—Et Léontine, qu'en dit-elle?

—Pas grand'chose. On la chapitre en répétant que je suis trop ci et trop ça, pour la dégoûter. D'aucunes fois elle s'en guémente, souventes fois non.

Se guémenter, verbe très usité sur les bords de la Loire, signifie proprement: s'inquiéter. Le Tourangeau Rabelais l'a employé à plus d'une reprise. Mais on devrait écrire: quémenter, car le mot vient sans nul doute de «quément», forme primitive de l'adverbe comment; d'où le sens littéral: «se quémenter, se demander comment[55]

On comprend, après cela, que M. de Glouvet n'ait point résisté à la tentation d'écrire en vieux style des contes moyenâgeux. Je sais que cet exercice est assez facile, pour l'avoir pratiqué une fois par hasard, et j'ai connu des élèves de rhétorique qui y réussissaient mieux que dans le français d'aujourd'hui. On écrit «moult, adoncques, las! guerdon, oubliance, gente damoiselle, madame la Vierge, cuider, ardre, se ramentevoir», etc.; on fait aller les substantifs et les adjectifs deux par deux et l'on supprime le plus de pronoms personnels et d'articles possible; puis on y fourre la chevalerie de la Chanson de Roland, l'amour mystique du cycle d'Artus, la dévotion des Mystères et la gaillardise des Fabliaux. C'est bien simple. L'inconvénient, c'est qu'à moins d'être de la force de M. Paul Meyer ou de M. Gaston Paris, on arrive à se composer, sous prétexte de «vieil françoys», un jargon aimable, mais hétéroclite, où se mêlent la syntaxe et le vocabulaire de trois ou quatre époques différentes. Qu'importe, après tout? Même quand on n'est pas capable d'apporter dans cet exercice l'imagination drue, robuste, copieuse, qui sauve et soutient les Contes drolatiques de Balzac, ces contes sont encore agréables à ceux qui les écrivent, et d'aventure à ceux qui les lisent, et c'est le cas des Histoires du vieux temps de M. Jules de Glouvet. On a l'illusion, lorsqu'on n'est pas un grand philologue, de lire un texte du moyen âge sans être arrêté par les perpétuelles difficultés des textes authentiques; on goûte le charme combiné de la mièvrerie de la forme et de la simplicité des sentiments; et, comme il est convenu que le moyen âge est naïf, comme son langage nous paraît tel (peut-être parce qu'il est en général plus lent et plus empêtré que le nôtre,) on savoure de bonne foi cette naïveté. C'est le moyen âge mis à la portée de tout le monde, un bric à brac littéraire assez semblable à celui que nous aimons dans nos mobiliers, où nous préférons parfois du faux vieux aux si jolis meubles soyeux et capitonnés qu'on nous fabrique aujourd'hui.

Un bon magistrat est aussi un bon humaniste. Il lit les classiques latins ou même il les traduit. Il se souvient que Montaigne, Montesquieu, de Brosses ont été des magistrats. Il tourne des chansons; il soigne sa correspondance, et ses amis disent: «Le président un tel, ah! quel esprit charmant! et quel lettré!» Assez souvent il s'est formé un idéal de l'élégance du style, d'où le poncif n'est pas tout à fait absent.

M. Jules de Glouvet cite volontiers Théocrite et Virgile et il a des descriptions qui, je ne sais comment, semblent «élégamment» traduites d'une pièce de vers latins:

Le soleil dardait ses rayons brûlants sur la plaine desséchée. Les champs, limités par de maigres rangées d'ormeaux, avaient un aspect morne et grillé. De la terre poussiéreuse des effluves chauds s'élevaient; les cigales grinçaient sous les herbes jaunies; l'alouette planait lourdement, cherchant l'ombre. Des moissonneurs, coiffés de larges chapeaux de paille, allaient et venaient dans la vaste pièce de blé. Les faucheurs, haletants et l'échiné pliée, avaient entr'ouvert leur chemise; la sueur coulait sur leur poitrine velue. Les faux sifflaient en cadence et les épis dorés se couchaient sous l'oblique morsure (obliquo morsu).

Les traits sont exacts, les épithètes sont justes: l'impression d'ensemble fait défaut. C'est tout l'opposé de l' «impressionnisme» dans le style, que j'essayais dernièrement de définir[56]. M. de Glouvet n'hésite pas à écrire que le filet retient dans ses mailles «la perche vagabonde» et qu'il cueille à fleur d'eau «les habitants de la vague». Il nous montre les peupliers «élancés» et les appelle «hôtes murmurants de la falaise». Dans le même paragraphe, il nous parle de «fleurs mignonnes» et de «mystérieux ombrages». C'est dire qu'il se contente d'écrire comme vous, comme moi, comme tout honnête homme de lettré peut le faire en s'appliquant.

Ailleurs il lui arrive de mêler, dans la même phrase, des archaïsmes et des locutions toutes modernes. Cela fait quelque chose d'assez hybride:

Le désert de Tessé faisait partie de son être; mais le sentiment chez lui était passif, et ses accoutumances complétaient son cadre sans émouvoir sa pensée.

(Nous voyons dans la même page que «sa nature s'adaptait aux côtés dominants de cette vie physique.»)

Un chapitre commence ainsi: «Le berger demeura plusieurs mois dans cette griève malaisance.» Et quelques lignes plus bas nous le voyons qui «s'appesantit sous le fardeau de ses chimères inavouées».—Tant de styles n'arrivent pas à faire un style. M. de Glouvet écrit quelquefois comme un poète ému et qui trouve sa langue sans trop y songer; plus souvent comme un magistrat qui a des lettres.

... Et dire que je n'aurais peut-être pas vu tout cela si je n'avais pas su que M. de Glouvet est avocat général!

II

Mais c'est assez chicaner sur son plaisir. Si M. de Glouvet n'est peut-être pas partout un écrivain accompli, il s'est montré, comme j'ai dit, poète en plus d'un endroit, et, une fois, poète puissant dans le Berger.

Je ne veux point parler de ses romans bourgeois, qui pourtant ne sont point ennuyeux, mais où je n'ai pas fait de découvertes et dont les dialogues ont quelquefois le tort de rappeler ceux de Paul de Kock. Je laisse même de côté des figures vivantes, mais d'une invention facile, telles que la fermière Rose Chandoux, la terrible mère qui veut faire un notaire de son fils, et Geneviève Bourgeois, la vieille fille héroïque, gardienne jalouse de la terre familiale, dont la vie n'est qu'un amer et silencieux sacrifice aux derniers du nom, et qui meurt sur ce cri: «Il n'y a plus de Cassoire!»

Je ne retiens que trois figures: Jean Renaud, Marie-Anne et André Fleuse. Idéalisées? cela m'est égal: elles pourraient être vraies, et elles sont grandes.

Les cent premières pages du Forestier sont vraiment savoureuses: l'enfance de Jean Renaud, pauvre abandonné qui n'a d'autre mère ni d'autre institutrice que la forêt; sa communion avec les arbres et les plantes; la poursuite du sanglier; le désir qui le secoue, qui l'étrangle, d'avoir un fusil... C'est bien à l'enfance d'un jeune faune que nous assistons, et la pénétration de la petite créature par le milieu où elle se développe est aussi intime et profonde qu'il se peut. Plus tard on pourrait trouver, comme je l'ai déjà indiqué, que ce braconnier fait tout de même trop de bonnes actions; mais il semble que sa bonté soit un produit naturel de sa vie en pleine nature, qu'elle soit aussi spontanée que son amour de la forêt. Son héroïsme de la fin garde ce même caractère: c'est sa forêt qu'il défend contre l'étranger.

Marie-Anne, n'étant qu'une pauvre ouvrière, a épousé un riche batelier qui l'aimait, Louis Mabileau. Le lendemain de la noce, Louis est tué sur son bateau, dans une manœuvre. «Alors elle fit le serment de ne jamais coucher dans un lit de terre ferme et de passer toute sa vie en marinier, sur cette Loire qui avait été le berceau, l'amour et le tombeau de son Louis. Elle jura aussi de garder en tout temps ses vêtements de deuil. Aucune femme n'a mieux tenu parole.» Marie-Anne est bonne, brave, fière et triste. On la calomnie, on l'insulte, car les femmes qui vivent sur l'eau sont suspectes dans le pays: elle n'en a point souci... Une fois, dans une inondation de la Loire, elle sauve au péril de sa vie des parents pauvres de son mari, des maraudeurs qui habitent une île du fleuve. Ce sont d'affreux bandits qui à la fin, tentent de l'assassiner pour avoir son bien. Un petit marinier qui l'aime sans le dire veille sur elle...; mais elle meurt, peu après, sur son bateau.

Cette femme en deuil, immobile et vivant d'un souvenir, M. de Glouvet a su nous la faire voir. Il a su, dès sa première apparition, la fixer dans une attitude qu'on ne peut plus oublier:

Une femme tenait la barre du gouvernail.

Cette femme était vêtue de noir.

Aux signaux qu'on lui adressait de la jetée elle répondit en agitant son mouchoir à plusieurs reprises, puis retomba dans son immobilité sculpturale.

M. de Glouvet a eu cette fois la chance rare de dresser en pied une figure humaine qui représente un sentiment très général et très beau sous une forme concrète et dans des conditions très particulières et très pittoresques. Marie-Anne, c'est la statue du veuvage éternel sur un bateau de Loire. Ainsi apparu, le spectre du «marinier noir» ne nous quitte plus.

Et il reste aussi dans la mémoire, André Fleuse, le grand berger. «Le grand berger s'arrête au sommet de la colline...» C'est la silhouette entrevue par Sully Prudhomme:

Dans sa grossière houppelande,
Le pâtre, sur son grand bâton
Penché, les mains sous le menton,
Est l'amant rêveur de la lande.

C'est le fantôme évoqué par Victor Hugo dans ce vague et magnifique poème, Magnitudo parvi:

Dieu cache un homme sous les chênes
Et le sacre en d'austères lieux
Avec le silence des plaines,
L'ombre des monts, l'azur des cieux...

Le pâtre songe, solitaire,
Pauvre et nu, mangeant son pain bis;
Il ne connaît rien de la terre
Que ce que broute la brebis.

Pourtant il sait que l'homme souffre;
Mais il sonde l'éther profond...

La Judée avait le prophète,
La Chaldée avait le berger...

La foule raillait leur démence,
Et l'homme dut, aux jours passés,
À ces ignorants la science,
La sagesse à ces insensés...

Ce roman du Berger est, à mon avis, le chef-d'œuvre de M. de Glouvet. Un souffle le traverse; il a la grandeur, une poésie abondante et naturelle; c'est une idylle tragique qui a quelque chose de fruste, de primitif et de mystérieux. Les personnages sont tout près de la terre, et de là leur beauté. On dirait qu'ils sont à peine sortis de la matrice universelle, à peine dégagés de la boue féconde des antiques déluges, et que leurs yeux viennent à peine de s'ouvrir sur le monde, tant ils y sentent d'inconnu et tant leurs idées sont simples et leurs sentiments abrupts.

Surtout la haute stature du berger domine le livre. Cet innocent qui est sorcier est grand par tout ce qu'il rappelle:

Savant dans la découverte et l'emploi des herbes, pénétré d'une confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en ligne droite du berger antique dont Virgile a chanté les croyances? «Méris m'a fait présent de ces plantes cueillies dans le Pont, où elles croissent nombreuses. J'ai vu Méris, par la vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d'un bond les longues forêts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux; je l'ai vu de même transporter les moissons d'un champ dans un autre.»

André Fleuse fait songer aussi aux ascètes de la Thébaïde, dont la solitude faisait des voyants, et, par delà, aux plus anciens hommes, aux pâtres chaldéens. André Fleuse connaît les herbes; il prédit l'avenir, il jette des sorts, il «sait les mots». Ce n'est qu'à regret qu'il écrase la mouche qui menace ses ouailles; et quand il a pris le loup il n'ose le tuer, il le laisse partir; car Fleuse sait que partout, dans les animaux, dans les insectes, dans les plantes, dans les choses, dans le vent, dans la nuit, il y a des âmes, des esprits inconnus auxquels il ne faut pas toucher:

Son idée, que l'analyse n'avait pas affaiblie, qui, en l'absence de toute formule, s'était changée en sentiment, vivait robuste dans ce crépuscule intellectuel: l'idée de l'homme chétif soumis à son grand gardien, l'Invisible.

J'aime particulièrement les pages où M. de Glouvet nous conte l'enfance de l'Innocent et «comment on devient sorcier»:

... Lui, cependant, qu'on évitait dans l'ordinaire de la vie, qu'on entourait d'un superstitieux respect à certaines heures, n'écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d'un ton craintif:

—Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point, té!

... Il ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus rapproché de l'inconnu, qui l'attirait, que de ses semblables, qu'il n'aimait pas; il finit par découvrir des formes et des mouvements dans l'ombre, où les gens de la plaine passaient sans rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils causaient de lui; écouta dans l'espace où le surnaturel parle aux âmes simples, et entendit. On le faisait voir en lui répétant ce qu'il avait vu; on l'amenait à comprendre à force de lui expliquer ce qu'il avait entendu...

Qu'est-ce qu'il entend donc, le grand berger, et qu'est-ce qu'il voit? L'ombre, les souffles, l'indéterminé, je ne sais quoi, rien du tout; c'est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l'univers physique que l'enveloppe, le symbole de quelque chose d'inconnu, pressentir un abîme sous chaque forme visible, se croire entouré de forces insaisissables et inintelligibles, dégager le rêve de chacune de ses impressions, jouir des apparences et néanmoins s'apercevoir à chaque instant que nous ne comprenons rien au monde..., c'est être éminemment poète. Voilà par où cet innocent nous plaît. C'est si vrai, que nous sommes enveloppés de mystère! La science recule un peu la limite où il commence, et par là elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons clair à deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus qu'au delà de ce cercle de lanterne c'est le gouffre, c'est l'inexpliqué... Et pourtant, quoi qu'on en ait dit, le monde que la science nous permet de concevoir n'est peut-être pas si beau que celui d'André Fleuse. Sully Prudhomme s'écrie dans son enthousiasme candide:

Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
Où du vrai monde erraient les fausses apparences...

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien.
Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,
Il apparaît plus stable affranchi de soutien,
Et l'univers entier vêt une beauté neuve.

Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sûr. Nous avons sur le monde des notions que les anciens n'avaient pas; mais notre puissance d'imaginer n'est pas plus grande que la leur. Nous connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu'il y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc.; mais le voyons-nous? nous le figurons-nous? Non. Eh bien! alors, en quoi ce ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes? Nous le savons plus grand qu'ils ne le savaient: nous ne l'imaginons pas plus grand qu'ils ne l'imaginaient. Or, la poésie n'est qu'imagination et sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouirait que comme d'une machine bien agencée; il savourerait des rapports de nombre; il n'aurait qu'un plaisir de mathématicien: il ne rêverait jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible: nous en faisons ce que nous voulons.

Ce mystère répandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et violent, un drame de rapacité villageoise; et ainsi M. de Glouvet a su donner pour ressorts à son âpre poème le sentiment le plus profond et la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre: la superstition et l'avarice; l'une effarée jusqu'à l'hallucination; l'autre exaspérée jusqu'au meurtre.

Le fermier Buré a chassé le vieux Robine, son beau-père, à qui il doit le gîte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver Fleuse; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie, une enfant sage, naïve et droite, et qui vénère son grand-oncle le berger. Fleuse, silencieux, ramène le vieux Robine chez Buré: «Vous devez quatre mois; faites-le souper.» Buré et sa femme geignent et réclament. Fleuse ajoute: «T'as son bien; soigne-le.»—Mais quelques jours après le vieux Robine est trouvé pendu chez son gendre. Fleuse vient et devine que c'est Buré qui a étranglé le bonhomme, puis l'a pendu à l'une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux il découvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Buré). Et avec de grands gestes et des «mots» il maudit la maison en partant. Dès lors le malheur s'abat sur la ferme; les récoltes manquent, les bestiaux meurent, et Buré chaque nuit voit revenir le pendu... Il vient enfin supplier Fleuse de le délivrer; il se traîne au bord de la fosse où le berger vient justement de prendre un loup... Le loup saute par-dessus Buré fou de terreur et qui se croit changé en «garou»... Le malheureux s'adresse à Marin Longevin, un marchand de miel, un gars qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s'il «conjure le sort». Marin échoue... Marin et Buré essayent alors, pour vaincre le grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se défend, saute sur les épaules de Marin, le chevauche dans une course éperdue... Marin se repent. Il a été le promis de Louise; il obtient d'elle son pardon, Louise l'amène au grand berger et au bouc Noiraud, qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi... Buré vient encore supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible... Buré saisit une fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient, reconnaît son ennemi, se jette sur lui furieusement, et après une lutte fantastique le bouc, vainqueur de l'homme, le précipite dans le «Puits-à-l'Anglais».

Je ne veux pas savoir si le crime de Buré n'est pas un bien gros crime pour un petit profit, ni si l'innocent ne fait pas preuve de beaucoup de sagacité pour un innocent dans la scène où il convainc de meurtre Buré le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui dénoue le drame redouble encore l'impression d'épouvante et de mystère: il convenait qu'un animal eût un rôle, et un rôle humain, dans une histoire d'hommes si voisins de l'animalité primitive. Et c'est aussi une idée grande et belle d'avoir fait de l'innocent un juge et un justicier, d'avoir fait briller dans ce cerveau trouble une seule lumière, la conscience, qui apparaît alors comme quelque chose de primordial, d'inexpliqué, de divin. Cet idiot a de brèves paroles qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par là le drame s'agrandit encore, revêt par endroit une majesté de poème symbolique. Vraiment le Berger est un beau livre. Je ne me demande plus du tout s'il a été écrit par un magistrat; cela m'est devenu fort égal; et si, avec une mauvaise foi insigne, je me suis livré à cette recherche irrévérencieuse à propos des autres livres de M. de Glouvet, c'est que peut-être ils ne sont pas à la hauteur du Berger.[Retour à la Table des Matières]

JOSÉPHIN SOULARY[57]

Demandez à qui vous voudrez ce que c'est que M. Joséphin Soulary, on vous répondra: «C'est l'auteur du sonnet des deux mères..., vous savez?» Les mieux renseignés ajouteront: «C'est un poète de Lyon, un ciseleur de vers et le plus grand sonnettiste du siècle.»

Voilà, je crois, sur M. Soulary, l'opinion courante, où il y a, naturellement, à prendre et à laisser. M. Soulary est le poète du siècle qui a fait le plus de sonnets; ce n'est pas la même chose que d'en être le premier sonnettiste. Il est vrai qu'il est en effet l'auteur des Deux Cortèges; mais, heureusement pour lui, il a fait beaucoup mieux. Il est vrai aussi que M. Soulary est un poète de Lyon; mais Lyon, à ce qu'il me semble, n'a pas autrement marqué sur lui: il est provincial beaucoup plus que Lyonnais. L'éloignement de Paris a eu pour lui des avantages et des inconvénients qu'il est intéressant de démêler et a certainement été une des causes de son originalité.

Relisons-le, ce qu'on ne fait guère, car l'entreprise est laborieuse si on la veut mener d'un trait. Mais, en somme, on n'y perd pas son temps. Outre qu'on a le plaisir, çà et là, de faire d'agréables découvertes et qui reposent, on voit se dégager peu à peu la physionomie d'un poète intéressant qui n'est pas du tout de Paris et qui n'est presque pas d'aujourd'hui, mais qui semble être venu d'Italie et dater de la Renaissance; qui n'a subi que très peu l'influence des poètes contemporains et qui, par bien des points et par ses qualités aussi bien que par ses défauts, est comme en dehors et à part du mouvement poétique de notre temps.

I

À première vue, il est heureux pour un poète d'avoir fait un jour un sonnet, une pièce d'anthologie, que tout le monde connaît et récite. C'est une chance d'immortalité. Pas si sûre qu'on le croirait, cependant. Pour nos pères, Millevoye était le poète du Jeune Malade; Soumet, de la Pauvre Fille; Guiraud, du Petit Savoyard. Aujourd'hui ces «chefs-d'œuvre» nous font un peu sourire. La Feuille, d'Arnaud, plus légère, a mieux résisté, et surtout le sonnet d'Arvers. Mais il peut arriver aussi que le choix du «chef-d'œuvre» unique auquel reste attaché le nom d'un poète ait été arbitraire et maladroit et que la pièce trop connue fasse tort à d'autres qu'elle dispense de lire et qui valent quelquefois mieux. Car justement ce qui fait qu'une poésie devient populaire, est insérée dans les recueils de morceaux choisis, dans les Abeilles ou les Corbeilles de l'enfance, ce sont bien sans doute des mérites réels, mais c'est aussi une certaine banalité dans le sentiment, la composition ou le style.

J'ai peur que ce ne soit le cas pour les Deux Cortèges. L'examen de ce sonnet nous montrera ce qu'est M. Soulary quand il est le plus de sa province. Comme les choses les plus connues le sont toujours moins qu'on ne croit, et que, dans tous les cas, il peut se trouver d'honnêtes gens qui ne sachent point par cœur ce morceau fameux, on me laissera le remettre sous les yeux du lecteur.

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église.
L'un est morne: il conduit le cercueil d'un enfant;
Une mère le suit, presque folle, étouffant
Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

L'autre, c'est un baptême. Au bras qui le défend
Un nourrisson gazouille une note indécise;
Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise,
L'embrasse tout entier d'un regard triomphant.

On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes alors, se croisant sous l'abside,
Échangent un coup d'œil aussitôt détourné;

Et, merveilleux retour qu'inspire la prière,
La jeune mère pleure en regardant la bière,
La femme qui pleurait sourit au nouveau-né.

Soyons un peu pédant et rogue et, comme dit quelque part M. Joséphin Soulary, ouvrons sous les pas de l'innocent auteur «la fosse où vit la Critique glacée, le formica-leo». D'abord ce n'est point là le style ni la manière d'un «ciseleur». La ciselure implique une forme essentiellement plastique, aux contours très nets et très arrêtés, comme celle de Gautier dans Émaux et Camées ou de M. Leconte de Lisle presque partout. Le style de M. Soulary est plutôt celui d'un écrivain très laborieux et très inégalement heureux dans ses rencontres; il ne cisèle pas, il complique et entortille, ce qui est bien différent. Cette fois-ci il n'était pas en veine. Voyez que de mots inutiles: En feu..., qui la brise..., qui le défend..., qu'il épuise!—Notez qu'il n'est pas ordinaire ni convenable qu'une mère donne à teter à son enfant dans une église: tout ce septième vers est donc parasite. Et notez aussi qu'on ne donne pas «l'absoute» aux enterrements des petits enfants.—La mère embrasse du regard son enfant tout entier: il est donc bien grand, ce petit? Encore deux mots peu nécessaires.—Et moins nécessaire encore l'apposition: Merveilleux retour qu'inspire la prière; car ce «retour» (le mot est un peu bien vague), est-ce la prière qui l'inspire? et n'est-ce pas simplement la bonne nature? Oncques ne vit-on sonnet aussi chevillé.

Je sais bien que, comme l'a théologalement démontré Théodore de Banville, on ne saurait faire de vers français sans chevilles. Et même ce rutilant paradoxe n'est, au fond, qu'un truisme. Cela veut dire que, pour rimer, il faut chercher la rime, que, pour faire des vers, il faut observer la mesure, et que, ni la rime ni le rythme ne se présentant d'eux-mêmes, il faut quelquefois, pour exprimer une idée en vers, y employer d'autres mots que pour l'exprimer en prose. L'essentiel est que ces mots cherchés, et qui ne s'imposaient pas plutôt que d'autres, paraissent venus spontanément, ou que, s'ils semblent tirés d'un peu loin, ce défaut de naturel soit compensé par le plaisir que donne le sentiment de la difficulté vaincue, ou par quelque effet de rythme, d'harmonie, de sonorité.

Par exemple, dans ces vers de Victor Hugo:

À chaque porte un camp, et—pardieu! j'oubliais,
Là-bas, six grosses tours en pierre de liais,

la cheville est patente, insolente, énorme; mais on la lui passe parce qu'elle est amusante et donne une rime rare.

Voici une cheville d'une autre espèce:

C'est là que nous vivions.—Pénètre,
Mon cœur, dans ce passé charmant.

Je l'entendais sous ma fenêtre
Jouer le matin doucement.

Il est certain que la fin du premier vers et tout le second forment une cheville ou que, tout au moins, si le poète avait écrit en prose, il n'aurait guère senti le besoin d'apostropher ici son cœur. Mais, d'autre part, cette parenthèse n'a rien de choquant et la diction peut même la rendre touchante: elle est dans le sentiment de la strophe et de tout le morceau. Elle n'en est point une partie nécessaire; mais elle en est une partie harmonieuse et concordante. Il y a toujours, dans une strophe ou dans une phrase poétique, un ou plusieurs vers qui expriment ce qui devait être dit, et, tout autour, des vers qui traduisent des idées, des sentiments, des images accessoires et qu'on pourrait à la rigueur remplacer par d'autres. Ce sont donc, si l'on veut, des chevilles; mais elles peuvent être agréables et sembler naturelles; car, étant donnée la rime du vers qui exprime l'idée nécessaire, le vocabulaire est assez riche et les désinences des mots sont assez variées pour qu'il soit toujours possible de rendre, dans un vers de rime pareille, quelque idée dépendante et voisine. Je ne me plains donc pas de trouver des chevilles dans le sonnet de M. Soulary: je me plains seulement de leur nombre et de leur médiocre qualité. Elles ne valent pas ce qu'elles coûtent, voilà tout.

Quant à l'idée du sonnet, elle est ingénieuse et d'un effet sûr, et je ne me demande pas si le sourire de la mère qui enterre son enfant est aussi vraisemblable que les pleurs de l'autre. Sans cette opposition, plus de sonnet; et ce qui a fait la fortune de celui-ci, ce ne peut être, nous l'avons vu, la perfection de la forme: c'est qu'il présente deux figures et deux tableaux qui se font pendant, comme ces chromolithographies accouplées dont l'une représente le Départ pour la chasse et l'autre le Retour de la chasse, ou bien le neveu surpris par l'oncle et l'oncle pincé par le neveu. Je suis peut-être de méchante humeur; mais il me semble qu'il y a dans les Deux Cortèges quelque chose de cet art un peu banal, quelque chose qui sent le goût de la province et les Jeux floraux.

Les «chefs-d'œuvre» de ce genre ne sont malheureusement pas rares chez M. Joséphin Soulary. Voici l'Escarpolette, petit drame en cinq tableaux. 1er tableau: une petite fille se balance sur une escarpolette. 2e tableau: le poète rêve; il voit maintenant deux amoureux sur l'escarpolette. 3e tableau: «Bon! les voilà trois sur l'escarpolette»: le père, la mère et l'enfant. 4e tableau: «Ils sont deux sur l'escarpolette»: l'enfant est mort. 5e tableau: «Il n'en reste qu'un sur l'escarpolette»: le père est mort à son tour. Dénouement: la fillette tombe de l'escarpolette et se casse la tête; le «gars» qui la regardait s'écrie: «Quel malheur!» et le poète, sans y penser, répond: «Qu'importe?» Et le lecteur se pose cette question: Quelle différence y a-t-il entre une escarpolette et une balançoire?

Autre guitare, comme dit Victor Hugo. Le cordonnier Sutor fait des brodequins pour sa maîtresse Pholoé, au moment où Alexandre entre dans Persépolis. Il est tellement à sa besogne qu'il ne voit point passer le conquérant. Mais Pholoé le voit et le trouve beaucoup mieux que Sutor. «Grands Dieux! dit-elle, qu'Alexandre est donc beau!»... Et, pour abréger, Alexandre, vexé de l'indifférence de Sutor, met le feu à Persépolis:

Le grand roi se vengeait d'un cordonnier coupable
De ne l'avoir pas regardé!

Un jour le poète, étant mort, va, suivi de son chien, frapper à la porte du Paradis; et, comme saint Pierre ne veut pas laisser entrer le fidèle animal et que saint Roch lui-même, invoqué, fait le cafard et se récuse, le poète et son chien errent à l'aventure dans la région où sont les ombres des bêtes... Et cela est un rêve, et cela s'appelle Dans les limbes, et il est difficile d'imaginer un badinage plus soigné et plus long.

II

Je ne cacherai pas que je cherche en ce moment les côtés faibles de M. Joséphin Soulary, non pour le diminuer, mais pour le définir plus sûrement.

Une autre preuve qu'il est bien de sa province, c'est sa malveillance à l'endroit de Paris:

Que Paris nous fasse la loi
Par un côté brillant qui frappe,
Par un certain... je ne sais quoi,
Par une certaine... (aidez-moi,
Le mot m'échappe),

Je tiens ce point pour éclairci...

Eh bien! ce «certain je ne sais quoi», qui en effet n'est pas aisé à définir, M. Soulary a beau s'en moquer: il lui manque absolument. Je n'ignore pas qu'il manque aussi à beaucoup de Parisiens; mais enfin, s'il y a des provinciaux à Paris, il y en a peut-être encore plus en province. Ce «je ne sais quoi», ne serait-ce pas le goût, la crainte de paraître trop content de son esprit, le discernement rapide du point qu'il ne faut pas dépasser sous peine de devenir affecté et ridicule? Tout au moins, si on est ridicule à Paris, on l'est à la mode d'aujourd'hui, non à la mode d'il y a deux ou trois cents ans. Or, dans les trois quarts de ses poésies, M. Soulary n'est ni un romantique, ni un parnassien, ni un névropathe, mais un «précieux» des temps passés. C'est que la province garde mieux que Paris les vertus, les défauts, les travers, les modes d'autrefois. Il y a des coins où l'on découvre encore des jansénistes, des camisards, des comtesses d'Escarbagnas, des poètes de ruelle, etc., parfaitement conservés. Toute la vieille France se retrouve en province, çà et là, par fragments. Et c'est ainsi que M. Soulary, Lyonnais de Lyon, est un confrère de Voiture et un ami de Cathos et de Madelon.

Il n'est pas de style plus laborieux et plus cherché, de gentillesse plus emberlificotée. Voulez-vous savoir ce que devient, torturé par ce poète de trop d'esprit, une idée toute simple comme celle-ci: «Si j'avais appris à compter quand j'étais enfant, je serais plus riche que je ne suis?»

... Ha! si depuis ce jour où je tombai novice
À l'école, en quittant le sein de ma nourrice,
J'avais su déchiffrer l'hiéroglyphe saint
Qui, de la corne d'or multipliant l'hélice,
Fait sourdre un million sous le nombre succinct
,
Je n'aurais pas connu, Misère, ton supplice.

Ailleurs nous rencontrons des amants qui «égrènent le rosaire d'or que l'amour mit pour l'homme au cou de la femme». Nous apprenons que les plaintes du cuivre «font courir un frisson qui tient l'âme debout»,—et «qu'en vain nous déplaçons l'amer levain du souci notre hôte». Et voici ce que dit aux femmes honnêtes Marie la révoltée:

Paissez, brebis; le bouc expie!
Par nous le mal essentiel
Croît au sentier de l'œuvre pie
Qui vous conduit tout droit au ciel.

Cathos eût eu plaisir à entendre appeler un grain dépoussière: «l'atome ailé qu'aucun pouvoir ne tue.» Elle eût approuvé cette périphrase qui signifie que l'homme, à l'automne, devient sérieux:

Comme elle (la terre), son fils l'homme a pris un maintien grave;
De ses jours de folie il fait payer le tort
Au devoir qui l'étreint dans son rude ressort;

et, dans la description d'une gypsie:

Un amulette où l'art imite
Quelque Diane au front cornu,
Des deux seins fixant la limite,
Veillait aux mystères du nu.

Je ne parle pas des «regards qui se tendent en grande fixité», ni des pleurs qui «se font brèche dans de grands yeux doux» (ce ne sont peut-être que des incertitudes de langue ou des sacrifices à la rime). Et je ne parle pas non plus des simples mignardises, qui sont innombrables. Toute fille est fillette. Tout est petit, mignon, coquet et coquin; et le cordonnier de Persépolis, faisant des brodequins pour sa maîtresse, qualifie ses pieds d'«espiègles» et de «gentils bourreaux».

III

Il est donc fort singulier que ce soit M. Soulary qui ait écrit ce vers:

Le sentiment du beau, c'est l'horreur du joli.

Eh! qu'entend-il par le joli? Est-ce que vraiment il croit avoir jamais aimé et cultivé autre chose? Au reste, il a bien tort de creuser un tel abîme entre le joli et le beau; car le joli n'est déjà pas si laid, et c'est peut-être le beau dans le tout petit, à moins que ce ne soit la coquetterie du tout petit dans le beau.

Toute chose, en passant par les mains de M. Joséphin Soulary, se rapetisse, s'amignote, s'amenuise, s'amignardise. Parfois, des idées qui avaient de la grandeur ou des peintures commencées d'un trait net, ferme, saisissant, se tournent en gentillesse, en pointe, en badinage grêle et vieillot. Lisez la pièce intitulée Émotions nocturnes: la première partie en est fort belle. Un homme, longeant un bois, la nuit, éprouve le vague effroi de tout ce qui grouille, bruit, glisse ou chuchote dans les demi-ténèbres:

La nuit tend sur le ciel brouillé
Ses ailes d'argent ponctuées;
La lune, comme un soc rouillé,
Laboure le champ des nuées.

..........

L'œil, aussi loin qu'il peut plonger
Dans la perspective indécise,
De chaque objet voit émerger
La Peur debout, couchée, assise.

..........

L'élytre, invisible grelot,
Sonne l'essor du scarabée;
Sous les mousses le surmulot
Grignote une noix dérobée.

De tous côtés partent des sons,
Notes grêles, sourdine éteinte;
On chuchote dans les buissons,
La flaque gémit, l'herbe tinte.

..........

Des formes vagues d'oiseaux lourds
Dans l'air entre-croisent leur voie...

L'homme se croit poursuivi par un être mystérieux qui le talonne. Il fuit, il arrive chez sa maîtresse. Ô chute! l'eau-forte aboutit à la vignette, les beaux vers pittoresques aux petits vers. «Nigaud, lui dit son amoureuse, c'est ton ombre dont tu avais peur. L'ombre qui te suit, c'est un veuf en peine. Dieu fit les ombres pour aller par paires. Marions-nous, et nos deux ombres se consoleront, et, dans neuf mois, de nos deux ombres il en sortira une troisième, et ainsi de suite; et, à ce compte, quand nous serons douze, nous serons vingt-quatre, toute une armée pour mettre la peur en déroute.»

J'y songeais, dis-je, ô ma Lucy!
Mais vingt-quatre est un bien gros nombre:
Moitié, c'est déjà grand souci,
Même en lui retranchant son ombre.

Et patati et patata. C'est joli assurément. Encore peut-être n'est-ce que gentil.

La Gypsie est encore une pièce qui commence par de beaux vers sonores et colorés et qui se termine par une toute petite chute, plus ridicule que risible. La gypsie est la personnification de la nature, de la poésie, de la liberté, de l'amour aventureux, de la sainte bohème. Le fou qui la suivrait, dit le poète, serait pauvre, honni des bourgeois, et se damnerait. «Il perdrait la sainte chimère de l'hyménée éternel,—mais il n'aurait pas de belle-mère!»

La nature, adonisée, a des frisettes, essaye des mines et fait la petite folle. Voyez ce que devient le large et magnifique printemps de Lucrèce ou de Virgile, le divin embrassement de Jupiter et de Cybèle. Le Soleil et la Terre échangent des petits vers. Phébus, faisant des jeux de mots, dit à sa petite femme: Ave, Maïa. Et elle l'appelle «bel ange» et «époux enjoué». Ailleurs,

La terre est la fiancée
Du gentil soleil;
La nouvelle en est criée
Par Avril vermeil;

et nous avons tout le détail de la noce. Le mari prépare la chambre. Le lit d'opale a pour rideaux des nuages agrafés aux étoiles. Puis la mariée s'habille. La Terre met son corset, et ses roses le font craquer, etc.

Vous connaissez cet autre thème éternel et grandiose: l'impassibilité de la nature opposée à la douleur et à la fugacité de l'homme. Or, voici un tout petit sonnet, quatorze petits vers, qui vous offrent, réduits à des proportions minuscules, le Lac, la Tristesse d'Olympio et le Souvenir de Musset. Un petit amant désespéré reproche à la Nature son sourire; et la Nature, plaisantine, mignarde et lilliputienne, lui répond:

Nigaud! que ton cœur éperdu
Se cherche une autre associée!

Deux pinsons qui vont s'adorer
À leurs noces m'ont conviée:
Je n'ai pas le temps de pleurer.

Ou bien le Soleil fait le pitre. C'est l'hiver; la toile est baissée, le théâtre est fermé. Le Soleil cependant «prépare sa rentrée».

Et, tandis qu'on grelotte, il vient par intervalle
Regarder plaisamment, l'œil au trou du rideau,
La grimace que fait son public dans la salle.

Le poète voit si petit qu'il nous décrit en détail la navigation de deux papillons sur une feuille de frêne, «l'un trônant à la poupe, l'autre siégeant au gouvernail»:

On voit passer sous leur corsage
Des frémissements convulsifs,
Et leur regard dégage
Mille rayons lascifs.

Des papillons qui ont des regards lascifs! Et il les voit! C'est de la poésie d'oiseau-mouche ou de libellule.

Je pourrais multiplier les exemples à l'infini, et cela m'afflige. Car ce ne sont point ici amusettes d'un moment, comme on en peut trouver dans Émaux et Camées ou dans les Chansons des rues et des bois. Ces amusettes sont presque toute la poésie de M. Joséphin Soulary. Quels sont, croyez-vous, les interlocuteurs d'une Querelle de ménage? L'âme, le corps et la mort, tout simplement. L'âme et le corps se chamaillent en style familier et bourgeois, comme pourraient faire M. et Mme Denis sur l'oreiller conjugal. Vous sentez le piquant? La Mort, qui passe, fait de l'esprit et les met d'accord.—Mais voici le «comble». C'est un sonnet intitulé: la Belle-mère (encore?), et où le poète développe cette pensée que, puisque nous sommes les époux de la Vie et que la Vie est fille de la Mort, nous avons la Mort pour belle-mère!

Vous avez vu, aux vitrines des boulevards, ces images ingénieuses, compliquées, ineptes, qui représentent de loin une tête de mort, et, de près, une nichée d'enfants ou le profil de Mme Sarah Bernhardt. Justement, non loin de ce chef-d'œuvre, s'étalent d'ordinaire Ma femme et Ma belle-mère, deux sujets qui se font pendant comme dans les Deux Cortèges. Et je songe avec tristesse que, si un photographe appliqué pouvait, par un jeu savant de lignes, insérer dans la tête de mort la silhouette de la belle-mère au lieu du profil de Sarah Bernhardt, il aurait «transposé» fort exactement le sonnet de M. Soulary: il aurait fait en art ce que M. Soulary a fait en poésie. Ce serait aussi spirituel; ce serait de même qualité et de même hauteur.

Dans ce genre de poésie, l'Amour, le terrible Amour d'Hésiode, le bel adolescent d'Anacréon, s'appelle «Bébé» (les Jeux divins; Enfant terrible). Une série de sonnets d'amour porte ce titre coquet et badin: «La battue au sentiment», tandis qu'une série de sonnets presque philosophiques est intitulée: «L'affût au raisonnement». Et quand le poète médite sur la destinée humaine, il appelle cela «agacer ce vieux sphinx du néant».

Les allégories abondent, on a pu le voir déjà, chez M. Joséphin Soulary. Il y en a de gracieuses, de singulières et de belles. Mais souvent aussi une allégorie qui pouvait être simplement belle tourne au jeu d'esprit, à la bluette difficile à force d'être soutenue et poursuivie avec exactitude et dans les moindres détails (et c'est là, on le sait, une des caractéristiques du «précieux»). Ou bien l'allégorie offre une image bizarre, déplaisante, malaisée à concevoir et à accepter, comme dans Misericors:

Fi! les courts ailerons! C'est une moquerie!
À peine ils cacheraient nos deux cœurs à la fois.

Qu'est-ce que cela veut dire, et de quels ailerons s'agit-il?—Oh! tout simplement des ailerons d'une jeune fille. Vous entendez bien, c'est une jeune fille qui a des ailerons, et non point par métaphore, comme quand on dit à une femme du meilleur monde en lui offrant son bras: «Madame, vous offrirai-je mon aileron?» Or, en tirant ces ailerons «vers le ciel», on peut les allonger. «Essayons!» dit la vierge. Et on lui tire ses ailerons, et bientôt «ils mesurent trois cœurs à l'aise»; puis ils en tiennent douze, puis cent, et enfin toute l'humanité pourrait s'y blottir. Et voici le mot de l'allégorie:

... Sans retard volons à Dieu, ma belle!
L'aiglon qui marche à terre est un oiseau, moins l'aile,
Et l'amour, dès qu'il prend de l'aile, est charité.

Remarquez en passant qu'il n'y a que M. Soulary pour appeler une femme «ma belle» au moment où il lui dit solennellement: «Volons à Dieu!»

IV

Assurément on découvrirait chez M. Soulary, si on voulait autre chose que ce que nous y avons vu. On discernerait même chez lui le Lyonnais: il a le mysticisme, parfois un anticléricalisme de canut; et le sentiment révolutionnaire lui inspire des pièces violentes et mélodramatiques sur la misère du peuple. On reconnaîtrait aussi le poète du XIXe siècle à son affectation de néo-hellénisme, à son amour de la nature, à son amertume, à son pessimisme. Mais tout cela prend chez lui la même forme mignarde, entortillée, tarabiscotée, et cette forme est bien réellement son tout.

M. Soulary est un Italien. Ses ancêtres, les Solar, de Gênes, ont, paraît-il, apporté à Lyon l'industrie des velours brochés d'or et d'argent. Lui, c'est avec des mots qu'il fait ses broderies compliquées à plaisir. Ses aïeux littéraires sont les poètes de la Pléiade, les précieux du XVIIe siècle et les concettistes italiens, Guarini ou le Tasse de l'Aminta. Son sonnet des Rêves ambitieux rappelle par la facture tel sonnet de Joachim du Bellay; ses Métaux font songer aux Pierres précieuses de Remy Belleau. Il a, comme Ronsard, un fonds gaulois qui perce çà et là sous la mignardise transalpine. Et par delà ces poètes raffinés il se rattache aux troubadours. Il est dans notre siècle le représentant inattendu du gai savoir et de la poésie menue des cours d'amour. Bref, et pour ne retenir que ses traits essentiels, M. Soulary est un concettiste et un provincial.

Et c'est parce qu'il est resté provincial qu'il a pu être un concettiste aussi outré. C'est le séjour de la province qui lui a permis de conserver intact et de développer son aimable manie et d'abonder ainsi dans le sens de la gentillesse. Et n'est-ce pas être original, après tout, que de procéder de Guarini? À Paris, il eût apparemment subi des influences contemporaines. Et puis, à Paris, la lutte pour la vie et pour la gloire est d'une extrême âpreté: il y a des petits jeunes gens qui égorgeraient leur meilleur ami—surtout leur meilleur ami—pour arriver plus vite à la «notoriété» ou à la fortune. La paix de la province entretient l'aménité des mœurs, encourage à la rêverie et aux ouvrages de patience. La sécurité que donne un traitement fixe est aussi très bonne pour cela. Et rien de tel que les loisirs du bureau pour se faire une belle main et pour apprendre l'écriture ornée avec des oiseaux dans les majuscules.

Il y a de là douceur dans la gentillesse, quelque chose de plaisant dans la mignardise et d'intéressant dans l'affectation. Pourquoi détester chez un poète ce qu'il est permis d'aimer chez une femme: la coquetterie, le désir de plaire se traduisant soit par les petits airs de tête, soit par les inflexions de voix câlines et à demi fausses, soit par l'arrangement symétrique et compliqué de petits objets, chiffons, rubans, oripeaux? Il est d'ailleurs arrivé plus d'une fois à M. Soulary de s'arrêter en deçà de la mignardise et de l'extrême subtilité et de se contenter d'être gracieux, tendre, spirituel, ingénieux, délicat. Voyez les Deux Roses, Des pas sur le sable, À Éva, Dans les foins, Oaristys, Devise amoureuse, Aux morts, À une jeune fille poète, Si l'on me disait..., Ce beau printemps. Il se pourrait bien que M. Soulary fût le roi des poetæ minores. Et n'allez pas croire que ce soit peu de chose!...[Retour à la Table des Matières]

LA JEUNESSE DU GRAND CONDÉ
D'APRÈS M. LE DUC D'AUMALE[58]

Ce doit être une chose agréable que d'être prince, non pas roi ou empereur (ceux-là ont de trop lourdes servitudes, s'ils ont peut-être des joies d'orgueil plus intenses), mais grand seigneur porteur d'un grand nom historique, prince en retraite dans une démocratie et, si vous voulez, vaguement prétendant. D'abord, il y a des chances pour que l'on soit heureusement doué et, par les qualités physiques et intellectuelles, au-dessus de l'ordinaire. Je n'irai pas jusqu'à dire avec La Bruyère que «les enfants des dieux se tirent des règles de la nature, que le mérite chez eux devance l'âge et qu'ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance». Il s'est rencontré des princes d'une nullité incontestable, même aux yeux de l'observateur le plus respectueux. Mais enfin une vieille race est, dans son ensemble, une sélection qui s'est poursuivie pendant des siècles. Les hommes tout à fait médiocres de cœur et d'esprit y sont, je crois, l'exception; et les moins doués ont encore un orgueil du sang, un sentiment de la tradition, qui leur permettent de garder quelque tenue. Et quant à ceux, en plus grand nombre, qui naissent intelligents et distingués, on dirait qu'on leur en sait plus de gré qu'aux autres hommes, sans doute parce qu'ils pourraient mieux se passer de ces dons; et il semble aussi qu'il leur soit plus facile qu'à nous d'user de cette intelligence pour se composer une vie élégante et délicieuse à souhait. En outre, ce ne doit pas être un mince plaisir, et c'est tout au moins une raison de vivre, que de savoir que l'on continue une race célèbre, de retrouver son nom mêlé partout à l'histoire, de reconnaître des aïeux dans les conducteurs de peuples et parmi les premiers acteurs qui ont joué publiquement leur rôle sur la scène du monde. Nous autres, nous continuons une foule anonyme, et c'est une foule anonyme qui nous continuera. Nous sommes, pour ainsi dire, coupés du passé, et ce n'est guère que dans le présent que nous avons des intérêts. L'inutilité de la vie nous apparaît plus aisément, à nous qui, si nous représentons quelque chose, le représentons avec des millions d'autres êtres. Eux, ils n'ont qu'à se laisser vivre pour faire partie de l'histoire. Ce que les autres hommes n'obtiennent que par un génie, une fortune ou un effort exceptionnels: le souvenir de la postérité, la mention de leurs noms dans les annales futures, les princes en sont sûrs par cela seul qu'ils sont venus au monde, et si tout est vanité, comme je n'en doute point, cela est pourtant une des vanités les plus recherchées des mortels. Enfin un respect les entoure, presque involontaire chez ceux qui le leur témoignent; ils lisent presque à chaque instant, dans les yeux, dans les gestes, dans toute l'attitude de ceux qui les approchent et même des personnes les plus considérables, qu'ils sont d'une espèce supérieure et privilégiée.

Mais ce doit être aussi une chose bien désagréable d'être prince. Leur nom les opprime autant qu'il les soutient. Ces respects qu'on leur rend, ils ne savent point s'ils s'adressent à leur sang ou à leur personne. S'ils ont leurs orgueils que nous ne connaissons pas, il est aussi des fiertés dont ils ne pourront jamais goûter la joie d'une âme parfaitement tranquille. Quel que soit l'éclat de leurs mérites personnels, on ne le distingue jamais nettement de celui qu'ils tirent de leur naissance. S'ils sont d'une Société savante, ils ne sauront jamais au juste si c'est pour leurs livres ou pour leur nom. Ils sont les moins libres des hommes. Il y a tels sentiments qu'ils doivent avoir, telles opinions qu'ils doivent professer, et cela quand même dans leur for intérieur ils en auraient de toutes différentes. Mais cela même ne leur est guère possible, et le plus souvent les convenances impérieuses de leur position façonnent jusqu'à leurs pensées intimes. Les limites dans lesquelles leur sens propre peut s'exercer et se mouvoir publiquement sont fort étroites, et, comme cette contrainte est inséparable de leur grandeur et même la préserve, ils s'y résignent facilement ou plutôt n'ont point à s'y résigner, car ils ne la considèrent pas comme une contrainte. Mais en réalité, et quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas toujours, ils sont véritablement, corps et âme, les esclaves de leur nom. Cette servitude énorme s'ajoute pour eux aux servitudes qui pèsent toujours sur les jugements humains.

Ce n'est guère que sur les mœurs qu'ils pourraient s'accorder quelque liberté, et jadis ils laissaient volontiers leur corps prendre la revanche des esclavages de leur esprit; mais beaucoup d'entre eux se refusent aujourd'hui cette consolation.—Ils vivent enfin dans un monde très restreint; ils ne se trouvent de plain-pied qu'avec un très petit nombre d'hommes: ils ne peuvent donc connaître les hommes qu'imparfaitement. Ils ne les voient pour la plupart que sous un angle très particulier et très étroit, et dans une attitude de respect ou de défiance. Un prince ne peut pas vivre en pleine mêlée humaine, vivre dans la rue, aller où il lui plaît, frayer tranquillement avec des gens de toute classe. Presque partout il gêne ou est gêné.—Un prince ne peut, à vingt ans, publier des vers. Il n'a ni la liberté ni les moyens d'écrire des romans naturalistes, impressionnistes, pessimistes, analytiques ou autres. Il ne peut faire de la critique. Le malheureux ne peut écrire que sur l'économie politique ou sur l'histoire diplomatique ou militaire, et là encore il n'a jamais ses coudées franches.

Oui, cela est triste d'être prince. On vit et on meurt isolé de l'immense humanité. On ne voit guère, de la grande comédie, que des fragments arrangés. On n'a de visions un peu curieuses, on ne découvre à plein les hommes qu'en temps d'émeute et de révolution. En somme, s'il est vrai, comme je le pense, que la vie la plus digne d'être vécue est celle qui nous permet de connaître l'humanité à tous ses étages, sous tous ses aspects, par tous ses côtés pittoresques et dans tous ses recoins moraux, le mieux est d'être né du peuple, et du plus petit. Car d'abord c'est le seul moyen de voir de près les mœurs, les sentiments, les âmes des humbles et la lutte pour l'existence sous ses formes les plus simples et les plus tragiques. On voit ainsi la vie à nu et l'on se fait un cœur compatissant. On apprend en même temps ce qu'il peut y avoir quelquefois d'originalité intellectuelle et morale sous la misère et l'humilité des apparences. Et de là, si l'on a un peu de bonheur, on peut monter, traverser tous les mondes ou même y séjourner successivement, connaître les bourgeois, les marchands, les bohèmes, les artistes, les politiques et ceux qu'on appelle les gens du monde. Et il n'est pas mauvais non plus d'avoir été élevé par les prêtres, puis par l'Université, d'avoir reçu une éducation tour à tour religieuse et purement laïque: cela vous aide dans la suite à comprendre un plus grand nombre de choses. On peut, à ce compte, recueillir des impressions précises et variées surtout ce que la réalité offre d'intéressant, et on le peut encore plus aisément si l'on a eu soin de se conserver libre et d'éviter le mariage, qui, comme dit La Bruyère, «remet chacun dans son ordre». Mais ce voyage philosophique à travers les compartiments de la société humaine n'est possible, comme j'ai dit, que si l'on part du plus bas. Le voyage en sens contraire ne se fait point. L'écrivain ou le dilettante né du peuple peut quelquefois hausser son observation jusqu'aux grands en parcourant toute la région intermédiaire: un grand ne sort point de sa classe, sauf en des occasions extraordinaires et trop rapides, et est condamné à une assez grande ignorance, à une pauvreté relative d'impressions. Heureux ceux qui ne sont d'abord qu'une tête dans la foule, quand il est donné à cette tête de circuler librement dans cette foule, d'en visiter les replis et de la refléter tout entière! Prince ne puis, bourgeois ne daigne, curieux suis.

I

Pourquoi ces réflexions, dont les unes sont peut-être justes et les autres assurément excessives, m'ont-elles été suggérées par les deux nouveaux volumes qui viennent de paraître de l'Histoire des princes de Condé? Car elles n'y ont, je l'avoue, que peu de rapport.

Tout ce qu'il est permis de dire, c'est d'abord que certaines parties de l'Histoire des princes de Condé ont forcément plus d'intérêt pour l'auteur que pour nous. Il n'était point possible de séparer leur histoire de celle de notre pays, car ils y ont tous été mêlés en vertu même de leur naissance; mais ils y ont été mêlés à des degrés et avec des mérites fort inégaux. Dès lors qu'arrive-t-il? S'il s'agit du Condé de la Ligue ou du grand Condé, à la bonne heure; ils sont assez considérables pour servir de centre à une histoire politique et militaire de leur temps. Mais si c'est le père du duc d'Anguien qu'on nous présente, nous sommes un peu fâchés de voir le récit d'une partie de la guerre de Trente ans tourner autour de ce médiocre personnage. Que sera-ce quand M. le duc d'Aumale en viendra au fils et au petit-fils du vainqueur de Rocroy?

Encore leurs figures pourraient-elles être intéressantes malgré l'insignifiance du rôle qu'ils ont joué, si l'auteur pouvait marquer leurs traits avec une liberté entière. Mais (et c'est là mon second regret) on sent trop, à certaines timidités, à certaines habiletés aussi, que l'histoire de ces princes a été écrite par leur cousin et leur héritier, qu'il leur est attaché par les liens du sang et de la reconnaissance. Je sais bien que cela même double l'effet de plusieurs passages du livre. Lorsque M. le duc d'Aumale lut à l'Académie le récit de la bataille de Rocroy, l'auditoire fut traversé d'un frisson qu'il n'aurait probablement point senti si le lecteur n'avait pas été un descendant de Henri IV. Je sais aussi que M. le duc d'Aumale ne dit jamais que la vérité, et que son histoire n'a point le ton ni l'allure d'un panégyrique. Mais dit-il toujours toute la vérité? ou, si vous voulez, la voit-il toute? Vous me direz qu'il est arrivé à des bourgeois, écrivant sur les rois et sur les princes, d'apporter dans leur étude un respect beaucoup plus superstitieux et d'être beaucoup plus éblouis par le nom de leurs héros que M. le duc d'Aumale. Mais il ne s'ensuit pas que le noble historien se soit trouvé lui-même dans les meilleures conditions pour nous faire une peinture absolument fidèle du grand Condé.—Je ne nomme que celui-là, car c'est lui qui remplit la moitié du troisième volume et tout le quatrième. Il est, d'ailleurs, de beaucoup, le plus grand homme de sa race. Je m'en tiendrai donc à lui. Aussi bien je n'ai pu parvenir à m'intéresser à la personne de Henri II de Bourbon.

Or, le portrait gravé qui est dans le quatrième volume me met déjà en défiance. La tête de Condé est bien connue; mais, par un surcroît de conscience, je suis allé consulter les estampes de la bibliothèque Victor Cousin. Il y a là une trentaine de portraits de Condé, depuis l'enfance jusqu'à l'âge mûr. Deux de ces portraits, l'un de Poilly, l'autre de Nanteuil, sont des merveilles d'exécution et sont aussi, on le sent bien, d'une entière fidélité. Car, outre qu'ils se ressemblent entre eux, ils ressemblent au buste anonyme, d'une vérité si brutale, qui se trouve au musée de la Renaissance. Il n'y a pas à dire, le grand Condé était laid, si la laideur consiste dans un éloignement par trop audacieux des proportions moyennes du visage humain. Un nez démesuré; de grands yeux qui devaient être beaux, mais à fleur de tête; pas de joues: deux profils collés; une bouche vilaine, soulevée par les dents obliques; en somme, un nez et deux yeux, et presque rien avec; une laideur puissante, fascinatrice si l'on veut, qui devait s'illuminer et devenir superbe dans les moments de passion ou dans l'ivresse des batailles. Si l'on avait à imaginer quelque chef de bande idéal, le type même de l'aventurier et de l'homme de proie, c'est bien cette tête-là qu'on lui mettrait sur les épaules. C'est là proprement une tête d'aigle, comme celle de Mirabeau est une tête de lion, celle de Robespierre une tête de renard, celle de Louis XVI une tête de mouton. Eh bien! cette tête magnifique, extraordinairement expressive, M. le duc d'Aumale en a eu peur, et cela n'est pas bien pour un amateur et un collectionneur de tableaux. Il est allé chercher je ne sais quel portrait officiel peint par Stella, et il en a fait faire, sous la direction et avec la complicité de M. Henriquel Dupont, une gravure adoucie et affadie qui lui arrondit les joues, qui lui donne un menton, qui lui façonne une bouche aimable, qui l'enjolive et l'éteint, qui le passe tout entier à la pierre ponce et qui, finalement, le fait ressembler à Mlle Bartet: bref, un portrait flatté, souriant, convenable, à l'usage de la famille.

II

Ces adoucissements et ces atténuations, je crains que M. le duc d'Aumale ne les ait fait subir aussi au portrait moral de son héros. Ce n'est là qu'une impression; mais, me souvenant quel terrible homme a été le grand Condé, je comptais voir son caractère se dégager, dès son enfance, avec un tout autre relief. Or, j'assiste à une enfance comprimée, studieuse, sérieuse et docile de jeune prince qu'on chauffe et qu'on pétrit de bonne heure et durement pour son rôle futur. Mais peu ou point de traits originaux et significatifs. Ce Condé enfant, ce Condé adolescent, je les vois mal et je suis un peu déçu. Sans doute j'avais tort d'attendre autre chose que ce qu'on me donne: c'est apparemment qu'il n'y a rien de plus. Et, après tout, cette histoire du dur dressage d'un enfant à son métier de prince et de général est fort intéressante en elle-même, et M. le duc d'Aumale nous la raconte avec beaucoup de vivacité et de charme et dans un style qui a en même temps de la tenue et de la grâce.

J'ai lu, pour ma part, avec une sorte d'admiration mêlée de pitié ce récit de l'éducation d'un prince. À peine né, son père l'enlève à sa mère, craignant pour lui l'air de Paris et plus tard «l'influence de ces femmes élégantes dont Madame la Princesse était toujours entourée», et l'envoie au château de Montrond, en Berry, sous la garde de mercenaires. À quatre ans et demi, le petit duc fait son entrée à Bourges pour y être baptisé. Il trouve aux portes de la ville la noblesse, le clergé, les officiers de justice, quatre mille bourgeois sous les armes, et conçoit nettement, une fois pour toutes, qu'il n'est point de la même pâte que les autres hommes. Et il entend cinq discours, héroïquement, sans broncher, sans dormir, déjà redressé et roidi dans son rôle de prince—à quatre ans et demi! Peu après commence pour le pauvre petit, sous la direction d'un Père jésuite et d'un vieux gentilhomme, une éducation impitoyable, à haute pression, que je remercie le ciel de m'avoir épargnée. Il semble avoir été d'une surprenante précocité. À sept ans, il jouait au soldat en latin; à onze ans, il avait terminé sa rhétorique (au collège Sainte-Marie, de Bourges) et «maniait le latin comme sa propre langue». M. le duc d'Aumale nous donne quelques-unes des lettres latines qu'il écrivait à son père à cette époque. Elles sont d'une terrible «élégance». J'y prends une phrase au hasard: Interim hæc rudimenta devoveo primi mei in rhetorica tirocinii, quæ, tametsi impolita sint atque inculta, habebunt tamen veniam, quia tironis sunt, et fortasse parient delectationem, quia sunt filii. (En attendant, je vous dédie ces premiers essais de ma rhétorique. Vous n'y trouverez ni art ni politesse; mais vous les lirez avec indulgence, parce qu'ils sont d'un apprenti, et peut-être avec plaisir, parce qu'ils sont de votre fils.) Voilà qui n'est point mal pour un enfant de onze ans; mais mon insupportable méfiance me suit partout. Je songe à ce que nous dit M. le duc d'Aumale du recueil de poésies latines que le duc d'Anguien offrait à son père en termes si élégants, et j'ai peur que recueil et dédicace ne soient partis des mêmes mains. «Le Père Pelletier, nous confesse avec esprit M. le duc d'Aumale, eut peut-être plus de part que son élève à la composition du recueil. Cependant il n'y travailla pas seul; l'écriture change souvent, et dans tout le volume il y a tant d'emprunts à l'antiquité et à la fable, une si grande abondance de figures de rhétorique, une telle variété de rythmes depuis l'hexamètre jusqu'à l'ode tricolos tétrastrophos, le tout mêlé à une si profonde horreur de l'hérésie, qu'on peut attribuer l'œuvre au corps enseignant de Bourges.»

Puis le duc d'Anguien apprend la philosophie et les sciences. «Toutes ces études furent poussées à fond.» Pousser à fond l'étude des sciences et de la philosophie entre onze et treize ans, cela est tout à fait remarquable. À la fin de chaque division du cours, il soutient des thèses qu'il fait imprimer et distribuer aux ministres, aux principaux magistrats, aux chefs du clergé, à Paris, en province et jusqu'à Rome. Puis c'est le droit et l'histoire où il s'applique avec beaucoup d'ardeur, considérant expressément les grands personnages historiques comme des maîtres et des sortes de prédécesseurs dans un rôle qu'il jouera à son tour. «C'est un esprit auquel il faut de l'emploi», disait fort justement son précepteur le P. Pelletier. Joignez à cela les exercices physiques, la danse, la paume, l'équitation, la chasse, à laquelle il paraît dès lors s'adonner furieusement. Ici se placent deux de ces anecdotes que recherchaient Bouvard et Pécuchet méditant une Vie du duc d'Angoulême. Un jour, il donne tout son argent à deux paysans ruinés par les recors. En revanche et avec plus d'entrain, j'en suis sûr, il défend contre une émeute un procureur fiscal.

À quinze ans il vient à Paris faire sa révérence au roi, se rend à Saint-Maur auprès de sa mère, «qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de voir souvent», et va rejoindre son père dans son gouvernement de Dijon, où il complète ses études. Il revient à Paris, entre à l'Académie royale, qui était une sorte d'École militaire, et commence à aller dans le monde, à l'hôtel de Condé et à l'hôtel de Rambouillet, où il rencontre une foule de jolies personnes et notamment cette touchante Marthe du Vigean dont il devient quelque peu amoureux. Pourquoi, sur ces amours, M. le duc d'Aumale nous renvoie-t-il à Victor Cousin? N'a-t-il point d'autres documents?

M. le Prince avait d'ailleurs fixé le nombre et la durée des visites que le duc d'Anguien pouvait faire à sa mère. Mais la princesse, blessée par ces prescriptions, peut-être aussi trouvant que son fils «ne faisait pas d'assez bonne grâce son compliment aux dames», lui dit «qu'il n'était pas nécessaire de venir souvent». Il est vrai qu'elle se ravise un peu après. C'est égal, la tendresse manque singulièrement dans cette éducation. À quinze ans, le duc d'Anguien n'avait pour ainsi dire pas vu son père ni sa mère. «En apprenant, en imposant le respect à son fils, dit M. le duc d'Aumale, Henri de Bourbon négligea de faire naître, de développer dans cette jeune âme certains sentiments délicats, de toucher certaines cordes qui n'ont jamais vibré dans le grand cœur de Condé.» À la bonne heure! Mais quelles «cordes»? Au moins l'apprendrons-nous dans les volumes suivants? Trop de litotes et de prétéritions. Un jour, M. de Benjamin, directeur de l'Académie royale, se met d'accord avec le P. Pelletier pour empêcher le jeune duc d'aller à un divertissement chez sa mère: M. le duc d'Aumale a le courage d'avouer que «cette conspiration contre d'innocents plaisirs ne fut pas du goût de M. le duc» et que «pendant quelques jours M. de Benjamin n'eut pas à se louer de lui». Mais tout de suite il ajoute, craignant d'en avoir trop dit: «Ce fut de courte durée.»

À dix-sept ans, le duc d'Anguien va prendre possession du gouvernement de Bourgogne en l'absence de son père. Il est vrai «qu'il fut réglé que le jeune gouverneur ne prendrait résolution sur aucun objet important sans l'avis d'un conseil dont son père avait nommé tous les membres». Ce qui n'empêche point M. le duc d'Aumale d'attribuer pieusement à ce gouverneur de dix-sept ans tout le mérite des mesures qu'il prend et des rapports qu'il signe. Ici, bien que son père l'entretienne maigrement et refuse même un habit neuf au gouverneur de Bourgogne, le pauvre enfant respire un peu. Il va dans les bals, dans les mascarades, il joue, il «passe joyeusement son temps». Son père avait eu soin de le flanquer d'un nouveau jésuite, le P. Mugnier; mais ce jésuite était un brave homme qui calmait M. le Prince quand le petit duc avait trop perdu au jeu et qui avait pour son élève d'assez grandes tolérances, comme on le voit par ce passage impayable d'une de ses lettres: «Quelques scrupuleux de Dijon, même de nos Pères, m'ont reproché tels divertissements (les mascarades) à cause du masque. Je me suis défendu par bonnes raisons dont l'une est la modestie que M. le duc m'a promis de garder en telles actions.» Et M. le duc d'Aumale ajoute, non moins plaisamment: «Il y a lieu de croire que M. le duc tenait sa promesse.» Vous pensez bien que, pour moi, je me garderais bien d'en douter.