Les catholiques exaltés sont en train de s'annexer M. Viennet. Après avoir vécu excommunié comme franc-maçon, il paraîtrait qu'à sa dernière heure il a abjuré la franchise et la maçonnerie pour mourir dans les bras de la religion à laquelle nous devons le cardinal Dubois et la seconde expédition romaine...
Cette habitude qu'a le clergé de venir se fourrer jusque dans la table de nuit des mourants pourrait être utilisée par les gouvernements qui, comme le nôtre, ont le plus puissant besoin d'adhésions. Je m'étonne qu'on n'ait pas encore songé à envoyer au chevet des moribonds hostiles à l'ordre de choses actuel des conseillers d'État chargés de les convertir à la vraie politique, c'est-à-dire aux joies pures du pouvoir absolu.
Quand le malade, en proie au râle suprême et déjà noyé dans les brouillards de la dernière heure, aurait écouté sans trop de résistance ces questions insidieuses:
—L'affaire du Mexique n'est-elle pas la plus grande pensée du règne?
N'est-il pas prouvé que l'idée de rester neuf années sous les drapeaux remplit d'allégresse tous les Français âgés de vingt et un ans?
Avouez en outre qu'en dehors de la famille Bonaparte il n'y a plus pour la France que honte et misère;
Le Moniteur publierait, pour le jour de l'enterrement, en tête de sa partie non officielle, cette note triomphante:
«Le fameux X..., qui après avoir donné, au coup d'État, sa démission de professeur de rhétorique au collège de Senlis, a été transporté à Lambessa aux frais de notre généreux gouvernement; le fameux X..., pressé par l'évidence, a avoué, à son lit de mort, qu'il n'avait jamais été plus libre que sous ce règne, et qu'il expirait dans les bras de la Constitution, à laquelle il jurait obéissance dans ce monde et dans l'autre.»
Appliqué aux derniers moments de l'honorable M. Viennet, ce système eût peut-être réussi, et nous ne serions pas obligés de déplorer aujourd'hui qu'il n'ait pas craint de paraître devant Dieu, sans s'être préalablement muni des sacrements de l'impérialisme.
Une page isolée dit peu de chose. Mais songez que c'est tout le temps comme cela,—tout le temps. M. Rochefort déploie, à développer l'absurde, de remarquables qualités d'ordre et de méthode et une très réelle puissance d'imagination. Il y a, dans son œuvre de pamphlétaire et de chroniqueur, des inventions bouffonnes d'une immense drôlerie.
Mais, quand on prolonge un peu sa lecture, cette vision toujours et invinciblement grotesque des choses, sans une détente, sans un répit, devient enfin presque pénible, vous secoue d'un petit rire intérieur qui fait mal aux nerfs. Il y a, dans cette gaieté mécanique, une tension féroce, la rage froide d'une éternelle déformation à la Daumier. Et l'on sent très clairement que l'âme secrète de cette raillerie n'est point, comme celle d'autres grands railleurs, l'amour du vrai, du juste ou du bien. Cette raillerie n'a qu'une mesure: c'est, à propos de tout, qu'il s'agisse d'un ridicule ou qu'il s'agisse d'une infamie, le même ricanement méthodique, prolongé par les mêmes procédés de développement. Cette raillerie jouit d'elle-même et de sa propre virtuosité. Comme elle est toujours également outrée, on la soupçonne volontiers d'indifférence au vrai et au faux, au juste et à l'injuste. Et son universalité fait tort à sa violence: partout forcenée, elle ne paraît sérieuse nulle part. Cette blague se résout en une sorte de rhétorique spéciale qui est la forme, moitié naturelle, moitié acquise, de l'esprit de M. Rochefort. En somme, il s'amuse et nous amuse, ne lui demandez rien au delà. Cet esprit est, comme on l'a dit souvent, celui d'un vaudevilliste de premier ordre, rien de moins. Mais peut-être rien de plus.
II
Prenez maintenant sa vie publique, ses opinions, son rôle. Vous pouvez voir que ce n'est pas précisément un rôle de vaudevilliste. Vers la fin de l'empire, ce fut merveille. Il combattit les petits hommes avec de petits écrits qui firent grand tapage. La convenance était parfaite de l'instrument avec la tâche. Il eut alors ce rare bonheur, et qu'il n'a guère retrouvé depuis, de faire une œuvre bonne et juste tout en obéissant à son démon intérieur, d'avoir raison en ayant de l'esprit, et le genre d'esprit dont il est capable. Il n'était alors que républicain parce qu'il suffisait d'être républicain, sans préciser, pour être de l'extrême opposition. Le 4 Septembre porte au pouvoir ce marquis démocrate, cet homme de trop de nerfs qui, parmi les acclamations de la rue, soulevé sur les flots de la foule, pâlit et se trouve mal comme sur les flots d'une mer. Dès lors, partout où sera l'émeute et l'insurrection, même la plus évidemment injuste et folle, même la plus sanglante, vous retrouverez cet insurgé délicat, qui n'aime pas l'odeur du peuple et à qui le peuple fait peur. Il est des absurdes émeutes d'octobre; il est de la Commune, jusqu'au bout. On le déporte. Échappé de Nouméa, il reprend son œuvre de destruction avec plus d'acharnement encore, je ne dis pas avec plus de sérieux. Toute puissance établie, quelle qu'elle soit, l'a pour ennemi implacable. Personne n'a jamais traité les hommes qui ont été au pouvoir avec une plus radicale, ni plus violente, ni plus aveugle injustice. Et tout mouvement de la rue, toute grève en province, même tachée de sang, est sûre de l'avoir pour elle, sans examen. Les pires instincts de la foule, je veux dire ceux qui lui font le plus de mal à elle-même, l'envie, la défiance, la haine, l'appétit de jouir à son tour, il n'a jamais manqué une occasion de les exciter, de les exaspérer, de les pousser à la curée. Toute âme un peu douce, un peu tendre, un peu soucieuse de l'équité, un peu pitoyable à ce peuple dont on n'a guère le droit d'exciter les appétits quand on n'a rien à lui donner, sera effrayée et scandalisée de l'œuvre de M. Rochefort. De toutes les pages qu'il a écrites depuis seize ans, il en est bien peu que je voudrais avoir sur la conscience.
III
C'est peut-être que je n'ai pas l'âme croyante. Mais un révolutionnaire doit l'avoir. Pour professer les opinions de M. Rochefort, il faut être bien sûr de son fait; et cette furie négatrice ne saurait guère aller, semble-t-il, sans un très grand sérieux. Quand on est à ce point convaincu de l'injustice, de l'absurdité, de la monstruosité de l'état social, on ne doit guère trouver que cela prête à rire; du moins on ne doit pas rire toujours. Car il ne s'agit pas ici de bagatelles. Les opinions que paraît avoir M. Rochefort sont de celles qui s'accordent le moins avec la gaieté des coq-à-l'âne et la plaisanterie de Duvert et Lauzanne. Je comprendrais plutôt ici l'éloquence tendue, travaillée, mais bien sincèrement haineuse, et sérieuse après tout, d'un Jules Vallès. Mais le badinage de M. Rochefort offense ma simplicité d'esprit. Chose surprenante, Nouméa même, la solitude, la souffrance, les épreuves de toutes sortes n'ont pu donner à ses haines ni à ses convictions une forme sérieuse. Il est revenu des antipodes aussi badin qu'il y était allé.
Je me dis malgré moi:—Un homme qui souffre de la grande misère du peuple et de toutes les horribles iniquités sociales et qui fait profession de ne point s'y résigner, j'ai beau faire, je ne puis me le représenter sous les espèces d'un boulevardier qui fait des mots. Les apôtres de la primitive Église pratiquaient peu le calembour, et je conçois mal Spartacus vaudevilliste. Quand un homme passe son temps à attiser les haines des souffrants, à provoquer la révolution sociale, à faire tout, sous prétexte que le monde va mal, pour qu'il aille plus mal encore, il faut qu'il soit bien persuadé de la justice de son œuvre, et cette foi ne suppose pas un très grand fond de gaieté ni surtout une humeur de plaisantin. Si cet homme écrit, j'imagine que ce sera comme M. Élisée Reclus ou le prince Kropotkine,—avec fougue, avec éloquence, avec gravité,—peut-être pas sans déclamation, mais à coup sûr sans «fumisterie». Non, décidément, il y a pour moi je ne sais quelle incompatibilité entre l'esprit de M. Rochefort et l'esprit de la cause qu'il défend. La phrase de Giboyer sur Déodat «tirant la canne et le bâton devant l'arche» et «appliquant la facétie à la défense des choses saintes», si vous supposez un moment qu'il s'agit de l'arche de la Révolution, croyez-vous que cette phrase conviendrait si mal à M. Rochefort?
Ajoutez que la vie de ce grand railleur (comme son style) paraît se moquer fortement de ses opinions. Certes je comprends que les actions des hommes ne soient pas toujours gouvernées par une logique rigoureuse, et même je ne désire pas qu'elles le soient: la variété du monde y perdrait. Je ne me fâche point que Sénèque écrive, à la cour de Néron, sur le mépris des richesses. Ce n'est là qu'un exercice littéraire qui ne tire point à conséquence. Mais ce serait, je pense, faire à M. Rochefort la plus cruelle injure que de prendre son œuvre de journaliste pour une série d'exercices littéraires, car ces exercices ont fait et feront peut-être encore couler du sang. Il faut donc bien qu'il ait la foi: s'il ne l'avait pas, il serait trop à plaindre. Mais alors il me semble qu'un certain degré d'outrance dans certaines doctrines impose absolument à celui qui les professe une vie qui ne les contredise point. Une âme simple et qui connaîtrait seulement le rôle politique de M. Rochefort se le figurerait volontiers vivant à peu près de la même façon que M. Élisée Reclus ou que le comte Tolstoï. Or je n'entre point ici dans la vie privée du joyeux pamphlétaire, et je ne me sers que de ce qui traîne dans tous les journaux: mais tout le monde sait que ce Parisien accompli est grand parieur aux courses, grand collectionneur de tableaux, et qu'il mène enfin la vie que nous voudrions tous mener. Je ne m'en indigne point et, rassurez-vous, je vous fais grâce ici d'un développement facile. Ce que j'admire, par exemple, c'est la bonté, la crédulité, la stupidité de ce peuple qui a si longtemps pris et qui prend peut-être encore M. Rochefort pour un de ses prophètes. C'est bien fait, après tout, et cette stupidité excuse presque les artistes en démagogie. Et puis, qui sait si le prolétariat n'est pas fier d'avoir un chef qui est marquis, qui possède des objets d'art et qui s'amuse? Ainsi les serfs, comme dit quelque part M. Renan, jouissaient de la puissance et de la richesse de leur seigneur et étaient heureux en lui. Rien ne change, même quand tout paraît le plus changé. Pourtant on m'assure que les électeurs même de Paris commencent à s'aviser de la contradiction qui m'occupe. Naturellement ils en sont plus choqués que moi, qui ne la considère que comme un problème moral fort intéressant. M. Rochefort disait un jour: «Je ferai descendre des faubourgs, quand je voudrai, deux cent mille hommes.» Ce n'est peut-être pas lui qui les ferait descendre aujourd'hui.
IV
Voilà donc une vie et un rôle, des opinions et un esprit passablement contradictoires. Cette contradiction, comment la résoudre? La question de la sincérité de M. Rochefort se pose forcément, on ne saurait l'éviter. La réponse qui s'offre tout d'abord, c'est que peut-être il joue la comédie, par intérêt et par plaisir. Mais je ne m'y arrêterai pas, pour deux raisons. Premièrement, je n'ose pas pousser l'indiscrétion jusque-là. M. Rochefort n'est pas de mine à se laisser demander trop directement des comptes. Il a gardé, dans la société contemporaine, quelque chose de la fière allure de ces aventuriers d'autrefois qui, vivant dans des sociétés moins munies de police et de gendarmes, payaient de beaucoup de courage le droit de faire à leur guise et de n'être point jugés tout haut. Si M. Rochefort joue la comédie, il veut bien qu'on s'en aperçoive, mais il ne souffre point qu'on le dise. Ce révolutionnaire tintamarresque a des balafres sur la peau et, je pense, quelques balles dans le corps. Ce secret irritant de sa sincérité ou de sa feintise, il le garde derrière son épée de gentilhomme.
Puis, résoudre la difficulté en affirmant sa duplicité volontaire, ce serait un peu trop simple et grossier. Il est tant de sincérités mitigées et de mensonges à demi sincères! Savons-nous nous-mêmes exactement ce que nous sommes? Les circonstances et l'habitude nous pétrissent et nous façonnent plus qu'on ne peut l'imaginer. Nous croyons toujours un peu ce que nous aurions intérêt ou plaisir à croire. Nous sommes dupes de notre rôle, dupes de ce que nous faisons pour duper les autres. Le masque que nous avons choisi finit par coller à notre peau, devient notre vrai visage. Le mensonge comme la sincérité comporte une foule de nuances. Qui n'a senti cela? Souvent, les impressions littéraires et autres qu'il m'est arrivé de traduire ici, je ne sais pas trop si je les ai écrites parce que je les éprouvais, ou si je les ai éprouvées parce que je les avais écrites...
Il se pourrait que le cas de M. Rochefort fût moins un cas moral qu'un cas littéraire; que l'intransigeance croissante de son rôle public correspondît moins au développement d'une conviction qu'à celui d'un certain tour d'esprit, et que ce développement n'eût été déterminé que par des événements extérieurs. Notez que le genre de plaisanterie qui lui est naturel implique, même quand il est inoffensif, une attitude d'insurrection, et qu'il contient en puissance, si j'ose dire, tout un infini de révolte. Cet esprit a besoin d'être dans l'opposition extrême pour trouver tout son emploi, pour jeter tout son éclat, pour valoir tout son prix, pour sortir et se déployer tout entier. Or, ce point de l'extrême opposition s'étant toujours déplacé et reculé depuis vingt ans, M. Rochefort a suivi, simplement. Il est constamment allé là où il pouvait avoir tout son esprit. Ce n'est pas lui qui a changé, mais le terrain où il lui était permis d'être tout lui-même. Il n'est pas l'homme d'une foi, mais l'homme d'un tempérament et d'une situation toujours relative et mobile. Que dis-je? il est l'homme de la Lanterne. Il est condamné à faire la Lanterne toute sa vie. Or la lanterne d'aujourd'hui ne peut plus être celle d'il y a dix-huit ans. C'est à présent le falot qui conduit dans la nuit les bandes de Germinal et où les émeutiers allument leurs torches. Qu'importe? Le lanternier n'en peut mais: il faut qu'il fasse jusqu'au bout sa tâche de lanternier. Songez donc: si on allait lui prendre sa place? S'il trouvait plus insurgé que lui? Il serait perdu d'honneur, j'entends d'honneur littéraire. Sa lanterne le mène plus qu'il ne la porte, et tout ça, c'est de la littérature.
Mais ce n'est pas nécessairement de la comédie. Il y a de grandes chances pour que M. Rochefort soit à peu près persuadé de ce qu'il écrit. Il a souffert pour sa cause; et si peut-être il n'avait pas la foi avant son exil, il a bien pu l'avoir après: on ne veut point avoir souffert pour un simple jeu d'esprit. Puis, les idées dont il s'est fait le champion violent et facétieux supposent en même temps certaines croyances et certaines haines. Peut-être n'a-t-il point les croyances dans leur plénitude; mais les haines, je pense qu'il les ressent avec une complète sincérité. Si je ne garantis point qu'il aime le peuple à la façon des apôtres mystiques de la révolution sociale, je suis sûr qu'il déteste du meilleur de son âme les représentants officiels de l'égoïsme bourgeois et de l'hypocrisie parlementaire. M. Rochefort croit pour le moins à ses négations. Et vraiment, quand je disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien autre chose dans son fait que le développement d'un tempérament littéraire, je me trouvais affirmer, par un détour, sa sincérité. On doit être fort tenté de croire aux idées qui vous donnent le plus d'esprit. Et lorsqu'on a soutenu ces idées tous les jours pendant vingt ans, on a encore plus tôt fait d'y croire, ne fût-ce qu'aux heures où l'on écrit. Le contraire serait trop malaisé, exigerait une trop difficile surveillance de soi, un dédoublement trop laborieux. Dans le cas de M. Rochefort il est beaucoup plus simple d'avoir la foi,—sauf à l'exagérer quand on la proclame, et à l'oublier le reste du temps.
Quelqu'un me dit: «Quand ce serait une comédie (et ce n'en est pas une), ce pourrait être une comédie fort excusable, pour des raisons qui nous échappent. Qui donc connaît le fond des choses? Le personnage que nous jouons, par nécessité ou par goût, ce que nous livrons de nous-mêmes au public, c'est rarement nous tout entiers, et, comme dit Balzac, «nous mourons tous inconnus.» Tel qui, dans son journal, sème l'outrage et la révolte; tel qui, moitié par tempérament, moitié sous la pression des circonstances, a fait de la démagogie sa carrière, est l'homme le plus doux, le meilleur ami, le père de famille le plus tendre et le plus dévoué. Il aime, pour lui-même et pour les siens, la vie large et facile, et son humeur généreuse lui a mis sur les bras des charges de toutes sortes. Et c'est pour y suffire qu'il encourage les grèves et les émeutes et que, sur son journal lu dans les faubourgs, sa plume de fin lettré fait parfois, comme sur un tablier de boucher, des éclaboussures de sang. Le jour où il serait moins injuste et moins enragé, tout ce qui vit de lui en pâtirait. Les pires violences de son rôle public s'expliquent par ses vertus privées. C'est parce qu'il a bon cœur chez lui qu'il souffle la haine dans l'âme obscure des foules. Peut-être a-t-il des moments où il est las de ce rôle d'insulteur et d'énergumène, où il voudrait bien se reposer, où lui-même ne croit plus guère à ses haines, où l'envie le prend d'être équitable, ou simplement indifférent—comme tout le monde, d'être tout bonnement de l'opinion des honnêtes gens et des femmes aimables chez qui il fréquente. Mais l'indifférence ou l'équité, c'est le tirage de son journal qui baisse, c'est sa popularité qui décroît, c'est sa signature qui se déprécie. Or il a besoin d'argent, de beaucoup d'argent,—et non pas seulement pour lui. Il a des devoirs onéreux à remplir. Donc à la tâche! La démagogie est une galère dont il est le forçat. Il reprend sa plume, il insulte par habitude, il calomnie sans y trouver le moindre plaisir,—parce qu'il faut vivre. Horrible métier, bien digne de compassion! Mais aussi comment voulez-vous que ceux qui l'exercent ne finissent pas par s'y laisser prendre? Si peut-être ils ont quelquefois des doutes et soupçonnent le mal qu'ils font, cette impression doit passer vite; les extrêmes conséquences des paroles mauvaises qu'ils écrivent sont si lointaines et si aléatoires! Et ce qui les rassure encore plus, c'est que justement ils font cela comme un métier, et qui n'est pas toujours divertissant: comment ce qui est parfois si ennuyeux pourrait-il être coupable? Ils font du journalisme démagogique avec la sécurité de conscience d'un employé qui va tous les jours à son ministère.
Mais je ne prétends pas que toutes ces réflexions se puissent appliquer à M. Rochefort.
Quel que soit d'ailleurs le degré de sa sincérité, j'imagine que (sauf les heures inévitables de lassitude et de dégoût) il doit plutôt éprouver de singuliers plaisirs à soutenir son personnage. Et ces plaisirs doivent être d'une espèce assez rare et délicate pour qu'il soit fort éloigné d'y renoncer jamais.
Je ne sais si ce qu'on m'a dit est vrai, que M. Rochefort est au fond très fier de sa noblesse, et de remonter à Louis le Gros, et qu'un jour, comme on lui rappelait que sa famille avait été alliée aux Talleyrand, il laissa entendre que tout l'honneur était pour eux. S'il en est ainsi, il ne pouvait mieux faire que de quitter son titre: c'était le meilleur moyen pour qu'on l'en fît continuellement souvenir. On le lui rappelle tous les jours, et l'on croit être très malin; mais il en est ravi, et jamais marquis n'a tant joui de son marquisat.
Il jouit aussi de son esprit, et plus que personne. Nous lui reprochions tout à l'heure, assez ingénument, de n'être jamais grave en exprimant des opinions qui supposent pourtant beaucoup de sérieux. Mais voudriez-vous que ce gentilhomme fût révolutionnaire à la façon d'un pilier de club, d'un ouvrier mécanicien grisé de mauvaises brochures socialistes? Vous pensez bien qu'il n'y a dans son cas ni naïveté ni mysticisme. Il n'est point révolté comme ce pauvre diable d'Étienne Lantier dans Germinal, mais plutôt à la manière des seigneurs-bandits qui se soulevaient jadis contre le pouvoir royal, par orgueil, par humeur mutine et batailleuse. Au reste il n'a point de doctrine. A-t-il jamais dit expressément qu'il fût socialiste, communiste, collectiviste ou autre chose? Dès lors tombent quelques-unes des accusations dont on pourrait le charger. Il s'adresse moins aux appétits des malheureux qu'à leurs instincts de révolte, et cela par goût naturel. Mais il ne les trompe pas, il ne leur promet rien. Il agite pour agiter. Il sait qu'il n'a rien à mettre à la place de ce qu'il veut renverser, et il s'en moque bien! Il voit très clairement la niaiserie ou la méchanceté de quelques-uns de ses collaborateurs en révolution; mais il jouit de son encanaillement, de son déclassement intellectuel et moral, qui du reste a fait presque toute sa renommée. Il a la joie de sentir qu'il domine, qu'il dirige, qu'il a dans sa main des milliers de misérables qui croient en lui et qui pourtant lui sont aussi étrangers que possible et qu'il n'aime pas. La profondeur de leur crédulité doit lui paraître d'un comique inépuisable et quelque peu effrayant. Il jouit de ce qui nous scandalise, du paradoxe de sa double vie. Il jouit de cette volontaire perversion de sentiments qui lui fait, comme on a dit, outrager ce qu'au fond il estime et exalter ce qu'il méprise. Ou bien peut-être jouit-il de mépriser ceux avec qui il combat tout en haïssant ceux qu'il attaque. Tout cela fait quelque chose d'un tant soit peu méphistophélique.—Mais, pour ne rien omettre, je me figure qu'il y a encore autre chose chez M. Rochefort, un sentiment ou un instinct plus sérieux. Il se dit apparemment qu'étant toujours, sans examen, sans nul souci de l'équité, l'ennemi des puissances établies, il a des chances d'avoir raison une fois sur deux. C'est une belle proportion: qui donc est sûr d'avoir raison plus souvent que cela? Puis il songe que, si dans un ou plusieurs siècles, la forme actuelle de la société se trouve radicalement changée, à cette distance tous les révoltés d'aujourd'hui, pêle-mêle, passeront pour des précurseurs et sembleront avoir travaillé pour l'avènement de la justice... Décidément le rôle de révolutionnaire artiste comporte des plaisirs si distingués qu'on est presque excusable d'y sacrifier un peu de sa conscience.
Je crains, en finissant, d'avoir encore embrouillé par trop d'explications ce que j'espérais éclaircir. Mais, si ces explications vous semblent contradictoires, vous êtes libre de choisir entre elles. Ou bien, si vous êtes philosophe, vous les prendrez toutes à la fois, précisément parce qu'elles sont contradictoires. Enfin, si cela vous va mieux, vous pourrez dire qu'il n'y avait rien à expliquer. M. Rochefort est peut-être beaucoup plus simple que je ne l'ai vu, soit en bien, soit en mal. Ce qui trompe, ce qui fait qu'on lui prête des complications de pensée et de caractère, c'est la bizarrerie de sa silhouette et le pittoresque de sa destinée. Mais au fond, rien de plus uni, de plus cohérent que l'âme d'un sectaire ou d'un forban. M. Rochefort a, je crois, l'une de ces deux âmes avec l'esprit d'un boulevardier. Voilà tout.[Retour à la Table des Matières]
Tel littérateur est un orfèvre, tel autre est un peintre, tel autre un musicien, tel autre un ébéniste ou un parfumeur. Il y a des écrivains qui sont des prêtres; il y en a qui sont des filles. J'en sais qui sont des princes, et j'en sais beaucoup plus qui sont des épiciers. M. Jean Richepin est un écuyer de cirque, ou plutôt un beau saltimbanque—non pas un de ces pauvres merlifiches, hâves, décharnés, lamentables sous leurs paillons dédorés, les épaules étroites, les omoplates perçant le maillot de coton rosâtre étoilé de reprises,—mais un vrai roi de Bohême, le torse large, les lèvres rouges, la peau ambrée, les yeux de vieil or, les lourds cheveux noirs cerclés d'or, costumé d'or et de velours, fier, cambré, les biceps roulants, jonglant d'un air inspiré avec des poignards et des boules de métal; poignards en fer-blanc et boules creuses, mais qui luisent et qui sonnent.
I
La carrière littéraire de M. Jean Richepin a été jusqu'ici des plus bruyantes et des plus singulières. Élève de l'École normale, fort en grec, fort en vers latins, fort en thème, fort en tout, à peu près aussi muni de diplômes qu'il se puisse, ce nourrisson de l'Université débute par un livre de vers où il célèbre les mendiants, les escarpes et les souteneurs, et où «les bornes de l'austère pudeur» sont passées à fond de train. Sur quoi, le chantre des gueux fut condamné par la justice de son pays à trente jours de prison, ce qui était parfaitement stupide, car les vers étaient de main d'ouvrier, hardis et drus, mais non pas obscènes. Et, depuis, on en a laissé passer bien d'autres.—Puis, comme le genre macabre paraît toujours aux esprits jeunes le comble de l'originalité, M. Jean Richepin donne les Morts bizarres—bizarres, en effet, et dont plusieurs semblent les inventions d'un Edgard Poe fumiste. Mais sa plus grande joie, c'est d'être un mâle et de le montrer. Ses Caresses sont assurément, de tous les poèmes qu'on ait écrits, ceux où les reins jouent le rôle le plus considérable.—Puis il tente le théâtre, et ce mâle nous montre une femelle, la Glu, une goule qui mange un pêcheur breton. La pièce ne réussit qu'à demi; il n'en restera qu'une admirable chanson: Y avait un' fois un pauv' gas... Le poète, furieux et de plus en plus fier de sa virilité, traite les critiques de chapons dans un apologue oriental.—Puis le roi de Bohême épanche sa fantaisie naïve et fougueuse dans un drame qui est un conte des Mille et une Nuits: Nana-Sahib. Il a la joie suprême de monter en personne sur les planches et d'y rugir lui-même le rôle du tigre du Bengale. Cependant ses muscles inoccupés le gênent. Un besoin d'assommer et de faire du bruit le tourmente. Et le voilà qui «tombe» Dieu et les dieux dans des vers d'un athéisme carnavalesque et forain. Jamais on n'avait blasphémé si longtemps d'une haleine. Il découvre, chemin faisant, que les Aryas sont des pleutres, qu'il n'y a que les Touraniens, et qu'il est, lui, Touranien.—Soudain, après une aventure qu'on n'a pas oubliée, il disparaît. Les uns prétendent qu'il s'est retiré chez les trappistes de Staouéli; d'autres, qu'il s'est éperdument enfoncé dans le Sahara. Point: il s'était embarqué comme matelot sur un bateau de pêche. Il en rapporte quelques milliers de rimes sur la mer, qui est, elle aussi, une indépendante, une révoltée, une gueuse, une manière de Touranienne. Entre temps, il nous avait conté l'histoire de Miarka, la fille à l'ourse, où il se peignait lui-même sous le nom de Hohaul, roi des Romanis. Au reste, il nous dit dans les Blasphèmes à quoi il se reconnaît Touranien:
Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite,
Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux,
Et massacraient gaîment, pour les manger ensuite,
Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux...
Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre
En France; je ne suis ni Latin ni Gaulois.
J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre,
Un torse d'écuyer et le mépris des lois.
Oui, je suis leur bâtard! Leur sang bout dans mes veines,
Leur sang qui m'a donné cet esprit mécréant,
Cet amour du grand air et des courses lointaines,
L'horreur de l'Idéal et la soif du Néant.
J'aime, pour ma part, ces exubérances, cet orgueil, ces effets de muscles, cette outrance, cette manie de révolte. Je voudrais pouvoir dire que M. Richepin est, en poésie, un superbe animal, un étalon de prix, de croupe un peu massive. C'est plaisir d'assister à ses ébats et à ses pétarades.
Mais (et c'est ce qui, suivant les goûts, nous gâte M. Richepin ou nous le rend plus curieux à considérer) cet étalon a fait d'excellentes humanités. C'est un rhétoricien révolté contre les lois et la morale et contre la modestie du goût classique, mais classique lui-même, et jusqu'aux moelles, dans son insurrection. Ce Touranien possède tous les bons auteurs aryas. C'est le sein de l'Alma mater qu'il a tété, ce prince des «merligodgiers», et il est tout gonflé de son lait. Il n'y a guère d'écrivain dans ce siècle chez qui abondent à ce point les réminiscences ou même les imitations de la littérature classique, grecque, latine et française. Vous trouverez dans la Chanson des Gueux, parmi les tableaux crapuleux, au milieu des couplets d'infâme argot où les rimes sonnent comme des hoquets d'ivrognes, de petites pièces qui fleurent l'anthologie grecque. Un mot du divin Platon, cité en grec, revient dans le refrain d'une chanson philosophique qui explique que «nous sommes des animaux» et que la suprême sagesse est de vivre comme un porc. Sept épigraphes grecques précèdent les alexandrins où le poète célèbre la vieillesse honorée d'un Nestor casqué de soie. Dans les Blasphèmes, vous rencontrerez des souvenirs directs de Lucrèce, de Pline l'Ancien et de Juvénal (je ne parle pas des réminiscences de Musset et de Hugo), et dans la Mer, des morceaux de poésie didactique et descriptive qui vous feront songer, selon votre humeur, soit au Virgile des Géorgiques, soit à l'abbé Delille. Décidément il reste sensible que Hohaul, fils de Braguli et petit-fils de Rivno, a passé par l'École normale. Surtout M. Jean Richepin reste tout imprégné de Villon, de Marot, de Rabelais, de Régnier. Il reprend beaucoup de leurs vocables oubliés. Il y ajoute des mots populaires ou des mots spéciaux empruntés à la langue des divers métiers. Il se compose ainsi un immense vocabulaire, fortement bariolé et médiocrement homogène. S'il vous faut un exemple, relisez, je vous prie, la première page de Miarka:
... C'est qu'il faut profiter vite des belles journées au pays de Thiérache... Un coup de vent soufflant du Nord, une tournasse de pluie arrivant des Ardennes, et les buriots de blé ont bientôt fait de verser, la paille en l'air fit le grain pourri dans la glèbe. Aussi, quand le ciel bleu permet de rentrer la moisson bien sèche, tout le monde quitte la ferme et s'égaille à la besogne. Les vieux, les jeunes, jusqu'aux infirmes et aux bancroches, tout le monde s'y met et personne n'est de trop. Il y a de la peine à prendre et des services à rendre pour quiconque est à peu près valide. Tandis que les hommes et les commères ahannent au rude labeur, les petits et les marmiteux sont utiles pour les œuvres d'aide, étirer les liens des gerbes, râteler les javelles éparses, ramoyer les pannes cassées par la corne des fourches ou simplement émoucher les chevaux, dont le ventre frissonne et saigne à la piqûre des taons et dont l'œil est cerclé de bestioles vrombissantes.
Assurément ce style est savoureux, mais trop chargé, trop savant et, peu s'en faut, pédant. M. Richepin croit mieux peindre en n'employant que des mots aussi familiers et particuliers que possible. Mais ces mots, il semble qu'il les cherche et les accumule avec trop de peine à la fois et de satisfaction; et l'impression directe des choses s'évanouit dans ce labeur de grammairien. Puis, ces mots qui nous tirent l'œil nous empêchent de voir le tableau. Ce ne sont ni les vocables curieux ni les expressions outrées qui donnent la sensation des objets: c'est, le plus souvent, un certain arrangement de mots fort simples et très connus. M. Richepin est un peu la dupe des mots: il les aime trop en eux-mêmes, pour leur figure de gueux ou de «hurlubiers». En général, son style, remarquez-le, est amusant plutôt que proprement pittoresque. Ce bohémien fougueux a de petits divertissements grammaticaux de mandarin très lettré. C'en est un que d'avoir écrit tant de pièces en argot dans la Chanson des Gueux. Notez que la plupart des poètes parnassiens (à plus forte raison les bons «symbolistes») considèrent M. Richepin comme un retardataire, et tantôt comme le dernier des romantiques, tantôt comme un lointain disciple de Boileau. «Ce n'est, disent-ils, qu'un normalien exaspéré.» Ils ne sauraient peut-être pas dire pourquoi; mais ils le sentent.
Et alors voici ce qui arrive. M. Richepin a beau être un insurgé, avoir la passion des gros mots et des plus abominables crudités de pensée et de style, la perfection de sa rhétorique nous met en défiance. Nous sommes tentés de croire qu'un si savant homme, si profondément imbu des meilleures traditions littéraires, n'est pas un Touranien bien authentique; que la glorification, dans toute son œuvre, des gueux et des irréguliers en tout genre n'est peut-être bien qu'un jeu d'esprit. Et, en effet, ses ouvrages ont souvent, je ne sais comment, un air d'insincérité. Si l'on n'était forcément renseigné, par les journaux ou autrement, sur la personne et sur la vie de M. Richepin, il y a fort à parier qu'on dirait tout d'abord, en lisant ses livres:—Hum! tant de goût pour la gueuserie, tant de férocité dans l'irrévérence, cela n'est pas naturel. C'est amusant, très amusant; mais je ne frémis point du tout et ne suis point ému un seul instant, pas même d'horreur. Je suis sûr que l'auteur de ces livres truculents et magnifiquement cyniques ou blasphématoires est quelque bourgeois bien régulier, bien placide, bon père et bon époux, et Arya comme vous et moi.—Eh bien! on se tromperait sans doute un peu; car, si vous lisez M. Richepin sans parti pris, vous sentirez certainement, à l'origine de toutes ses inspirations, un très sincère et violent instinct de libre vie animale et de révolte contre tout, qui a sa grandeur; mais le malheur est que la rhétorique s'en mêle ensuite, et, très visiblement, le goût de la virtuosité pour elle-même, et aussi le désir puéril d'épouvanter les philistins. Il serait peut-être intéressant de démêler, dans les principales œuvres de M. Richepin, la part d'inspiration franche et la part d'artifice littéraire, ce qui appartient au Touranien contempteur des dieux et des lois et ce qui appartient à l'Arya enfileur de mots.
III
Ce qu'il y a d'inspiration sincère dans la Chanson des Gueux, le poète nous le dit lui-même dans sa préface:
«J'aime mes héros, mes pauvres gueux lamentables, et lamentables à tous les points de vue; car ce n'est pas seulement leur costume, c'est aussi leur conscience qui est en loques. Je les aime, non à cause de cela, mais parce que j'ai arrêté mes regards sur leur misère, fourré mes doigts dans leurs plaies, essuyé leurs pleurs sur leurs barbes sales, mangé de leur pain amer, bu de leur vin qui soûle, et que j'ai, sinon excusé, du moins expliqué leur manière étrange de résoudre le problème du combat de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la société et aussi leur besoin d'oubli, d'ivresse, de joie, et ces oublis de tout, ces ivresses épouvantables, cette joie que nous trouvons grossière, crapuleuse, et qui est la joie pourtant, la belle joie au rire épanoui, aux yeux trempés, au cœur ouvert, la joie jeune et humaine, comme le soleil est toujours le soleil, même sur les flaques de boue, même sur les caillots de sang.
«Et j'aime encore ce je ne sais quoi qui les rend beaux, nobles, cet instinct de bête sauvage qui les jette dans l'aventure, mauvaise ou sinistre, soit! mais avec une indépendance farouche. Oh! la merveilleuse fable de la Fontaine sur le loup et le chien! Souvenez-vous en, etc.»
Le ton même de cette déclaration nous montre que la Chanson des Gueux (et j'en suis bien aise) n'est point une œuvre de pitié humanitaire et révolutionnaire, à la façon des Misérables, si vous voulez. Comme il peint la plupart de ses gueux parfaitement ignobles, nous avons peu envie de nous attendrir sur eux. Et l'auteur lui-même ne perd pas son temps à s'attendrir; ou, quand il le fait, cela sonne un peu faux. Voyez Larmes d'Arsouille, cette élégie puante et qui déshonore la mélancolie. Et quand M. Richepin, nous ayant raconté la naissance d'un gueux dans un fossé, par la neige, nous jure, «le front découvert, que l'autre (entendez Jésus) n'a pas tant souffert», nous trouvons drôle son grand geste après qu'il s'est si visiblement amusé à nous décrire en rimes triples, avec des mots furibonds, un accouchement pittoresque.
Mais, s'il ne faut lui demander ni émotion ni pitié, il peint merveilleusement ses loqueteux et les fait très bien parler.
Il y a ainsi toute une partie de la Chanson des Gueux où nous entrons sans effort et même avec un singulier plaisir, tout simplement à cause de l'instinct de rébellion qui est en nous, tout au fond—depuis le péché originel, dirait un théologien. Nous sommes tout garrottés de lois, de convenances, de préjugés: la vision d'hommes qui persistent à vivre dans la société comme des fauves dans une forêt nous cause un étonnement où se glisse une vague envie. La basse crapule même a une saveur de révolte; c'est le retour à la vie animale, chez des êtres qui l'avaient dépassée: cette vie n'est donc plus innocente et sans signification comme chez les bêtes; il s'y mêle la joie d'une perversité et d'une protestation contre l'ordre prétendu de l'univers. Ajoutez que, considérée par l'extérieur et avec l'œil d'un peintre, la vie des gueux a beaucoup de relief et de couleur, soit parce qu'elle est l'exception et qu'elle fait contraste avec la vie de la société régulière, soit parce que, tout y étant libre et dégagé de conventions, tout y est par là même plus expressif. Remarquez d'ailleurs que ce qui est surtout pittoresque, c'est la vie d'en haut, et celle d'en bas, la vie conçue comme une vision de Véronèse ou comme une vision de Callot.
La forte culture classique de M. Richepin a pu contribuer elle-même à développer sa passion de la vie irrégulière et insurgée. Il se trouve que quelques-uns des pères de notre littérature ont été, au XVe siècle, au XVIe et au XVIIe encore, des bohèmes accomplis. «Escroc, truand, m..., génie!» dit M. Richepin à Villon; et Villon, j'en ai peur, pourrait répondre: «Monsieur sait tous mes noms.» Bohème, Rabelais, si l'on en croit sa légende; bohème, Régnier: on sait comment il vécut et où fréquentait sa muse. Sous Louis XIII et même sous Louis XIV, les antres sacrés du Parnasse français sont des cabarets pareils à celui où Gautier conduit Jacquemin Lampourde, où se drapent des «gueux» superbes qui s'appellent Théophile de Viaud, Cyrano de Bergerac et Saint-Amand. M. Jean Richepin continue dans notre siècle la tradition de ces réfractaires. Et, très évidemment, il n'a pas eu à s'efforcer pour cela, son génie naturel tenant beaucoup d'eux, notamment de François Villon et de Mathurin Régnier.
C'est pourquoi vous trouverez une sincérité, une spontanéité très suffisantes dans la plus grande partie de la Chanson des Gueux. Les «gueux des champs» disent d'admirables chansons. L' «odyssée d'un vagabond» a de la grandeur et de la grâce parmi sa brutalité. Le poète mêle la bonne nature à la vie de ses gueux, qui prennent ainsi des airs de faunes autant que de «mendigots».
Pour les «gueux de Paris», il faut distinguer. Après nous avoir très brillamment décrit une cour de ferme, M. Richepin nous montre une bande d'oiseaux voyageurs passant très haut sur la tête des poules, des canards et des dindons. Ces volailles sont les bourgeois; ces oiseaux de passage sont les gueux. Les volailles s'émeuvent, et le poète les interpelle:
Qu'est-ce que vous avez, bourgeois? Soyez donc calmes!...
Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont, où le désir le veut, par-dessus monts
Et bois et mers et vents, et loin des esclavages.
L'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons...
Car ils sont avant tout les fils de la Chimère,
Des assoiffés d'azur, des poètes, des fous!...
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés: qu'importe!
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
Quand M. Richepin nous présente des gueux qui répondent à peu près à cette définition, de bons gueux, de bons bohèmes de lettres, cela va bien; nous pouvons nous intéresser à leurs «joies», à leurs «tristesses» et à leurs «gloires». Mais les «arsouilles» et les «benoîts» sont-ils aussi des assoiffés d'azur et des fils de la Chimère? «Un mystère profond chante-t-il» pour eux, là-haut? Nous avons sur ce point les doutes les plus sérieux. Que M. Richepin les croque çà et là, passe! puisqu'ils sont pittoresques, après tout. Mais voici où commence l'artifice pur, l'exercice de rhétorique—insurgée si vous voulez, mais de rhétorique. Le poète affecte d'entrer dans leur peau, qui est une sale peau, et parle leur argot, qui est une langue infâme, dont les mots puent et grimacent, dont les syllabes ont des traînements gras et font des bruits de gargouille. La Marseillaise des Benoîts, Dab, Dos, Doche, et combien d'autres! sont comme des pièces de vers latins faites avec le Gradus de la Boule-Noire ou du Père Lunette, le Gradus ad guillotinam. C'est amusant encore; mais tout de même il y en a trop; et à chaque édition le poète en ajoute. Cette complaisance et cet attardement dans de telles amusettes littéraires sont d'un virtuose un peu puéril.
Ce virtuose va s'étaler de plus en plus dans l'œuvre de M. Richepin. Ce sera le virtuose du rut, de l'athéisme nu, du matérialisme cru, et ce prestigieux versificateur sera de plus en plus comme ce personnage de Rabagas qui, s'il connaissait un mot plus cochon que «cochon», l'emploierait avec allégresse. M. Richepin cherchera souvent ce mot-là.
Dans les Caresses, on ne saurait douter de la sincérité de l'inspiration initiale. Il paraît hors de doute que M. Richepin a le tempérament fougueux et les reins exigeants, et qu'il est peu enclin à l'idéalisme ou aux rêveries sous la lune. Plusieurs des pièces de ce recueil sont d'une belle, ardente et magnifique sensualité. Mais tout de suite on s'aperçoit qu'il y a dans cette sensualité une affectation, un air de défi aux bourgeois.
L'amour que je sens, l'amour qui me cuit,
Ce n'est pas l'amour chaste et platonique,
Sorbet à la neige avec un biscuit;
C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.
Et ailleurs:
Notre bonheur n'est point le fade cataplasme;
C'est le vésicatoire aigu qui donne un spasme...
Vos amours, ô bourgeois, sont des fromages mous;
Le nôtre, un océan d'alcool plein de remous.
Voilà le ton; et il n'est que trop soutenu. Sauf quelques fantaisies à la Henri Heine, mais de plus de bizarrerie ou de vigueur que de grâce, ce ne sont que hennissements. Il nous fatigue à la longue, cet étalon! Sans compter qu'il nous humilie... Ou plutôt non: c'est nous, les bourgeois, qui le plaignons. La pièce qui résume le livre est intitulée le Goinfre. Horreur! Et voici comment le poète nous peint son amour:
C'est un goinfre attablé qui, plus que de raison,
Enivré de vin pur, gavé de venaison,
Ôte le ceinturon qui lui serre la taille,
Et, sans peur d'avoir mal au ventre, fait ripaille.
Il ne sait si demain sera jour de gala
Et veut manger de tout pendant que tout est là...
Et l'allégorie se développe avec une brutalité croissante. Eh quoi! c'est cela pour lui, l'amour! Pauvre garçon! Cette poésie est tout ce qu'il y a de plus propre à nous faire adorer les sonnets de Pétrarque ou les Vaines tendresses. Mais voulez-vous connaître le châtiment? Quand le festin est fini, M. Richepin se croit obligé d'être triste. Or, nous ne saurions dire à quel point cela nous est égal. D'ailleurs il ne sait pas être triste. Il l'est avec des mots trop brutaux ou trop voyants. Les «sombres plaisirs d'un cœur mélancolique» lui sont interdits. Au moment où nous allions peut-être le croire et nous attendrir, la grossièreté inévitable (qu'il prend pour franchise) des mots et des images fait évanouir l'élégie commencée et nous renfonce notre émotion dans la gorge. Oh! l'affreux poète qui, pour nous parler de la divine illusion d'amour, nous dit qu'il «a pris son fromage pour la lune» et dont le dernier mot est qu'il sera comme ces buveurs qui «restent soûls de la veille». Et pourtant il y a des choses exquises dans ces Caresses, et qui sont d'un grand poète: la Voix des choses; Dans les fleurs; Berceuse; le Bon souvenir... Quel dommage qu'il ne s'affranchisse pas plus souvent de sa rhétorique truculente et pseudo-villonesque!
Elle triomphe horrifiquement dans les Blasphèmes. Là, il me semble bien qu'on ne retrouve même pas l'ombre d'un sentiment sincère, si ce n'est le besoin même d'étonner et de scandaliser, et un puéril instinct de révolte—pour rien, pour le plaisir. Je ne sais pas d'œuvre plus bizarre, plus fausse ni plus froide. Quelle singulière idée, de venir nous faire, à l'heure qu'il est, un poème athée en six ou sept mille vers! Je comprends le De natura rerum, ce cri de délivrance, cette protestation enflammée contre d'universelles superstitions, cette première épiphanie de la science naissante. Mais ces Blasphèmes, à qui s'adressent-ils? À quoi riment-ils? Sommes-nous si infectés d'esprit religieux? Il est bon, là, ce rhéteur mal embouché qui prétend affranchir nos intelligences!
Comment n'a-t-il pas senti ce qu'il y a dans ses négations de grossier, de rudimentaire, d'enfantin, d'attardé, de dépassé par l'esprit moderne? Pas de Dieu, pas de loi morale, pas même de lois physiques: ce qu'on appelle ainsi, ce sont les habitudes des choses (ce qui revient d'ailleurs au même): tout est gouverné par le hasard; la Raison même, la Nature et le Progrès sont des idoles qu'il faut renverser comme les autres. Conclusion: Mangeons, buvons et ne pensons à rien. Il nous développe cela avec une allégresse et une fierté sans pareilles. Il n'y a pas de quoi! Voilà-t-il pas de belles découvertes! Se figure-t-il avoir expliqué tout en supprimant tout? Les abominables suppressions! De quels sentiments exquis ce poète nous dépouille! Plus de foi, plus d'espérance, plus de charité, plus de vertu, plus de rêve, plus d'illusions, plus de chimères. Et si, comme Banville, «je n'ai souci que des chimères»? Quel triste monde M. Richepin nous fait! Je ne parle ici au nom d'aucune morale ni d'aucune religion; je ne m'occupe pas de la vérité: je ne m'occupe que de la beauté de la vie. Les négations de M. Richepin sont plus ineptes que toutes les affirmations. Je suis honteux de voir un poète lyrique penser comme un antidéiste des Batignolles. Eh! qui donc ne croit pas en Dieu? Il y a tant de façons d'y croire! Si on n'y croit pas comme le charbonnier, on y croit comme Kant; si on n'y croit pas comme Kant, on y croit comme M. Renan, ou même comme Darwin ou comme Herbert Spencer. Ne pas croire en Dieu, c'est nier le mystère de la vie et de l'univers et le mystère des instincts impérieux qui nous font placer le but de la vie en dehors de nous-mêmes et plus haut; c'est nier le plaisir que nous fait cette chose insensée qui est la vertu; c'est nier le frisson qui nous prend devant «le silence éternel des espaces infinis» ou le gonflement du cœur par les soirs d'automne, et la langueur des désirs indéterminés; c'est déclarer que tout dans notre destinée et dans les choses est clair comme eau de roche et qu'il n'y a rien, mais rien du tout, à expliquer. Or, c'est cela qui est stupide.
Mais, Dieu me pardonne! j'allais m'indigner. J'oubliais que les Blasphèmes ne sont qu'un jeu de rimeur. Il était impossible de traiter avec moins de sérieux un sujet plus grave. Presque à chaque page, quand on est tout près de croire le poète emporté par un sentiment vrai, un mot malpropre vous éclabousse, ou une facétie lubrique, qui vous avertit que le poète s'amuse. Il nous dit en parlant des dieux:
Et je vais leur souffler au c... pour me distraire.
Parce que de mots creux et d'orgueil tu t'empiffres,
Tu penses blasphémer en rotant contre nous.
Et c'est tout le temps comme cela. Il traite à chaque instant la Nature de catin, et de pis encore, et il développe en images ignobles le contenu de ces mots. Et il ne s'aperçoit pas, lui, le pourfendeur des dieux, que, tandis qu'il symbolise aussi malproprement la Nature et lui adresse des discours, il obéit à l'éternel instinct qui a créé les dieux. Ces dieux auxquels il ne croit pas, il les injurie continuellement, par une convention de rhétorique vraiment un peu trop prolongée. C'est beaucoup converser avec un pur néant. Cinquante ou soixante fois il leur crie: «Attendez un peu, misérables! coquins! Je m'en vais vous manger le nez et vous crever le ventre!» Et il tend ses muscles, et il offre aux dieux le caleçon. C'est l'Arpin de l'athéisme.
On ne peut s'empêcher de sourire, après cela, des grands airs qu'il prend dans sa préface. «Je doute que beaucoup de gens aient le courage de suivre, anneau par anneau, la chaîne logique de ces poèmes, pour arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin nécessaire.» Et dans l'impayable post-scriptum à Bouchor, où il pardonne noblement à son ami d'avoir repris subrepticement goût au mauvais vin de l'idéal, des illusions spiritualistes, de la foi en l'éternelle justice: «Je ne chercherai désormais qu'en moi-même mes templa serena. Je m'envelopperai de plus en plus dans l'orgueilleuse solitude de ma pensée.» Oh là là! si j'ose m'exprimer ainsi. M. Richepin énumère, dans cette supercoquentieuse préface, toutes les catégories d'imbéciles que choquera son poème. Je voudrais, après l'avoir lu, être rangé dans toutes ces catégories à la fois.
Cela ne m'empêche pas d'admirer fort les Blasphèmes. Ce livre absurde est supérieurement amusant, sauf vers la fin. Et la Chanson du sang, cette «légende des siècles» en raccourci, où chaque globule de son sang, légué au poète par ses ancêtres, chante sa chanson dans ses veines, est bien près d'être un chef-d'œuvre.
Il y a beaucoup plus de sincérité dans la Mer. Il me semble que c'est, avec la Chanson des Gueux, le meilleur livre de M. Richepin. Les marins, ces gueux de la mer, y sont glorifiés par quelqu'un qui les a vus de près et qui les aime; et nous avons moins de peine à les aimer que les «gueux de Paris» ou même les «gueux des champs». Les Trois matelots de Groix et le Serment sont de beaux poèmes, égaux pour le moins aux Pauvres gens, et où il entre plus d'humanité que M. Richepin n'en met d'ordinaire dans ses rimes. Les Matelotes sont aussi franches et aussi belles que si elles n'étaient pas l'œuvre d'un lettré. On ne saurait reprocher aux Marines que des contours trop arrêtés quelquefois, avec l'outrance superflue et l'inutile truculence habituelle au poète. Je goûte l'effort des poèmes cosmogoniques de la fin: le Sel, la Gloire de l'eau, la Mort de la mer. Qu'y manque-t-il? Je ne sais quoi, un rien. On y voudrait plus de simplicité. On sent trop que, dans la pensée même de l'auteur, ce sont surtout des «morceaux» difficiles, des tours de force de poésie lyrico-scientifique. Ces poèmes ont aussi le tort de faire songer à M. Camille Flammarion autant qu'à Lucrèce. Avec cela je ne sais aucun poète capable, à l'heure où nous sommes, de pareilles poussées de vers alexandrins et autres.
Mais que de rhétorique encore, et qui n'est qu'amusante! (Notez que cela est quelque chose et qu'en tout ceci, tandis que je parais condamner et juger, je ne fais que constater et définir.) Les Litanies de la mer, où le poète parvient à appliquer à la mer toutes les invocations des litanies de la sainte Vierge, n'est qu'un jeu byzantin, une surprenante «réussite» lyrique, une «patience» qui finit par mettre la nôtre à une rude épreuve. L'ode sur les Algues, qui s'ouvre de façon grandiose et somptueuse, finit, si je puis dire, en queue oratoire, par la figure que les professeurs nomment prétérition. «Comment dire tout cela, ô poète? s'écrie M. Richepin, et d'ailleurs à quoi bon?»
Rentre sous les communs niveaux,
Lamentable Orphée en délire
Qui veut toucher la grande lyre
Et pour auditeurs dois élire,
En place de tigres, des veaux.
Patatras! C'est la chute d'Icare. Et quelle idée biscornue de nous raconter, dans le rythme sautillant de Remy-Belleau chantant Avril, l'origine de la vie aux profondeurs de la mer:
C'est en elle, dans ses flots,
Qu'est éclos
L'amour commençant son ère
Par l'obscur protoplasma
Qui forma
La cellule et la monère.
Cela pourrait se danser; c'est bien étrange.
Et le cynisme, la passion de l'ordure dans les mots et dans les images ne paraît point diminuer, il s'en faut. Ce n'est point ma pudeur qui est ici blessée. Lucrèce, quand il nous peint Vénus renversée dans les bras de Vulcain, ne me blesse aucunement. Un grand nombre des phénomènes de la nature semblent appeler la comparaison avec l'acte par lequel se perpétue la race humaine; je ne sais guère de plus beaux vers que ceux où Virgile symbolise le Printemps par l'accouplement de Jupiter et de la Terre, et certes les traits du tableau ne sont point timides. Mais il y a autre chose chez M. Jean Richepin. La préoccupation des gestes et des attitudes de l'amour physique est chez lui une véritable obsession. Tout, dans l'univers, prend à ses yeux des aspects priapiques. La mer tout entière et chacune de ses vagues, la nuit et chacune des nuées du ciel, autant de prostituées qu'il nous montre à l'œuvre. Sa religion est le panchœrisme et le panphallisme. Cela rappelle la manie de Bouvard et Pécuchet qui, étudiant certains cultes hardis de l'antiquité, voient, partout des symboles obscènes, et jusque dans les brancards des charrettes normandes. Passe si ces images, encore que trop multipliées, n'étaient, chez M. Richepin, que voluptueuses; mais, tandis qu'il les détaille, elles deviennent toujours et invinciblement grossières, viles, choquantes même aux yeux les plus païens du monde. La Nature, la Mer et la Nuit ne sont plus des déesses, mais des Macettes, des «gueuses» encore, dont il nous décrit l'anatomie de vieilles et l'abominable pantomime. L'univers tout entier lui apparaît, non pas même comme un musée secret, mais comme une maison Tellier. C'est un cas de jaunisse lyrique—et touranienne, l'indécence étant pour lui une des formes nécessaires du touranisme. Ce poète voit obscène. Je ne dirai pas où et dans quoi le cœur lui est descendu.
IV
Ce sont là de mauvaises conditions pour être ému et pour émouvoir. Qui donc a dit de Panurge qu'il semblait né de l'hymen d'une bouteille et d'un jambon? Point de tendresse, point de larmes dans l'œuvre de M. Richepin[70]. De psychologie, tout juste ce qu'il en faut à un poète lyrique: même dans Monsieur Destrémaux, encore qu'il intitule bravement cette Nouvelle «roman psychologique»; même dans Madame André, le meilleur de ses romans pourtant, où il a le mérite de nous faire accepter une situation hardie et où la femme (sauf le sacrifice monstrueux et inutile de son enfant) a de la grâce, de la dignité, presque de la grandeur, et aime bien comme une aînée, comme une maîtresse qui est un peu une mère; mais Lucien Ferdolle se détache trop vite, avec une soudaineté trop odieuse, et le drame douloureux du déliement progressif est esquivé.
En revanche, M. Jean Richepin a (surtout dans ses vers, fort supérieurs à sa prose) la sonorité, la plénitude, la couleur franche, le dessin précis, une langue excellente, vraiment classique par la qualité; et il est le dernier de nos poètes qui ait, quand il le veut, le souffle, l'ampleur, le grand flot lyrique. Il est le seul qui, depuis Lamartine et Hugo, ait composé des odes dignes de ce nom et qui n'ait pas perdu haleine avant la fin; et en même temps ce rhétoricien a su écrire de merveilleuses chansons assonancées et qui ressemblent, à force d'art, à des chansons populaires. Grand poète, en somme: dans ses meilleurs moments, un Villon de moins d'entrailles et de plus de puissance, qui aurait passé par le romantisme; ailleurs, un superbe insurgé en vers latins. Mais là est son malheur. Il est à la fois trop cynique et trop lettré. Pour beaucoup, son cas n'est que curieux. On dit: «C'est un Touranien civilisé, qui fait des tours comme s'il était de Montmartre.» On s'arrête comme devant un bateleur: «C'est un beau gars, et joliment adroit;» et l'on passe.
Mais quelquefois on revient. Ce faiseur de tours en vaut la peine. Dans les portraits littéraires que j'esquisse, je ne cherche qu'à reproduire l'image que je me forme involontairement de chaque écrivain, en négligeant ce qui, dans son œuvre, ne se rapporte pas à cette vision. Or il arrive souvent que l'écrivain y gagne; mais il y perd aussi quelquefois. Je crois que M. Richepin y perd. Il est supérieur à l'image que je vous ai, malgré moi, présentée. Ce masque s'applique assez exactement sur lui; mais par endroits il craque. M. Richepin n'est pas un bateleur qui se hausse par moment jusqu'à être poète; c'est un poète qui fait trop volontiers les gestes d'un bateleur. Il n'était que loyal de vous en avertir.[Retour à la Table des Matières]
I
Je ne me souviens pas d'avoir jamais senti d'embarras comparable à celui que j'éprouve au moment de parler de l'œuvre et de la personne littéraire de M. Paul Bourget. Sa richesse, sa complexité apparente me déroutent. Je le vois d'une façon; mais, tout de suite après, je le vois d'une autre. L'idée qu'on se fait de lui le plus communément est celle d'un mièvre, d'un subtil, d'un féminin, d'une sorte de dandy des lettres, très élégant, très fin, très caressant. Mais il s'en faut que ce soit lui tout entier. Car, au contraire, plusieurs des pages qu'il a écrites (les plus nombreuses peut-être) sont surtout remarquables par la vigueur virile et la belle lucidité d'une intelligence proprement philosophique. Et, de même, il peut apparaître en bien des endroits comme un pur dilettante, et comme un dilettante de décadence, plein d'affectation et d'artifice, d'une sensualité maladive et d'un mysticisme équivoque; mais tout à coup on découvre chez lui un esprit très grave, d'une gravité de prêtre, très préoccupé de vie morale, sérieux au point de tout prendre au tragique.
Son style offre les mêmes contrastes: il est mièvre et il est fort; il est pédantesque et il est simple; tout glacé d'abstractions, roide et guindé, et soudain gracieux et languissant, ou plein, coloré, robuste. Il est excellent et il est, peu s'en faut, détestable. Et l'on s'étonne que le cruel début de Cruelle énigme, et l'adorable récit de la rencontre des amants à Folkestone, ou le puissant tableau du duel des deux sexes dans l'amour, d'après le théâtre de Dumas fils, soient partis de la même main. Et ces dernières pages, si belles, tandis que je les parcours, je suis sans doute arrêté par des phrases éclatantes comme celle-ci, qui termine un morceau sur le rôle de l'amour dans le développement de notre être moral: «... Tout au long de nos années, il s'est donc enrichi ou appauvri, au hasard de cette passion souverainement bienfaisante ou destructive, le trésor de moralité acquise dont nous sommes les dépositaires: infidèles dépositaires si souvent, et qui préparons la banqueroute de nos successeurs parmi les caresses et les sourires.» Ou bien ce passage m'éblouit comme un magnifique éclair: «... L'amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux conventions humaines. Il est sauvage et libre, malgré les codes et les modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme dépouille avec ses vêtements toute sa personne sociale; elle redevient pour celui qu'elle aime ce qu'il redevient, lui aussi, pour elle: la créature naturelle et solitaire dont aucune protection ne garantit le bonheur, dont aucun édit ne saurait écarter le malheur.» Je suis ravi de cette beauté de pensée et de forme; mais je tourne la page et j'y trouve une «floraison» ou un «avortement» qui «dérive» d'une certaine qualité d'amour. J'y trouve que «la Dame» est un être supérieur et charmant, «fait de sécurité inébranlable», comme si la sécurité était dans la dame et non pas dans l'adorateur. Ou bien ce sont des afféteries de langage pâmé: «Que faire là contre? S'agenouiller devant la sœur douloureuse et l'adorer d'être douloureuse...»
Ces choses-là me désolent, et mon embarras redouble... L'intelligence la plus pénétrante et la plus vigoureuse, et avec cela des langueurs morbides, du pédantisme aussi, et certaines prédilections intellectuelles qui ressemblent à de la superstition, et un goût de certaines élégances qu'on prendrait presque pour du snobisme...: comment voir clair dans tout cela?
Joignez que M. Paul Bourget est sans doute poète et romancier, mais est peut-être avant tout un critique—et non pas un critique qui juge et qui raconte, mais un critique qui comprend et qui sent, qui s'est particulièrement appliqué à se représenter des états d'âme, à les faire siens. Parmi tant d'âmes qu'il pénètre et qu'il s'assimile, où est la sienne?
Il semble à première vue que, plus un critique a d'étendue d'esprit et de puissance de sympathie, moins il doit présenter, à qui veut le définir et le peindre, de traits individuels. Les plus marqués, les plus originaux, non seulement parmi les hommes, mais parmi les écrivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, qui ne sentent pas tout, qui n'aiment pas tout, dont la science, l'intelligence et les goûts sont nettement délimités. L'homme idéal, celui qui viendra à la fin des temps, comme il saura et concevra également toutes choses, n'aura sans doute presque plus de personnalité intellectuelle; et il n'aura que des passions, des vices et des travers fort atténués. Les membres de la petite oligarchie philosophique qui, d'après M. Renan, gouvernera peut-être un jour le monde, délivrés, par l'omniscience, des passions inférieures, devront se ressembler entre eux à un tel point qu'ils seront à peu près indiscernables. Ils se rapprocheront de Dieu, le grand savant, le grand critique; et Dieu n'a point d'individualité. Dès aujourd'hui l'écrivain qui concevrait entièrement et profondément toutes les façons dont le monde s'est reflété dans des intelligences ne pourrait guère être défini que par cette aptitude même à tout pénétrer et à tout embrasser.
Nous n'en sommes pas encore là. En réalité, il y a autant de manières d'entendre la critique que le roman, le théâtre ou la poésie: la personnalité de l'écrivain peut donc s'y marquer aussi fortement, quand il en a une. À peine faut-il, quelquefois, un peu plus de soin pour l'y démêler.
Il est trop évident (mais j'ai besoin de ces truismes pour reprendre confiance) que, comme tout autre écrivain, un critique met nécessairement dans ses écrits son tempérament et sa conception de la vie, puisque c'est avec son esprit qu'il décrit les autres esprits; que les différences sont aussi profondes entre M. Taine, M. Nisard et Sainte-Beuve, qu'entre..., mettons entre Corneille, Racine et Molière, et qu'enfin la critique est une représentation du monde aussi personnelle, aussi relative, aussi vaine et, par suite, aussi intéressante que celles qui constituent les autres genres littéraires.
La critique varie à l'infini selon l'objet étudié, selon l'esprit qui l'étudie, selon le point de vue où cet esprit se place. Elle peut considérer les œuvres, les hommes ou les idées. Et elle peut juger ou seulement définir. D'abord dogmatique, elle est devenue historique et scientifique; mais il ne semble pas que son évolution soit terminée. Vaine comme doctrine, forcément incomplète comme science, elle tend peut-être à devenir simplement l'art de jouir des livres et d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions.
M. Nisard commence par se former une idée générale, et comme purifiée, du génie français. Cette idée, il l'a tirée d'une première vue d'ensemble de notre littérature. Il y fait entrer, comme partie intégrante, les croyances de la philosophie spiritualiste. À l'idéal ainsi conçu il compare les œuvres des écrivains et les exalte ou les malmène selon qu'elles s'en rapprochent plus ou moins. Au reste, il isole ces œuvres, néglige le plus souvent la personne même des écrivains; ou, s'il en parle, c'est pour leur attribuer, au nom du libre arbitre, le mérite ou le déshonneur d'avoir servi ou trahi l'idéal littéraire dont il a posé au commencement la définition. Il ne saisit expressément aucun lien de nécessité entre les œuvres et les producteurs, entre ceux-ci et les milieux sociaux, ni entre les époques successives. Et pourtant son Histoire se déroule suivant un plan inexorable, et l'esprit français ressemble chez lui à une personne morale qui se développerait, puis déclinerait à travers les âges. De là une Histoire d'une rigoureuse unité. Elle est fort systématique et singulièrement partiale et incomplète; mais comme l'esprit de M. Nisard est intéressant! comme il est fin, délicat et dédaigneux!
M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise fait absolument le contraire et fait cependant la même chose. Tandis que M. Nisard ne considérait que les œuvres, M. Taine affecte de considérer surtout les causes proches ou lointaines dont elles sont l'aboutissement; et, tandis que M. Nisard coupait les œuvres de leurs racines, il étudie, lui, ces racines jusque dans leurs dernières ramifications et le sol même où elles s'enfoncent. Mais cette explication des livres par les hommes, et des hommes par la race et le milieu, n'est souvent qu'un leurre. Car le critique s'est d'abord formé, sans le dire, par une première revue rapide de la littérature anglaise, une idée du génie anglais (comme M. Nisard du génie de la France), et c'est de là qu'il a déduit les conditions et le milieu où les œuvres proprement anglaises pouvaient se produire. Et alors, toutes celles que ce milieu n'explique pas, il affecte de les laisser de côté. Il arrive ainsi, par une autre voie, à un exclusivisme aussi étroit que celui de M. Nisard. Le spiritualisme de l'un, le positivisme de l'autre aboutissent donc à un résultat analogue. Et nous pouvons dire comme tout à l'heure: L'Histoire de M. Taine est singulièrement systématique, partiale et incomplète; mais comme le génie de M. Taine est intéressant! quelle puissance de généralisation et à la fois quelle magie de couleur dans l'œuvre de ce poète-logicien!
Ainsi, dogmatique ou scientifique, la critique littéraire n'est jamais, en fin de compte, que l'œuvre personnelle et caduque d'un misérable homme. Sainte-Beuve mêle avec beaucoup de grâce les deux méthodes, apprécie quelquefois, mais plus souvent décrit, juge encore les œuvres d'après la tradition, du goût classique, mais élargit cette tradition, s'applique plus volontiers, se promenant à travers toute la littérature, à faire des portraits et des biographies morales, et fournit je ne sais combien de pièces, éparses, mais exquises, à ce qu'il appelait si bien l'histoire naturelle des esprits.
Je passe les diverses combinaisons de doctrine, d'histoire et de psychologie, propres à MM. Scherer, Montégut et Brunetière. Mais, ou je me trompe fort, ou M. Paul Bourget a imaginé un genre de critique presque nouveau. La critique devient, pour M. Bourget, l'histoire de sa propre formation intellectuelle et morale. C'est comme qui dirait de la critique égotiste. Son esprit étant éminemment et presque uniquement un produit de cette fin de siècle (l'influence de la tradition gréco-latine est peu marquée chez lui), il s'en tient aux écrivains des trente dernières années et choisit parmi eux ceux avec qui il se trouve en conformité d'intelligence et de cœur. Et il ne fait ni leur portrait ni leur biographie; il n'analyse point leurs livres et n'étudie point leurs procédés; il ne définit point l'impression que leurs livres lui ont donnée en tant qu'œuvres d'art: il cherche seulement à bien expliquer et décrire ceux de leurs états de conscience et celles de leur idées qu'il s'est le mieux appropriés par l'imitation et par la sympathie. Et ainsi, tout en ne faisant au fond que l'histoire de son âme à lui, il fait du même coup l'histoire des sentiments les plus originaux de sa génération et compose par là même un fragment considérable—et définitif—de l'histoire morale de notre époque.