Je vous prie de croire que je ne fais point Ouf! en arrivant au bout de la liste. Je ne la trouve point trop longue. J'ai pourtant ajouté, chemin faisant, deux ou trois têtes, je crois, au «blanc troupeau des femmes» de M. Jacquinet, et j'aurais pu en ajouter d'autres. Mais alors le troupeau eût été une armée.
On a vu quelle vie et quelle variété. Autres remarques, à l'aventure, et dont il ne vaudra toujours pas la peine de tirer les conséquences. Toutes, sauf une ou deux, ont été d'aimables et bonnes créatures: vous n'en pourriez dire tout à fait autant des écrivains de l'autre sexe. Il est vrai aussi que plus de la moitié de ces femmes excellentes n'ont pas été des femmes vertueuses et que les... indépendantes sont plus nombreuses, en proportion, parmi les femmes auteurs que parmi celles qui n'écrivent point. Je n'en conclus rien contre la littérature. On n'en pourrait tirer une conclusion que si les femmes dont il s'agit faisaient toutes métier d'écrivain; mais (sauf, si vous voulez, Mmes de Graffigny, du Bocage et Riccoboni, qui sont négligeables), la femme de lettres proprement dite n'apparaît guère que de notre temps. Il ne me semble pas, du reste, que ni leur sexe ni la littérature ait gagné grand'chose à cet avènement.
La plupart (et c'est heureux) n'ont point fait profession d'écrire, n'ont laissé que des lettres, des mémoires et des ouvrages d'éducation. C'est-à-dire que, même en écrivant, elles ne sont point sorties de leur rôle naturel. Et celles-là sont encore pour nous les plus charmantes. Quelques-unes ont été supérieures dans le roman; aucune ne l'a été dans la poésie, ni au théâtre, ni dans l'histoire, la critique ou la philosophie. Vous pouvez enlever, par hypothèse, de notre littérature, tout ce que les femmes ont écrit: cela n'en rompra point la suite, n'y fera pas de trous appréciables. On peut l'avouer sans manquer à la courtoisie. Les femmes elles-mêmes en conviendront: en général, elles n'aiment pas à lire les livres féminins. L'influence des femmes sur la marche et le développement de la littérature française s'est beaucoup moins exercée par les ouvrages qu'elles ont composés que par la conversation, par les salons, par les relations de société qu'elles ont eues avec les écrivains.
Mais pourquoi, si quelques-unes ont été, par l'imagination et surtout par le cœur, de grands poètes, n'en voyons-nous point qui l'aient été par la forme? Pourquoi n'ont-elles presque jamais atteint, dans leurs vers, à la beauté absolue de l'expression? Et voici, je crois, une question qui se rattache à celle-là et qui, si elle peut être résolue, doit l'être de la même façon: pourquoi, à considérer l'ensemble de notre littérature, les femmes sont-elles restées sensiblement en deçà des hommes dans l'art de colorer le style ou de le ciseler et d'évoquer par des mots des sensations vives et des images précises? Pourquoi sont-elles, en général, médiocrement «artistes»? Car Mme de Sévigné elle-même ne l'est pas autant que la Fontaine ou la Bruyère, et George Sand l'est infiniment moins que Michelet ou Victor Hugo. Pourquoi tous les enrichissements successifs de la langue littéraire ne doivent-ils rien aux femmes? Et pourquoi tous les progrès du style pittoresque et plastique se sont-ils accomplis en dehors d'elles, par J.-J. Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Gautier, Flaubert, les Goncourt?
M. Jacquinet répond à la première de ces questions dans sa substantielle préface:
Peut-être peut-on se demander si la beauté solide et constante du langage des vers, par tout ce qu'il faut au poète, dans l'espace étroit qui l'enserre, de feu, d'imagination, d'énergie de pensée et de vertu d'expression pour y atteindre, ne dépasse pas la mesure des puissances du génie féminin, et si véritablement la prose, par sa liberté d'expression et ses complaisances d'allure, n'est pas l'instrument le plus approprié, le mieux assorti à la trempe des organes intellectuels et au naturel mouvement de l'esprit chez la femme, qui pourtant, si l'on songe à tout ce qu'elle sent et à tout ce qu'elle inspire, est l'être poétique par excellence et la poésie même.
À la bonne heure; mais c'est là formuler le problème et non pas le résoudre. J'avoue, du reste, que, si j'essaye d'aller un peu plus au fond des choses, je n'y vois pas bien clair. Dirons-nous que, si les femmes n'égalent point les hommes dans l'expression harmonieuse, pittoresque et plastique, c'est parce qu'elles sont plus sentimentales et plus passionnées? Elles jouissent moins purement que nous des beaux arrangements de mots et de sons, et aussi des contours, des formes et des couleurs. Elles jouissent surtout des sentiments dans lesquels se transforment tout de suite leurs sensations et ne goûtent bien que le charme des mots qui traduisent ces sentiments. Elles sont trop émues au moment où elles écrivent. Or, pour arriver à la perfection du style poétique et plastique, il est peut-être nécessaire de n'être point ému en écrivant, de considérer uniquement la valeur musicale et picturale du langage et, en face des objets matériels, de s'arrêter à l'impression qu'on a tout d'abord reçue d'eux, à la sensation première et directe, ou d'y revenir artificiellement afin de n'exprimer qu'elle. Le sentiment moral et la passion pourront avoir leur tour; mais il faut commencer par «objectiver», comme on dit, la sensation. Or les femmes n'ont presque jamais la maîtrise de soi, le sang-froid indispensable pour cette opération. Elles ne sont pas assez frappées de la «figure» des mots et de la figure des choses. Elles ne réagissent pas assez, après l'avoir subie, contre la pression de l'univers sensible. L'explication du mystère qui nous occupe serait peut-être dans ce passage de Milton où il est dit que l'homme «contemple» et que la femme «aime»... Et puis, au bout du compte, tout cela est trop général et n'explique rien. Ce n'est, comme la phrase de M. Jacquinet, que la constatation d'un fait, en termes plus obscurs.
Et je ne puis non plus que répéter ce qu'on a dit souvent, que les femmes, en littérature, n'ont rien «inventé» au grand sens du mot, et que, si elles ont pu quelquefois faire illusion sur ce point, c'est qu'elles ont à un haut degré le don de «réceptivité». Mais, comme dit l'autre, je connais, à ce compte, bon nombre d'hommes qui sont femmes. Sur cent écrivains de notre sexe à nous, il en est bien quatre-vingt-dix-neuf et demi qui n'ont rien inventé non plus. On pourrait dire aussi que, le nombre des femmes auteurs étant relativement très petit, il y avait beaucoup moins de chances pour qu'il se rencontrât parmi elles un génie qui fût de premier ordre par le don de l'invention. Et s'il est vrai enfin que, même en tenant compte de cela et du reste, nous gardons sur les femmes la supériorité littéraire, il n'en faut pas triompher: il n'y a pas de quoi. D'abord l'invention des idées et de la forme (chose difficile à définir, car où commence l'invention?) n'est pas tout. La grâce d'une Caylus ou d'une La Fayette est quelque chose d'aussi rare, d'aussi uniques d'aussi beau, d'aussi ineffable et incommunicable que la profondeur de pensée d'un Pascal ou la puissance d'expression d'un Victor Hugo. Puis, que serait la littérature, je vous prie, sans les femmes? Elles ont joué un rôle considérable dans la vie de tous les grands écrivains, presque sans exception. Il n'est point de beau livre où elles n'aient collaboré. Et ceci n'est point un abus de mots. Car si elles ont joué ce rôle, si elles ont eu cette influence, c'est qu'elles ont su se faire infiniment charmantes et séduisantes. Et cette œuvre-là vaut un beau manuscrit de prose ou de vers. Elles sont à elles-mêmes leur propre poème. Leur charme contribue autant à la beauté de la vie que la littérature et est, chez certaines femmes, un produit aussi voulu et aussi préparé. Et si l'on m'objecte que la beauté est involontaire et par conséquent n'a point de mérite, on peut bien le dire également du génie. Je proteste contre le distique brutal, et lourd de toutes façons, de l'odieux Arnolphe:
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité.
Rien de plus faux ni de plus superficiel que cette vue. Pour qui embrasse la vie totale de l'humanité, «ces deux moitiés» ne se conçoivent absolument pas l'une sans l'autre; elles sont diverses, non inégales; et, s'il nous était prouvé qu'il en est autrement, M. Jacquinet ni moi ne nous en consolerions.[Retour à la Table des Matières]
I
MM. ALBERT WOLFF ET ÉMILE BLAVET
On vient de rendre un tardif hommage au plus grand poète de ce siècle: c'est Lamartine que je veux dire. N'allez pas, à cette occasion, relire les Méditations ou les Harmonies; car, ou vous n'y trouveriez aucun plaisir et vous me paraîtriez par là fort à plaindre, ou vous seriez à ce point repris par cette poésie toute divine, que presque rien ne vous intéresserait plus au monde, pas même les choses de Paris ni les chroniqueurs parisiens.
Je prends un étrange chemin pour vous parler d'eux; mais croyez que j'y arriverai d'autant plus vite que j'en suis plus loin... Lamartine est la poésie même. Certaines strophes de lui vous emplissent pour des heures de musique et de rêve. Pourquoi celles-ci me reviennent-elles?
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort.
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort...
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile...
Oui, la nature est là, qui t'invite et qui t'aime!
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
Vous êtes à la campagne. Vous retrouvez dans un coin de bibliothèque un vieil exemplaire des Méditations. Il y a, à la première page, une vignette qui représente un long poète en redingote sur un promontoire, les cheveux dans la tempête, ou un ange en robe blanche qui porte une harpe. Couché dans l'herbe, au pied d'un arbre, vous lisez les strophes que je citais tout à l'heure, ou d'autres aussi belles; et le soleil, à travers les branches, jette sur la page des taches lumineuses et mobiles. Là-dessus, le «piéton» vous apporte le Figaro du jour, et vous parcourez, je suppose, le «Courrier de Paris» de M. Albert Wolff. Eh bien! je vous promets une impression singulière. Je gagerais que la chronique de M. Wolff vous sera profondément indifférente et que, ainsi prévenu, la vanité de beaucoup d'autres choses vous apparaîtra très clairement.
J'ai eu, sans la chercher, une impression de cette espèce, m'étant donné la tâche de parcourir d'affilée cinq ou six volumes de chroniques parisiennes, cependant que des feuillages frissonnaient sur ma tête et que la Terre vivait autour de moi son éternelle vie. Il y a, comme cela, des moments d'illumination intellectuelle, de sagesse absolue, où nous concevons tout à coup la grandeur du monde et l'inutilité ridicule de certaines manifestations de l'activité humaine. Tout l'artificiel de la vie contemporaine m'a été soudainement révélé. Et j'ai senti amèrement que d'écrire des chroniques dans un journal est une des besognes les plus vaines auxquelles un homme puisse consacrer ses jours périssables.
Qu'est-ce, en effet, qu'une chronique? Un certain nombre de lignes imprimées où, neuf fois sur dix, sont relatés et commentés des événements d'une parfaite insignifiance: fêtes, mariages, scandales mondains, histoires de comédiens, et ce qu'ont dit ou fait les hommes du jour, qui sont souvent les hommes d'un jour. Ces événements négligeables se passent dans un monde excessivement restreint, dans un très petit groupe humain, et ne deviennent intéressants (quelquefois, et pas pour tout le monde) que parce que ce petit groupe s'agite sur un point imperceptible du globe qui s'appelle Paris. Quant aux commentaires, vous y trouverez, neuf fois sur dix, la philosophie la plus banale, ou la plus vulgaire ironie, ou le scepticisme le plus grossier et le plus accessible, ou même le plus niais pédantisme, et, aux meilleurs endroits, de l'esprit fabriqué, des plaisanteries que l'on sent déduites selon d'immuables formules. La sensation totale est celle d'un vide profond. Quand ces morceaux de style ont quelques mois de date, ou quelques jours, l'insignifiance en est telle qu'ils sont absolument illisibles—à moins qu'on ne prenne un méchant et triste plaisir à constater cette insignifiance même.
Et l'on se demande: À quoi bon? Voilà un genre d'écrits dont on s'est passé pendant six mille ans. De rares gazettes, pendant les deux derniers siècles, contentaient amplement le besoin qu'ont les hommes de savoir (pourquoi? pour rien) les petites choses qui se passent autour d'eux. Il y a cinquante ans, Paris n'avait guère qu'une dizaine de journaux, que se partageaient la politique et la littérature. La chronique, comme on l'entend aujourd'hui, en était à peu près absente. Personne n'en souffrait. On peut donc vivre sans elle. Depuis, elle a envahi toute la presse. Est-ce la curiosité de la foule qui a provoqué ce développement de la chronique? ou bien est-ce la chronique qui a développé cette badauderie? Mystère.
Mais qui donc, Seigneur! lit toutes ces chroniques parisiennes qui s'étalent tous les jours à la première ou à la seconde page des journaux? Les gens du métier ne les lisent guère. Les délicats les effleurent tout au plus du bout des cils. Les hommes occupés aux travaux de l'esprit n'ont même pas le temps et n'auraient point le goût de les parcourir. Toutes ces chroniques ont les lecteurs qu'elles méritent et auxquels d'ailleurs elles s'adressent. Et ce sont exactement les mêmes qui se délectent aux romans de M. Georges Ohnet.
Et comment sont-elles faites, ces chroniques? Ô grande misère du métier de journaliste! Ces considérations sur l'événement parisien de la veille, que des milliers d'âmes simples lisent avec tant de candeur et de foi, un malheureux homme de lettres les a écrites tantôt avec un inexprimable dégoût, tantôt avec l'indifférence résignée qu'on apporte à une corvée journalière. Il s'est dit: «Il faut qu'aujourd'hui, comme hier, comme demain, je raconte des histoires et fournisse des idées—des idées?—à cinquante mille abrutis qui me sont parfaitement indifférents. De quoi vais-je leur parler, mon Dieu? Un sujet! donnez-moi un sujet!» Et sur n'importe quoi il écrit n'importe quoi. Il est enjoué, il est sérieux, il est sceptique, il est ému, il fait de l'esprit, il fait de la philosophie, parce que c'est son métier, à tant la ligne. Comme cela est bizarre, quand on y songe! Entretenir le public de choses qui ne vous intéressent pas du tout et, là-dessus, faire semblant d'avoir des impressions pour les gens qui n'en ont pas, mais qui pourraient si bien se passer d'en avoir! Est-il rien de plus artificiel et de plus vain?
Tout cela est vrai. Et cependant, à mesure que j'exprime ces vérités, banales elles-mêmes comme une chronique, je n'en suis plus si sûr. Ce que je dis de la chronique peut se dire de tout le journal, et aussi de la littérature tout entière; et la littérature est vaine si vous voulez; mais dire que tout est vain, ce n'est rien dire. Des fragments de la réalité reflétés dans un esprit, les plus beaux livres ne sont pas autre chose. Mais cette définition convient aussi au moindre article de journal, avec cette différence qu'il s'agit, dans ce dernier cas, de fort petits fragments d'une réalité journalière et superficielle. La chronique sera donc, si vous voulez, de la poussière de littérature; mais c'est de la littérature encore.
Et c'est aussi ou ce peut être de la poussière d'histoire. Si vous relisez les chroniques du mois dernier, il est probable qu'elles vous sembleront insipides, superflues, et que vous n'y apprendrez rien. Mais lisez, pour voir, des recueils de chroniques d'il y a vingt ans. Là encore vous trouverez sans doute beaucoup de fatras et un vide lamentable; mais parfois, noyé dans cette insignifiance, un détail vous frappera, un détail caractéristique d'une époque et dont l'écrivain n'avait peut-être pas soupçonné la valeur future. Les chroniques des journaux, en vieillissant, deviennent mémoires. Celles d'aujourd'hui paraîtront prodigieusement intéressantes dans cent ans. Seulement, il y en aura trop.
Enfin j'ai raisonné jusqu'à présent comme si le chroniqueur était toujours et nécessairement un esprit médiocre. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Quelques-uns sont des esprits originaux et charmants. Et alors ils ont beau écrire trop vite et trop souvent; ils ont beau écrire par métier, sans goût, sans plaisir, sans conviction: la qualité, le tour de leur esprit se révèle toujours par quelque endroit. Ces réflexions improvisées et que rien ne les poussait à faire sur un sujet qui leur est fort égal, ces considérations ou ces plaisanteries qu'ils griffonnent d'une plume rapide et dédaigneuse portent quand même leur marque, trahissent leur philosophie habituelle, leur conception de la vie, leur tempérament. Et, plus souvent qu'on ne croirait, une fois mis en train, il leur arrive de se laisser prendre à ce travail forcé, de penser ce qu'ils écrivent et d'achever avec intérêt ce qu'ils avaient commencé avec ennui. En somme, tant vaut le chroniqueur, tant vaut la chronique. Nous rencontrerons tel journaliste dont la personne même, devinée à travers le tas énorme des improvisations quotidiennes, nous séduira étrangement. Et d'autres, moins originaux, nous frapperont du moins par l'adroite accommodation de leur esprit à la besogne qu'ils font et au public qu'ils entretiennent.
I
C'est au Figaro que vous trouverez ces derniers. Le Figaro, ayant quelque cent mille lecteurs, est condamné, s'il les veut garder, à une certaine médiocrité littéraire. L'homme intelligent et fin qui le dirige s'y est résigné. Les esprits vraiment originaux traversent ce journal, mais n'y séjournent pas. Ainsi M. Émile Zola; ainsi M. Émile Bergerat. Sa clientèle ne les supporte qu'à titre de curiosités, de phénomènes qu'on lui exhibe. Je suis même étonné qu'Ignotus, qui n'est souvent qu'un Jocrisse à Patmos, mais qui a quelquefois, parmi tout son galimatias, des visions saisissantes et comme des lueurs de génie, soit resté si longtemps dans la maison. MM. Wolff, Blavet et Millaud, voilà le vrai fond du Figaro. Tous trois sont hommes d'esprit; M. Wolff a notamment celui de n'en pas avoir trop: juste ce qu'il faut pour la clientèle du journal, qui est foncièrement bourgeoise et, je crois, plus provinciale que parisienne.
Admirable journal d'ailleurs, à l'affût de tout ce qui surgit un moment sur l'horizon de Paris; le journal-barnum, le mieux informé des journaux, c'est-à-dire rempli jusqu'aux bords de choses superflues; souple et accommodant comme l'aimable valet de comédie dont il porte le nom; étalant en première page les opinions politiques du comte Almaviva et entr'ouvrant la quatrième aux menues industries du mari de Rosine.
M. Albert Wolff est une des lumières de ce surprenant journal. Il mérite de nous arrêter un moment, car il offre un cas fort singulier et qui suffirait à le tirer de pair.
M. Wolff est, pour un très grand nombre de Français, le chroniqueur parisien par excellence. Il se pique lui-même de représenter, par une grâce spéciale d'en haut, l'esprit du boulevard. Il a fait de Paris sa chose; il célèbre, il démontre, il encourage Paris; il est le gardien de ce lieu de plaisir. Les titres de ses volumes marquent bien cette préoccupation: l'Écume de Paris, Paris capitale de l'art, la Gloire à Paris. M. Wolff patronne les grands hommes et les tutoie; il est lui-même un homme illustre. Un jeune romancier a récemment consacré à sa gloire un livre tout entier, qui est bien un des livres les plus extraordinairement bouffons qu'on ait jamais écrits sans le savoir. L'auteur l'appelle «le grand Wolff» et voit en lui «la plus puissante incarnation de l'esprit parisien dans le journalisme». Enfin la Revue illustrée vient de donner son portrait, après ceux de MM. Alphonse Daudet, Massenet et de Lesseps. Et le public a évidemment trouvé cela tout naturel.
Or ce montreur et cet émule des gloires parisiennes, ce Parisien qui a le dépôt de l'esprit de Paris, est né à Cologne; et je n'ai pu parvenir à comprendre, dans le récit de M. Toudouze, s'il s'était fait naturaliser Français. Il va sans dire que je ne lui fais pas un reproche de son origine, et je sais du reste qu'il est brave homme et galant homme et que sa conduite pendant la guerre a été exactement ce qu'elle devait être. Si je rappelle que le plus Parisien de nos chroniqueurs nous vient d'Allemagne, c'est tout simplement parce qu'il y paraît. Cet homme d'esprit n'a jamais été spirituel, du moins à ma connaissance. Et ce prince des chroniqueurs, dès qu'il cesse de nous raconter des anecdotes et s'élève à des «idées générales», écrit la plupart du temps dans une langue qui n'a pas de nom: un pur charabia de cheval d'outre-Rhin. J'avais recueilli quelques-unes de ses phrases les plus étranges; mais faites vous-même l'épreuve. Prenez sa dernière chronique. Lisez au milieu: «L'heure est venue de réagir contre les idées prudhommesques qui nous étranglent.» Lisez à la fin: «Le génie de Molière a moins d'influence sur l'éclat d'une fête nationale que les bombes et les fusées de Ruggieri.» Et, croyez-moi, ces deux phrases, prises au hasard, son encore parmi les plus passables du moraliste du Figaro.
Je ne cède point ici au médiocre plaisir de faire le régent et le professeur de grammaire. Mais il est des choses qu'il faut dire. J'obéis à un sentiment de religieux amour pour la très belle, très claire et très noble langue de mon pays. Je vous assure que je ne mets dans ces critiques aucune espèce de pédanterie, rien de dédaigneux ni de suffisant. M. Wolff écrit fort mal? Mais le don du style est un don gratuit, qui ne s'acquiert point, qui peut seulement se développer—et sans lequel on peut être d'ailleurs un honnête homme, un habile homme et même un grand homme. Et je conçois aisément quelque chose au-dessus du génie littéraire, à plus forte raison au-dessus du talent d'écrire congrûment. Si le choix m'en avait été laissé, j'aurais choisi d'abord d'être un grand saint, puis une femme très belle, puis un grand conquérant ou un grand politique, enfin un écrivain ou un artiste de génie. Je ne crois donc pas faire tant de tort à M. Wolff en constatant la mauvaise qualité de son style, si j'ajoute aussitôt qu'il sait merveilleusement son métier de chroniqueur, ce qui est un don aussi rare peut-être que celui de bien écrire.
Malgré tout, il reste un peu de mystère dans la fortune de M. Albert Wolff. Comment a-t-il pu, avec rien, se faire une telle renommée? Dirons-nous qu'à force de se croire le plus Parisien des chroniqueurs, il a fini par le faire croire au public? Louis Veuillot nous fournira peut-être une meilleure explication. Vous vous souvenez que, dans les Odeurs de Paris, il appelle M. Wolff «Lupus le respectueux». Il se pourrait, en effet, que M. Wolff fût arrivé par le respect. Il a commencé par être un reporter plein de déférence; puis il s'est poussé et s'est maintenu par le respect du public, entendez par le respect des opinions et des goûts présumés de la haute et moyenne bourgeoisie. Il a toujours su ce qu'il faut à ses lecteurs, la dose exacte et l'espèce de philosophie, de fantaisie et de liberté d'esprit qu'ils peuvent admettre. Il sait aussi à quoi ils ne veulent point qu'on touche. Jamais il ne les heurte, jamais il ne les dépasse. Et son procédé est tel qu'il ne les fatigue jamais.
Ce procédé est fort simple. Une seule idée dans un article; que dis-je? une seule phrase. L'article est généralement divisé en quatre paragraphes. Vous mettez, je suppose, au commencement du premier: «Paris est la capitale de l'art.» Puis, vers le milieu du second: «Paris est véritablement la ville des artistes.» Puis, quelque part dans le troisième: «Le centre de l'art est à Paris.» Et à la fin du quatrième: «Je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que Paris est le foyer des arts.» Et dans l'intervalle de ces phrases, rien, des mots. L'article est fait.
Tel est le procédé pour les chroniques à idées générales. Pour les chroniques à anecdotes..., c'est encore la même chose. L'écrivain raconte n'importe quoi et ramène de temps en temps un thème, un refrain. Voici le refrain d'un article sur M. Rochefort (La Gloire à Paris): 1o «L'action très grande de Rochefort est dans cette belle gaieté qui est le fond de son tempérament vraiment français»;—2o «Rochefort est un des rares Parisiens de l'ancien temps qui ait conservé dans l'âge mûr cette belle insouciance et cette bonne humeur qui furent autrefois les qualités maîtresses de la race française.» (Je pense qu'il faut entendre: «Rochefort est un Parisien de l'ancien temps, un des rares Parisiens qui aient conservé», etc.);—3o «Chacun dans sa sphère plisse le front... Je ne vois plus guère que Rochefort qui ait conservé la gaieté de la vieille race française»;—4o «Après avoir exaspéré beaucoup de ses contemporains par la violence excessive de ses écrits, il les ramène aussitôt à lui par les éclats de sa gaieté si française.»
Pour Offenbach, le refrain est: «Quel artiste!» Rien de plus; cela dit tout. Ainsi M. Homais parlant du ténor Lagardère. Ainsi, dans Bouvard et Pécuchet, le médecin dit à Pécuchet en lui donnant une petite tape sur la joue: «Trop de nerfs..., trop artiste!» Artiste! vous entendez dans quel sens vague, mystérieux et saugrenu le mot est pris ici. Ah! que M. Wolff connaît bien son public!
Et comme il sait ce qui lui convient, à ce public, et ce qu'il peut supporter! Comme il sait faire avec lui, pour sa joie et pour son édification, l'homme à la fois dégagé et sérieux, le boulevardier et le moraliste, le monsieur qui comprend tout, mais qui pourtant respecte ce qui doit être respecté, le monsieur qui n'a pas de préjugés, mais qui a cependant des principes! Savourez, je vous prie, ces phrases exquises où respire tout le libéralisme indulgent d'un esprit supérieur. Il s'agit du Père Hyacinthe:
... Mes convictions personnelles n'ont pas à intervenir dans cette affaire; j'étais allé là comme un Parisien désireux d'entendre une grande parole qui jadis fit courir tout Paris à Notre-Dame, et je n'ai trouvé qu'un comédien de talent. Il m'est arrivé de subir une grande impression dans une belle cathédrale aussi bien que dans un temple protestant ou dans une synagogue. Si ce n'est pas la propre croyance (?) qui se réveille, c'est la foi des autres qui vous surprend.
Voilà le philosophe. Voulez-vous le critique? M. Wolff compare aux trois mousquetaires, qui étaient quatre, les quatre romanciers naturalistes: Edmond de Goncourt, «à qui la carrure des épaules et l'embonpoint donnent un certain vernis majestueux», Émile Zola, Alphonse Daudet et Guy de Maupassant. Pour lui, Maupassant est le «jeune abbé» de la petite Église naturaliste. «Guy de Maupassant, c'est Aramis.» Comme c'est bien cela! On ne saurait mieux caractériser, n'est-ce pas? l'auteur de Boule de suif et de Mademoiselle Fifi. Je lis dans un autre article: «Quand un homme a tenu une telle place dans l'art, quand il a exercé une si grande influence sur son temps...» De qui croyez-vous qu'il s'agisse? Sans doute de Lamartine, de Victor Hugo ou de Balzac? Point: il s'agit du chanteur Darcier. On ne saurait pousser plus loin que M. Wolff le sentiment des nuances.
Après le critique, voulez-vous l'homme?
... Il y a bien longtemps qu'une polémique tapageuse (pour «bruyante») avec Zola a été terminée (pour «s'est terminée») par une bonne et sincère poignée de main. Les médiocres seuls cultivent le ressentiment éternel; entre hommes intelligents on ne se brouille pas à jamais pour un coup d'épingle.
Mais si je me mets à citer, je ne m'arrêterai plus. Car ce chroniqueur sème les perles, sans s'en douter. Concluons. Ne pensez-vous pas qu'on appellerait assez justement M. Albert Wolff le Georges Ohnet de la chronique? J'imagine, du reste, qu'il y a dans son fait plus de malice qu'il ne semble et qu'il sera le premier à sourire de mes innocentes remarques. Il faut qu'il en sourie; car, s'il n'était pas un homme très fort, je songe avec tristesse à ce qu'il serait.
M. Émile Blavet ne s'élève que rarement jusqu'aux «idées générales»; M. Blavet se contente de rapporter des faits, et il les choisit bien, et il les rend divertissants, même quand ils ne le sont guère, et cela tous les jours; M. Blavet écrit une langue aisée, alerte, spirituelle. Il apporte dans cet horrible métier qui consiste à tenir le public au courant de ce qui se passe dans les salons, dans les théâtres, dans la rue, dans tous les mondes, une bonne grâce toujours égale et un sourire toujours prêt. Ce sont les réflexions d'un spectateur plein d'expérience, un peu désenchanté, non pas ennuyé pourtant, et jamais ennuyeux. Il est partout «le monsieur de l'orchestre», l'homme qui regarde pour son plaisir et ne veut pas en penser plus long.
Il sait, lui aussi, ce que demandent et ce qu'attendent ses lecteurs, l'immense multitude des badauds. Il a des égards pour leur naïveté, leur curiosité banale, leur hypocrisie inconsciente. S'il rend compte d'une entrevue avec le prince Victor, il n'ignore pas qu'un prince de vingt ans doit être de toute nécessité un homme remarquable, et il le dit. S'il vient à parler des petites filles qui, l'été, vendent des fleurs aux terrasses des cafés et vendraient volontiers autre chose, il sait qu'il faut s'indigner, et il s'indigne. S'il raconte quelque fête où ce qui nous reste d'aristocratie s'est encanaillé plus que de raison, il sait qu'il faut s'attrister, et il s'attriste. S'il va pendant les vacances visiter son pays natal et la maison où il a passé son enfance, il sait qu'il faut s'attendrir, et il s'attendrit. S'il parle de Mgr l'archevêque de Paris, il sait qu'il convient que le digne prélat soit «un fin prélat», et il lui prête des mots, et il nous entretient avec émotion des bons rapports du cardinal avec l'acteur Berthelier. S'il parcourt les églises pendant le carême, il sait qu'il est convenable d'y porter une âme religieuse, et il l'y porte... Mais comme on sent que tout cela lui est égal! Il a le don de saisir avec prestesse les traits fugitifs de la comédie contemporaine, de s'en amuser et d'en amuser les autres: pas l'ombre de prétention, une bienveillance très philosophique, au fond une indifférence absolue. Celui-là est un Parisien.[Retour à la Table des Matières]
Un bouddhiste me dit:
—Cette série de chroniqueurs est sans intérêt. S'il est vrai que le dernier effort de la critique soit de définir les esprits, elle ne serait pas malavisée de laisser de côté les journalistes. Car on ne les peut définir qu'en bloc, étant tous semblables les uns aux autres et à peu près indiscernables (sauf quelques-uns que l'on caractériserait suffisamment en quelques lignes). Il y a à cela plusieurs raisons. D'abord la besogne du journalisme souffre merveilleusement une certaine médiocrité d'esprit. Elle la réclame presque et quelquefois elle la donne. Puis on sait où et comment se recrute, en grande partie, la rédaction des journaux. De bons jeunes gens, de plus de prétention que de littérature, qui auraient pu faire d'excellents notaires ou des commerçants habiles, s'imaginent (ô candeur!) que rien n'est plus beau, plus noble ni plus agréable que d'être imprimé et lu tous les jours. Ils veulent «entrer dans un journal»; ils finissent par y entrer et ils y montent en grade à peu près comme dans un ministère. Là ils écrivent toute leur vie les choses quelconques qu'ils sont capables d'écrire. Qui en a lu un, a lu les autres. Le journalisme politique surtout est, dans son ensemble, admirable d'inutilité et parfois de niaiserie. Mais la chronique même—sauf les exceptions que tout le monde connaît—n'est guère plus reluisante. Vous avez une bonne douzaine de chroniqueurs, jeunes ou vieux, chez qui vous retrouverez le même échauffement artificiel, le même désir vulgaire d'étonner, la même outrance facile, le même claquement de cravache, au reste le même vide et souvent la même insuffisance de style et, par endroits, de syntaxe. Ceux mêmes qui sont nés avec quelque originalité d'esprit ont beaucoup de peine à la garder intacte. La nécessité de la besogne quotidienne, le peu de temps laissé à la réflexion, l'obligation de «faire sa copie» même quand on n'a rien à dire, absolument rien, tout cela fait glisser les meilleurs à une certaine banalité, soit à des lieux communs insupportables, soit à des paradoxes aussi insipides que des lieux communs. Il ne faut ni s'en étonner ni surtout en triompher. C'est là une des conséquences fatales de ce très étrange métier de journaliste. Ceux surtout qui écrivent tous les jours, si excellemment doués qu'ils soient, n'y échappent pas. L'originalité de la forme ou de la pensée a presque toujours besoin, pour s'achever, du recueillement d'un travail volontaire. Elle s'atténue et s'efface en se dispersant. Dans les cinquante ou soixante mille lignes qu'un journaliste écrit tous les ans, ce qui lui appartient en propre, ce qui le signale et le distingue se trouve perdu dans ce qui le confond et le mêle, dans tout ce qu'il a laissé s'écouler de lui sans y apporter d'attention et sans y attacher de prix. Sa personnalité se dilue dans cet écoulement perpétuel. Le meilleur journaliste est comme noyé dans la surabondance de sa prose: c'est dans ce flot qu'il faut repêcher ses membres épars.
I
Tout cela peut être vrai souvent. Il me suffit que ce ne le soit pas toujours. Je ne m'occupe partout que des exceptions. M. Fouquier en est une. Il a trouvé moyen d'être à la fois le plus abondant et le plus distingué des chroniqueurs. Celui-là est facile à «discerner», s'il reste malaisé à définir. Sa production, considérable et continue, si elle n'est pas toujours égale à elle-même, n'est du moins jamais banale. S'il se dérobe, c'est par l'excès même de sa souplesse, par la variété et la richesse de ses dons. Essayons de le saisir et de le ramasser, fût-ce en tâtonnant un peu et en m'y reprenant.
C'est l'esprit le plus facile, le plus alerte, le plus adroit, le plus prêt sur toutes choses. Il est extrêmement intelligent (donnez, je vous prie, au mot toute sa force). Il sait tout ou du moins devine tout et semble s'être tout assimilé. Il n'ignore rien de ce que tous les esprits originaux de ce siècle ont pensé et senti; il le repense avec une hardiesse légère, il le ressent avec une vivacité d'impression jamais émoussée. S'il n'est pas et s'il ne peut être, à cause des nécessités mêmes de sa profession, une de ces intelligences créatrices par lesquelles s'accroît, pour parler comme M. Renan, la conscience que l'univers prend de lui-même, il est du moins de ces grands curieux auxquels nul de ces progrès n'échappe. C'est un miroir sensible largement ouvert au monde et à la vie. Sur toute question historique, sociale, morale ou littéraire, il sait tout ce qu'un «honnête homme» peut savoir au moment précis où il écrit. Il ne retarde jamais. Il reproduit en courant, avec une rapidité aisée et comme s'il la connaissait de toute éternité, la plus récente façon de comprendre et de voir que les hommes aient inventée. Il porte au plus haut point ce don merveilleux de «réceptivité» que Proudhon attribue aux mieux douées d'entre les femmes. Et il a d'ailleurs, dans les moindres mouvements de sa sensibilité et de sa pensée, une grâce d'un charme si pénétrant que, si je ne puis l'appeler féminine, je ne saurai vraiment de quel autre nom la nommer.
Cet esprit, si délicatement impressionnable et si apte à tout comprendre et à tout retenir, est en outre singulièrement actif. Quand je songe que M. Fouquier fait au moins une chronique par jour, qu'aucune de ces chroniques n'est tout à fait insignifiante et vide et que beaucoup sont exquises, je demeure stupide. Il n'est guère ni d'esprit mieux meublé ni de plus grand travailleur. Et voici où ma surprise redouble. Je ne me sers ici que de ce que M. Fouquier nous livre de sa personne, volontairement ou non, dans ses écritures publiques. Sa prose a une odeur qu'il est agréable et qu'il n'est point indiscret de respirer. Je puis bien dire que les articles de M. Fouquier, par les préoccupations dont ils portent souvent la trace, par la profondeur et la subtilité de l'expérience dont ils témoignent, laissent entrevoir derrière cette vie de grand laborieux une autre vie non moins remplie, une vie de grand épicurien. Prenez le mot, de grâce, au sens le plus favorable. Épicure, tout le premier, fut un fort honnête homme. Pétrone est mort comme vous savez, et Saint-Évremond, Chapelle, la Fontaine et beaucoup d'autres chez nous ont été des esprits charmants. Mais en même temps (pardonnez-moi ces retours et ces retouches) on sent que ce voluptueux serait volontiers un homme d'action et qu'il suffirait (qui sait?) aux emplois les plus considérables et les plus difficiles. L'action proprement dite, l'action directe sur les hommes, par la parole ou par le gouvernement, il l'aime et il l'a recherchée. Il a été directeur de la presse, il a été candidat (pourquoi pas?) à diverses situations, et, s'il a échoué (ce qui arrive aux plus dignes), c'est ou parce qu'il a trop d'esprit, ou parce que ses autres occupations ne lui permettaient pas d'apporter assez de ténacité dans les brigues et les candidatures et peut-être aussi l'exposaient aux distractions et l'inclinaient aux nonchalances.
Vous commencez à apercevoir la richesse de cette nature. M. Fouquier est un méridional. Il a, de son pays, la gaieté, l'alacrité d'humeur, la facilité heureuse, l'optimisme—sans en avoir la suffisance ni la naïveté toujours prompte aux enthousiasmes. Et M. Fouquier est aussi un méridional de Marseille, un Phocéen, un Grec. La Grèce, il l'adore et il en parle souvent. Et vraiment les dieux lointains de son antique patrie lui ont donné la finesse, la grâce, le bien dire, la joie de vivre, l'équilibre des facultés intellectuelles. Il est bien fils de cette race qui a vécu si noblement, de la vie la plus naturelle et la plus cultivée à la fois, de cette race qui n'a point maudit la chair et qui n'a répudié aucun des présents du ciel. Pourtant je le vois comme un Grec un peu amolli, plus près d'Alcibiade que de Socrate, pour qui il a été maintes fois injuste (après d'autres), et plutôt encore comme un Grec d'arrière-saison, contemporain de Théocrite, jouissant de ses dieux sans y croire, mais sans les nier publiquement; et moins comme un Athénien que comme un Grec des îles, plein de science et de douceur, traînant sa tunique dénouée dans les bosquets de lauriers-roses... Mais ce méridional est un méridional blond. Son front «s'est élargi» par le temps, comme celui de la Pallas de M. Renan, jusqu'à «comprendre plusieurs espèces de beauté»; et ce Phocéen conçoit quand il le veut la mélancolie des Sarmates et des Saxons et les tristesses et raffinements d'art et de pensée des hommes du Nord.
Son esprit étant comme une abeille qui butine la fleur des choses et tout ce que cet univers offre de meilleur, vous imaginez aisément sur quoi il s'arrête de préférence. Je n'offenserai point M. Fouquier et à coup sûr je ne surprendrai personne (car cela ressort assez de ce qu'il écrit) en disant qu'il est grand «ami des femmes», pour parler comme M. Dumas—avec plus d'abandon que de Ryons, quelque chose de moins pincé, de moindres rigueurs théoriques; grand connaisseur toutefois aux choses de l'amour, grand docteur et casuiste subtil dans les questions féminines. Comme M. Rabusson, et à meilleur titre peut-être (car l'auteur de l'Amie a un fond d'amertume), M. Fouquier donne l'idée de quelque dilettante du XVIIIe siècle, d'un Crébillon fils ou d'un Laclos. Et cela ne l'empêche pas, je ne sais comment—par quelque chose de caressant et de félin, par la subtilité et la cruauté de quelques-unes de ses ironies, par la longueur toute féminine et la férocité de certaines de ses rancunes (même contre des femmes) —d'évoquer aussi des idées de stylet caché sous un manteau de pourpre traînante, de vie batailleuse autant que voluptueuse, et de faire songer (avec toutes les atténuations qu'il vous plaira: il en faut dans ces transpositions d'images) à quelque Italien de ce magnifique et terrible XVIe siècle.
Grec de la décadence, Florentin d'il y a trois siècles, roué du siècle dernier, Parisien d'aujourd'hui et Français de toujours, homme de plaisir et homme d'action..., voilà bien des affaires! Jamais je ne pourrai ramener tout cela à quelque semblant d'unité.
Cependant, si l'on considère l'homme, que l'écrivain fait deviner, on voit que sa marque est la recherche constante de tous les plaisirs délicats. Je vous prie de ne vous point scandaliser. La recherche bien entendue du plaisir, ç'a été, pour beaucoup de philosophes anciens, la définition même de la vertu.—Si, d'autre part, vous considérez l'écrivain, vous trouverez que sa qualité la plus persistante est le bon sens. Par là il est bien de race latine ou de vieille race française. Il sait, à l'occasion, entrer dans toutes les folies et s'y intéresser; mais il n'a pas le moindre grain de folie pour son compte. Cet homme qui n'a guère de foi ni de principes a d'excellentes habitudes d'esprit. Son bon sens peut quelquefois paraître hardi: le bon sens, quand on l'applique résolument à certaines questions, est le père des paradoxes; mais, en réalité, il y a chez ce disciple d'Aristippe une rare fermeté de raison, même une défiance presque trop grande de ce qui n'est pas raisonnable. Cherchez bien, et vous finirez par découvrir chez M. Fouquier un mélange tout à fait imprévu. C'est, dans le monde de la littérature, un don Juan qui recouvre un bourgeois. Il y a chez lui du Renan et du Voltaire, du Borgia et, du Béranger, du roué et du garde national. Ils y sont à la fois, et c'est cette simultanéité qui est piquante.
S'ils y sont à la fois, c'est apparemment qu'ils s'accordent. Voyons comment. C'est que la raison est encore ce qui nous fait le mieux jouir des choses, le plus sûrement et le plus longtemps. Un parfait épicurien est nécessairement un homme de sens très rassis. Dans le domaine de la pensée, la modération même de la solution où l'on a voulu s'arrêter suppose qu'on a passé en revue toutes les autres et qu'on s'est imaginé les divers états d'esprit auxquels elles correspondent, ce qui est un grand plaisir. De même, l'état sentimental le plus agréable et le mieux garanti contre la souffrance est celui auquel on se prête sans se donner tout à fait. La passion éperdue devient aisément douloureuse; les sens exaspérés ont aussi leurs maladies. Ce qui vaut mieux, c'est un rien de libertinage à la française et un peu de rêve. La raison, en présidant aux ébats du cœur et des sens, les garde de tout mal et leur permet de varier leurs aimables expériences. M. Fouquier est un homme qui aime la vie, et c'est justement à la mieux aimer, à tirer d'elle tout ce qu'elle contient, que lui sert sa tranquille raison. Et c'est pour cela qu'il n'est pas artiste au sens étroit du mot, mais moraliste et curieux. Un artiste ne jouit que des formes et ne considère les hommes et les choses que sous un angle particulier; le curieux les saisit tour à tour sous tous leurs aspects. Seul celui-là jouit de tout, qui est curieux de tout; et celui qui est curieux de tout est par là même un esprit tempéré et maître de soi.
II
M. Fouquier est surtout curieux de la femme. La femme est, en effet, ce qui tient, pour l'homme, la plus grande place en ce monde. Les chroniques de M. Fouquier sur les femmes, sur le mariage, sur l'amour, sont peut-être la partie la plus originale de son œuvre. Il est impossible d'apporter à l'étude de ces questions plus de raison, de délicatesse et d'esprit, ni une expérience plus consommée et un plus grand amour de son sujet. M. Fouquier aime l'amour. Cela n'est plus si commun à l'heure qu'il est! Car, songez-y, l'amour s'en va. Ce qui en reste s'est étrangement gâté: s'il n'est brutal et plat, il est maladif et pervers. Nestor et Colombine (M. Henry Fouquier écrit au Gil Blas sous ces deux noms) ont à la fois, sur l'amour, les idées des premiers hommes et celles des délicieux Français du XVIIIe siècle. Et voyez comme ces pseudonymes sont bien choisis: l'un, représentant le naturalisme grec; l'autre, la tendresse coquette des marquises que Watteau embarque pour Cythère.
Plus je deviens vieux, dit le Nestor du Gil Blas, plus je pardonne à l'amour. Amour coup de foudre, amour-passion, amour-caprice, amour-galanterie, tous les amours que ce grand fendeur de cheveux en quatre qui est Stendhal a décrits et classés, je comprends tout, j'excuse tout; parfois même j'envie...
Mais ce qu'il préfère, je crois, c'est une espèce d'amour en même temps idyllique et mondain, franchement sensuel, mais relevé d'un peu d'illusion, de rêve, d' «idéal» (ce mot revient souvent sous sa plume), l'Oaristys de Théocrite dans un salon de nos jours. Une pervenche intacte fleurit au cœur éternellement jeune de ce Parisien cuirassé d'expérience, durci au feu de la vie de Paris. Il a écrit de très belles pages sur don Juan, et très significatives. Il me semble que nous mettons ordinairement un peu de nous dans l'idée que nous nous faisons de don Juan: celui de M. Fouquier est avant tout naïf, et il est toujours sincère. Il n'a ni cruauté ni vanité; il n'a même pas de curiosités malsaines. Il est à cent lieues du sadisme, qui serait, dans cette théorie, tout le contraire du don-juanisme, C'est proprement le don Juan de Namouna, tiré au clair.
... Vous parlez de vanité! Pour vous, don Juan touche au fat, et, dans son amour des femmes, entre la préoccupation des hommes. Mais c'est là le contraire de l'entraînement d'un «tempérament», et la vanité, chose toute cérébrale, n'a rien à voir avec l'émotion primesautière de don Juan, quand son regard se croise avec celui d'une femme, qu'il voit désormais seule là où il s'est rencontré avec elle... Ne faisons pas à l'amoureux l'injure de mettre de la vanité dans ce besoin de plaire, de connaître et de posséder, que nous flairons en lui à première vue, odor d'amore. Ne lui refusons pas non plus les douces sensations qui viennent du cœur et qui excusent et consolent les abandons des femmes. Le trait caractéristique de don Juan, c'est l'émotion auprès de celles-ci, émotion profonde, naïve, sincère, égale et peut-être supérieure en intensité à l'émotion réglée des hommes qui mêlent l'idée du devoir aux choses de l'amour, encourant par là le juste anathème du poète! N'est-ce pas le cœur qui parle chez lui, quand il trouve Elvire touchante dans les larmes? Mais que serait-il sans les palpitations délicieuses de son cœur, sinon un fou érotique, à livrer aux médecins? Le don Juan honni est peut-être le seul homme qui n'aime jamais sans amour, et, s'il ne se fait pas à lui-même le mensonge de la durée, c'est qu'il ne veut pas être hypocrite, ayant cette religion suprême de ne pas mentir au pied de l'autel qu'il embrasse. Comment l'aimerait-on sans cela? Le matérialiste brutal ferait horreur aux femmes; et c'est à l'idéaliste qu'elles pardonnent leurs douleurs... Nous sentons que, quand il n'aime plus, c'est qu'il aime trop l'amour, dont la femme délaissée n'a pas su lui dire le dernier secret. Il court après l'idéal, et il le répand autour de lui et le laisse derrière ses pas. Il est le poursuivant de l'absolu, qui en fait naître au moins l'idée et le désir à toutes celles qu'il aime...
J'avoue que, pour ma part, je conçois don Juan un peu autrement. Il me paraît que don Juan... (mais oubliez ce que je disais tout à l'heure et croyez que je ne mets rien là de mon propre rêve), il me paraît que don Juan, à le considérer dans Tirso de Molina et dans Molière, sinon dans Byron et dans Mozart, est surtout un grand artiste et un grand orgueilleux. La déclaration superbe que lui prête Molière, et où il se compare à Alexandre et à César, est assez explicite. En somme, il y a trois vies dignes d'être vécues (en dehors de celle du parfait bouddhiste, qui ne demande rien): la vie de l'homme qui domine les autres hommes par la sainteté ou par le génie politique et militaire (François d'Assise ou Napoléon); la vie du grand poète qui donne, de la réalité, des représentations plus belles que la réalité même et aussi intéressantes (Shakespeare ou Balzac), et la vie de l'homme qui dompte et asservit toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin (Richelieu ou don Juan). Cette dernière destinée n'est pas la moins glorieuse ni la moins enviable. Un amour de femme est au fond de presque toutes les vies humaines: à certains moments le conquérant même ou le grand poète donnerait tout son génie pour l'amour d'une femme. À ces moments-là celui qui les a toutes ferait envie même à Molière, même à César. Croyez que don Juan le sait, et qu'il en jouit profondément, et que sa royauté lui paraît pour le moins égale à celle des poètes et des capitaines. Ce qu'il veut, lui, c'est jeter des femmes, le plus de femmes possible, toutes les femmes à ses pieds. Et il les compte, et Leporello en tient la liste. Et en même temps qu'il compte ses victimes, il les regarde, il les étudie, il les compare. Il se délecte au spectacle des sentiments les plus violents auxquels une créature humaine puisse être en proie, se traduisant par les lignes, les formes, les mouvements, les signes extérieurs les plus gracieux et les plus séduisants. Il jouit du tumulte et de l'incohérence des pensées, des désespoirs qui se livrent des indignations qui consentent et abdiquent, et des corps vibrants, des cheveux dénoués, des larmes qui voilent et attendrissent la splendeur des beaux yeux. Il se sent le complice élu de la Nature éternelle. Les aime-t-il, ces femmes? Il le croit, il le voudrait. Il sent en lui quelque chose de supérieur à lui-même, de tout-puissant et de mystérieux; et son cœur se gonfle d'orgueil à songer qu'il est, quoi qu'il fasse et sans qu'il sache lui-même pourquoi, le rêve réalisé de tant de pauvres et folles et charmantes créatures. Ce qu'il doit porter en lui, c'est une immense fierté, une curiosité infinie, une infinie pitié, peut-être aussi une terreur de son propre pouvoir, et une obscure désespérance, de ne pouvoir aimer une femme, une seule, à jamais...
Je reviens à M. Fouquier. Ce qu'il a de l'éternel don Juan, c'est tout au moins le mépris des conventions sociales et de la morale mondaine:
... Car voilà où j'en veux venir, à cette simple constatation: il n'y a pas de morale sociale, il y a seulement une franc-maçonnerie mondaine, franc-maçonnerie absurde, aux rites cruels et sanglants, contre qui protestent notre cœur et notre raison. Chercher la loi du monde est même une folie: il n'y a qu'à la subir. Cette franc-maçonnerie établit qu'une jeune fille qui donne son cœur pour un bouquet de roses est perdue, tandis qu'une femme mariée qui le donne par caprice—ou pour un bracelet, comme les lionnes pauvres dont le monde honnête est plein,—n'est pas compromise, pourvu qu'elle y mette un peu d'hypocrisie, etc.
Partout où il voit l'amour, même un petit semblant d'amour, M. Fouquier s'attendrit, il a des tolérances infinies. Je n'ai pas à vous dire son indulgence pour les fautes des femmes, à condition qu'il y ait de l'amour dans leur fait, et un peu de «rêve». Les Ninons même et les Marions sont assez de ses amies, pourvu qu'elles aient quelque bonté et quelque grâce et que leur vénalité ne leur interdise pas tout choix. Il a très finement analysé, et avec grande pitié, l'espèce de sentiment qui pousse les Manons du plus bas étage à avoir des Desgrieux. Il a montré, presque avec émotion et en condamnant sur ce point les railleries vulgaires, ce qu'il y a de touchant dans l'amour, des femmes qui ont un peu dépassé l'âge de l'amour, des amantes mûries et meurtries, qui s'attachent à leur dernière passion avec fureur et avec mélancolie, parce qu'après il n'y aura plus rien, et qui, pour se faire pardonner, pour s'absoudre elles-mêmes et sans se douter du sacrilège, mêlent à leur suprême amour de femme un sentiment d'équivoque maternité.
Cela, c'est la part de l'analyste voluptueux. Mais ce philosophe si indulgent et si raffiné est, comme j'ai dit, un esprit très sain. Personne ne s'est élevé avec plus de force contre certaines aberrations de l'amour. Je ne répondrais pas qu'en flétrissant ces perversions il défende à son imagination de s'y attarder quelque peu, ni qu'il n'éprouve point une sorte de plaisir obscur à prolonger, sur ces objets, sa colère ou sa raillerie (nous sommes faibles); mais il a trop souvent commenté le Naturam sequere, et cette antique devise est trop évidemment la sienne, pour qu'on puisse douter de la sincérité de ses vertueuses indignations. Sa santé d'esprit se reconnaît encore dans tout ce qu'il a écrit sur l'éducation et le rôle des femmes et les questions qui s'y rattachent. Il pense que l'intérêt même et les nécessités de leur profession imposent aux actrices une vie à part, sur la marge de la société régulière. Il aime que tout soit à sa place. Il raille ces maris qui délaissent leurs femmes pour devenir de vrais maris auprès des courtisanes. Il ne croit pas à la conversion de Marion Delorme ni ne la souhaite, et il traite Didier comme un nigaud qu'il est. Sur le divorce et sur les questions qui s'y rattachent, il a des vues d'excellent moraliste et d'homme d'État. Et son bon sens, nourri d'une sérieuse connaissance des hommes, a souvent des hardiesses comme celle-ci, que je recueille sans l'avoir cherchée: «L'idéal trop élevé du mariage est une source de désordres sociaux...»
Volontiers il résoudrait tous les problèmes par l'amour de la femme. C'est une obsession charmante. Si ce néo-Grec, que son culte de la nature n'empêche point de montrer dans les choses religieuses les tolérances tendres et amusées d'un Renan, nous parle d'aventure de l'Assomption ou de la Semaine sainte, il y reconnaîtra les fêtes symboliques de l'éternel amour; il célébrera l'assomption de la femme, Ève ou Vénus anadyomène, et pleurera avec les belles Syriennes sur le cadavre d'Adonis. Il est vraiment chez nous le dernier prêtre de l'amour. La cité qu'il rêve serait la république des grâces et des jeux; le courage même y serait un fruit de l'amour; les femmes y inspireraient l'héroïsme dans la guerre, et elles y conseilleraient les arts de la paix. Sous leur bienfaisante influence, les hommes mettraient un peu de sentiment, d'imagination, de douceur et de pitié dans l'organisation de la société et dans le gouvernement des affaires publiques. Si les hommes savaient encore aimer les femmes, si les femmes connaissaient leur rôle et s'y tenaient pour le remplir tout entier, on aurait une cité idéale, fondée sur la plus délicate interprétation des bonnes lois de nature. Je sais que j'idyllise un peu la conception de M. Fouquier: qu'il me pardonne cette fantaisie. Sérieusement on retrouverait chez lui, tout au fond, un peu des idées de Saint-Simon et d'Enfantin sur le rôle de la femme, moins le mysticisme et le galimatias. Et justement ces idées étaient en germe dans ce XVIIIe siècle que M. Fouquier aime tant, et dont il est.
Je n'ai voulu vous remettre sous les yeux que le côté le plus intéressant de cette mobile et vivante figure de journaliste. Je laisse le critique littéraire (très classique, ainsi qu'il sied à un Marseillais), l'observateur des mœurs contemporaines, le politique militant, le peintre de portraits (voyez ceux de Gambetta, de Rouher, de Lepère, de M. Renan, du duc de Broglie, d'autres encore; ils sont d'une vivacité et d'une justesse de touche incomparables). Et je ne vous parlerai pas non plus de son style, souple, ondoyant, nuancé, dont la facilité abondante est pourtant pleine de mots et de traits qui sifflent, tout chaud de la hâte de l'improvisation quotidienne, avec un fond de langue excellente, mais avec des négligences çà et là, des plis de manteau qui traîne, comme celui de quelque jeune Grec, auditeur de Platon. Et c'est bien, en dernière analyse, dans ce mélange de nonchalance voluptueuse et de bon sens raffiné, de raison armée et de sensuel abandon, que réside le charme original de cet Alcibiade de la chronique parisienne.[Retour à la Table des Matières]
Il est rare qu'en étudiant une œuvre, même celle d'un auteur dramatique ou d'un romancier, on puisse séparer nettement l'homme de l'écrivain et toucher à celui-ci sans effleurer au moins celui-là. À plus forte raison s'il s'agit d'un journaliste. Mais si ce journaliste s'appelle Henri Rochefort, la chose devient tout à fait impossible. Essayez de ne considérer que l'écrivain: la définition de son tour d'esprit tiendra en quelques lignes, et qui ne vaudront presque pas la peine d'être écrites. Mais prenez-le tout entier, et vous vous trouverez en face d'un cas moral des plus intéressants et des plus irritants à la fois, par l'impossibilité où l'on est d'y voir clair jusqu'au fond.
Trop de scrupule et de timidité ne serait point ici de mise. M. Rochefort appartient au public. Il appartient même à l'histoire, et beaucoup plus qu'un grand nombre de ministres, dont vous avez, je pense, oublié les noms. Voilà vingt ans que la place publique entend son sifflet ou son ricanement. L'empire est tombé au son de cette crécelle et, depuis, elle n'a pas cessé de grincer un seul jour. Sur le drame ou la comédie des vingt dernières années, cette face pâle de mime n'a cessé de pencher sa grimace immuable, et qui paraît automatique, comme ces masques que l'on peint au-dessus des rideaux de théâtre, et qui semblent railler tout ce qui s'agite sur les planches.
Elle est singulière, cette tête si connue: longue, maigre jadis, au front proéminent, aux pommettes saillantes, aux yeux enfoncés, aux lèvres serrées, au nez un peu court et comme arrêté d'un coup de ciseau qui a trop mordu: tête tourmentée et bizarre, pleine de protubérances et de méplats, surmontée d'un toupet comme on en voit flamboyer sous le lustre des cirques, et où il y a, en effet, du Méphisto et du clown, et peut-être aussi du chevalier de la triste figure. Qu'y a-t-il sous ce front? Quelle est la vraie pensée qui vit dans ces yeux? Je ne crois pas qu'il soit très facile de le savoir; mais je le chercherai librement, n'apportant ici ni prévention ni haine, mais une curiosité qui, parce qu'elle est très éveillée, ne demanderait qu'à se tourner, s'il se pouvait, en sympathie.
Considérez, je vous prie, d'un côté le genre d'esprit de M. Rochefort et ce que nous savons forcément de ses habitudes et de ses goûts, ce qui dans sa vie privée est au grand jour,—et d'autre part ses opinions et son rôle politique: vous reconnaîtrez que, lorsque je parle d'un problème à résoudre, je ne l'invente point par amour du mystérieux.
I
La forme d'esprit de M. Rochefort se rencontre peut-être aussi chez d'autres; mais il n'est pas d'écrivain, je pense, ni qui ait poussé plus loin cet esprit-là, ni qui s'y soit tenu plus étroitement.
Remarquez comme, dans la littérature de notre temps, tous nos sentiments, toutes nos façons d'être, toutes nos attitudes intellectuelles et morales se sont tendues et exaspérées. Le sentiment de la nature s'est tourné en une adoration sensuelle et mystique; le goût du pittoresque en une poursuite inquiète d'impressions ténues et insaisissables; le goût de la réalité en une recherche morose de ce qu'elle a de brutal et de triste; la tendresse est devenue hystérie et la mélancolie pessimisme. Tout a pris des airs de maladie nerveuse. L'art de la raillerie s'est développé avec le même excès. Il me semble que la plaisanterie de M. Rochefort est à celle de Voltaire ou de Beaumarchais ce que le pittoresque de Michelet est à celui de Buffon, ou l'impressionnisme d'Edmond de Goncourt à celui de Bernardin de Saint-Pierre.
L'esprit de l'auteur de la Lanterne, c'est l'ironie ininterrompue, méthodique et universelle. Cette ironie sans trêve, sans passion et sans choix, c'est proprement la «blague». M. Rochefort est pour moi un des maîtres incontestés du genre.
S'il fallait définir ses procédés, on en trouverait, je crois, deux principaux. C'est, dans le détail, le coq-à-l'âne, sous quelque forme que ce soit, le rapprochement imprévu de deux idées étonnées de se trouver ensemble. Par exemple, la phrase célèbre: «La France contient, dit l'Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» Pour les grands morceaux, c'est le développement à toute outrance, patiemment poursuivi et poussé jusque dans ses conséquences les plus lointaines et les plus grotesques, de quelque détail ridicule que lui fournit le train des choses. Et presque toujours ce développement se fait sous la forme dramatique (dialogue ou discours), qui ajoute au comique en faisant vivre et parler l'absurde, en le supposant réalisé. Voici, pour me faire entendre et pour me divertir, un exemple que je prends parmi des milliers d'autres à cause de sa brièveté: