que tous les sauvages de l'Amérique ont toujours admiré les guerriers qui montraient le plus de courage en supportant les tortures physiques les plus longues et les plus atroces. Nos Iroquois du Canada ne faisaient pas exception à cette règle, et tous nos auteurs ont rendu témoignage à leur bravoure légendaire, devant les supplices et la mort.
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A mi-distance entre Santa-Fé et Espanola, le chemin de fer suit durant quelques milles la base d'un chaînon de montagnes escarpées et absolument dépourvues de toute végétation, qui s'élèvent sur la rive occidentale du Rio Grande del Norte. Sur la rive opposée du fleuve, on aperçoit les habitations grisâtres des pueblos de San-Idelfonso et de Santa-Clara. Le conducteur du train attire ici notre attention sur des taches noires que l'on aperçoit çà et là sur le flanc rougeâtre des montagnes, et qui nous apparaissent d'abord comme de gigantesques nids d'oiseaux creusés dans la falaise. Ce sont là des grottes et des cavernes qui étaient habitées autrefois par une race depuis longtemps disparue, et qui n'a laissé absolument aucune autre trace de son existence. Les ethnologues américains ont donné à ces antiques habitations le nom de cliff dwellings et aux peuples qui les ont construites et qui y demeuraient le nom de: cliff dwellers. On est encore dans la plus profonde ignorance sur l'âge de ces constructions primitives et sur les causes qui ont pu forcer des populations évidemment fort nombreuses à abandonner des demeures qui fournissent des preuves irréfutables d'une civilisation relativement très avancée pour l'époque où elles étaient habitées. Les auteurs espagnols des premières années de la conquête se contentent de mentionner ces ruines, sans paraître s'occuper de rechercher leur origine ou leur histoire, et les Indiens du pays, avec leur stoïcisme et leur indifférence ordinaire, vous répondent par un haussement d'épaules et l'inévitable: Quien sabe? Qui sait? que l'on reçoit en réponse à toutes les questions possibles et impossibles que l'on puisse faire. Mon premier devoir en arrivant à Espanola fut de me procurer les services d'un guide pour aller visiter ces grottes curieuses, et en compagnie des deux artistes avec qui j'avais fait le voyage de Taos, nous nous dirigeâmes à cheval vers les montagnes voisines, en visitant, en chemin, les deux pueblos dont j'ai déjà parlé.
La route fut facile jusqu'au moment où nous arrivâmes au pied des rochers escarpés où sont situés les cliff-dwellings, mais là, nous fûmes forcés d'abandonner nos chevaux pour grimper, à une hauteur perpendiculaire de trois cents pieds, où l'on apercevait une espèce de trou noir qui n'était autre chose que l'entrée principale d'une habitation fort considérable, comme on va le voir tout à l'heure. L'ascension fut moins difficile qu'elle ne nous avait paru de prime abord. Par une série de degrés et de pentes adoucies, ingénieusement taillées dans le roc, nous escaladâmes la falaise qui nous avait paru si difficile à gravir, et nous fûmes bientôt sur le seuil d'une vaste chambre circulaire dont les murs blanchis portaient encore les traces de dessins hiéroglyphiques. Le parquet cimenté était parfaitement uni, et trois portes de cinq pieds de hauteur, sur deux pieds de largeur, s'ouvraient dans le mur et conduisaient évidemment à d'autres appartements. Une ouverture taillée dans le roc vif du plafond servait de cheminée, et des pierres calcinées gisaient par terre immédiatement au-dessous, et avaient dû former l'âtre ou l'on cuisait les aliments. Quelques fragments de vases brisés étaient encore là, d'ailleurs, pour démontrer que nos suppositions étaient justes, mais en dehors de cela il ne restait aucun vestige d'ameublement. En examinant la paroi extérieure de plus près, nous découvrîmes que c'était un mur construit de pierres superposées et cimentées avec tant d'adresse, que nous avions d'abord pensé que la chambre avait été entièrement taillée dans le flanc de la montagne. On avait évidemment profité d'une caverne naturelle dont on avait muré l'entrée afin de la rendre plus forte et plus habitable.
L'habitation que nous visitions ne contenait que douze chambres de grandeur égale, à l'exception d'une salle centrale et circulaire, ayant trente pieds de diamètre. Un bloc de pierre rougeâtre placé au centre avait dû servir d'autel ou de pierre de sacrifice, car on y avait creusé une espèce de petite rigole, à la surface, probablement pour laisser couler le sang des victimes. On a trouvé dans cette salle une foule d'objets que j'avais pu examiner au musée historique de Santa-Fé; entr'autres, une pierre pour écraser le maïs, avec son pilon, des haches et des marteaux de pierre et de silex, des arcs et des flèches, des vases, des urnes et des cruches de terre cuite décorées de dessins forts curieux; enfin des sandales, des paniers, et des ceintures tressées de feuilles de la plante du Yucca que les Américains appellent spanish bayonets. Tous ces objets sont fabriqués avec un soin et une intelligence qui prouvent que cette race préhistorique possédait une civilisation au moins égale à celle des pueblos d'aujourd'hui. Des ouvertures d'à peu près deux pieds carrés, taillées dans le roc, servaient de cheminées et de fenêtres, en même temps, mais nous avions eu la précaution d'emporter des bougies afin de pouvoir mieux examiner les chambres intérieures. Le soleil disparaissait à l'horizon lorsque nous descendîmes dans la vallée pour y retrouver nos chevaux et pour reprendre la route d'Espanola. L'habitation que nous avions visitée était une des plus petites et l'une des plus faciles d'accès qu'il y eût dans la montagne.
Les cliffs dwellings d'Espanola sont d'ailleurs les moins importants du Nouveau-Mexique, et c'est plus au nord, près de la frontière du Colorado, que l'on a découvert de véritables cités composées de ces curieuses cavernes. Le major Powell, M. W. H. Jackson de Denver et le lieutenant Simpson de l'armée américaine ont tour à tour visité les gorges du Rio Mancos, situées près de Durango, et y ont fait des découvertes absolument étonnantes, et dont je parlerai plus loin.
Un ingénieur de Denver, M. Stanton, qui vient d'explorer les gorges du Rio Colorado, a aussi trouvé les restes de vastes habitations de cliffs-dwellers, suspendues comme des nids d'aigles, aux flancs de montagnes escarpées. Chaque jour amène de nouvelles découvertes, mais les savants restent toujours dans la plus profonde obscurité sur l'origine, l'histoire et l'époque de la disparition d'une race qui a dû compter plus de 100,000 habitants, s'il est permis de juger de leur nombre par les ruines gigantesques qu'ils ont laissées sur leurs passage.