Madame de Condorcet est la seule personne que je connaisse au monde; si tu n'est qu'exilé et que tu rentres en France, elle est plus à même que personne de savoir ton retour: c'est donc entre ses mains que je dépose mon manuscrit.

Pourrai-je le continuer en prison? pourrai-je jusqu'au moment où je monterai sur la fatale charrette te dire: je t'aime? Non; t'écrire je t'aime; te le dire, je le pourrai toujours, et ce sera le dernier mot que je jeterai au vent sur l'échafaud, et la hache le coupera en deux dans ma gorge.

Au reste, je l'emporte avec moi; peut-être ce qu'elle avait à me dire a-t-il quelque importance, et peut-être chez elle aurai-je encore le temps d'ajouter quelque chose.

*
* *

J'avais bien fait de l'emporter, tu sauras du moins que je ne suis morte, mon bien-aimé, qu'après avoir perdu ma dernière espérance.

On a lu hier à la Convention cette lettre de l'agent de Robespierre à Bordeaux.

Bordeaux, 13 juin, au soir.

«Vive la République une et indivisible.

»Les deux girondins que l'on savait cachés à Bordeaux ont été dénoncés et arrêtés. Un d'eux s'est poignardé et est mort sur le coup.

»Les deux autres sont dans les grottes de Saint-Émilion, où on les chasse avec des chiens.

»Huit heures du soir.

»J'apprends à l'instant qu'on vient de les prendre. Malheureusement l'un des deux a été étranglé dans la lutte.

»Les deux survivants ont refusé de dire leurs noms; ils sont inconnus à Bordeaux.

»Demain soir la guillotine en aura fait justice.

»Vive la République!»

Il y a quatre jours que la lettre est écrite, par conséquent ils sont morts!

Si tu étais une de ces quatre victimes, comment ton âme n'est-elle pas venue me dire adieu!

Une fois mort, tu as su où j'étais, les morts savent tout.

Ou tu n'étais point parmi eux, ou il n'y a pas d'âme.

Oh! moi, si tu vis, j'irai te dire adieu partout où tu seras, à moins que...

*
* *

Voici le cortège des assassins de Robespierre.

C'est vraiment très-beau cinquante-quatre chemises rouges, pense donc! Dix charrettes, elles ont mis deux heures pour venir de la Conciergerie ici.

Et la maison du menuisier Duplay qui est fermée comme le jour de l'exécution de Danton et de Camille Desmoulins!

Je comprends les fenêtres fermées ce jour-là, c'étaient des amis.

Mais aujourd'hui, Robespierre, ce sont tes assassins, est-ce que tu n'en serais pas bien sûr, est-ce que tu n'y croirais pas?

En ce cas, tends une chaîne en travers de la rue, et que le cortége d'innocents n'aille pas plus loin que ta porte.

Ne peux-tu pas faire une fois grâce, toi qui tues tous les jours.

Voilà une belle occasion de jouer le dieu.

Allons, souverain pontife, étends la main, et prononce le fameux quos ego! de Neptune.

Ah! cette fois l'offrande est digne de la divinité.

On t'a glané cette gerbe humaine sur tous les degrés de l'échelle sociale. Voilà madame Sainte-Amarante et sa fille; voici quatre municipaux: Marino, Soulès, Froidiez et Daugé; voici mademoiselle de Grandmaison, une artiste des Italiens; voici Louise Giraud, qui a voulu voir ce que c'était qu'un tyran.

Elle l'a vu.

Et cette pauvre petite fille de seize ans, cette malheureuse Nicole, qui n'a rien fait que porter à manger à sa maîtresse.

Oh! que cela va être beau à voir; l'exécution durera au moins une heure.

Puis des canons, des soldats. On n'a rien vu de pareil depuis l'exécution de Louis XVI.

Adieu, mon ami, adieu, mon bien-aimé, adieu, ma vie, adieu, mon âme, adieu, tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai jamais... Adieu!

Je vais voir tout cela et jeter ma malédiction à cet homme.

XIV

(suite du manuscrit d'éva sur feuilles volantes).

La Force, 17 juin 1794, au soir.

Je suis à la Force, dans la chambre longtemps occupée par Vergniaud.

Voilà ce qui est arrivé.

Voulant assister à l'exécution, je suis descendue de chez madame de Condorcet, et je me suis mise non pas à suivre, mais à précéder la charrette.

Un homme en grand uniforme de général, couvert de plumes et de panaches, faisant le moulinet avec un grand sabre, frayait le chemin à la charrette.

C'était le général de la commune, Henriot. On eut soin de me dire qu'il ne se faisait le maréchal des logis de la guillotine que dans les occasions solennelles.

Celui qui me donna ces explications était une espèce de bourgeois de quarante-cinq ans, large d'épaules, et fort connu, à ce qu'il paraît, du peuple de Paris, car sans qu'il eût besoin de se servir de sa force, la foule s'ouvrait devant lui en saluant.

—Monsieur, lui dis-je, j'ai le plus grand intérêt à voir ce qui va se passer; voulez-vous me permettre de marcher près de vous, afin que je profite de votre force et même de votre popularité.

—Faites mieux que cela, ma petite citoyenne, me dit le gros homme, prenez mon bras, mais ne m'appelez pas monsieur; c'est une anse qui, ajoutée au nom, sent un peu trop l'aristocrate pour un faubourien comme moi; prenez mon bras, et, si vous voulez bien voir, vous serez servie à souhait.

Je pris son bras. Ce que je voulais, c'était voir, mais surtout être vue.

Il n'avait pas promis plus qu'il ne pouvait tenir. Quoique très-épaisse, la foule continuait à s'ouvrir devant lui avec force coups de chapeau, et, au bout de dix minutes, nous nous trouvâmes placés au même endroit où j'étais avec Danton le jour de l'exécution de Charlotte Corday, c'est-à-dire sur le côté droit de la guillotine.

Derrière moi était la fameuse statue de la Liberté, sculptée par David pour la fête du 10 août.

Seulement, qu'étaient devenues les deux colombes réfugiées dans les plis de sa robe?

Les charrettes s'arrêtèrent dans l'ordre où elles étaient sorties de la cour de la Conciergerie, au milieu des cris des insulteurs.

On n'avait point rangé les condamnés par plus ou moins coupables, afin de commencer par ceux-ci et de finir par ceux-là; non, l'on savait bien que cette fois tous les coupables étaient innocents.

Tu ne pourras jamais te faire une idée, mon bien-aimé Jacques, de l'aspect que présentait cette effroyable boucherie.

Une heure, une heure durant, pendant une longue heure, l'horrible machine fonctionna, retombant cinquante-quatre fois, et chaque fois tranchant une vie avec toutes ses illusions, toutes ses espérances.

C'étaient les bourreaux qui étaient las; c'étaient les patients qui les pressaient.

Je sentais l'homme au bras duquel j'étais appuyée qui, chaque fois que le couteau tombait, serrait d'un mouvement convulsif et en frissonnant mon bras sur sa poitrine, et qui murmurait tout bas:

—Oh! c'est trop, c'est trop! Des hommes passe encore! Mais des femmes! oh! des femmes!

Enfin il ne resta plus que la pauvre petite fille, la petite ouvrière, qui n'avait fait que porter à manger à mademoiselle de Grandmaison. Le mouchard qui l'avait arrêtée racontait que, lorsqu'il arrivait au septième étage où elle logeait, sous le toit, sans autre meuble qu'une paillasse, les larmes lui étaient venues aux yeux et qu'il avait dit au comité qu'il était impossible de faire mourir cette enfant. Mais ses observations n'avaient point été écoutées, elle avait été jugée, condamnée, mise sur la charrette avec les autres. Elle avait vu, la pauvre créature, guillotiner ses cinquante-trois compagnons, elle était morte cinquante-trois fois en eux avant de mourir.

Enfin son tour était venu.

—Oh! murmurait mon protecteur, et celle-là aussi, et celle-là aussi! Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est infâme? et devant tant d'hommes qui ne disent rien! Oh! voilà qu'ils la prennent, voilà qu'ils la font monter sur l'échafaud! n'ont-ils pas de honte! Tenez! tenez! elle s'arrange d'elle-même sur la planche...

On entendit alors une voix douce qui dit:

—Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela!

Puis la planche bascula, on entendit un coup sourd.

L'homme auquel je m'appuyais tomba comme foudroyé; moi, au milieu de ce lugubre silence, je criai:

—Ah! maudit soit Robespierre et le jour où il a donné ce spectacle à la terre et au ciel!... Maudit! maudit! maudit!

Il se fit un grand mouvement: je me sentis emportée, et, tandis qu'on m'emportait, j'entendis ces mots:

—Le citoyen Santerre qui s'est trouvé mal! C'est pourtant un homme, celui-là.

Quand j'eus assez repris mes sens pour me rendre compte de ce qui se passait, je me vis dans un fiacre avec deux agents de police qui me conduisaient en prison.

Seulement, ne connaissant pas du tout le quartier de Paris où j'étais, n'y étant jamais venue, je demandai où l'on me conduisait.

Un des agents me répondit:

—À la Force.

Au moment d'arriver, je lus à l'angle du carrefour, rue Pavée, puis une porte massive s'ouvrit. Je me trouvai dans une cour; on me fit descendre et entrer dans une geôle.

Là on me demanda mon nom.

—Éva, répondis-je.

—Votre nom de famille?

—Je n'ai pas de famille.

—Qu'a-t-elle fait? demanda le geôlier.

—Elle a poussé des cris séditieux.

Mon écrou fut promptement fait.

—C'est bien, dit le geôlier; maintenant vous pouvez vous retirer.

Les deux hommes sortirent.

Le concierge me fit monter au deuxième. Arrivé au corridor, il siffla un énorme chien.

—N'ayez pas peur, me dit-il, il n'a jamais fait de mal à personne.

Il me fit flairer par lui.

—Là! dit-il; maintenant, voici votre véritable gardien. Si jamais vous essayez de fuir, ce dont je doute que vous ayez envie, c'est lui qui sera chargé de vous en empêcher. Mais il ne vous fera aucun mal, tranquillisez-vous. N'est-ce pas, Pluton? L'autre jour un prisonnier a tenté de s'évader; Pluton l'a pris par le poignet et me l'a amené sans que sa main eût la moindre égratignure.

Arrivée à ma chambre,

—Est-ce que vous croyez que j'en ai pour bien longtemps? lui demandai-je.

—Pour trois ou quatre jours, peut-être.

—C'est bien long, murmurai-je.

Le geôlier me regarda avec étonnement.

—Seriez-vous pressée, par hasard?

—Énormément.

—En effet, dit-il philosophiquement, lorsqu'il faut en finir...

—Autant en finir tout de suite, répondis-je.

—Si vous êtes bien résolue, nous recauserons de cela.

—Comment ferez-vous?

—Je vous donnerai un tour de faveur, comme on dit au théâtre. C'est ici la prison des comédiens: nous avons eu ce qu'il y avait de mieux à l'Opéra; nous avons dans ce moment-ci une partie de la Comédie-Française. En attendant, comment vivrez-vous?

—Comme on vit ici; c'est la première fois que j'y viens, ajoutai-je en souriant, et je ne connais pas les habitudes de la maison.

—Je veux dire, avez-vous de l'argent pour que l'on vous fasse la cuisine seule, ou mangerez-vous à la gamelle?

—Je n'ai pas un denier, lui répondis-je, mais voici une bague; vous me nourrirez sur cette bague: elle répondra bien de deux ou trois jours de nourriture.

Le geôlier examina la bague en homme qui se connaissait en bijoux. En effet, depuis dix ans qu'il était à la Force, il lui en était passé quelques-uns entre les mains.

—Oh! dit-il, je vous nourrirais deux mois sur cette bague que je ne ferais pas encore une mauvaise affaire.

Puis, appelant sa femme:

—Madame Ferney, dit-il.

Madame Ferney arriva.

—Voici la citoyenne Éva que je vous recommande, dit-il. Écrouée sous inculpation de cris séditieux. Donnez-lui une bonne chambre et tout ce qu'elle vous demandera.

—Même du papier, de l'encre, et des plumes? demandai-je.

—Même du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que nous demandent toutes nos prisonnières en arrivant.

—Allons, dis-je, je vois que je n'aurai pas le temps de m'ennuyer ici.

—J'en ai peur, fit le geôlier; j'aimerais cependant bien à vous garder le plus longtemps possible.

—Même plus longtemps que ne durerait la bague? lui demandai-je en riant.

—Aussi longtemps que Dieu voudrait.

Cette douceur du geôlier, cette politesse de sa femme, ce mot Dieu vibrant sous la voûte d'une prison, tout cela ne laissait pas que de m'étonner un peu.

Il y était passé tant d'aristocrates dans ces prisons que la rudesse des geôliers avait fini par s'user à leur frottement.

Au reste, chose que je ne savais pas et que j'ai apprise, c'est que les Ferney avaient une réputation de bonté déjà faite parmi les prisonniers.

La bonne madame Ferney, tout en balayant ma chambre, tout en mettant des draps blancs à mon lit, tout en me promettant de l'encre, des plumes et du papier pour le même soir, me demanda ce que j'avais fait pour avoir été mise en prison.

—Mais, lui dis-je, vous le savez par mon écrou. J'ai proféré des paroles séditieuses contre le roi Robespierre.

—Chut! mon enfant, me dit-elle, taisez-vous. Nous avons ici une foule de gens qui font l'horrible métier d'espion. Ils viendront à vous, ils vous avoueront des crimes supposés pour tirer de vous des crimes véritables. Il y en a pour les femmes comme pour les hommes. Défiez-vous; nous sommes obliges de recevoir cette vermine-là, mais autant que nous pouvons nous prévenons les prisonniers comme d'honnêtes gens que nous sommes.

—Oh! moi, je n'ai rien à craindre.

—Ah! ma pauvre enfant, les innocents eux-mêmes doivent trembler.

—Mais moi je suis coupable, moi j'ai crié À bas Robespierre! à bas le monstre! Je l'ai maudit.

—Pourquoi avez-vous fait cela?

—Pour mourir.

—Pour mourir? répéta la bonne femme étonnée.

Et, prenant la lumière, elle revint me regarder en face, ce qu'elle n'avait pas encore fait:

—Mourir? vous! Quel âge avez-vous donc?

—Je viens d'avoir dix-sept ans.

—Vous êtes jolie.

Je haussai les épaules.

—Votre mise annonce que vous êtes riche.

—Je l'ai été.

—Et vous voulez mourir?

—Oui.

—Allons donc, patience! fit-elle en baissant la voix; ça ne peut pas durer longtemps, voyez-vous.

—Peu m'importe que cela dure longtemps ou que cela cesse bientôt.

—Je vois la chose, fit la mère Ferney en reposant sa lumière sur la table et en continuant son nettoyage. Pauvre jeunesse, ils lui ont guillotiné son amant, et elle veut mourir!

Je ne répondis rien, la geôlière continua sa besogne.

Puis, la besogne achevée, elle me demanda ce que je voulais pour souper.

Je lui demandai une tasse de lait.

Un instant après, elle remonta avec une tasse de lait, du papier, de l'encre et une plume.

—Vous ne savez pas qui l'on vient d'amener? dit-elle.

—Non.

—Santerre, mon enfant, le fameux Santerre, le roi du faubourg Saint-Antoine. Ah! celui-là, par exemple, on ne le guillotinera pas sans que l'on crie. Voulez-vous le voir?

—Je le connais.

—Bah!

—Non-seulement j'étais à son bras quand on m'a arrêtée, mais je suis probablement cause de son arrestation. Je voudrais qu'il me pardonnât, voilà tout. Puis-je lui parler?

—Je vais le dire à Ferney, il ne demandera pas mieux. Ah! ici du moins, les prisonniers peuvent se voir et se consoler, ils ne sont pas au secret.

Elle sortit. Je restai pensive en me faisant cette éternelle question éternellement sans réponse:

Qu'est-ce donc que la destinée?

Voilà un patriote bien connu plutôt par son exagération que par son indifférence. Il a pris part à tout ce qui s'est passé depuis la prise de la Bastille jusque aujourd'hui. Il a tenu son faubourg comme un lion à la chaîne; il a rendu d'énormes services à la révolution. Il a la curiosité comme moi de voir cette dernière exécution. Je le rencontre; la crainte d'être écrasée me fait m'appuyer à son bras. La vue du même spectacle nous produit un effet opposé. Il l'anéantit et m'exaspère. Du haut de son corps j'envoie une malédiction au bourreau, et nous voilà tous les deux dans la même prison, destinés probablement à la même charrette et au même échafaud. Si je ne l'avais pas rencontré, la même chose arrivait de moi, puisque c'était un parti pris. Mais la même chose arrivait-elle de lui?

En ce moment ma porte s'ouvrit, et j'entendis la grosse voix du brasseur qui disait:

—Où est-elle donc la jolie petite citoyenne qui veut que je lui pardonne? Je n'ai rien à lui pardonner.

—Si fait, lui dis-je, c'est moi probablement qui suis cause de votre arrestation.

—Qu'est-ce que vous dites là? c'est moi qui me suis évanoui comme une femme. C'est un crime que de s'évanouir. Mais qui va penser qu'un éléphant comme moi s'évanouira? Double, double brute que je suis! Cependant avouez que cette petite Nicole, qui de sa voix douce dit au bourreau: «Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela?» avouez que cela vous arrache l'âme. Vous n'avez pas pu avaler votre malédiction; vous la lui avez jetée à la face et vous avez bien fait; qu'elle déchire les entrailles de ceux qui n'ont point osé la lui cracher au visage. Oh! ces morts de femme, voyez-vous, ces morts de femme, c'est ce qui le tuera!

—Alors vous me pardonnez?

—Ah! je crois bien! Mais je vous loue! mais je vous admire! J'ai une fille de votre âge, pas si belle que vous; eh bien, je voudrais qu'elle eût fait ce que vous avez fait, dût-elle mourir comme vous mourrez, et dussé-je la conduire à l'échafaud et y monter avec elle!

—Vous me faites du bien, monsieur Santerre. Sachant que vous aviez été arrêté à cause de moi, je ne serais pas morte tranquille.

—Morte! vous ne l'êtes pas encore. Ah! quand on va savoir dans le faubourg que je suis arrêté, cela va faire une rude bacchanale. Je voudrais être là pour voir mes ouvriers.

—Oui, mais arrêtons d'avance une chose, monsieur Santerre, c'est que, quelque chose qu'il arrive, vous ne ferez rien pour me sauver, attendu que je veux mourir.

—Mourir, vous?

—Oui, et, si je vous en prie, vous m'y aiderez même, n'est-ce pas?

Santerre secoua la tête.

—Dites encore une fois que vous me pardonnez et rentrez chez vous; la citoyenne Ferney me fait signe qu'il est temps de nous séparer.

—Je vous pardonne de grand cœur, dit-il, quand notre connaissance devrait me conduire sur l'échafaud.—À demain!

—Comme vous dites cela: À demain!

Je me tournai vers madame Ferney:

—Pourrons-nous nous voir demain?

—Aux heures des promenades, oui.

—Alors je dirai comme vous, citoyen Santerre, à demain.

Il sortit. Je pris ma tasse de lait, et je me mis à t'écrire.

J'entends deux heures qui sonnent à l'Hôtel-de-ville. Tu n'as pas idée de la tranquillité que me donne la certitude de mourir demain ou après-demain.

À la Force, 18 juin 1794.

Mon ami, je crois que je viens d'avoir de la mort l'idée la plus complète que l'on puisse avoir. J'ai dormi six heures d'un sommeil profond, sans rêve, avec toute absence du sentiment de la vie.

Et cependant, quelque comparaison qu'on lui cherche, rien ne peut ressembler à la mort que la mort.

Si la mort n'était qu'un sommeil comme celui dont je sors, personne ne craindrait la mort plus qu'on ne craint le sommeil.

Lavoisier a dit que l'homme était un gaz solidifie, on ne peut pas réduire l'homme à une plus simple expression.

Le couperet vous tombe sur le cou et le gaz est fondu.

Mais le gaz qui a constitué l'homme, à quoi sert-il, que devient-il mêlé de nouveau au grand tout, c'est-à-dire retourné à sa source?

Ce qu'il était avant de naître?

Non, car avant de naître il n'avait pas été.

La mort est nécessaire, aussi nécessaire que la vie. Sans la mort, c'est-à-dire sans la succession des êtres, il n'y aurait pas de progrès, il n'y aurait pas de civilisation. C'est en montant les unes sur les autres que les générations élargissent leurs lointains.

Sans la mort le monde resterait stationnaire.

Mais que fait la mort des morts?

L'engrais des idées, le fumier des sciences.

Il n'est vraiment pas gai de penser que ce soit la seule chose à laquelle nos corps soient bons une fois devenus cadavres.

Fumier cette sublime Charlotte Corday! fumier cette bonne Lucile! fumier cette pauvre petite Nicole!

Oh! que le poëte anglais est bien autrement consolateur quand il met dans la bouche du prêtre bénissant Ophélie sur sa couche funèbre, les quatre vers suivants!

Ô toi qui de tes jours n'as pu porter le faix,
Dans cet humble tombeau, vierge, repose en paix,
Pour que le Seigneur fasse, en ses métamorphoses,
Avec ton âme un ange, avec ton corps des roses.

Hélas! la science moderne admet encore que le corps fasse des roses, mais elle n'admet plus que l'âme fasse un ange.

Cet ange une fois fait, où le loger?

Tant que l'ignorance astronomique a cru à l'existence d'un ciel, on le loge au ciel; mais la science moderne a fait tout ensemble disparaître l'empyrée des Grecs, le firmament des Hébreux, le ciel des chrétiens.

Quand la terre était le centre du monde; quand, selon Thalès, elle était portée sur les eaux comme un grand navire; quand, selon Pindare, elle était soutenue par des colonnes de diamant; quand, selon Moïse, c'était le soleil qui tournait autour d'elle; quand, selon Aristote, nous avions huit cieux au-dessus de nous, le ciel de la Lune, celui de Mercure, celui de Vénus, celui du Soleil, celui de Mars, celui de Jupiter, celui de Saturne, et enfin le firmament, voûte solide où étaient enchâssées les étoiles, on pouvait, quoique ce fût le ciel païen, placer là Dieu, les anges, les séraphins, les dominations, les saints, les saintes, comme on place un conquérant dans le royaume qu'il a conquis. Maintenant que la terre est après la lune la plus petite planète, que c'est la terre qui marche et le soleil qui est fixe, que les huit ciels ou les huit cieux, comme on voudra, ont disparu pour faire place à l'infini, dans quelle portion de l'infini placerons-nous vos anges, Seigneur?

Ô mon ami, pourquoi m'as-tu appris toutes ces choses, arbre de la vie, arbre de la science, arbre du doute?

*
* *

Ferney et sa femme m'ont dit que, à moins que les agents n'aient été me dénoncer directement au tribunal révolutionnaire, il était possible que l'on m'oubliât ici sans me faire mon procès.

Ce serait jouer de malheur, tu en conviendras.

Je suis tellement lasse de la vie, plus déserte, plus silencieuse, plus muette pour moi que la mort, que tous les moyens me seront bons pour en sortir.

Voilà ce que j'ai trouvé.

Puisqu'il paraît que l'on ne veut pas me faire mon procès, je m'en passerai.

Il y a ici deux récréations par jour;

À toutes deux il est permis aux prisonniers de prendre part:

La promenade dans le préau; voir partir les condamnés pour la place de la Révolution.

À la première fournée, nous descendrons, Santerre et moi, pour voir partir les condamnés. J'aurai les mains liées derrière le dos, les cheveux noués sur le haut de la tête.

Je me glisserai parmi les condamnés, et je monterai dans la charrette. Et alors, ma foi! j'aurai bien du malheur si la guillotine ne veut pas de moi.

Seulement il faut décider Santerre; je crois que ce sera là la difficulté.

*
* *

C'est vraiment un bien brave homme que ce digne brasseur. Lorsque je lui ai dit que c'était toi que j'aimais, quand je lui ai dit que l'on venait de chasser à courre les deux derniers girondins dans les grottes de Saint-Émilion; quand je lui ai dit que l'un de ces deux martyrs était probablement toi, et qu'il se fut rappelé qu'on le lui avait dit aussi; quand enfin je lui ai dit qu'à lui seul je pouvais me fier, qu'à lui seul je pouvais demander ce service, il y a consenti en pleurant; mais enfin il y a consenti.

Demain il doit y avoir exécution. On a annoncé trois charrettes, ce qui indique au moins dix-huit personnes.

Une de plus, une de moins, nul n'y fera attention, pas même la mort!

Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire, mon bien-aimé: je vais employer la nuit à tâcher de bien dormir.

Comme le chevalier de Canolles:

Je m'essaye.

*
* *

Quelle bonne nuit j'ai passée, mon bien-aimé! Puisse la première être aussi douce! J'ai rêvé de notre maison d'Argenton, j'ai rêvé du jardin, de la tonnelle, de l'arbre de vie, de la source; j'ai revu enfin tout notre passé en rêve.

Est-ce un avant-goût de votre éternité, Seigneur? Si vous me faites ainsi, grâces vous soient rendues!

L'heure de l'arrivée des charrettes va sonner, je ne veux pas faire attendre.

Adieu, mon bien-aimé, adieu. Cette fois, c'est bien la dernière. Je vais donc cette fois voir le spectacle du théâtre au lieu de le voir du parterre.

Jamais, mon bien-aimé, je n'ai eu le cœur si calme et si joyeux. Encore une fois, je te redis:

Si tu es mort, je vais te rejoindre; si tu es vivant, je vais t'attendre. Oh! mais... le néant! le néant!

Les charrettes entrent dans la cour, adieu.

Santerre vient me chercher.

J'y vais.

Je t'aime.                
Ton Éva        
Dans la vie et dans la mort.

XV

L'échafaud ne veut pas de moi. En vérité, je suis maudite!

J'espérais si bien, à l'heure où j'écris ces lignes, me reposer des lassitudes de ce monde dans les bras du Seigneur, ou tout au moins sur le sein de la terre!

Serais-je donc obligée de me tuer pour mourir?

Je t'écris à tout hasard. Ma conviction est que tu es mort, mon bien-aimé Jacques. J'ai encore cherché à savoir le nom des quatre girondins morts sur l'échafaud à Bordeaux ou déchirés par les chiens dans les grottes de Saint-Émilion.

Impossible de savoir leurs noms; les journaux constatent leur mort, voilà tout.

Enfin il se peut que tu vives, et ce n'est peut-être que pour cela que Dieu n'a pas voulu me laisser mourir.

Tout s'est passé comme je l'espérais, excepté le dénoûment.

Je m'étais vêtue de blanc; n'allais-je pas te rejoindre, mon cher fiancé!

Arrivée dans la cour, je trouvai des charrettes chargeant les condamnés et Santerre m'attendant.

Une fois encore il me supplia de renoncer à mon projet; j'insistai en souriant.

Je ne puis te dire quelle profonde sérénité s'était infiltrée en moi; on eût dit que l'azur du ciel coulait dans mes veines.

La journée était magnifique, c'était une de ces belles journées de juin à la fin desquelles, ma main dans ta main, nous écoutions sous la tonnelle de notre paradis perdu, chanter le rossignol dans ses massifs de syringas.

Sur mon ordre exprès, il me lia les mains. Un rosier montait contre la muraille tout chargé de fleurs. Je te demande un peu, mon bien-aimé, où vont fleurir les rosiers?

Il est vrai que les fleurs de celui-ci étaient rouges comme du sang.

—Cassez ce bouton, dis-je à Santerre, et donnez-le-moi.

Il cassa le bouton et me le passa entre les dents. Je penchai mon front vers lui, il y posa doucement les lèvres. Comprends-tu, mon bien-aimé, la dernière héritière des Chazelay recevant pour son dernier adieu sur la terre le baiser du brasseur du faubourg Saint-Antoine!

Je montai dans la dernière charrette. On ne me fit aucune difficulté. Il est si rare de voir les hommes courtiser la mort que nul ne se douta que je n'étais point condamnée.

Nous étions trente sur cinq charrettes; je faisais la trente et unième. Je cherchai inutilement, parmi mes malheureux compagnons, quelque figure sympathique, mais je n'en trouvai point. La guillotine devenait de plus en plus avide, et les aristocrates de plus en plus rares.

L'avant-dernière journée, celle de madame Sainte-Amarante, avait fourni avec bien de la peine vingt-cinq nobles sur cinquante-quatre guillotinés. La dernière fournée, qui était de trente-quatre, n'avait pour toute illustration qu'un fils naturel de M. de Sillery, et le pauvre représentant Osselin, condamné pour avoir caché une femme qu'il aimait. Encore celui-ci était-il un patriote et non un aristocrate.

Mes compagnons à moi étaient trente galériens, de ces voleurs serruriers devant lesquels aucune porte ne tient, qui avaient mérité le bagne seulement, et que, faute de mieux, on élevait à la hauteur de l'échafaud. Pauvre guillotine, elle avait mangé son pain blanc le premier.

Je crus un instant que les gendarmes allaient me faire descendre, tant le contraste était grand entre moi et mes compagnons; mais les charrettes se mirent en route; j'envoyai un dernier regard de remerciement à Santerre et nous partîmes.

La population qui nous suivait ou que nous refoulions, entassée sur notre route, paraissait aussi étonnée que les gendarmes de me voir au milieu de ces étranges compagnons; d'autant plus que, placée en septième dans la charrette qui n'avait que six places, tous les condamnés étaient assis, moi seule me tenais debout.

En général ma présence excitait des murmures, mais des murmures de pitié. Le peuple lui-même commençait à se lasser de voir transporter sur les places publiques ces abattoirs humains. J'entendais des voix dans la foule qui disaient:

—Voyez donc comme elle est belle!

Et d'autres:

—Je parie qu'elle n'a pas seize ans.

Un homme cria en se détournant:

—Je croyais que depuis la Sainte-Amarante, on en avait fini avec les femmes.

Et les murmures recommençaient, se mêlant aux insultes dont on accompagnait les autres condamnés.

Au coin de la rue de la Ferronnerie la foule devint plus épaisse et les marques de sympathie plus grandes.

C'est étrange comme l'approche de la mort donne une suprême acuité aux sens. J'entendais tout ce qu'on disait, je voyais tout ce qu'on faisait.

Une femme cria:

—C'est une sainte qu'on égorge avec des brigands pour les racheter.

—Vois donc, disait une jeune fille, elle tient une fleur à sa bouche.

—C'est une rose que lui aura donnée son amant en se séparant d'elle, répondait sa compagne, et elle veut mourir avec cette rose.

—Si ce n'est pas un meurtre de tuer des enfants de cet âge! qu'est-ce que ça peut avoir fait, je vous le demande?

Ce concert de miséricorde qui s'élevait en ma faveur me faisait un singulier effet; il me soulevait pour ainsi dire matériellement au-dessus de mes compagnons, et, me précédant au ciel, semblait m'en ouvrir les portes.

Un beau jeune homme de vingt ans fendit les flots du peuple, arriva au premier rang, et, posant la main sur l'arrière de la charrette:

—Promettez-moi de m'aimer, dit-il, et je risquerai ma vie pour vous sauver.

Je secouai doucement la tête et levai en souriant mes yeux au ciel.

—Allez dans votre gloire! dit-il.

Les gendarmes qui l'avaient vu me parler, voulurent l'arrêter, mais il se défendit, et, aidé par la foule, il disparut au milieu d'elle.

J'étais dans un état de bien-être que je n'avais jamais éprouvé qu'appuyé contre ton cœur. Il me semblait qu'au fur et à mesure que je m'avançais vers la place de la Révolution, je me rapprochais de toi. À force de regarder le ciel, il s'était formé par éblouissement une espèce d'auréole à travers laquelle je voyais Dieu dans sa redoutable et sublime majesté.

Il me semblait qu'outre les bruits et les mouvements de la terre je commençais de voir et d'entendre des choses que seule je voyais et entendais; j'entendais les sons d'une harmonie lointaine et céleste; je voyais des êtres lumineux et transparents tout à la fois glisser sur le firmament.

Au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Lombards, je fus tirée de mon extase par un encombrement de voitures. Un tombereau venant soit de la Roquette, soit de Saint-Lazare, soit de Bicêtre, conduisait de l'autre côté de la Seine une douzaine de prisonniers entassés entre ses planches.

Cette fois le comité de salut public avait eu la main heureuse: c'étaient bien des aristocrates.

Quatre gendarmes escortaient les prisonniers; notre charrette accrocha le tombereau; le choc attira mes yeux vers la terre.

Parmi les prisonniers était une jeune femme, de mon âge à peu près, brune, avec des yeux noirs, splendide de beauté.

Nos regards se fixèrent les uns sur les autres, nos âmes échangèrent je ne sais quelle effluve sympathique; elle me tendit les bras; les miens étaient liés derrière mon dos... Je roulai mon bouton de rose entre mes lèvres et je le lui lançai de toute la force de mon souffle. Il tomba sur ses genoux. Elle le prit et le porta à sa bouche.

Puis le tombereau et la charrette se décrochèrent; le tombereau continua sa route vers le pont Notre-Dame et la charrette son chemin vers la place de la Révolution.

Cet épisode du voyage avait forcé mon esprit à redescendre des hauteurs sublimes où la contemplation l'avait transporté sur les choses communes de la terre.

Je jetai les yeux sur mes malheureux compagnons.

J'avais autour de moi l'amour de la vie et la terreur de la mort sous tous ses aspects.

Ces misérables, en effet, sans vertus, sans conscience, sans remords, n'ayant pas même la foi politique qui soutenait les condamnés de cette époque, ces misérables n'avaient d'appui ni sur la terre ni au ciel.

Ils n'osaient relever la tête, ils n'osaient regarder autour d'eux; d'une voix sourde, de temps en temps, l'un ou l'autre demandait, pour savoir combien de minutes lui restaient à vivre:

—Où sommes-nous?

Je leur répondis d'abord, espérant les consoler:

—Sur la route du ciel, mes frères!

Mais l'un d'eux, brutalement:

—Nous ne demandons pas cela, nous demandons s'il y a encore loin.

—Nous entrons dans la rue Saint-Honoré, répondis-je.

Puis plus tard, et deux fois encore à la même question:

—Barrière des Sergents,—palais Égalité.

Et eux répondaient par des grincements de dents et par des blasphèmes où le nom de Dieu se trouvait machinalement mêlé.

La charrette arriva devant le magasin de lingerie de madame de Condorcet. J'essayai de la voir une dernière fois; mais tout était fermé chez elle, au rez-de-chaussée comme au premier.

—Adieu, sœur de mon deuil, lui dis-je en passant; je vais porter de tes nouvelles à l'homme de génie qui t'a aimée à la fois comme un père et comme un époux.

Un de mes compagnons m'entendit, celui qui était le plus rapproché de moi; il se laissa glisser sur ses genoux et tomba à mes pieds.

—Tu crois donc à une autre vie? demanda-t-il.

—Si je n'y crois pas, du moins, j'y espère.

—Et moi je ne crois ni n'espère, dit-il.

Et il se frappa convulsivement la tête contre le banc sur lequel un instant auparavant il était assis.

—Que fais-tu, malheureux? lui demandai-je.

Il rit convulsivement:

—Je me prouve par la douleur que je vis encore, et toi?

—La mort me prouvera tout à l'heure par le repos que j'ai cessé de vivre.

Un autre releva la tête et me regarda d'un air égaré et d'un œil sanglant:

—Tu sais donc ce que c'est que la mort? me demanda-t-il?

—Non, mais dans un instant je vais le savoir.

—Quel crime as-tu commis pour qu'on te fasse mourir avec nous?

—Aucun.

—Et tu meurs, cependant!

Puis, comme si ce blasphème pouvait atteindre le créateur de toutes choses:

—Il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu! il n'y a pas de Dieu! cria-t-il.

Pauvre misérable humanité qui croit un Dieu individuel, et qui, dans son orgueil, pense que ce Dieu n'a autre chose à faire que de la suivre de sa naissance à sa mort! et qui, à chaque instant, pour satisfaire un caprice ou pour lui épargner une souffrance, le prie... de déranger par un miracle l'ordre immuable de la nature.

—Mais, dit un des condamnés, à défaut de la justice divine il devrait y avoir une justice humaine. J'ai volé, j'ai brisé des fenêtres, enfoncé des portes, forcé des caisses, escaladé des murailles; j'ai mérité le bagne, mais non l'échafaud. Qu'on m'envoie à Rochefort, à Brest, à Toulon, on en a le droit; mais on n'a pas celui de me tuer!

—Tiens, lui dis-je, crie cela à Robespierre, nous passons devant la porte de son menuisier, il t'entendra peut-être.

Le forçat poussa un gémissement sourd, et, se dressant sur ses pieds:

—Tigre d'Arras! dit-il, que fais-tu donc de toutes les têtes que l'on coupe pour toi et de tout le sang qu'on verse en ton nom?

Un concert de malédictions se leva de toutes les voitures et se mêla aux cris de la foule, où le nom de Robespierre commençait à se dépopulariser.

—Je te remercie, roi de la terreur, tu me réunis à ce que j'aime.

Puis, cette explosion passée, les condamnés retombèrent dans leur torpeur, et le silence plana de nouveau sur les charrettes. Au reste, un tiers à peine de ces misérables avait eu la force de se relever et de crier.

Celui qui s'était frappé le front contre le banc et qui était resté à genoux, me dit:

—Sais-tu des prières?

—Non, lui répondis-je, mais je sais prier.

—Alors, prie pour nous.

—Que voulez-vous que je demande à Dieu?

—Ce que tu voudras; tu sais mieux que nous ce qu'il nous faut.

Je me rappelai ces vierges du cirque qui consolaient les mourants dont elles étaient entourées, avant que ces mourants eussent le bonheur d'être des martyrs.

Je levai les yeux au ciel.

—À genoux, vous autres, dit le forçat; elle va prier.

Les six forçats s'inclinèrent; ceux des autres charrettes, qui ne pouvaient nous entendre, roulaient comme des animaux qu'on conduit au marché.

—Mon Dieu! dis-je, si vous existez autrement que comme immensité impalpable, que comme toute-puissance invisible, que comme éternelle manifestation de l'œuvre sublime de la nature; si, comme les dogmes de notre Église le disent, vous vous êtes incarné dans une apparence humaine, si vous avez des yeux pour voir nos douleurs, si vous avez des oreilles pour entendre nos prières; si enfin vous vous êtes, dans un monde supérieur, réservé la récompense des vertus et le châtiment des crimes de ce monde-ci, daignez vous rappeler, en voyant ces hommes devant vous, que la justice humaine a empiété sur vos droits, que, déjà punis et au delà de leurs crimes sur la terre, ils ne peuvent encore être punis dans ce royaume inconnu que la science cherche vainement et que les livres saints appellent le ciel! Qu'ils reposent donc là pour l'éternité, dans le mérite de leur expiation et dans la gloire de votre miséricordieuse justice!

—Amen! murmurèrent deux ou trois voix.

—Mais si, au contraire, continuai-je, la porte sous laquelle nous allons passer tous est celle du néant, si nous tombons du même coup dans la nuit, dans l'insensibilité et dans la mort, si rien n'est après la vie comme rien n'était avant elle, alors, mes amis, remercions encore Dieu, car l'absence du sentiment amène l'absence de la douleur, et nous dormirons alors pendant l'éternité de ce sommeil sans rêve dont la fatigue d'une journée pénible nous a parfois donné un avant-goût en ce monde.

—Oh! non, s'écrièrent les forçats, que Dieu nous punisse plutôt par d'éternelles souffrances que par le néant éternel!

—Seigneur! Seigneur! m'écriai-je, ils ont clamé à vous du fond de l'abîme; écoutez-les, Seigneur!

FIN DU TOME PREMIER


CRÉATION

ET

RÉDEMPTION


DEUXIÈME PARTIE

LA FILLE DU MARQUIS

TOME II

IX

SUITE DU MANUSCRIT

————

XVI

Nous fîmes quelques pas en silence. Puis tout à coup un grand frisson courut parmi cette foule et gagna les condamnés eux-mêmes, car, comme les charrettes tournaient la porte Saint-Honoré, quoiqu'ils fussent assis à reculons et qu'ils ne pussent par conséquent voir l'instrument de leur supplice, ils devinèrent qu'ils étaient arrivés en face de lui.

Moi, au contraire, j'éprouvai un sentiment de joie; je me dressai sur la pointe des pieds et je vis la guillotine élevant au-dessus de toutes les têtes ses deux grands bras rouges vers le ciel, où tendent toutes choses. J'en étais arrivée à préférer même le néant, qui effrayait tant ces malheureux, au doute dans lequel je vivais depuis plus de deux ans.

—Nous y sommes, n'est-ce pas? demanda un forçat d'une voix sombre.

—Nous allons y être dans cinq minutes.

—On nous guillotinera les derniers, puisque nous sommes dans la dernière charrette, dit un autre de ces malheureux se parlant à lui-même. Nous sommes trente, un par minute, c'est encore une demi-heure que nous avons à vivre.

La foule continuait à hurler contre eux et à me plaindre; elle était devenue si épaisse que les gendarmes qui précédaient les charrettes ne purent leur ouvrir un chemin. Il fallut que de la place de la Révolution, où il veillait près de l'échafaud, le général Henriot en personne se détachât, le sabre à la main, et, suivi de cinq ou six gendarmes, ouvrît la voie avec des jurements terribles.

Son cheval était lancé si brutalement que, de l'élan que lui avait donné son cavalier, renversant femmes et enfants, il pénétra jusqu'à la dernière charrette.

Il me vit debout au milieu de tous ces hommes agenouillés.

—Pourquoi n'es-tu pas à genoux comme les autres? me demanda-t-il.

Le forçat qui m'avait dit de prier pour eux entendit la question et se redressa:

—Parce que nous sommes coupables et qu'elle est innocente, parce que nous sommes faibles et qu'elle est forte, parce que nous pleurons et qu'elle nous console.

—Bon! cria Henriot, encore quelque héroïne comme Charlotte Corday ou madame Roland; je croyais pourtant bien que nous étions débarrassés de toutes ces viragos.

Puis aux charretiers:

—Allons, dit-il, le chemin est libre, marchez!

Et les charrettes se remirent en marche.

Cinq minutes après, la première charrette s'arrêtait au pied de l'échafaud.

Les autres s'arrêtèrent d'un mouvement successif qui s'étendit de la première à la cinquième.

Un homme en carmagnole et en bonnet rouge était au pied de l'échafaud, entre l'escalier de la guillotine et les charrettes qui, l'une après l'autre, apportaient leur chargement.

Il appela à voix haute le numéro et le nom du condamné.

Le condamné descendait seul, ou soutenu par les aides, montait sur la plate-forme, s'y agitait un instant, puis disparaissait. On entendait un coup mat, puis tout était fini.

L'homme à la carmagnole appelait le numéro suivant.

Le forçat qui avait calculé qu'il y en avait encore pour une demi-heure, comptait ces coups sourds, et à chacun de ces coups tressaillait et gémissait.

Au bout de six coups il y eut une interruption.

Il poussa un soupir et secoua la tête pour en faire tomber la sueur qu'il ne pouvait essuyer.

—C'est fini avec la première charrette, murmura-t-il.

En effet, la seconde charrette prit la place de la première, puis la troisième celle de la seconde; le mouvement parvint ainsi jusqu'à nous, et nous approchâmes de l'échafaud de toute la longueur de la première charrette vide.

Puis les coups continuèrent à retentir, et le malheureux continua de compter en pâlissant et en frissonnant de plus en plus.

Au sixième coup, même interruption, même mouvement.

Les coups recommencèrent, plus perceptibles seulement à mesure que nous nous rapprochions.

Le forçat continuait de compter; mais, au numéro 18, la parole s'éteignit sur ses lèvres, il s'affaissa sur lui-même, et l'on n'entendit plus qu'une espèce de râle.

Les coups continuaient à retentir avec une effrayante régularité. La charrette que l'on vidait séparait seule la nôtre de l'échafaud.

Le forçat qui m'avait dit de prier releva la tête.

—Notre tour vient, dit-il, sainte enfant, bénis-moi!

—Le puis-je, avec mes mains liées? lui demandai-je.

—Tourne-moi le dos, dit-il.

Je fis le mouvement qu'il désirait, et avec les dents je sentis qu'il dénouait la corde qui me liait les mains.

Une fois déliées, je les élevai au-dessus de sa tête.

—Que Dieu vous soit miséricordieux, lui dis-je, et autant qu'il est permis de bénir à une pauvre créature qui aurait besoin de bénédiction pour elle-même, je vous bénis!

—Et moi! et moi! dirent deux ou trois voix.

Et les autres forçats se soulevaient avec effort.

—Et vous aussi, leur dis-je. Du courage, mourez en hommes et en chrétiens!

Les hommes se redressèrent sous ma parole, et comme la dernière charrette était vide, la nôtre fit un tour sur elle-même et alla prendre sa place.

Alors le funèbre appel commença.

Mes compagnons, nommés tour à tour, descendirent les uns après les autres. Celui qui avait compté les coups était le vingt-neuvième: il fallut l'emporter, il était sans connaissance.

Le trentième se leva de lui-même avant qu'on l'eût appelé.

On l'appela.

—Priez pour moi, dit-il; et il descendit, calme et ferme.

Sous ma parole, il était revenu du désespoir à la sérénité.

Avant de se coucher sur la fatale bascule, il me jeta un dernier regard.

Je lui montrai le ciel.

Sa tête tomba, je descendis à mon tour.

L'homme à la carmagnole me barra le chemin.

—Où vas-tu? me demanda-t-il étonné.

—Je vais mourir, lui répondis-je.

—Comment te nommes-tu?

—Éva de Chazelay.

—Tu n'es pas sur ma liste, dit-il.

J'insistai pour passer.

—Citoyen exécuteur, cria l'homme à la carmagnole, voilà une jeune fille qui n'est pas sur ma liste et qui n'a pas de numéro; que faut-il faire?

Le bourreau se rapprocha de la balustrade, et, me regardant:

—La reconduire en prison, dit-il, ce sera pour un autre jour.

—Pourquoi remettre la chose à un autre jour puisqu'elle est là? cria Henriot. Allons, finissons-en tout de suite, je suis attendu à dîner.

—Pardon, citoyen Henriot, dit l'exécuteur avec une certaine déférence, mais d'une voix ferme; l'autre jour, pour la pauvre petite Nicole, j'ai été injurié et menacé, et cependant elle avait son numéro et elle était sur la liste; avant-hier, pour Osselin, qui était à moitié mort et qu'on aurait bien pu laisser mourir tout à fait et tranquillement, on m'a jeté des pierres, et cependant il avait son numéro et était sur la liste. Aujourd'hui, pour cette jeune femme, qui n'a pas de numéro, qui n'est pas sur la liste, on me mettrait en morceaux! Merci! c'était bon dans les commencements, mais aujourd'hui on se lasse. Tenez, entendez-vous comme la foule commence à gronder!

Et, en effet, il se faisait dans la peuple ce mouvement de houle qui se fait sur les flots au moment de la tempête.

—Mais puisque je consens à mourir! criai-je à l'exécuteur, qu'importe que je sois sur la liste ou que je n'y sois pas!

—Il m'importe, à moi, la belle enfant! dit le bourreau; je ne fais pas mon métier par enthousiasme.

—Diable! et à moi aussi, dit l'homme à la carmagnole. Je dois mes comptes au tribunal révolutionnaire; ma demande est de trente têtes, et non de trente et une. Les bons comptes font les bons amis.

—Misérable! cria Henriot en brandissant son sabre et en s'adressant à l'exécuteur, je t'ordonne d'en finir avec cette aristocrate! Et, si tu ne m'obéis pas, tu auras affaire à moi.

—Citoyens, cria l'exécuteur s'adressant au peuple, j'en appelle à vous! On m'ordonne d'exécuter une enfant qui n'est pas sur ma liste. Dois-je le faire?

—Non! non! non! crièrent des milliers de voix.

—À bas Henriot! à bas les guillotineurs! crièrent quelques spectateurs.

Henriot, à demi ivre comme toujours, poussa son cheval dans la foule, du côté d'où venaient les menaces.

Alors les pierres commencèrent à pleuvoir et les bâtons à se lever.

—Prends mon bras, citoyenne, dit l'homme à la carmagnole.

Le tumulte augmentait. Le peuple se jetait sur l'échafaud pour le démolir; les gendarmes accouraient au secours de leur chef. Je voulais bien mourir, mais je ne voulais pas être mise en pièces ni écrasée sous les pieds des chevaux.

Je me laissai entraîner.

Le peuple, qui me reconnaissait et qui croyait qu'on voulait me sauver, s'ouvrit de lui-même devant moi en criant:

—Passez! passez!

Au coin du quai des Tuileries, nous trouvâmes une voiture.

L'homme à la carmagnole en ouvrit la porte, m'y poussa et monta après moi.

—Aux Carmes! cria-t-il au cocher.

La voiture partit au grand trot, longea le quai des Tuileries, gagna le pont aussi vite qu'elle put et s'enfonça dans la rue du Bac. Au bout d'une course d'un quart d'heure, elle s'arrêta devant le couvent des Carmes, changé en prison depuis deux ans.

Mon compagnon descendit de fiacre et frappa à une petite porte devant laquelle se promenait une sentinelle.

La sentinelle s'arrêta, regarda curieusement dans l'intérieur du fiacre, vit une femme seule, ne jugea point qu'il y eût rien là d'inquiétant, et continua sa promenade.

La porte s'ouvrit, le concierge parut accompagné de deux chiens.

Ces chiens me rappelèrent ceux de la Force, auxquels le brave Ferney m'avait fait reconnaître le jour de mon arrivée dans la prison.

—Ah! c'est toi, citoyen commissaire! dit le concierge; qu'y a-t-il de nouveau?

—Une pensionnaire que je t'amène, dit l'homme à la carmagnole.

—Tu sais que nous regorgeons, citoyen commissaire, répondit le concierge.

—Bon! c'est une ci-devant, tu peux la mettre dans le même cachot que les deux aristocrates que je t'ai envoyées aujourd'hui.

—Qu'elle vienne, dit le concierge en haussant les épaules; une de plus, une de moins...

—Viens! me cria l'homme à la carmagnole.

Je descendis du fiacre et j'entrai. La porte se referma derrière moi.

—Passe à la geôle, me dit le concierge.

—Prenez un faux nom, me dit tout bas l'homme à la carmagnole.

J'étais tout étourdie de tout ce qui venait de se passer autour de moi. J'obéis sans me rendre compte de ce que je faisais... Ce fut ton nom, mon bien-aimé, qui se présenta à ma bouche.

—Comment te nommes-tu? me demanda le concierge.

—Hélène Mérey, répondis-je.

—Sous quelle accusation es-tu conduite ici?

—Elle ne le sait pas elle-même, se hâta de dire le commissaire; mais tout s'éclaircira sous deux ou trois jours. Je vais m'occuper d'elle, et je reviendrai.

Puis tout bas:

—Vous, dit-il, ne songez qu'à une chose, c'est à vous faire oublier.

Et il sortit en me faisant un signe d'espoir. Il croyait sans doute que je tenais à la vie.

Je restai seule avec le concierge.

—As-tu de l'argent, citoyenne? demanda-t-il.

—Non, lui répondis-je.

—Alors, tu vivras au régime de la prison.

—Au régime que vous voudrez.

—Viens.

—Je vous suis.

Nous traversâmes la cour, puis par un corridor humide il me conduisit à un cachot étroit et sombre dans lequel on descendait par deux marches et qui ouvrait par une lucarne grillée sur le jardin de l'ancien monastère. Il y avait déjà dans ce cachot, comme j'en avais été prévenue à l'avance, deux femmes: l'une des deux femmes était cette belle personne que j'avais rencontrée dans le tombereau des prisonniers au coin de la rue Saint-Martin; elle tenait encore à la bouche le bouton de rose que je lui avais envoyé.

Elle me reconnut, poussa un cri de joie et vint à moi les bras ouverts.

Je répondis par un cri pareil et la pressai contre mon cœur.

—C'est elle! comprends-tu, chère Joséphine? c'est elle! Quelle bonheur de la revoir quand je la croyais guillotinée.

Cette belle créature à qui j'avais jeté mon bouton de rose était Terezia Cabarrus.

L'autre était Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général Beauharnais.

XVII

Quelqu'un m'aimait encore dans ce monde; j'étais rattachée à la vie.

Cette amitié naissante s'étendit par des fils imperceptibles à mon amour pour toi. Je ne sais comment il me revint au cœur un peu de cet espoir complètement perdu.

De temps en temps, au fond de ma poitrine, une voix sourde murmure:

—S'il n'était pas mort cependant!

Mes deux nouvelles compagnes me demandèrent d'abord le récit de mes aventures. Mon retour avait été non-seulement quelque chose d'étonnant mais de fabuleux. Comme Eurydice, je revenais du pays de la mort.

Après m'avoir vu sur la charrette des condamnés, après avoir reçu mon dernier héritage, ce bouton de rose cueilli au mur d'une prison, Terezia me revoyait vivante.

J'avais passé sous la guillotine au lieu de passer dessus.

Je leur racontai tout.

Elles étaient jeunes toutes deux, toutes deux aimaient, toutes deux se consumaient de souvenirs, d'impatience, de soif de vivre. Chaque fois qu'on frappait à la porte, elles se regardaient tremblantes, sentant passer jusqu'à leur cœur les affres de la mort.

Elles m'écoutèrent avec un étonnement qui touchait à l'incrédulité. J'avais seize ans, j'étais belle, et cependant, fatiguée de la vie, j'avais aspiré à la mort.

À cette seule idée de voir les condamnés diminuer un à un, d'entendre trente fois de suite le bruit du couperet mordant dans la chair, elles étaient prêtes à tomber en convulsions.

À leur tour elles me dirent leur vie.

Je ne sais pourquoi il me semble que ces deux femmes sont trop belles et trop distinguées pour ne pas être appelées un jour à jouer un grand rôle dans le monde. Voilà pourquoi je vais m'occuper d'elles un peu longuement.

Puis, si c'était moi qui mourusse et toi qui revinsses, il est bon que tu saches les deux femmes à qui tu peux demander les derniers secrets de mon cœur. Puis que ferais-je si je ne t'écrivais pas? T'écrire c'est essayer de me persuader encore que tu es vivant. Je me dis qu'il n'est pas probable, mais qu'il est possible qu'un jour tu lises ce manuscrit; à chaque page tu verras que je pense à toi, et que pas un instant seul je n'ai cessé de t'aimer.

Terezia Cabarrus est la fille d'un banquier espagnol; elle a été mariée à quatorze ans à M. le marquis de Fontenay.

C'était un véritable ci-devant, comme on appelle maintenant un marquis, entiché de son blason et de ses girouettes, croyant à l'imprescriptibilité de ses droits féodaux, vieux, joueur et libertin.

Dès les premiers jours de son mariage, Terezia se sentit mal mariée.

Les sentiments du marquis de Fontenay se rattachaient corps et âme à l'ancien régime, et, lorsque la loi des suspects parut, il se rendit justice à lui-même et se trouva tellement suspect qu'il résolut d'émigrer en Espagne.

Il partit emmenant avec lui Terezia.

À Bordeaux, les fugitifs s'arrêtèrent chez un oncle de Terezia, portant comme son père le nom de Cabarrus.

Pourquoi s'arrêtèrent-ils à Bordeaux au lieu de continuer leur route?

Pourquoi? Que de fois j'ai vu se dresser cette interrogation sur le chemin de la vie humaine.

Parce que c'était leur destinée d'être arrêtés à Bordeaux, et que toute leur existence peut-être devait découler de cette arrestation.

Pendant qu'elle est chez son oncle, Terezia apprend qu'un capitaine de vaisseau anglais, qui devait mettre à la voile emportant trois cents émigrés, refuse de lever l'ancre parce que la somme qui devait lui être comptée n'est point complète. Il manque trois mille francs à cette somme, et, ni par eux, ni par leurs amis, les fugitifs ne peuvent la faire.

Depuis trois jours ils attendent dans l'espoir et dans l'angoisse.

Terezia, qui ne dispose pas de sa fortune, demande trois mille francs à son mari, qui lui dit que, fugitif lui-même, il ne peut se dessaisir d'une si forte somme.

Trois mille francs en or, à cette époque, c'était une fortune.

Elle s'adresse à son oncle, qui fait une partie de la somme; elle vend des bijoux pour le reste et va porter les trois mille francs au capitaine anglais, qui attendait dans une auberge de la ville.

Le capitaine demande à l'aubergiste quelle est cette jolie femme qui sort de chez lui et qui n'a pas voulu dire son nom.

L'aubergiste la regarde s'éloigner; il ne la connaît pas; elle n'est pas de Bordeaux.

Le capitaine raconte à son hôte qu'elle vient de lui apporter les trois mille francs qu'il attendait et qu'il va partir.

Et, en effet, il règle son compte et part.

L'aubergiste était robespierriste; il court au comité et dénonce la citoyenne ***. Il voudrait bien dire son nom, mais il ne le sait pas. Il sait seulement qu'elle est très-jeune et très-jolie.

En revenant du comité, il traverse la place du Théâtre et voit la marquise de Fontenay se promener au bras de son oncle Cabarrus. Il reconnaît la femme mystérieuse, il confie le secret à trois ou quatre amis terroristes comme lui, et tous se mettent à suivre Terezia en criant:

—La voilà! la voilà celle qui donne de l'argent aux Anglais pour sauver les aristocrates!

Les terroristes se jettent sur elle et l'arrachent au bras de son oncle.

Peut-être allait-on la mettre en morceaux sur place, sans forme de procès, lorsqu'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, beau, portant admirablement le costume des députés en mission, voit du balcon de son appartement ce qui se passe sur la place, se précipite dehors, fend la foule, arrive à Terezia, lui prend le bras et dit:

—Je suis le représentant Tallien. Je connais cette femme. Si elle est coupable, elle appartient à la justice; si elle ne l'est pas, frapper une femme, et une femme innocente, serait un double crime; sans compter, ajoute-t-il, ce qu'il y a de lâche à maltraiter une femme!

Et Tallien, remettant la marquise de Fontenay au bras de son oncle Cabarrus, qu'il reconnaît, lui dit tout bas:

—Fuyez! vous n'avez pas de temps à perdre.

Mais Tallien avait compté sans le président du tribunal révolutionnaire, Lacombe. Lacombe, qui avait appris ce qui venait de se passer, avait ordonné d'arrêter la marquise de Fontenay.

On l'arrêta comme elle faisait mettre les chevaux à la voiture pour partir.

Le lendemain de son arrestation, Tallien se présenta au greffe.

Tallien n'avait-il pas réellement reconnu madame de Fontenay ou avait-il fait semblant de ne pas la reconnaître?

L'amour-propre de la belle Terezia voulait qu'il eût fait semblant.

Je n'avais jamais vu Tallien à cette époque; je reçus donc sur lui les impressions que voulut me faire partager la belle prisonnière.

Ses relations jusque-là avec Tallien avaient été tout un roman; seulement ce roman était-il fait par un caprice du hasard ou par un calcul de la Providence?

Le dénouement donnera raison à l'un ou à l'autre.

Voilà ce que m'a raconté Terezia, voilà ce que j'écris sous sa dictée:

Madame Lebrun était alors le peintre à la mode pour les femmes; elle voyait la nature sous son côté le plus beau et le plus gracieux. Il en résultait que la plus jolie femme était encore embellie et gracieusée par elle.

Le marquis de Fontenay voulut avoir, plus pour montrer à ses amis que pour le voir lui-même, un portrait de sa femme. Il la conduisit chez madame Lebrun, qui, en extase devant la beauté du modèle, s'engagea à faire le portrait, mais à la condition qu'on lui donnerait autant de séances qu'elle en demanderait.

Quand madame Lebrun, en effet, avait une femme d'une beauté médiocre à peindre, une fois qu'elle l'avait embellie, tout était dit; le modèle n'en pouvait demander davantage.

Mais quand le modèle était lui-même une beauté parfaite, c'était madame Lebrun qui recevait sa leçon de la nature au lieu de la lui donner, et alors elle ne négligeait rien pour atteindre à la reproduction parfaite de l'original qu'elle avait sous les yeux.

Madame Lebrun dans ce cas, et lors des dernières séances, prenait avis de tout le monde, si bien que M. de Fontenay, désireux de tenir enfin le portrait qu'on lui faisait tant attendre, avait un jour invité quelques-uns de ses amis à assister à la dernière ou tout au moins à l'avant-dernière séance du portrait que madame Lebrun était en train de faire de sa femme.