«Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le cœur brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue hébraïque.»
Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du xixe siècle.
Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
L'Humanisme en Russie.—La Lithuanie.
Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42].
Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du xviie siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les centres actifs de la science talmudique.
Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne proprement dite.
Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale et religieuse des juifs polonais pendant le xviiie siècle n'ont presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.
Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens réalisaient en plein xviiie siècle un milieu national théocratique juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité rabbinique, appuyée du synode central et des Cahals locaux, jugeait en dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «Am-haarez» (littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.
Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu national juif.
La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément, l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son «facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix desquelles il lui était permis de vivre—car sans la protection des seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec les paysans miséreux et orthodoxes—ne l'affectaient pas outre mesure et ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz» (seigneur) polonais, insensé et extravagant.
Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers, des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité religieuse et purifiée par des mœurs austères et rigides, a marqué d'un coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et morne.
Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les plus doués en ressources intellectuelles et morales.
La seconde moitié du xviiie siècle, grâce à la paix qui régnait dans le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La «Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),—chante toute mère lithuanienne en berçant son fils.
Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.
Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés.
Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle des textes et des lois. Il alla même—chose inouïe en son temps et que seule sa popularité pouvait excuser—jusqu'à affirmer l'utilité des sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme rabbinique.
Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et c'est dans l'œuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide, Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie, rabbin de la fin du xviiie siècle, voudra réunir en un corps toutes les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre, le Sefer Haberith[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre, qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes.
Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une russification même relative de ces masses à une époque où la civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon.
Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet intitulé Sineath Hadath (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz (grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le mépris qu'on professe à l'égard des juifs.
Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de l'être méprisé par les autres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Chrétiens! Ne cherchez pas le juif dans l'homme, mais cherchez plutôt l'homme dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...
Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité d'homme au juif non converti.
Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur coin sombra et délaissé.
On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du «Gaon» était déjà au xviiie siècle une métropole juive. L'élimination systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le xixe siècle. Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées modernes.
L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères, séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.
Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna, et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province. Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.
Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.
Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du ghetto—l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une influence décisive sur sa vocation de poète.
Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.
Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés, et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits. Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque. Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes. Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:
Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans Ta langue sainte que je chante?[45]
Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la Russie Blanche.»
Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.
La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...
Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre implacable.
Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.
Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et victorieuse.
Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également de la pitié, le poète s'écrie:
Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un feu ardent, elle est un courant d'eau glacée!
Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi?
Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe pessimiste.
Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de notre mère.
Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer ici-bas.
Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.
Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à passer.
L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut?
À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine.
Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne finira qu'avec ta disparition.
Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la vie? Non!
Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu. Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien, rien...
Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie:
Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec retentissement toute la création et les armées célestes, je lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie de tristesses et de misères cruelles?
Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la mort!
Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise certes avec moins de vigueur par Maupassant dans Sur l'eau.
Mais, au bout du compte,
l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a pas, languissant jour et nuit.
L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.»
Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir.
De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous!
Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète, malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire que jamais Lebensohn n'a connu l'œuvre du poète français.
Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de Schiré Sefath Kodesch (Poésies de la langue sacrée), furent accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de grammaire et d'exégèse.
Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848 pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des juifs est dû à trois causes principales:
1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles et sur l'enseignement d'un métier manuel;
2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche pas la religion;
3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et d'habillement.
Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des Maskilim russes ont partagé cette manière de voir.
En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son drame Emeth ve-Emouna (Vérité et Foi) qu'il avait composé une vingtaine d'années auparavant. Œuvre purement didactique, d'où toute chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le principal mérite des œuvres dramatiques, font de cette pièce un traité de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est Scheker (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner Hamon (Foule). Il veut lui donner en mariage sa fille Emouna (Foi). Celle-ci est également disputée par Emeth (Vérité) et Séchel (Raison).
L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette œuvre est manifeste. Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice, de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le personnage de Zibeon, tartufe juif et principal aide de camp de Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge, fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.—En revanche notre auteur est plein d'admiration pour Séchel (Raison), Hochma (Science), Emeth (Vérité) et même pour Emouna (Foi).
Dans cette œuvre si peu poétique, on trouve cependant une page remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à noter: ni Regesch (Sentiment), pourtant si juif, ni Taava (Passion) ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école humaniste de cette époque, la raison seule importait et devait suffire pour faire prévaloir la vérité.
De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce (Maschal u-Melitza) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes contre les accusations des Maskilim mal intentionnés.
Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu, quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique. L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette assertion.
Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son Abieser, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant de l'éducation défectueuse et des mœurs arriérées du ghetto que l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à Damas sous le titre: Hamath Damesek (1840), une histoire de la Russie, une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature hébraïque.
Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe, et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure.
À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I. Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie, auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum, Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme écrivains.
Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous possédons de lui un recueil en vers intitulé Kol Zimra[46]. Sa lyre tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine. Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»:
L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie, tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son cœur.
Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et, dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut m'entendre.
Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je reste solitaire.
Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.
Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à l'émancipation et à la civilisation des juifs russes.
Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «Beth Iehouda» et «Teouda be Israël» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction moderne; dans «Zeroubabel», il s'occupe de questions de philologie hébraïque, et dans «Efes Damim» il met à néant, avec documents à l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «Ahiya Haschiloni» il prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des épigrammes, des articles et des études[47].
Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré l'importance de la partie littéraire de son œuvre. En dehors de ses études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son œuvre littéraire. L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses œuvres étaient très répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.
Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure, impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses contemporains.
La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la condition politique des juifs et à la censure des livres hébreux,—toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans l'estime des gouvernants.
Le mouvement romantique.—A. Mapou.
La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et toute trace de civilisation effacée.
Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau—le service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible, service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme, arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi—vint s'abattre sur la population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées—tels furent les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du service militaire.
Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central, maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au milieu du xixe siècle, pendant toute l'époque dite de la Behala (Terreur).
Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir. Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien pour l'arrêter.
Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante.
La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza». Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu prédominait alors. Cette langue était devenue en plein xixe siècle la langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle est essentiellement sioniste.
Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de Sion:
Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur! Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et abîme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de son pied orgueilleux?
Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout espoir n'est cependant pas encore mort.
Dans le cœur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang, avec des larmes incessantes!
Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les passants, la rose ne cesse de les implorer:
Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!...
En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la «Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire populaire.
À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la masse, se joindre le romantisme littéraire.
Un roman traduit du français, les Mystères de Paris, d'Eugène Suë, publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur, Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense.
Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu, c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première œuvre de Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle fera les délices des amis de la langue biblique.
Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le cœur de la masse du peuple. Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître de l'hébreu.
Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie, il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10 volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et talmudiques fort curieuses[49].
Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au cœur des primitifs non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet écrivain, pourtant si peu original. Ses œuvres se répandaient par milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu, de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un civilisateur de premier ordre. Son œuvre forme l'étape inévitable par laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution vers la civilisation moderne.
Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque, inaugurée par M.-A. Ginzburg.
Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.
Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J. Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances du sentiment.
La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier poète artiste en hébreu.
Il débuta en 1851 par une traduction de la Destruction de Troie, de Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie hébraïque. Son recueil poétique Schiré Bath Sion (Les chants de la fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'œuvre. Il contient six poèmes historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans «Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les fibres du cœur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté, du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner à l'homme la suprême satisfaction.
«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte intérieure qui s'engage, dans le cœur de la vaillante femme chantée par Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son pays. Finalement ce dernier l'emporte: