On disait, ce qui était vrai, qu'il avait été en Amérique et qu'il y avait fait fortune. Il n'y avait pas fait fortune, il y avait seulement augmenté la sienne.
On disait qu'il avait trouvé un trésor dans les grottes de Saint-Émilion, où il avait été obligé de se réfugier lors de la proscription des girondins.
On disait qu'il était devenu l'ami d'un riche Yankee qui lui avait laissé sa fortune. Mais enfin l'avis de tous était qu'il revenait riche et qu'il revenait à Argenton pour partager cette fortune avec les pauvres.
Quant à mademoiselle de Chazelay, comme on avait vu Jean Munier à une certaine époque venir prendre des renseignements sur ses biens meubles et immeubles, et qu'on n'avait pas présumé que ce fût pour les rendre à leur légitime propriétaire, on la regardait comme complètement ruinée et ne vivant que des bienfaits de Jacques Mérey.
Mais du reste ce pouvait être de Jacques Mérey qu'elle prenait tous les renseignements nécessaires, et comme on la connaissait bonne on ne doutait point de ses intentions.
Baptiste et Antoine, qui avaient été consultés par elle et qui l'avaient aidée à compléter ses listes, concouraient encore à répandre par leurs indiscrétions le bruit des futurs projets philanthropiques du docteur et de sa pupille.
Enfin l'heure de l'arrivée de la diligence arriva.
Comme la veille, la surveille et le jour précédent, une partie de la population pauvre d'Argenton attendait au relais.
Cette fois l'attente ne fut pas trompée.
Lorsqu'on vit descendre le docteur de la voiture, les cris de Vive Jacques Mérey! retentirent de tous côtés. Antoine d'une part, Baptiste de l'autre, portant chacun une torche à la main et suivis de toute une population portant des flambeaux, entourèrent le docteur et, toujours aux mêmes cris, le ramenèrent à travers les rues d'Argenton jusqu'à sa petite maison.
Depuis longtemps Éva et Marthe entendaient ces cris, mais Éva seule devinait ce qu'ils voulaient dire. Cependant lorsqu'ils approchèrent de la maison, Marthe appela la jeune fille pour qu'elle vint voir de la porte ce qui se passait.
Mais Éva avait tout deviné; tremblante comme le jour où elle l'avait revu, n'osant se présenter à lui, n'osant s'éloigner de peur des conjectures, elle attendait derrière la porte que cette porte s'ouvrit et que son juge se présentât à elle.
La vieille Marthe avait enfin compris que c'était son maître qu'on acclamait; elle avait ouvert la porte, et, toute joyeuse au seuil de cette porte, levant les bras au ciel, elle s'écriait:
—Oh! c'est notre maître! notre cher maître le docteur! Mais où êtes-vous donc, mademoiselle? mais venez donc, mademoiselle! Que va-t-il dire en ne vous voyant pas là?
Mais, pour Éva, cette voix si pleine de tendresse et de joyeuse sympathie était la voix de l'archange jetant le cri terrible:
«Terre, rends tes morts!»
Oh! oui, à ce moment elle eût voulu être confondue parmi ces milliers de morts qui apparaîtront à la face du Seigneur plus blancs que les suaires dont ils seront enveloppés.
Elle entendit Jacques faire d'une voie émue ses remerciements à tout ce brave peuple. Chaque son de cette voix adorée remuait une fibre de son âme. Puis la porte se referma. Jacques entra. Au fur et à mesure qu'il avançait, elle montait une à une et à reculons les marches de l'escalier.
—N'avez-vous donc pas vu Éva? demanda-t-il enfin d'une voix qu'il voulait rendre calme et comme s'il eût fait la question la plus indifférente du monde.
—Si fait, mon cher maître, dit Marthe, elle était là tout à l'heure, c'est elle qui la première a deviné que toutes ces voix annonçaient votre retour, elle a failli s'évanouir et je l'ai vue s'appuyer au mur pour ne pas tomber. Sans doute, elle se sera trouvée mal quelque part, dans votre laboratoire, qu'elle n'a presque pas quitté depuis son retour.
Jacques arracha la bougie des mains de Marthe et monta rapidement à son laboratoire.
Mais, appuyée extérieurement à la porte, il trouva Éva à genoux dans la posture de la Madeleine de Canova; il s'arrêta, mit malgré lui la main sur son cœur pour la regarder.
—Seigneur! seigneur! dit-elle, je voudrais avoir tous les baumes de l'Arabie pour en parfumer vos pieds; mais je n'ai que mes larmes. Acceptez mes larmes.
Et elle saisit à bras le corps les genoux de Mérey, qu'elle baisa dans un transport où il était impossible de dire s'il y avait plus d'humilité que d'amour ou d'amour plus que d'humilité.
Jacques Mérey inclina la tête et la regarda avec une profonde pitié; mais courbé qu'elle tenait son front vers la terre, elle ne put pas voir cette expression de son visage; puis, au bout d'un instant de silence, lui tendant la main:
—Relevez-vous, dit-il, et allez en paix.
Puis, l'embrassant au front, mais plutôt avec les lèvres d'un père qu'avec celles même de l'ami, il rentra dans son laboratoire et referma la porte, la laissant sur l'escalier.
Quoiqu'il y eût une grande douceur dans l'accent de sa voix, quoique ses mouvements fussent plutôt tendres qu'irrités, le cœur d'Éva se gonfla, et ce fut avec des ruisseaux de larmes qu'à son tour elle rentra chez elle.
Elle ne dormit point les deux ou trois premières heures de la nuit, et, tout le temps de cette insomnie, elle entendit marcher Jacques Mérey sur sa tête du pas mesuré d'un homme rêveur.
LE CABAN DE JOSEPH LE BRACONNIER
Le lendemain la vieille Marthe invita Éva au nom de Jacques à monter à son laboratoire.
Au moment de le revoir, son serrement de cœur la reprit, et elle sentit de nouveau les larmes lui sauter aux yeux; mais elle dompta ce premier mouvement, essuya ses yeux, les frotta avec son mouchoir et monta souriante auprès de Jacques.
En la voyant paraître, Jacques alla au-devant d'elle, l'embrassa au front de ce même baiser calme et froid qui l'avait glacée la veille, et lui montra un fauteuil.
Éva jeta les yeux sur le lit de Jacques; elle vit qu'il n'était pas défait.
Jacques ne s'était pas couché.
Elle s'agenouilla devant son lit, murmura une courte prière, et revint s'asseoir près de lui à la place qu'il lui avait indiquée.
—Éva, dit Jacques, nous voici de retour à Argenton; vous voici de nouveau dans cette petite maison qui, dites-vous, vous est plus chère que tous les pays du monde. J'y suis revenu sur votre promesse. La tiendrez-vous?
—Je la tiendrai.
—Tout entière?
—Tout entière.
—Vous m'avez autorisé à vendre la maison de la rue de Provence, 21.
—Oui.
—Je l'ai vendue.
—Vous avez bien fait, mon ami.
—Vous m'avez autorisé à vendre tout ce qu'il y avait dedans.
—Oui.
—J'ai tout vendu.
Jacques garda un moment de silence.
—Vous ne me demandez pas combien j'ai vendu le tout.
—Peu m'importe! dit Éva. Cet argent n'avait-il pas sa destination?
—Oui, il était destiné à fonder un hôpital. Mais vous redeviez quarante mille francs sur cette maison.
—C'est vrai.
—Ces quarante mille francs payés, il reste quatre-vingt-dix mille francs net. Ce n'est point assez pour bâtir et fonder un hôpital de quarante lits.
—Prenez sur une autre portion de mes propriétés.
—J'ai pensé à une chose; le château de Chazelay est debout, il ne vous rappelle que de sombres souvenirs; un soir de bal, votre mère y a été brûlée vive.
Éva étendit la main comme pour prier Jacques de ne pas réveiller ce souvenir.
—Vous ne l'avez habité, m'avez-vous dit, du moins, que pour pleurer notre séparation.
—Oh! je vous le jure!
—Tous nos projets accomplis, il vous restera à peine de quoi vivre. Ce château n'est point celui d'une recluse, c'est celui non-seulement d'une femme, mais d'une famille du monde. Qu'y feriez-vous seule?
Éva frissonna.
—Je ne veux habiter rien seule, dit-elle; je veux rester avec vous, près de vous.
—Éva!
—Je vous ai dit que je ne vous parlerais pas d'amour, je vous le répète. Faites du château de Chazelay ce que vous voudrez.
—Nous y reprendrons le portrait de votre mère, et, quelle que soit la chambre que vous habitiez, ce portrait sera dans votre chambre.
Éva saisit la main de Jacques et la baisa avant que celui-ci eût eu le temps de l'en empêcher.
—C'est de la reconnaissance, dit-elle, ce n'est pas de l'amour. N'est-il pas convenu que ce n'est point assez que je me repente, qu'il faut que je me rachète.
—Il faudra cependant nous quitter un jour, Éva?
Éva le regarda avec terreur, mais son regard ne contenait aucun reproche.
—Je ne vous quitterai, Jacques, que si vous me chassez. Quand vous serez las de moi; vous me direz: Va-t'en; et je m'en irai. Seulement, cherchez-moi ou faites-moi chercher, cela ne vous donnera pas grand'peine, mon cadavre ne sera pas loin. Mais pourquoi me chasseriez-vous?
—Si jamais je me marie, dit Jacques.
—N'ai-je pas tout prévu, même ce cas-là? dit Éva d'une voix étouffée. N'est-il pas convenu que si votre femme veut me garder, je serai sa dame de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre. Laissez cela à sa décision, je la prierai tant qu'elle me prendra.
—Revenons au château de votre père. Vous ne voyez donc pas d'inconvénient à ce que nous en fassions une maison de refuge? Il est tout bâti, et, en vendant les meubles, nous aurons certainement assez pour fonder une rente. On m'a dit qu'il y avait des tableaux d'un grand prix, un Raphaël, un Léonard de Vinci, trois ou quatre Claude Lorrain; le goût du luxe reprend, le goût des beaux-arts revient, nous ferons facilement trois ou quatre cent mille francs rien qu'avec la collection des tableaux.
—J'ai entendu dire à mon père qu'il y avait un Hobbema dont on lui avait offert quarante mille francs, deux ou trois Miéris charmants, et un Ruysdaël qui n'a pas son pareil dans les musées de Hollande.
—C'est bien, voilà qui est réglé pour le château. Si nous n'avons pas assez de la vente des tableaux, nous prendrons sur la vente des terres. Vous rappelez-vous que vous m'avez dit que vous ne reculeriez devait aucun danger; que vous soigneriez les femmes, les petits enfants, et que, dans un cas de fièvre contagieuse, vous feriez de la charité même au risque de votre vie.
—Je l'ai dit et j'ai même ajouté que j'espérais en remplissant ce pieux devoir contracter quelque fièvre contagieuse; qu'alors vous me soigneriez à mon tour, que je mourrais dans vos bras, et qu'une fois bien sûr que je ne pourrais en revenir, vous m'embrasserez et me pardonnerez.
—Encore? dit Jacques.
—Vous me demandez si je me souviens, il faut bien que je vous prouve que oui.
—C'est bien! dit Jacques. Il faut que je monte à cheval; ne m'attendez que pour dîner. Si je ne revenais pas aujourd'hui, ne soyez pas inquiète, c'est que je serais retenu.
—Merci, Jacques! dit doucement Éva.
Elle se leva, se retira en regardant Jacques, et rentra dans sa chambre.
Un instant après, elle entendit le galop d'un cheval. Elle se précipita vers la fenêtre et vit Jacques Mérey qui tournait le coin de la petite ruelle par laquelle on allait au château de Chazelay.
Éva se trompait, ce n'était que secondairement que Jacques allait au château.
Il allait d'abord à la cabane de Joseph le bûcheron. Il eut quelque peine à pénétrer à cheval jusqu'à cette cabane, tant le bois avait grandi, tant les taillis avaient poussé.
Il l'aperçut enfin. Joseph était assis à la porte et rajustait les batteries de son vieux fusil.
Jacques le reconnut, mais il était si loin de penser au docteur qu'il fallut qu'il se nommât pour que sa mémoire revint au cerveau du braconnier.
—Ah! c'est vous, monsieur le docteur? s'écria le brave homme. Vous me retrouvez seul, ma pauvre vieille est morte.
—Mais vous vous portez bien, vous, Joseph, et vous me paraissez ne pas avoir renoncé à votre ancien état?
—Que voulez-vous? Tant que M. le marquis de Chazelay a vécu, j'ai espéré être le garde général de toutes ses propriétés, mais le pauvre diable, il a été fusillé, et il n'a pas tenu à lui que je ne fusse fusillé avec lui, il voulait m'emmener faire la guerre; mais faire la guerre contre mon pays, jamais! Je ne suis qu'un pauvre paysan, mais j'ai de la France plein le cœur.
—Ainsi vous dites donc, mon ami, demanda Jacques, que l'objet de votre ambition était d'être garde général des biens de M. de Chazelay?
—Oui, monsieur le docteur. Maintenant qu'on ne pend plus les braconniers, si les propriétaires sont intelligents, ils feront les braconniers gardes. Il n'y a pas à nous en conter à nous autres sur la passée des lièvres et des lapins, nous savons où les trappes se pratiquent et où les collets se tendent, et celui qui aurait confiance en moi aurait un gaillard qui ne se laisserait pas mettre dedans.
—À qui appartient ce petit bois dans lequel vous habitez?
—Je croyais vous avoir dit autrefois qu'il appartenait à M. le marquis.
—Alors, demanda Jacques, il fait partie de sa succession?
—Certainement.
—Mais peut-être ne voudriez-vous pas quitter ce bois et votre cabane, même pour une plus belle?
—Oh! dit le braconnier en secouant la tête d'un air mélancolique, depuis que la petite Hélène l'a quittée, depuis que Scipion n'y est plus, depuis que la mère y est morte, je la donnerais pour une épingle.
—Alors tout peut s'arranger, dit Jacques. C'est moi qui suis chargé par mademoiselle de Chazelay de vendre les biens de son père, et je ferai une condition à celui qui les achètera de vous nommer son garde. Comme appointements, quelle serait votre ambition?
—Ah! M. le docteur sait bien, n'est-ce pas, qu'on ne peut pas faire un état sans être payé?
—Oui, je le sais, mon ami, c'est pourquoi je vous demande combien vous désirez?
—M. le docteur, un bon garde ça n'a pas de prix. Mais nous allons coter au plus bas. Un bon garde, voyez-vous, ça vaut quatre-vingts francs par mois; il doit tuer deux lapins tous les jours et un lièvre le dimanche.
—Je me charge de vous obtenir ça et de vous faire bâtir à l'endroit que vous préférerez une jolie petite maison en pierres à la place de cette cabane.
—Je vous l'ai dit, monsieur le docteur, peu m'importe l'endroit. Tous les endroits me sont indifférents, celui-ci seulement est plus triste pour moi que tous les autres, et si j'avais su où aller, je l'aurais déjà quitté. J'étais bien décidé à décamper d'ici et même du canton à la première chicane qu'on m'aurait faite, mais on me craint dans le pays, je ne sais pas pourquoi, je ne suis pourtant pas méchant. Il est vrai que j'ai dit dans un temps que je tuerais comme un chien celui qui essayerait de me faire sortir de cette cabane, mais dans un autre temps, quand la petite se roulait là avec mon pauvre Scipion et que la vieille mère nous faisait la soupe pour tous les trois.
—Combien ce petit bois peut-il avoir environ? demanda Jacques.
—Trois ou quatre arpents, avec des sources magnifiques dont on pourrait faire une jolie petite rivière, allez!
—Mais il n'y aurait pas de route pour venir ici?
—Il y a la route du château, monsieur le docteur, qui passe à un demi-quart de lieue d'ici. Il y aurait un chemin à caillouter, voilà tout: ce serait l'affaire de quelques centaines de francs.
—Mais, dit Jacques, je croyais vous retrouver riche?
—Moi riche, et comment cela?
—Il me semble bien que le marquis de Chazelay aurait pu vous donner une dizaine de mille francs pour lui avoir fait retrouver sa fille.
—Oh! il n'aurait pas fallu beaucoup le presser; mais vous me croirez si vous voulez, monsieur Jacques Mérey, quand j'ai vu revenir la pauvre enfant au château, si malheureuse et si désolée, au lieu de chercher à rencontrer M. le marquis, quand je le voyais d'un côté je m'en ensauvais de l'autre. Puis, je vous dis, j'ai refusé de partir avec lui, j'ai dit que j'étais pour le nouvel ordre de choses, ça a tout rompu entre nous et je crois bien avec ça qu'il a su que je m'étais chargé d'une lettre de sa fille pour vous: de ce moment-là tout a été fini.
—Oui, dit Jacques, je sais que vous lui avez rendu service à la pauvre petite, et, tenez, voilà une année de vos appointements, comme garde général, payée d'avance.
Et il lui donna un petit sac de peau dans lequel il avait, avant de partir d'Argenton, compté mille francs.
—S'il vient ici des gens avec des grands papiers, des cartons et des pinceaux; que ces gens-là vous disent qu'ils sont architectes, vous les laisserez faire.
—Tout ce qu'ils voudront, monsieur le docteur.
—Puis, pas un mot, ajouta Jacques, sur ce qui vient de se passer entre nous, car il n'y aurait rien de fait.
—Mais, si je ne dis pas un mot, c'est arrêté comme cela, n'est-ce pas?
—Oui, mon ami.
—Monsieur Jacques, quand on passe un marché et qu'on ne signe pas, on se touche dans la main; entre honnêtes gens ça vaut mieux qu'une signature. Donnez-moi la main, monsieur le docteur.
—La voilà et de grand cœur, dit Jacques en la lui serrant cordialement. Maintenant la route la plus courte pour aller au château?
Joseph marcha devant, et, par un sentier que n'avait jamais vu Jacques, il le conduisit jusqu'à la lisière du bois.
—Tenez, dit-il, vous voyez bien ces girouettes?
—Oui.
—Eh bien! ce sont celles du château de Chazelay. Pauvre marquis, y tenait-il à ses girouettes! Quelle bêtise! maintenant qu'il est à six pieds sous terre! il ne les entend même plus crier, ses girouettes.
Et Joseph haussa les épaules avec un geste de profonde philosophie.
LE CHÂTEAU DE CHAZELAY.
Le docteur suivit au petit pas de son cheval le sentier que lui avait indiqué Joseph. Il était en effet à peine à un quart de lieue du château, et à moitié chemin il rencontra la route ferrée qui y conduisait, et qui ne passait pas en effet à plus de trois ou quatre cents pas du petit bois.
Celui qui était gardien du château était ce même Jean Munier autrefois commissaire de police, et devenu intendant du domaine de Chazelay.
Au moment où ses biens avaient été rendus à Éva, elle avait demandé au brave homme s'il préférait une place tranquille avec six ou sept mille francs d'appointements à un poste à Paris qu'il pouvait perdre d'un moment à l'autre. Aussi n'était-il pas sans inquiétude sur cette place d'intendant, ayant entendu dire que le château et toutes ses dépendances allaient être vendus.
Il vit donc approcher avec une certaine crainte Jacques Mérey, qu'il prenait pour un acquéreur.
En effet, les premières questions de Jacques, qui demanda à voir le château dans tous ses détails, n'étaient point faites pour le rassurer, et de ce moment tâcha-t-il de se faire du nouvel arrivant un protecteur.
Il questionna à son tour:
—Je ne crois pas, lui dit Jacques, que ce château soit vendu, mais il aura sans doute une autre destination; si mademoiselle de Chazelay vous a promis de se charger comme vous dites de votre avenir, je lui rappellerai sa promesse. Dites-moi votre nom et vous n'aurez pas à vous repentir de m'avoir rencontré sur votre chemin.
—Monsieur, je me nomme Jean Munier. C'était le nom du commissaire de police qui avait recueilli Éva au pied de l'échafaud.
Il le regarda fixement.
—Jean Munier, dit-il; en effet, mademoiselle de Chazelay vous a de grandes obligations; si vous ne lui avez pas sauvé précisément la vie, vous la lui avez conservée dans des circonstances terribles.
—Vous savez cela, monsieur?
—Oui... et peut-être lui avez-vous entendu prononcer mon nom.
Jean Munier regarda l'inconnu avec une nouvelle curiosité.
—Je m'appelle Jacques Mérey, répondit le docteur en fixant son regard profond sur l'intendant.
Jean Munier bondit, joignit les mains; puis, avec une expression de joie à la sincérité de laquelle il n'y avait point à se tromper:
—Ah! monsieur, s'écria-t-il, elle vous a donc retrouvé?
—Oui, répondit froidement Jacques.
—Ah! qu'elle doit être heureuse, la chère demoiselle! s'écria l'ancien commissaire de police. Si elle vous a nommé? Ah! je le crois bien! à tout moment elle vous appelait avec des cris de douleur, avec des larmes. Savez-vous où je l'ai trouvée, monsieur, continua le brave homme en saisissant le bras du docteur, je l'ai trouvée au pied de l'échafaud, où elle voulait mourir parce qu'elle vous croyait mort. Et c'est un miracle qu'elle n'y ait pas passé comme les autres. Vingt têtes ont tombé sous ses yeux! heureusement que le père Sanson savait son compte et n'a voulu entendre à rien, elle s'obstinait à mourir. Elle n'est pas morte, Dieu merci, elle vit, elle est riche, vous allez l'épouser, n'est-ce pas?
Jacques devint pâle comme un mort.
—Montrez-moi le château, dit-il.
Jean Munier prit les clefs, et, le chapeau à la main, conduisit Jacques Mérey à l'escalier d'honneur.
Jacques n'avait jamais vu le château de Chazelay qu'à l'extérieur. Du vivant du marquis, il avait toujours refusé d'y entrer, quoique trois ou quatre fois on l'eût envoyé chercher, soit pour une indisposition des maîtres de la maison, soit pour des maladies des gens de M. le marquis.
C'était un château, nous croyons l'avoir déjà dit, du seizième siècle, avec des restes de tours, de remparts et de ponts-levis. Il avait la formidable assise des châteaux de ce temps de guerre, et l'on eût pu à la rigueur y soutenir un dernier siége.
Comme dans tous les châteaux de cette époque, on débutait par une salle des gardes, grande à elle seule à tenir toute une maison moderne; puis de la salle des gardes on passait dans des salons, dans des chambres, dans des cabinets, dans des boudoirs s'étendant sur trois façades et éclairés par quatre-vingts fenêtres. De là une vue magnifique dominait tous les environs. Une seule de ces chambres, qui paraissait avoir été autrefois une chambre à coucher, était complètement démeublée et ne conservait pour tout ornement qu'un grand portrait de femme ressemblant à Éva.
C'était la chambre où sa mère avait été brûlée le soir du bal. Ce portrait, c'était celui dont elle parlait dans le manuscrit et devant lequel, aux jours de sa tristesse, elle s'agenouillait et faisait ses prières. Puis, après cette chambre, continuait la suite des appartements meublés et, comme nous l'avons dit, somptueusement meublés.
C'est là, c'est dans ces chambres, dans ces cabinets, dans ces boudoirs, que Jacques retrouva les tableaux dont on lui avait parlé, le Raphaël qui représentait une sainte Geneviève filant au fuseau, entre un mouton et le chien du troupeau; c'est là qu'il retrouva les Claude Lorrain, les Hobbema, les Ruysdaël, les Miéris, un Léonard de Vinci merveilleux; enfin tout un trésor de peintures italiennes et flamandes.
Il nota tous ces tableaux sur un carnet, donna la liste à Jean Munier et lui ordonna de les faire mettre dans des caisses. Puis, à toutes les cheminées, des miniatures de Petitot, Latour, d'Isabey et de madame Lebrun, trois ou quatre Greuze, ravissantes toiles de boudoir, de ces bijoux de vieux Saxe dont sont chargées les cheminées des vieux châteaux des bords du Rhin. Il y avait une fortune rien que dans ces inutilités qui sont la première nécessité du luxe. Tout cela fut noté par Jacques avec ordre de les déposer dans des commodes et des secrétaires de Boule et de bois de rose dont regorgeaient les grands appartements du château.
Des girandoles, des glaces de Venise, des lustres avec des milliers de cristaux taillés à facettes, des chandeliers capricieux comme des rêves de la Pompadour ou de la Dubarry; des dessus de porte de Boucher, des Watteau, des Vanloo, des Joseph Vernet, des collections d'émaux de Limoges, des trésors enfin auxquels Éva n'avait pu faire attention, soit qu'elle en ignorât la valeur, soit qu'elle fût trop triste pour s'occuper de pareilles bagatelles.
Au second étage, tout un assortiment de meubles Louis XVI, qui à cette époque ne valaient que leur prix d'achat, mais qui aujourd'hui eussent ruiné un collectionneur.
Il eût fallu non pas un jour, mais un mois pour visiter toutes les chambres et tous les salons et pour en estimer les richesses; il y avait des tapisseries de Beauvais et d'Arras merveilleuses, des chambres entières tendues en étoffe de Chine, dont tous les meubles, dont tous les ornements, dont toutes les porcelaines étaient de Chine; il avait fallu trois générations de maîtres riches et de maîtresses coquettes pour réunir ce que contenait ce gigantesque écrin de granit.
Comme tous les émigrés, le marquis de Chazelay croyait faire une absence de quatre ou cinq mois; il avait donc laissé dans leurs étuis, dans leurs boîtes, les objets les plus précieux; le séquestre avait tout conservé intact. Il y avait de quoi meubler quatre maisons et deux châteaux comme on commençait à les faire à cette époque-là avec ce que Jacques Mérey allait recueillir dans le seul château de Chazelay.
Les terrains environnant le domaine étaient consacrés à des jardins fruitiers, à des jardins de promenade comme on commençait à les faire en France, d'après la mode anglaise; et enfin à un de ces grands parcs dont les allées sans fin semblaient conduire au bout de l'univers.
Rien qu'à abattre les bois inutiles il y en avait pour plus de cent mille francs.
Au bas du plateau sur lequel le château était situé s'étendait une petite rivière, qui, après avoir formé deux ou trois étangs pleins de poissons, allait se jeter dans la Creuse.
Rien de plus pittoresque que ces moulins qui ressemblaient à ces fabriques que l'architecte de la reine Marie-Antoinette avait élevées au petit Trianon et qui avaient donné naissance à la plupart des propos calomnieux peut-être qui avaient poursuivi la pauvre reine pendant sa vie et qui la poursuivaient encore après sa mort.
Chacune de ces bâtisses contenait un petit retrait pour un poëte, pour un peintre, pour un compositeur. Par chacune des fenêtres ménagées avec beaucoup d'art, on apercevait un point de vue différent, toujours bien choisi, tantôt terrible, tantôt gracieux.
L'intendant que Jacques avait trouvé au château, où du reste il montait tous les jours pour s'assurer que tout était en bon ordre, habitait un de ces petits retraits avec sa femme encore jeune et deux petits enfants.
Jacques lui dit ce qu'il avait fait pour Joseph le bûcheron. Jean Munier connaissait l'homme, mais ne connaissait pas la part qu'il avait eue dans la vie d'Éva et de Jacques.
Sans lui en dire plus qu'il n'en savait sur ce point, sans lui laisser pressentir ce qu'il voulait faire du bois où était située la cabane du bûcheron, Jacques lui recommanda d'être bon pour lui et de le laisser chasser tant qu'il le voudrait.
À chaque pas de son retour, Jacques rencontrait un souvenir. Là il avait guéri un enfant qui était tombé d'un arbre en dénichant un nid; plus loin, c'était une mère qui avait attrapé le croup en soignant sa petite fille; ici, c'était un vieillard paralytique sur lequel il avait essayé pour la première fois la cure par les poisons, c'est-à-dire par la strychnine et la brucine. Un paysan dont le fusil avait crevé à l'affût s'était mutilé la main, et grâce aux soins méticuleux que le docteur avait pris de lui, il le vit travaillant de cette main qu'un autre eût coupée, et qu'il lui avait conservée, lui, pour l'aider à nourrir sa famille.
Tous ces gens le reconnaissaient, l'arrêtaient, lui parlaient de lui, sans qu'aucun le quittât sans lui parler aussi d'Éva, et sans renouveler pour lui cette douleur toujours croissante de prononcer son nom.
Du reste, ce nom n'était-il pas plus présent que jamais à sa pensée? Ne suivait-il pas cette même route par laquelle il était revenu le jour où il rapportait Éva dans un coin de son manteau? Il y avait bientôt dix ans de cela, et chaque détail de la route lui était encore aussi présent aujourd'hui que s'il eût fait cette route hier, accompagné de Scipion, courant devant lui, revenant à sa rencontre et sautant après le manteau replié dans lequel était roulée sa jeune maîtresse.
Tout entier à ses pensées, il laissait aller son cheval au pas ordinaire en reconnaissant que le refus de Dieu à l'homme de soupçonner l'avenir était un suprême bienfait lorsque, dans le but non-seulement de faire une bonne action, mais de pousser d'un pas la science en avant, il emportait ce corps inerte et mal formé, n'espérant pas même le voir arriver à un développement aussi parfait que celui qu'il avait obtenu à force de soins. Il était loin de deviner l'influence que cet enfant sans parole, sans regard, sans intelligence, presque sans souffle, prendrait sur sa destinée.
L'homme avait-il sa page écrite d'avance dans le livre de l'univers, ou l'homme allait-il se heurtant au hasard à tous les accidents de son chemin dont chacun en le poussant à droite ou à gauche changeait quelque chose à son avenir inconnu à Dieu comme à lui?
Qu'eût-il fait de cet être informe qui ralentissait sa marche en l'embarrassant? S'il eût su que de lui naîtrait cette source de douleurs à laquelle il s'abreuvait et à laquelle pendant six ans il avait cru boire toutes les délices de la vie, sans doute il l'eût abandonné à quelque tournant de route ou tout au moins reporté sur la paille fétide où il l'avait pris. Eh bien, non, tant le cœur a de sombres mystères! la curiosité lui eût rendu peut-être cette petite créature plus chère et plus intéressante lorsqu'il l'eût sue l'instrument dont le malheur se servirait pour sonder son inépuisable bonté. Non! il l'eût gardée vivante et, pour les instants de bonheur que lui avait donnés cette rencontre inattendue, il aurait risqué ces longues tortures, qu'il était obligé de s'avouer à lui-même n'être pas sans une amère douceur.
C'est plongé dans ces pensées qu'il rentra à Argenton. Il vit de loin la petite maison avec son belvédère où l'attendait Éva, et ce fut avec un sentiment douloureux, mais qu'il n'eût pas voulu ne point éprouver, qu'il se dit qu'il allait retrouver là cette belle fleur issue de la plante rachitique qu'il y avait apportée.
À vingt-cinq pas de la maison il rencontra Baptiste, qui vint à lui la figure joyeuse. Il était allé pour voir le docteur, ne l'avait point trouvé, mais avait trouvé Éva.
Il appuya familièrement la main sur le cou du cheval de Jacques, et l'accompagna tout en le remerciant pour la centième fois de lui avoir sauvé la vie.
—Tu es donc heureux, mon pauvre Baptiste? demanda Jacques.
—Ma foi! oui, monsieur le docteur, répondit celui-ci, et je crois vraiment qu'il y a une Providence pour les pauvres.
—Pourquoi pour les pauvres, Baptiste?
—Ah! parce que les riches, il faut trop de choses pour contenter leurs désirs, monsieur Jacques; tandis que les pauvres, il ne leur faut que trois ou quatre jours de pain d'avance pour qu'ils soient contents. La moindre chose qui leur tombe du ciel les satisfait. Il y a trois jours, je n'avais pas un sou, pas un chiffon de pain à la maison; j'apprends que mademoiselle Éva est arrivée, je suis heureuse de la nouvelle et cela me donne à déjeuner; je viens la voir, elle me donne un louis, en voilà pour dix ou douze jours et dans dix ou douze Jours j'atteindrai un des quartiers de la pension que vous m'avez fait avoir.
Mérey poussa un soupir. Éva commençait donc à exercer d'elle-même et sans y être poussée cette charité dont il comptait lui faire un devoir.
Il donna son cheval à reconduire à Baptiste, tira la clef de sa poche, ouvrit la porte et rentra.
C'était l'heure du dîner. Jacques Mérey se rendit directement à la salle à manger.
En passant devant la chambre d'Éva, il la vit ouverte et l'ombre de la jeune fille dans sa chambre.
La table était mise, mais il y avait un seul couvert sur la table.
Il appela Marthe et d'un ton plus brusque que de coutume:
—Où est donc Éva? lui demanda-t-il.
—Dans sa chambre, répondit Marthe, où sans doute elle attend que vous la fassiez demander.
—Qui a dit de ne mettre qu'un couvert sur cette table?
—Elle.
—Pourquoi cela?
—Parce qu'elle a dit qu'elle ne savait si vous lui permettriez de dîner avec vous.
Des larmes vinrent aux yeux du docteur.
—Éva! cria-t-il d'un mouvement irréfléchi.
—Me voilà, mon doux maître, dît Éva en poussant la porte.
—Mettez le couvert de mademoiselle, dit le docteur à Marthe en se détournant pour cacher l'altération de son visage.
M. FONTAINE, ARCHITECTE
Orgueil! fouet de vipère et bouquet de fleurs avec lequel le sort à son caprice plutôt qu'à l'ordre d'un maître souverain flagelle ou caresse l'homme. Mobile de toutes les grandes actions, source de tous les grands crimes, qui perdit Satan, qui glorifia Alexandre. Tour à tour obstacle, moyen, que l'on trouvera sur toutes les routes, à tous les instants, sous toutes les formes pour aider l'homme dans ses espérances et le contrarier dans ses projets.
Mais de tous les orgueils, à coup sûr le plus puissant est celui qui se cache au fond du cœur comme dans un tabernacle sous le nom sacré d'amour.
Être aimé d'une jolie femme est une supériorité sur les autres hommes; être oublié ou dédaigné par elle est une chute qui vous renverse au-dessous d'eux, et la haine qu'inspire la trahison de celle ou celui qu'on aimait est d'autant plus grande, d'autant plus durable, d'autant plus persévérante, que tout rapprochement entre les deux cœurs blessés est un souvenir forcé de la faute, disons mieux, de l'ingratitude que l'un des deux a commise.
Plus les deux corps se rapprochent, plus les deux âmes tendent à se confondre, plus les deux lèvres se cherchent, plus une voix intérieure vous crie:
—L'autre! l'autre! l'autre!
Et alors cet amour qui était prêt à rentrer dans votre être, à s'emparer de nouveau de votre personne, se change en un sentiment de haine, et, au lieu du dictame que vous teniez déjà pour appuyer sur votre plaie, vous met le poignard flamboyant et empoisonné des Malais à la main.
Ô Othello! sombre miroir que le plus grand poëte qui ait jamais existé a présenté aux regards de l'homme, sois notre éternelle admiration!
Rien ne désarme la jalousie. Une caresse? Un autre a reçu la pareille. Une larme? Elle a pleuré pour un autre. Je t'aime! Elle l'a dit à un autre comme elle le dit à toi.
Elle est triste? elle se souvient. Elle est gaie? elle oublie. Deux fautes aussi grandes l'une que l'autre aux yeux du cœur ulcéré qui sous ses regards brûlants fait éclore l'un après l'autre tous les sentiments du cœur qui l'a trompé.
À cette touchante humilité d'Éva, «Voudra-t-il que je mange à la même table que lui?» Jacques avait été près d'éclater, de lui ouvrir les bras et de l'emporter dans une nuit assez sombre pour ne pas même la voir. Mais tout en ne la voyant pas, il l'eût sentie contre lui appuyée à sa poitrine, et c'eût été encore trop, car elle avait été, ne fût-ce qu'une fois, appuyée ainsi à la poitrine d'un autre.
Non, il faut le temps, il faut que la blessure se referme, il faut que là où elle a été les chairs s'endurcissent par le travail de la guérison, et que cet endroit qui a été le plus douloureux de tout notre corps tant que les chairs saignantes ont été au contact de l'air, devienne le plus insensible sous le calus de la cicatrice.
Il faut le temps.
Le temps qu'ils passèrent à table l'un près de l'autre ne fut qu'une longue douleur, plus aiguë peut-être, mais plus supportable s'ils eussent été loin l'un de l'autre.
Jacques Mérey se leva le premier; sans doute c'était celui qui souffrait le plus. Il sourit en disant bonsoir à Éva et sortit.
Il y avait tant de tristesse dans ce sourire, tant de larmes dans cet adieu, qu'à peine la porte fut-elle refermée qu'Éva éclata en sanglots.
—Qu'a donc notre maître? s'écria Marthe en entrant toute effarée; il monte chez lui en pleurant et je vous trouve pleurant ici?
Éva saisit les mains de la bonne vieille femme.
—Pleurait-il? demanda-t-elle. Es-tu sûre qu'il pleurait?
—Je l'ai vu comme je vous vois, dit Marthe étonnée.
—Oh! moi, je ne pleure pas, dit Éva.
Et elle essuya ses yeux qui en effet brillaient comme deux étoiles allumées par un éclair dans la nuit sombre.
Éva monta chez elle, heureuse du premier moment de bonheur qu'elle eût eu depuis qu'elle avait retrouvé Jacques. L'homme qu'elle adorait, pour lequel elle eût donné sa vie, souffrait autant qu'elle, puisqu'il pleurait comme elle.
Le lendemain, un homme inconnu, qui avait l'air d'un artiste et qui était arrivé la veille par la diligence, se fit annoncer par Marthe à Jacques, sous le nom de M. Fontaine, architecte.
Jacques s'enferma avec lui, se fit servir à déjeuner avec lui dans son laboratoire et passa toute la journée à travailler avec lui.
Éva déjeuna et dîna seule, ou plutôt ne mangea ni à déjeuner ni à dîner. Le moment de joie de la veille était effacé. Ses projets de séparation tenaient donc plus que jamais, puisque l'homme qui devait y contribuer était arrivé.
Le lendemain, tous deux sortirent, mais cette fois en voiture.
Ils allaient visiter le bois du braconnier Joseph et le château de Chazelay. Ils allèrent en voiture jusqu'à l'angle qui se rapprochait le plus du bois; de là la voiture les attendit, et tous deux se rendirent à pied à la cabane de Joseph.
Ils y entrèrent et trouvèrent le braconnier tout joyeux encore de sa conversation avec l'intendant de mademoiselle de Chazelay, qui lui avait affirmé que, quelque chose qui arrivât, sa place ne pouvait que devenir meilleure.
Jacques indiqua à M. Fontaine le point précis où il avait trouvé Éva et qui devait devenir le point central d'une jolie maison, moitié cottage, moitié château, avec tous ses accidents de rentrants et de sortants que les Anglais et les Américains donnent à leurs habitations.
—M. Fontaine, homme classique de l'école grecque, ne comprenait que la maison à terrasse avec un fronton comme celui de Jupiter Stator. Il élevait donc difficultés sur difficultés, lorsque Jacques prit un crayon et dans un quart d'heure bâtit sa pensée sur le papier; puis, à côté de ce charmant dessin qui révélait un habile paysagiste, il fit le plan géométral intérieur de cette maison.
—Mais, monsieur Mérey, lui dit l'homme pratique, il fallait donc me dire que, vous aussi, vous étiez architecte.
—Oui, monsieur, architecte amateur, répondit en riant Jacques, mais simple faiseur de croquis, assez habile dans cet art que j'ai beaucoup exercé, ayant beaucoup couru le monde. Il y a longtemps que j'ai rêvé cette petite bâtisse comme étant la mieux appropriée aux besoins d'un ménage ayant quatre chevaux, deux voitures et six domestiques.
—Et que comptez-vous mettre à cette fantaisie, demanda l'architecte?
—Ce que vous voudrez, monsieur, répondit Jacques.
L'architecte prit un crayon, aligna des chiffres.
—Cela vous coûtera, dit-il au bout de dix minutes, de cent vingt à cent trente mille francs.
—Soit! répondit Jacques, maintenant il faut dessiner le parc.
—Eh bien! monsieur, continuez de faire ce que vous avez commencé, dit l'architecte.
—Volontiers, dit Jacques.
Il tira de sa poche un plan du petit bois, au milieu duquel il plaça sa bâtisse, en la proportionnant à la grandeur du plan; puis tout autour de la maison, les massifs d'arbres qu'il fallait ménager, ceux qu'il fallait abattre; il se servit des accidents de terrain pour l'envelopper aux trois quarts de l'eau des sources qui traversaient le bois. Il ménagea les jours qui donnaient sur chaque point de vue pittoresque, tira parti du château, de la jolie petite ville d'Argenton, et de la vallée de la Creuse qui allait se perdre dans un horizon azuré.
—Il y a beaucoup de travaux de terrassements, monsieur, dit l'architecte.
—Mettons soixante-dix mille francs pour ces travaux, dit Jacques.
—Oh! ce sera plus que suffisant, répondit M. Fontaine.
—Eh bien! signons un devis de 200,000 francs, dit Jacques, que je n'aie plus à m'occuper de rien et qu'au mois de juin tout cela soit fait.
—C'est possible, dit M. Fontaine, mais alors comme il faudra payer la rapidité, nous dépasserons peut-être de quelque dix mille francs le devis.
—Mettons dix mille francs pour les imprévus, dit Jacques.
—Ma foi! monsieur, dit l'architecte, vous réglez largement les choses, et il y a plaisir à traiter avec vous.
Jacques prit une feuille de papier, et écrivit dessus:
«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, architecte, soit en un seul payement, soit en plusieurs, et à sa volonté, la somme de deux cent dix mille francs à mon compte sur l'argent qu'il a à moi.
»jacques mérey.»
—Maintenant, dit Jacques; vous entendez bien, monsieur, je vais vous donner le détail des ornements intérieurs. Je ne veux m'occuper de tout cela que pour visiter les travaux une fois ou deux par mois. Vous aurez un homme à vous dont nous réglerons le traitement à part et qui surveillera les travailleurs.
Puis il écrivit sur une autre feuille de papier:
«Je m'engage à livrer à M. Jacques Mérey la petite maison du bois de Joseph, ainsi que le parc dessiné à l'anglaise selon le devis qui en a été fait par moi, dans le délai de quatre mois, moyennant la somme de deux cent dix mille francs, que je reconnais avoir reçue comptant.»
Il passa le papier à M. Fontaine; celui-ci le signa. Jacques Mérey le plia et le remit dans son portefeuille.
—À présent, dit-il; nous n'avons plus rien à faire ici, n'est-ce pas?
—Non, répondit l'architecte.
—Eh bien; alors, allons au château.
Tous deux rejoignirent la voiture qui les attendait à l'angle du chemin, et, cinq minutes après, ils étaient au château de Chazelay.
Ce fut à la vue de ce château surtout que la haine classique de M. Fontaine pour les bâtisses du moyen âge éclata dans toute sa force.
Il s'éleva contre les tours, contre les herses, contre les ponts-levis, contre les portes à plein cintre, contre les fenêtres ogivales, contre les murs de dix pieds d'épaisseur. Il démontra qu'avec ce qui était entré de matériaux inutiles dans ce château, il y avait de quoi en bâtir trois autres, et il déplora de la façon la plus éloquente du monde, en sortant des années, 1793, 94, 95 et 96, ces années de barbarie où il fallait que les seigneurs élevassent de semblables forteresses, contre leurs sujets et leurs voisins.
M. Fontaine, de même qu'il ne comprenait que la bâtisse grecque, ne comprenait que l'ameublement antique; il ne comprenait pas qu'on s'assît sur une chaise si elle n'avait pas la forme curule, sur un fauteuil s'il n'était pas taillé sur le modèle de celui de César ou de Pompée. Aussi tous ces charmants meubles Louis XV et Louis XVI le faisaient-ils entrer dans des transports de fureur contre le mauvais goût de l'époque.
—De ces meubles, ne vous en occupez pas, lui dit Jacques, j'en ai l'emploi, ils meubleront ma maison du bois Joseph et ma maison de Paris, car vous aurez, monsieur l'architecte, une maison aussi à me bâtir à Paris.
Cette promesse raccommoda un peu M. Fontaine avec le pitoyable spectacle qu'il avait sous les yeux.
—Et de ceci, demanda-t-il, que comptez-vous faire?
—Qu'appelez-vous ceci d'abord?
—Mais de ce vieux bahut de château.
—De ce vieux bahut de château, monsieur Fontaine, nous ferons un hôpital.
—Ah! fit l'architecte; au fait, ce n'est guère bon qu'à cela.
—Croyez-vous que les malades seront bien ici?
—Ce n'est pas l'air qui leur manquera, fit l'architecte.
—L'air, dit Jacques, est un de mes moyens curatifs.
—Vous êtes donc, médecin, monsieur?
—Médecin amateur, oui.
—Vous me donnerez, j'espère, vos dispositions intérieures pour la construction de cet hôpital, dit l'architecte; j'ai bâti plus de châteaux que d'hospices.
—C'est-à-dire, reprit en souriant Jacques, que vous avez bâti plus de choses inutiles que de choses nécessaires.
—Citoyen et philanthrope? demanda M. Fontaine.
—En amateur, oui, monsieur. Quant aux jardins, je ne crois pas qu'il y ait quelque chose à y changer, continua Jacques, ils ont de grandes allées de tilleuls où il fait de l'ombre par le soleil le plus ardent, et des endroits découverts où l'on peut se réchauffer au moindre rayon de soleil de décembre ou de janvier.
—Mais cette grande salle d'armes, dans laquelle on ferait entrer le Louvre avec tous ses portraits de famille et toutes ses cuirasses, qu'en comptez-vous faire?
—Un promenoir d'hiver, bien chauffé, pour mes malades. Trouvez-vous qu'ils seront mal ici?
—Mais il faudra mettre un poêle à chaque coin, fit observer l'architecte.
—Les poêles sont malsains, mais cette immense cheminée, demanda Jacques, croyez-vous qu'elle soit là comme simple ornement?
—Faudrait brûler des chênes tout entiers dans votre cheminée.
—On en brûlera, dit Jacques, le château de Chazelay a dix mille arpents de forêts, et par conséquent quelque chose comme dix milliers de chênes à brûler. Mais j'aime les choses, vous le savez, qui vont rondement, il me faut soixante-dix à quatre-vingts cellules pour mes malades. Trouvez-moi ça au rez-de-chaussée et trouvez-m'en autant pour mes pauvres au premier.
L'architecte se mit à l'œuvre, toisa, arpenta, mesura, et au bout de deux heures pendant lesquelles Jacques Mérey resta pensif et rêveur, les yeux tournés vers Argenton, il fit son devis.
—En nous servant de tous nos moyens, dit-il, et en faisant nos cloisons en simple bois blanc ou en plâtre, nous arriverons avec soixante ou soixante-dix mille francs.
—Je vous passe soixante-dix mille francs, cher monsieur Fontaine, dit Jacques.
Il écrivit:
«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, soit en un payement, soit en plusieurs, à sa volonté, la somme de soixante-dix mille francs, à la condition que le château de Chazelay sera transformé en hospice à la fin de juin de la présente année.»
Et il signa.
De son côté, M. Fontaine remit à Jacques son engagement d'être prêt à l'époque fixe.
M. Fontaine tenait à partir le soir même pour Paris. Jacques Mérey le reconduisit droit à la diligence.
—Et votre maison de Paris, demanda M. Fontaine, nous n'en disons rien?
—Je vous en écrirai, dit Jacques. Je n'en ai besoin que pour cet hiver.
Et sur ces mots, M. Fontaine prit congé de Jacques, monta en voiture et partit.
ECCE ANCILLA DOMINI
Le mois de mars et la moitié du mois d'avril s'écoulèrent sans rien changer à la position des deux jeunes gens vis-à-vis l'un de l'autre.
De la part de Jacques Mérey surtout, il y avait une fixité remarquable dans ses rapports avec Éva. Il était bienveillant en tout, dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans ses regards; mais jamais ni tendre ni amoureux. Il avait adopté un diapason duquel il ne se départait jamais.
De la part d'Éva, c'était la gamme de l'humilité, de la soumission et de la tendresse qui servait de base à toutes ses paroles. Elle ne s'occupait plus ni de musique ni de dessin; aussitôt que Jacques sortait, et il sortait souvent sous le prétexte de ses visites aux pauvres, elle se mettait à son rouet et filait.
Marthe lui avait appris à filer.
Dévouée comme elle avait promis de l'être aux misères humaines, elle avait substitué les travaux utiles de la ménagère aux talents de la femme du monde, d'un monde où sa place était effacée.
Un jour Jacques Mérey rentra plus tôt que de coutume, et la vit comme Marguerite assise à son rouet. Il s'approcha d'elle, la regarda un instant avec une attention pleine de bienveillance, puis, avec un léger mouvement de tête:
—Bien, Éva! dit-il.
Et il se retira dans son laboratoire sans ajouter un mot.
Les deux mains d'Éva tombèrent à ses côtés, sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil, ses yeux se fermèrent et les larmes coulèrent de ses paupières.
Les premiers beaux jours du printemps, sans revenir encore, apparaissaient déjà à l'horizon. À certaines parties du jour, des teintes roses et azurées tamisaient les brouillards fugitifs de l'hiver. On sentait dans les derniers souffles d'avril passer les douces brises de mai et déjà, sur les arbres plus hâtifs que les autres, les bourgeons cotonneux éclataient et laissaient passer les pointes vertes de leurs premières feuilles.
Sous cette haleine tiède et amicale, le jardin de la petite maison reprenait tout son charme et toute sa juvénile virilité. Les fleurs poussaient, non plus éparses à travers les flaques d'eau ou les îles de neige, mais par massifs. L'arbre du bien et du mal, non-seulement était couvert de toutes ses fleurs étoilées, mais encore son feuillage venait au secours de ses fleurs contre les gelées du printemps.
Le ruisseau avait repris son murmure et sa transparence, et quelques jours encore la tonnelle allait étendre ses feuilles sur le treillage encore transparent.
Les premiers chanteurs du printemps, les rouges-gorges, les mésanges, les pinsons, cherchaient les endroits où bâtir leurs nids; de temps en temps on entendait deux ou trois notes mélodieuses échappées au gosier de la fauvette. Le rossignol essayait d'égrener ses notes comme des perles, mais tout à coup il s'arrêtait, un reste de froid étreignait son chant mélodieux et le forçait de s'arrêter.
Les hirondelles avaient reparu.
Pas un des symptômes de ce retour à la vie et à l'amour n'échappait à Éva; c'était bien plus un oiseau qu'une femme, un être sensitif qu'un être raisonneur. Le vent, le soleil, la pluie avaient leur reflet en elle; elle éprouvait une partie des modifications de la nature. Parfois elle surprenait de son côté Jacques Mérey l'œil fixé sur toutes ces transformations végétales et animales qui accompagnent le réveil de la nature. Sans doute y trouvait-il le même charme qu'elle, mais, comme s'il eût condamné sa bouche à ne plus sourire aux douces émotions, dès qu'il s'apercevait qu'il était épié, il poussait un soupir et rentrait chez lui.
Cependant de temps en temps il reprenait avec Éva les conversations longues et suivies. C'était alors qu'il lui racontait comment il avait fait du château de Chazelay un hospice modèle où les vieillards, les femmes et les enfants pauvres auraient bon air, bonne nourriture et beau soleil. Alors Éva demandait à voir et à suivre ces travaux philanthropiques; mais Jacques lui répondait toujours:
—Je vous y conduirai lorsqu'il sera temps, et vous aurez tout le loisir de vous livrer à cette sainte occupation.
Vers la fin du mois de mai, Éva vit revenir le même homme au carton qui était déjà venu une fois. C'était M. Fontaine, qui venait s'assurer par ses propres yeux que ses travaux s'exécutaient avec ponctualité et intelligence.
On mit les chevaux à la voiture et Jacques Mérey et lui repartirent comme ils avaient déjà fait.
La petite maison du bois Joseph était complètement achevée, et Jacques venait pour recevoir les bouquets qu'offrent les maçons aux propriétaires lorsqu'ils n'ont plus rien à faire à l'œuvre entreprise par eux.
Jacques n'avait cessé d'y donner ses soins, quoi qu'il eût dit à M. Fontaine, aussi n'y avait-il pas un détail dans la sculpture et l'architecture qui fît défaut.
Malgré son horreur pour les toits aigus, l'architecte avait compris que dans notre belle France, où il neige un tiers de l'année, où il pleut l'autre, les toits en terrasse ne sont bons qu'à faire des réservoirs au sommet des maisons.
Comme toutes les boiseries avaient été taillées et sculptées en même temps que la maison était bâtie, il n'y eut qu'à mettre des gonds aux ouvertures et à y appliquer les portes et fenêtres. Jacques Mérey choisit les couleurs des papiers. M. Fontaine se chargea de les envoyer de Paris avec des ouvriers habitués à coller les tentures, non point par rouleaux, mais par larges bandes et par larges placards.
Puis il s'en alla enchanté de la façon dont la besogne avait marché, promettant de revenir sous quinze jours pour voir la maison dans son ensemble d'achèvement.
Jacques Mérey lui avait fait en même temps le plan de la maison de Paris et l'avait chargé d'acheter un terrain du côté du faubourg Saint-Honoré ou de la rue de l'Arcade.
Quatre ou cinq jours après, ouvriers et tentures arrivaient, si bien qu'en dix jours, papier, rideaux et portières furent posés.
Jacques avait choisi des papiers foncés pour faire valoir les tableaux, et, lorsque M. Fontaine revint, il fut forcé d'avouer qu'il n'y avait au monde qu'un seul peintre, nommé Raphaël, mais que l'école flamande, que l'école vénitienne, l'école napolitaine, l'école florentine, l'école espagnole, l'école hollandaise et même l'école française ont bien aussi leur mérite.
Jacques Mérey n'avait pas utilisé pour sa maison du bois Joseph les deux tiers des tableaux que lui fournissait le château de Chazelay. Il lui en restait le double de ce qu'il avait employé et de ce qu'il emploierait dans sa maison de Paris, tous les tableaux de sainteté étant réservés pour la petite église de l'hôpital. Il y avait surtout une chambre dans la petite maison du bois Joseph qu'il avait traitée avec un soin tout particulier: c'était celle où il avait placé en face du lit le portrait de madame la marquise de Chazelay, la mère d'Éva, celle-là qui avait si malheureusement péri par le feu.
Tout ce qu'il y avait de plus jolis meubles en bois de rose et en ébène incrusté d'ivoire, tout ce qu'il y avait de plus finement travaillé en meubles de Boule étaient réunis dans cette chambre. Les vases de la cheminée et la pendule étaient du saxe le plus ingénieusement travaillé, les cadres des glaces étaient en saxe et la cheminée elle-même en porcelaine de Dresde.
Tout cela ressortait admirablement, le portrait de la marquise de Chazelay compris, sur une tenture de velours grenat.
Il va sans dire que les tapis des chambres étaient assortis à leurs tentures.
Cette chambre, qui se trouvait au centre même du bâtiment, juste au-dessus de l'endroit où Jacques, conduit par Scipion, avait trouvé la petite Hélène, avait sa vue sur le charmant paysage que nous avons décrit et qui lui donnait le château de Chazelay pour son horizon de gauche et la vallée de la Creuse pour son horizon de droite.
En face de ses deux fenêtres du milieu était une large ouverture à travers le bois qui permettait d'apercevoir Argenton et, avec une lunette d'approche, de distinguer la maison du docteur avec son laboratoire.
La chambre du docteur, au contraire, attenant à celle que nous venons de décrire, d'un côté par un cabinet de toilette et de l'autre par un corridor, était d'une sévérité tout antique. C'était celle de Cicéron, exécutée à Cumes sur le modèle des plus belles fabriques retrouvées à Pompéi. Elle donnait d'un côté dans une bibliothèque et de l'autre dans un salon moderne meublé tout entier dans le goût Louis XV, avec tous les objets de cette époque que lui avait fournis le château de Chazelay. Les peintures du cabinet, imitées de celles de Pompéi, étaient exécutées par des élèves de David.
Il y avait une salle à manger d'hiver, dans une serre toute plantée de fleurs exotiques, et une salle à manger d'été donnant sur un charmant parterre de nos fleurs d'Occident les plus vives et les plus parfumées.
Jacques avait fait enfermer le bois tout entier, de sorte que l'on passait sans s'en apercevoir du jardin dans la forêt.
L'hôpital était non moins avancé que la maison de campagne. Toutes les séparations étaient faites, tout était peint à la détrempe en gris perle avec des encadrements cerise. Dans chaque cellule, il y avait pour tout ornement un crucifix, que les fenêtres en s'ouvrant inondaient de lumière. Des jalousies qui se serraient et se desserraient à volonté, donnaient le degré de jour que le médecin jugeait nécessaire au malade.
Il y avait place déjà pour quarante ou cinquante lits, une vingtaine de cellules vides s'offraient dans le cas où ces quarante ou cinquante lits seraient insuffisants.
Le brave Jean Munier surveillait tout cela avec un soin à la fois égoïste et reconnaissante.
Les cellules vides renfermaient pour le moment la partie de l'ameublement et des tableaux qui n'avait pas encore été employée.
Nous avons dit que les tableaux de sainteté avaient été réservés pour l'église. C'est que, quoique toutes les églises eussent été fermées à Paris, il n'en était point ainsi en province. Certaines localités plus religieuses que les autres, et l'on connaît la sincérité des Berrichons à leur culte, avaient non-seulement conservé leurs églises, mais leurs prêtres.
Ainsi le prêtre du château de Chazelay, brave homme, fils d'un paysan à qui M. de Chazelay avait fait donner une éducation religieuse dans un séminaire de Bourges, ne s'était point inquiété de la proscription des prêtres ni du serment qu'on, avait exigé d'eux. Personne n'était venu lui demander le serment constitutionnel et il n'avait été l'offrir à personne; il était resté avec les serviteurs du, château, conservant son habit moitié ecclésiastique, moitié paysan, et personne n'avait fait attention à lui. Il n'était pas assez important en bien ou en mal pour qu'on songeât à le dénoncer, son peu d'importance le sauva.
Lorsqu'on lui dit que les biens du château de Chazelay étaient rendus après la mort du marquis à sa fille, il vint la féliciter et lui faire une visite, en demandant de rester attaché à la maison au même titre et aux mêmes conditions où il était auparavant.
Éva s'était parfaitement rappelé le digne homme, elle l'avait vu dans le court séjour qu'elle avait fait au château, il s'était approché d'elle et lui avait offert les secours de la religion, mais elle l'avait remercié, elle ignorait en quoi les secours de la religion pouvaient l'aider à supporter un malheur qu'elle regardait comme irréparable, puisqu'elle se croyait à tout jamais séparée de l'homme qu'elle aimait.
—D'abord, lui avait-elle dit lors de la visite qu'il lui avait faite à Argenton, le château était destiné à devenir un hospice, et dans un hospice plus encore que dans un château on avait besoin d'un bon prêtre, parlant à la fois la langue simple et naïve de la religion, puisqu'il s'adressait à des paysans, c'est-à-dire à des hommes simples et naïfs.
Plusieurs fois Jacques Mérey, dans ses voyages au château, avait causé avec lui et l'avait toujours trouvé indulgent et paternel; c'étaient les deux grandes qualités qu'à son avis devait avoir un prêtre. Il lui avait donc, comme à Joseph le braconnier, comme à Jean Munier, l'intendant, promis que rien ne serait changé sinon en mieux à sa position. Il était chargé de visiter tous les villages environnants et de faire une liste des gens vraiment pauvres qui devaient recevoir des secours à domicile et de ceux qui, n'ayant pas de domicile, ne pouvaient en recevoir qu'à l'hospice.
Ce jour-là Jacques Mérey s'enferma avec lui et causa longuement.
C'était sans doute d'Éva et de ses projets futurs dont s'entretinrent ces deux hommes, car, aussitôt la conversation terminée, le prêtre sella un petit cheval qui lui servait dans ses courses pieuses, et prit le chemin d'Argenton.
Deux heures après, Jacques Mérey partit à son tour, et à une lieue d'Argenton il rencontra M. Didier, c'était le nom du brave homme, qui revenait au château.
—Eh bien, lui demanda-t-il, qu'a-t-elle répondu?
—Elle a répondu: «Que sa volonté et celle de Dieu soient faites,» puis elle a joint les mains et prié. C'est une sainte personne que mademoiselle Éva.
—Merci, mon père, dit Jacques, et il continua son chemin.
Mais il était facile de voir que s'il avait imposé quelque nouvelle pénitence à Éva, il supportait lui-même et douloureusement une portion de cette pénitence, car, au fur et à mesure qu'il se rapprochait d'Argenton, son front se rembrunissait; et, quand il mit la main sur le marteau de la porte de la petite maison, comme s'il eût voulu annoncer sa présence et ne point paraître tout à coup à l'aide de sa clef, on eût pu voir que sa main tremblait.
Il frappa cependant et Marthe vint ouvrir.
—Il ne s'est rien passé d'extraordinaire en mon absence? demanda Jacques.
—Non, monsieur, répondit la vieille Marthe; le curé du château, M. Didier, est venu; il a causé pendant dix minutes avec mademoiselle Éva; celle-ci a pleuré, je crois, et s'est retirée dans sa chambre.
Jacques Mérey fit un signe de la tête, hésita un instant s'il entrerait dans la chambre d'Éva ou s'il monterait dans son laboratoire sans y entrer; mais arrivé au premier, il s'avança doucement jusqu'à la porte, écouta et frappa:
—Entrez, dit la voix d'Éva, qui, sachant que Jacques Mérey ne frappait pas d'habitude à la porte de la rue, ne l'avait pas reconnu et croyait avoir affaire à un étranger.
Mais à peine eût-il ouvert la porte qu'elle jeta un cri, tomba à genoux et dit en ouvrant les mains et les bras:
—Ecce ancilla Domini.