République Argentine.—jeune Indienne.
Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des Indiens ou tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre l'indigène, contre la nature, couchent en plein air, le revolver au poing, mangent quand et comme ils peuvent; mais ils sont souvent amplement récompensés. M. Bernard me cite un Français qui, venu ici comme maçon, après avoir gagné une centaine de mille francs en travaux et spéculations diverses, a osé, avec cette petite somme et le crédit qu'il a trouvé, entreprendre une plantation de cannes et la construction d'une usine à sucre. Le bénéfice s'est élevé à 150%. Il aura cette année un produit de 7 à 800,000 fr. Un autre Français, garçon boulanger, a réussi également à implanter à Santiago del Estero un établissement sucrier qui vaut maintenant environ 10,000,000 de francs.
On commence à cultiver l'arachide dans la province de Santa-Fé, et la vigne à San-Juan et à Mendoza. Certains propriétaires récoltent déjà 7 à 800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptisé, se vend ici sous le nom de vin français; un jeune Français est même venu installer à Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec. On boit dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait facilement faire passer pour du Porto, du Xérès ou du Madère.
Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-Fé souffrent des inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la sécheresse. La pluie est fort rare à San-Luiz et à Mendoza, et on n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux ans, on n'a pas vu une goutte de pluie; la famine menace les habitants, et on quête pour eux dans les autres provinces.
Rosario vient d'inaugurer une nouveauté dans ce pays: un elevator dans le genre de ceux de l'Amérique du Nord; M. Schlieper, à qui M. Tornquist m'avait recommandé, veut bien m'y conduire. Il contient 70 caisses de fer de forme hexagone et disposées comme les briques des pavés de Marseille. Chaque caisse contient mille hectolitres. Le blé, porté au pied de l'elevator par les bateaux du Parana ou par le railway de Cordoba, est nettoyé au moyen d'une machine à vanner, s'il en a besoin; puis porté à la hauteur de 25 mètres par des godets qui se meuvent dans des tuyaux en planches. De cette hauteur on le dirige dans une des caisses après avoir été pesé et mesuré, toujours au moyen de la même machine. Pour cela le blé passe dans d'énormes cubes d'une capacité connue; le fond du cube étant une bascule, on a en même temps la capacité et le poids. La compagnie donne à l'entreposant un certificat constatant la quantité et la qualité du blé déposé. Ce certificat peut être nominatif ou au porteur. L'établissement a été fait par des Américains du Nord, et a coûté 400,000 fr. Il ne fonctionne que depuis un an, et déjà la compagnie a pu baisser les prix de moitié. On paie maintenant, pour vanner un hectolitre de blé, dix centimes; pour la réception et le pesage, cinq centimes; pour l'entrepôt, cinq centimes durant le premier mois, un peu moins pour le second. Pour remplir un navire il suffirait d'ouvrir la soupape d'une ou de plusieurs caisses, mais les navires ne sont pas encore ici organisés pour cela, et la soupape ne remplit que des sacs qui glissent par des planches jusqu'à fond de cale. Du haut de l'elevator nous dominons la ville, que baigne le Parana coulant autour d'îles gracieuses. Son cours est capricieux et change assez souvent. L'œil se perd à l'ouest dans la pampa, plaine qui s'étend comme une mer sans fin; pas un seul arbre à l'horizon; il me semblait voir la grande prairie du Far-West dans l'Amérique du Nord. C'est là que le Gaucho, mi-Indien mi-Espagnol, joue de sa guitare en gardant les troupeaux.
République Argentine.—Gaucho jouant de la guitare dans la pampa.
Près de l'elevator se trouve, d'un côté, un moulin à vapeur, en sorte que ce pays qui, il y a cinq ans, tirait encore de la farine des États-Unis, pourra bientôt en exporter. Le prix du blé varie de 10 à 20 fr. l'hectolitre.
De l'autre côté de l'elevator est placée la gare du chemin de fer de Cordoba; elle est encombrée de machines et de wagons, et sur les colis je lis presque constamment Liverpool; j'aurais préféré voir plus souvent le nom de nos manufactures de France. Ces chemins de fer prennent tous les jours plus d'importance, surtout depuis le développement de l'industrie sucrière et vinicole; mais, si le chemin de fer projeté entre Bahia Blanca et les Andes, par un passage plus accessible, à 150 lieues au sud de Mendoza, se réalise, le trafic vers le Chili sera en partie perdu de ce côté-ci. Néanmoins, Rosario, située sur le Parana, au point extrême qu'atteignent les navires d'outre-mer, et tête de ligne du chemin de fer de Cordoba et de Tucuman, centralisera le commerce de l'immense plaine de la Pampa et aura certainement un grand avenir. Déjà les terrains à bâtir se vendent 10 francs le mètre carré, et le vice-consul, pour sa petite maison, paie un loyer de 2,600 fr.
Le navire qui doit me ramener à Buenos-Ayres devait arriver ce matin à neuf heures. À trois heures il n'a pas encore paru, et le télégraphe fait savoir qu'un déraillement du train, à Campana, a produit sept heures de retard. Rien d'étonnant en cela; les pluies continuelles ont tellement détrempé le terrain, et la plaine à droite et à gauche de la chaussée du chemin de fer est depuis si longtemps inondée, qu'il faut s'étonner de l'absence de plus grands malheurs.
Le déraillement n'a été qu'une perte de temps; les voyageurs n'ont pas souffert.
À quatre heures le Diana arrive. Je salue notre vice-consul, qui s'inscrit à la Société de géographie commerciale de Paris, et j'arrive au navire, qui lève l'ancre à cinq heures.
Cette fois la compagnie est meilleure: j'ai en face de moi un grand Allemand à l'air distingué; il parle à droite avec un autre Allemand, à gauche avec un Anglais. Je lie à mon tour conversation avec lui: j'apprends que, parti pour Mendoza, il s'est aperçu à Rosario de la disparition de ses malles, et retourne à Campana pour les chercher; mais on suppose qu'on les aura embarquées dans un autre navire qui, par erreur, les aura transportées dans le Haut-Parana.
Les malles sont une des plaies du voyageur; il faut qu'il les surveille d'un œil attentif. Pour moi, il y a longtemps que j'y ai renoncé: je n'ai jamais qu'une valise. Mon interlocuteur me dit qu'il vient examiner le pays pour y fonder une colonie, mais il rencontre quelques difficultés. Les personnes peu sérieuses qui, jusqu'à ce jour, se sont mêlées de ces entreprises, ont laissé des préventions contre tout individu qui demande des terrains dans le but de coloniser. Pour lui, il appartient à une vieille famille de Poméranie, et, tout en se créant une belle situation, il veut, par l'accomplissement des devoirs de paternité sociale, faire le bonheur de ses compatriotes qu'il amènera dans le pays. Il regrette pour l'Allemagne l'absence d'une politique coloniale, mais il espère qu'après la mort de Guillaume, le futur empereur l'inaugurera. Le gouvernement lui offre gratuitement plusieurs lieues carrées de terrain, dans les environs de Bahia Blanca; mais il lui impose l'obligation d'y introduire des immigrants dans le délai de deux ans, à raison de vingt familles par lieue carrée, ce qui donnerait à chacune un peu plus de 100 hectares. Il s'en va à Mendoza pour visiter des terres au pied des Andes et se décider, après comparaison. Il a été frappé de l'incrédulité qui règne ici parmi les gens venus d'Europe.
Il compte que chaque famille, pour l'entretien, jusqu'à la première récolte de pommes de terre, construction de maison, fourniture des animaux et instruments aratoires, lui coûtera à peu près 1,000 fr., qui seront remboursés par annuités.
On m'a dit que ce jeune Allemand est un parent de Bismark; j'applaudis à ses efforts et lui souhaite bon succès.
Il était près de minuit, que nous causions encore sur les questions sociales, recherchant les causes du communisme en France et du socialisme en Allemagne. Nous gagnons nos cabines, et le matin à cinq heures, le sifflet de la machine nous apprend l'arrivée à Campana, mais il faut attendre le jour; le déraillement de la veille dit combien la route est dangereuse.
À sept heures, la locomotive se met en marche, nous traînant avec précaution à travers la plaine inondée. Sans les barrières de fil de fer qui sillonnent par ci par-là le terrain, on croirait traverser un lac; partout le même spectacle attristant de bêtes mortes ou mourantes. Enfin le soleil se montre à l'horizon, et semble porter sur ses rayons l'espérance.[Table des matières]
Une séance à la Chambre des députés. — Le collège San-Salvador. — L'hôpital. — La charité privée. — Le collège San-José. — Pensées d'un voyageur. — Plantation de la canne à sucre dans les diverses provinces.
À Buenos-Ayres, je commence mes visites d'adieux, mes préparatifs de départ. J'achète des spécimens des curiosités du pays, la conquilia et le maté, le lazo et le boleador, et des peaux de huanaco. À l'Officina national de tierras y colonias, je me munis des documents nécessaires, et M. Latsima, à la douane, me donne ses importants travaux de statistique et une carte pour les études géographiques. À trois heures, je me rends à la Chambre des députés. Il y avait foule, car on discute la grave question de l'enseignement. Les gardes éloignaient les curieux, mais, grâce au député-avocat Zeballos, président de l'Institut géographique, je suis admis et placé dans la première tribune. La salle n'est pas vaste et ressemble à un théâtre de province, dont le parterre est occupé par les sièges des députés et les galeries par le public. Elle sert alternativement aux sénateurs et aux députés; ils siègent trois jours par semaine; c'est de l'économie. Les députés, élus directement par le peuple, à raison de un par 20,000 habitants, sont au nombre de 86; les sénateurs sont 30 et élus au nombre de deux par chaque Chambre des députés de province.
Au moment où j'entre, un député ecclésiastique a la parole: il soutient le projet de loi présenté par la commission et prouve la nécessité de donner l'enseignement religieux dans les écoles; il est souvent interrompu par un ministre, et à chaque interruption les tribunes manifestent leur adhésion à l'interrupteur: il y a évidemment un vent réel ou artificiel de libéralisme dans le public. Les députés ne gardent pas le chapeau sur la tête comme en Angleterre et dans ses colonies; ils s'adressent au speaker, qu'ils appellent ici Président. Les libéraux soutiennent que l'enseignement religieux doit être banni de l'école et qu'il incombe uniquement aux parents et aux ministres des différents cultes; ils reproduisent tous les arguments qui ont été entendus dans les Chambres françaises sur la matière. Ils semblent vouloir prendre toutes les précautions pour réussir et demandent que la Chambre se déclare en permanence jusqu'à la solution de la question. La proposition mise aux voix est rejetée par 31 votes contre 30; les applaudissements d'une partie du public prouvent que plusieurs voudraient voir aboutir le projet de la Commission qui repousse la loi.
Je passe ma soirée chez la famille Carranza, où frères et sœurs jouent sur violon et piano les sonates de Beethoven. Le lendemain je visite l'établissement des Sœurs de la Charité, rue Moreno. Elles ont là 160 internes payantes, 150 gratuites et 20 orphelines internes gratuites. Partout où il y a des Sœurs de Charité on retrouve l'orpheline; elles aiment à se faire les mères des pauvres enfants qui n'en ont plus. La bourgeoisie leur confie volontiers ses enfants. J'ai vu des demoiselles élevées par elles qui parlent parfaitement le français et l'anglais. À la fin de leur éducation, elles les groupent en congrégations d'Enfants de Marie, pour la persévérance dans le bien. Ces jeunes filles ont établi à leurs frais une pharmacie où elles distribuent gratuitement les remèdes aux pauvres. Les mamans vont acheter une maison attenante à l'établissement pour que les bonnes Sœurs puissent y fonder une école professionnelle. Les filles du peuple y apprendront un métier adapté à leur sexe, qui les aidera à gagner le pain quotidien. Cette institution ne semblait guère nécessaire jusqu'à ce jour; la femme ne s'occupait que du ménage, et le travail du mari suffisait à tout; l'abondance était grande, la misère inconnue. Mais la fièvre jaune qui, en 1871, a enlevé 25,000 personnes, a laissé beaucoup d'orphelins, et les révolutions périodiques en ont augmenté le nombre. D'autre part, l'affluence des étrangers pauvres a aussi contribué à apporter la misère, et il faut maintenant que la fille et la femme apprennent à mieux utiliser leurs doigts.
M. Lodola veut bien me prendre à l'hôtel pour me conduire à une conférence de charité, au collège de San-Salvador. Je profite de l'occasion pour visiter le collège. Il a un internat avec 415 élèves qui suivent les divers cours de l'enseignement secondaire. Cet établissement est dirigé par les Pères jésuites espagnols. Au dortoir je remarque que les élèves sont enfermés, la nuit, dans de petites cellules ayant au plafond une toile métallique; le Père prétend que dans ce pays toutes ces précautions sont nécessaires pour préserver la décence et la moralité.
Parlant à un Espagnol, je veux savoir son avis sur les horribles combats de taureaux. À mon grand étonnement, il trouve des raisons pour les justifier comme un exercice et un art. Les préjugés de nation sont si forts qu'ils aveuglent même ceux de qui on attend la lumière: tout art ou tout exercice qui aura pour résultat de torturer les animaux pour le plaisir de l'homme sera toujours contre nature.
Or ce n'est jamais impunément qu'on enfreint les lois de la nature; et si, en guerre, le peuple espagnol est le plus cruel des peuples, c'est que, dès l'enfance, on l'habitue aux spectacles du sang. Heureusement, la République argentine a aboli ces jeux qu'on voit encore à Montevideo.
M. Lodola veut bien me conduire à la visite de quelques familles pauvres; elles habitent les quartiers éloignés de la ville. Dans ces parages, les rues ne sont pas pavées, et sans les trottoirs on ne pourrait circuler; elles ont 0m40 de boue. Dans un endroit nous trouvons même un cheval mort probablement, à la peine pour tirer la charrette ou la voiture embourbée. Après bien des tours et détours nous voyons une jeune fille gracieuse et élégante, sur une porte, et nous nous renseignons auprès d'elle sur l'adresse que nous cherchons; elle nous fait entrer dans un salon: bientôt les frères et sœurs arrivent au nombre de neuf, puis la mère, veuve depuis quelques années. Le mobilier est propre, tous ont des vêtements en parfait état. Je croyais que nous avions fait erreur, mais c'était bien la famille que nous cherchions. En sortant, je témoigne à mon confrère mon étonnement, mais il me dit; C'est une famille de pauvres, honteux; c'est l'exception, et nous avons bien des familles dans la vraie misère. Je tenais à les voir; mais n'ayant pu réussir à trouver les adresses, après avoir interpellé tous les caballeros que nous trouvions, et prononcé bien des caramba, lorsque nous étions embourbés dans un dédale de rues non encore nommées ni numérotées, fatigués par les difficultés de la circulation, nous entrons à l'hôpital qui se trouve sur nos pas. Nous y trouvons les Sœurs de Charité françaises, qui soignent 250 malades hommes. Les femmes sont dans un autre hôpital et confiées à des Sœurs italiennes.
L'établissement est nouvellement construit, le terrain est vaste et planté d'arbres et de fleurs; on a évité ces malheureuses cours qui enferment l'air vicié; les salles sont presque toutes au rez-de-chaussée, mais elles renferment un très grand nombre de lits. Le système allemand, qui ne place que quatre à cinq lits par chambre, fait mieux éviter la pourriture d'hôpital. La cuisine fonctionne par la vapeur, qui, introduite entre les doubles parois des chaudières, chauffe l'eau en quelques minutes. La même vapeur chauffe aussi les bains. Le système d'hydrothérapie est complet.
En parcourant les salles, j'interroge quelques malades: un bon vieillard m'apprend que, déserteur de Gênes, en 1848, il est arrivé ici comme cuisinier. Après avoir amassé un bon pécule, il avait cru l'augmenter en fondant un almacen (nom qu'on donne ici aux magasins de comestibles); il aurait réussi, mais il faisait facilement des crédits à des familles pauvres qui ne l'ont pas payé, et il ne lui reste plus que l'hôpital. Un banquier n'en aurait pas fait autant! Un autre a deux côtes brisées: c'est l'effet d'une rencontre de deux trains qui, il y a trois semaines, a tué plusieurs ouvriers et blessé un plus grand nombre. Le pauvre homme se préoccupe de savoir si la compagnie l'indemnisera. Un jeune homme lit un plus ou moins mauvais journal.—Je m'ennuie, dit-il, j'aimerais bien avoir des livres pour tuer le temps. Je faisais le gaucho à la campagne; l'humidité m'a donné un rhumatisme aux jambes et je ne puis me lever. J'engage M. Lodola à établir à l'hôpital une petite bibliothèque et à faire visiter les malades par ses confrères, qui pourront souvent rendre à plusieurs de précieux services: un grand nombre en effet ont leur famille à l'étranger. Je quitte l'hôpital et m'en vais au loin visiter le collège de San-José, tenu par les Pères baionnais; c'est le nom qu'on donne ici à la congrégation qui tient le collège de Bétharam dans les Pyrénées. Un bon Père me fait parcourir l'établissement. On y donne l'enseignement secondaire à 300 internes. Les casernes d'enfants précèdent celles des soldats. Le jour où les familles sauront élever elles-mêmes leurs enfants, les gouvernements auront moins besoin de soldats pour garder les citoyens.
Buenos-Ayres.—collège San-josé.
Au dortoir, je ne vois pas les petites cellules et leur toile métallique: le professeur pense qu'il est plus utile d'habituer le jeune homme à avoir assez de force morale pour se garder lui-même. Nous montons au sommet d'une tour qui semble faite pour un observatoire. Les Pères en effet en projettent la création. Observer le cours des astres, se rendre compte des vents, de la pluie, de l'électricité sont choses utiles que des moines peuvent faire et enseigner, d'autant plus qu'elles sont de mode; il est toujours bon d'être de son temps. Du haut de la tour on jouit d'un magnifique panorama; la ville est à nos pieds. Avec ses maisons basses couvertes en terrasse et laissant percer partout les plantes des patio, elle offre l'aspect d'une ville d'Orient. Les Espagnols ont imité les constructions arabes et en ont porté le goût ici. Le Père me montre au loin la Penitencieria, immense construction où les prisonniers, installés d'après le système cellulaire, sont contraints au travail, et en sont privés lorsque leur conduite laisse à désirer. Il paraît que l'ennui et l'inaction leur est une plus dure pénitence.
Le 15 juillet, dans une librairie où je vais pour chercher la carte géographique et la Constitution de la République argentine, on me présente un album sur lequel des prélats et autres personnes distinguées écrivent quelques pages ou quelques lignes. Il doit se vendre au profit d'une œuvre charitable. On me prie d'inscrire quelques pensées. Les pensées d'un voyageur ne peuvent être que courtes et rapides; les voici telles que je les consigne à la hâte:
I.—L'homme n'est qu'un voyageur sur la terre; il importe qu'à sa mort on puisse dire de lui: il a passé en faisant le bien.
II.—En punition du premier péché, l'homme a été condamné au travail; mais le juge s'est montré père en faisant que l'homme trouve dans le travail accompli sa plus douce satisfaction.
III.—Le but du travail n'est pas la richesse, mais la vertu.
IV.—Il serait facile à Dieu de rendre tous les hommes riches, puisque la terre et ce qu'elle renferme lui appartient; mais comme l'homme résiste difficilement aux dangers de la richesse, c'est par un effet de sa bonté paternelle qu'il tient le plus grand nombre dans la nécessité de demander le pain de tous les jours.
V.—Celui qui s'applique à remplir le but de la richesse en économe fidèle et distribue dûment le superflu, celui-là est sûr de voir affluer vers lui les biens de la terre.
VI.—J'ai visité presque tous les peuples du monde. Je n'en ai trouvé aucun sans religion. La plupart pratiquent la loi de nature, mais tous ont conservé les principales vérités révélées.
VII.—Les catholiques qui ont reçu la vérité tout entière sont obligés à plus de vertu. Lorsqu'ils se contentent d'énumérer leurs privilèges sans correspondre par une exacte fidélité, ils ressemblent aux Juifs qui allaient disant: Nous sommes les enfants d'Abraham! nous sommes les enfants d'Abraham! Or, il s'attirèrent ce reproche: Si vous êtes les enfants d'Abraham, faites donc les œuvres d'Abraham!
VIII.—Ceux qui s'appliquent à arracher la religion du cœur des peuples sont les pires ennemis de l'humanité; ils préparent à leur génération des maux sans fin, et ils en seront maudits; mais après l'épreuve et la souffrance, l'humanité revient avec bonheur à la religion comme le pilote balloté par l'ouragan rentre volontiers dans le port.
IX.—Ceux qui prennent le culte pour la religion prennent la partie pour le tout. Ils sont coupables s'ils s'arrêtent au culte qui est le moyen, et ne vont pas au décalogue qui est le but.
X.—Celui qui aime son pays s'applique à lui former une jeunesse vertueuse. Le jeune âge a besoin d'agir: si on ne lui donne le bien à faire, il fera certainement le mal; mais il ne faut pas présenter au jeune homme le travail comme à l'homme mûr, il faut savoir se faire tout à tous.
XI.—J'ai vu souvent des riches se croire les plus malheureux des hommes, et personne n'est exempt de souffrances; mais j'ai vu ces mêmes riches changer d'opinion au sortir de la mansarde du pauvre ou de la salle d'hôpital. En voyant la misère vraie, et la souffrance réelle, ils trouvaient leur lot léger et en bénissaient la Providence.
XII.—Le véritable bonheur pour un cœur bien fait, c'est de faire le bonheur des autres.
M. A. Wagner, fils, dont le frère s'occupe au grand Chaco de la plantation de la canne à sucre, veut bien, sur ma demande, rédiger une note détaillée que je crois bon d'insérer ici.
«Le grand centre de production a été jusqu'à présent la province de Tucuman.
Il n'existe que quelques fabriques de sucre dans les autres provinces du nord, Salta et Jujuy. Cependant, dernièrement, il s'est fondé trois établissements importants dans Santiago de l'Estero. Ce sont les établissements de San-Yermes, Hileret, et Jaymes Vuira.
Dans toute cette partie de la République, la canne à sucre a besoin d'irrigation.
On cultive également la canne à sucre sur les rives du Parana, dans la province de Corrientes, dans les Misiones, et enfin au grand Chaco. Partout la canne vient admirablement.
À Corrientes, les sucreries n'ont pas donné de bons résultats à cause des révolutions incessantes qui ruinent toutes les entreprises agricoles et industrielles.
Les Misiones sont encore trop peu connues et trop peu peuplées pour que l'on puisse y établir une industrie quelconque.
Le Chaco se trouve dans de meilleures conditions que Consentes et les Misiones. Les moyens de communication sont faciles et économiques, tous les transports pouvant se faire par le fleuve. La canne n'a pas besoin d'irrigation, et les terrains sont meilleur marché qu'à Tucuman. On commence aussi à s'occuper sérieusement du Chaco; malheureusement les Indiens sont encore fort à craindre dans cette partie de la République.
Il ne s'est fondé qu'une grande sucrerie au Chaco jusqu'à présent. C'est la colonie d'Ocampo. On doit y travailler l'année prochaine 50 cuadras; j'ignore les dimensions de ces cuadras: celles de Tucuman ont 166 mètres de côté, soit 12,583 mètres carrés, un peu plus d'un hectare.
Toutefois beaucoup de colons de las Toscas, Ocampo, Resistencia et Formosa, s'occupent activement à planter la canne en prévision du rush qu'il y aura sur les terrains riverains du Parana, aussitôt que l'usine Ocampo aura commencé à travailler; et, comme le terrain utilisable sera entre les mains des planteurs, les capitalistes seront obligés de les associer.
Ici la fabrication du sucre rend pour le moment 100 pour cent.
En effet, la production locale étant inférieure à la consommation, les fabricants peuvent écouler leurs produits au même prix que les sucres venant d'Europe; ils profitent donc du montant du fret, douane et commission, qui chargent les sucres étrangers.
Terminons par quelques chiffres qui montreront l'essor qu'a pris l'industrie qui nous occupe, dans les dernières années.
| En 1874, il existait dans la République | 2,297 hectares de cannes. |
| En 1877, """" | 2,487 hectares de cannes. |
| En 1881, """" | 5,403 hectares de cannes. |
C'est-à-dire que, pendant les années qui se sont écoulées entre 1874 et 1877, l'on n'a planté que 63 hectares par an, tandis que de 1877 à 1881 on a planté 729 hectares par an.
Enfin, pour finir, voici le tableau des importations de sucres bruts de 1876 à 1882 (en tonnes de 1,000 kilos):
| 1876 | 8,699 | années de révolution. |
| 1877 | 11,857 | |
| 1878 | 8,900 | |
| 1879 | 7,899 | |
| 1880 | 9,080 | |
| 1881 | 8,726 | |
| 1882 | 7,662 |
La canne atteint une hauteur moyenne de 4 mètres. Elle se plante en juin, juillet, août et septembre, et se récolte l'année suivante pendant les mêmes mois.
La canne se plante couchée dans les sillons; quelquefois l'on place trois cannes côte à côte; d'autres fois l'on place les cannes l'une au bout de l'autre; les deux méthodes donnent le même rendement par unité de surface; la seconde méthode exige moins de cannes pour couvrir un espace donné.
La distance entre les sillons varie également selon les cultivateurs, mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon résultat.
On récolte de 40 à 60 tonnes par hectare, qui donnent 5-1/2 à 6% du poids brut en sucre et 30 à 40 barils d'alcool.
Les grands établissements se sont presque tous outillés à la compagnie Fives-Lille.
Les procédés de fabrication ne diffèrent en rien de ceux des autres pays sucriers.»[Table des matières]
Retour à Montevideo. — Le bassin de radoub. — Les saladeros au Cerro. — Leur fonctionnement et leurs produits. — La forteresse. — La Société d'agriculture. — Un Parisien éleveur. — La famille Jackson-Buxareo et ses œuvres. — L'hôpital. — L'Hospicio de los Mendicos. — Le maté. — Le manicomio. — Une soirée chez le président du conseil des ministres. — L'embarquement sur l'Aconcagua. — La navigation le long des côtes de la Patagonie. — Le détroit de Magellan. — La Terre de feu. — Arrivée au Chili.
Le 16 juillet, après avoir salué les amis, à cinq heures je suis à bord du Jupiter, de la Compagnie Platense, qui me porte à Montevideo. Le P. Revellière, supérieur des lazaristes, m'avait annoncé qu'un de leur jeunes Pères chiliens se trouverait à bord, et qu'il ferait route avec moi jusqu'à Valparaiso; il me l'avait même présenté.
Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et brun vient à moi et me présente sa carte: je reconnus bientôt mon lazariste en bourgeois. La rivière fut calme et la nuit courte; au lever du soleil, nous étions devant la capitale de l'Uruguay. Après avoir envoyé ma valise à la douane et à l'Hôtel de Paris, nous prenons, le lazariste et moi, un bateau à voile pour traverser la rade et atteindre la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientôt nous arrivons au bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on me donne sur ce magnifique travail, un des plus beaux du genre que j'aie jamais vu. «Ce travail se développe sous l'aspect d'une vaste cuvette aux parois en gradins. Commencé il y a quatre ans seulement, ce bassin, de 137 mètres de longueur, creusé en plein roc, est situé à l'extrémité sud-ouest de la baie qui forme le port de Montevideo. Il est défendu contre les lames venant du sud-ouest, d'abord par une chaîne de récifs, puis par un brise-lames qui forme jetée avec nuisoir pour protéger plus efficacement et par tous les temps l'entrée et la sortie des navires. Ce brise-lames, de 115 mètres de long sur 18 de large, est constitué par un amoncellement de blocs en béton aggloméré, de la forme d'énormes dés à jouer, pesant chacun 10,000 kilogrammes.
Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du bassin est revêtu d'une muraille d'un mètre d'épaisseur, construite en matériaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et du ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maçonnerie sur lesquels s'appuient les portes et les arcs renversés qui forment contre-forts pour équilibrer les poussées, sont à chaînes et à bordures de granit taillé. L'ensemble de toute la muraille est telle que l'on croirait le bassin taillé au ciseau dans un bloc énorme de rocher parfaitement homogène. Le plafond en quille est en ciment aggloméré et le berceau sur lequel doivent se poser les navires est construit en solives de fer d'un modèle nouveau et breveté. Le bassin est divisé en deux compartiments égaux, par des portes semblables à celles que l'on voit fonctionner dans tous les ports, c'est-à-dire constituées par des ailes ou battants en bois de teck et de chêne, assujettis et consolidés par des tirants de fer. Ces portes tournent sur gonds logés dans des piliers en granit. La division du bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub et l'autre comme bassin flottant pour le chargement ou le déchargement des navires.
La grande porte, celle qui donne accès de la mer dans le bassin, est un caisson ou bateau de tôle construit d'après le système d'un ingénieur anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de facilité sur un double rang de galets montés au fond de la passe d'entrée, qu'elle peut s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gêner en rien le passage des navires, elle se loge d'elle-même dans une réserve taillée à coups de dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il devenait nécessaire, dans une circonstance donnée, par exemple la réception d'un grand transatlantique, de donner au bassin son maximum de longueur, le bateau-porte peut glisser jusqu'à un point distant de 10 mètres de sa position normale, et il est disposé pour maintenir au besoin l'eau de ce bassin à un niveau plus élevé que celui de la mer. Soumis à des essais répétés, le bateau-porte du dock de Montevideo s'est montré solide, parfaitement étanche et rapide dans ses manœuvres.
Les pompes du dock sont de système centrifuge de MM. Guynne et Cie. Elles sont fournies de vapeur par des chaudières de 40 chevaux et aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent, d'après les expériences faites, vider le bassin en moins de huit heures. Les dimensions principales de ce travail sont de 137 mètres dans son maximum de longueur, se subdivisant à 78 pour le plus grand des deux compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur de la passe d'entrée est de 16 mètres 76 centimètres; la largeur au plafond ou à la quille est de 12 mètres.
À marée basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5 mètres; elle est d'un peu plus de 6 mètres à marée haute; son entrée en droite ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accès des plus aisés.
Par sa proximité du mouillage des vapeurs transatlantiques et la grande étendue de terrain qu'il possède, le dock Cibils et Jackson offre une grande économie pour la charge et décharge, pour toutes sortes de dépôts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc.
Il est aussi pourvu de puissantes grues à vapeur qui parcourent toute la longueur du môle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.»
Près du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prépare de 50 à 70,000 bœufs par an, durant les quelques mois d'été où le bétail est en bon état. Voici comment on procède. À deux lieues environ du Cerro se tient le marché des bestiaux; on y mène les animaux de tous les points du territoire, au nombre de plusieurs milliers par jour. Chaque saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les bœufs achetés sont conduits au saladero. Poussés dans un enclos étroit, le lazo les prend un à un par les cornes. La corde du lazo est passée à une poulie et son bout attaché à un cheval qui, en marchant, force le bœuf à avancer jusqu'à ce qu'il serre sa tête contre une barre de bois: là se tient l'exécuteur; il plante un stylet entre les cornes de l'animal, qui tombe foudroyé. Immédiatement il est traîné plus loin, dépouillé de sa peau et dépecé; la chair est séparée des os et passée à ceux qui l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel. On forme ainsi de grandes piles sur lesquelles on pose des planches et des pierres; le lendemain on retourne ces couches de viande pour les saler du côté opposé, et, après vingt-quatre heures sous la même presse primitive, elles sont posées sur des séchoirs de bois, analogues à ceux de nos lessiveuses, pour être séchées au soleil. Le séchage requiert de 30 à 40 jours en hiver; il se fait plus rapidement l'été; mais alors, pour éviter l'action trop rapide du soleil, on retire la viande pour la remettre en pile, et cela pendant trois à quatre fois, à intervalle de quatre à cinq jours. À l'approche de l'hiver, on entasse la viande fraîchement salée dans une immense pile cylindrique où elle se conserve sans se gâter durant trois ou quatre mois. On la sèche à l'approche de l'été. La pile qu'on me montre au saladero Cibils a un diamètre de 8 à 10 mètres et 3 mètres de haut; elle contient 13,000 quintaux de viande.
C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux poussés à la mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse impitoyablement les masses humaines vers le point où l'inexorable mort les fauche sans pitié!
La peau de l'animal est mise à sécher: les os, les entrailles, la graisse sont jetés dans de grandes chaudières de fer chauffées à la vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer où elle est travaillée, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900 livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe à faire les bougies. La moelle des os forme une graisse raffinée qui est mise en boîtes de fer blanc pour l'usage culinaire. Les os retirés des cuves servent de combustible pour produire la vapeur.
On les retire calcinés et on les exporte pour le noir animal. Les cornes sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes, etc. Le sang coule dans un ruisseau et s'en va à la mer, qui en est rougie. On sèche également au soleil une quantité de viande douce, c'est-à-dire non salée, qu'on appelle tajado: elle se conserve quelques mois et on l'expédie surtout au Chili.
Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, où on opère à peu près de la même manière. Le terrain qui l'entoure est couvert de lambeaux d'entrailles et de fœtus de vache que les cochons dévorent; mais il en reste encore assez pour empester l'air et développer des miasmes dangereux. La municipalité est bien imprudente de laisser subsister de tels foyers d'infection.
Pour distraire la vue et la pensée d'un spectacle si triste, nous montons à la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de garde nous y laisse pénétrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un panorama merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux navires; de l'autre côté, la ville de Montevideo avec ses clochers, ses coupoles, ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'île de Florès, et à l'horizon le Cerro du pain de sucre, chaîne de montagnes qui s'étend jusqu'au Brésil.
Après avoir fait le tour de la citadelle, remarqué son phare à pétroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salué son peloton de soldats, nous redescendons la colline et nous arrêtons au saladero de Barraca Blanca, où son propriétaire, M. Charles Clausole, veut bien me donner de nombreux détails sur l'industrie des saladeristes. Les bœufs sont achetés au prix moyen de 20 à 22 patacons (de 100 à 120 fr.) et donnent environ 155 livres de viande chaque. La viande grasse, dite taxaco, ou carne gorda, est mise en sacs et expédiée par paquebots au Brésil, où elle sert à la nourriture des esclaves. La viande maigre, dite havanera, se conserve plus longtemps; elle est mise sur bateaux à voiles et expédiée à Cuba, où elle sert également à nourrir les esclaves.
Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la carne gorda, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brésil, et de 20 à 23 fr. le quintal pour la carne havanera. La peau de bœuf (noviglio) pèse de 68 à 70 livres, celle des vaches pèse de 52 à 54 livres; leur prix est de 34 fr. les 75 livres. Le bœuf donne en outre de 37 à 40 livres de graisse, et la vache de 40 à 45; on la vend au saladero 10 fr. les 25 livres; la graisse raffinée pour cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr. l'aroba de 12 kilos. Les os calcinés se vendent 110 fr. la tonne de 1,000 kilos. Les cornes de première qualité valent 500 fr. le mille ou 10 sous pièce; celles de vache et celles dont les bouts sont coupés se vendent moitié prix.
Le prix de la main-d'œuvre varie selon l'emploi: en général, les travailleurs sont payés à la pièce et le salaire moyen est d'environ 5 fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent à tuer et à préparer environ 60 bœufs par heure, un à la minute: il lui en faut 30 autres pour le séchage de la viande et la préparation des graisses. Le sel est apporté sur lest de Cadix et lui coûte 3 fr. la fanega de 3 quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le même sel passe deux fois sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal lui coûte en moyenne 5 fr. pour l'abattage, préparation et séchage, et que le bénéfice net se réduit de 3 ou 4 fr. par tête d'animal; mais la concurrence entre les saladeristes a poussé les prix si loin que souvent on est en perte.
Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12 kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à engraisser les cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero environ 10,000 chevaux par an.
Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à voile arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un vent favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo. En route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire: c'est l'aviso de guerre le Second. Ce n'est jamais sans émotion qu'on voit flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à côté de nous avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je suis heureux de reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et qui porte un nom béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père, lui aussi officier de marine, y a fondé les conférences de Saint-Vincent de Paul, qui se sont développées et font beaucoup de bien dans les deux républiques argentine et orientale.
L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses visites. En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on donne ici à la cathédrale), j'entre au palais de la législature locale. Là se réunissent dans de belles salles et occupent de riches fauteuils de damas les députés et les sénateurs du département de Montevideo.
M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay, m'avait donné des lettres pour M. Enrique Maciel, sous-secrétaire des finances, et pour Carlo de Castro, ministre de l'intérieur.
Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu sans faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M. Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro quitte les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir au salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à l'instant un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la estancia. Il m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour de fête nationale pour la République.
Il m'envoie aussi à l'Hôtel de Paris de nombreux documents historiques et législatifs, ainsi que les diverses et dernières statistiques de son pays. Je me propose de les examiner dans les longues journées de navigation.
Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'Hôtel de Paris, et me donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses estancias de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de 9 piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double après les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois. Pour les terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des centres. À Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de la République, ou vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., une surface de 2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres de côté; forme une surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le terrain à environ 40 fr. l'hectare.
Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre carré, selon la position; les loyers sont encore très chers, quoiqu'ils aient baissé presque de moitié. L'Hôtel de Paris paye pour sa modeste maison 1,500 fr. par mois. L'Hôtel espagnol paie à M. Buxareo, son propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le pays, ayant fait de bonnes affaires, ne sut point être sage; la plupart des familles riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons, villas et objets de luxe, et elles sont maintenant dans la gêne.
M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de la République; la collection des insectes et des serpents du pays, parmi lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de bœuf qui porte douze marques abîmant complètement le cuir.
Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, et lorsqu'il les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa marque: il en résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une loi vient de défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et au cou de l'animal.
On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces pays pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République orientale, et trouvant les terrains trop chers, il s'en va à l'argentine. Je ne puis lui cacher mon étonnement: «Comment, lui dis-je, avez-vous pu vous résoudre à quitter vos boulevards pour venir ici chercher par un travail pénible à multiplier vos capitaux?—J'ai vécu, répond-il, en Angleterre, et j'ai vu comment font les Anglais.» Alors tout s'explique.
M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un rodeo. Je pourrai voir ainsi les bœufs réunis de toute part par les gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au lazo légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador.
Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris.
Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo père vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet d'excursion, et me propose de me faire visiter lui-même les principaux établissements charitables et scolaires de la ville et des environs. La proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge lui-même de présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les soins qu'on met à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est plus intéressant, sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les bœufs. Je cède donc au désir de M. Buxareo, et nous partons pour l'hôpital général. Il est construit pour 600 malades et confié aux soins de vingt-quatre Sœurs italiennes, de la congrégation de N.-D. dell'Orto. Je remarque qu'elles sont presque toutes des deux Rivières de Gênes. La construction est magnifique, mais dans l'ancien style. Les nombreuses cours laissent pénétrer la lumière dans les vastes salles, mais arrêtent l'air qui se corrompt et produit la pourriture d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que M. Buxareo est là comme chez lui; il connaît toutes les Sœurs et presque tous les malades; quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais.
Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je vois la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout le monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier.
Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes en terrasses; partout des orangers, des mûriers, des pommiers et des poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais comme les Brésiliens et les indigènes, je prononce un tcu, son analogue à celui qu'on fait chez nous lorsqu'on veut chasser un chat ou une poule; et le tramway s'arrête au faubourg de Colonia, où je trouve l'Hospicio de los Mendigos. C'est un hospice de vieillards, à peu près dans le genre de ceux de nos Petites Sœurs des Pauvres. Il est confié aux Sœurs de Charité françaises, qui y soignent 180 vieillards et 120 femmes. La supérieure, qui est Nîmoise, me dit que les Sœurs qui dirigent les femmes ont plus de peine que les autres: si à une infirme on donne quelque chose de plus, les autres vieilles sont jalouses et grognent. Les hommes encore valides sont appliqués à divers métiers de ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont étrangers et sans famille. Quelques Français me prennent pour le consul et me demandent à être rapatriés.
Les Sœurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite à 300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de belles cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de fleurs et d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants la géographie et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus petites la soupe aux frais de l'administration; la famille Jackson-Buxareo paie aux plus pauvres les livres scolaires. La bonne Sœur a remarqué dans le caractère de la femme de l'Uruguay plus d'énergie que chez l'Argentine: elle ne se contente pas d'être le plus beau meuble et le meilleur joujou de la maison; elle sait s'y faire sa place; mais elle n'arrive pas encore à l'activité des Européennes. Les Sœurs dell'Orto ont remarqué à leur noviciat qu'il faut deux Sœurs indigènes pour le travail d'une Sœur italienne. Les maladies d'anémie sont fréquentes dans le pays: elles sont souvent le résultat du maté, qu'on prend continuellement, surtout à la campagne. Voici comment on le prépare: on achète à l'almacen (droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée et réduite en poudre; on en remplit une petite courge appelée maté, dans laquelle on place la conquilia, petit tuyau d'argent terminé en boule percée de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et on suce par le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin. Lorsque la courge est épuisée, on remet l'eau chaude.
On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit sur l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle éteint l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments.
Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les Sœurs de Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère.
Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je jouis d'une vue magnifique sur la campagne; le terrain est ondulé, ce qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation est couronnée d'un moulin à vent qui manœuvre ses grandes ailes. Au loin, on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je distingue un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un cirque de taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu barbare n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en ville, je rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués d'Europe. Voyant les magasins fermés, ils en demandent la raison; on leur apprend que c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue française: «Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux, foire, saltimbanques; qu'on nous y mène.»
Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la cloche que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces Sœurs ont été établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au tiers ordre de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le déjeuner, il vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa propriété de l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il me montre un joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et d'orangers, qu'il possède dans ces quartiers.
À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour servir de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est ornée de beaux vitraux et de superbes tableaux, parmi lesquels je remarque la Vierge des Douleurs. Près de là 5 Sœurs dell'Orto prennent soin de 40 orphelines internes, et instruisent gratuitement 60 externes. L'établissement et son entretien sont l'œuvre de M. Buxareo. Nous parcourons un autre superbe parc de 3 hectares, et à la maison nous trouvons les professeurs du grand Séminaire et leurs élèves qui y sont venus dîner. Les nombreuses villas de la famille Jackson-Buxareo servent ainsi à la récréation du personnel des divers établissements qu'ils ont créés ou aidés. Ils viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre leurs ébats. La voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste bâtiment, ou plutôt un grand palais avec portiques, cours, jardins, le tout tenu aussi proprement que possible par les Sœurs dell'Orto. À la lingerie elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon guide semble partout chez lui. À la cuisine, la Sœur cuisinière lui demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il, «elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.»
Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je remarque plusieurs Italiens, et je dis à la Sœur qu'elle a bien des compatriotes à soigner. Elle riposte: «Ve ne sono anche molti fuori che starebbero meglio qui». Allons, ma Sœur, ne faites pas de politique, cela vous est défendu, même à l'étranger.
Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le jardin comprend 18 hectares; de nombreux malades y sont occupés; ils trouvent au travail soulagement et distraction.
Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du xvie siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de Saint-Sébastien, après la démolition a été transporté ici. La famille Jackson-Buxareo a construit l'église et le couvent pour y installer les Pères capucins italiens chassés d'Italie et les y occuper à l'enseignement. Ils ont 200 élèves. «Je voudrais voir partout vos communautés en faire autant.» dis-je au Père gardien: «la société s'en trouverait mieux.» Il me répond: «Nous n'avons pas été créés pour l'enseignement; mais ici on ne nous a acceptés qu'à cette condition.» La nécessité est souvent bonne conseillère! Mon cicérone aurait encore voulu me conduire plus loin à la campagne, chez les Sœurs du Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées dans une propriété de 5 hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles prennent soin de 40 jeunes filles retirées du danger, et ont une école avec 60 externes. Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations de la même famille, confiées aux Sœurs dell'Orto, c'est-à-dire trois écoles maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux hommes illustres du pays.
Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, en partie construit par la famille de mon guide, et nous venons à une autre de ses fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au nombre de 40, se dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles riches.
Nous arrivons enfin à la maison mère des Sœurs dell'Orto, appelées et établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7 novices instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier passage, j'avais visité l'école des Sœurs de Charité appelées par la famille Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; elles ont 300 élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. La famille Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour les orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à recevoir les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. Enfin elle construit à ses frais une maison et église destinée aux Pères lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un collège à la Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et Jackson la bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes les œuvres y trouvent leur plus sûre ressource.
Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève des asiles pour toutes les misères?
M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et ses enfants se sont convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans enfants. Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au mariage pour consacrer ses biens et sa personne au soulagement des pauvres. Une autre a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la troisième est mariée aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent 9 établissements à la campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées, soit 250,000 hectares, et un grand nombre de maisons en ville. Tous les ans ils font donner pour leurs gens une mission dans toutes leurs terres, et les personnes qui, de près ou de loin, veulent venir profiter des exercices, sont logées et nourries à leurs irais durant 13 jours. Il serait facile à cette famille de vivre de ses rentes, et de croire que l'administration de sa fortune suffit à son activité; mais tous travaillent. Nous avons vu le fils Buxareo acheter et vendre les vaches; le père est tous les jours à sa Baracca (c'est le nom qu'on donne ici à l'entrepôt des marchandises), constamment occupé à recevoir et expédier les cuirs et la laine. M. Cibils, son beau-frère, possède le plus important saladero du Cerro, et a construit à côté le bassin de radoub pour lequel les navires en réparation lui paient un loyer souvent de plusieurs milliers de francs par jour. De toutes ces rentes et de tout ce gain, ils prennent le nécessaire pour une vie aisée, et le reste va à l'instruction et au soulagement des pauvres. Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se plaît à confier toujours des biens plus nombreux. À son égard se vérifie cette parole: «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des biens de la terre et de leur propre activité le même usage que la famille Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car elles sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien jouir de ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me laisse sa voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me conduire chez le ministre.
M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à sa nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis, parmi lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole et 5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi deux jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est venu y faire du commerce.
Le dîner fut gai et la conversation variée. Mme de Castro faisait avec grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et à la prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la musique et les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée. Un d'eux me parle de son système de colonisation. Il prépare des terrains avec chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles, juges de paix, et vend les lots aux colons à raison de 50 fr. l'hectare, payables en cinq ans: il a ainsi réuni des Suisses, des Allemands, des Italiens, qui ont facilement prospéré.
Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément aux instructions reçues au Bureau de la Pacific Steam Cy; mais à dix heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas encore paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je monte sur une barque à voiles pour rejoindre l'Aconcagua, ancrée à 3 milles au large. Cette impatience risque de me faire manquer le départ. Notre nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de nos marins napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer; les matelots de l'Aconcagua refusent de le recevoir. À ce moment le vent change, et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on cherche à lutter avec les rames. Nous perdons toujours plus de terrain, et à la fin nous jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit vapeur pourra voir nos signes de détresse et viendra nous remorquer. Heureusement, peu après, le vent devient favorable, et nous pouvons aborder le navire. Quoi de plus changeant que le vent? Les Grecs avaient dit le temps, et les Romains la femme; mais ne calomnions pas, et remercions Dieu d'être arrivés à temps.
On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de commerce. Je remarque aussi 4 Sœurs de Charité qui s'en vont aux écoles et hôpitaux du Chili, et 4 Sœurs de la Merced, Espagnoles à même destination. La mer est calme, le soleil radieux, le ciel pur. À une heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À table je retrouve la peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au poivre, ses légumes sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans sucre. À mon côté, un jeune Anglais imberbe remplit la charge de sous-commissaire; il est délicat de la poitrine, et pour se fortifier il a pris la mer; mais en gens pratiques, sa famille lui a procuré une place qui lui permet de voyager en mer tout en gagnant son pain et en faisant son instruction. Je le vois souvent se promener avec d'autres jeunes gens, et demander à celui-ci une parole espagnole, à celui-là un mot de français, les noter et se les répéter, en sorte qu'il commence à se faire comprendre dans ces deux langues.
20 juillet.—La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon. Tout le monde est malade: les pauvres Sœurs espagnoles ont surtout l'air bien contrit.
21 juillet.—Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses rayons nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois baleines lancent des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer à portée de fusil, sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on chante, on joue, on fait de la musique; les plus bouillants sont deux époux français; le mari est Toulousain et la femme de Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme commerçants. Qui sait si Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la Cannebière! Un officier du bord se montre aussi fort gai: il est Irlandais.
22 juillet.—La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs.
23 juillet.—À sept heures, le steward (domestique) m'appelle: your bath is ready, sir; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît qu'à huit heures. Le froid pampero se calme, la mer devient plus douce; les religieuses de la Merced sortent de leur coma (lit), mais elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez fait une longue et facile méditation, mes Sœurs.» Mais elles ne comprennent pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en espagnol: Wousted no se marea; traduction libre, je croyais qu'elle me demandait si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis vous épouser, lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit: «Cette expression en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez pas du mal de mer?»—Par contre, les 4 Sœurs cornettes sont vaillantes et se promènent en rang comme un peloton de soldats.