Type de Femme du Sénégal.
J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était attachée au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté aux mains du tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou dans lequel il enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bâton qui faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement l'un et l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la navette. Il n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être monté en peu de temps.
Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes soignaient les bébés. L'amour maternel m'a paru partout en honneur.
Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir quelques pièces de monnaie.
Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les femmes sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. Elles portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de petits flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en entourant un petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le jonc enlevé, le flocon pend uni et gracieux.
Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr. Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un bel effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; mais si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son retour, à recevoir des coups.»
Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son lit. Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les Anglais étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir quatre-vingt-dix ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'étais marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on me faisait un grand salut.
En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases, j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils apprenaient par cœur sur une cantilène monotone. Les tablettes lavées et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore demandé à acheter une de ces tablettes, mais sans succès.
L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour rétribution les dons que recueillent les enfants en allant quêter chaque matin auprès des familles.
Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.
Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. Les Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; la fourmi blanche avait rongé presque toutes les boiseries. Les Sœurs de l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante négresses de tout âge et internes. Elles leur apprennent les métiers habituels aux femmes. Comme presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les matins bon nombre d'indigènes malades viennent leur demander des remèdes. Deux Sœurs visitent aussi à domicile les malades qui ne peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien d'étonnant que les nègres aiment les Sœurs.
Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les 200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis, capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.
Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine avec un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de faire comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt plusieurs branches de l'industrie seraient supplantées par les étrangers; mais il n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il finit par lui dire: «On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui en est encore à croire que Paris est le nec plus ultra de la perfection du monde!»
À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de 30 fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des cotonnades et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et cette fois nous allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous les jours de plus en plus intense.
La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne habitude de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a disparu.
Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, le soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on pouvait voir une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de presqu'îles avec phares: l'imitation était complète.[Table des matières]
Le Brésil.
Olinda. — Pernambuco. — Le débarquement. — La ville. — Les monuments. — Les institutions de charité. — Le marché. — Les environs. — Bahïa. — La ville. — Le couvent de Sn-Bento. — Les établissements charitables. — La baie de Rio-de-Janeiro. — Le Brésil. — Forme de gouvernement. — Budget. — Armée. — Marine. — Produits. — Importation. — Exportation. — Immigration. — La monnaie. — La ville de Rio. — Ses faubourgs. — Nicteroy. — L'hôtel Moreau. — Fleurs et fruits. — La Tijuca. — Le musée. — Réception de l'Empereur et de l'Impératrice.
Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant nous.—Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève maintenant Olinda, ils s'écrièrent: O linda situaçao para edificar una cidade. O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom d'Olinda est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine Pernambuco. L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son fondateur Fernand. Buco en portugais signifie bateau; les indigènes appelèrent Fernambuco l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les Hollandais qui conquirent ensuite et tinrent pour un temps ces possessions, transformèrent le nom en Pernambuco.
Une jangada passe si près du navire que l'escalier du bord faillit en déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au vent. Les hommes qui la manœuvrent sont inondés par les vagues; ils ont un gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions au haut d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite cabane couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse dans ces parages que ces barques insubmersibles sont de toute nécessité.
À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux clochers et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un demi-kilomètre. La mer est relativement calme, mais bientôt nous voyons combien le débarquement est difficile. Chaque pirogue a six rameurs nègres aux muscles solides, et un pilote pour la barre: elles dansent au pied de l'escalier, s'élevant ou s'abaissant alternativement à la hauteur ou profondeur de plusieurs mètres. L'habileté consiste à choisir le moment propice pour enjamber. N'ayant pas pris assez de précautions, ou plutôt n'ayant pas attendu pour observer comment allaient s'y prendre les habitués, je passai le premier dans la barque, mais je posai le pied au moment où elle s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant sur une jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un parapluie. Un instant après, la jambe est fortement enflée, mais la douleur diminue et je peux continuer l'excursion.
En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés pour le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après avoir été ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et entrons dans le port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et brique que les vagues battent avec violence en la dépassant souvent. Nous défilons devant la Médusa, bateau sur lequel est installée la douane; et peu après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte une population d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville portugaise: rues assez étroites, maisons peinturlurées et balcons gracieux. Les tramways ou bonds, comme on les appelle ici, circulent partout, tirés par de vaillantes mules. Je prends le premier venu, et chemin faisant je me renseigne sur les curiosités à voir.
Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond, protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner contre le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la plupart sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un Tour et ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles retournent à l'établissement, elles y sont instruites dans l'écriture, lecture, calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge convenable, on les marie, et on leur donne une dot de 500 fr. avec un trousseau d'égale somme. Ce système m'a paru plus pratique que celui de nos orphelinats d'Europe, où les jeunes filles sont placées comme bonnes d'enfant, couturières ou cuisinières', et par là vouées presque au célibat forcé au milieu d'innombrables dangers. J'aurais voulu visiter encore un collège que les Sœurs ont à la campagne, et dans lequel elles instruisent plus de 200 jeunes filles de la bourgeoisie; un orphelinat avec 200 orphelins qu'elles dirigent à Olinda, et l'hôpital Pedro II où dix-sept Sœurs soignent 400 malades; mais le temps était court. À quatre heures nous avions rendez-vous sur les quais pour rentrer au bateau, qui repart dans la soirée. Je me décidai donc à visiter la plus belle des églises de Pernambuco, celle de la Peigne, de parcourir la ville et de faire en tramway une excursion à la campagne au quartier de la Maddalena, le plus pittoresque des environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon confrère qui me reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me fournit plusieurs renseignements sur le pays et sur les œuvres de charité. Je remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était situé au 1er andar ou 1er étage: on y avait accès par un magasin et en grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse.
Brésil (Pernambuco): Négresses vendant des fruits.
À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un véritable monument, à grands frais. L'église est surmontée d'une grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes en marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels, en marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques qui ornent la façade sortent des ateliers de Venise.
Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des oranges, je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres fruits et légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont presque tous nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je m'empresse d'enjamber le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur de longs ponts tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la campagne parsemée de jolies villas. Elles sont de tous les styles, depuis l'arabe fantastique jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui les ornent sont ravissants: les cocotiers, les palmiers géants élèvent aux nues leurs verts plumets; les arbres et arbustes fleuris occupent le second plan, et les lianes s'entrecroisent gracieusement. Il me semblait être à Bandora, dans les environs de Bombay. C'est bien à regret que je quitte ces lieux enchanteurs pour regagner le bateau.
Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30° centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une presqu'île que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité. Plusieurs navires sont à l'ancre, entre autre la Reliance de la Unite State's mail, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une quantité de barques couvertes de nattes, probablement maisons flottantes de familles nègres. Après la visite de la douane et de la santé, je descends à terre et me rends à la poste. Le directeur, don Macedo Costa, pour lequel j'avais une lettre, me reçoit avec bonté. Près de là, j'entre dans un ascenseur public, et en quelques minutes je me trouve en haut de la ville, sur la place du gouvernement. À droite, on me montre le palais du gouverneur; à gauche le palais de ville, et, en face, la Chambre des députés de la province.
Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif. Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à terre, le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent contigu, je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et après avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville, j'arrive à la cellule du Padre Mestre Géral. Il me reçoit poliment, et nous parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner chez un autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de médecine, et chez les Pères lazaristes à Campo do Polvera.
Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui pourrait loger au moins une centaine de moines, en contient actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en est de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en général. Il en est de ces institutions comme des hommes: elles dégénèrent et meurent, puis renaissent.
Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en bleu, en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent les bonds ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire ou mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de transpiration sous un soleil de feu, j'arrive au Campo do Polvere chez les Pères lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me retient à déjeuner et me propose la visite des établissements tenus par les Sœurs de Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à l'étranger les établissements dirigés par nos compatriotes.
À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile dos Espostos. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco, l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans les ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14 ans. Les Sœurs tiennent là aussi une école externe qui réunit une centaine d'élèves. C'est beaucoup pour une maîtresse. C'était l'heure du dîner, le plus grand nombre étaient rentrées chez elles, mais une trentaine dînaient en classe avec les petites provisions portées dans un panier.
Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je remarque là le fruit abiu (le caki du Japon); le pigna ou frutto de Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le popaja, arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une quantité de plantes à feuilles rouges et à fleurs variées.
Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir. Si on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.
Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la visite de l'établissement dont il est aumônier. Les Sœurs y instruisent environ 200 jeunes filles internes appartenant à la bourgeoisie, et une quarantaine d'orphelines. Elles construisent une belle église gothique, la première de ce style qu'on voit au Brésil.
Brésil: Entrée de Rio-de-Janeiro.—Pain de Sucre.
Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs artificielles confectionnées par elles, et nous prenons congé des bonnes Sœurs toujours heureuses de voir des compatriotes.
Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que dirigent aussi les Sœurs et visitons la vieille église des Pères jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée sur Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De la sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux panoramas du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de me faire ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a fait ses études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux œuvres de dévouement non rétribuées.
Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et l'école de médecine, je dois y renoncer pour gagner le Niger.
Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa. Les uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le chiffre de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque le gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. On cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire.
Je n'ai pu me procurer ni ordo, ni un indicateur de chemin de fer; ces sortes de documents sont inconnus dans le pays.
On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de Barra et de Rivermet; mais ces excursions demandaient plus de temps que je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.
Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de tapioca.
À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart d'heure après le Niger le suit.
7 juin.—La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire de perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir, et ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros et rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus jolis, ne parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué bon nombre d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un écureuil.
Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept heures du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou moins coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de montagnes ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À midi, nous entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle est vaste et gracieuse, parsemée d'îles, et garnie de navires. De nombreuses chaloupes à vapeur entourent le Niger. C'est la santé, la douane et les parents et amis qui viennent chercher les amis et les parents. Il est toujours touchant de voir ces scènes de famille après une longue absence; mais ici touchant est d'autant plus le mot que les Brésiliens, comme les Portugais, s'embrassent en se tapant simplement de la main sur le dos. Ils ne baisent pas comme les Français et ne secouent pas la main comme les Anglais. À deux heures une baleinière me dépose à la place du Palais, d'où je gagne l'Hôtel de France. Ma première visite est pour le banquier, ma seconde à la poste.
De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio en plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est pourtant aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a pas encore entièrement disparu.
Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en a que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000. La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique du nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le Venezuela et la Guyane française, à l'est avec l'Atlantique, à l'ouest avec le Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, l'Uruguay et la Confédération argentine. Il est divisé en 20 provinces, et sa population est évaluée à 10 ou 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,300,000 encore esclaves. Il y a, en plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans l'intérieur. La forme du gouvernement est une monarchie constitutionnelle avec un empereur et deux Chambres électives. Le trône est héréditaire sans exclusion des filles. L'empereur actuel n'ayant point de garçons, aura pour héritière sa fille aînée, mariée au comte d'Eu d'Orléans, fils du duc de Nemours.
C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal), régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci, proclama l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la couronne de Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña Maria II, mère du roi actuel.
Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6 ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité, à 16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de 1824, modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très libérale.
L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de deux Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs, actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122, répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de 12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de 200,000 reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième; elle a commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en 1885.
Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2 milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay.
Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits de douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre d'un demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques millions.
Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté, espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc, l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et le suif.
L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre gros et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118 canons, jaugent 26,071 tonnes, disposent de la force de 26,140 chevaux; le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000 matelots. Les gros navires sont construits en Angleterre. On y achève en ce moment un nouveau cuirassé: le Riachuelo. Les petits navires sont construits au Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa, Pernambuco, Para, Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la maison Krupp. Le budget annuel de la marine s'élève à environ 12,000,000,000 de reis, soit environ 25,000,000 de francs. Les villes principales sont Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux dernières j'ai déjà parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit en français, signifie «fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent ici en janvier, et prenant la baie pour l'entrée d'un fleuve, nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro, et ce premier nom est resté.
La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance dans la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor, qu'à Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de largeur. De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers, mais elles sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes, et comme la chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la ville une vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité. Il me semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien garni d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette partie de la ville que se trouvent les banques, la poste, la douane, les principaux magasins, et que se font les affaires. C'est aussi dans cette partie que la fièvre jaune a élu son quartier général. Mais si on pousse jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio nuovo, c'est autre chose. Là, de gentilles maisonnettes entourées de jardins sont d'agréables et saines demeures; toutefois, la forme chalet qu'ont généralement ces maisons peut bien convenir aux montagnes de la Suisse, la plupart du temps couvertes de neige, mais me paraît peu adaptée à un climat qui ignore la neige et qui est brûlant même en hiver. Garnir les maisons de portiques et de vérandas garantirait les murs des rayons du soleil et rendrait les chambres plus fraîches. Les portiques sont aussi fort commodes pour s'y délasser le matin et le soir. Le tout devrait être caché dans un bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la luxuriante végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les Anglais aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une chaleur analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque aussi le grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des habitants, depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de l'Européen. Le croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit toutes ces nuances.
Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'Hôtel de France qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable. Après la visite réglementaire à la douane, je peux retirer mes bagages, et je prends un ferry, nom qu'on donne ici aux bateaux traversant la baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy. Je réservais ma première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait dit habiter à Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que je traverse en une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une lieue de distance; je monte sur une voiture de tramways, et je parcours une vallée magnifique qui me dédommage un peu des odeurs de Rio. Après une heure, j'arrive sur un monticule à une chapelle fermée et la maison attenant ne contient que des nègres. C'est bien ici la chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en portugais, mais personne que nous n'y demeure. Après avoir demandé à bien des maisons et des passants, on me conduit à une maisonnette cachée dans un bouquet d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la maison achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà sans la fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser éteindre le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le bond et le steamer et arrive à l'Hôtel de France bien tard pour le dîner. Je passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît que dans les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis rien des rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte que je trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas du tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait s'étonner seulement qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain, je me préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le Grand-Hôtel n'a point de place, l'Hôtel des Étrangers et d'Angleterre n'ont plus que de petites chambres, et je me sauve à l'hôtel Vista Allegra sur la colline de Santa-Tereza. On arrive en tramway au pied d'une colline qu'on escalade par un chemin de fer à ficelle, et un autre tramway nous conduit par la colline jusqu'aux grands réservoirs publics ou dépôts d'eau qui alimentent la ville. Cette excursion est magnifique: on domine la ville, la rade et les environs, le coup d'œil est ravissant; à l'hôtel Vista Allegra on respire un air pur et on jouit du même panorama.
Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand séminaire est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au nombre d'une vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les œuvres charitables du pays.
M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté. Il lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les caractères indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite à visiter son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour lesquelles on m'a remis des lettres.
Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à son président, et me remet une carte pour être admis à la lecture des nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin faisant, il me fait remarquer le superbe palais de commerce en construction. Quel dommage de mettre tant de millions en un quartier si malsain! Le président de la Chambre de commerce, avec beaucoup d'amabilité, répond à mes nombreuses questions sur le commerce de la capitale, sur la colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le Relatorio da associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de 1881. En le parcourant je vois que l'association demande instamment au gouvernement la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à l'étranger, de se reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions de reis, et il lui faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire est le reis qui vaut ici un quart d'un centime, à peu près la moitié de la sapèque chinoise: en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr., il faut 2,200 reis pour la même somme. Heureusement le reis n'est pas monétisé; on a de petites monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et valant 100 et 200 reis, mais le plus souvent ce sont les sales chiffons de papier-monnaie qu'on reçoit et qu'on donne; ils ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et ailleurs. Les plus petits sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce papier perd actuellement environ 10%, quand on veut l'échanger contre métal. Les gouvernements qui ont déjà été assez sages pour former l'union postale, feraient bien de former une union monétaire universelle: tout le monde en profiterait.
Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a vendu 3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 reis (un peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603 reis en 1879, presque le double; que la valeur des marchandises exportées de Rio en 1881 atteint environ 130,000,000 de fr.
Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de fr., la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal pour 12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de fr.
Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232 américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 norwégiens, 77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle vient après le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ 3,300 pipes et la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a coûté environ 200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de environ 26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation, environ 11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 de fr.
L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162 immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu aussi 9,434 départs.
Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au Palacio épiscopal de Rio Comprido: il est au loin à la campagne, mais les tramways vont partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit à la maison. Elle a une cour intérieure et paraît bien disposée pour l'éducation. Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau noir à gros bec; c'est le bicudo, me dit le professeur. Il est ainsi appelé à cause de son gros bec: il n'est pas joli, mais il chante comme le rossignol; la nature ne donne jamais tout à tous. Quatre-vingts élèves sont là instruits dans les lettres et sciences par les lazaristes français et plusieurs prennent plus tard le chemin du grand séminaire. Dans le jardin, je remarque une magnifique allée plantée de bambous; ils sont si serrés qu'ils forment une barrière impénétrable aux rayons du soleil. Un peu plus loin, une vaste piscine sert aux bains quotidiens des élèves. À côté, un grand potager fournit non seulement tous les légumes à la maison, mais encore un revenu locatif. Une église nouvelle est en construction; la matière employée est la brique, quoique les pierres ne manquent pas: les environs de Rio sont remplis de granit.
Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à 100 filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les garçons sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté d'enseigner la classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux Sœurs de Charité, lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point d'autre ordre enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement établies pour se dévouer à la classe populaire, et pour ne pas l'oublier, les Sœurs tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40 filles pauvres. Je parcours la maison: classes, dortoirs, cours de récréation, tout est bien disposé. De nombreux petits réservoirs servent pour les bains des élèves. Sans le bain quotidien, me dit la Sœur, nous aurions dans ce climat bien des maladies de peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au petit séminaire m'avait donné son domestique pour me conduire chez les Sœurs; il me conduit encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le baron de Buon Ritiro, chambellan de l'empereur, se trouve de service au palais: il me reçoit avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une audience de Sa Majesté.
Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne.
La Villa ou Hôtel Moreau est située au milieu d'un magnifique parc au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à Rio et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je distingue un jeune couple en lune de miel.
Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. Durant une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la montagne, au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement rachète ces montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une promenade publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres d'altitude: on les atteint en deux heures de cheval du plateau de la Cascatella ou petite cascade, près de laquelle passe la voiture. Nous voyons par-ci par-là quelques fabriques de papier pour lequel on emploie ici les fibres du bananier. Nous apercevons sur le plateau quelques gracieuses villas, et après une courte descente, nous arrivons à deux hôtels situés l'un près de l'autre, White Hôtel et Hôtel Jourdain. Les noms indiquent que l'un est anglais et l'autre français. Ils occupent deux maisons ayant fait partie d'une même fazzenda de café. L'endroit est extrêmement pittoresque; beaux ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi c'est un rendez-vous populaire le dimanche. À dix heures et demie j'étais de retour à l'Hôtel Moreau, et après un bon moment de natation dans la fraîche piscine, je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier français très instruit m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le garnit avec les plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en découvre toujours de nouvelles; mais il a à se défendre contre les serpents, peu habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le Copi, qui a environ 1m50 de long, est inoffensif; le Corail, ainsi nommé à cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais il ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le Churucu est sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il n'a que 75 centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, l'attend, s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. Aussi le jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions qu'armé d'un flacon d'alcali.
Brésil: Diverses sortes de Palmiers.
Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc; l'incisafoglia ne donne le fruit qu'une fois l'an; ce fruit, sauté au beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet arbre l'arbre à pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient colossal et donne des fruits pesant jusqu'à 1 livre 1/2. Le giroflier, dont la tige des étamines est le clou de girofle, bien connu de nos cuisinières. Presque tous ces arbres sont couverts de parasites; ce sont des picarnia, des broumelias verdifolias et autres qui pendent en lianes. Parmi les palmiers nous voyons le cameodora elegans ou palmaria gigantea qui vient si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres de haut; malheureusement il ne donne aucun fruit utilisable; puis l'areca rubra ou areca madagascarensis, avec d'immenses palmes; l'areca bambousa ou palmier bambou, dont la tige ressemble au bambou. Le cariotta aureus à feuille trilobée, le felix reclinata, et autres sortes de cocotiers. L'avocatier donne un fruit excellent en forme de poire, mais rempli d'une espèce de crème ou beurre végétal. Le treligea regina ou arbre du voyageur, semblable à un immense éventail, formé de feuilles à forme de bananier; il sort plus d'un litre d'eau de chaque feuille si on la coupe, c'est pourquoi il a reçu le nom d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis à large feuille donne une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana à belles feuilles de magnolia, donne toute l'année un excellent abricot, dit de Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et d'acacias parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des césalpinées. Dans la famille des pandanées nous trouvons le pandanus utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le pandanus inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le sicas circinalis; parmi les dracœnas, le dracœna umbraculifera, le dracœna rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles feuilles rouges, qui commence à faire son apparition en Europe; le califa, etc. Dans les cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit jaune dont les habitants du pays font une compote; l'arbuste croton et une infinité d'autres dont une bonne partie sont utilisés en cuisine ou en pharmacie.
Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte Barbacena, d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne sur les principales plantations de café et de cannes, et m'en facilitera la visite.
13 juin.—À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force fusées et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la fête religieuse.
Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y trouve à profusion; on a même copié d'après nature les principaux types. J'en ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres de race pure indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont abordé ici de divers lieux et à des époques diverses. Les nombreux vases de terre ressemblent, par la forme et le travail, à la céramique des Étrusques. On peut voir bien des objets qui rappellent l'Égypte, entre autres la momification; mais les momies indiennes ne sont pas couchées au long; le corps est plié, les genoux touchant la poitrine, selon la manière dont les Japonais disposent leurs morts dans le cercueil avant de les brûler. Les pirogues sont des troncs d'arbres creusés, ou des écorces liées: les lances et les flèches ont le bout en pierre ou en os; elles sont parfois imbibées d'un poison végétal. Certaines flèches légères étaient lancées en soufflant dans un bambou qui les contenait. On trouve aussi des casse-tête et une quantité d'instruments de pierre absolument identiques à ceux que j'ai vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a certainement abordé l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est descendu vers l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des embarcations y ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et on peut ainsi s'expliquer la présence des différentes races et des différentes civilisations.
Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial. M. le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé d'intentions droites et de bonne volonté.