Cent grains de matières solides contiennent:
Voilà pour les savants que cette analyse peut intéresser. J'ai déjà donné les proportions en termes ordinaires, pour le commun des mortels.
Les eaux du Grand Lac Salé sont d'une pureté et d'une transparence remarquables, et l'on aperçoit le sable et les petits cailloux du fond, à une profondeur de vingt-cinq à trente pieds. Bien que de nombreuses rivières d'eau douce descendent des montagnes limitrophes pour se déverser dans son lit, et bien qu'on ne leur connaisse pas d'issue ou de débouché, les eaux du lac restent uniformément salées. On a remarqué aussi que le niveau des eaux a changé à plusieurs reprises, formant une espèce de marée inégale et irrégulière; mais on ignore la cause du flux et du reflux de cette mer intérieure dont le lit était autrefois beaucoup plus considérable, comme on peut en juger par les traces qu'ont laissées les eaux, en se retirant, sur les flancs des montagnes voisines.
Plusieurs îles, dont quelques-unes assez importantes, rompent l'uniformité du paysage, et les citoyens de Salt Lake City et d'Ogden ont construit sur le rivage des maisons de plaisance et des bains, à un endroit magnifique que l'on a nommé Lake Park et qui prend, chaque année, plus d'importance, comme ville d'eaux. La densité des eaux du lac est telle que les baigneurs flottent à la surface, sans faire le moindre effort, et les médecins déclarent que les bains du Lac Salé valent à tous les points de vue, les bains de mer. Lake Park est à mi-chemin entre Salt Lake City et Ogden, ville de 10,000 habitants, située à trente-six milles de la capitale de l'Utah, à sept cent soixante-et-onze milles de Denver, à deux mille cinq cents de New-York, à huit cent soixante-et-quatre à l'est de San-Francisco, et à une élévation de 4,286 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici que ce fait le raccordement du Denver and Rio Grande Railway, de l'Union Pacific Railway et du Central Pacific Railway. Ces deux derniers chemins de fer forment le premier réseau transcontinental qui ait été construit aux Etats-Unis, et la ville d'Ogden, qui est aussi d'origine mormonne, deviendra bientôt, par sa position centrale et ses facilités de communication, une rivale de son aînée, Salt Lake City.
C'est ici que se termine mon voyage vers l'Ouest, et je vais reprendre la route du Denver & Rio Grande Railway, en visitant en route les centres miniers d'Aspen et de Leadville, dans le Colorado.
Il s'agit maintenant de quitter l'Utah pour refaire ma route jusqu'à Grand Junction, en traversant de nouveau la rivière Verte, où nous allons nous arrêter quelques instants pour réveiller les souvenirs de l'expédition du capitaine Bonneville, en 1832, 33 et 34.
Bonneville était capitaine au 7e régiment d'infanterie des Etats-Unis, lorsqu'il entreprit le voyage que Washington Irving a raconté quelques années plus tard. Le désir de prendre part aux explorations des territoires encore inconnus des Montagnes-Rocheuses, et de voir de près la vie sauvage des traiteurs et des chasseurs de l'Ouest avait engagé le capitaine à former une expédition pour faire la traite, tout en faisant des études qui pour raient servir à renseigner les autorités militaires sur le nombre, l'armement et les dispositions pacifiques ou belliqueuses des tribus sauvages. Il obtint donc un congé de deux ans, et partit à la tête de quarante hommes et d'un assortiment complet de marchandises, de bimbeloterie, d'armes et de munitions, de rassade, de draps et d'indiennes de couleur, en un mot de tout ce qu'il fallait pour faire la traite des pelleteries avec les trappeurs et les sauvages de l'Ouest.
Le rendez-vous général des traiteurs était, à cette époque, situé dans une vallée que les métis canadiens appelaient Trou de Pierre, parce que l'un des leurs avait été assassiné, en cette endroit, par une bande de Pieds-Noirs. Trois compagnies puissantes exerçaient alors le monopole de la traite dans ces pays sauvages: la Compagnie de la Baie d'Hudson, la Rocky Mountain Fur Company et l'American Fur Company. Ces deux dernières avaient leurs sièges sociaux à New-York et à Saint-Louis, respectivement. Le Trou de Pierre était situé dans la vallée de la rivière Verte, près de ses sources et non loin des pics que les trappeurs, dans leur langage pittoresque, avaient nommés les Trois-Tétons. Ces montagnes que l'on apercevait à une grande distance, servaient de guides et de points de ralliement à tous ces aventuriers qui s'enfonçaient dans la solitude à la recherche des fourrures qui abondaient dans les contrées environnantes.
Bonneville arriva au rendez-vous, où il avait été devancé par les représentants des compagnies et par plusieurs bandes libres de chasseurs métis et sauvages qui venaient échanger le produit de leur chasse pour les marchandises des traiteurs. Durant un mois, les chasseurs faisaient ripaille, et le Trou de Pierre devenait un véritable caravansérail où l'on buvait, dansait, chantait, jouait et où l'on se battait souvent à la suite des querelles qu'engendrait la réunion d'éléments aussi disparates. Plusieurs tribus indiennes, amies des blancs, venaient aussi camper aux environs pour se procurer des armes, de la poudre et des balles dans le double but de faire la chasse et de se défendre contre les attaques des Pieds-Noirs et des Corbeaux, qui faisaient une guerre de surprises et d'embuscades à tous ceux qui osaient chasser dans les pays voisins.
Les Nez-Percés, les Têtes-Plates, les Pen'd'oreilles, les Cotonnois, les Gros-Ventres formaient une espèce d'alliance offensive et défensive contre les Pieds-Noirs et les Corbeaux; mais ceux-ci, qui étaient plus aguerris et plus nombreux, les poursuivaient partout avec une fureur et un acharnement qui ne s'explique que par le fait que ces sauvages ne vivaient que de guerre et de rapine. Le métier de trappeur était donc des plus dangereux, et il fallait se tenir continuellement sur ses gardes et être prêt à toutes les éventualités, pour s'aventurer dans les montagnes. Après ce mois de réjouissances et de bombance, toutes les bandes se dispersaient pour revenir un an plus tard recommencer la même histoire. Je n'ai pas l'intention de suivre le capitaine Bonneville dans toutes ses expéditions et dans toutes ses luttes meurtrières avec les Pieds-Noirs; qu'il me suffise de dire qu'il ne revint à New-York que trois ans plus tard, et qu'il eut quelque difficulté à se faire pardonner son absence prolongée, par les autorités militaires. Je désire cependant relever quelques injustices et quelques inexactitudes que Washington Irving à introduites dans son récit, sur le compte des chasseurs canadiens et métis. Le célèbre auteur de la Vie de Christophe Colomb se laisse souvent emporter par ses préjugés contre tout ce qui est d'origine française, et Bonneville n'a probablement échappé à ses critiques que parce qu'il était officier dans l'armée des Etats-Unis, quoique né à New York de parents français.
En racontant l'organisation de l'expédition, Irving dit à plusieurs reprises que les Canadiens et les métis étaient loin de valoir les chasseurs américains, d'origine anglo-saxonne; mais il ne cite pas un seul fait à l'appui de son affirmation, se contentant de l'opinion d'un traiteur étranger--a foreigner by birth, dit Irving, qui prétendait qu'un Américain valait bien trois Canadiens, pour faire la chasse ou la guerre dans les montagnes.
Or, en exprimant cette opinion, il paraît oublier que Bonneville lui-même, le chef de l'expédition, aussi bien que ses lieutenants Cerré et Mathieu étaient de sang français, les deux derniers canadiens de naissance; que les trappeurs de l'American Fur Company étaient commandés par Fontenelle, un autre Canadien; que les bandes de la Rocky Mountain Fur Company étaient sous les ordres d'un chef nommé Sublette; qu'enfin les trappeurs canadiens-français avaient découvert et exploré le pays depuis un grand nombre d'années, et avaient donné des noms français à tous les endroits connus. La rivière Verte, Green river, la rivière au Serpent, Snake river, la rivière aux Saumons, Salmon river, la rivière Boisée, la rivière Malade, la rivière à Godin, la rivière Cache-la-Poudre --Powder river,--enfin presque toutes les montagnes, les vallées et les cours d'eau de ces pays sauvages portaient des noms français; et comme je l'ai déjà dit, tous les chefs d'expédition étaient français, canadiens-français, ou d'origine française, bien que les grandes compagnies de traite fussent, à cette époque, exclusivement composées d'Américains et d'Anglais. Je ne comprends guère comment Irving pouvait concilier ces faits qu'il cite lui-même, avec l'opinion de cet étranger qui prétendait que les Américains avaient une supériorité si marquée sur les traiteurs d'origine française. Il n'est généralement pas d'usage de choisir les chefs parmi les moins braves et les moins intelligents pour commander les plus hardis et les plus aguerris, ce qui cependant paraîtrait être le cas, si l'opinion d'Irving et de son "étranger" avait la moindre apparence de justice ou d'authenticité.
Comme priorité de découverte, le seul fait que le plus grand nombre des tribus sauvages portaient des noms français, que les Américains leur ont conservés, doit être suffisant pour établir les droits des trappeurs canadiens-français. Il est arrivé quelquefois qu'on a voulu traduire en anglais ces noms de tribus que nos chasseurs avaient eux-mêmes traduits des langues sauvages; mais on a généralement tronqué l'orthographe de manière à dépister toutes les recherches étymologiques. En voici un exemple entre plusieurs: les Américains appellent Utes la tribu sauvage qui réside actuellement sur la réserve de Saint-Ignace, près du Durango, dans le midi du Colorado. Ce mot Utes, en anglais, ne signifie rien du tout, et sans le nom français de cette tribu, il serait impossible d'en trouver l'origine, que voici, cependant. Les trappeurs canadiens appelaient cette tribu les Enfants, ce qui était la traduction littérale de leur nom sauvage. Les Américains traduisirent à leur tour et firent Youths--que quelque aventurier illettré écrivit Utes--et ce dernier nom leur est resté tel quel, et c'est ainsi qu'on l'écrit, même dans les documents officiels du gouvernement de Washington! Voilà pour la supériorité de l'intelligence des chasseurs américains sur les chasseurs canadiens, et je pourrais citer un nombre de faits analogues, si l'espace me le permettait.
Bien que je n'aie pas l'intention de continuer ici ce plaidoyer en faveur de mes compatriotes, je ne puis résister au désir de citer encore une fois la relation de Gabriel Franchère, qui écrivait vingt-cinq ans avant Irving, et qui avait visité le pays vingt-trois ans avant Bonneville. On verra par cette citation que non seulement les hommes, mais les femmes elles-mêmes, affrontaient les dangers de cette vie dangereuse, et qu'il fallait une bravoure plus qu'ordinaire pour entreprendre des expéditions dans ces conditions là:
Le 17, la fatigue que j'avais éprouvée à cheval, la veille, m'obligea à rembarquer dans mon canot. Vers huit heures, nous passâmes une petite rivière venant du N.-O. Nous aperçûmes, bientôt après, des canots qui faisaient force de rames pour nous atteindre. Comme nous poursuivions toujours notre route, nous entendîmes une voix d'enfant nous crier en français: "Arrêtez donc, arrêtez donc!" Nous mîmes à terre, et les canots nous ayant joints, nous reconnûmes, dans l'un d'eux, la femme d'un nommé Pierre Dorion, chasseur, qui avait été envoyé avec un parti de huit hommes, sous la conduite de M. J. Reed, pour faire des vivres chez la nation des Serpents. Cette femme nous apprit la fin malheureuse de tous ceux qui composaient ce parti. Elle nous dit que, dans le cours du mois de janvier, les chasseurs s'étant dispersés çà et là afin de tendre leurs pièges pour prendre le castor, les nommés Jacob Peznor, Gilles Leclerc, et Pierre Dorion, son mari, avaient été attaqués par les naturels; que Leclerc, qui n'était que blessé, s'était rendu à sa tente, où il était mort au bout de quelques instants, après lui avoir annoncé que son mari avait été tué; qu'elle avait aussitôt pris deux chevaux qui étaient restés près de sa loge, avait fait monter dessus ses deux enfants, et avait gagné en toute hâte le poste de M. Reed, qui était éloigné d'environ cinq jours de l'endroit où son mari avait été tué; que son étonnement et son inquiétude avaient été extrêmes, lorsqu'elle avait trouvé la maison déserte et aperçu quelques traces de sang; que ne doutant pas que M. Reed n'eût été massacré, elle s'était enfuie, sans perdre de temps, vers les montagnes, au sud de la rivière Walawala, où elle avait passé l'hiver, ayant tué les deux chevaux pour se nourrir, elle et ses enfants; qu'enfin se voyant sans vivres, elle avait pris le parti de redescendre les montagnes et de gagner les bords du Tacoutche-Tessé, dans l'espérance de rencontrer des sauvages plus humains, qui la laisseraient subsister parmi eux, jusqu'à l'arrivée des canots qu'elle savait devoir remonter la rivière, au printemps. Les sauvages du Walawala avaient en effet accueilli cette femme avec beaucoup d'hospitalité, et c'étaient eux qui nous l'amenaient. Nous leur fîmes quelques présents, pour les dédommager de leur soins et de leur peines, et ils s'en retournèrent satisfaits.
Les personnes qui périrent dans ce malheureux hivernement étaient M. John Reed (commis), Jacob Peznor, John Hobhough, Pierre Dorion (chasseurs). Gilles Leclerc, François Landry, J.-Bte Turcot, André Lachapelle, et Pierre Delaunay. Nous ne doutâmes pas que cette boucherie ne fût une vengeance exercée contre nous par les naturels, pour la mort d'un des leurs, que les gens du parti de M. Clarke avaient pendu pour vol, le printemps d'auparavant.
Que penser de la présence de cette femme, seule avec ses deux enfants, dans ces pays sauvages et faisant bravement face à la situation, sans perdre la tête un seul instant? Si les femmes étaient si vaillantes, que devaient donc être les hommes qui vivaient dans un danger continuel?
Aujourd'hui, tous ces pays de chasse ont été ouverts à la colonisation et sont croisés, dans tous les sens par des chemins de fer. Les Indiens ont presque entièrement disparu, et ceux qui restent vivent sous la tutelle du gouvernement américain. Et il y a à peine cinquante-six ans que Bonneville faisait son voyage d'exploration et visitait les côtes du Pacifique, qui appartenaient alors au Mexique! Ces changements sont assez merveilleux pour que le voyageur s'en étonne et les note soigneusement dans sa mémoire ou tout au moins dans son calepin.
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Je vais maintenant reprendre mon itinéraire, à Grand Junction, en retournant à Denver par l'embranchement nord du Denver and Rio Grande Railway, en passant par Glenwood Springs, Aspen et Leadville. Je n'entreprendrai pas de parler du pays, qui ressemble absolument à celui dont j'ai déjà fait la description en passant par Gunnison, Montrose et Salida. On suit le cours de la rivière Grande, en continuant à traverser toute une série de gorges, de défilés et de vallées, jusqu'aux sources minérales de Glenwood, qui sont situées à trois cent soixante-et-sept milles de Denver et à une altitude de 5,768 pieds. Ces sources sont célèbres, dans le pays, pour leurs qualités curatives et les eaux en sont tellement abondantes qu'on a construit pour les baigneurs une immense piscine qui n'a pas moins de six cents pieds de long sur cent pieds de large, et qui contient 1,500,000 gallons d'eau sulfureuse à une température continuelle de 95 ° Fahrenheit. Les eaux sortent de terre à une température de 145 °, et l'on peut, en les laissant refroidir à l'air, obtenir le degré de chaleur qui convient à chaque malade. Les médecins recommandent particulièrement les bains de Glenwood Springs pour le rhumatisme, la goutte, le diabète, les scrofules, les maladies de reins, du sang et de la peau. Un hôtel moderne offre toutes les commodités nécessaires, et une jolie ville de 3,000 habitants s'est élevée en cet endroit, sur les bords de la rivière Grande.
Toute la contrée environnante contient l'or et l'argent en abondance, et de nombreuses mines ont été mises en exploitation depuis quelques années. Un embranchement du chemin de fer se dirige ici vers Aspen, situé à soixante-quinze milles au sud-est, dans le comté de Pitkin. Cette ville, qui compte à peine douze années d'existence, possède déjà une population de 11,000 habitants, et promet de devenir un centre d'exploitations minières d'une très grande importance. La contrée environnante est aussi favorable à l'élevage et à l'agriculture, et la nombreuse émigration qui se porte constamment vers cette partie du Colorado semble promettre un développement rapide dans un avenir prochain. Une distance de 90 milles sépare Glenwood Springs de Leadville, et c'est entre ces deux endroits que le chemin de fer s'élève de nouveau à une altitude de 10,418 pieds au-dessus du niveau de la mer, en traversant le défilé du Tennessee, --Tennessee pass. C'est de cette hauteur que l'on aperçoit le remarquable pic que les trappeurs et les missionnaires ont nommé: mont de la Sainte-Croix--mount of the Holy Cross. Sur le flanc sombre de la montagne, près du sommet, deux gorges ou plutôt deux glaciers se coupant à angles droits, forment une croix gigantesque qui se détache étincelante sous les rayons du soleil, à une hauteur de 14,176 pieds. On raconte que les chasseurs d'autrefois faisaient souvent de grands détours pour faire ici une espèce de pèlerinage et pour venir dévotement prier devant ce symbole sacré de la religion chrétienne. Le convoi s'arrête un instant sur le sommet du défilé pour permettre aux voyageurs d'admirer cet étonnant caprice de la nature, et nous reprenons bientôt la route qui nous conduit à Leadville, cité de 30,000 habitants, dont l'histoire, qui date à peine d'une douzaine d'années, ressemble assez aux merveilleux récits des Mille et une Nuits.
Je viens de dire que l'histoire de Leadville, depuis sa fondation, ou plutôt depuis la découverte des gisements d'or et d'argent dans les environs, en 1876, semble un chapitre emprunté aux récits des Mille et une Nuits ou aux aventures merveilleuses du comte de Monte-Cristo. Des fortunes colossales ont été amassée dans un an, dans six mois, parfois dans un mois ou dans un jour. L'histoire des premiers temps de la découverte de l'or en Californie s'est répétée, avec cette différence, cependant, que les mines de Leadville ont pu être développées immédiatement par les moyens que la science moderne met à la disposition de toutes les industries. Il serait inutile de faire ici l'historique des premiers établissements, qui remontent à peine à quatorze ans, car on pourra voir, par la statistique suivante que dès la première année, en 1879, le rendement des mines de Leadville atteignait, d'un bond, le chiffre fabuleux de $10,333,700.00, alors que de 1860 à 1879, c'est-à-dire durant une période de dix-neuf ans, cette partie du Colorado n'avait produit qu'à peu près le même montant, ou $10,700,000.00 en or et en argent.
N'est-ce pas que ce chiffre de $158,405,155 est absolument fabuleux, lorsque l'on réfléchit que Leadville n'existe que depuis 1876, et que le pays, jusqu'à cette époque, avait à peine été exploré par quelques mineurs ou quelques trappeurs qui prenaient plaisir à vivre isolés, loin des limites de toute civilisation? Ai-je besoin d'ajouter que cette richesse soudaine a eu pour effet de faire de Leadville une cité prospère, florissante et possédant toutes les facilités modernes de communication, de commerce, d'exploitation industrielle, d'instruction, d'éclairage et d'habitation. Située dans un des pays les plus pittoresques du monde, entourée de montagnes couvertes de neiges éternelles, arrosée par des rivières qui s'alimentent aux innombrables torrents de la chaîne des Saguache, la--"ville du plomb" Leadville est devenue la ville de l'or, de l'argent et de toutes les améliorations imaginables que ces métaux précieux peuvent apporter dans un pays déjà si richement doué par la nature.
Afin de mieux faire comprendre la richesse exceptionnelle des mines? de Leadville par la comparaison, je vais me permettre de donner ici les chiffres de la production des mines du monde entier, en or et en argent, pour l'année passée, 1889. J'emprunte cette statistique au rapport officiel que le professeur Ivan C. Michels fait chaque année pour le département du trésor, à Washington:
Le poids des métaux du tableau qui précède se divise comme suit:
OR, 408,391 livres avoir-du-poids. ARGENT, 8,775,866 avoir-du-poids.
La quantité de l'or est à l'argent dans la proportion de 1 à 21.54. La valeur de l'or est de 42.6 par cent, et celle de l'argent 57.4 par cent. L'augmentation des mines d'argent se fait sentir aux Etats-Unis et au Mexique, et tout spécialement en Australie, où la production de l'argent a augmenté de $1,058,000 en 1888 à $10,272,956 en 1889.
Voici un nouveau tableau qui fait voir la production totale des mines de l'univers de 1881 à 1889, inclusivement:
La moyenne annuelle pendant ces neuf dernières années, était donc de: $105,317,145.00 en or; de $125,677,242.00 en argent; le tout formant un total de $231,048,387.00. On peut donc constater par ces chiffres que la production de l'or a été, l'année dernière, de $ 18,000,000.00, et celle de l'argent de $40,000,000.00 au-dessus de la production de la moyenne annuelle des années précédentes.
J'ai cité ces chiffres qui font comprendre, en un coup d'ceil, l'immensité des gisements et du rendement des mines de Leadville, qui donnent près de cinq pour cent du total de la production des mines du monde entier.
Si je me suis permis de sortir du domaine du pittoresque pour aborder celui de la statistique, c'est parce que je connais l'attrait tout particulier que possèdent les métaux précieux pour le commun des mortels; et j'ai cru que mes lecteurs s'arrêteraient un instant avec plaisir dans le pays de l'or et de l'argent pour en étudier la richesse presque incalculable. Je finis, en disant que le produit total des mines du Colorado, pour l'année 1889, a été de $29,941,531 ou plus de dix pour cent des mines du monde entier. Dans le prochain chapitre, j'étudierai le Colorado au point de vue agricole, et je donnerai des chiffres qui pourront intéresser, sur les produits de la culture, de l'élevage, de l'industrie, des mines de fer et de charbon, des puits de pétrole et sur l'évaluation actuelle des propriétés foncières de la ville de Denver.
De Leadville à Salida, distance de soixante milles, on traverse un pays accidenté qui ressemble en tous points à celui que nous avons déjà parcouru, et nous reprenons ici la route de Denver, en traversant de nouveau la Royal Gorge, et en passant par Pueblo et Colorado Springs.
Après avoir noté les richesses minérales du Colorado, il me reste à dire un mot de ses ressources, au double point de vue de l'agriculture et de l'élevage. J'ai déjà parlé de l'accroissement merveilleux de la ville de Denver, depuis dix ans, mais quelques chiffres officiels offriront des données absolument authentiques, qui ne sauraient manquer d'intéresser mes lecteurs. Fondée en 1859 et nommée en l'honneur du général Denver, alors gouverneur du Kansas, la capitale du Colorado ne comptait qu'une population de 4,741 habitants, en 1870. En vingt ans, ce nombre s'est élevé à 140,000 âmes, chiffre actuel de la population de Denver. L'évaluation officielle des propriétés foncières pour fins d'impôts municipaux s'élevait, en 1889, à plus de $60,000,000, ce qui forme plus d'un tiers de l'évaluation totale des propriétés de l'Etat du Colorado, qui s'élève à $195,000,000 pour la même année. Pendant l'année 1888, 1,827 bâtisses ont été construites, ayant une valeur totale $6,000,000. En 1889, la valeur des nouvelles constructions s'est élevée à $7,214,585. Et l'on croit que la valeur des nouveaux édifices en voie de construction pendant l'année courante, 1890, atteindra le chiffre fabuleux de $ 10,000,000, pour une ville de 140,000 habitants. New-York, Brooklyn, Chicago et Saint-Louis sont les seules villes du continent dont les nouvelles constructions dépassent en valeur celles de Denver, pendant l'année 1889.
Le tableau suivant du total des récoltes du Colorado depuis neuf ans, donne une idée assez juste de ses produits agricoles pendant cette période. Pour le maïs, le blé, le seigle, l'avoine, l'orge et les pommes de terre, les quantités se chiffrent par boisseaux, le foin se chiffre par tonneaux, et la laine par livres:
L'élevage se fait partout sur une vaste échelle dans les plaines de l'est du Colorado, et le rapport officiel de l'année dernière (1889) montre un total de 800,000 chevaux, 35,000 mulets et 60,000 porcs. Le tableau suivant donne les chiffres exacts, par comtés, du nombre de bêtes à cornes et de moutons qui paissaient dans les prairies à la même époque:
J'ai déjà dit que les mines de charbon abondaient partout dans les montagnes. Les géologues et les ingénieurs considèrent les gisements comme inépuisables. Pendant l'année 1889, les mines ont produit 2,373,954 tonneaux de houille, répartis comme suit, dans les différents comtés de l'Etat.
Les puits de pétrole de Florence ont produit, l'année dernière, 360,000 barils d'huile de bonne qualité, et les fonderies et forges de fer et d'acier de Pueblo utilisent continuellement les minerais de fer qui se trouvent partout dans les montagnes. Il est indiscutable aujourd'hui que le Colorado possède toutes les richesses naturelles nécessaires pour devenir le principal centre manufacturier des États situés à l'ouest du Mississipi.
Il n'y a guère plus de vingt ans que l'on considérait encore la plus grande partie du territoire du Colorado comme impropre à la culture, à cause de la sécheresse de la température, causée par le manque presque absolu de pluies régulières; mais l'irrigation artificielle est en train de changer cet état de choses et de fertiliser d'immenses étendues de terrain dont les produits vont en augmentant tous lés jours. 34,560,000 acres ou 54,000 milles carrés reçoivent déjà les eaux des rivières au moyen de barrages et de canaux, et les puits artésiens de la vallée de San-Luis ont entièrement changé l'aspect de cette contrée qui ne compte pas moins de 36,000 milles de superficie.
Les statistiques qui précèdent sont empruntées aux rapports des chambres de commerce et peuvent être considérées comme absolument exacts. Il ne me reste plus qu'à donner un tableau des principales villes du Colorado et de leur population pour compléter les renseignements contenus dans cette correspondance. Il faut, cependant, pour bien comprendre la situation et apprécier les immenses progrès des dernières années, ne pas oublier que l'État ne fait partie de l'Union américaine que depuis 1876, et que les premiers établissements remontent à peine à trente ans.
J'ai déjà dit que les médecins étaient unanimes à recommander le séjour du Colorado pour toutes les personnes qui souffraient de maladies des poumons et des voies respiratoires; je dois ajouter que j'ai été témoin de guérisons nombreuses dues sans aucun doute à un climat sec et tempéré, à une atmosphère pure et à la légèreté et à la raréfaction de l'air. Il ne faut pas, naturellement, attendre les dernières phases de la phthisie, lorsque la maladie est devenue absolument incurable, pour se diriger vers le Colorado et y mourir loin des siens, au milieu de l'indifférence des étrangers. C'est malheureusement ce qui arrive trop souvent. Mais il est hors de doute qu'un séjour, même temporaire, apporte toujours un soulagement certain et une guérison très probable, à ceux qui peuvent faire le voyage à temps et dans les conditions voulues. Je sais, par expérience, que le climat offre une cure certaine pour l'asthme, car j'ai trouvé au Colorado un soulagement que j'avais en vain cherché dans le midi de la France, en Italie et en Algérie. Mais je le répète encore, il s'agit de ne pas attendre trop tard pour s'y rendre et de ne pas revenir trop tôt lorsqu'on s'y trouve bien.
Ma relation de voyage était terminée et j'allais donner le "bon à tirer" à mon imprimeur, lorsqu'un de mes amis qui avait lu mon manuscrit et qui paraissait s'être intéressé à mon récit, me dit:
--Mais tu ne nous dis pas un mot des cowboys. Il me semble que c'est de rigueur, dans le récit d'un voyage au Colorado.
--Mon cher ami, les cowboys sont en train de disparaître des plaines du Colorado, comme ils ont déjà disparu des plaines du Kansas. Les chemins de fer, l'immigration, les canaux d'irrigation et la charrue du cultivateur sont en train de les chasser au-delà des premières chaînes des Montagnes-Rocheuses. Je raconterai bien ce que je sais de ces caractères exotiques, mais je n'ai pas l'intention de rééditer les histoires plus ou moins fantaisistes que l'on a déjà publiées au sujet de la vie aventureuse du bouvier des plaines de l'Ouest. Buffalo Bill et sa troupe ont vulgarisé, en les accentuant légèrement, tous les détails de la vie ordinaire du Wild West, de "l'Ouest sauvage." J'ai cependant visité les vastes ranches où l'on s'occupe tout particulièrement de l'élevage et du dressage des chevaux, et j'y ai recueilli quelques détails que je crois inédits, et qui présentent un côté assez pittoresque de la vie des plaines.
Le cowboy, de toute nécessité, doit être bon cavalier et doit pouvoir non seulement monter, mais dompter les chevaux les plus sauvages. Il peut ensuite devenir bouvier et s'engager pour conduire les troupeaux.
J'ai assisté maintes fois au dressage des chevaux, et je me suis renseigné tant bien que mal auprès de ceux qui pouvaient me donner des informations. J'ai pris des notes et, ma mémoire aidant, voici le résultat de mes observations:
On commence par parquer (corral) les chevaux, au printemps et aux premiers jours de l'été. Quand ils sont en sûreté dans l'enclos, on choisit ceux de quatre ans qu'on veut habituer à la selle et préparer pour la vente. Alors, pour la première fois, elles sentent la main de l'homme. Ce dressage des poulains est le travail le plus pénible du cowboy. Ces jeunes bêtes sont sauvages et fières; et à moins qu'on ne les traite avec précaution, on peut les rendre impropres au service ordinaire.
On raconte des centaines d'aventures émouvantes dont les chevaux ont été les héros, pendant qu'on les dressait. Buffalo Bill, que je connais très bien, me racontait qu'il avait eu un associé nommé Broncho Charlie, qui domptait une fois, au Gros-Castor, dans le Colorado, un superbe étalon noir. Charlie qui s'imaginait qu'il avait parfaitement habitué la bête à son contrôle, lui mit la main sur l'encolure, lorsqu'en un clin d'oeil, l'étalon lui saisit cette main et se mit à la secouer absolument comme un chien le ferait d'un rat, déchirant les chairs et les muscles et lui faisant une terrible blessure. Ce fut un bonheur pour Charlie que l'animal ne l'attrapât point par le bras, car il le lui aurait broyé et mis en pièces.
On fait courir le troupeau autour du corral au petit galop, pour permettre au cowboy d'examiner toutes les bêtes et de choisir le cheval qu'il veut dresser pour l'attraper au lasso. Pour la première fois, l'animal sent les liens, et aussitôt toutes ses méfiances s'éveillent. On la voit se précipiter et essayer de se confondre dans la foule de ses compagnons. Mais, peu à peu, le cowboy s'approche. Il sait à quel moment il devra donner de la corde au cheval, afin qu'il ne se blesse pas, sans toutefois lui fournir l'occasion de s'échapper.
Après une lutte plus ou moins prolongée, l'animal est séparé enfin du troupeau et se tient devant son maître, tous ses membres frémissants, l'oeil dilaté et les flancs tout pantelants.
Le plus difficile reste à faire. La tâche du cowboy est bien propre à exercer au plus haut degré son jugement, son agilité, sa patience et son courage. Il faut que le cowboy passe un noeud aux naseaux du cheval et le muselle, afin de s'en faire mieux obéir et de permettre en même temps de lâcher un peu le lasso, de crainte qu'il ne s'étrangle.
Avec un instinct aussi rapide que merveilleux, le cheval découvrira le signe de frayeur le plus léger chez son dompteur, et il saura en profiter.
Le cowboy s'approche lentement, tantôt avançant et tantôt reculant, selon la tactique du cheval. Il s'agit pour lui d'arriver jusqu'à la tête du cheval. Si étrange que cela paraisse, la manière de lui montrer la main est un point d'une grande importance. Par instinct, la bête craint la main ouverte dont il voit la paume, beaucoup plus que celle qui est fermée, ou dont on ne lui montre que le dos.
Lorsqu'on est parvenu enfin à s'approcher assez près pour promener doucement sur l'extrémité des naseaux le dos de la main, on a accompli une bonne partie de la tâche. Le cheval commence à se calmer. Alors, d'un mouvement rapide, on lui passe un noeud coulant aux naseaux, et la bête se trouve suffisamment muselée. Parfois, cette partie de la tâche demande des heures entières. Le cheval essaiera de porter des coups avec ses pieds de devant, et essaiera de mordre, ou bien, pivotant avec la rapidité de l'éclair, il lancera de terribles ruades.
Malheur au cowboy s'il n'est aussi agile qu'un chat, et s'il ne sait point se mettre en garde contre ces attaques dangereuses. Mais surtout qu'il ne lâche point le licol ou bien tout sera à recommencer dans des conditions pires encore.
Après des tentatives longues et patientes, le cowboy parvient enfin à mettre la main sur l'encolure, le garrot et les reins du cheval. Cette manière n'est pas la plus courte pour dresser un cheval; mais c'est la meilleure.
Lorsqu'à force de douceur, on est parvenu à rendre la bête maniable, il n'est pas difficile à un cavalier habile de la monter ensuite.
Une méthode beaucoup moins longue mais plus violente, et qui peut blesser le cheval, consiste à lui lier les deux pieds de devant avec un second lasso, à le jeter après cela sur le flanc, à lui passer alors le licol et à lui attacher une selle, pendant qu'il gît ainsi sur le sol.
Après ces précautions, un cavalier adroit fait passer la bête effarouchée par une série d'exercices fatigants, jusqu'à ce qu'elle soit littéralement épuisée, et que, n'en pouvant plus, elle se soumette. Mais l'effet de cette méthode est loin d'être aussi satisfaisant que la première; car désormais, le cheval ne cessera plus de voir en son maître un ennemi naturel, et il n'obéira plus que sous l'empire de la crainte.
Mais il ne suffit pas de dompter l'animal en lui passant un licol et en l'habituant à y obéir. La seconde partie du dressage consiste à lui mettre une selle.
Pour l'y amener, on lui passe à plusieurs reprises la main sur les reins et sur les flancs. On lui jette ensuite sur le dos une couverture légère à laquelle est attachée une sous-ventrière. Néanmoins, quelque accoutumé que soit le cheval à cette couverture, ce sera encore toute une affaire lorsqu'on lui fera sentir le poids d'une selle et qu'on bouclera la sangle.
Il va sans dire qu'il y a chevaux et chevaux, et que dans le nombre, il s'en trouve qui se prêtent plus facilement que les autres à la volonté de l'homme. On arrive toutefois à surmonter enfin la difficulté de la selle, et il s'agit alors d'accoutumer la bête à se laisser monter.
Ce n'est pas la chose la plus facile du monde que d'arriver à se mettre en selle, car le cheval tourne, se dresse tout droit sur ses pieds de derrière, lance des ruades et s'efforce d'échapper. S'il se jette à terre, la selle de dressage est faite de telle sorte, avec un pommeau élevé, que le cavalier peut retirer les jambes sans difficulté dans le cas où il se trouverait pris sous la bête. D'ordinaire, il se tient sur ses pieds au moment où le cheval s'abat, et il enfourche de nouveau sa monture dès qu'elle se relève.
Voici le moment où le cheval va essayer les cabrioles. Se sentant sur le dos le poids assez lourd d'un cavalier, il fait tin effort suprême pour s'en débarrasser. Le voilà qui s'élève au-dessus du sol et qui retombe tenant la tête entre ses jambes de devant, la queue serrée entre les jambes de derrière, et réunissant les quatre pieds aussi près que cela lui est possible.
Le choc que le cavalier ressent à la descente est terrible et si c'est un novice, qui ne l'a pas éprouvé encore, il sera désarçonné en un rien de temps. Mais s'il a déjà passé par des épreuves semblables, s'il sait se tenir en selle, il est à peu près certain que le cheval recommencera le même manège en y introduisant de nombreuses variations.
Il sautera, pivotera sur lui-même pendant qu'il sera dans les airs; il s'abattra sur le sol, les jambes roides comme des barres; et il lancera de terribles ruades. Si l'on se met bien dans l'esprit que tout cela a lieu pendant une course échevelée, on comprendra facilement qu'un homme qui ne se sent pas en selle parfaitement à son aise, sera bientôt désarçonné. Un coup dont la bête fait invariablement l'essai quand elle voit qu'aucun des autres ne lui a réussi, consiste en un bond fait soudainement de recul. Immédiatement après, le cheval se dresse sur sa croupe et se laisse tomber en arrière, dans l'espoir d'écraser le cavalier sous son poids. Il ne tient alors qu'à un cheveu que ce dernier n'ait quelque membre brisé, peut-être même qu'il ne soit entièrement broyé.
Il ne peut échapper au danger qu'en se jetant hors de selle par un côté, sans oublier toutefois de garder fermement dans sa poigne la corde qui sert de licol. Dès que le cheval se redresse, le cavalier doit être déjà remis en selle.
C'est alors qu'il faut du sang-froid et de la présence d'esprit, car le cheval ne médite rien moins que la mort de son cavalier. Quelquefois il continuera cette lutte durant une heure, se tenant tout le temps dans un étroit espace de dix pieds carrés. Ce n'est que lorsqu'il se sent entièrement hors d'haleine et à bout de forces qu'il donne quelques signes de soumission. Quand la bête en arrive à ce point, c'est le moment d'avoir recours au fouet et, à l'éperon pour mettre le cheval au galop. Tandis qu'il court, il ne lui est pas possible de faire ses cabrioles de bouc; aussi, pourvu que le cowboy puisse rester en selle quand le cheval fait ses sauts, et qu'il le fasse courir jusqu'au point d'épuiser ses forces, il est sûr de sortir vainqueur de la lutte.
Toutefois, si le cheval est d'un naturel vicieux, il fera l'essai du même jeu avec chaque nouveau cavalier qu'il portera en selle; car, reconnaissant un maître en celui qui l'a d'abord dompté et lui obéissant, il n'abandonnera pas l'espoir de reconquérir la liberté avec un nouveau cavalier. Aussi les cowboys sont-ils toujours sur leurs gardes quand ils montent une nouvelle bête, ne négligeant jamais de demander si elle buckcabriole, et si elle fait des bêtises.
Qu'arriverait-il si un cheval s'échappait pendant qu'on le dompte? Ce serait adieu paniers, les vendanges sont faites, du moins en ce qui regarderait le cavalier. Le cheval se souviendrait à jamais de lui; il n'oublierait pas de sa vie qu'il a eu un jour le dessus sur cet homme, et tant qu'il lui resterait un souffle de vie, il essaierait de nouveau de gagner la partie.
A dire vrai, il est très difficile de reprendre un cheval qui est dans ce cas; car dès qu'il aperçoit du plus loin un homme qui se dirige vers lui, monté sur une autre bête, il se met à fuir loin du troupeau, et il disparaît à l'horizon. Dans la plupart des cas, s'il arrive même à un cavalier d'être jeté à terre une seule fois, il est très difficile de faire oublier au cheval cette victoire, et l'on peut être certain que la bête continuera à cabrioler de temps en temps jusqu'à la fin de sa vie.