M. Mandiola, qui est en même temps commandant des deux batteries qui gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos, envoyés par les canons du Huascar, le fameux monitor des Péruviens. Il y répondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de même calibre.

La ville, semblable à Tantal, compte 5 à 6,000 âmes. Les maisons sont des cabanes de bois à toiture légère. Il ne pleut jamais ici. Une vaste église de bois est en construction. Dans la montagne, les soldats ont écrit en lettres blanches colossales: «Soldados Chillenos 8e bataillon, marco 1882,» et les marins ont peint en blanc une grande ancre qu'on voit de la mer.

Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble d'ossements et œufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano pris au dépôt de Solar del Carmen, à 26 lieues au nord-est d'Antofagasta. Là, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve une couche de 3 pieds de guano. Qui a déposé là cette matière, et de quoi est-elle composée? Les uns disent que ce sont des excréments que les oiseaux aquatiques ont accumulés avec les siècles. D'autres déclarent la chose impossible, et ajoutent que c'est là une composition chimique comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me remet un opuscule sur la laguna de Ascotan, d'où la compagnie qu'il dirige retire le borax. Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de large, et on y trouve plusieurs sources d'eau chaude à 45 degrés. L'épaisseur du borax qui le recouvre varie de 5 à 85 centimètres. D'après les calculs longuement étudiés dans la brochure, on relève que le capital, employé sera rétribué au 100 pour 100, puisque le quintal de borax, qui se vend en Europe 8 à 9 pesos, reviendra à la compagnie à la moitié de ce prix, tous frais compris, jusqu'au lieu de vente.

M. de Bourange me présente sa femme, ses belles-sœurs et ses nombreux enfants, et nous prenons tous place à sa table. Vers le milieu du repas, je porte la santé du Chili et je pars à la hâte, car le capitaine du port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on n'attend plus que vous. J'emporte les nombreux spécimens de minerai que m'ont donnés M. Juan Walker et les divers directeurs des usines visitées, et bientôt je suis sur la Serena. Et maintenant, pendant que le bateau suit sa marche, en longeant la côte où sont les dépôts de guano, j'aime à relater ici la conversation que j'ai eue hier au soir avec l'avocat Walker Martinez et dom Mariano, sur l'incendie de l'église de la Compañia à Santiago. Le premier était présent, le second a été chargé de faire l'enquête, et a dû entendre des centaines de témoins oculaires. L'église était richement, mais imprudemment parée. Un ensemble de lampes à pétrole au maître-autel ont causé le premier feu, et brûlé l'autel. Alors la foule s'est précipitée par les 5 grandes portes, 3 sur la façade et 2 latérales, qui étaient non fermées, mais grandes ouvertes. La poussée a été telle, que les premiers sortants, précipités à terre, ont arrêté les autres qui se sont amoncelés, formant une muraille humaine de 1 mètre 1/2 de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brûlaient les lazos. Ils coupèrent alors de petits arbres, près de là, et les tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne purent quand même se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir de les suivre, s'accrochaient à elles.

Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers la porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce côté, à cause du feu au maître-autel, la foule ne se pressait pas.

L'édifice fut consumé en très peu de temps, le plafond était en bois peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'était formé par elle un grand courant d'air comme par une cheminée. Les deux tours servant de clochers ne tardèrent pas, elles aussi, à s'écrouler. Dom Mariano ajoute que, d'après l'enquête, le nombre des morts s'est élevé à 1,870, la plupart femmes, et appartenant à la haute société; il n'y eut presque pas de famille à Santiago qui ne fut en deuil. Tous affirment que les récits répandus, dans lesquels on parle de portes fermées, sont complètement faux.

Vers le soir, nous passons près la pointe d'Angamos Mejillones, où fut pris le Huascar par deux frégates chiliennes, après la mort de son commandant. Près de là sont de nombreux dépôts de guano, et le gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes à une maison française.

Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'énormes sauts hors de l'eau; c'est leur samo-cueca. Après le dîner, on danse encore bien avant dans la soirée.

17 Août.—À huit heures, nous stoppons à Iquique, chef-lieu de la province de Tarapacà. Elle appartenait au Pérou, mais le Chili la détient et ne la lâchera pas. Iquique est maintenant le second port après Valparaiso, et sert d'entrepôt au salpêtre qui vient de l'intérieur. Le gouvernement chilien a relevé les droits à l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de salpêtre exporté (de 7 à 8 fr.), ce qui donne au trésor un revenu de 8 à 10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000 habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires sont dans le port pour charger le salpêtre: on m'en montre un en fer qui a brûlé dernièrement. La moitié de la ville est en reconstruction. Le mois dernier, elle a brûlé pour la troisième fois en deux ans, et les compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que moyennant une prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et couvertes en forme de terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la reconstruction on laisse des rues larges de 20 mètres, pour diminuer la propagation du feu.

Avec le ciment importé, le sable et les petites pierres qui forment ce désert, il serait facile de bâtir des maisons incombustibles.

C'est à Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le Huascar et l'Indipendencia d'une part, et l'Esmeralda et la Covadanga d'autre part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands péruviens. Le commandant de l'Esmeralda préféra couler plutôt que de se rendre. Sur la place, un monument en bois porte au centre le buste de ce héros chilien avec cette inscription:

ARTURO PRATT
EL PUEPLO DE IQUIQUE
A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879.

Arturo Pratt
Le peuple de Iquique
Aux héros du 21 mai 1879.

Sur le piédestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont péri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux cinos vêtus à l'européenne et vendant les thés, vases, laques, broderies et autres marchandises de leur pays. Le marché est bien garni de toutes sortes de fruits et légumes venant du nord et du sud, car il ne pousse pas un seul brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que l'eau de mer distillée. Un chemin de fer conduit dans l'intérieur, aux nombreuses salpêtrières, et les ateliers de réparation et construction de machines sont assez complets.

Dom Mariano Casanova m'avait recommandé de saluer en son nom le vicaire ecclésiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bonté, et nous montons en voiture pour aller voir l'école récemment construite. C'est la première que je vois en ce genre. Au centre, une vaste salle ou rotonde surmontée d'une coupole sert à réunir les 300 élèves pour l'instruction religieuse. Vers le sud se détachent en rayons 4 grandes salles, formant 4 classes entièrement ouvertes sur la rotonde, en sorte que l'œil embrasse tous les élèves à la fois. Vers le nord, rayonnent 4 autres corps de bâtiment, qui sont les maisons des professeurs et de leur famille. Autour de la rotonde, à l'étage supérieur, on réunit un musée d'histoire naturelle. Les espaces entre les bâtiments forment des cours couvertes en roseaux pour tamiser les rayons du soleil. Les élèves arrivent à huit heures du matin et vont déjeuner à onze heures. Ils retournent à midi et sortent à quatre heures. Ainsi six heures de travail par jour, car à chaque heure, le travail est interrompu par dix minutes de récréation dans les cours. Système excellent, car l'attention de l'enfant ne peut se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est fatigué, il ne peut s'appliquer. Une cour est réservée aux bains alimentés par l'eau de mer, et les élèves, en été, en usent tous les jours.

Nous passons à un autre établissement, lui aussi tout neuf. C'est la prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La construction est en tôle de fer galvanisé à double paroi. L'espace entre les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en sorte que, si les prisonniers venaient à enlever une plaque de fer, le bruit que feraient les coquillages en tombant avertirait les surveillants.

Le plan de la construction est semblable à celui de l'école. Un octogone au centre, d'où rayonnent 4 salles et 4 cours fermées avec portes grillées; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde sous les yeux. Un compartiment est réservé aux femmes, un a des cellules pour les malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge d'instruction veut mettre au secret: les simples prévenus, les condamnés à une courte détention ont aussi leur compartiment. Les condamnés exercent divers métiers, et ont tous deux heures d'école par jour. Le temps de leur prison n'est donc pas perdu, et plusieurs pourront en sortir meilleurs. Le dimanche, un autel est élevé à l'octogone, et tous les prisonniers entendent la messe. Les sentinelles sur le mur de clôture surveillent le toit et correspondent entre elles par un appareil électrique.

Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est très cher. Les moindres photographies coûtent de 5 à 10 fr.; d'une petite corne de bœuf qui sert de verre aux Indiens, on me demande 6 fr., et dans une boutique d'organelli tenue par un Italien, on demande 1,000 fr. pour un méchant petit orgue qui a déjà servi. M. le vicaire ajoute que les loyers sont aussi fort chers, et que pour une maisonnette de 7 pièces, il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers gagnent de 10 à 25 fr. par jour; ceux qui chargent les navires gagnent de 40 à 50 fr., mais tout le gain s'en va en boisson. Je lui demande combien le gouvernement paie le clergé: lui, vicaire ecclésiastique, reçoit 3,000 pesos (15,000 fr. l'an), le curé, 2,000 pesos, et le sous-curé, 1,500 pesos.

M. Ortuzar a voyagé en Europe, aux États-Unis et en Palestine; sa mère et 4 de ses frères vivent à Paris. Je l'engage à reconstruire en pierres artificielles et non en bois son église incendiée. Je le quitte à l'embarcadère et retourne au bateau. Le soir nous stoppons à Pisagua. Ce port ressemble à tous ceux que nous avons vus jusqu'ici sur la côte du désert. Il est célèbre par le combat qui a eu lieu en ces derniers temps entre Chiliens et Péruviens. Un monument, au sommet de la ville, est consacré à la mémoire des nombreux braves tombés dans la bataille. Il n'y a point ici de machines à distiller l'eau; un entrepreneur la porte d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu très riche en vendant de l'eau. Il en est souvent ainsi pour les monopoles.

18 août.—Le navire reprend sa route à dix heures du soir, et ce matin à huit heures nous stoppons à Arica. C'est ici la porte de la Bolivie: les mules en six jours de marche arrivent à la Pax. On aperçoit au loin les pics blancs de neige, et le soleil, que nous voyons à peine pour la deuxième fois depuis notre départ de Valparaiso, les rend brillants à nos yeux.

Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques légumes. On me dit même qu'au loin la Vallée contient de magnifiques orangers. Le Puno, navire de la même compagnie, vient d'arriver; à son bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que j'avais eu pour compagnon de voyage dans l'Aconcagua. On vient d'amputer le bras d'un pauvre marin tombé dans la calle, et on nous le passe pour que nous le déposions à Callao. Ce n'est que par un miracle d'équilibre que ces pauvres marins qui guident la chaîne au chargement et déchargement, ne tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on imposait la compagnie de 100,000 fr. pour chaque homme tombé, ce serait justice, mais alors elle prendrait les mesures nécessaires pour éviter ces accidents.

Arrivé à terre, je vois la ville brûlée: on relève à peine quelques maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude bataille et des milliers de morts: on m'assure même que les Péruviens, ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en représailles, fusillèrent les hommes arrachés à leurs maisons. L'église est en fer, probablement pour mieux résister aux incendies et aux tremblements de terre. Ils sont célèbres ici. En 1868, à la suite d'un tremblement, la mer se souleva et transporta au-delà de la ville un steamer américain. Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore soulevé la mer, et le navire, remis à flot, a été jeté à 500 mètres plus loin: on vient de le démonter, il y a trois mois, pour en prendre le fer. Je n'ai encore senti aucun tremblor ici; il paraît qu'ils sont fréquents et peu commodes. Le capitaine du navire me montre une blessure au nez, qu'il a reçue dans un tremblor qui le jeta à terre.

Le seul établissement important d'Arica est la douane et ses vastes entrepôts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie à faire la paix, le Chili a bloqué le port de Mollendo et mis des droits presque prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire passer ses produits et tirer ses provisions par la République argentine.

Un chemin de fer conduit en deux heures et demie à Tacna, ville de 15,000 âmes, à 13 lieues d'ici: de là les mules vont à la Pax en six jours. Le prix de chaque mule d'ici à la Pax est de 30 à 40 pesos, plus de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur, l'autre pour le conducteur, la troisième pour les bagages, en sorte que ce voyage revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il faut porter ses provisions de bouche, ses couvertures, et courir le risque d'avoir le soroche, espèce de suffocation qu'on éprouve au point où la route atteint 5,000 mètres d'altitude. La population ici a déjà entièrement changé de physionomie: ce ne sont plus les types chiliens, mélange de Basques et d'Araucans, mais le type péruvien, mélange d'Andalous et d'Incas. On voit même de nombreuses femmes coiffées d'un panama, avec longues tresses noires: c'est le vrai type Incas.

À une heure, pendant que je retourne au navire, le Comus, corvette anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'échelle n'étant pas encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents gymnastiques, j'hésite, puis je grimpe bravement. Les officiers me reçoivent avec égard et me font visiter le navire. Son blindage d'acier est de 0m20; il porte 15 canons, 250 hommes d'équipage, déplace 2,300 tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur. À trois heures le navire reprend sa marche.

D'après l'indicateur, demain nous devrions stopper à Mollendo.

Un chemin de fer conduit de ce port à Aréquipa en un jour; d'Aréquipa, le même chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, après deux jours, à Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau à vapeur traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence prend les voyageurs et les conduit en deux heures à la Pax.

Aréquipa est encore occupée par Montero, un des nombreux présidents de la République du Pérou, et l'armée chilienne projette une expédition pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par là dans ces temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent encore leurs forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je l'ai dit, Mollendo est bloqué, et le navire ne s'y arrête pas.

Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une côte désolée! Depuis huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moitié à terre, moitié sur l'eau.

19 août.—La Bolivie occupant les montagnes de l'intérieur est encore peu connue, sa superficie est évaluée à 1,300,000 kilomètres carrés, et sa population à 2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est gouvernée par un président et deux Chambres électives, mais sujette aux troubles intérieurs; maladie commune à la plupart des républiques de l'Amérique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux idiomes indiens, le quicha et le guarani, sont également répandus. Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de route. Notre navire continue à suivre la côte montagneuse et aride. À un certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lancée, il y a quelques années, par un volcan.

20 août.—Route semblable à celle d'hier. Sur une des montagnes, près de Pisco, nous voyons une immense croix gravée dans la montagne par les Incas, dit-on. Nous voici aux îles de Chincas, quatre petits rochers qui ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien d'années et de siècles faudra-t-il aux nombreuses bandes d'oiseaux marins pour les regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit quelques brins de verdure. La vue de la ville, avec son clocher, est pittoresque; mais je n'irai pas à terre: il est tard, et l'on sait qu'il y a la fièvre jaune.

Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de Santiago, le Ferro-carril, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre ministre, Pascal Duprat, à un des chefs du libéralisme chilien, Don Ambrosio Montt, à propos de certains de ses discours, que celui-ci lui avait envoyés. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'éloge de Voltaire, et déclare qu'il en manque un à l'Amérique. Montt lui répond, par ces paroles: «En vérité, que ferait Voltaire dans notre Amérique? Celle du Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amérique latine, il est à craindre qu'un génie tel que Voltaire détruirait, comme en Europe, non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu'à affaiblir et effacer l'idée chrétienne, qui est en même temps le fondement de notre société et le meilleur auxiliaire de nos institutions républicaines, sans fonder en retour une philosophie pour nos penseurs, ni une science pour nos publicistes, ni une religion pour notre peuple.

Je pensais que nos ministres, à l'étranger, étaient chargés de représenter notre pays et de protéger nos intérêts: il paraît que quelques-uns réduisent leur devoir à la propagande des mauvaises idées révolutionnaires; plût à Dieu qu'ils trouvassent partout la réponse de M. Montt![Table des matières]

CHAPITRE XX

Le Pérou.

Surface. — Population. — Gouvernement. — Justice. — Les Chinois. — L'instruction. — Le guano et le salpêtre. — La guerre avec le Chili. — Les Incas. — Leurs croyances. — Manco-Ccapec et sa dynastie. — Les lois et usages. — Le Callao. — Le port. — La monnaie. — Les types.

La République du Pérou, située entre le 1° et le 22° latitude sud et le 70° et le 84° longitude ouest du méridien de Paris, a une surface de 2,700,000 kilomètres carrés, plus de 5 fois la surface de la France. La population est de 2,700,000 habitants. À l'est, le Pérou confine au Brésil, avec lequel il est relié par les voies navigables des confluents de l'Amazone; à l'ouest il est baigné par le Pacifique; au nord il a la République de l'Équateur et de la Nouvelle-Grenade; au sud la Bolivie, à laquelle le relie le chemin de fer d'Aréquipa et Puno. Les chemins de fer actuellement en exploitation s'élèvent à environ 2,500 kilomètres.

Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la République du Pérou était gouvernée par un Président élu pour 4 ans. Le pouvoir législatif était confié au Congrès, composé de deux Chambres: le Sénat et les députés. Le pays est divisé en 19 départements, qui nomment chacun 4 sénateurs et 4 suppléants. Les députés sont élus à raison de un pour 30,000 habitants. Les sénateurs doivent avoir 30 ans d'âge et justifier de 1,000[5] soles de rente, les députés doivent avoir au moins 25 ans et 500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire était confié 1o à une Cour suprême siégeant à Lima, et dont les membres, proposés par le Congrès, sont nommés par le Président; 2o à des Cours supérieures siégeant dans les chefs-lieux des départements, et dont les membres, proposés par le Président, sont nommés par la Cour suprême; et 3o à des Cours de 1re instance siégeant dans les chefs-lieux de province, et nommées par la Cour suprême.

Pour les finances, le budget, en 1878, s'élevait à environ 40,000,000 de soles pour l'entrée, et à peu près autant pour la sortie; la dette dépassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique, romaine, est la dominante. Le pays est divisé en 8 diocèses, dont 4 actuellement vacants.

Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le nom de costa, qui s'étend des Andes au Pacifique, il ne pleut jamais; mais un brouillard presque constant mitigé les rayons du soleil. À Lima, le thermomètre dépasse rarement 29° et descend rarement au-dessous de 16°. Dans la Sierra, ou montagnes, la température varie selon l'altitude; elle est toujours très chaude dans les vallées.

L'agriculture commence à faire quelques progrès, surtout pour la canne à sucre, qui trouve ici un sol privilégié. En effet, la canne produit 2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain planté, à Cuba, à la Martinique et aux Antilles en général; 5,000 à la Réunion, 6,000 au Brésil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de 15 mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare planté au Pérou, ce qui correspond à 80 tonnes de cannes par hectare. L'exportation du sucre du Pérou dépasse déjà 100,000,000 de kilogrammes par an. La main-d'œuvre manquant pour cette culture, on a eu recours aux Chinois, et de 1850 à 1874 on en a importé 87,952, sur lesquels le dixième est mort durant la traversée. Les autres ont été vendus au Callao à peu près comme esclaves, au prix de 300 à 400 soles, avec prétendu engagement de 8 ans. Ils ont été si maltraités que la plupart sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvés. Le Céleste-Empire, informé des faits, avait défendu cette nouvelle traite; mais en 1875 le gouvernement péruvien envoya en Chine un ambassadeur qui réussit à conclure un traité pour le voyage libre des Chinois au Pérou, à condition qu'ils y seraient traités comme les citoyens de toute autre nation. Cela n'empêche pas que les Chinois sont ici mal vus, et qu'ils reçoivent souvent des traitements peu chrétiens; alors ils se révoltent et réussissent parfois à assassiner leurs bourreaux. Par contre, là où on les traite bien, ils se conduisent généralement en braves gens et s'attachent aux intérêts de leur maître. On m'a raconté que, pour leur inspirer de la terreur, dans une ferme, on brûlait leurs cadavres dans un four. On sait que le Chinois croit qu'en mourant sur la terre étrangère, il ressuscitera dans son pays; or la chose; lui paraît impossible si son corps passe par le feu.

Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon européen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre côté des Andes, il lui donnait en propriété des terrains, jusqu'à concurrence de 15 hectares par personne, les semences et les bêtes de labour. Cette colonie, souvent détruite par les Indiens qui habitent les forêts voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un meilleur avenir. Le colon européen ne viendra, sérieusement que le jour où des routes assureront le débouché des produits, et qu'une bonne administration donnera la paix et la sécurité.

L'instruction est primaire, secondaire ou supérieure; celle-ci est donnée par l'université; les deux premières sont gratuites et obligatoires; mais malgré cela, surtout dans les campagnes, la gent illettrée est de beaucoup la majorité.

Le Pérou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31 petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse plus de 5 hectares et a coûté près de 10,000,000 de soles. La Société générale, pour le compte de laquelle ce gigantesque travail a été exécuté, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix stipulés.

Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre, comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces chiffres sont de beaucoup réduits depuis les hostilités. Les Italiens sont une quinzaine de mille.

Pérou.—Capeador à cheval dans les jeux de toros.

La découverte du guano et du salpêtre avait enrichi le Pérou d'une manière extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut résister à la richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clergé était corrompu, la justice se vendait, le public courait après des jeux malsains, et encore aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les sanglants combats de taureaux et de coqs, deux spectacles indignes d'un peuple civilisé. Mais ce n'est pas impunément que les peuples comme les individus provoquent la justice de Dieu. En 1879, une guerre éclate avec le Chili. Le Pérou avait avec la Bolivie un traité d'alliance offensive et défensive; il dut se mettre en campagne. Il avait des hommes, de l'argent, des armes et des navires; il se croyait le plus fort; mais, affaibli par ses divisions, il fut battu sur toute la ligne. L'ennemi occupe aujourd'hui ses meilleures provinces et en perçoit les revenus, qu'il emploie chez lui en travaux publics. En attendant, la division règne encore partout; les uns sont pour Montero, vice-président de la République, qui occupe Aréquipa; les autres pour Caceres, son général; d'autres suivent Garcia Calderon, président prisonnier au Chili, et d'autres Iglesias qui voudraient arriver à la paix. Dans cette situation, le Chili, ne trouvant avec qui traiter, continue à occuper le pays. D'autres disent qu'il n'est pas étranger à ces divisions, et que, puisque l'occupation double ses revenus, il est heureux de la continuer; quelques-uns vont plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir l'isthme de Panama qui le placera au bout du monde, serait heureux de se rapprocher du canal en s'annexant le Pérou. Il compte donc fatiguer le commerce étranger jusqu'à ce que les commerçants eux-mêmes fassent hâter par les puissances un arrangement quelconque, fut-ce même l'annexion. Quant aux Chiliens, ils déclarent que c'est pour le bien du pays qu'ils consentent encore à l'occuper; car, eux partis, il y aurait la Commune; et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que l'annexion de la province de Tarapacà et éventuellement d'Arica et Tacna.

Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura beaucoup à faire pour régénérer les mœurs; et le Saint-Siège encore plus de besogne pour ramener le clergé à son devoir. Il est la lumière qui éclaire et le sel qui sale; lorsqu'il manque à ses devoirs, le peuple tombe dans les ténèbres et dans la pourriture.

J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le Pérou avant la conquête espagnole. Dès les temps préhistoriques, les deux Amériques étaient peuplées par des tribus multiples plus ou moins civilisées. Au Pérou, ces tribus étaient commandées par des chefs appelés Curacas ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les Huancas, qui occupaient les départements des Aucachs, Junin, Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les Chincas, qui peuplaient la côte, étaient la plus civilisée. Ils croyaient à un Dieu, pur esprit, créateur de l'Univers, qu'ils appelaient Con.

Le genre humain s'étant révolté contre lui, Con le dépouilla de tous ses dons et convertit les hommes en bêtes féroces. Mais Pachacumac, fils de Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre humain, et les hommes lui bâtirent un grand temple dont on voit encore les grandioses ruines près de Lima.

Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons, à la punition des méchants et à la résurrection des corps. C'est pourquoi ils mettaient dans le cercueil les vêtements, la nourriture et la monnaie qui devaient servir au ressuscité.

Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appelé Supay, combattu par Pachacumac.

Vers le milieu du XIe siècle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se dirent fils du soleil, engendrés dans une île du lac Titicaca, et envoyés pour régénérer la terre. Il est plus probable que Manco-Ccapec, fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses contemporains, aura inventé cette fable pour attirer les populations et accaparer le pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus l'acceptèrent pour chef, il leur donna des lois relativement sages, et surtout le bon exemple d'une vie honnête; il réprima les vices au moyen d'un code pénal sévère, et organisa une armée qui lui soumit une grande étendue du pays. Ses successeurs, au nombre de 14, continuèrent la conquête et possédèrent le pays depuis Quito, sous l'équateur, jusqu'à la rivière Maule dans le Chili. Ils le couvrirent de routes et monuments, et par une habile organisation qui divisait le peuple en décades, compagnies et bataillons, ils étaient au courant de tout ce qui se passait et pouvaient réprimer les abus. L'instruction n'était donnée qu'aux nobles et aux chevaliers. Ils divisaient l'année en 12 mois. Les hommes pratiquaient l'extraction des métaux, surtout de l'or, de l'argent et du cuivre, pendant que les femmes faisaient avec la laine de llamas et de huanacos les vêtements pour le peuple, et avec la laine de vicogne et d'alpaca, les vêtements des nobles. La terre était divisée en trois portions: une pour le Soleil ou le culte, l'autre pour l'Inca, la troisième pour le peuple; mais lorsque celui-ci croissait en nombre et n'avait pas assez de terres, on prenait sur les deux premières portions. Il y avait des terres pour les veuves, pour les orphelins, pour les infirmes et pour les soldats sous les armes. Toutes ces terres étaient travaillées par le peuple. Avant tout, on travaillait les terres du Soleil, ensuite celles des veuves et autres empêchés, puis celles du roi, et enfin les autres; on ne pouvait ni les acheter ni les vendre. Elles étaient à la communauté.

Des surintendants, aux époques marquées, sonnaient de grand matin la trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la propriété, fut aussi absorbée par l'État. L'Inca faisait les mariages des nobles, et les magistrats, en province, ceux du peuple. La cérémonie avait lieu une fois l'an: les jeunes filles de 18 à 20 ans se plaçaient en ligne, et vis-à-vis s'alignaient les jeunes gens de 24 à 25 ans. La communauté construisait la maison des époux; ils devaient la garder toujours et ne pouvaient sortir de la condition des ancêtres. La puissance du père était excessive; sa femme était presque son esclave, et ses enfants sa richesse.

Parmi les lois, on distinguait la loi municipale, qui régissait les villages; la loi de communauté, qui marquait les travaux à faire en commun; la loi de fraternité, qui énumérait les conditions d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons; la loi mitachanacuy, qui réglait le travail commun aux villages, provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait l'entretien, aux frais de l'État, des aveugles, des boiteux etc.; la loi de l'hospitalité, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public, aux besoins des voyageurs, en les logeant dans les bâtiments appelés Corpahuasis; et finalement la loi casera, et la loi économique.

Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire haïr le vice, telles que celles-ci: Aime.—Évite l'oisiveté.—Tu ne mentiras.—Tu ne tueras.—Tu ne commettras adultère.—Tu ne frapperas, etc.

Les lois pénales étaient sévères: l'oisif était flagellé; l'homicide, l'adultère, le voleur, l'incendiaire étaient punis de mort. Les questions civiles étaient réglées par l'Incas et par ses magistrats.

Pérou.—Callao.—Le port et le môle.

La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armées de prêtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils étaient tous parents de l'Inca, et leurs fonctions étaient à vie. Quand on prenait une nouvelle province, on y bâtissait un temple, et on y envoyait des prêtres. Ils avaient aussi des prêtresses, choisies parmi les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la virginité, et comme les vestales, elles conservaient le feu sacré. Elles filaient aussi la laine et tissaient les vêtements du roi et de sa Cour. Il y avait, durant l'année, plusieurs fêtes du soleil.—À chaque lune on sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs, selon, le genre d'holocauste. Au commencement de chacune des 4 saisons, on célébrait une grande fête, dont celle de ccapac-raymi, au solstice de décembre, était la plus imposante.

On offrait au soleil, du règne minéral, de petites pierres pointues, de la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres précieuses; du règne végétal, du maïs diversement préparé, des arômes qu'on brûlait en holocauste, de la coca, dont la fumée était considérée comme très agréable à la divinité; du règne animal, des llamas et autres animaux, et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir la protection du Ciel sur son gouvernement. On vénérait aussi la lune, sœur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles.

Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait à la puberté, au mariage, à la mort, on faisait de grandes cérémonies, bals et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement conservées.

Un gouvernement organisé ainsi en communauté, et comme une seule famille, tel que le rêvent encore aujourd'hui certains communards, a pu traverser plusieurs siècles, grâce aux lois morales et paternelles de son fondateur; mais il ne put résister à une poignée d'étrangers. C'est en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Pérou, et tua indignement Atahualpa, le dernier des Incas.

Je reviens maintenant à mon journal de voyage.

Le 21 août 1883, à sept heures du matin, le steamer La Serena tire le canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose à entrer dans le dock, je vais à terre, et un des employés de la maison Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bonté de me donner divers renseignements relatifs aux docks dont j'ai parlé. 25 grues mobiles à vapeur chargent et déchargent les navires qui accostent au môle. Les droits sont multiples et considérables; 12 centavos ou sous par tonne de jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2 soles et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de poids, et malgré cela la compagnie perd de l'argent tous les jours. Les malheurs de la guerre éloignent les navires et le commerce.

La ville du Callao ressemble assez à une des villes du sud de l'Espagne: rues de 10 mètres, maisons à un étage, balcons grillés ou vitrés en encorbellement.

Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso chilien est remplacé par le sol péruvien, qui vaut en ce moment 4 fr. 20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, équivalait au sol argent, ne vaut plus à présent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols papier pour 1 sol argent.

Le type péruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des nègres, des Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins croisé. Les dames ont parfois un teint absolument blanc, diaphane et incolore. Après avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train, qui, dans une demi-heure, me conduit à Lima. Le chemin de fer traverse une plaine arrosée qui serait garnie de villas sans l'insécurité du pays.[Table des matières]

CHAPITRE XXI

Lima. — L'hôpital français. — Les monuments. — Le Panthéon. — L'hôpital duo de Mayo. — L'hacienda l'Infanta. — La fabrication du sucre. — Les édifices religieux. — Sainte Rose de Lima. — L'Établissement de Bélem, et, les Congrégations françaises. — Excursion à Chicla. — Le chemin de fer transandin. — Un oncle d'Amérique. — Les Indiens et la magie. — Le sorroche. — Retour à Lima. — Payta. — Navigation vers l'Équateur.

La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi on a tout dernièrement défendu ces sortes de balcons. Ils empêchent le soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent ainsi plus frais. La capitale du Pérou est en ce moment occupée par les troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La population, qui était de 180,000 habitants, est en décroissance; le commerce est paralysé, et beaucoup d'étrangers, ne faisant plus leurs affaires, s'en vont. Espérons que tout cela cessera à la conclusion de la paix.

Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le président du club français et de la Chambre de commerce française. M. Jules Fort, avec une extrême amabilité, se fait mon cicérone et me conduit d'abord à l'hôpital français, sorte de maison de santé dirigée par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce moment qu'environ 500 membres, et la maison qui reçoit gratuitement les Français, reçoit, moyennant 2 soles par jour, les malades des autres nations. Elle est parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin. Cette œuvre, qui a coûté à la petite colonie des centaines de mille francs, montre son patriotisme et sa charité: elle a aussi ouvert une école française pour les enfants des deux sexes.

Non loin de là, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux des principaux établissements de Lima, et arrivons au jardin de l'Exposition. C'est là que se trouvaient les belles statues, les vases, les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de Santiago et des autres villes du Chili.

Nous parcourons les quartiers du centre, ornés de beaux magasins; mais les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a imposé de 10,000 soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de l'argent des banques et la vente des propriétés: tout est paralysé. Il perçoit pour son compte les droits de douane qu'il a doublés, et l'importateur, privé du bénéfice d'un entrepôt, est obligé de payer en argent comptant les droits dans la quinzaine de l'arrivée des marchandises.

Pérou.—Panorama de Lima.—Plaza de Arme.—La cathédrale.

Je passe la soirée chez M. Cabral, ministre de la République argentine. Ce jeune diplomate, récemment marié me présente à sa famille avec la simplicité des anciens temps. La jeune épouse, dans un dîner exquis, veut bien me faire connaître les principaux plats et fruits du Pérou.

Pour se former une idée d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes et la vie qu'on y mène: il faut savoir encore comment on cultive la campagne. M. Martinet, gérant de la propriété l'Infanta, une des principales du Pérou, veut bien accepter de me la faire visiter lui-même. Elle est à trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima; nous nous donnons rendez-vous à 9 heures à la station; mais auparavant M. Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bonté de me conduire au Panthéon. Une voiture nous a bientôt transportés à l'autre bout de la cité, à la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de marbre, vrai chef-d'œuvre d'art. Des compartiments nombreux reçoivent les corps dans de petites voûtes superposées jusqu'à la hauteur de 2 mètres, d'après le système des cimetières d'Italie. L'espace intermédiaire est occupé par de riches monuments qui révèlent l'opulence des temps passés. Je remarque une pauvre chola (Indienne) qui porte sur son sein son enfant mort et vient l'enterrer de ses mains.

Du cimetière, nous passons à l'hôpital due de Mayo; il est affecté en ce moment aux malades de l'armée d'occupation. D'un vaste polygone au centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre les salles sert de jardins ou promenoirs.—Le tout est enfermé par un bâtiment formant clôture et contenant d'autres salles qui donnent sur un porticat. Ces portiques même sont encombrés de malades en ce moment. Nous y voyons les blessés de la bataille de Huamacuco; de nombreux fiévreux atteints de la typhoïde; beaucoup de malades syphilitiques. 25 Sœurs de Charité françaises ont la direction de l'établissement. Elles dirigent aussi l'hôpital civil, les enfants trouvés, les orphelinats et l'hospice des fous. M. Fort y a conduit dernièrement un jeune Français, empoisonné par une herbe terrible que connaissent les Indiens. Ce poison rend fou d'une folie inguérissable, et ne laisse absolument aucune trace dans l'organisme, en sorte que l'autopsie ne peut le constater.

À 9 heures nous sommes à la station, et vers 10 heures à la hacienda l'Infanta. Elle appartient à MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce moment à Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plantés en canne à sucre. Un magnifique château entouré d'un superbe parc s'offre à nos yeux. La construction est admirablement comprise pour les besoins du pays: un étage sur rez-de-chaussée et sous-sol, grande élévation de plafond; portiques qui empêchent le soleil de chauffer directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus élégants bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en planches, recouvertes d'une légère couche de terre battue; c'est suffisant pour ce pays, où il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point vu de marchands de parapluies. Un galinasso vautour urubus vient se poser sur le pinacle destiné à l'horloge. M. Martinet le tire avec son revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme du vautour, abonde dans le pays: il est un peu chargé de la propreté. Dans le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches à mille couleurs, voltigent avec grâce de fleur en fleur; au verger nous voyons le poirier et le pommier à côté du bananier; au potager croissent tous nos légumes d'Europe; un garçon va et vient, criant et faisant du bruit pour éloigner les oiseaux; ces gourmands ont déjà pelé les feuilles des choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au compartiment des animaux, on voit 80 bœufs pour la charrue, des moutons pour le personnel, et de magnifiques chevaux, dont quelques-uns toujours sellés, prêts à partir. Près de là est le compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler la propriété. On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres 1/2 de riz. Ils travaillent de 7 heures du matin à 4 heures 1/2 du soir et ont 1 heure 1/2 de repos pour le dîner.

Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois sont parqués dans une vaste cour dont les portes sont fermées le soir; ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brésil; mais récemment M. Martinet les a autorisés à se faire des maisonnettes séparées, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occupé par un petit temple où ces bons Chinois viennent à leur manière remplir leurs devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur costume; ils sont vêtus ici à l'européenne. Lorsqu'ils sont malades, ils passent à l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en Chine. Ils n'ont pas de femmes et finiront par s'éteindre. C'est pourtant là une bonne main-d'œuvre qu'on aurait dû mieux ménager. Quelques-uns sont parvenus à établir de beaux magasins où s'étalent les marchandises de Chine. Ils ont, à Lima comme à San-Francisco, un quartier à eux, avec leur théâtre et leur pagode.

L'usine est vaste, bien éclairée, bien aérée. Les machines, qui viennent de la maison Caille de Paris, sont disposées de telle sorte, qu'un seul surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des opérations.

Un chemin de fer sillonne la propriété, et la locomotive apporte à l'usine les wagons remplis de cannes. Versées sur un tablier sans fin mu par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rayés qui les pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant à travers un filtre métallique, se débarrasse des fibres et autres matières étrangères les plus grossières; puis, par la pression de la vapeur dans un cylindre, il est transporté dans un réservoir élevé, d'où il passe dans certaines chaudières; là, par une mixture de chaux, les autres matières étrangères sont précipitées au fond, et le jus clarifié s'en va dans d'autres chaudières où il perdra l'eau qu'il contient au moyen de l'évaporation. L'écume est aussi travaillée par divers procédés, et rend ce qui lui reste de jus pur. À la suite de toutes ces opérations, le jus, privé de l'eau et des autres matières étrangères, s'en va dans de grands réservoirs et n'a plus besoin que d'être séparé de la mélasse pour laisser le sucre pur. Cette opération se fait au moyen de nombreuses turbines qui font 1,000 tours à la minute. M. Martinet a supprimé la filtration par le noir animal, dont ce jus n'avait pas besoin. Après l'opération, l'usine est lavée; l'eau, amenée dans certains réservoirs, donne ce qu'elle peut contenir encore de matières provenant de la canne, et on en extrait le rhum.

L'usine fabrique de 25 à 30,000 quintaux de sucre par an; la canne produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de cannes.

Les ateliers de réparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomètre distille le charbon pour le gaz à l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le résidu de la canne sert de combustible. Les bureaux sont occupés par trois jeunes gens. Chaque champ a sa comptabilité de doit et avoir. M. Martinet espère que, tous frais déduits, la hacienda donnera encore cette année 200,000 fr. de bénéfice net. Comme administrateur, il a 10% du bénéfice et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de nuit, qui correspondent au moyen de sifflets, doivent répondre au sifflet du maître. Vient enfin l'heure du déjeuner, que préside la belle-mère du propriétaire. Cette vénérable matrone voudrait bien aller à Paris, mais sans passer la mer.

Après le repas, nous montons à cheval pour parcourir l'hacienda. Ici on coupe la canne, là on laboure, on draine un terrain marécageux; ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le maïs. À un certain point on amène les charretées de canne. Une grue mobile à vapeur, au moyen d'une chaîne, lève d'un seul coup le chargement et le dépose sur les wagons, économisant ainsi la main-d'œuvre de 30 hommes. L'habileté de l'administration et le perfectionnement des moyens sont deux points essentiels pour la bonne réussite dans le rendement d'une hacienda.

M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, énergique, sait faire rendre des centaines de mille francs à la même propriété, qui en d'autres mains donnerait à peine le montant de la dépense. Il vient d'avoir raison d'une grève de ses Chinois, en renvoyant les meneurs.

Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes à des Communautés religieuses qui les ont données en emphytéose pour une ou plusieurs vies. On appelle vie une période de 50 ans. La redevance annuelle est ordinairement très légère. Ainsi, l'hacienda que nous parcourons ne paie à la Communauté propriétaire qu'un loyer d'environ 25 fr. par mois. Arrivés au bout de la propriété, M. Martinet nous quitte et nous laisse nos chevaux qui dévorent la route, galopant à leur aise dans les cailloux et à travers les fossés. Au bout d'une heure ils nous déposent à Lima.

Nous visitons la cathédrale, dont la façade occupe un des côtés de la plaza de arme ou place centrale. C'est sur cette façade qu'on pendit, il y a quelques années, les deux frères Gouttières, dont un candidat à la Présidence, et, après les y avoir laissés exposés tout le jour, on les brûla sur place. Pour le Pérou, le XIXe siècle n'est pas encore celui de la civilisation!