La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le discernement, son but la vérité et la justice.
Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu renaîtras pour jouir en Dieu, et la matière[16] ne t'en empêchera plus.
Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta chair.
Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le travail, et la science par la science.—Ne t'imagine point que tout ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris, et combien de femmes vilaines en sont aimées!
Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge, quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de la terre.
En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue hébraïque.
Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées attachées à leur foi et à leur peuple.
Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent pour la plupart que des imitateurs, des traducteurs médiocres de Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.
Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim—sauf quelques exceptions—se gardent de toute sortie violente contre les principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur opposition.
C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter, mais encore partager leur autorité sur le peuple.
Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de l'époque nous ont laissé des modèles du style classique.
Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la création d'un style pompeux et précieux, la Melitza, qui a laissé dans la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils ne surent garder aucune mesure.
Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible.
C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque, que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité.
Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin du xviiie siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et d'un Voyage en Arabie.
En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre eux.
C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim. Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps. Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la Révolution a passé par là. Son Hymne à la paix, publié à Paris en 1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif, ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son genre.
Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le drapeau de la science, la civilisation et le progrès.
Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des juifs—dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme—la Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de Napoléon comme le Messie sauveur.
Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire.
En Pologne et en Autriche.—L'École de Galicie.
Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets beaucoup plus durables.
Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours.
Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique, formait depuis le xvie siècle la plus grande partie du peuple juif. Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout genre.
Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine, coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit durant toute la fin du xviie et la première moitié du xviiie siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne. Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en Allemagne.
Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations.
Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance, et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles littéraires dans la plupart des villes de la Galicie.
Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la Pologne russe même.
Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes juifs, amis du progrès[19].
Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au Meassef et se multiplient. Après le Bicouré Haïtim[20](Les Prémices), vient le Kerem Hémed[21] (La Vigne délicieuse), puis le Osar Nehmad (Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin Hahalouz (le Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et le réformateur hardi; Cochbé Ishac (Étoiles d'Isaac) rédigé par I. Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement plus d'originalité et plus de profondeur scientifique.
Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de la Loi—qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le ghetto—ne satisfaisait plus entièrement.
Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à l'idéal mystique et religieux.
Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord, puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814, il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une traduction d'Esther de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les recherches historiques. Il publia dans le Bicouré Haïtim et dans le Kerem Hémed une série d'études biographiques et littéraires dans lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost, Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du Moyen-âge. Une nouvelle science, la Science du Judaïsme, en fut le résultat.
Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où il finit ses jours.
Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet Tochahath Meguilla (Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!»
Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude sur Rabbi Hananel (Bicouré Haïtim, 1832), il explique les traits psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle. Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son Encyclopédie talmudique: Erech Millin[23], malheureusement restée inachevée.
On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un rabbin orthodoxe.
Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une transformation moderne et rationnelle.
Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident, ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais. Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines, dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques, les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique. Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient plus à leur état d'âme de modernes.
Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).
Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: Moré Nebouché Hozeman, le Guide des Égarés du temps, est le produit philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie. Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la publication de son Guide des Égarés du Temps, paru à Lemberg en 1851.
Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux. Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de n'indiquer que les idées principales.
Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque être, c'est-à-dire à la matière, qui forme sa raison réelle,—et le second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'idée, qui forme sa raison absolue.
C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous les autres, il aspire aussi à une représentation spirituelle absolue et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la nationalité juive forme l'élément propre à ce peuple, sa civilisation, son intellect sont universels et se détachent de sa vie nationale propre. Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle, idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:
1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel: l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au spirituel absolu. D'abord organisme politique, il devient bientôt dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel. Krochmal—il ne fait que le sous-entendre—ne voit dans la religion qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été son existence politique.
2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son particularisme, ou dans son aspect concret, et universel dans son spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste.
3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement historique d'un peuple forment la quintessence de son existence. Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple soit la résultante; le processus de l'évolution historique en soi est une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition mystique de l'existence donnée par Hegel.
Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui sépare l'être du néant ou le devenir. Krochmal élimine simplement cette idée plus ou moins matérielle de l'intervalle. Il substitue les effets moraux produits pendant le cours de l'action historique à l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique, remplace chez lui l'idée du devenir comme intermédiaire incompréhensible entre la raison réelle et la raison absolue.
Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée remarquables.
Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques, mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était, fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre national.
Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu, s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment sur l'importance du facteur spirituel dans l'existence du peuple juif.
À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins d'originalité.
Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du Kultur-kampf ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des ténèbres».
Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa mort en un seul volume et publiés sous le nom de Hazofé-le-beth-Israel (Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26].
Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre. Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle la vanité mesquine des représentants des communautés.
Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il ne craint pas de dire leur fait aux modernes du ghetto, aux intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré. C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine le mystique.
Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la civilisation chez les juifs.
La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué. Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine. Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires. Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en vers[27]. Son remaniement hébraïque de Faust, paru à Vienne, est un chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement, en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin d'être à l'avantage de la version hébraïque.
La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel, qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.
En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne sont que des imitations des romantiques.
Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles—la meilleure que sa lyre ait produite—a été consacrée universellement comme chant national. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (Iona Homiah). La colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son pays natal et abandonné par son Dieu.
Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort n'est-elle pas sœur du malheur?
Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe affligée, je vis solitaire.
Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les honnêtes sont privés d'espoir.
Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère?
Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid, vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.
—C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les plaintes de la colombe.
Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon cœur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple.
Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus important d'entre eux.
Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, Techunath Harabanim (Caractéristique des rabbins) et Kineath Haemeth (Le zèle de la vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et féconde par ses suites.
Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie, et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y retrouvera plus jamais sa floraison première.
Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant toute la première moitié du xixe siècle, il ne faut pas croire que les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié quelques-uns de leurs travaux en hébreu.
À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains, et publiées pour la plupart dans le recueil Bicoureï Toeleth (Prémices Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820.
Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la légèreté de la femme[28].
Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie, citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un:
À Tirza
Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine le jour et la nuit[30].
La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur. Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une excellente géographie de la Palestine sous le titre de Mehkereï Erez, parue à Vienne en 1819.
Son traité poétique, Melizath Yeschurun (La Rhétorique Juive), paru également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de poésie.
Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète avant la complète éclosion de son génie.
Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du xixe siècle n'a pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme. C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette littérature naissante.
Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la plupart de ses prédécesseurs, à savoir le sentiment juif. Il sut allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato—car c'est de lui qu'il s'agit—a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage remarquable.
Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie, une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la première moitié du xixe siècle. Elle collabore avec éclat au mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses, une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de la Loi juive et de la science.
Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux recueils, sont intitulées: Higayon Bekinor (La Harpe lyrique) et Nesem Zahab (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo (1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux.
Le recueil Ougab Rachel[33] (La Cithare de Rachel), édité par les soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond, son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits poétiques.
À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant:
Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il a rassasiée de sang...
Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer...
Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur Rocher: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive.
Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère, rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se réjouira!...
Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée Emek Achor (Vallée obscure).
Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux insondables!
Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et j'ose regarder le soleil!
Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs, qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.
Cette note mystique, dans les œuvres de certains des écrivains italiens de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme intégral.
Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la plupart.
Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit toujours en éveil, il était également versé dans la philologie, l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu.
Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes, dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et précise, et conserve un charme oriental.
Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son cœur de patriote répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui seul est capable d'établir la suprématie de la morale.
M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux, Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale.
«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif, dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37] s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du compte, Schiller et Gœthe ont plus d'importance et leur sont plus chers que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38].
«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est la science fondée sur la Foi; la science qui cherche à comprendre la Bible comme œuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain, universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit humain,—le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de l'existence du peuple d'Israël.»
On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu». Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité agitée par deux forces adverses: l'atticisme et le judaïsme. Tout ce qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est beau, rationnel, sensuel est atticisme. Luzzato ne craint pas de critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la science et la foi, la raison et le sentiment—Moïse avec Aristote—, choses qui ne se concilient jamais.
«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement chez les prophètes d'Israël.
«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]».
Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à précipiter sa perte.
«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel, vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au cœur, le judaïsme ne fera que perdre[40]».
Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi, le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits intuitifs du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en vers Kinor Naïm et dans ses lettres.
Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable. L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve suffisamment son influence sur ses contemporains.
Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'œuvre de la Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses ancêtres, un autre Luzzato.
Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne, touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la clef du cœur de ces masses.
Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41], traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire naissante à l'égard du maître italien.