Mais ce bon temps ne dura guère. Son père, en homme avisé, lui fait épouser Mlle de Brézé, une petite fille chétive et insignifiante, mais nièce du tout-puissant cardinal. Heureusement le duc d'Anguien s'en va peu après comme volontaire au siège d'Arras. Dès la première rencontre, il se bat éperdument. «Après avoir tiré à bout portant ses deux pistolets, il désarme de sa main et fait prisonnier un capitaine de cuirassiers de l'empereur.» Nous savons par les témoignages des contemporains qu'il donnait toujours de sa personne dans la mêlée, que le combat l'enivrait et le transfigurait, et qu'il apparaissait alors, les yeux flamboyants, tout rouge de sang, «pareil au dieu Mars». Mais tout de suite après ce furieux noviciat, il tombe dangereusement malade. «Un instant on le crut fou.» Il en réchappe; il vient à Paris. Son père, qui continuait à le surveiller de fort près, l'arrache à la société des petits-maîtres: «Ils feront de mon fils un joueur et un libertin.» Il n'aimait pas la femme à qui on l'avait marié. Mme la Princesse note dans une lettre, comme un fait digne de remarque, qu'il s'est laissé embrasser par sa femme et lui a fait quelques caresses. Richelieu, qui avait un œil dans l'alcôve du duc d'Anguien, prenait fort mal sa discrétion calculée à l'égard de la duchesse. C'est sur tout cela que nous voudrions avoir quelques détails. Après la tyrannie paternelle, la tyrannie du cardinal s'appesantissait sur le fougueux adolescent. Une fois, à Lyon, il se dispense d'aller rendre ses devoirs au vieil archevêque, frère du grand ministre: Richelieu l'oblige à aller faire, tout frémissant de rage, amende honorable au bonhomme. Pourtant le cardinal l'appréciait et l'aimait. Il le recommande avant de mourir, au roi qui, mourant lui-même, lui donne un commandement en chef.
Enfin! il allait donc pouvoir dépenser librement l'extraordinaire somme de vie et d'énergie qui était en lui et que tout avait comprimé jusque-là. Nous avons été étonnés de le trouver, après tout, si docile; mais quelle revanche il prendra! Son éducation prépare de deux manières le Condé que nous connaissons. D'abord elle est dirigée tout entière en vue du premier rôle qu'il doit jouer, et cette idée lui a toujours été présente, en sorte que sa fierté même a pu être intéressée à se plier aux rudes programmes qu'on lui imposait. De plus, cette éducation a été absolument sans tendresse; elle n'a pu développer en lui que l'orgueil et la force de la volonté. Durement élevé, il manquera de douceur. Longtemps contraint, dès qu'il sera libre il éclatera; il fera des choses héroïques et superbes, et bientôt il en fera de monstrueuses; son éducation, par ce qu'elle a de spécial, nourrit son orgueil, et, par ce qu'elle a de tyrannique, en prépare le débordement.
III
À vingt et un ans, il se révéla grand homme de guerre, par la science déjà, mais surtout par un instinct merveilleux, par un don de nature. La guerre était évidemment, de tous les travaux humains, celui où ses facultés essentielles et le fond de fougue animale qu'il portait en lui trouvaient le mieux leur emploi. Il fit la guerre avec allégresse et, l'on n'en saurait douter, avec génie.
Jadis, quand j'étais beaucoup plus jeune, je concevais mal ce génie-là; je n'en saisissais point la beauté propre. Un grand poète me semblait un être infiniment supérieur à un grand général. Je me disais: «Je vois bien qu'un chef d'armée doit avoir une certaine lucidité et une certaine force d'intelligence. Il s'agit, en effet, de combiner, pour un but précis, des éléments multiples et qui soutiennent entre eux des rapports compliqués. Rien que pour mettre en branle un régiment, que de choses dont il faut tenir compte: le nombre des hommes, leur état physique et moral, la vitesse de leur marche, la forme des terrains, la nature du sol, les chemins, la température, les mouvements possibles de l'ennemi! Et, ce qu'on ne sait pas, il faut le deviner. Et il faut, en outre, leur assurer la subsistance et combiner avec leur marche celle des convois de vivres. Quand on doit faire ce travail pour un certain nombre de régiments ou de groupes plus considérables et lier entre elles et subordonner les unes aux autres des évolutions déjà si complexes en elles-mêmes, le calcul devient étrangement difficile, mais enfin l'effort intellectuel qu'exige cette opération ne diffère pas essentiellement de celui que fait un bon joueur d'échecs. Il s'agit, ici et là, d'avoir à la fois sous les yeux, de retenir en même temps dans le champ de son attention une grande quantité de mouvements accomplis et de mouvements projetés et leurs relations actuelles et futures. Or, cela ne suppose qu'une aptitude particulière qui peut d'ailleurs s'allier à une foncière médiocrité d'esprit. Les hommes de guerre ne m'éblouissent point. Plusieurs, du reste, n'ont même pas eu cette sorte d'intelligence que je viens de dire: le hasard a presque tout fait pour eux, et il y a eu plus d'une bataille gagnée à l'insu de celui qui commandait. Dans tous les cas, les facultés dont est composé le génie d'un soldat sont presque toujours d'une espèce assez humble; le degré seul en est quelquefois éminent.»
Ainsi raisonne-t-on à l'âge heureux où l'on a toutes les impertinences. Mais, à mesure qu'on vit, on acquiert un sens plus exact des réalités. Ce qui met tout de suite une énorme distance entre le joueur d'échecs et le général d'armée, c'est que ce dernier opère sur des éléments concrets, changeants, fuyants, variables, et sur une matière vivante. Les pièces de son échiquier sont des groupes d'hommes faits de chair, d'os et de nerfs, et d'une âme agissante et sentante. Il y a toujours dans ces masses une terrible somme d'inconnu, une continuelle menace de surprise. On ne sait jamais ce qu'il en sortira, ni ce qui dort dans cette âme collective, si capricieuse, sujette à des mouvements inexpliqués et contagieux. Il faut certainement un don spécial, une volonté, une confiance peu communes pour agir directement sur ces masses obscures. Il faut un ascendant, un je ne sais quoi d'assuré et de dominateur, qui s'impose de lui-même à ceux qui servent d'intermédiaires entre ces multitudes vivantes et vous. Après avoir osé décider, il faut oser commander. Si vous croyez que cela n'est rien! Je m'en sens si profondément incapable que je commence à admirer ceux qui ont cette puissance en eux.
À la terreur qu'on doit éprouver au moment de mouvoir ces masses mystérieuses, joignez le sentiment d'une responsabilité formidable. Ce qu'on ordonne ainsi, c'est la mort de milliers de créatures humaines, et c'est une prodigieuse quantité de tortures physiques et de souffrances morales. Et, par delà le champ de bataille, ce qui est en jeu, ce dont on décide d'un mot, d'un geste, c'est l'intérêt, l'honneur, le bonheur de plusieurs millions d'autres hommes aujourd'hui et dans l'avenir. Aucun acte humain n'a des conséquences ni si immédiates, ni si lointaines, ni si sérieuses, que celui d'un général en chef. Jugez quelle force d'âme il exige et de quel tremblement intérieur il doit être accompagné!
Et c'est par là que le rôle de l'homme de guerre devient d'une incomparable grandeur. Il fait l'histoire non pas, comme le politique ou l'écrivain, par des préparations et influences éloignées; il fait l'histoire directement, sur place; il y met la main, sans métaphore. Ce qu'il taille dans de la chair, ce qu'il pétrit dans du sang, c'est la destinée d'un peuple. La guerre est l'action par excellence. Qu'est, auprès de celle-là, l'action du poète ou de l'artiste? Leur œuvre même dépend au fond de celle du soldat. Et voyez: la part que le hasard a toujours dans le succès des batailles et qui me semblait tout à l'heure diminuer le mérite des chefs d'armée, rend, au contraire, leur fonction plus tragique et plus solennelle. Ils sentent que ni les calculs de la prudence, ni le courage, ni la rapidité et la vigueur de la décision ne suffisent ici et que, faisant l'histoire, ils la font avec quelqu'un qui ne se montre pas, qui est peut-être contre eux, et qu'ils collaborent avec un grand inconnu. Il me semble qu'ils doivent frissonner par moments, être saisis d'un effroi mystique. Aussi tous les grands hommes de guerre ont-ils eu besoin de croire à leur étoile, c'est-à-dire à une volonté divine, plus forte que tout, et qui leur donnait la victoire.
Un de mes amis qui a fait la campagne de 1870 en qualité de lieutenant, qui depuis est entré dans l'Université, et que je n'hésitais point à juger beaucoup plus intelligent que les trois quarts de nos commandants de corps, me disait l'autre jour: «Je n'ai jamais commandé plus de deux cents hommes. Or, je sais bien que la première fois que j'ai dû m'en servir devant l'ennemi, j'étais diablement ennuyé. Je m'en suis tiré parce que je n'avais guère à faire preuve d'initiative; mais un bataillon de mille hommes m'aurait fort gêné, si j'avais dû le faire manœuvrer. Et cependant j'avais plus d'une fois commandé un bataillon... sur le champ de manœuvre.»
C'est bien cela. Ce qui fait la grandeur d'un général en chef, outre l'intelligence calculatrice et organisatrice qu'il doit posséder à un degré remarquable, c'est qu'il doit agir, et dans les conditions les plus terribles, les plus propres à paralyser la volonté. Il y faut un génie particulier qu'il serait puéril de juger inférieur, par la qualité, à celui du grand peintre ou du grand écrivain. Et de fait, cette espèce de génie-là ne se rencontre pas plus fréquemment que les autres. C'est, du reste, un don moral autant qu'intellectuel. Cela n'est point, je pense, pour le diminuer. Ce don, le duc d'Anguien l'avait évidemment, et peut-être même n'y a-t-il point d'autre grand général chez qui ce don ait éclaté plus purement, ait moins été mêlé à d'autres.
IV
À vingt et un ans il gagne la bataille de Rocroy. Cela est unique, car Alexandre et Napoléon avaient du moins quelque vingt-cinq ans quand ils gagnaient leurs premières batailles.
Oui, c'est bien lui qui eut le principal honneur de la journée: il est impossible d'en douter après le récit de M. le duc d'Aumale. Dans ce récit fort bien fait, très clair, malgré la multiplicité des détails, emporté d'un beau mouvement et comme traversé d'un souffle de joie héroïque, le duc d'Anguien est toujours en scène, toujours au premier plan; c'est lui qui fait tout, et tout tourne autour de lui. Et c'est bien lui qui, au milieu de la bataille, a l'idée du fameux mouvement qui nous valut la victoire. Vous vous rappelez les commencements de l'action? Pour dire les choses tout en gros, chaque armée a son infanterie au milieu et sa cavalerie sur les ailes. Tandis que notre aile droite, avec le duc d'Anguien, culbute l'aile gauche des ennemis et s'avance même par delà la première ligne de leur infanterie, leur droite met notre gauche en déroute. Ici, écoutez le narrateur:
... Du point où le duc d'Anguien avait fait halte pour rallier derrière la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne pouvait saisir les détails de ce tableau; mais la direction de la fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie d'Alsace, l'attitude de l'infanterie ennemie, tout lui montrait, en traits terribles, la défaite d'une grande partie de son armée. Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pensée: arracher à l'ennemi une victoire éphémère, dégager son aile battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs. Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont suffi pour arrêter le plan d'un nouveau combat, conception originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance ou plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui tournent le dos.
Voilà qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j'ai sous les yeux une autre étude sur la bataille de Rocroy, écrite aussi par un homme du métier et d'après des documents authentiques, et j'y lis cette description d'un autre mouvement non moins décisif:
... Mais, au moment où la situation était le plus critique, où le duc d'Anguien se démenait sur place contre l'infanterie wallonne (cela, c'est le mouvement de tout à l'heure), où la droite ennemie, dirigée par Melo, s'apprêtait pour un dernier effort, il se produisit, dans les derniers rangs une oscillation étrange, suivie d'une vaste clameur, d'un cri général de Sauve qui peut! C'était Gassion qui, en poursuivant l'ennemi, était arrivé au delà de la deuxième ligne espagnole (les tercios wallons), c'est-à-dire sur un terrain plus élevé que celui où se trouvait la masse des combattants. De là il avait pu voir ce qui se passait à la gauche française. Alors, par une inspiration digne d'un grand capitaine, il avait arrêté ses escadrons, les avait reformés, puis, tournant brusquement en arrière de l'armée espagnole, était venu prendre en queue leur aile droite triomphante.
Pas un mot de cela dans M. le duc d'Aumale. Ce mouvement de Gassion, la seule trace que j'en découvre, c'est peut-être dans ce bout de phrase qu'on a lu: «Laissant Gassion à droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, Anguien», etc. Rien de plus. Je recueille, à travers le long récit de M. le duc d'Aumale, les quelques phrases qui concernent Gassion: elles ne lui attribuent qu'un rôle effacé et tout subalterne. Au commencement de la bataille, «tous les escadrons sont sur une seule ligne; Gassion en conduit sept et prend à droite, Anguien à gauche, un peu en arrière avec huit». Puis, après le mouvement tournant, «les fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont ramassés par Gassion ou par les Croates». Six pages plus loin, Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du nord, guettant l'armée de Luxembourg, car Beck peut encore survenir. Enfin «Gassion s'est rapproché avec ses escadrons». Et c'est tout. Sirot joue un bien autre rôle que Gassion. On pourrait retrancher toutes les phrases où celui-ci est nommé sans enlever au récit rien d'essentiel. Ainsi, pour M. le duc d'Aumale, Gassion n'a rien fait; pour d'autres, c'est lui le véritable vainqueur. Qui croire?
Je n'ai ni la prétention ni les moyens de trancher la question. Je ne puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir compte, car elles ne sont pas d'un grand homme de guerre ni même d'un curieux suffisamment renseigné. Mais je lis encore dans le mémoire favorable à Gassion: «... Quant au duc d'Anguien, il n'est pas en arrière de son infanterie, à l'endroit d'où l'on domine l'action, mais en avant de l'un des escadrons, comme un simple capitaine d'avant-garde. Il part bravement à la tête de ses hommes, sans s'occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s'acharne à combattre sur place, laissant à ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le tirer d'affaire.» La dernière phrase est sévère et sans doute injuste; mais j'avoue que j'avais été moi-même un peu surpris de voir un général en chef s'engager à fond de train, dès le début, à la tête d'un escadron, et se mettre ainsi dans l'impossibilité d'embrasser l'ensemble de l'action, de la diriger et de parer aux surprises. Au reste, en dépit des panégyristes officiels, et si nous en croyons Gui Patin, le bruit courut, à Paris, dans les salons, que le duc d'Anguien avait montré trop de jeunesse et que, si le combat s'était terminé à notre avantage, l'honneur en revenait uniquement à M. de Gassion. L'ingénieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laissé sur les batailles de cette époque une série de gravures presque toujours fort exactes, représenta le combat au moment même où Gassion exécute son mouvement tournant. Et le nouveau secrétaire d'État, Michel Le Tellier, écrivit à Gassion cette lettre que M. le duc d'Aumale ne cite pas et n'avait pas à citer, et dont les termes me paraissent très significatifs:
Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la bataille de Rocroy a été publiée si hautement et est si connue de tout le monde, qu'il n'a pas été besoin que vos amis se soient mis en peine de faire savoir à la reine de combien de valeur et de prudence a été accompagnée la conduite que vous avez tenue en cette occasion si importante, etc.
Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient Gassion dans la narration de M. le duc d'Aumale: or, avant de commencer son récit, M. le duc d'Aumale nous fait un portrait de Gassion beaucoup plus développé que celui des autres généraux, très coloré et très vivant:
Gassion était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec lui. Et d'ailleurs, qui alors ne connaissait «le colonel Gassion», favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par Richelieu? Homme de guerre autant qu'on peut l'être, n'ayant rien du courtisan ni de passion que pour son métier, également prompt à la repartie et à l'action, on ne rencontre guère de figure plus originale... Depuis le 10 décembre 1641, il était mestre de camp général de la cavalerie avec autorité sur les autres maréchaux de camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible «dégâtier», comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, usant force chevaux, très habile à manier ses armes, mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et presque carré, ses traits, son regard, annonçaient l'audace et la résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de cavalerie complet.
Il est vrai que M. le duc d'Aumale ajoute: «Il n'avait pas l'étoffe d'un général en chef.» Il n'y en a pas moins une disproportion évidente entre ce portrait et le rôle presque nul que le narrateur prête à Gassion pendant la bataille. Et d'autre part, après avoir ainsi escamoté Gassion, M. le duc d'Aumale nous dit, dans les réflexions qui terminent son chapitre: «Ainsi que Sirot, Gassion sut presque deviner la pensée de son chef et lui donner le concours le plus intelligent et le plus énergique.» Qu'est-ce à dire: «sut presque deviner»? S'il sut deviner la pensée de Condé, c'est donc que Condé ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu'elle est bien de lui, Gassion. Mais «deviner presque», voilà une nuance que j'ai du mal à saisir.
Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que «prendre à droite» et «ramasser les fuyards», le duc d'Anguien demande pour lui, avec insistance et dans plus de dix lettres, le bâton de maréchal. On lit dans ces lettres, qui font le plus grand honneur à Condé: «Je m'adresse à vous pour vous supplier de vouloir faire reconnaître les services que M. de Gassion a rendus en cette occasion d'une charge de maréchal de France. Je puis vous assurer que le principal honneur de ce combat lui est dû.»—«Je vous supplie de considérer qu'on en a fait d'autres (maréchaux) qui n'avaient pas gagné des batailles si avantageuses que celle-ci: il est vrai qu'il ne commandait pas l'armée, mais il a si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de l'honneur que j'ai eu.» Et Espenan et le duc de Longueville parlent exactement de la même façon.
«Gassion aussi, dit M. le duc d'Aumale, avait écrit à Mazarin; dans sa lettre, courte d'ailleurs, il avait trouvé moyen de ne parler que de lui-même.» Voyez-vous percer la malveillance? Si Gassion ne parle que de lui, c'est peut-être qu'il eût été fort empêché de faire de son général en chef un éloge sans réserves.
Au surplus, je me contente d'émettre des doutes. Il me suffit que la bataille de Rocroy ait été gagnée. Qu'elle l'ait été par Condé ou par Gassion, cela m'est assez égal, car j'aime autant l'un que l'autre. Mais cela, visiblement, n'est pas égal à M. le duc d'Aumale: c'est bien naturel, et c'est tout ce que je voulais dire. Il serait ridicule et j'espère qu'il serait inutile de vouloir diminuer la gloire militaire de Condé. Qu'à vingt ans et à sa première action il ait commis quelques fautes, quoi de surprenant? Il n'en a pas moins «gagné la bataille», lui aussi, par la confiance qu'il sut dès l'abord inspirer aux soldats, par son ascendant sur tous ceux qui l'approchaient, par la flamme qui était en lui, par le bonheur de son étoile. Cela vaut souvent une tactique impeccable. Du reste, au siège de Thionville, à Fribourg, à Nordlingen, nous ne trouvons plus de ces méchantes querelles à lui faire. On se représente ordinairement le grand Condé comme un capitaine d'un génie tout spontané et qui devait plus à l'inspiration qu'à la science: M. le duc d'Aumale s'applique à nous montrer qu'il fut aussi un excellent tacticien, un ingénieur habile et savant, et nous le croyons sans peine.
L'Histoire des princes de Condé s'arrête à la bataille de Nordlingen: la partie la plus intéressante de la vie du duc d'Anguien reste donc à raconter. C'est là que nous attendons M. le duc d'Aumale avec impatience. J'avoue que je lui ai fait çà et là un procès de tendance; mais j'ai si grand'peur qu'il ne cède à la tentation d'embellir ou d'adoucir les traits du caractère de son héros! L'intérêt de son œuvre y perdrait, et je ne vois pas ce qu'y gagnerait le grand Condé. Car on n'en fera jamais un très bon homme; mais, de plus, arrangé, il serait moins original; et, d'autre part, notre défiance, mise en éveil, irait plus loin que la vérité. Si donc M. le duc d'Aumale conclut un jour, comme Bossuet, que la qualité essentielle de son héros fut la bonté, nous ne demandons pas mieux; mais que ce soit à bonnes enseignes![Retour à la Table des Matières]
I
Depuis qu'on nous a fait entendre que c'étaient les privat-docents qui avaient gagné la bataille de Sedan, beaucoup de bons esprits se sont figuré chez nous qu'un moyen indirect, mais sûr, de préparer la revanche était d'établir des textes grecs, latins ou romans; et l'érudition a envahi la France. Elle règne à l'École normale et dans les Facultés. Elle règne même dans les lycées, où l'on fait de la philologie en huitième et où l'on initie aux «nouvelles méthodes» les petits garçons à grands cols et à culottes courtes.
Je respecte beaucoup cette manie. Fût-elle toujours stérile (ce qui n'est pas), je n'oserais m'en plaindre: car elle comble de joie ceux qui s'y livrent et elle fait du même coup le bonheur des autres par les railleries faciles auxquelles elle prête. Je reconnais d'ailleurs qu'il est peut-être aussi puéril de se moquer de l'érudition en bloc, que de faire de l'érudition comme quelques-uns en font.
Vous imaginez tout ce qu'on peut dire là-dessus:
—Oui, sans doute, l'érudition, comme nous la voyons pratiquée par les trois quarts des érudits, est, sous ses airs graves, une des plus futiles entre les occupations humaines. La race n'est pas éteinte des gens qui, du temps de la Bruyère, recherchaient avec passion si c'était la main gauche ou la main droite qu'Artaxercès avait plus longue que l'autre. Les neuf dixièmes des variantes que tel philologue, après avoir pâli sur les manuscrits, introduit dans le texte d'un auteur grec ou latin, sont parfaitement insignifiantes. Je ne suis nullement curieux de savoir combien il y a au juste de génitifs locatifs dans Virgile. Je ne puis dire combien j'ai peu de souci de connaître la date exacte de chacune des comédies de Plaute. Sur cent inscriptions que l'on découvre et que l'on déchiffre, il n'y en a pas deux qui nous révèlent quelque chose d'un peu intéressant. L'homme qui passe une année à déterrer dans quelque village d'Italie et à cataloguer de vieux pots en se demandant s'ils sont étrusques, fait une besogne pour laquelle je n'arriverai jamais à me passionner. Si l'on me disait qu'on vient de découvrir un almanach de tous les fonctionnaires romains en telle année, j'accueillerais la nouvelle avec sang-froid et je prierais qu'on me dispense de le lire. Or, tous les efforts des épigraphistes ne vont pas à reconstituer la dixième partie de cet almanach, pour lequel, s'il existait, je ne me dérangerais pas. Les trois quarts des textes du moyen âge, laborieusement établis et publiés par des hommes persévérants, distillent un insupportable ennui et nous apprennent moins de choses essentielles que le portail de Notre-Dame de Paris. Le travail enragé de presque tous les érudits sur le passé n'aboutit la plupart du temps qu'à découvrir ou à démontrer de petits faits purement contingents, absolument vides de signification, et dont il n'y a rien à tirer pour la connaissance de l'humanité et de son histoire.
Quoi de plus inutile et de plus frivole que ces recherches? Elles ne supposent d'ailleurs, chez ceux qui s'y sont voués, que de la patience, une sagacité moyenne et le goût d'une certaine activité sans invention, qui peut fort bien s'allier à une réelle paresse d'esprit. Elles sont le refuge des honnêtes gens à qui la grande curiosité, le sentiment du beau et le don de l'expression ont été refusés. Et pourtant ces médiocres occupations, «amusant leur intelligence par des difficultés faciles» (pour parler comme fait Flaubert à propos de Binet et de ses ronds de serviette), les gonflent d'aise et d'orgueil. L'érudit jouit de savoir des choses que les autres hommes ignorent. L'érudit méprise au fond les poètes, les romanciers, les critiques, les journalistes. L'érudit est plein de morgue, parce qu'il fait partie d'une espèce de confrérie occupée de choses mystérieuses, qui a ses traditions, ses rites, son langage. L'érudit est entêté: il tient d'autant plus au résultat de ses recherches que ce résultat est plus mince: il ne veut pas avoir perdu son temps. L'érudit a l'esprit court: l'épigraphie l'empêche de comprendre l'histoire; la philologie l'empêche de comprendre la littérature; l'archéologie l'empêche de comprendre l'art. L'érudit, confiné dans sa tâche méticuleuse et inféconde, vit en dehors de la réalité, de la grande comédie humaine, et ne se doute pas à quel point elle est amusante et variée. L'érudit a un faible pour l'Allemagne. Il en a plein la bouche, de la «science allemande». Bref, l'érudit est un être affreux, misérable et superflu.
Mais que de choses aussi à dire en faveur de l'érudit! Il est vrai qu'il y en a de plusieurs sortes, et ce n'est peut-être pas de la même que je vais parler maintenant.
D'abord, lequel des deux fait la besogne la plus vaine, de l'érudit qui découvre les choses inutiles du passé, ou du «chroniqueur» qui raille l'érudit et qui conte et commente les choses inutiles du présent? Est-il plus intéressant de savoir que Vultéius était, vers l'an 125, maire d'un village d'Italie, ou que Mme de Sainte-Veloutine portait l'autre jour un corsage vert à brindilles de jais? Puis, l'érudit a ce mérite de n'écrire que pour quelques centaines d'érudits, comme le poète écrit pour une cinquantaine de poètes. Or, de travailler pour un si petit nombre de personnes et de tenir leur estime pour une suffisante récompense de son labeur, cela ne suppose-t-il pas une fierté qui a sa noblesse? Ajoutez que ce labeur est le plus désintéressé de tous. L'érudit cherche la vérité pour elle-même: il l'accepte et l'aime toute seule et toute nue. Il l'aime, non seulement en dehors de toute application pratique, mais il l'aime quelle qu'elle soit, et même négligeable et stérile. Il admet d'avance l'insignifiance possible du résultat de ses efforts. Cette abnégation, quand on y pense, n'a-t-elle pas quelque chose d'héroïque et de touchant?
Mais, au reste, l'érudit est soutenu par cette idée qu'il travaille à une grande œuvre collective, où l'effort de chaque ouvrier peut sembler de peu de fruit, mais où l'effort de tous est nécessairement fécond. Si quatre-vingt-dix-neuf inscriptions ne nous apprennent rien, la centième pourra fixer un point d'histoire important. Si quatre-vingt-dix-neuf variantes n'ajoutent ni sens ni beauté à un texte ancien, la centième pourra nous donner un beau vers. La date exacte d'un ouvrage peut être indifférente: elle peut aussi marquer clairement l'influence d'une littérature sur une autre, ou des événements politiques sur la littérature. Mille petits pots, en terre rouge ou brune, ne seront que des petits pots, quelques-uns avec des bonshommes dessus: le mille et unième sera précieux pour l'histoire de l'art ou des religions, complétera pour nous le sens d'un mythe, nous fera mieux connaître l'âme des anciens hommes.
L'érudit patient est comme le bon artisan du moyen âge qui s'appliquait à bien tailler sa pierre pour la cathédrale future sans savoir où cette pierre serait posée ni si elle serait vue des fidèles, heureux pourtant de collaborer pour son humble part au monument élevé à la gloire de Dieu. Il faut aimer les érudits, leur pardonner leurs petits travers, leurs étroitesses de spécialistes et leur vue de myopes. Ce sont les manœuvres dévoués et pieux des belles architectures édifiées par les grands esprits. Ils préparent les matériaux qui servent à écrire les beaux livres. C'est par leurs découvertes que s'élargit, en somme, la philosophie des sages, et que se renouvellent l'inspiration des poètes et la curiosité des dilettantes. Leurs travaux de fourmis et de termites modifient à la longue, chez les êtres les plus intelligents de notre espèce, la vision du monde et de l'histoire. Ils contribuent à la conscience de plus en plus claire que l'humanité supérieure prend de soi. Ils sont comme l'humus où poussent ces fleurs spirituelles: le génie d'un Taine ou d'un Renan.
Et je suis encore plein de respect pour les érudits parce que leur manie implique l'amour du passé, et que cet amour est une piété et une vertu. C'est le passé qui nous a faits: malheur à qui ne s'y intéresse point et honte à qui le méprise! Rien ne me touche plus que de savoir ce qu'ont été mes pères lointains, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont écrit, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont souffert, comment ils ont songé le songe de la vie—et de retrouver leur âme en moi. C'est le passé qui fait le prix du présent et qui donne au présent sa forme. C'est dans le passé qu'il faut vivre, fût-ce pour en avoir pitié: en nous attendrissant sur nos ancêtres, c'est sur nous-mêmes que nous nous attendrissons. Je jouis de sentir à tout mon être des racines si profondes dans les temps écoulés et d'avoir tant vécu déjà avant de voir la lumière. L'avenir n'est que ténèbres et épouvante: toutes les fois que j'essaye de me figurer ce que sera le monde dans cent ans, dans mille ans, je sors de ce rêve avec un malaise horrible, une rage de ne pas savoir, un désespoir d'être né si tôt, une terreur devant l'inconnu. Au contraire, le rêve du passé est plein de charmes secrets: il prolonge ma vie par delà le berceau, il éveille en moi l'imagination pittoresque et il me fait éprouver que j'ai un bon cœur. Joignez que l'étude du passé est souvent une excellente leçon de sagesse et qu'elle nous enseigne doucement la vanité des choses tout en nous intéressant à cette vanité même.
Il me plaît donc de croire que la plupart des érudits ont, au fond, l'âme bonne. Beaucoup s'écartent avec soin des luttes âpres du présent, se trouvent bien dans leurs templa serena, qui sont tout voisins de ceux du philosophe. L'érudition est très propre à développer en nous l'esprit de détachement, la pitié, la bonté. Si l'érudit s'appelle quelquefois Hermagoras[60], il peut s'appeler aussi Silvestre Bonnard, et c'est alors une créature délicieuse, car nulle ne joint plus d'intelligence à plus de candeur.
II
Il peut également s'appeler Gaston Paris. Il est alors plus jeune, plus mêlé aux choses du siècle, moins rêveur, moins hanté par saint Doctrové, et assurément les élèves de l'École des chartes ne le traiteront jamais comme ils traitent l'exquis Silvestre en se promenant sous les ombrages du Luxembourg. M. Gaston Paris est un des exemplaires accomplis de l'érudit lettré de notre temps. Il est un des ouvriers qui, tout en taillant leur bloc, pourraient le mieux dessiner le plan de la cathédrale. On sent sous ce philologue un savant, un philosophe, un artiste. Cependant qu'il s'applique à sa tâche minutieuse, il se tient au-dessus. Il a réuni, voilà quelques mois, une petite partie de ses leçons sous ce titre: la Poésie au moyen âge; et l'on ne sait ce qui est le plus intéressant dans ce volume, de M. Paris étudiant le moyen âge, ou du moyen âge étudié par M. Paris. Je dirai donc un mot sur l'écrivain, puis un mot sur l'objet de ses études.
M. Gaston Paris a d'abord, au plus haut degré, l'esprit scientifique. Je ne connais pas de plus belle définition de cet esprit que celle qu'il en donne dans une leçon sur la Chanson de Roland, faite au Collège de France le 8 décembre 1870:
«... Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux et même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. Ainsi comprises, les études communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu leur a donnés en d'autres temps.»
Et voici une autre page où cet amour de la vérité s'exprime comme ferait la foi jalouse d'un croyant, en laisse voir les scrupules, les délicatesses, les pieuses intransigeances:
... Il y a au cœur de tout homme qui aime véritablement l'étude une secrète répugnance à donner à ses travaux une application immédiate: l'utilité de la science lui paraît surtout résider dans l'élévation et dans le détachement qu'elle impose à l'esprit qui s'y livre; il a toujours comme une terreur secrète, en indiquant au public les résultats pratiques qu'on peut tirer de ses recherches, de leur enlever quelque chose de ce que j'appellerai leur pureté.
Qu'est-ce que cet amour de la vérité, poursuivie en dehors de tout intérêt matériel ou moral, à plus forte raison en dehors de toutes les théologies et dans l'oubli de toutes les explications qu'on a pu tenter de l'univers et de sa destinée,—qu'est-ce que cet amour, sinon une religion encore? Sans doute le seul plaisir de l'enquête expliquerait en grande partie le courage de l'érudit; mais il y a, je crois, autre chose. Cette recherche désintéressée, pour être soutenue avec l'espèce d'héroïsme qu'y apportent certains esprits, suppose, ou la foi en cette idée que la vérité est bonne, quelle qu'elle puisse être, ou la résignation à la vérité même triste, même décevante, même inintelligible. Or ces deux sentiments, confiance ou soumission à l'ordre éternel des choses, ont assurément un caractère religieux. Tout érudit a nécessairement au fond du cœur, qu'il le sache ou non, la profession de foi de Sully-Prudhomme:
La Nature nous dit: Je suis la Raison même,
Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés[61], etc.
L'univers n'a peut-être aucun but; mais, s'il en a un, on peut croire que c'est d'être connu de l'homme, de se réfléchir enfin entièrement et exactement dans l'homme. Le savant, l'érudit, qui contribue à cette connaissance totale en se gardant des interprétations hâtives et incomplètes qui en retarderaient le progrès est donc l'homme du monde qui se conforme le mieux à la pensée divine. Et c'est pour cela que la passion scientifique a chez quelques savants la sérénité et l'énergie d'une foi religieuse et qu'ils apparaissent à la foule avec quelque chose de l'antique prestige des prêtres.
Un des charmes de M. Gaston Paris, c'est que ce culte absolu du vrai s'allie chez lui avec les plus beaux et les plus délicats des sentiments humains. Et d'abord il aime sa patrie presque autant que la vérité. La définition de l'esprit scientifique que je citais tout à l'heure a été donnée en plein siège de Paris; et, ce qu'il y a de touchant, c'est l'embarras de l'érudit scrupuleux à qui la patrie monte aux lèvres et qui dit qu'il l'oubliera, et qui ne peut cependant songer à autre chose. Est-ce sa faute, à lui, si ce qui fait un peuple, l'amour du sol et le sentiment de l'honneur national, est déjà dans la Chanson de Roland? Toute cette leçon, faite au bruit des obus allemands, tourmentée, embarrassée de déclarations peu s'en faut contradictoires, me paraît par là même d'une éloquence singulière. Je ne puis me tenir de détacher de la conclusion ces lignes où l'émotion de l'érudit, tout en se contenant, teint son style d'une couleur charmante:
... Certes nous avons eu, depuis la Renaissance, une littérature plus belle, plus variée, plus riche pour le cœur et pour l'esprit que la poésie rude et simple de Roland; et, quand nous revenons écouter ce langage naïf en sortant des harmonies savantes de nos grandes œuvres littéraires, il nous semble entendre le bégayement de l'enfance. Mais surmontons cette première impression, prêtons une oreille attentive et sympathique, et nous reconnaîtrons que cet enfant robuste et sain, plein de vigueur, de bonté et de courage, que cet enfant qui est déjà le grand peuple français parle aussi la grande langue française. Elle aura plus tard des accents plus souples, plus nuancés, plus délicats; elle n'en aura jamais de plus pleins et de plus justes, ni qui se fassent entendre de plus loin...
Ainsi ce prêtre austère de l'érudition a le cœur le plus sensible du monde. Et ce collationneur de vieux textes a l'esprit éminemment philosophique. Travailleur de bibliothèques, déchiffreur de parchemins, habile à fixer une date par des rapprochements et des déductions et à dresser la généalogie d'une famille de manuscrits, il l'est autant qu'aucun professeur de l'École des chartes. Lisez l'étude sur le Pèlerinage de Charlemagne, où il établit la date, l'origine et le sens de la vieille chanson: vous y verrez ce qu'il peut y avoir d'intérêt dans ces menues besognes. Le chapitre sur la légende religieuse de l'Ange et l'Hermite est encore un modèle de clarté, de précision et de sagacité. Mais déjà l'érudit s'y double d'un historien et d'un philosophe. Regardez-y de près: cette étude des transformations d'un vieux récit populaire contient comme un raccourci de l'histoire des religions. Ce travail est un de ceux qui nous montrent le mieux comment l'examen d'une question très particulière peut servir à l'éclaircissement de questions essentielles et très générales, et quel rapport il peut y avoir entre l'effort obscur d'un vieil archiviste acharné sur quelque manuscrit poudreux et l'œuvre glorieuse d'un Mommsen ou d'un Renan. Et que dirons-nous des études où M. Gaston Paris n'expose que des idées générales, de celle qu'il consacre, par exemple, aux Origines de la littérature française? Il est impossible de mieux démêler les éléments constitutifs de cette littérature ni de mieux raconter la formation première de notre génie national. Mais, après avoir admiré cette exposition si large et si précise, si majestueuse et si pleine, songeons qu'elle résume tout un amoncellement d'études spéciales, minutieuses, insignifiantes, sans lesquelles cette exposition n'est pourtant pas possible; qu'un érudit de l'espèce de M. Paris absout des milliers d'érudits et justifie leur existence, et qu'il faut que d'innombrables chartistes préparent l'histoire pour qu'un seul puisse l'écrire.
Enfin ce savant de tant de patriotisme et cet érudit de tant de philosophie est, par surcroît, un artiste, un poète. Je vous recommande son admirable leçon sur la Poésie du moyen âge, sur la poésie de sa religion, de sa science, de sa vie entière. Vous y verrez que non seulement M. Paris comprend le moyen âge, mais qu'il le sent, qu'il a pénétré l'âme de nos aïeux et qu'il a su la faire revivre, sans quitter l'attitude du savant, par la vivacité de son impression, et, sans quitter le ton de l'exposition scientifique, par la magie des mots. Cela est d'autant plus remarquable que M. Gaston Paris, uniquement préoccupé d'être clair, n'a point, en écrivant, de marque très personnelle et ne cherche pas à en avoir, et qu'il n'arrive à la couleur, quelquefois à l'émotion, que par l'extrême précision et la sincérité de son style.
Mais le chef-d'œuvre de son art, c'est peut-être le morceau où il en a mis le moins, je veux dire la leçon sur Paulin Paris. Cela est délicieux de franchise et de «candeur» (je prends le mot au sens du mot latin, qui ne signifie point naïveté). Il avait à raconter et à apprécier les travaux de son père. Il le fait tranquillement, n'esquivant rien, n'exagérant rien, avec un désintéressement, une impartialité, une indépendance de jugement telle, que cette sorte de sacrifice ou plutôt (car il n'avait point à la sacrifier) d'oubli provisoire de la piété filiale en face de la science qui prime tout, m'a rappelé, je ne sais comment, la hauteur d'âme des vieux Romains mettant tout naturellement l'intérêt de la patrie au-dessus des affections de famille... Puis, tout à coup, après ce long, tranquille et consciencieux exposé qui n'eût point été différent s'il se fût agi d'un étranger, la voix du professeur s'altère et laisse tomber ces mots:
... Moi qui vous parle, moi qui seul sais le respect et la reconnaissance que je lui dois, j'ai dû m'abstenir de les exprimer comme je les sens, autant pour être fidèle à cette modération qu'il aimait à garder en toutes choses, autant pour ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma place, que pour ne pas m'exposer à être envahi par une émotion trop poignante qui ne m'aurait pas laissé la liberté et la force de rendre à cette mémoire si chère et encore si présente l'hommage public auquel elle a droit.
Je vous assure que ces simples lignes, à leur place, sont d'un très grand effet.
III
Ce livre nous fait aimer M. Gaston Paris: il nous fait aimer aussi le moyen âge. M. Paris insiste sur ce point, qu'en dépit de la violente rupture de la Renaissance avec nos traditions, le moyen âge, c'est bien nous-mêmes, que c'est bien notre esprit et notre cœur que nous y retrouvons, que les hommes de ces temps anciens sont bien réellement nos pères. C'est surtout de cette démonstration que je lui sais gré. Il nous rend une noblesse, à nous qui n'en avons pas d'autre. Je serais charmé de m'appeler Montmorency: ce serait une joie pour moi d'avoir été déjà glorieux bien loin dans le passé; mais, si nous ne sommes pas de haute lignée par le sang et le nom, nous sommes du moins, nous les lettrés, d'une grande et vieille race intellectuelle: nous remontons à Téroulde et par delà, plus haut que les Montmorency; et cela nous console amplement, et nous remercions M. Gaston Paris de s'être fait le généalogiste de nos intelligences.
Il nous fait d'autant plus aimer la littérature du moyen âge qu'il en parle avec modestie. Il n'a point les ardeurs naïves, les admirations intolérantes de tel romanisant qui, parce qu'il a consacré sa vie à cette littérature, ne voit rien au monde de plus beau et, pour peu qu'on le pousse, vous met la Chanson de Roland au-dessus de l'Iliade et le Mystère de la Passion au-dessus des tragédies de Racine. M. Paris est un érudit si peu emporté qu'il se refuse à trancher la question qu'on se pose toujours dès qu'on a pris quelque intérêt à ces études:—Sans la Renaissance, provoquée par la connaissance et l'imitation des lettres antiques, notre littérature nationale fût-elle parvenue d'elle-même au degré de perfection où sont montées la grecque et la latine? Autrement dit, la Renaissance a-t-elle été un bien ou un mal?—Grosse question, attirante comme toutes les questions insolubles, et frivole peut-être sous un air de sérieux. Il est certain que l'âme du moyen âge avait en elle des trésors de sentiment, d'imagination et de passion tels que l'âme antique semblerait presque indigente auprès. Il est sûr, d'autre part, que le moyen âge n'a jamais su exprimer complètement, dans des ouvrages parfaits, cette poésie qui était en lui. Il n'a pas su trouver une forme égale à ses rêves et à ses aspirations. Il n'a guère connu la beauté plastique. Pourquoi? Est-ce parce que le sentiment chrétien, dont le moyen âge était pénétré, répugne au fond à la beauté proprement artistique et littéraire, comme à quelque chose qui tient trop à la matière et à la chair et dont la séduction a je ne sais quoi de païen et de diabolique? Ou bien le peuple tout jeune et tout neuf sorti de la fusion des Celtes, des Latins et des Francs, se trouvait-il incapable, par quelque faiblesse de complexion, d'atteindre jamais de lui-même à la perfection de l'art? Ou bien enfin est-ce qu'il n'a pas eu le temps d'y atteindre en cinq cents ans? Il ne faut pas oublier que ces cinq siècles ont été fort troublés, que la guerre de Cent ans a été une terrible interruption dans le progrès intellectuel de notre race; et, malgré cela, nous étions déjà en bon chemin quand la beauté antique nous a été révélée. Je ne sache pas qu'il y ait dans notre XVIe siècle rien de comparable en poésie, même pour la beauté de la forme, à telle ballade de Rutebeuf, de Charles d'Orléans et de Villon. Il s'en faut de peu que telle page de Commynes n'égale les plus belles de Montaigne et de Rabelais. Qui sait où nous serions parvenus, laissés à notre propre mouvement? Et d'ailleurs, si l'antiquité grecque et latine, aussitôt dévoilée, nous a séduits et subjugués, c'est sans doute que nous avions en nous l'instinct et le sentiment de cette forme accomplie et que nous y aspirions confusément. On pourrait donc dire que nous avons reconnu cette beauté plutôt que nous ne l'avons découverte, et que l'imitation de l'antiquité n'a pas été pour nous une «Renaissance», mais un achèvement. Et l'on se demanderait alors si l'antiquité ne nous a pas fait payer un peu cher le service qu'elle nous rendait. Elle a sans doute hâté notre croissance, mais aussi peut-être l'a-t-elle fait dévier pendant un siècle et plus. Car, avec ses formes, elle nous a imposé ses idées et ses sentiments, et, en les mêlant aux nôtres en trop grande abondance, elle a bien pu altérer pour un temps (dans quelle proportion? on ne le saura jamais) notre développement original. Il est vrai que, après tout, cette infusion nous a enrichis, que, tout ayant fini par se fondre, tout est bien, et que nous n'avons donc pas à nous plaindre.
Mais, de ce que cette irruption de l'antiquité a été, voilà trois siècles et demi, soudaine (autant que peuvent l'être ces choses), irrésistible et telle qu'elle a fait perdre à nos aïeux l'amour et presque le souvenir de leur passé, il s'ensuit qu'aujourd'hui, bien que plus éloignés de la foi religieuse du moyen âge que les hommes d'il y a trois cents ans, nous sommes cependant beaucoup plus capables de goûter et de comprendre son art et sa littérature et nous nous en sentons même beaucoup plus près. Ces cathédrales gothiques qui semblaient barbares aux lettrés du XVIIe siècle et qui, pour Fénelon, manquaient de mesure et de noblesse, elles nous éblouissent, elles nous charment, elles nous touchent. Les raides et expressives statues des bons imagiers, les broderies végétales et les infinies ornementations qu'ils ciselaient patiemment dans la pierre nous intéressent pour le moins autant et nous paraissent peut-être aussi belles, quoique d'une autre façon, que les figures des Panathénées ou les acanthes des colonnes corinthiennes. Les chansons, les fabliaux, les farces, les mystères, dont l'excellent et sec Boileau méprisait la grossièreté et que d'ailleurs il ne lisait pas, nous les lisons, un peu vite parfois et en dissimulant quelque ennui; mais aussi nous y découvrons souvent, dans une phrase, dans un vers (et tout le reste en bénéficie), des merveilles de grâce, de finesse, d'émotion, de poésie, une malice exquise, ou bien une tendresse, une piété qui nous vont à l'âme. Nous avons des attendrissements demi-involontaires, demi-prémédités, sur la littérature de nos lointains aïeux. Ce qui échappait complètement à Ronsard, à Racine, à Fénelon, à Voltaire, nous avons la joie et l'orgueil de le voir et de le sentir. Nous sommes plus proches, par le cœur et l'esprit, de Villon, de Joinville, de Villehardouin, de Téroulde, que ne l'ont été, du premier jusqu'au dernier, nos écrivains classiques, et nous renouons par-dessus leur tête la tradition nationale.
On dira:—Ce n'est là qu'un effort de l'esprit critique, une sympathie artificielle et acquise. Nous connaissons plus de choses que les hommes des trois derniers siècles; nous savons mieux qu'eux nous représenter des états d'esprit et de conscience différents du nôtre; l'étude de l'histoire, la multiplicité des expériences faites avant nous, le cours du temps, même la vieillesse de la race, un certain affaiblissement des caractères et de la faculté de croire et d'agir, tout cela a développé chez nous la curiosité et l'imagination sympathique. Il n'y a rien de plus. Nous concevons peut-être mieux l'âme du moyen âge, mais nous en sommes encore plus loin que les écrivains des siècles classiques.
En êtes-vous sûrs? Pour comprendre et pour aimer certains sentiments, il faut du moins en porter les germes en soi, il faut être capable de les ressusciter, fût-ce par jeu, de les éprouver, fût-ce un moment et en sachant bien que c'est une comédie intérieure qu'on se donne et dont on reste détaché. Toujours est-il qu'une âme antérieure à la nôtre dort en nous et qu'il n'est pas impossible de la réveiller et de jouir de ces réveils avec une demi-sincérité. Nous sommes devenus habiles dans ces exercices, nous nous y plaisons, et à cause de cela notre littérature diffère peut-être moins profondément de celle du moyen âge que la littérature du XVIIe et du XVIIIe siècle. Ou plutôt c'est comme si, sous le flot envahisseur des lettres antiques, un courant secret, une Aréthuse avait persisté, qui, longtemps refoulée et opprimée, a percé peu à peu les couches d'eau supérieures et s'y est mêlée...
Remarquez, je vous prie, que jamais depuis le moyen âge la littérature n'a été aussi dégagée qu'aujourd'hui de toute règle ni dans un plus superbe état d'anarchie. Nous sommes revenus à l'absolue liberté, comme avant la Renaissance.—Le réalisme, si en faveur à présent, est chose du moyen âge.—Le roman est aujourd'hui une bonne moitié de la littérature, comme au moyen âge.—Les épopées du moyen âge défrayent notre poésie et notre musique.—La poésie personnelle et lyrique, ressuscitée de nos jours, est chose du moyen âge plus que de la Renaissance et a été presque inconnue des deux derniers siècles; Musset est plus proche de Villon que Boileau.—Le mysticisme, la préoccupation du surnaturel, l'espèce de sensualité triste dont sont pénétrés si curieusement, en plein âge scientifique, les livres de beaucoup de jeunes gens, ce sont encore choses du moyen âge; Baudelaire est moins loin que Boileau de l'auteur du Mystère de Théophile.—Les hommes de la première moitié de ce siècle croyaient à une mission providentielle de la France dans le monde, comme les hommes du temps des croisades.
Or rien de tout cela, ou presque rien, entre la prise de Constantinople et la Révolution française...
Mais ces réflexions sont d'une généralité tellement démesurée qu'elles s'évanouissent à mesure que je les exprime. L'auteur de la Poésie au moyen âge les désavouerait certainement, car ce n'est ni de l'érudition, ni de l'histoire, ni même de la critique. Tout au plus est-ce de la critique impressionniste. Cela prouve, du moins, qu'il y a non seulement de quoi s'instruire, mais de quoi songer, dans le livre de M. Gaston Paris. J'y ai même trouvé de quoi divaguer agréablement—j'entends agréablement pour moi.[Retour à la Table des Matières]
M. Jacquinet serait-il las de Bossuet? Je ne sais, mais voici qui est bien étrange. L'auteur des Prédicateurs avant Bossuet, le savant et fin commentateur des Oraisons funèbres et du Discours sur l'histoire universelle, vient de publier, avec introduction, notices et notes, un recueil de textes choisis, de 660 pages, et ces textes ne sont pas de Bossuet!
Mais au moins, direz-vous, sont-ils de quelque évêque ou de quelque sévère écrivain.—Point; M. Jacquinet, après de longues années de vertu, a voulu de délasser des austères compagnies, et il est allé trouver...—Une femme, peut-être?—Une femme? non; toutes les femmes! toutes les femmes de France qui ont écrit, depuis Christine de Pisan jusqu'à Eugénie de Guérin. Voilà ce qui s'appelle se décarêmer!
Quand je dis toutes..., rassurez-vous: M. Jacquinet a fait un choix. Grâce à ses bonnes habitudes littéraires, il a su apporter de la délicatesse et du goût dans cette débauche, et même de la modestie. Il n'a réuni, pour nos divertissements et pour les siens, que les dames les plus illustres et, sauf quelques exceptions, les plus honnêtes. Et il nous les présente dans d'élégantes notices d'une irréprochable courtoisie. Si quelqu'une a fait parler d'elle, il feint de croire que c'est seulement pour ses talents d'écrivain. Il est, sur les erreurs de ses amies, d'une discrétion parfaite; et, comme elles ont belle tenue, Bossuet lui-même, introduit dans ce salon, n'y verrait que du feu, lui à qui Mme de Montespan en faisait si facilement accroire, comme le conte Mme de Caylus. Sérieusement, M. Jacquinet a composé là, avec un tact très sûr, pour les jeunes filles de nos lycées, un recueil délicieux que les hommes même liront avec plaisir et profit, qui prête à beaucoup de remarques et au sujet duquel se pose naturellement plus d'une question intéressante.
M. F. Brunetière a récemment étudié[63] la plus importante de ces questions: celle de l'influence des femmes sur notre littérature. Cette influence, il nous l'a montrée bienfaisante—et restrictive: comment les femmes, par les salons, ont imposé et appris aux écrivains la décence et l'agrément, comment aussi elles ont émoussé l'originalité de quelques-uns et les ont, par trop de souci de l'agrément, détourné des certains problèmes et d'une vue complète de la vie. Je ne vois rien d'essentiel à ajouter là-dessus, car j'ai même appris beaucoup en lisant l'étude de M. Brunetière. Il ne me reste qu'à noter quelques impressions, un peu à l'aventure, en feuilletant cette séduisante anthologie féminine.
I
La première impression, c'est que presque toutes ces femmes sont charmantes ou drôles, et de figures extrêmement variées. Comme leur sexe les rend très malléables aux influences extérieures, elles représentent, avec moins de mélange peut-être que les hommes, l'esprit des temps où elles ont vécu; et, en outre, comme la vocation littéraire chez les femmes suppose, plus que chez nous, par son caractère d'exception, un don spontané et original ou une vie un peu en dehors de la règle commune, presque toutes nous offrent, en effet, dans leur caractère ou dans leur existence, des traits imprévus et piquants.
Mais peut-être qu'en parcourant leur prose ou leurs vers nous nous souvenons un peu trop, malgré nous, que ce sont des femmes; et nous inclinons par là à les trouver exquises. Il est vrai que le souvenir de leur sexe peut également se retourner contre elles... En somme, soit que l'idée d'un autre charme que celui de leur style agisse sur nous, soit qu'au contraire l'effort de leur art et de leur pensée nous semble attenter aux privilèges virils, il est à craindre que nous ne les jugions avec un peu de faveur ou de prévention, qu'elles ne nous plaisent à trop peu de frais dans les genres pour lesquels elles nous semblent nées (lettres, mémoires, ouvrages d'éducation), et qu'elles n'aient, en revanche, trop de peine à nous agréer dans les genres que nous considérons comme notre domaine propre (poésie, histoire, critique, philosophie). Il faut prendre garde aussi que certains traits de leur vie, qui nous laisseraient indifférents si nous les rencontrions dans une vie d'homme, ne nous disposent à la rigueur ou à trop d'indulgence et que nous ne soyons induits à trop bien traiter celles qui ont été vertueuses et trop mal celles qui ne l'ont pas été—à moins que ce ne soit tout juste le contraire. Car, lorsqu'il s'agit des femmes, même mortes, même inconnues et très lointaines, il peut arriver que l'obscur attrait du sexe altère l'équité de nos appréciations. On peut gauchir ici par galanterie, ressouvenir voluptueux ou morgue masculine. Dès que l'Ève éternelle ou l'éternelle Phryné est citée devant nous, nous sommes en cause, sciemment ou non; et qui répondra de notre entière liberté de jugement? Mais comme, après tout, on n'en peut pas répondre davantage dans les autres cas, qu'importe? Ce n'est ici qu'un fort léger surcroît aux causes d'erreur habituelles. Entrons donc, sans plus de façons, dans le gynécée littéraire choisi et composé par l'ami de Bossuet.
II
Voici la contemporaine de Jeanne d'Arc, l'excellente Christine de Pisan, si digne, si naïve, si pleine de vertu et de prud'homie, qui, raide comme un personnage de vitrail, s'applique, avec le grand sérieux des bonnes âmes du moyen âge, gauchement et gravement, à enserrer la langue balbutiante de son siècle dans la forme du style cicéronien comme dans un heaume lourd et trop large. Les Dits moraux et enseignements utiles et profitables, le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V, le Trésor de la Cité des Dames..., les adorables titres et qui fleurent l'antique sapience! Et quelle joie de lui voir défendre l'honneur des dames contre ce méchant railleur de Jean de Meung! Si je ne me trompe, nous retrouverons quelque chose de cette honnête candeur chez Madeleine de Scudéry, la vierge sage, d'âme héroïque et d'esprit prolixe.—Voici Marguerite d'Angoulême, très savante, très entortillée, toute fumeuse de la Renaissance, souriante, gaie et bonne à travers tout cela, avec son grand nez sympathique, le nez de son frère François Ier.—Puis, c'est l'autre Marguerite, Marguerite de Valois, point pédante celle-là, dégagée, galante avec une entière sécurité morale, que rien n'étonne, qui raconte si tranquillement la Saint-Barthélemy; la première femme de son siècle qui écrive avec simplicité; une inconsciente, un aimable monstre, comme nous dirions, aujourd'hui que nous aimons les mots plus gros que les choses.—Je mets ensemble les énamourées, les femmes brûlantes, les Saphos, chacune exhalant sa peine dans la langue de son temps: Louise Labbé mettant de l'érudition dans ses sanglots; Mlle de Lespinasse mêlant aux siens de la sensibilité et de la vertu, Desbordes-Valmore des clairs de lune et des saules-pleureurs...
Mlle de Gournay est une antique demoiselle pleine de science, de verdeur et de virilité, une vieille amazone impétueuse que Montaigne, son père adoptif, dut aimer pour sa candeur, une respectable fille qui a l'air d'un bon gendarme quand, dans son style suranné, elle défend contre Malherbe ses «illustres vieux». Je crois la voir donner la main à Mme Dacier, cette autre Clorinde de la naïve érudition d'antan.—Mlle de Montpensier est une héroïne de Corneille, très fière, très bizarre et très pure, sans nul sentiment du ridicule, préservée des souillures par le romanesque et par un immense orgueil de race; qui nous raconte, tête haute, l'interminable histoire de ses mariages manqués; touchante enfin dans son inaltérable et superbe ingénuité quand nous la voyons, à quarante-deux ans, aimer le jeune et beau Lauzun (telle Mandane aimant un officier du grand Cyrus) et lui faire la cour, et le vouloir, et le prendre, et le perdre.—Le sourire discret de la prudente et loyale Mme de Motteville nous accueille au passage.—Mais voici Mme de Sévigné, cette grosse blonde à la grande bouche et au nez tout rond, cette éternelle réjouie, d'esprit si net et si robuste, de tant de bon sens sous sa préciosité ou parmi les vigoureuses pétarades de son imagination, femme trop bien portante seulement, d'un équilibre trop imperturbable et mère un peu trop bavarde et trop extasiée devant sa désagréable fille (à moins que l'étrange emportement de cette affection n'ait été la rançon de sa belle santé morale et de son calme sur tout le reste).—À côté d'elle, son amie Mme de La Fayette, moins épanouie, moins débordante, plus fine, plus réfléchie, d'esprit plus libre, d'orthodoxie déjà plus douteuse, qui, tout en se jouant, crée le roman vrai, et dont le fauteuil de malade, flanqué assidûment de La Rochefoucauld vieilli, fait déjà un peu songer au fauteuil d'aveugle de Mme du Deffand.—Et voyez-vous, tout près, la mine circonspecte de Mme de Maintenon, cette femme si sage, si sensée et l'on peut dire, je crois, de tant de vertu, et dont on ne saura jamais pourquoi elle est à ce point antipathique, à moins que ce ne soit simplement parce que le triomphe de la vertu adroite et ambitieuse et qui se glisse par des voies non pas injustes ni déloyales, mais cependant obliques et cachées, nous paraît une sorte d'offense à la vertu naïve et malchanceuse: type suprême, infiniment distingué et déplaisant, de la gouvernante avisée qui s'impose au veuf opulent, ou de l'institutrice bien élevée qui se fait épouser par le fils de la maison!...—Puis c'est, à l'arrière-plan, Mme des Houlières, besoigneuse, «ayant eu des malheurs», intrigante, cherchant à placer ses deux filles, suspecte d'un peu de libertinage d'esprit, avec je ne sais quoi déjà du bas-bleu et de la déclassée...
Voici, en revanche, deux perles fines, deux fleurs de malice et de grâce: Mme de Caylus, si vive, si espiègle et si bonne, et la charmante Mme de Staal-Delaunay, qui fait penser, par son changement de fortune et par la souplesse spirituelle dont elle s'y prête, à la Marianne de Marivaux.—Une révérence, en passant, à la sérieuse et raisonneuse marquise de Lambert, et nous sommes en plein XVIIIe siècle, parmi les aimables savantes et les jolies philosophes. Voici Mme du Châtelet, l'amie de Voltaire, l'illustre Émilie, avec ses globes, ses compas, sa physique et sa métaphysique, esprit viril, n'ayant que des vertus d'homme, dépourvue de pudeur à un degré singulier si l'on en croit son valet de chambre Beauchamp.—Puis, c'est Mme d'Épinay, l'amie de Jean-Jacques et de Grimm, bien femme celle-là, et bien de son temps; très encline aux tendres faiblesses et parlant toujours de morale; une brunette maigre et ardente gardant, avec sa philosophie et son esprit émancipé, on ne sait quelle candeur étonnée de petite fille; bref, une de celles qui ont le plus drôlement et le plus gentiment confondu les «délicieux épanchements» de l'amour avec «l'exercice de la philosophie et de la vertu». M. Jacquinet oublie de nous dire ce que cette aimable femme tenait de son mari et transmit à son amant, et, quel clou chassait l'autre dans le cœur de Mme du Châtelet. Il commet beaucoup d'autres omissions, dont nous devons le remercier pour nos filles.—Près de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, si plaisante par son ignorance du mal, par son obéissance prolongée aux bonnes lois de nature, par son indulgence que la Révolution ne put même inquiéter, et par le divin enfantillage d'un optimisme sans limites.—Et, après cette colombe octogénaire, voici surgir Mme Roland, une fille de Plutarque, une enthousiaste, une envoûtée de la vertu antique, qui, lorsqu'elle écumait le pot chez sa mère, songeait à Philopœmen fendant du bois.—Voici trois maîtresses d'école, trois enragées de pédagogie: Mme de Genlis, le type de la directrice de pensionnat pour demoiselles, sentimentale et puérile; Mme Necker de Saussure, esprit solide et supérieur, d'un sérieux un peu funèbre, le modèle des gouvernantes protestantes; Mme Guizot, très bonne âme, avec quelque chose d'ineffablement gris, écrivant ce que peut écrire une demoiselle qui, à quarante ans, épouse M. Guizot, séduite apparemment par sa jeunesse.—Reposons-nous avec les romans de Mme de Souza, histoires simples, morales, non point fades, abondantes en détails insignifiants et agréables, et qui sont ce que nous avons, je crois, de plus approchant des romans des authoress anglaises.
Tout à coup nous nous rappelons, avec surprise, que Mme Dufrénoy a fait des élégies et qu'il y a eu, voilà soixante ans (comme c'est bizarre!), des gens qui disaient d'un air attendri:
Veille, ma lampe, veille encore:
Je lis les vers de Dufrénoy.
La muse du règne de Louis-Philippe, Mme de Girardin, défile à son tour. Nous croyons voir une gravure de Tony Johannot. Invinciblement nous la plaçons sur une pendule, avec une lyre. Et cependant nous songeons qu'elle fut dans son temps une grâce, un charme, un esprit, que cela est vrai, que cela est attesté par de nombreux témoignages; et nous faisons un mélancolique retour sur nous-mêmes et sur la vanité de toutes choses.
À ce moment Mme de Rémusat nous accueille, si fine, si intelligente, égale pour le moins à Mme de Caylus et à Mme de Staal-Delaunay, et dont les mémoires ont le mérite incomparable de nous dérouler, avec le portrait du premier consul et de l'empereur, les transformations successives des sentiments de l'écrivain à l'égard de cet homme et comme la lente découverte du modèle par le peintre.—Et voulez-vous quelque chose d'extraordinaire? Une femme, Mme Ackermann, très studieuse et très savante, d'existence unie et qui n'a pas eu de très grands malheurs, s'avise, dans son âge mûr, d'écrire des vers. Et ces vers, âpres et nus, sont parmi les plus beaux vers pessimistes qu'on ait écrits, et les plus éloquents peut-être et les plus virils qu'ait jamais inspirés le désespoir métaphysique.—Mais voilà qu'à ces éclats impies (admirable variété des âmes!) répond, du fond d'une église de village, un murmure de prière virginale. C'est une chose unique et précieuse, dans sa monotonie et quelquefois dans sa puérilité dévote, que ce Journal d'Eugénie de Guérin, ces impressions innocentes d'une jeune fille pauvre et noble, pieuse, résignée, vivant presque d'une vie de paysanne dans un hameau perdu. Et c'est le premier monument de vie intérieure que nous rencontrions sur notre chemin.
Enfin, voici les «penseuses», Mme de Staël et Daniel Stern. Elles ont l'enthousiasme, l'éloquence, l'abondance intarissable. Ont-elles la grâce? C'est une autre affaire. Avez-vous remarqué? ces femmes, qui ont une pensée virile, ont aussi un genre de sérieux plus fatigant que les hommes les plus hauts sur cravate. Je les trouve plus difficiles à lire que M. de Bonald ou M Guizot. Elles ont une facilité effroyable à penser avec élévation, avec sublimité. Il faut respecter ces femmes à «considérations»; mais l'avouerai-je? je fais pour les aimer un inutile effort. Pourquoi? Leurs plus éminentes qualités me semblent presque incompatibles avec l'idée que je me fais, peut-être naïvement et faussement, du charme féminin. Si j'ignorais leurs noms, et je croyais leurs livres composés par des hommes, je les admirerais davantage. Cela est parfaitement déraisonnable; mais cela est ainsi. Ce qu'il y a de masculin dans leur génie me blesse comme une atteinte aux droits de mon sexe, et surtout me chagrine comme une faute de goût du Créateur. Je les croyais faites, étant femmes, pour plaire et pour être aimées, et, cette destination étant la plus belle de toutes, je voulais qu'elles s'en souvinssent, même en écrivant. Mais si je suis obligé d'admirer la force et la gravité de leur pensée, quel désordre! et comme elles y perdent! Je préfère les billets d'Aspasie aux dissertations de Diotime; car ce que dit Diotime, Platon l'aurait dit tout aussi bien; mais il eût été incapable d'écrire les billets d'Aspasie.
Mais vous, je vous salue et vous aime par-dessus toutes vos compagnes, sans réserve ni mauvaise humeur, ô George Sand, jardin d'imagination fleurie, fleuve de charité, miroir d'amour, lyre tendue aux souffles de la nature et de l'esprit! Car vous avez été candide et bonne et, quoi qu'on ait dit, vraiment femme. Si vous avez peu pensé par vous-même, c'est bien par vous-même que vous ayez senti. Vous êtes restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... On assure que vous avez vécu fort librement: c'est que vous ne pouviez ni vous garder de la passion ni vous y tenir, votre pente étant surtout à la pitié et à la charité maternelle, qui est la vraie mission de la femme. Vous n'étiez amante que pour être mieux amie, et votre destinée était d'être l'amie d'un grand nombre. Vous étiez franchement romanesque, par une immarcescible jeunesse d'esprit, et parce que l'extraordinaire des événements vous permettait d'imaginer des cas de bonté plus rares. Vous aimiez la nature parce qu'elle apporte à ses fidèles l'apaisement et la bonté, et vous aimiez les beaux paysans et les beaux ouvriers parce qu'ils vous semblaient plus près de la nature, ô grande faunesse, fille de Jean-Jacques! Les rêves les plus généreux de ce siècle, les chimères sociales des bons utopistes et leurs philosophies mystiques se réfléchissent toutes dans vos livres, un peu pêle-mêle quelquefois, car vous aviez souci de les refléter plus que de les éclaircir, chère âme grande ouverte! Tous les hommes qui ont traversé votre vie, Musset, Lamennais, Chopin, Pierre Leroux, Jean Reynaud, ont laissé dans votre œuvre des traces vivantes de leur passage, car vous étiez toute sympathie. Votre parole, soit dans le récit, soit dans le dialogue, coule et s'épanche comme une fontaine publique. Et ce n'est ni par une finesse ni par un éclat extraordinaire, ni par la perfection plastique que votre style se recommande, mais par des qualités qui semblent encore tenir de la bonté et lui être parentes; car il est ample, aisé, généreux, et nul mot ne semble mieux fait pour le caractériser que ce mot des anciens: lactea ubertas, «une abondance de lait», un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourricière, ô douce Io du roman contemporain! Des pharisiens ont prétendu que vos premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes; mais nous savons bien que ce n'est pas vrai, que celles qui ont pu tomber après avoir lu Indiana étaient mûres pour la chute et que, sans vous, elles seraient tombées plus brutalement et plus bas. Vos amoureuses adultères sortent broyées de leur aventure; et, si vous avez paru reconnaître le droit absolu de la passion, ce n'est que de celle qui est «plus forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Je ne sais si, mal comprise, vous êtes pour quelque chose dans les erreurs d'Emma Bovary; mais alors c'est donc par vous qu'il lui reste assez de noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Plût au ciel que nos névrosées se plussent à lire Jacques! et plût au ciel que nos révolutionnaires fussent nourris du socialisme arcadique du Meunier d'Angibault! Et, enfin, que vos fautes vous soient pardonnées, car qui pourrait dire à combien de femmes, à combien d'hommes, ô fée bienveillante, la plupart de vos récits ont inspiré le courage, la résignation vaillante, la sérénité, l'espoir en Dieu et sur toutes choses la bonté, ô vous que vos amis appelaient la bonne femme, ô mère d'Edmée[64], de Marcelle[65], de Caroline[66], de Madeleine[67], de la petite Marie[68], de la petite Fadette et de la divine Consuelo!