Portant le flacon à ses lèvres.
Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!
Talma ne m'avait point interrompue tant que j'avais parlé. Il ne m'applaudit pas lorsque je me tus; mais, me tendant la main, il me dit:
—C'est tout simplement merveilleux, mademoiselle.
Terezia et Barras entrèrent comme Talma achevait de me faire ses compliments.
—Ah! citoyen Barras, dit-il, citoyenne Tallien, je regrette vivement que vous ne soyez pas entrés plus tôt.
—Est-ce que la leçon est déjà donnée? demanda en riant Terezia.
—Oui, est donnée, répondit Talma, mais à moi. Vous auriez entendu mademoiselle dire des vers comme j'ai eu rarement l'occasion d'en applaudir.
—Comment! ma pauvre Éva, dit Terezia en riant, est-ce que par hasard tu serais tragédienne sans t'en douter?
—Mademoiselle est tragédienne, comédienne, poëte, tout ce que l'on peut être avec un cœur élevé et une âme aimante. Mais je doute qu'elle trouve jamais en français les intonations prodigieusement naturelles qu'elle a trouvées en anglais.
—Tu parles donc anglais? demanda Terezia.
—Admirablement, dit Talma. Citoyen Barras, vous m'avez prié de vous venir voir pour donner des conseils à ces dames; je n'ai rien à apprendre à mademoiselle, pas de conseils à lui donner; je lui dirai: Dites comme vous sentez, et vous direz toujours juste. Quant à madame Tallien, je la prierai d'entendre d'abord son amie, puis ensuite, si elle veut toujours étudier, je me mettrai à sa disposition.
—Et où et quand entendrons-nous mademoiselle? demanda Terezia.
—Chez moi, quand monsieur Talma voudra.
—Demain soir, dit Talma, je ne joue pas. Vous savez la grande scène de Roméo et Juliette au balcon, n'est-ce pas?
—Oui.
—Eh bien, je la repasserai; je ne me sens pas assez fort pour la jouer avec vous sans une étude nouvelle; n'ayez que quelques amis, vous savez bien qu'on dit que je ne suis pas bon dans les amoureux.
—Alors, dit Barras, nous dînons tous ensemble demain chez mademoiselle?
—Oh! non, dit Talma, quand je joue le soir, je mange à trois heures de l'après-midi et je soupe.
—Eh bien, alors, dit Barras, nous souperons chez mademoiselle.
Et il donna mon adresse à Talma.
J'ai retardé autant que j'ai pu, mon bien-aimé Jacques, l'aveu terrible que j'ai à vous faire, mais il faut enfin que je l'aborde; à demain!
Quand il y avait par hasard de ces sortes de fêtes chez moi, c'était Barras qui en faisait tous les préparatifs. Nul ne s'entendait comme Barras à préparer ces fêtes immenses où l'on recevait cinq cents personnes dans ses palais et dans ses jardins, ou de ces petites fêtes bien plus difficiles, à mon avis, où l'on recevait seulement quinze ou vingt amis et où il fallait s'arranger de manière à renvoyer tout le monde content.
En enlevant une cloison, mon salon et ma chambre à coucher donnaient l'un dans l'autre; la fenêtre, placée dans un angle de la chambre, figurait à merveille la fenêtre au balcon; on avait fait entrer, par cette fenêtre qui simulait l'entrée de ma chambre, des lierres, des chèvrefeuilles et des jasmins.
Des réflecteurs invisibles, placés qu'ils étaient sur le ciel de mon lit, invisible lui-même derrière un massif d'orangers, éclairaient cette fenêtre aussi vivement qu'auraient pu le faire les rayons de la lune.
Un échafaudage dressé dans le jardin me permettait de me tenir debout à cette fenêtre et de m'appuyer à la barre toute garnie de plantes grimpantes comme j'aurais pu le faire à un balcon.
À sept heures, on m'apporta un ravissant costume de Juliette dont Isabey avait fait le dessin. C'était une attention de Terezia; elle savait mieux que moi quelles étaient la coupe et les couleurs qui m'avantageaient.
Le rendez-vous était donné pour huit heures.
Je ne connaissais personne à Paris, c'était donc Tallien et Barras qui avaient fait les invitations. Je me rappelle seulement qu'il y avait là Ducis, qui, vingt-trois ans auparavant, avait fait une traduction de Roméo et Juliette, si toutefois cette faible esquisse de magnifiques tableaux pouvait s'appeler une imitation.
À huit heures précises, on annonça le citoyen Talma.
En entrant au salon il jeta le manteau dont il était enveloppé et apparut dans son costume de Roméo, emprunté au petit livre vénitien dessiné par le cousin de Titien.
Quoique un peu petit et déjà un peu gros pour le personnage, ce costume lui allait très-bien.
Barras et Tallien avaient eu soin qu'il trouvât là sa société habituelle: Chénier, le citoyen Arnault, Legouvé, Lemercier, madame de Staël, Benjamin Constant, Trénis, le beau danseur, toutes personnes enfin que je ne connaissais pas et qui se connaissaient entre elles.
J'avais chargé madame Tallien de faire les honneurs du salon. J'avais pour m'habiller l'habilleuse de mademoiselle Mars et de mademoiselle Raucourt. Toutes deux m'attendaient dans un boudoir donnant sur ma chambre à coucher.
La porte de communication entre le salon et la chambre à coucher, c'est-à-dire entre la salle de spectacle et le théâtre, était fermée par une simple draperie de velours rouge qui se tirait de chaque côté comme des rideaux de lit ou de fenêtre.
Lorsque je fus habillée, je descendis par le jardin et montai sur mon échafaudage.
Il faisait beau comme en été, je fus éblouie, en jetant les yeux dans l'intérieur de ma chambre, de la voir complètement changée en un parterre de fleurs.
Pardon de m'appuyer sur tous ces détails; mais, sur le point d'avouer une grande faute, il faut bien que je cherche dans la nature tout entière des excuses à ma faiblesse.
Une espèce de tente accolée à la maison figurait ma chambre, peinte à la manière du commencement du seizième siècle.
On avait substitué à la fenêtre, une fenêtre en ogive qui s'adaptait à merveille sur l'autre.
À mon arrivée au balcon, elle était fermée, mais destinée à s'ouvrir de mon côté, c'est-à-dire du côté opposé où elle s'ouvrait.
À travers les carreaux peints, je vis entrer Talma. Il s'arrêta un instant, ne sachant où poser le pied, tant le parquet était couvert de fleurs, puis il vint prendre sa place au pied de mon balcon.
Une main invisible frappa trois coups.
Les rideaux de la porte s'ouvrirent.
Tous les spectateurs du salon poussèrent un cri d'étonnement, personne ne s'attendait au charmant tableau de Miéris que faisait ma fenêtre, éclairée en dedans et toute sillonnée de branches de clématite, de jasmin et de chèvrefeuille.
Ce cri devint un applaudissement général qui ne cessa que lorsqu'on vit ma fenêtre s'éclairer et moi apparaître derrière le vitrail colorié.
D'ailleurs Talma allait parler, et tout le monde se taisait pour écouter Talma.
De même que le grand artiste avait mis une suprême coquetterie dans son costume, il avait appelé à son aide toute la magie de sa voix veloutée.
Il commença donc en anglais:
Quelle clarté soudaine à travers la fenêtre
S'allume? Est-ce l'Amour ou toi qui va paraître,
Belle Juliette, ange blond et vermeil
Qui fait pâlir Phébé? Lève-toi, doux soleil,
Bien autrement brillant que cette reine pâle
Qui porte sur son front la couronne d'opale.
Fuis sur ton char nacré, Phébé, c'est l'astre d'or.
Ma vierge, mon amour, mon ange, mon trésor,
Ta lèvre qui s'agite est-elle donc muette,
Que mon oreille écoute en vain, ô Juliette?
Que tes yeux sans ta voix me parlent à leur tour,
Et je leur répondrai par un seul mot: Amour
Tes yeux, qu'ai-je dit là, non, ce sont deux étoiles
Que la nuit veut en vain éteindre dans ses voiles,
Et qui, lançant leurs feux à l'horizon lointain,
Font chanter les oiseaux qui rêvent le matin.
Voyez comme sa joue avec grâce tombée,
Cherche un flexible appui sur sa main recourbée.
Que ne suis-je le gant qui couvre cette main,
Et de sa joue en fleur caresse le carmin.
J'ouvris la fenêtre au milieu des applaudissements donnés à Talma et qui redoublèrent à ma vue.
J'avais à répondre un seul mot:
Hélas!
ROMÉO.
Elle a parlé! Tais-toi, brise inquiète,
Laisse venir à moi la voix de Juliette,
Messager lumineux, aux paroles de miel,
Qui de la part de Dieu descend vers moi du ciel
Et passe plus brillant à travers le nuage
Que ne le fait l'éclair, ce glaive de l'orage!
JULIETTE.
Oh! Roméo, pourquoi te nommer Roméo?
Oh! renonce à ce nom, si terrible et si beau!
Renonce à ta famille ou bien dis-moi je t'aime!...
Et c'est moi qui, dès lors, encourant l'anathème,
Reniant aussitôt le nom qui te déplaît,
C'est moi qui cesserai d'être une Capulet.
ROMÉO, à lui-même.
Dois-je à présent parler? ou dois-je encore me taire?
JULIETTE.
C'est ton nom qui te fait un crime involontaire,
Et cependant, grand Dieu! que m'importe ton nom;
T'appelant Montaigu, m'aimerais-tu moins?—Non!
Aucun des éléments qui composent notre être
N'est dans le nom qu'un père à son fils doit transmettre.
Ton nom n'est ni ta main, ni tes yeux, ni ton cœur,
Ni cette douce voix qui te fait mon vainqueur,
Car enfin, Roméo, si nous nommions la rose,
Aux baisers du matin sous le buisson éclose,
D'un autre nom offrant un autre sens pour nous,
Le parfum de la rose en serait-il moins doux?
L'escarboucle qui luit dans la nuit la plus sombre
Par son nom ou ses feux éclaire-t-elle l'ombre?
Si Roméo voulait n'être plus Roméo
En serait-il moins brave, en serait-il moins beau?
Le fourreau changerait seulement, non la lame,
Et dans le même corps survivrait la même âme.
ROMÉO., se faisant voir de Juliette.
Au lieu de m'appeler de ce nom détesté,
Appelle-moi l'Amour ou la Fidélité.
Et me venant de toi, je tiendrai le baptême
Pour être aussi sacré que venant de Dieu même.
JULIETTE.
Qui donc es-tu qui viens épiant mes ennuis
Si promptement répondre à mes plaintes?...
ROMÉO.
Je suis
Un homme dont le nom est maudit, chère sainte,
Puisque ce nom chez toi n'éveille que la crainte,
Et qui renoncerait à ce nom criminel,
Fût-il prêt d'en signer son bonheur éternel.
JULIETTE.
À peine ai-je une fois parmi des bruits frivoles,
Entendu cette voix prononcer vingt paroles
Que déjà de mon cœur son accent est connu,
N'es-tu pas Roméo, le fils de Montaigu?
ROMÉO.
Non, non, je ne suis pas Roméo, je te jure.
JULIETTE.
Ta présence en ces lieux, jeune homme, est une injure.
Que veux-tu? qui t'amène en ce jardin? pourquoi
Y venir à cette heure et dans la nuit, dis-moi?
Comment as-tu franchi la muraille, elle est haute.
S'il t'arrive un malheur, ce sera par ta faute,
Car si quelqu'un des miens te rencontrait ici,
De lui tu n'obtiendrais ni pitié, ni merci.
ROMÉO.
L'amour de son flambeau m'a prêté la lumière;
Tu sais que pour son aile il n'est point de barrière;
Son aile m'a porté de ce côté des murs
Et son flambeau guidé par les chemins obscurs.
Quant à craindre des tiens la présence importune,
Je risque en ce moment une pire infortune.
Et bien plus que leur glaive à l'éclair furieux,
Je crains le doux éclair qui jaillit de tes yeux.
JULIETTE.
Oh! pour le monde entier, si près de ma demeure,
Non, je ne voudrais pas qu'on te vît à cette heure.
ROMÉO.
Oh! ne crains rien, te dis-je, à l'œil qui me poursuit
J'échappe enveloppé du manteau de la nuit!
Et d'ailleurs une mort regrettée et prochaine
Vaut mieux que de longs jours exposés à ta haine.
JULIETTE.
Mais quelle intention sitôt avant le jour
T'a conduit en ces lieux?
ROMÉO.
Juliette, l'amour!
Qui règne sur nos cœurs comme le vent sur l'onde
Et qui pour te revoir à l'autre bout du monde
M'entraînerait bravant les flots et les éclairs
Au sein de la tempête et par delà les mers.
JULIETTE.
Si le masque des nuits ne couvrait mon visage
Tu verrais, crois-le bien, de la pudeur sauvage
La rougeur virginale à cet aveu trop prompt
S'élancer de mon cœur et monter à mon front.
Mais pourtant, Roméo, si tu m'aimes, écoute.
Dis la main sur ton cœur: oui, je t'aime! Le doute
Est permis à qui veut aimer sincèrement
Et tout donner, cœur, âme et corps à son amant.
On dit que Jupiter, patron de l'imposture,
Sourit aux faux amants dont la foi se parjure:
Mais que nous fait à nous Jupiter, dieu païen.
Le Dieu qui nous écoute et se fait le gardien
Des serments échangés entre deux nobles âmes,
N'est point un Dieu jaloux du déshonneur des femmes.
C'est un Dieu bon, aimant, miséricordieux,
Que s'il a mis l'amour en mon âme et tes yeux,
L'a mis pour qu'en tes yeux mon âme le respire
Et qu'en mon âme alors tes yeux le puissent lire.
Et si je dis cela si vite, souviens-toi
Que c'est qu'en ce jardin, t'ignorant près de moi,
J'ai laissé de mon cœur comme une onde de l'urne,
Échapper le secret de ma fièvre nocturne.
Ce qui vient à l'instant par toi d'être entendu
Était dit à la nuit seule, beau Montaigu.
Ne va donc pas à tort me croire trop pressée
Par l'éblouissement d'une amour insensée.
ROMÉO.
Oh! je te jure ici par la reine des cieux
Qui fuit à l'horizon, croissant silencieux...
JULIETTE, l'interrompant.
Oh! non, ne jure pas par la lune infidèle
Qui chaque nuit présente une face nouvelle.
Car ton amour serait peut-être aussi changeant
Qu'est changeante la reine à la face d'argent.
ROMÉO.
Quelle divinité veux-tu donc que je prenne
À témoin de l'amour qui brûle dans ma veine?
JULIETTE.
Aucune! il vaut bien mieux ne pas jurer, crois-moi.
Dis seulement: Je t'aime! et confiante en toi,
Pour t'entendre redire une autre fois: Je t'aime!
Ami, je te dirai: Jure-moi par toi-même,
Et je n'ai plus besoin et de prêtre et d'anneau,
Car d'aujourd'hui mon cœur s'appelle Roméo.
ROMÉO.
Ange d'amour, merci!
JULIETTE.
Maintenant, ma chère âme,
Que mon cœur a jeté sa trop subite flamme,
Ne va pas comparer cette flamme à l'éclair
S'éteignant aussitôt qu'il a brillé dans l'air.
Non, le bourgeon d'amour que ce soir favorise,
S'il est tout un printemps caressé par la brise,
Peut par nous doucement, jusqu'à l'été conduit,
Après sa belle fleur nous donner son beau fruit!
Et maintenant, ami, que ta nuit soit plus douce
Que celle que l'oiseau dort dans son lit de mousse!
ROMÉO.
Eh quoi! partir déjà?
JULIETTE.
Qu'en dis-tu, mon amour?
ROMÉO.
Je dis pour te quitter qu'il est bien loin du jour;
J'aurais voulu de toi quelque faveur plus grande.
JULIETTE.
Voyons, explique-toi, qu'exiges-tu, demande?
Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher;
Mon amour est profond et grand comme la mer.
LA NOURRICE, appelant de l'intérieur.
Juliette!
JULIETTE.
On m'appelle!
ROMÉO.
Ô chère âme!
JULIETTE, à sa nourrice.
Demeure.
Nourrice, me voici.
À Roméo.
Je reviens tout à l'heure;
Je reviens pour te dire encore un mot.
Elle sort.
ROMÉO, seul.
Ô nuit!
Par quelque illusion ne m'as-tu pas séduit,
Et mon bonheur venant à l'heure du mensonge,
Ne va-t-il pas demain s'envoler comme un songe?
JULIETTE, revenant.
Ce mot, cher Roméo, c'est je t'aime, aime-moi;
Et maintenant que j'ai ton amour et ta foi,
Que cet amour ne veut qu'une issue honorable,
Demain je t'enverrai, mon cher inséparable,
Quelqu'un; tu fixeras le jour, l'heure, le lieu
Où le prêtre unira nos deux mains devant Dieu.
Et dès lors, te donnant ma fortune et ma vie,
Je te suivrai partout confiante et ravie.
Enverrai-je demain?
ROMÉO.
Sera le bienvenu
Qui viendra de ta part; fût-ce un mendiant nu,
À mes yeux il aura plus opulente mine
Qu'un sénateur couvert de brocart et d'hermine.
JULIETTE.
Merci, mon Roméo. Vers quelle heure, dis-moi,
Du matin ou du soir puis-je envoyer chez toi?
ROMÉO.
Neuf heures du matin; l'heure est-elle propice?
JULIETTE.
Oui.
ROMÉO.
Que ta volonté, ma reine, s'accomplisse!
JULIETTE.
Adieu donc!
ROMÉO.
Te quitter c'est mourir.
JULIETTE.
Je voudrais
Que tu fusses pareil à l'oiseau des forêts
Qui, ne sachant briser le fil qui le dirige,
Autour de sa maîtresse incessamment voltige,
Et ne pouvant jamais sortir du cercle étroit,
Retombe à chaque instant sur sa tête ou son doigt.
ROMÉO.
Le sort d'un tel oiseau serait digne d'envie,
Oh! près de toi chanter le bonheur et la vie,
Et par ta douce main se sentir caresser!
JULIETTE.
Non, je t'étoufferais en voulant t'embrasser.
Bonne nuit, bonne nuit, et si je te rappelle,
Sois plus vaillant que moi contre l'heure cruelle.
Ne te retourne pas pour me parler d'amour,
Ou je te redirais bonne nuit jusqu'au jour.
Elle rentre en lui envoyant des baisers.
ROMÉO.
Que sur toi le sommeil plus doucement se pose
Que ne le fait le soir l'abeille sur la rose!
Les rideaux se refermèrent sur ces deux derniers vers, mais à peine furent-ils fermés, que les cris Juliette et Roméo! retentirent au milieu des applaudissements. Nous étions rappelés comme dans les grands succès d'acteurs où l'on éprouve le besoin de revoir ceux qui viennent de profondément vous impressionner.
Je me laissai aller à l'enivrement; je n'étais plus Éva, je n'étais plus mademoiselle de Chazelay, j'étais Juliette; les vers de Shakespeare avaient versé en moi tout le vertige de l'amour et du triomphe.
Pas un homme qui ne voulût me baiser la main, pas une femme qui ne voulût m'embrasser.
Au milieu de ces démonstrations, la porte s'ouvrit à deux battants, et le maître-d'hôtel cria:
—Madame est servie!
Je pris le bras de Talma, c'était le moins que je dusse au grand artiste à qui je devais le seul moment de bonheur parfait que j'eusse éprouvé depuis que je t'avais perdu, et nous passâmes dans la salle à manger.
Je fis asseoir Barras à ma droite et Talma à ma gauche. Barras, qui connaissait toutes les sympathies et toutes les antipathies, avait désigné les autres places de façon à ce que chacun fût content.
Aussi, ne vis-je jamais réunion plus spirituelle, fusion plus complète de sentiments, feu d'artifice plus brillant d'esprit français. Puis, il faut le dire, à cette heure de la nuit où chacun a oublié les soucis du jour, le cœur est plus dilaté, l'imagination plus vive, le propos plus joyeux qu'à toute heure de la journée.
Je dois assurer que je n'étais guère à toute cette macédoine de mots, de doux sentiments et de gracieux propos. J'étais retombée en moi-même, où, comme un oiseau chanteur, le souvenir me disait la séduisante symphonie de la vanité satisfaite; ce fut alors seulement que je m'aperçus que l'assiduité de Barras près de moi avait été remarquée.
Barras le vit aussi, et il craignit que je fusse blessée de ce commencement d'indiscrétion émanant d'elle-même, et sur un compliment plus positif du luxe avec lequel la table était servie:
—Messieurs, dit-il, il faut au moins que vous connaissiez votre hôtesse et que je vous raconte la vie extraordinaire de la personne qui vous a donné ce soir de si vives jouissances d'art, et qui veut bien, pour compléter notre soirée, nous donner un si bon souper.
J'ignorais moi-même qu'il sût tous ces détails de ma vie, qu'il tenait de madame Cabarrus, à qui j'avais tout raconté en prison.
Barras, éloquent à la tribune, était un charmant causeur de salon. Nul ne racontait avec plus de grâce et de délicatesse que lui. Légèrement blessée de l'intimité qu'on m'avait laissée entrevoir sur nos relations, je fus agréablement rafraîchie par cette douce pluie de justification louangeuse qui tombait de la bouche de Barras.
Vingt fois je cachai ma tête dans mes mains, sentant la rougeur ou les larmes qui l'envahissaient. On ignorait la part que j'avais prise au 9 thermidor. Barras fut terrible en racontant le désespoir qui m'avait poussée à monter sur la charrette sans que mon tour fût venu.
Il fut ravissant lorsqu'il raconta notre première entrevue aux Carmes entre Teresia, Joséphine et moi. Il fut dramatique quand il me suivit dans l'accomplissement de la mission que Teresia m'avait donnée de venir remettre son poignard aux mains de Tallien.
Et madame Tallien, de son côté, comme si elle eût juré de ne laisser dans mon esprit aucune lueur de raison, appuyait Barras, ajoutait aux détails donnés par lui de ces riens pleins de séduction qui portent les sympathies à leur comble.
Que l'on songe à cette réunion de poëtes, d'artistes, de romanciers, d'historiens, devant lesquels ma vie dans ses accidents les plus intimes était ainsi mise au jour, et l'on se fera une idée de ce que j'éprouvais pendant ce récit, que Barras termina par l'énumération des biens de famille qu'il m'avait fait rendre et qui, explication de mon luxe, furent plutôt exagérés que diminués par lui.
Puis vint l'éloge des talents qu'on ne connaissait pas, de cette étrange aptitude à l'improvisation d'une musique qui semblait se former sous mes doigts, de notes ignorées et qu'on entendait pour la première fois.
J'étais toute tremblante; il prit ma main, la baisa en me disant:
—Oh! si vous vous évanouissez à chaque fois que vous entendrez faire votre éloge, ma jeune et belle amie, vous vous évanouirez souvent, car nul ne pourra vous voir et vous connaître sans vous adorer.
Toutes les forces que j'avais réunies pour me lever, sortir de table, échapper à ces louanges amollissantes, se fondirent dans un soupir et dans une larme; je retombai sur la chaise et laissai ma main dans la sienne.
Oh! ne laissez jamais votre main dans la main d'un homme qui vous aime, ne l'aimassiez-vous pas. Il y a dans cette puissance masculine une vigueur magnétique qui énerve votre résistance.
Au bout de dix minutes que ma main était dans celle de Barras, je n'y voyais plus.
Le souper était fini; il me conduisit au salon, et, sans que je m'en doutasse, il me fit asseoir devant le piano, qu'il découvrit.
On sait, du moment que j'étais mise en contact avec cet instrument, dans quel état d'exaltation magnétique j'entrais. La première vibration des touches, si vague qu'elle fût, fit courir dans toutes mes veines un frisson fiévreux. La scène où Roméo descend du balcon après avoir passé sa première nuit d'amour avec Juliette se présenta à mon esprit, et c'est sur ce texte, qui s'enchaînait à la première scène du balcon, que j'entrepris de broder une symphonie d'émotions inconnues, puisque je n'avais jamais eu de nuit pareille à cette nuit des deux amants.
Je ne sais pas moi-même ce que je jouais; il me serait impossible de remettre à sa place une des notes de cette improvisation. Or, comme dans la foudre antique, où Vulcain avait tordu en un seul faisceau le tonnerre, les éclairs et la pluie, j'avais tordu moi, le plaisir, le bonheur et les larmes.
On m'a reparlé tant de fois de cette improvisation qu'il fallait bien qu'elle eût quelque chose d'extraordinaire.
Comme toujours, elle me laissa mourante.
Mais madame Tallien et Barras, qui avaient déjà vu deux ou trois fois le même effet se reproduire sur moi, loin d'être inquiets, affirmèrent qu'il fallait me laisser à moi-même, que les soins de ma femme de chambre me suffiraient, et que le lendemain je m'éveillerais plus fraîche et plus belle.
Alors j'entendis le bruit que firent les dames en prenant leurs châles et leurs chapeaux. Quelques lèvres féminines se posèrent sur mon front. Les adieux s'échangèrent; Barras à son tour me dit adieu en me serrant la main; je crois que je la lui serrai à mon tour.
J'entendis les voitures qui quittaient l'hôtel, puis la voix de ma femme de chambre qui me demandait si je voulais me mettre au lit.
Je m'appuyai à son bras, haletante, la tête renversée, et je gagnai ma chambre.
Les fleurs en avaient disparu, mais le parfum en était resté. C'était un mélange d'odeurs énervantes; la rose, le jasmin, le chèvrefeuille y avaient mêlé leurs arômes. Ma femme de chambre me dévêtit de mon costume de Juliette et me mit au lit.
Mon lit lui-même était imprégné d'odeurs enivrantes. Je continuai mes rêves quoiqu'à moitié éveillée, mes yeux se fixèrent sur la fenêtre par où Juliette attendait Roméo.
Tout à coup la fenêtre s'ouvrit, je reconnus Barras.
J'étendis la main vers la sonnette, je voulus pousser un cri, mais ma main fut arrêtée par une autre main, mon cri fut étouffé sous la pression de deux lèvres brûlantes.
Je retombai inerte et éperdue sur mon lit.
Et moi qui disais chaque matin: «Ô mon Dieu! faites que je le revoie un jour!» je m'écriais le lendemain, au milieu des larmes et des sanglots:
«Ô mon Dieu! faites que je ne le revoie jamais!»
fin du manuscrit d'éva
LE RETOUR D'ÉVA
Nous avons vu dans quelle condition cette rentrée avait eu lieu, le soir, par un temps humide et froid. La vieille Marthe avait reconnu d'abord Éva à la voix, puis enfin, la porte ouverte, les deux femmes s'étaient jetées dans les bras l'une de l'autre.
Si c'eût été le jour, s'il eût fait beau temps, ce premier baiser donné à d'anciennes sympathies, Éva se fût élancée dans le jardin et eût voulu revoir en réalité tous les objets qu'elle ne voyait plus depuis trois ans qu'en souvenir.
L'arbre de la science du bien et du mal, le ruisseau qui filtrait à travers ses racines, la grotte des fées, la tonnelle, etc.
Mais, par cette nuit noire, par cette pluie fine et glacée, une pareille visite était impossible.
Elle monta droit à sa petite chambre, blanche et pure comme si elle l'eût quittée la veille et comme si elle y eût été attendue d'heure en heure. Là, il lui fallut répondre aux questions qui se pressaient sur les lèvres de Marthe. La vieille femme avait sa passion aussi; elle aimait Jacques Mérey d'un autre amour qu'Éva, mais aussi profond et presque aussi passionné.
Cependant elle s'aperçut qu'Éva, mourante de fatigue et d'insomnie, avait besoin d'être seule.
Elle voulut la déshabiller et la mettre au lit comme autrefois.
Éva, qui ne demandait pas mieux que de reprendre ses anciennes habitudes, se laissa faire, mais exigea seulement qu'en sortant de sa chambre Marthe laissât une bougie allumée; les yeux d'Éva avaient besoin de passer en revue tous les objets familiers à son enfance dont la chambre était semée et devant lesquels, en présence de Marthe, son cœur n'eût point osé se répandre comme dans la solitude et le silence.
Aussi à peine Marthe fut-elle sortie que ses yeux se rouvrirent et qu'elle revit avec ravissement son buis bénit apporté par Baptiste et son christ d'ivoire autour duquel son buis faisait une espèce de crèche.
Éva pensait dans quelle pureté d'âme elle avait été arrachée à cette chambre bénie, et à tout ce qu'elle avait vu, à tout ce qu'elle avait éprouvé, à tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle en était sortie.
Pas un souvenir qu'elle eût à combattre ou à repousser dans toute cette chambre; c'était le côté blanc et radieux de sa vie. Le seuil de cette chambre dépassé, la porte de la rue fermée sur elle, là avait commencé la vie de douleur, de tristesse et de remords.
Marthe sortie, elle se leva, prit sa bougie, visita tous ces objets qui à peine avaient un nom et qui étaient son univers à elle, les baisa, les salua comme à un retour, se mit à genoux devant son christ, quoiqu'elle ne sût pas prier les prières ordinaires, mais seulement verser devant l'homme du dévouement, devant le Dieu de la douleur, le trop-plein de son âme.
Elle voulut ouvrir la fenêtre et essayer de regarder dans le jardin, mais le vent s'y engouffra, éteignit la bougie, et la pluie qui tombait toujours épaisse et l'absence complète de lune l'empêchèrent de rien distinguer, comme si ce passé dans lequel elle essayait de rentrer était désormais fermé pour elle.
Elle repoussa et referma la fenêtre, gagna son lit à tâtons, y rentra toute mouillée et toute grelottante et jeta par-dessus sa tête son drap pareil à un linceul.
Là, dans cette tombe anticipée, les objets commencèrent à se fondre les uns dans les autres et à s'éteindre lentement dans son esprit. Elle ressentit cette sensation glaciale qu'elle avait éprouvée, quand roulée par les flots de la Seine elle avait cru qu'elle allait mourir, et, dans une condition pareille d'insensibilité croissante, il lui sembla glisser sur cette pente rapide de la vie à la mort.
Puis il vint un moment où elle n'éprouva plus rien que cette sensation douloureuse au cœur qui disparut peu à peu, et qui en disparaissant ne lui laissa même pas le sentiment de son existence.
Elle crut être morte: elle dormait.
Le lendemain, n'ayant pas eu le temps de fermer les volets de sa fenêtre, elle fut réveillée par un doux rayon de soleil qui venait se jouer sur son visage. Ce soleil, soleil de mars encore pâle et maladif, lui arrivait à travers les branches sans feuillage des arbres encore mal éveillés et à peine revenus à la vie. Il y avait entre ces arbres et elle une ressemblance: c'était, malgré les souvenirs du passé, une espèce d'hésitation à renaître.
Mais enfin ce soleil, tout pâle qu'il fût, était déjà un rayon d'espérance, une certitude d'exister encore. Éva ouvrit sa fenêtre: la pluie avait cessé, il faisait un de ces temps troubles du printemps où l'air est si chargé de vapeurs qu'il a peine à entrer dans les poumons, et que la poitrine, tout en respirant, reste oppressée par une atmosphère trop lourde.
Tout était la même chose dans le jardin, seulement tout semblait devenu inculte et avoir poussé au hasard comme la tristesse dans le cœur; l'herbe était haute et détrempée, le ruisseau grossi par la pluie était sorti de son lit, l'arbre de la science n'avait plus ni fruits ni feuilles, et courbait au vent sa tête échevelée; la tonnelle, réduite aux rameaux tortueux de la vigne, semblait un berceau dévasté, aux treillages duquel se suspendaient des sarments languissants et morts, ou près de mourir.
Aucun oiseau ne chantait, son beau rossignol et ses douze fauvettes n'étaient point encore revenus, et peut-être ne reviendraient pas ou, reviendraient comme elle tristes et silencieux.
De ses beaux jours écoulés dans cette petite maison bien-aimée, Éva ne se souvenait que des jours joyeux du printemps, des jours brûlants de l'été et des jours poétiques de l'automne; elle avait oublié ces jours mélancoliques d'hiver, où son jardin ne lui donnait ni soleil ni ombre, et où elle ne l'animait plus elle-même par ses cris joyeux et sa jeunesse vagabonde.
Elle fut obligée de refermer sa fenêtre et de rentrer dans son lit; bientôt elle entendit des pas: c'étaient ceux de la vieille Marthe, qui, dans son empressement de la revoir, venait s'informer si elle était éveillée. Elle lui cria d'entrer.
La vieille femme entra, alla l'embrasser dans son lit, et se prépara comme autrefois à lui faire son feu.
Hélas! entre cet autrefois et aujourd'hui, rien n'avait passé pour elle, si ce n'est des jours tellement semblables les uns aux autres, qu'elle confondait les jours d'été, les jours d'hiver, ou plutôt qu'il n'y avait pour elle qu'une espèce de crépuscule étendu depuis l'époque où Jacques et Éva l'avaient quittée, jusqu'à ce jour où elle revoyait Éva avec la promesse de revoir Jacques.
Le feu allumé, elle se retourna, regarda dans son lit; Éva répondit à ce regard par un triste sourire.
—Ma chère demoiselle, dit-elle en secouant la tête, vous n'êtes plus la même que lorsque vous étiez ici; vous êtes malheureuse; mais qui peut donc vous rendre malheureuse, puisque notre bon cher maître vit toujours, que vous l'aimez toujours et que probablement lui vous aime toujours aussi?
—Ma pauvre Marthe, dit Éva, les jours sont bien changés.
—Oui, dit la vieille Marthe, nous avons su ici que vous aviez perdu votre père et que votre tante était morte; que, à la suite de ces deux malheurs, toute votre fortune avait été confisquée, car vous étiez, qui est-ce qui aurait dit ça? pauvre enfant si longtemps sans parole et sans pensée, une des plus riches héritières de notre pays. Mais on a dit aussi que par la protection d'un des nouveaux grands seigneurs qui ont poussé à la place des anciens, tous vos biens et toute votre fortune vous avaient été rendus.
—Oh! ne me parle pas de cela, ne m'en parle jamais, chère Marthe. Je reviens ici plus pauvre, plus malheureuse, plus dénuée de tout que je ne l'ai jamais été.
—Et Scipion? demanda Marthe. Je n'ose pas vous demander de ses nouvelles. La pauvre bête, elle a tout quitté pour vous suivre. Ah! si notre pauvre maître avait pu, quoique ce fût un homme, il aurait bien fait comme elle, allez; car c'était lui et elle, cette pauvre bête, qui vous aimaient le mieux, moi après.
—Scipion est mort, Marthe, et, j'ai honte de le dire, au milieu de tout le deuil qui a pesé sur moi, celui de mon pauvre Scipion a été un des plus lourds à porter.
—Mais enfin, dit Marthe aux yeux de laquelle la situation ne se débrouillait pas, notre maître, notre cher maître vous aime toujours, lui?
Éva éclata en sanglots.
—Oh! ne me parle jamais de son amour, s'écria-t-elle. Me verrais-tu pleurer s'il m'aimait encore? Y a-t-il autre chose dans le monde que son amour qui vaille la tristesse ou la joie, le sourire ou les larmes? Oh! s'il m'aimait toujours, si je croyais qu'un jour son cœur pût revenir à moi, est-ce que je ne serais pas sur la porte de la rue à l'attendre, puisqu'il doit revenir?
Marthe baissa la tête; on voyait que tout ce qu'il y avait d'intelligence dans la pauvre vieille se courbait sous cette incompréhensible parole:
—Il vit encore, et il ne l'aime plus!
Elle qui avait vu à travers le cœur de son maître comme à travers un cristal, elle ne comprenait pas comment ce cœur que l'amour seul faisait battre pouvait continuer de vivre sans amour; mais depuis longtemps elle était pauvre et, comme toutes les créatures soumises aux volontés des autres, résignée. C'était un nouveau malheur sans raison, comme tant d'autres qu'elle avait vus frapper la pauvre humanité. Elle courba la tête et dit en elle-même:
—Puisque cela est, c'est qu'il fallait que cela fût.
Et comme dans toutes les circonstances de la vie où le malheur l'avait frappée elle-même, elle courba encore une fois la tête et encore une fois se résigna.
Elle regarda Éva qui avait son mouchoir sur ses yeux et qui soulevait le drap des palpitations de son sein, puis pour ne pas peser de sa propre douleur sur cette douleur bien autrement grande, elle sortit sur la pointe du pied pour ne pas être entendue.
Mais aucun de ces sentiments, si délicats qu'ils fussent, n'avait échappé à Éva. Dans la douleur, tous les sens arrivent à la perfection de l'acuité, et la bonne Marthe eût dit ses pensées tout haut qu'elles n'eussent pas été plus claires pour Éva que cachées comme elle les avait gardées dans le fond de son cœur.
Éva resta immobile, et peu à peu le côté poignant de sa douleur se calma; ce côté avait été éveillé par les questions de Marthe, mais les larmes sont comme le sang: une fois taries, il faut qu'on leur fasse une nouvelle ouverture pour qu'elles sortent. Éva entendit sonner neuf heures à l'horloge de l'église. À cette heure, autrefois, Marthe ne manquait jamais, le dernier coup sonnant, d'entrer dans sa chambre quand elle n'était pas encore descendue, et de lui dire:
—Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.
Le dernier coup sonnait encore qu'Éva entendit le pas de Marthe, que la porte de sa chambre s'ouvrit, et que la voix de la bonne femme lui dit, d'un ton plus triste peut-être, mais sans changer la formule ordinaire:
—Ma chère demoiselle, votre déjeuner vous attend.
—C'est bien, Marthe. J'y vais, répondit Éva.
Marthe referma la porte, Éva s'habilla rapidement et descendit.
Rien n'était changé à la salle à manger: la table et les chaises étaient à la même place, la petite table ronde à laquelle, pendant sept ans, s'était assise Éva en face de Jacques!
Cette fois il n'y avait qu'un couvert, mais cette fois encore c'était le déjeuner ordinaire: du beurre, du miel en rayon, des œufs et du lait.
Marthe ne s'était point informée si pendant sa longue absence Éva avait changé d'habitudes, elle avait servi son déjeuner d'autrefois; pour elle, Éva, toujours jeune, toujours belle, était restée la même Éva.
Chacune des choses qu'elle voyait produisait une sensation nouvelle sur la jeune fille: la vieille femme entrant à la même heure, lui annonçant avec les mêmes paroles que le déjeuner était servi; Éva descendant par le même escalier, entrant dans la même salle à manger, mais se trouvant seule à cette table sur laquelle le même déjeuner était servi! c'était un mélange de sentiments doux et cruels à la fois. Quoique ces sentiments lui ôtassent cet appétit juvénile avec lequel elle faisait fête à ce repas frugal, elle ne voulut pas attrister Marthe, se mit à table comme elle avait coutume de le faire et s'efforça de manger.
Marthe la regardait avec bonheur. Chez les esprits vulgaires, l'appétit ou même l'apparence de l'appétit est dans les douleurs physiques comme dans les douleurs morales un symptôme de convalescence.
Lorsqu'Éva eut mangé un œuf, écorné son rayon de miel, goûté son beurre battu du matin même et bu la moitié de sa tasse de lait, Marthe, qui ne s'apercevait pas que c'était pour elle qu'elle avait fait cet effort, se disait joyeusement tout bas:
—Allons, allons, tout n'est pas perdu encore.
Quelque envie qu'eût Éva de visiter le jardin, il était encore inabordable; mais le soleil, qui allait s'éclaircissant et s'échauffait de plus en plus, promettait de le sécher avant la fin de la journée.
Éva, d'ailleurs, avait dans la maison bien d'autres points à revoir et qui lui étaient aussi chers que ceux du jardin; elle avait à revoir, mais elle n'y songeait pas sans une plus vive émotion encore, le laboratoire de Jacques Mérey...
Ce laboratoire, qui était sa demeure ordinaire, et dont elle avait cherché la lueur de la lampe à travers la haute et étroite fenêtre! c'était à cette lampe que regardaient ceux qui venaient le soir ou la nuit pour réclamer les soins du docteur.
Tant que cette lampe brûlait, nul n'hésitait à frapper; il est vrai qu'éteinte on frappait encore, mais avec hésitation, quoique le docteur mît la même rapidité à répondre.
C'est dans ce laboratoire qu'était le piano où Éva avait pris ses premières leçons de musique et où la première fois, à la suite d'un effroyable orage et de la révolution produite chez elle par le tonnerre tombé à trente pas d'elle, elle avait joué d'une façon continue et même remarquable un air que Jacques essayait depuis trois mois inutilement de lui faire répéter.
C'est à ce laboratoire que montait régulièrement Baptiste, dont elle reconnaissait la présence au son particulier que rendait sa jambe de bois en frappant sur les marches de l'escalier! et, comme si rien de ses anciens souvenirs ne devait lui faire défaut, au moment où montée elle-même à ce laboratoire, dont elle n'avait ouvert la porte qu'avec une anxiété superstitieuse, tant il lui semblait qu'elle allait y retrouver Jacques poursuivant quelqu'une de ses expériences mystérieuses, Éva regardait tristement les touches muettes et poudreuses du piano qui n'avait pas été touché depuis trois ans, elle entendit frapper à la porte et, un instant après, le bruit sur l'escalier de la jambe de bois de Baptiste qui allait se rapprochant.
Enfin la porte s'ouvrit, et Baptiste parut sur le seuil, toujours le même, toujours joyeux, toujours reconnaissant.
—Ah! chère demoiselle, dit-il en joignant les mains et en la regardant avec son admiration habituelle, il y a cinq minutes que j'ai appris que vous étiez revenue cette nuit, et j'accours vous demander de vos nouvelles et de celles de notre cher maître, le citoyen Jacques. Car s'il était revenu après ce qui s'est passé, ce n'eût point été une preuve que vous dussiez revenir. Mais du moment où c'est vous qui revenez, rien ne peut empêcher, s'il est vivant encore, qu'il revienne à son tour. Seulement vous avez les yeux bien rouges et vous avez bien pleuré. Est-ce qu'il serait mort?
—Non, mon ami, Dieu merci! répondit Éva.
—Ah! c'est qu'on nous avait dit tant de choses dans cette maudite ville! dit Baptiste. On nous avait dit qu'il avait été tué dans une émeute; puis égorgé dans les grottes, je ne sais plus lesquelles; puis enfin qu'il s'était réfugié en Amérique. Depuis plus de dix-huit mois nous n'avions entendu parler de lui. Mais vous voilà revenues et avec vous l'espoir de le revoir. Reviendra-t-il? Dites-nous ça, voyons, que je fasse la joie de tout le pauvre monde qui l'aime toujours. Ah! ce que les seigneurs appellent la canaille, ça a du cœur, ça se souvient; c'est pas comme les aristocrates, qui ne se souviennent que pour faire de la peine. Je ne dis pas ça pour votre père, mademoiselle, quoique ça puisse s'appliquer à lui.
—Mon pauvre Baptiste! dit Éva en lui tendant la main et tout en laissant dans la sienne un louis qui valait, à cette époque, en assignats sept à huit mille francs.
Baptiste regarda le louis, regarda Éva, baisa le louis et, d'une voix triste, il dit:
—Vous êtes donc toujours bonne, mademoiselle Éva?
Éva porta son mouchoir à ses yeux.
—Et malheureuse, ajouta-t-il, c'est trop juste!
—Mon bon Baptiste, dit Éva, le docteur va revenir dans trois ou quatre jours; j'espère que vous reprendrez l'habitude de revenir le voir tous les matins?
—Oh oui! mademoiselle, et Antoine aussi; comment n'est-il pas encore ici? je l'ai rencontré dans la rue, il m'a dit qu'il venait.
En effet la porte du laboratoire s'ouvrit et Antoine parut.
Il frappa du pied selon son habitude et s'écria:
—Justice de Dieu! centre de vérité! Vous êtes toujours belle et jeune, mademoiselle Éva, tant mieux.
—Bonjour, mon cher Antoine, et vous comment vous portez-vous?
—Moi je suis toujours le prophète, dit Antoine, envoyé pour porter la parole du Seigneur.
—Et cette parole du Seigneur que vous m'apportez, quelle est-elle? dit en soupirant Éva.
—Les honnêtes gens aurons leur tour, répondit Antoine, les malheureux redeviendront heureux et les affligés seront consolés.
—Dieu vous entende! dit Éva.
Elle lui mit dans la main un louis, comme elle avait fait à Baptiste.
Les deux vieillards étendirent la main vers elle comme pour l'envelopper de leur double bénédiction.
Puis, appuyés à l'épaule l'un de l'autre, ils descendirent et Éva put entendre la jambe de bois de Baptiste s'éloigner graduellement, comme elle l'avait entendue graduellement se rapprocher.
Alors elle tomba assise devant le piano, ses doigts coururent sur les touches, une douce symphonie courut sous ses doigts; on eût dit que cette prédiction de l'insensé avait réveillé dans son cœur cette espérance si prête à s'éteindre, et que c'était cette espérance fugitive comme la raison de celui qui l'avait donnée qui jetait des touches de lumière sur la sombre mélodie qui venait faire tressaillir l'écho muet depuis trois ans de ce laboratoire abandonné.
À la suite de ces excitations musicales, Éva tombait invariablement ou dans une extase douloureuse ou dans un accès de nerveuse gaieté. Cette fois, les sons s'éteignirent peu à peu sous ses doigts, sa tête s'inclina mélancoliquement sur sa poitrine et aucun des accidents ordinaires ne se manifesta.
Lorsqu'elle sortit de cette espèce de sommeil, le soleil semblait avoir repris toute la force des beaux jours, et les gouttes d'eau de la nuit qui n'étaient pas encore séchées étincelaient à l'extrémité des herbes et des feuilles, pareilles à des diamants.
LE RETOUR DE JACQUES
Il n'y a pas de moments plus doux dans la vie morale comme dans la vie physique que celui où, après un désespoir complet, on recommence à espérer un peu, et que celui où, après l'orage et la foudre, le ciel commence à s'éclaircir et à reprendre une teinte d'azur.
Eh bien, Éva en était là, la prédiction du fou avait produit l'effet moral; le retour du soleil produisit l'effet physique. Elle descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin et hasarda son pied sur les terrains raffermis.
Comme nous avons dit, quelques gouttes de pluie restaient encore à la cime des herbes, mais on sentait cette douce odeur qui émane de tous les objets mouillés lorsque la nature et le soleil commencent à triompher du tonnerre et de la pluie.
Elle s'arrêta un instant sur le seuil; de là son regard embrassait toute la petite enceinte. Dans l'atmosphère éclaircie on voyait ce virginal je ne sais quoi qui annonce le retour du printemps. Mars, le mois précurseur, malgré ses bourrasques de pluie et de grêle, est parfois un des mois charmants de l'année.
La pluie et la grêle d'octobre annoncent l'hiver; la pluie et la grêle en mars annoncent le retour des douces brises et des jours dorés.
Éva se hasarda sur ces gazons qui deux heures auparavant étaient détrempés, et que deux heures de soleil avaient suffi pour raffermir.
Parmi ces gazons on apercevait, la tête penchée, quelques peureuses pâquerettes, quelques craintifs boutons d'or. Les bords du ruisseau, ravivés, se tapissaient d'une mousse printanière dans laquelle frémissaient les premiers atomes de la vie végétale.
Le bassin que formait l'eau était encore trouble, mais peu à peu l'eau se filtrait et commençait à transparaître; enfin l'arbre de la science du bien et du mal, le beau pommier qui faisait le point culminant du jardin, avant même ses premiers bourgeons, laissait distinguer ses premières fleurs.
Si l'on eût appuyé son oreille contre la terre, à coup sûr, dans le sein de cette mère commune, on eût entendu sourdre la vie et se préparer les fleurs du printemps et les fruits de l'été.
Éva prit son beau pommier entre ses bras et baisa ses branches rougissantes. Le pommier dont elle avait vu rougir les fruits, le ruisseau où elle s'était regardée pour la première fois en allant y boire comme Scipio, étaient ses deux plus vieux amis. Puis elle regarda dans la grotte des Fées ce bassin d'eau limpide où elle allait chercher la fraîcheur du bain pendant les jours brûlants de l'été, et où elle avait donné ces premiers signes de pudeur qui annonçaient non seulement qu'elle devenait intelligente, mais encore qu'elle devenait femme.
Elle descendit de là jusqu'à la tonnelle de vigne; là, aucune apparence de vie ne s'éveillait encore: la vigne, qui contient ce sang végétal qui a tant de ressemblance avec notre sang, est la dernière qui s'éveille parmi les arbrisseaux; des buissons de syringa où venait chanter le rossignol étaient encore dénudés de toutes leurs feuilles.
Mais à défaut du rossignol, virtuose du printemps, ils avaient déjà donné asile au rouge-gorge, rustique chanteur chargé de consoler la chaumière, par sa présence et son babil, de l'absence du soleil et du silence des autres oiseaux chanteurs.
Souvent Éva s'était amusée, pendant les jours anniversaires de ceux qui passaient sur sa tête, à regarder cet hôte familier et amical pour qui tout semble sujet de curiosité et qui, de son œil vif et spirituel comme celui de la fauvette et du rossignol, vient examiner l'homme, dans lequel il ne peut s'habituer à voir un ennemi.
Était-ce un nouvel habitant du jardin, ou le gentil oiseau l'avait-il déjà connue aux jours de son bonheur? il s'approcha si près d'elle qu'elle eut grande envie de croire qu'il la reconnaissait et qu'il voulait aussi fêter son retour.
Éva avait retrouvé son paradis, mais son paradis que sa faute avait fait triste et désert, et celui qu'elle y attendait en frissonnant encore plus de crainte que d'amour, ce n'était point Adam, le complice de sa faute, c'était l'ange à l'épée flamboyante qui venait de la part de Dieu pour lui pardonner ou la punir.
Ces rayons si doux du soleil, était-ce le sourire d'un Dieu intelligent ou la douce et tranquille chaleur d'un astre insensible accomplissant son œuvre?
Elle interrogeait tout sur ce grand mystère du pardon: le globe lumineux qui s'avançait en pâlissants vers l'occident; le nuage qui s'empourprait en passant de ses derniers feux; la fleur qui poussait avant la feuille; tout, jusqu'au petit oiseau qui s'approchait d'elle dans ce moment de repos et de silence et qui s'éloignait d'elle à son moindre mouvement et à son plus léger soupir.
Nulle part n'était l'affirmation du bien et du mal, partout le doute.
Le que sais-je de Montaigne était jeté comme un voile sur toute la nature et s'étendait plus épais à chaque instant entre elle et l'avenir.
Une voix l'appela.
C'était celle de Marthe; la nuit était venue, quatre heures sonnaient, et Marthe, ponctuelle comme l'horloge elle-même, venait l'avertir que le dîner était servi.
C'était là que l'attendait une solitude plus grande. Souvent il arrivait que, plongé dans ses travaux, poursuivant un problème qu'il se croyait près de résoudre et qui lui échappait sans cesse, comme tout ce que l'homme croit tenir, Jacques faisait prier Éva de déjeuner seule et ne descendait point; mais, en ce cas, Jacques était toujours là, et Éva savait qu'un simple plancher la séparait de lui.
Mais à dîner Jacques était toujours présent, c'était sa véritable heure de jouissance, l'heure à laquelle il retrouvait Éva, séparée matériellement de lui par l'absence et intellectuellement par sa pensée qui s'arrêtait sur un travail nouveau et exigeant qui appelait toute son attention.
Alors il la revoyait des yeux, il la retrouvait du cœur, et son visage, comme celui d'un enfant, un instant troublé par l'étude, reprenait toute la sérénité du bonheur.
Il n'était plus là; ce n'était plus un travail absolu, mais sa volonté, qui le retenait loin d'elle. Reviendrait-il? Quand reviendrait-il? Avec quel sentiment reviendrait-il?
C'était l'éternelle question qu'Éva cherchait à rouler hors de son cœur comme le rocher de Sisyphe, et qui comme le rocher de Sisyphe retombait éternellement sur son cœur.
Comme elle avait reconnu le déjeuner, Éva reconnaissait le dîner. Il était exactement le même que si Jacques eût dû le partager, le couvert manquant à sa place indiquait seul qu'il était absent.
Marthe ne s'en aperçut qu'en desservant.
—Oh! mon Dieu! dit-elle, comme vous avez peu mangé, ma chère demoiselle!
—Ce n'est pas que j'ai peu mangé, répondit Éva, c'est que j'ai mangé seule.
—Que ferai-je de tout ce qui reste? demanda Marthe.
—Vous appellerez demain une pauvre femme et vous le lui donnerez pour elle et pour ses enfants.
—Faudra-t-il continuer à vous servir le même dîner?
—Oui! dit Éva, les pauvres mangeront sa part, et, soyez tranquille, chère Marthe, il ne se plaindra pas de ce surcroît de dépense, qui, comme vous le voyez, ne sera point perdu.
—Vous avez raison, mademoiselle, il était si bon autrefois!
—Il est meilleur encore aujourd'hui, Marthe.
—Oh! cela n'est pas possible! s'écria la bonne femme.
—J'espère cependant que cela est, dit Éva en levant les yeux au ciel.
Après le dîner, elle monta au laboratoire et plaça une bougie de manière à ce qu'elle fût vue du dehors.
—Mais on va croire, dit Marthe, que M. le docteur est arrivé!
—Vous direz à ceux qui viendront, Marthe, qu'il n'est pas encore arrivé, mais qu'il va venir, et les pauvres sauront qu'ils vont avoir un protecteur contre tous les maux dont ils sont menacés et même contre le bien qu'ils n'apprécient pas, contre la mort.
—Pourquoi dites-vous des choses pareilles depuis que vous êtes revenue, mademoiselle? demanda Marthe, je ne vous les avais jamais entendue dire avant votre départ.
—Marthe, je ne suis point partie, on m'a arrachée à lui. Marthe, j'ai été trois ans sans voir celui qui était tout pour moi, mon dieu, mon maître, mon roi, mon idole, le seul homme que j'ai aimé, que j'aimerai jamais!
Elle allait s'écrier: «et qui ne m'aime plus»; mais la pudeur étouffa ce cri.
Elle plaça sa bougie où Jacques plaçait sa lampe, puis elle continua de rêver dans ce laboratoire à peine éclairé.
Et cependant l'étoile des pauvres avait déjà été vue par eux; avant qu'Éva descendît, elle entendit sonner ou frapper deux ou trois fois à la porte de la rue.
C'étaient les pauvres qui accouraient à ce phare sauveur et qui s'en allaient déjà à moitié consolés en apprenant qu'il n'était point encore arrivé, mais qu'il allait bientôt venir.
Éva descendit, laissant brûler sa bougie et guidée seulement par les rayons de la lune, splendide ce soir-là, tout au contraire de ce qu'elle était la veille. Mais elle trouva Marthe, qui l'attendait dans sa chambre.
Marthe ne reconnaissait plus la joyeuse et régulière enfant dans la jeune fille triste et fantasque qui lui était revenue.
Deux ou trois fois elle avait failli laisser échapper son secret devant Marthe. Ce secret était à coup sûr celui de sa tristesse, et Marthe eût voulu le savoir, car elle était certaine qu'elle la consolerait.
Ce n'était point Éva qui n'aimait plus Jacques, son amour pour lui était passé au contraire à l'état de religion, mais ce n'était pas Jacques non plus qui pouvait ne plus aimer Éva. Comment ne pas aimer cette adorable enfant devenue plus ravissante que jamais?
Marthe s'en remit au temps de lui apprendre ce secret. Ce temps ne pouvait être long puisque Jacques devait arriver d'un moment à l'autre. Seulement Éva lui parut plus calme que la veille, et la bonne vieille attribua au retour de Jacques qui approchait ce changement dans le caractère de sa jeune amie.
Éva l'interrogea sur ses anciennes connaissances, et surtout sur les jeunes filles sans fortune et les vieilles femmes pauvres.
C'était donc toujours la charité comme autrefois qui était le mobile de ses actions. Elle s'informa du nombre d'enfants que l'on pourrait réunir dans une double école gratuite de jeunes filles et de jeunes garçons. Elle s'enquit du nombre de vieillards des deux sexes qui avaient recours à la charité publique.
Personne mieux que Marthe ne pouvait lui dire cela.
Éva la pria de rappeler tous ses souvenirs pendant la nuit, et de l'aider le lendemain à faire une liste des malheureux qui avaient besoin d'être secourus.
On le voit, Éva n'avait pas besoin du retour de Jacques pour commencer à entreprendre sa pieuse mission.
Marthe la quitta à une heure du matin; son sommeil fut calme, et le lendemain, sur la même table où était servi son déjeuner, elle trouva du papier, une plume et de l'encre pour dresser ses listes.
La journée fut employée à ce travail, ce qui la fit rapidement passer.
Le soir, il fut reconnu qu'il y avait soixante vieillards, hommes et femmes, à mettre dans un hospice, à peu près cinquante à cinquante-cinq enfants à faire élever dans deux pensions, et trente à quarante braves gens à secourir chez eux.
Ce fut seulement après ce travail fait qu'Éva visita de nouveau son beau jardin. Il lui sembla que depuis la veille les herbes avaient séché, que les fleurs de son pommier s'étaient ouvertes, que les rives de son ruisseau avaient reverdi et que son rouge-gorge était devenu plus joyeux et plus familier.
Elle avait, comme la veille, reçu à l'heure habituelle la visite de Baptiste et d'Antoine, qui lui avaient annoncé qu'il y aurait fête dans la ville parmi les pauvres gens pour le retour de Jacques Mérey.
Éva se demanda à elle-même, mais sans pouvoir résoudre la question, pourquoi c'était toujours les pauvres gens qui aimaient les bonnes gens et comment il se faisait que les gens qu'on appelait comme il faut n'avaient aucun enthousiasme pour les véritables philanthropes.
Le soir, plus de cinquante personnes attendaient l'arrivée de Jacques. Cette fois encore l'attente fut trompée et la fête remise au lendemain.
Éva ne jugea point qu'il fût utile d'attendre l'arrivée de Jacques pour commencer son office de dame de charité. Jacques ne lui avait-il pas laissé une bourse de vingt-cinq louis, et avec la moitié de cette somme ne pouvait-elle pas déjà calmer bien des besoins?
Elle s'enveloppa d'une grande pelisse, et, suivie de Marthe, elle alla dans une douzaine de maisons où sa présence devenait bien nécessaire.
L'hiver de 96 à 97 avait été très froid, par conséquent la misère avait été plus grande.
Cette première visite d'Éva laissa sa trace de bien-être dans la pauvre population. Le boulanger reçut ordre de porter soixante pains à domicile et le marchand de vin soixante bouteilles. Elle prit note des enfants qui n'étaient pas suffisamment vêtus pour la faiblesse de leur âge et commanda quinze ou vingt habillements des draps les plus chauds qu'elle put trouver.
La journée passa ainsi avec une rapidité dont Éva n'avait aucune idée; elle commença de s'apercevoir que l'état de bienfaitrice était pour le cœur une des plus grandes distractions qu'il pût se procurer. Elle se vit avec la direction de deux ou trois maisons d'asile et de charité, et trouva que ce qu'elle s'était imposé comme une expiation serait un suprême bonheur. Au milieu de tout cela, elle interrogeait, elle questionnait, elle apprenait ces rudes secrets de la misère qui font bondir de joie les cœurs qui peuvent et veulent les soulager.
Comme il ne s'agissait point de lui inspirer une pitié rebelle, on n'essayait pas de la tromper. On lui racontait les choses comme elles étaient, et les choses telles qu'elles étaient lui paraissaient presque toujours dignes de son intérêt, presque de ses larmes.
Elle était arrivée depuis la surveille au soir, et il n'y avait déjà plus dans tout Argenton une maison qui ignorât que la pupille du docteur était revenue et que le docteur à son tour allait revenir.
Ceux qui l'avaient vue disaient qu'elle était plus jolie que jamais, mais en même temps plus triste. En effet, aux yeux de ceux qui ignoraient dans quelles conditions elle était revenue, elle avait perdu son père et vu sa fortune séquestrée; c'était ce séquestre surtout qui jetait dans une foule de conjectures ceux qui lui voyaient faire de nombreuses aumônes, et tout payer, même ses aumônes, avec de l'or.
Comme on avait toujours ignoré à Argenton la véritable fortune du docteur, et qu'on l'avait toujours vu vivre avec l'économie d'un homme qui aurait une centaine de louis de rentes, on commençait à faire sur lui les contes les plus bizarres.