Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un métier leur est interdit.
Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une force aveugle vers on ne sait où...
Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi courons-nous?...
Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.—Si Gordon et surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto, c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science, libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D. Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui, dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la littérature hébraïque,—des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel.
À côté de la presse réformatrice représentée par le Haloutz, le Melitz et plus tard le Kol (la Voix), il y avait le Maguid, le Habazeleth (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le Lébanon (le Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine, comme devant précéder la renaissance politique d'Israël.
Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.
En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, Yaldé Ruhi (Les Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le chef-d'œuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit tout le vide de leur âme?—Pinès ne partage pas le pessimisme des réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste finira par conquérir l'humanité tout entière.»
Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes, sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national.
L'homme qui devait accomplir l'œuvre de la synthèse entre le double courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky, l'initiateur du mouvement national progressiste.
L'Évolution nationale progressive.—P. Smolensky
Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit.
Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans, il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec, pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les «Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare, l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques religieuses, tout en restant attaché au judaïsme.
En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du Faust de Gœthe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières pages de son grand roman: L'Errant à travers les voies de la vie[74]. Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national. Écœuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son cœur, le jeune Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du ghetto aux nouveaux «gentils».
C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue Haschahar (l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante:
Le Schahar est destiné à répandre la lumière de la science sur les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents.
...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science, mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs ancêtres.
Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme moderne: tel était son plan de combat. Haschahar est devenu bientôt l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et patriotiques des Maskilim.
À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de traductions ou d'œuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers.
À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance, Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les termes suivants:
Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son peuple....
La réputation du Schahar s'est surtout affermie grâce à la publication du grand roman de Smolensky: L'Errant à travers les voies de la vie. Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme l'annonciateur de la dignité nationale renaissante.
La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins.
En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'œuvre Am Olam (Le peuple éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale. Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée. Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle. Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations?
La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres.
Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale d'Israël, le retour à la tradition prophétique.
Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le sentiment de leur solidarité.
Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et supplanter le Messianisme mystique.
Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette théorie[75].
Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une caste sacerdotale.
Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique, sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du cœur même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même; mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi leur œuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle prochain verra un judaïsme unifié renaissant.
Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors (en 1876) une revue rivale, Haboker Or, dans laquelle il plaida la cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881, n'a pas pu supplanter le Schahar ni atténuer l'ardeur de Smolensky. Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif. D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme. Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur une connaissance du cœur de la foule et de ses besoins intimes amènerait la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il prévoit le retour de l'antisémitisme.
Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme une révélation. Le rédacteur du Schahar a su développer, compléter et rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto.
Les Collaborateurs du «Schahar».
Bientôt le Schahar devient le foyer d'une propagande ardente contre l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et ne s'opposant pas à son esprit.
Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école du Schahar est presque l'œuvre de sa main vaillante. Gordon publia dans le Schahar ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article retentissant: Olam Hatohu (Le monde du tohu) dans lequel il critique sévèrement l'Hypocrite de Mapou comme une œuvre d'idéologie naïve, au nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du temps.
Mais la plupart des collaborateurs du Schahar avaient fait leurs débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne fut pas sans influence sur les succès du Schahar.
Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891 sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre des mœurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: Le Docteur Alpassi, Mordechai Kisovitz, Sidonie, Les origines et la fin d'une querelle, etc. Brandstaetter a également écrit des satires en vers. Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des mœurs juives en allemand, Karl Emil Franzos.
Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique, originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart dans le Schahar, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire détaillée de la Russie (Dibrei Jemei Russia) en 3 volumes, publiés à Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et précis, l'ont rendu populaire.
J.-H. Levin (né en 1845), surnommé Iehalel, un autre poète habituel du Schahar, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies: Sifeté Renanoth (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le Schahar a également paru son long poème réaliste: Kischron Hamaassé (Le Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie juive.
La critique des mœurs juives a été représentée avec éclat entre autres par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,—et Ben-Zevi, qui dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les mœurs des notables arriérés et rapaces de la Palestine contemporaine.
La science historique et philosophique avait trouvé dans le Schahar un foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur, Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs scientifiques du Schahar: David Cohan, érudit de véritable valeur qui a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les origines du Hassidisme.
Le Dr S. Rubin y a publié également la plupart de ses études philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des contes humoristiques, a fait paraître dans le Schahar une étude très consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le Dr A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu, ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations des réformateurs à la diffusion de la lumière.
L'impulsion donnée par le Schahar s'est fait sentir dans tout le judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent savant A.-H. Weiss publia son Histoire de la tradition juive en cinq volumes (Dor Dor wedorschow)[77], œuvre de haute science qui démontre l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays arriérés.
Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les derniers représentants des «Melitzim», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux.
Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style précieux de cette époque.
Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant», de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans, les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz, auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.
Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le Habazeleth, les Schaarei Zion (Les Portes de Sion), etc. Au delà de l'Atlantique la revue Hazofé beerez Nod (Le Voyant dans le pays vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le rabbinisme. Le journal Haiaréah (la Lune) et surtout le Mahasikei Hadath (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès.
Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où Smolensky publiait son journal hebdomadaire «Hamabit» (l'Observateur), Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: Haemeth (la Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un lettré converti, le traducteur admirable d'Othello[78] et de Roméo et Juliette[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, Le Paradis perdu de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux.
Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de Smolensky, avait été fécond. Le Schahar était devenu le centre du mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient. Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution pratique du problème juif par sa conservation nationale.
La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour apprendre l'hébreu[80].
La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale. Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le Schahar, où il prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue biblique.
En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes éclairées du judaïsme. Sous l'influence du Schahar, une jeunesse nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la veille du cataclysme annoncé par l'écrivain.
Les romans de Smolensky.
Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains, Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature hébraïque moderne.
En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté à l'insurrection polonaise, intitulée «Haoumgue» (La Récompense), parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur grand romancier.
Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers chapitres du Hatoeh (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au rédacteur du Melitz son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite», ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des œuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du Schahar, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en premier lieu son «Hatoeh bedarké Hahayim» (l'Errant à travers les voies de la vie). Publié d'abord dans le Schahar en trois parties et, plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la première création réaliste digne de ce nom en hébreu.
De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant, Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant ses yeux les mœurs et les manières; il le rend témoin des superstitions, des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste, réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais. C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions, qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus haute portée.
L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu, et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde, il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis recueilli par un Baal-Schem, thaumaturge charlatan, il parcourt la plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris sur le vif, Smolensky détaille les mœurs et les exploits de tous les bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants, leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri, Joseph devient enfin élève d'une célèbre Yeschiba. C'est presque le salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades, il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même.
Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale, étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres. Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la seconde moitié du xixe siècle.
Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop effacés.
En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto.
Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas indifférent, que son cœur vibrait ému des sentiments les plus opposés: de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois.
Au point de vue du style, le roman est également une œuvre réaliste. Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz, mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant que possible précise.
Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de traduire certains passages des tableaux de mœurs les plus caractéristiques de son roman.
C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie quotidienne. Sa description du Heder, cette école traditionnelle, est fort curieuse et mérite d'être rapportée ici:
Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le Misrach traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple, bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion dévasté parcouru par des chacals».
Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.
Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif, le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou «peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage, tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé, témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur; elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon, autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles aussi douces sortir de sa bouche...
Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la Yeschiba, l'Alma mater des élèves rabbiniques, n'est pas moins curieuse.
Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis, se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime.
Une scène prise sur le vif est celle où il peint les mœurs de ces talmudistes en herbe.
Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait aussi des paroles douces, chantant au cœur et à l'âme des auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir, et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?—Qui a du pain à vendre?—En voilà, du pain!—Veux-tu me le céder pour un sou?—Non, un sou et demi, pas moins.—On a volé mon pain! Qui a volé mon pain?—Mon pain est superbe, achète-le!—Mais je n'ai pas de sous.—Eh bien, donne-moi un gage.—Mes douleurs si tu veux, vieux harpagon.—Voilà deux sous, le pain est à moi.—Veux-tu t'en aller, j'ai acheté le pain avant toi.—C'est toi qui m'as volé mon pain.—Tu mens, ce pain est à moi!—C'est toi qui mens, voleur, brigand—Que le diable t'emporte, chien!—Attends un peu, tu verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée. Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon pain deux sous, dit l'un.—Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.—Que le diable emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de lumière pour éclairer ces ténèbres.—Que Satan l'enlève et que des plaies innombrables lui couvrent le ventre.—Je veux aller passer la Pâque chez mes parents.—La veuve Sara me réclame trois sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc, Zabuléen,—car les élèves sont désignés ici d'après leur ville natale,—ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre éternellement.—Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais surveillant.—Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd, réplique un garçon d'un air sévère.—Avez-vous vu cet Asuvi? On dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son cœur.—Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les autres.—Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.» Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...
«Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac, rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant: «Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.
Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins, et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te couches-tu pas? me dit-il.—Je vais me coucher par ici.—Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»
Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux. Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la lumière du Tamid[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni nuit...
Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de l'idéal, des rêves grandioses.
Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852, Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba, dans les termes suivants: