Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi mon peuple?

«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand législateur. Il se termine par ces deux vers:

La lumière du monde s'obscurcit.
À quoi bon la lumière du soleil?

Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour pour la Terre des ancêtres:

Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont chaque rocher est une chaire pour un prophète divin.

Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie:

Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre, chaque rocher un tableau!

Un autre recueil du poète, Kinor bath Sion (La lyre de la fille de Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père, il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes:

Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon cœur est plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors, la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde, à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents, montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans répit...

En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au grand désespoir des amis de la poésie hébraïque.

La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867).

Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed» (professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias, étudiant-rabbin, était très bien doué.

Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif, Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le «Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études, courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son cœur sensible l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple. Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou» (phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré et à se passer de maître.

Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse.

Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout, qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie.

Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit.

Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue? Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la plupart des lettrés de la province.

Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit.

La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes, obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé.

Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins, et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque. À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu.

Émerveillé par l'œuvre des romantiques et surtout par les romans d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le succès obtenu par la version hébraïque des Mystères de Paris l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création littéraire.

Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les cœurs. Un siècle après Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion, cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la nature et à l'amour.

L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto.

Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la corruption des mœurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que l'auteur place l'histoire que voici:

Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un, nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ, sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza, se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.

Les choses devaient se réaliser selon le vœu des deux pères. La femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée Tamar.

Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui, disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama, près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina.

Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants. Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus, elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la maison de Joram et épousait la belle Tamar.

Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens, et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le cœur confiant de Jedidia.

Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia. Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers. La jeune fille le déteste de tout son cœur. Un jour Tamar, en se promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie. Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse Naama.—De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard Penina, la sœur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de Naama, sans se douter de leur véritable origine.

Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison, et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit particulièrement.

Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon œil l'amitié qui s'établit entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient évident, il éloigne celui-ci de sa maison.

Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à leurs débauches.

Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons demain!

Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de la ville dans une cabane où habitaient sa sœur et sa mère. Zimri l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser sa sœur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à l'amour du frère et de la sœur qui ne connaissent pas les liens de parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans l'âme.

Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant, avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon.

Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la justice sont rétablies.

Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent à s'évader et à rentrer à Jérusalem.

La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide avec la joie de deux familles alliées dont tous les vœux sont comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina triomphent.

Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du xviiie siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une œuvre puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction romanesque. Celle-ci, empruntée aux œuvres modernes, nuit plutôt au roman de Mapou, qui est, avant tout, une œuvre de poésie et de reconstitution historique. L'Amour de Sion est plus qu'un roman historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier; c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale, la majesté des descriptions de la nature, les images vives et frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se croirait en présence d'une œuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée.

Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le passé avec sa civilisation propre, ses mœurs et ses idées qu'il restituait.

Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une intuition prophétique, Mapou a fait une œuvre de haute moralité et de civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux, tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature, de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour, le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe, non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres, précurseurs des rabbins.

Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple, accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar qui domine cette œuvre.

La répercussion que cette œuvre a eue sur ses contemporains est inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition de la Nouvelle Héloïse.

La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait parler au cœur de la foule et le toucher profondément. Le succès de l'œuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout, jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et par le sentimentalisme de l'œuvre. Une population tout entière semblait renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits.

Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les cœurs et plus d'un roman ingénu s'ébaucha.

Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqué par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque, ressuscitée dans toute sa splendeur.

J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse, l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle. Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines!

Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe céleste...[52]

Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une récolte féconde.

Le succès de l'Amour de Sion encouragea Mapou à publier son autre roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier. L'Aschmath Schomron (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna, est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette œuvre ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé, amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie, perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de fanatiques du ghetto est transparente. Cette œuvre suscita la colère des obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui lisaient les œuvres de Mapou.

Le Péché de Samarie, qui partage tous les défauts techniques du premier roman, n'en est pas moins une œuvre de puissante imagination et de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont présentées avec plus de sûreté encore que dans l'Amour de Sion.

Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital. Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout. L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux. Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur.

Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un excellent manuel de la langue hébraïque Amon Pédagogue (maître pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une Méthode de langue française en hébreu.—Nous aurons encore à revenir sur son dernier roman: L'hypocrite «Aït Zaboua», qui relève d'un tout autre genre que ses deux premiers romans.

Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé pendant toute sa vie une grande admiration.

Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé Mahalalel, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette école.

Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses œuvres complètes en trois volumes[53]. Ses premières poésies remontent au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «Caïn», ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.

Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie: Nezah Israël (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif, dont il est fier.

Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la justice...

Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur morale—puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui... Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?...

Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique.

En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S. Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue mensuelle en hébreu: Haboker Or (Clarté du matin). Ses mémoires sur la vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs de ses écrits prosaïques.

Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du Mechaber vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte.

Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:

Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est «Le pays des miracles»[55] qui, pour le sujet et pour le style, se réclame de Lebensohn père.

Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces, il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est «Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique[56].

L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893), galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»[57] (Schiré Romi), toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg.

En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son ouvrage le plus important, Hazon la-moèd, est une relation de ses voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style précieux le rangent à côté des romantiques.

L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une autre époque.

Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne.

Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés. C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le cœur des foules pour la «divine Haskala».

L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et des croyants modérés.

Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.


CHAPITRE VI

Les Réalistes.—Le Mouvement Émancipateur.

L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto. L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs, joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la création de la presse hébraïque.

L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en hébreu. Hamaguid (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme. L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique, rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal. Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus ou moins boursouflées, le Hamaguid a publié un certain nombre d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et Lilienblum.

Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et c'est grâce à leur propagande que la première société pour la colonisation de la Palestine a été fondée.

Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays, variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine, en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent, créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public de lecteurs stable.

Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna (1860-1880) une revue, Hacarmel, principalement consacrée à la science juive.

Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin, son journal, Hazefira, plus tard transporté à Varsovie, où il publia un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des sciences naturelles.

Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier qui parut en Russie, Hamelitz (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme. Hamelitz devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le porte-parole des réformateurs juifs.

La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses ressources[58], qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie. Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des sciences et de la littérature hébraïque.

Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux «Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe, négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel.

La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique, n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La «Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «sœur jumelle de la Foi». Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée et de l'opportunisme religieux.

En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux. Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration, leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous comme un seul homme ils se levèrent contre eux.

L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer, flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné, réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant à l'époque des romantiques.

Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de mœurs Aït Zaboua (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année 1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules. Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement.

L'Hypocrite de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite, pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.

À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans cœur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique, lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto.

Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit. C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du progrès.

—Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et de dénouer les situations les plus compliquées.

Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête; c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un cœur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité profonde.

Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute, Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent pas moins des types véridiques.

Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala».

En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes:

Éclairé, donc bon, juste, généreux, etc.; fanatique, donc mauvais, hypocrite, débauché, lâche, etc.

Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses successeurs.

Dans le cœur du roman on trouve une série de lettres écrites de la Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette œuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur qu'il était.

Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A. Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand rôle[59].

Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman réaliste «Haaboth vehabanim»[60] (Les Pères et les fils). Abramovitz avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire naturelle (Toldoth Hatéba) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une œuvre manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et l'admirable peintre de mœurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains, c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des mœurs des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.

Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée.


CHAPITRE VII

J-L. Gordon.—La lutte contre le rabbinisme.

Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13e année le sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de contracter le mariage.

Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très précieuses.

La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils. Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon éprouvait pour son aîné.

Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et devient co-rédacteur du journal «Hamelitz», le plus répandu des périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement, et il se mourait peu après.

Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn. Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème Ahabath David ou Michal[61], produit d'un esprit naïf et rêveur qui jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi. Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines. David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur.

Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint le jour même de la mort de David.

Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses poésies érotiques sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn, le premier rang parmi les poètes hébreux.

Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les dons royaux.

Et David s'en alla régner sur les Hébreux,
Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux.

Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la couleur locale qui leur manquaient ordinairement. Osnath-bath-Potiphera est également remarquable par la couleur et l'ingéniosité de la restitution historique.

De cette époque date le premier volume des fables que le poète a publiées sous le nom de Mischlé Yehuda[63], qui forme le deuxième volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope, de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch. Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire mordante.

La fable marque une transition dans l'œuvre de Gordon. Arraché au milieu indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son cœur de patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident.

Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs. Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y préparer et à les en rendre dignes.

En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri vibrant: Hakitza Ami[64].