Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de changements opérés, que de murs brisés!
Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner avec confiance aux sciences et aux services publics.
Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait augurer que bientôt leur émancipation sera complète.
Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux comme des foyers d'athéisme.
Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.
Bein Schinei Arayoth, «Entre les crocs des lions», est un poème historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps.
Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce poème un chef-d'œuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation.
Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment conduire la guerre avec habileté et tactique.
La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et l'intelligence guerrière.
Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent des écoles.
À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le rocher?...
Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de sommeil.
C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de momie vivante...
Malheur à toi, Jérusalem la perdue!
Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus, «délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.»
Dans Bimezouloth Yam (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole, mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui inspirent ces vers puissants:
La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer... Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées.
Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.
Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli les réfugiés[65].
Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!
Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine implacable s'empare de tous les cœurs et que jamais elle ne s'apaise.
Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants, grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées.
Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées dans l'eau.
Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'œil, témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers d'êtres sans laisser couler une seule larme.
Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes des prophètes.
Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause il doit les attribuer.
Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie? Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste?
Non, le roi ne peut admettre que:
La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé.
Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le travail et l'art guerrier, mais
un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul jour?
Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste sort de tout chef d'Israël.»
Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre, la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré.
Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.
Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de Haschahar (L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle il va s'engager:
Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs, l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion...
Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour saluer l'aube du matin...
Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de tous ses maux.
J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus qu'en lamentations.
Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin. Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon peuple.
Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le peuple ignorant.
Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du mal...
Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement:
Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs...
Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il accomplira son devoir jusqu'au bout:
Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie vitale...
Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur le vif les mœurs singulières de cette société et les rend telles quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors. Son cœur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il souffre des malheurs de son peuple.
Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne l'occupe plus. Avant tout, c'est une œuvre de lutte et de propagande qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à l'hébreu classique.
La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du iod» (Kotzo schel-iod)[66].
Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au monde et obscurément tu t'en vas.
Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et meurent avec toi....
Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris avant l'âge.
Tu as beau avoir un cœur sensible, être belle, douce, intelligente:
La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari.
Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins!
La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela ne lui est accessible.
La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière.
Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est mariée, même mère.
Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est épouse et mère de ses propres enfants....
Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu? L'as-tu vu seulement?—Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que l'amour est interdit au cœur de la juive?
Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67].
Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à l'autre comme une marchandise.
Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation, sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir, il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.
C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de la belle Bath-Schoua.
Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le monde, jusqu'au chétif Porousch (sorte d'ermite studieux volontaire) qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des riches.
Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour l'Amérique et son navire fait naufrage.
Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité! Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le Hé il manquait un Iod. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est détruit à tout jamais.
Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs aussi futiles.
Dans un autre poème qui porte le titre: Asaka Derispak (Pour une bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.
Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.
Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées, mais notre âme est enchaînée....
Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon». Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit parallèlement des études rabbiniques et médicales.
Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.
La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté», mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal. C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu stupide et féroce.
La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des «Yeschiboth».
Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!
Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69].
Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.
Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?—Ils vont dormir sur la terre nue, mener une vie toute de privations....
Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour elle.»
Ou bien:
Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les Lomonossof de la rue des juifs!...
Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme:
Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un jour chez l'autre!
Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul, le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et méprisé.
Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon. Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples slaves.
À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque.
À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux mœurs des juifs de la Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur, Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque.
La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il ne voit rien, et il se demande avec angoisse:
Pour qui ai-je donc peiné?
Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens, n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.
Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour que pour la langue du pays.
Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de l'hébreu...
Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne reviendra plus...
Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs—les seuls qui ne méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...
C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes pas nos derniers lecteurs?
Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis convertis au sionisme.
Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie Ahoti Ruhama qui porte le titre: À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de Hamor.
Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée?
Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur?
Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main des malfaiteurs l'a emporté sur toi.
Est-ce ta faute, ma sœur affligée?
—Où porterai-je ma honte?
—Où est ta honte, puisque ton cœur est pur, chaste?...
Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te torture, ma sœur affligée!
Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte retombe.
Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche comme la neige, ma sœur affligée.
Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour rapprocher les juifs des chrétiens.
Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma sœur chérie, je ne le puis.
Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié de nous et nous rendra à notre ancienne mère.»
À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste: Auto-émancipation, Gordon écrit sa poésie: Le troupeau de Dieu.
Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un troupeau—le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de cuivre, les cieux sont d'airain.
Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours ainsi?
Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le troupeau de Jéhova!
Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son cœur juif. Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une œuvre d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque.
Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le cœur déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa fable: Adoni-Besek, que nous reproduisons intégralement pour donner une idée des fables de Gordon[70]:
Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées. Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et oiseaux.
Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante, guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette.
Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim, ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens.
Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont pris les morceaux qui leur étaient destinés.
Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond: «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»
Les rois lui répondent avec amertume:
—Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice—s'il en reste encore de notre temps—se lèvent; que celui dont le cœur a été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?
Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte, destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du peuple juif.»
Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi. Il est resté le poète de la misère et du désespoir.
La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand écrivain au peuple juif et il se demande:
Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?
Un géant abattu gisant à terre.
La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?—l'épitaphe de son monument funéraire....
Réformateurs et conservateurs—Les deux extrêmes.
Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel, la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés, qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales.
En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de l'enseignement confessionnel.
Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon œil, et sous son égide se constitua la Société pour la propagation de l'instruction parmi les juifs en Russie, dont le siège central est à St-Pétersbourg. Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action bienfaisante.
Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie. C'est de là que la revue Hahaloutz (le Pionnier), fondée par Erter et Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était, outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe. Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne purent voir d'un œil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique, furent mis par eux en dehors du Judaïsme.
En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner, polémiste ardent, publia son Cheker Dabar (Parole critique), où il prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque, dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de Faust en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle partout.
Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.
Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même comme une «tragi-comédie juive.»
Il débute par un article Orhoth Hatalmud (Les voies du Talmud) publié dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles, en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de «la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte tout au long dans son autobiographie: Hatoth Neourim (Péchés de jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de «Misnagued»[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif. C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses qu'elles sont cachées dans l'intimité du cœur....». Les origines de ces maux, il les connaît mieux que personne; c'est le livre qui, pour lui comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée au sentiment.
Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon nom?—Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable; mais je suis un de ces morts vivants du Talmud babylonien réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle, littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme taré, un misérable, désespérant de tout bien...
Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là. Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La publication de son article sur la nécessité des réformes dans la religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve, déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une femme intelligente fait vibrer dans son cœur des notes inconnues jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le champion de la Haskala, l'homme de cœur affamé de savoir et de justice, il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature hébraïque, si chère à son cœur, est exclue des cercles intellectuels. Il voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces lignes:
En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes pour la jeunesse juive, même en Lithuanie.
Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de l'écrivain.
Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule: «Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous. Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon cœur est loin de tout cela...!
Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer.
Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: Kehal Rephaïm ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les journaux et revues hébraïques.
Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: La Loi et la Vie. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province, l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu de sa route?
La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil pendant les années 1870-80: