Le cochon de saint Antoine
Un jour que saint Antoine se promenait dans le pays breton avec un autre saint, il fit rencontre d'un cochon, en vous respectant. Comme il n'avait point de domestique, il lui prit envie d'en avoir un et il dit à son compagnon:
—Il faut que je transforme ce cochon en Breton; c'est lui qui sera mon domestique.
Il prit le cochon par les jambes de devant et le fit se planter sur ses jambes de derrière, puis il récita une prière, et aussitôt le cochon devint semblable aux Bretons qui viennent en pèlerinage à Saint-Mathurin de Moncontour.
C'est depuis ce temps qu'on appelle saint Antoine le patron des cochons, et c'est aussi depuis cette époque qu'on dit en sobriquet en parlant des Bas-Bretons:
Bretons Cochons. (Conté en 1883, par J.-M. Comault).
En Haute-Bretagne, saint Antoine est toujours accompagné de son cochon; on y dit en proverbe: «Tu vas de porte en porte comme le pourcé de saint Antoine», ce n'est qu'une forme patoisée d'un dicton très usité au moyen-âge.
Leroux de Lincy, Livre des Proverbes, cite un dicton apparenté à celui que les Gallos adressent aux Bas-Bretons:
Breton, cochon, Français, polisson. Français, polisson.
Saint Jean, saint Antoine et les cochons
Au temps jadis, les habitants de Saint-Cast avaient coutume de vouer leurs cochons à saint Jean, lui promettant un morceau d'échine, si leur bête n'avait pas d'accident.
Mais il arriva qu'une année, presque tous les cochons qui avaient été ainsi voués, furent enlevés par une épidémie, et les Câtins se dirent:
—Saint Jean a laissé crever nos cochons; il paraît qu'il n'a plus de pouvoir ou qu'il est tombé en enfance, ce qui ne serait pas étonnant, car il est bien vieux. Nous vouerons les premiers que nous achèterons au bienheureux saint Antoine; il ne les oubliera pas, car on dit qu'il a toujours avec lui son petit cochon.
Qui fut dit fut fait: ils achetèrent d'autres cochons et promirent, s'il ne leur arrivait pas d'accident, de porter à saint Antoine un pied et une oreille. Les cochons profitèrent cette année-la, et ils venaient comme la pâte dans la met (huche). Aussi les Câtins étaient joyeux, et ils portèrent des pieds et des oreilles au bienheureux saint Antoine qui se trouve à la chapelle de Saint-Sébastien en Pléhérel.
Cependant saint Jean était bien navré; car il ne recevait plus un seul morceau d'échine; il se colèra bien fort, et il envoya une maladie sur les cochons, qui les fit presque tous crever. Quand les gens virent que le saint était fâché, il lui promirent de nouveau des échines, et maintenant il en a plus que saint Antoine n'a de pieds et d'oreilles.
(Conté en 1883 par Cotti, de Saint-Jacut, boulanger).
Ce récit constate une coutume encore en vigueur: pour que les cochons profitent, sur le littoral entre Saint-Cast et Erquy, on offre un morceau de lard à saint Jean (Saint-Cast), à saint Antoine (Plurien).
En Muzillac (Morbihan), en Saint-Melaine (Ille-et-Vilaine), ont lieu des pèlerinages et des assemblées de saint Antoine très fréquentés.
Dans l'ancienne église de Bédée on voyait une statue de saint Antoine entourée de fers à cheval; les gens du pays venaient invoquer le saint quand leurs animaux étaient malades, et lui offraient un fer à cheval, une motte de beurre, ou de la laine, etc., suivant l'animal dont ils demandaient la guérison.
Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur
Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur étaient frères, et depuis longtemps ils voyageaient ensemble sans avoir jamais eu envie de se séparer. Mais ils arrivèrent à Bréhand-Moncontour vers minuit; ils virent des linceux (draps de lit) étendus dans une prairie; saint Amateur, qui ne savait ce que c'était, eut tellement peur qu'il s'enfuit et alla jusqu'à Lamballe sans s'arrêter, et sans oser regarder derrière lui. Saint Eutrope s'évanouit, et il resta à Bréhand où il fit sa résidence, et saint Mathurin retourna tranquillement à Moncontour où il s'établit, et où il est toujours resté depuis.
(Recueilli aux environs de Moncontour).
Ces trois saints ont en effet des chapelles ou des églises dans ces communes. Saint Mathurin de Moncontour est l'un des saints les plus populaires dans les deux Bretagnes; son principal sanctuaire est à Moncontour, et sa légende est retracée sur les belles verrières de cette église. On pourra consulter pour les détails de son pardon la Revue des Traditions populaires, t. III, p. 278, et la monographie de M. E. Thoison. Saint Mathurin, étude historique et iconographique. Paris, 1889, in-8. Cet auteur ne compte pas moins de 43 églises ou chapelles qui sont consacrées à saint Mathurin dans la partie française de la Bretagne. Malgré ce culte si étendu et encore si florissant, saint Mathurin n'a point de légende, et le court récit qui précède est le seul qui le fasse voyager corporellement en Bretagne.
Saint Mathurin, image populaire
Saint Mathurin, image populaire
de la fabrique de Pierret à Rennes
(Collection Lucien Decombe)]
Un pèlerinage moins célèbre, mais pourtant assez fréquenté, a lieu à la chapelle de saint Mathurin, à Maure; on l'y invoque pour obtenir la cessation des épidémies et en particulier du choléra. Une ancienne croyance, rapportée par M. E. Thoison, affirme que le choléra ne peut exister dans un pays qui possède soit une chapelle de saint Mathurin, soit une de saint Roch. Saint Mathurin l'empêche d'entrer ou saint Roch le renvoie (p. 156-7).
Plomb de saint Mathurin
Plomb de saint Mathurin
Il est représenté vu de face et de dos avec le Saint-Esprit,
c'est le modèle ancien et il n'est plus en usage.]
Saint Eutrope (30 avril) a des chapelles à Saint-Brandan, à Noyal-sur-Vilaine et à Malensac; il ne jouit pas d'une bien grande popularité en Haute-Bretagne; cependant il guérit de l'enfle (enflure) ceux qui frottent la partie malade avec une motte de terre prise au-dessous de sa statue à Bréhand.
Saint Amateur n'est honoré à Lamballe que depuis le siècle dernier (1762), époque à laquelle ses reliques furent envoyées de Rome. À la procession de saint Amateur (11 juillet), dont le culte est très populaire à Lamballe, beaucoup de pèlerins portent des imitations de membres humains en cire. Le membre choisi correspond naturellement à celui dont souffre le pèlerin, ou la personne pour laquelle il est venu en pèlerinage. On trouve à acheter ces objets chez les ciriers de la ville; après la procession, ils sont offerts à l'église. (Revue des Trad. pop., t. IV, p. 166).
Saint Amateur guérit aussi les enfants du mal Saint-Aragon. On voit dans l'église de Bléruais (Ille-et-Vilaine) une statue de saint Amateur, à laquelle on fait des pèlerinages le 15 août; il guérit des rhumatismes.
image pas disponible
Ancienne médaille de saint Mathurin en plomb.
(Pèlerinage de la Pentecôte à Moncontour).
Sainte Anne et sainte Pitié
Les habitants de Merléac, canton d'Uzel, assurent que sainte Anne est née chez eux, au village du Vau-Gaillard. Elle avait une sœur qui s'appelait Pitié. Toutes les deux vivaient dans la crainte du Seigneur, et elles observaient religieusement ses commandements. Alors il n'en était pas de même de la plupart des habitants du voisinage, qui avaient en particulier la mauvaise habitude de jurer.
Sainte Anne et sa sœur essayèrent de les convertir et de les empêcher de blasphémer; mais voyant qu'elles ne pouvaient y parvenir, elles résolurent d'aller vivre dans un pays où leurs oreilles n'entendraient plus de semblables jurements.
Elles se mirent en route, et elles marchèrent longtemps: un jour l'une d'elles épuisée de fatigue déclara qu'elle ne pourrait aller plus loin; c'était Pitié. Sainte Anne, se croyant plus forte que sa sœur, continua sa route, mais elle ne tarda pas à ralentir sa marche. Elle put faire encore une lieue, puis elle vit qu'il lui était impossible de continuer.
Voilà pourquoi sainte Anne d'Auray et Notre-Dame de Pitié sont dans le Morbihan; voilà pourquoi leurs chapelles sont peu éloignées l'une de l'autre.
(Recueilli par M. J. Carlo, de Moncontour)
Le départ de saint Pabu
Saint Pabu étant venu un jour visiter sa chapelle, qui est près de Kerganton en Saint-Guen, entendit une jeune fille qui se disputait avec sa mère, fermière du Port-Thomas, et elle finit par traiter sa mère de «bougresse», tant elle était en colère.
Saint Pabu se montra alors, et après avoir reproché à la jeune fille les mauvaises paroles qu'elle avait adressées à sa mère, il ajouta:
—Ta race sera maudite. Je voulais venir habiter dans ma chapelle, mais après ce que je viens d'entendre, je vais partir et je ne reviendrai qu'après que Port Thomas aura brûlé trois fois, que le paillu (seuil) de la porte des femmes sera usé, et que la dernière personne de ta race aura disparu.
(Recueilli à Saint-Guen par M. Émile Enaud, notaire).
D'après cette prédiction, m'écrit M. Enaud, le bienheureux saint Pabu ne tardera pas à revenir, car le Port-Thomas a brûlé deux fois, le paillu de la porte réservé pour les femmes est presque coupé en deux par l'usure, et la dernière survivante de la fille qui appela sa mère irrévérencieusement est très âgée et vieille fille.
Rober Oheix a, de son côté, recueilli une curieuse variante qu'il a donnée dans son livre Bretagne et Bretons, p. 26.
En Saint-Guen existe une chapelle Saint-Pabu, qui porte aussi le nom de Saint-Tugdual; elle a un intéressant jubé et des fragments de verrières. Si vous demandez aux habitants de Saint-Guen ce qu'était saint Pabu, ils vous répondront qu'il fut ermite, compagnon de saint Elouan dont la chapelle est voisine; qu'il est sorti de son sanctuaire indigné de voir une fille battre sa mère dans une maison située tout près de là, et que caché dans un arbre des environs (un gros if) il attend pour rentrer dans le lieu saint l'accomplissement de quatre évènements: le complet anéantissement de la famille, l'incendie trois fois répété de la maison où le scandale s'est produit, l'arrivée de la mer à Saint-Guen, et enfin l'usure complète du seuil de sa chapelle par les pieds des pèlerins. L'histoire ne serait pas jolie, si l'on n'ajoutait en vous contant cela: le seuil est usé, Saint-Guen n'est pas encore port de mer, mais la rigole alimentaire du canal de Nantes à Brest y passe, et c'est tout comme; la maison en question a déjà été brûlée deux fois, la famille n'est plus représentée que par une vieille fort âgée. Saint Pabu ne peut donc tarder à revenir.
Saint Pabu ou Tugdual, Tudual ou Tual, évêque de Tréguier, VIe siècle (30 novembre), invoqué pour les maladies de poitrine, est surtout un saint populaire dans la Bretagne bretonnante; en Haute-Bretagne, il est le patron de Saint-Tual (Ille-et-Vilaine). Il y a à Erquy une chapelle de saint Tudual; à Saint-Lunaire sont un village et un bois dits de Pontual.
Saint Robert d'Arbrissel
Dans la paroisse d'Arbrissel il est un champ qui ne porte pas de fougère, chose rare dans le pays. Cependant, au temps du bienheureux Robert, il y en avait en cet endroit, disent les bonnes gens, et même beaucoup plus qu'ailleurs, si bien que la fermière ne se gênait pas pour la couper le dimanche.
—Eh quoi! s'écriait le saint, vous violez le jour du Seigneur!
—Hélas, monsieur Robert, j'en ai grand regret, mais les six jours de la semaine ne suffisent point à détruire cette malheureuse plante.
—Voyons, si vous me promettez d'observer les commandements, la fougère ne vous embarrassera plus.
La paysanne jura d'être fidèle à la loi de Dieu et depuis ce jour son champ fut délivré des mauvaises herbes.
(Abbé F. Duynes, Revue des Traditions populaires, t. IX, p. 618).
La chapelle du Bois-Picard
Lorsque l'on va de Montauban à Boisgervilly, à mi-route, on trouve une petite chapelle. Sans aucune architecture, cette humble construction ne ressemble point à ses voisines: aux chapelles de Lannelou et de Saint-Maurice. Voici la légende que me conta un jour une personne pour qui cette histoire était une tradition de famille.
Il y avait une fois un riche fermier au Boisgervilly qui s'appelait Giau[4]. Une après-midi, il s'en fut comme d'habitude chercher son troupeau dans la lande; après avoir regardé de tous côtés, il ne trouva aucune de ses bêtes. Le lendemain il en fut de même, celui d'après aussi. Désespéré, Giau promit alors à saint Antoine de lui sculpter une statue avec un vieux poirier qui se trouvait dans son jardin. À peine avait-il fait ce vœu, qu'il lui sembla qu'un bandeau lui tombait des yeux, et, à son grand ébahissement, il vit son troupeau broutant paisiblement autour de lui.
Giau se rappela sa promesse et fit faire une statue à saint Antoine avec son poirier et la fit placer dans l'endroit témoin de ce prodige. Un jour cependant on voulut l'enlever pour la transporter à l'église de Boisgervilly. Mais arrivé à moitié route, il fut impossible d'aller plus loin: la statue devint tout à coup tellement pesante que sept chevaux ne purent même la remuer. À cette vue, les habitants du Boisgervilly résolurent de ramener la statue. Cette fois un seul cheval suffit et saint Antoine revint dans sa lande.
Depuis on bâtit une chapelle et ce lieu devint un pèlerinage.
(Recueilli à Montauban-de-Bretagne, en 1890, par M. Louis de Villers).
Les croix des sept loups
Par une froide nuit en mois de décembre, un voyageur cheminait sur la route en Médréac. C'était un riche filassier des environs. Depuis quelque temps déjà, il regardait avec inquiétude autour de lui.
Soudain, il s'imagine entendre derrière lui un léger craquement sur la neige. D'abord il croit se tromper, mais le même bruit s'étant reproduit, notre homme se retourne: une bande de sept loups lui fait la conduite. Que faire? Pour toute arme il n'a qu'un bâton. Cependant il ne perd point courage, il s'adresse au Ciel et fait vœu d'élever une croix de pierre en cet endroit, s'il arrive sain et sauf à Médréac.
À peine notre filassier a-t-il fait cette promesse, qu'un loup, plus audacieux que les autres, s'élance vers lui. Rassemblant toute son énergie il l'abat d'un vigoureux coup de bâton. Aussitôt les autres loups se mettent à dévorer leur camarade.
Pendant ce moment de répit, notre voyageur continue sa route, disant toutes les prières qu'il savait et s'adressant à tous les saints du Paradis. Mais les affreuses bêtes ne tardent pas à le rejoindre. De nouveau il promet une seconde croix et un second loup tombe par terre. Il en fut ainsi jusqu'au près du bourg de Médréac où le septième loup fut abattu, après la promesse de la septième croix.
Il existe encore de nos jours quelques-unes de ces vieilles croix en granit que le temps a malheureusement peu respectées.
(Recueilli à Médréac (I.-et-V.) en 1889, par M. Louis de Villers).
Les chapelles de Champeaux
Lorsqu'on va de Champeaux au château de l'Espinay, qui n'est qu'à un kilomètre du bourg, on longe une vallée encaissée entre deux coteaux. Sur chacun de ces deux coteaux se dressent, en face l'une de l'autre, deux petites chapelles dédiées l'une à saint Job et l'autre à saint Abraham. Elles sont dans le pays l'objet de la légende suivante:
En 1512, Guy d'Espinay, en guerre avec un de ses voisins, fut un jour poursuivi de si près qu'il se vit sur le point d'être prisonnier. Cerné de tous côtés, il ne lui restait plus qu'à franchir l'immense espace compris entre les deux collines. Invoquant saint Abraham et saint Job, il fit vœu de leur élever à chacun une chapelle, s'il échappait à son ennemi. Aussitôt, éperonnant son cheval, il le fit s'élancer du haut du rocher de saint Job sur le coteau voisin. Les chapelles indiquent la distance du saut accompli par le coursier de Guy d'Espinay.
On ajoute que les deux maçons chargés de la construction de ces petits oratoires n'avaient qu'un marteau et qu'une truelle, qu'ils se lançaient de l'un à l'autre quand ils en avaient besoin.
(Ad. Orain. Curiosités de l'Ille-et-Vilaine, 1884, p. 9).
Il y a dans le Morbihan une paroisse de Saint Abraham.
Les Notre-Dame de l'Épine
Une pauvre femme, pleine de piété, gardait un jour son troupeau dans un champ de Hirel, voisin du bourg de Ruca; tout en le surveillant, elle adressait une fervente prière à la bonne Vierge, lorsqu'elle aperçut devant elle une minuscule statuette de la mère de Dieu, au milieu d'un buisson d'épines fleuries. Elle continua sa prière avec encore plus de dévotion, mais lorsque vint la nuit, elle se dit à elle-même: «Vais-je laisser là cette jolie petite Vierge? Si mal logée qu'elle soit chez moi, elle y sera mieux pourtant qu'ici, exposée sur son épine aux injures de l'air et de la saison.» Alors elle s'approcha de l'aubépine, prit avec dévotion la statuette et l'emporta dans sa chaumière.
La statue revint d'elle-même dans le buisson d'aubépine, et l'on fut forcé de construire dans ce lieu béni la chapelle d'Hirel.
(Journal de Rennes, 20 février 1802).
On a emporté plusieurs fois la statuette de Notre-Dame de Hirel; mais elle ne se plaisait pas loin de son épine, et toujours elle y est revenue d'elle-même.
Un jour des paysans apportèrent, au seigneur de Laillé une statue de la Vierge qu'ils avaient trouvée dans un buisson d'aubépine sur la Lande du Désert.
Le seigneur de Laillé voulut qu'on la déposât dans sa chapelle dédiée à saint Michel, et qui se trouvait située à la porte du château.
Le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de tous en n'apercevant pas la statue de la Vierge dans la chapelle de Laillé. À quelques jours de là, des pâtres la virent de nouveau sur la lande et sous le même buisson. Lorsque le seigneur de Laillé eut connaissance de ce miracle, il ne douta pas que la sainte Vierge voulût une chapelle sur la Lande du Désert, et il fit édifier celle qu'on voit aujourd'hui et qui occupe la place de l'aubépine abritant la statue.
(A. Orain. Curiosités de l'Ille-et-Vilaine, 1800).
Il y avait à Saint-Briac une statue de la Vierge placée dans une épine, et qui faisait des miracles. Le recteur la fit enlever et transporter en son église, parce que les Briacais ne voulaient pas lui faire bâtir une chapelle. Mais dès le lendemain la statue se retrouva sur son épine, et les Briacais lui élevèrent une chapelle à l'endroit où elle se plaisait.
Un fermier du même pays, en labourant son champ, trouva une petite bonne Vierge. Il l'emporta à la maison et l'enferma dans son coffre. Le lendemain, quand il l'ouvrit, il s'aperçut qu'elle avait disparu, et pourtant la serrure n'avait pas été ouverte, et il en avait la clé dans sa poche. Il se mit à chercher dans les environs et finit par la découvrir dans le haut d'une épine; il l'emporta de nouveau et la renferma dans son coffre. Mais le lendemain matin, on la retrouvait dans le haut de l'épine.
(Recueilli à Saint-Briac par M. Charles Sébillot).
Dans les légendes populaires, ainsi qu'on l'a déjà vu, et on en trouvera plus loin d'autres exemples, les saints ont des endroits de prédilection dont ils n'aiment pas à être dérangés.
Lorsque Saint-Germain-de-la-Mer cessa d'être paroisse on chargea sur une charrette la statue du saint pour l'emporter à Matignon; quand on arriva au Pont-au-Prouvoire, le saint s'échappa et retourna à travers champs jusqu'à sa chapelle; dans ceux par où il a passé la récolte est plus belle que dans les autres.
(Paul Sébillot, Traditions, t. I, p. 324).
À côté du Pont-Ruellan, en la commune de Hénanbihen, se voit une statuette dite de saint Mirli. Elle est en pierre et présente cette particularité que la tête, ayant été séparée du tronc, y était autrefois réunie par une tige. Celle-ci n'était pas fixe, et on pouvait faire tourner la tête. Si on peut l'embrasser un certain nombre de fois, on se marie dans l'année. La tête de saint Mirli a été plusieurs fois emportée, soit par des incrédules, soit par des personnes désireuses d'avoir chez eux ce saint: elle est toujours revenue d'elle-même à sa place.
Dans ses Légendes du Morbihan, le docteur Fouquet a raconté la découverte de la statue miraculeuse à laquelle Notre-Dame du Roncier de Josselin doit son origine; bien que son récit ne soit pas emprunté directement à la tradition populaire, je le donne ici, en l'abrégeant un peu, parce qu'il se rattache à un ordre d'idées voisin des Notre-Dame de l'Épine.
Longtemps avant que Josselin fût une ville, des paysans avaient remarqué, là même où dans les XIVe et XVe siècles fut élevée son église collégiale, une ronce que les neiges et les verglas des plus rudes hivers ne pouvaient dépouiller de ses feuilles toujours fraîches et toujours vertes. Surpris de ce phénomène et guidés par un pressentiment religieux, ils fouillèrent le sol sous cette ronce et amenèrent au jour une statue de la Vierge qu'ils reconnurent pour miraculeuse, car aucune tradition du pays ne mentionnait l'existence en ce lieu d'une ancienne statue.
À la nouvelle de cette découverte, des flots de fidèles accoururent, les mains pleines d'offrandes, pour obtenir les grâces et la protection de Notre-Dame du Roncier, qui dans ce lieu d'élection, opérait chaque jour des merveilles. Alors une sainte chapelle fut construite pour y déposer la statue vénérée et bientôt des maisons s'élevèrent dans ce lieu béni.
L'ancienne édition d'Ogée reproduit des passages d'un livre, probablement du XVIIe siècle, intitulé Le Lis fleurissant parmi les épines ou Notre-Dame du Roncier triomphante dans la ville de Josselin, par le P. I. de I. M.
Vers l'an 808, un paysan cultivant la terre, au lieu même où l'on a bâti l'église de Notre-Dame, et coupant des ronces avec un faucillon que l'on voit encore suspendu à la voûte de l'autel, y déterra l'image consacrée. Le P. I. assure que rien n'extirperait les ronces attachées à l'un des pignons de l'église, et que le faucillon, suspendu au-dessus de l'image miraculeuse, paraît neuf comme s'il sortait de la main du maréchal. Il y a aussi à Rostronen une église de Notre-Dame du Roncier.
Notre-Dame du Nid de Merle
La forêt de Rennes portait au XIIe siècle le nom de forêt du Nid de Merle. Il y a bien longtemps un jeune garçon qui gardait son troupeau dans la forêt, aperçut une lumière dans le feuillage d'un buisson. L'enfant s'arrête étonné; il regarde plus attentivement et reconnaît que cette lueur sort d'un nid construit là par un merle; il écarte les branches, et trouve couchée sur un lit de mousse une toute petite statue de la sainte Vierge jetant autour d'elle une céleste clarté. Il l'enlève doucement et va la porter chez le curé de la paroisse, qui la place dans son église. Le lendemain, il n'y trouve plus la statue. Le pâtre s'enfonça dans la forêt et la retrouva dans le nid de merle qu'elle avait choisi pour demeure. Trois fois il rapporta au curé ce précieux trésor, trois fois la Vierge retourna dans le petit nid. On prit alors le parti d'y construire une chapelle qui reçut le nom de Notre-Dame du Nid de Merle; non loin de là s'éleva l'abbaye de Saint-Sulpice, dont les bénédictins conservèrent avec soin la petite statue.
(Guillotin de Corson. Semaine religieuse du 31 mai 1873).
M. le chanoine Guillotin de Corson m'écrit que cette légende lui a été racontée dans le pays; il y avait à Rennes, dans la rue du Griffon, une statuette assez fruste qui retraçait ce miracle.
À Sulniac, au hameau de la Vraie-Croix, où l'on parle français, alors que dans le reste de la commune le breton est usité, est une chapelle dont la légende raconte ainsi l'origine:
Un croisé rapportant un fragment de la vraie croix s'arrêta à cet endroit et y perdit sa relique; il la rechercha vainement, et partit. Peu après, on vit au haut d'une aubépine un nid de pie qui jetait pendant la nuit une vive clarté. La pie avait volé le fragment de la vraie croix. On fit construire une chapelle pour la recevoir; mais toujours la relique retournait au nid de pie, et l'on finit par comprendre qu'elle voulait y rester. Alors on bâtit une seconde chapelle, de façon à ce que le fragment de la vraie croix fût placé à la hauteur même où était le nid.
(Cayot-Delandre, Le Morbihan, p. 384).
Voici encore une autre légende qui se rattache aux emplacements préférés par les saints pour les édifices qu'on leur élève:
Très anciennement, dit une tradition reléguée dans la mémoire des vieillards, l'église de Vieux-Bourg Quintin étant venue à tomber de vétusté, les habitants résolurent de la reconstruire sur le même emplacement. Mais, la nuit, les travaux exécutés pendant le jour étaient renversés par une main invisible. Ils comprirent que Dieu ne voulait pas qu'on reconstruisit l'église dans l'endroit où elle était primitivement; mais où la placer? L'embarras était grand quand on vit des pies s'abattre sur les murs, en détacher la chaux et la porter à l'endroit où se trouve actuellement l'église de Vieux-Bourg, c'est-à-dire à environ quatre kilomètres de distance.
(B. Jollivet, Géographie des Côtes-du-Nord, t. I, p. 384).
La chapelle de Notre-Dame à Bovel
À Bovel, on raconte qu'on aperçut un jour sur les vastes landes d'Anast une statue de la sainte Vierge posée sur la bruyère. Quelqu'un la plaça sur une charrette traînée par des bœufs, se promettant de la conduire à l'église de sa paroisse. Mais à peine l'attelage se fut-il engagé dans la vallée marécageuse dominée par le manoir du Bois-Denart que les bœufs s'arrêtent subitement, et ni les menaces ni les coups ne purent les faire avancer. On comprit que Notre-Dame voulait être honorée en ce lieu et Dieu permit qu'une fontaine jaillit à côté de l'endroit choisi par la sainte Vierge. On éleva un sanctuaire en l'honneur de Marie, et l'on y posa dévotement la statue que l'on y vénère encore maintenant.
(Guillotin de Corson. Récits historiques, p. 144).
Le jour de la Nativité, les pèlerins vont boire de l'eau à la fontaine, jettent une pièce de monnaie dans la source, vont prier aux pieds de la statue, puis déposent une seule offrande dans le tronc béni.
Le prieuré de Notre-Dame de Montreuil
Il y avait une fois un riche seigneur qui avait fait vœu de bâtir une chapelle dédiée à la sainte Vierge dans un endroit appelé Montreuil, sur la lisière de la forêt de Montauban. Bientôt les matériaux furent à pied d'œuvre et on jeta les fondements. Le soir de la première journée, les ouvriers avaient choisi les plus grosses pierres pour asseoir solidement les fondations. Quel ne fut pas leur étonnement, le lendemain matin, lorsqu'ils virent leur travail défait et les matériaux transportés quelques champs plus loin.
Ils se remirent pourtant à l'ouvrage avec une nouvelle ardeur. L'un d'eux, qui était un malin, dit à ses compagnons:
—Il y a quelque sorcellerie là-dessous, m'attends je; si vous voulez m'en croire, vous autres, nous veillerons cette nuit.
Le soir venu, ils se cachèrent dans les broussailles; vers le milieu de la nuit, ils aperçurent deux anges resplendissants de lumière, qui enlevaient les pierres et les transportaient dans l'endroit où la veille les ouvriers les avaient retrouvés.
Le seigneur comprit que c'était le lieu choisi par la sainte Vierge, et c'est là qu'il fit construire la chapelle. Des moines vinrent s'établir auprès et construisirent un prieuré qui s'appela le Prieuré de Notre-Dame de Montreuil. Il n'en existe plus aujourd'hui que quelques vestiges.
(Recueilli au village de Montreuil, près Montauban, en 1891, par M. Louis de Villers).
Pierre sculptée sur la façade du prieuré
Pierre sculptée sur la façade du prieuré
actuellement converti en ferme,
d'après un croquis de M. L. de Villers.
La statue qu'on ne peut emmener
Il y avait autrefois, non loin de l'antique église de Guiguen (XIIe siècle) une chapelle que l'on prétendait avoir été bâtie par le P. Morin, célèbre prédicateur du XVe siècle, né à Guiguen. Les gens du pays appelaient ce petit oratoire «la Chapelle du bon Père Pierre Morin». Voici une légende qu'on raconte encore aujourd'hui à son sujet. Un jour quelques mauvais garnements du bourg volèrent un fromage de cochon, et, le soir venu, se rendirent sur une lande voisine du bourg pour y faire ripaille. En passant devant la chapelle, il vint à l'idée de l'un d'eux d'inviter Pierre Morin. Il entra dans la chapelle et chargeant la statue sur son épaule, il lui dit:
—Tu vas v'ni quanté nous, Pierrot, tu vas manger du fricot.
Mais au moment où les jeunes gens allaient entamer le plat de fromage, la statue se démena tant et si bien, qu'ils furent obligés de la rapporter dans la chapelle et de la remettre à la place où ils l'avaient prise.
(L. Decombe, dans Bézier. Supplément à l'Inventaire, p. 87).
Saint Samson et la cathédrale de Dol
Un puissant seigneur ayant rencontré le thaumaturge Samson lui dit: «Homme de Dieu, tu vois cette grosse pierre; lance-la; autant d'espace elle parcourra, autant de terrain je le concéderai.»
Alors le saint, s'étant placé à l'extrémité de la chapelle qui porte encore son nom, projeta la pierre vers l'Occident. Elle tomba juste à l'endroit où se termine aujourd'hui la cathédrale.
Lorsque l'emplacement fut ainsi obtenu, le pieux évêque construisit sa basilique avec un âne et un bœuf.
Cependant, si actif que fût le fondateur de la cité doloise, il ne put achever la tour imposante du Nord. Depuis, l'on a bien essayé de poursuivre l'œuvre du saint, mais c'est inutile, car une main mystérieuse fait tomber toutes les pierres que l'on est tenté de placer sur la tant vieille tour.
L'église possède un souterrain merveilleux. Il part de la tour du sud, fait trois kilomètres sous les marais et débouche à Mont-Dol, au bas du tertre.
(Abbé F. Duynes, Revue des Traditions populaires, t. VIII, p. 36).
Deux villages voisins de Dol, (Mont-Dol et Carfantain) possèdent chacun une fontaine à laquelle est attaché le nom de saint Samson. Il n'existe pas d'autre tradition orale sur le célèbre thaumaturge dans le pays même qu'il a évangélisé.
Ici, comme en mainte circonstance, ajoute M. Duynes, l'imagination populaire a poétisé les explications prosaïques de l'histoire. Cette tour du Nord fut commencée au XVe siècle sur les ruines d'une autre beaucoup plus ancienne. Pendant plusieurs années les travaux s'effectuèrent vigoureusement, mais les fonds ne tardèrent pas à manquer et l'entreprise est demeurée dès lors dans l'abandon le plus complet. Il ne faut voir là qu'une traduction hyperbolique de la réalité. Jadis demi-forteresse, la vieille cathédrale de Dol possédait nécessairement des communications dérobées avec les fortifications et les palais de l'antique cité.
Samson, évêque de Dol, VIe siècle, (28 juillet) est le patron de Bobital, Cadélac, Dol, Illifaut, La Fontenelle, Kerity, Lanvellec, Lanvézéac, Saint-Samson, Saint-Ideuc, et on lui a élevé de nombreuses chapelles.
Saint Samson était invoqué pour guérir de la folie. Encore aujourd'hui les personnes qui redoutent cette maladie pour leurs proches viennent implorer ce saint en sa chapelle absidale. La raison de ces pèlerinages particuliers tient aux détails de la vie du célèbre thaumaturge. Tous ses anciens biographes nous le montrent ayant une puissance extraordinaire d'exorcisme. Aussi au XIIIe siècle, dans la splendide verrière de la cathédrale, l'artiste peignait «un prince et une princesse couronnés, qui implorent le saint pour une jeune fille, vêtue d'une robe jaune, dont les yeux hagards et les mains liées indiquent assez une possédée.»
Saint Benoît de Macerac
Saint Benoît, disent les paroissiens, voulut construire une église près de son héritage favori, au village de Pen-Bu; mais bientôt, il ne put donner suite à son pieux désir. À peine les fondations commençaient-elles à sortir de terre, que des milliers de grenouilles commencèrent à coasser sans relâche dans les marais voisins et troublèrent grandement les prières et les méditations de notre saint. Néanmoins, confiant en la bonté de Dieu, il supporta ce contre-temps avec patience et se mit en devoir de continuer son œuvre. Mais bientôt, les eaux étant devenues plus grandes, les grenouilles poussèrent l'audace jusqu'à venir établir leur demeure dans les constructions destinées à devenir l'église, malgré saint Benoît qui ne put les chasser et les détruire complètement. Alors, croyant voir un avertissement dans ce fait de la Providence, il se résigna à bâtir plus loin son oratoire, et alla en poser les premières pierres, non loin de sa fontaine, dans un lieu qui, dit-on, n'était alors que forêt, et près de l'endroit où avaient été construites tout d'abord les cellules de ses neuf compagnons. Ainsi prirent naissance le prieuré et le bourg de Macerac.
Tombeau de saint Benoît
Tombeau de saint Benoît,
dans le cimietière de Macerac.
Dans son intéressante monographie Saint Benoît de Macerac, M. de l'Estourbeillon relate encore d'autres souvenirs: dans la paroisse de Macerac, sur un coteau qui domine la vallée de la Vilaine, on voit une masse de rochers, appelés dans le pays la chaire de saint Benoît: «C'est là, disent les paysans, que sainct Benoist preschait au paouvre monde, et disait à nos anciens de tant si belles chaouses sur noutre divin seigneur Dieu.» Une procession s'y rend le 28 octobre. Les meilleurs champs de la paroisse aux environs du bourg s'appellent la Benoîterie. Non loin de l'ancienne église, au nord de la paroisse et au bord du marais, existe une ancienne fontaine, dite de Saint-Benoît; elle est construite en gros appareil, dans le genre du XIIIe siècle; et, est surmontée d'une croix de granit. Au centre de son excavation existe encore une antique statue de saint Benoît en bois peint, de trente centimètres de hauteur environ. Elle représente un moine imberbe, vêtu de bure, la tête recouverte du capuce; la main droite retient, appuyé sur la poitrine, un livre peint en rouge, la gauche brisée au poignet, est tendue en avant, et semble avoir tenu une crosse. On vient prier devant cette petite statue, et plus d'un ancien, après avoir bu de l'eau de la fontaine, embrasse la statue avec une religieuse ferveur. Le tombeau est dans le cimetière, il est composé d'un seul bloc de granit posé sur un massif de maçonnerie; le couvercle en partie brisé, porte les empreintes d'une sorte d'étole gravée sur la pierre, et en tête une croix de saint André très distincte entre les deux bras de l'étole. C'est près de ce tombeau que les habitants viennent en pèlerinage «et l'on a jamais oueï prescheu, disent les anciens, qu'aôcun de ceulx qui'taint venüs besouëgner près de ly en preieres s'en fut retourné mécontent et marri.»
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Cette fontaine a été reconstruite l'an dernier
par le curé de Saint-Benoît,
et la statuette haute de quarante centimètres environ
a été remplacée par une autre plus moderne.
Saint-Benoît de Masserac ou Macerac (23 octobre, aliàs 22 octobre), pénitent, XIe siècle, a son tombeau à Masserac, dont il est le patron.
Saint Lin
Lorsque saint Lin vint en Bretagne, il était monté sur une charrette attelée de quatre bœufs qui portait aussi son mobilier. Il n'avait pas dit au conducteur où il voulait s'arrêter; mais quand on arriva à l'endroit où est bâtie la chapelle de saint Lin, les bœufs refusèrent d'avancer; le conducteur eut beau les piquer et les frapper, ils ne bougèrent pas de place, et les bœufs de limon opposèrent une telle résistance, que maintenant on montre encore sur le rocher l'empreinte de leurs pieds.
(Recueilli en 1884, aux environs de Moncontour).
La commune de Saint-Vran, canton de Merdrignac, a une chapelle de saint Lin, d'origine ancienne, et qui a été reconstruite il y a quelques années. C'est à elle que se rapporte cette légende. On voit auprès une fontaine, à laquelle on se rend pour la guérison de la goutte et des rhumatismes.
Notre-Dame du Pont d'Ars
De son temps le grand saint Martin était chait en amour de sa vésine, et par un biau jou, i fut la demander en mariage. Mais Notre-Dame du Pont d'Ars li répondit:
—Je sai toute marrie, mon brave homme, de vous faire offense, mais vey'ous, je tiens à demeurer comme je sai, et à mourir vierge; recevez-en ben mes excuses.
Et comme saint Martin insistait fort, la Vierge du Pont d'Ars li dit:
—Je ne saurais épouser personne, mon bonhomme, et j'vous l'dis sans feinte, car sans ça j's'rais la vot', ben sûr:... vous m'plaisez ben, m'est avis; aussi pour vous consoler, j'vous donne gage de vous accorder tout c'que vous me d'manderez.
(Dr Focquet. Bulletins de la Société polymathique du Morbihan, 1860-61, p. 127).
Cette courte légende sert à un conteur à expliquer la dévotion particulière des gens de Saint-Martin pour Notre-Dame du Pont d'Ars, à qui ils vont processionnellement demander la cessation de la pluie.
La cane de sainte Brigitte
Il était une fois une princesse qui s'appelait Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant sur le point de périr, invoqua sainte Brigitte et la supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte exauça sa prière et ils furent changés en cane et en canetons.
Ils gagnèrent facilement la terre ferme, et, quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre leur forme première qu'au bout d'un certain temps: jusque-là ils devaient se rendre en pèlerinage à sa chapelle le jour de l'assemblée et le jour des Rogations, pour demander à Dieu le pardon de tous leurs péchés.
Lorsque leur pénitence fut terminée, sainte Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine, et c'est depuis cette époque que l'on ne voit plus venir à sa chapelle la cane et ses douze canetons.
(Conté en 1897, par François Marquer, de Saint-Cast).
Il était une fois une princesse que poursuivait un méchant capitaine qui en voulait à son honneur. Sur le point d'être atteinte par lui, elle se jeta à la mer, et elle allait périr, quand elle invoqua sainte Brigitte, sa patronne. Sa prière fut exaucée, et elle fut à l'instant changée en cane, de sorte qu'il lui fut facile de s'éloigner en nageant.
La sainte ne borna pas là sa protection: un peu plus loin la princesse rencontra un génie des eaux, qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y redevint femme et plus tard, il l'épousa.
En reconnaissance de cette miraculeuse intervention, chaque année, le jour anniversaire de celui où elle avait été sauvée, la princesse venait avec ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle. Mais pour éviter toute relation avec les hommes, elle se montrait alors sous la forme de cane, que la sainte lui avait donnée quand elle était en danger de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement des canetons.
(Recueilli par Mme Lucie de V. H.)
La légende qui suit est beaucoup plus tronquée, et les conteurs ont oublié le commencement; mais elle explique pourquoi les apparitions ont cessé, et relate en même temps une vengeance de sainte Brigitte à l'égard d'une pèlerine irrespectueuse:
Du temps des fées, on voyait tous les ans, à l'assemblée de Sainte-Brigitte, arriver une cane suivie de douze canetons, qui se rendait à sa chapelle.
Elle y vint plusieurs années de suite; mais un jour un méchant garçon tua l'un des canetons d'un coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre en fut puni, car à partir de ce moment lui et les siens n'éprouvèrent que du malheur.
Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte. Un jour deux jeunes filles étaient venues en pèlerinage à sa chapelle, et l'une d'elle s'écria en voyant la statue:
—Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du monde, je ne voudrais pas l'embrasser!
À peine eut-elle achevé ces paroles, que par la permission de la sainte sa tête fut changée de côté.
(Conté en 1885, par J. M. Comault).
La cane et les canetons suivaient aussi la procession des Rogations.
D'après une autre version, le jeune homme qui avait tué l'un des canetons fut aussitôt transformé en épervier, et peu après il fut tué d'un coup de fusil, au moment où il se disposait à enlever un poulet dans la cour d'une ferme.
D'autres disent qu'il fut changé en cochon, et qu'il se mit à suivre la procession en grognant. Un fermier l'emmena; mais ayant essayé vainement de l'engraisser, il lui cassa la tête d'un coup de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.
Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VIe siècle (8 septembre), est invoquée par les femmes en couches en Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch, Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais que celle qui est près de Merdrignac et celle à laquelle se rattachent les légendes ci-dessus. Elle est située dans la commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant l'exclamation de la pèlerine; il y a à côté une statuette de sainte Marguerite, plus petite, et derrière la chapelle sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualité et très abondante, qui portent le nom des deux saintes.
Sainte Brigitte de Merdrignac est invoquée par les nourrices pour avoir du lait. Près de sa chapelle est aussi une fontaine. On raconte à Laurenan qu'un homme du village de l'Erignac qui se rendait au marché, ayant entendu les lamentations d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner du lait, entra dans la chapelle et se mit à se moquer d'elle.
Mal lui en prit, car à peine fut-il sorti qu'il lui sembla qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui il était plus gonflé de lait que ne le fut jamais vache laitière.
On m'a plusieurs fois raconté ces légendes, mais elles ne sont plus connues de tout le monde dans le voisinage, ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enquête que j'ai faite. Les deux premières versions sont assez étroitement apparentées avec la célèbre légende de la cane de Montfort.
Je n'ai jamais trouvé celle-ci dans la tradition orale, tout au moins à l'état de récit en prose. M. Joüon des Longrais, qui a réimprimé le «Recit veritable de la venue d'une Canne sauvage en la ville de Montfort», composé en 1652 par le père Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de cette légende[5], qu'il a étudiée dans sa curieuse introduction. Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson populaire dont Châteaubriand cite quelques vers dans ses Mémoires d'outre-tombe et que sa mère lui chantait, il y a plus d'un siècle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux versions qui sont reproduites dans les Chansons populaires d'Ille-et-Vilaine de Lucien Decombe, et j'ai moi-même rencontré plusieurs chansons qui parlent d'une «fille du pais du Maine», transformée en cane. Vers 1820, M. Poignand a donné dans ses Antiquités historiques et monumentales, une chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs de Montfort. C'est à ce titre que je la reproduis ci-dessous, et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui, à ma connaissance, se rattache à la légende dorée de la Haute-Bretagne.
Une fille du bourg de Saint-Gilles,
Des plus belles et des plus gentilles,
Un dimanche la matinée
Par des soldats fut enlevée.
Lui ont lié si dur les veines
Qu'elle ne peut avoir son haleine,
Et l'ont malgré tous ses efforts,
Conduite au château de Montfort.
L'officier la voyant venir
De joie ne pouvait se tenir:
«Faites-la monter dans ma chambre,
Nous dînerons tantôt ensemble.»
À chaque marche qu'elle montait,
Son pauvre cœur (il) soupirait.
«C'est donc ici la belle chambre
Où il faut que mon Dieu j'offense.»
Le capitaine assura bien
Que son Dieu n'offenserait point,
Qu'il lui donnait son cœur pour gage
Et la prendrait en mariage.
«Oh! monsieur, permettez-moi donc
Que je fasse mon oraison.»
Elle a prié Dieu, Notre-Dame
Et Saint-Nicolas d'être cane.
Quand la prière fut achevée,
En cane elle a pris sa volée,
Elle s'envola par une grille
Dans un étang plein de lentilles.
Quand le capitaine vit cela,
Tous ses soldats il appela,
Ont bien douné cinq cent coups d'armes
N'ont jamais pu toucher la cane.
Le capitaine au désespoir,
Ne veut rien entendre ni voir,
Ne veut plus être capitaine,
Dans un couvent se fera moine.
image:La cane et ses canetons
La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de
l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait
été donnée au XVIe siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la
gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)
Les fées chrétiennes
Les esprits dont la croyance populaire a peuplé les lieux remarquables par leur disposition singulière, les vieux édifices, les cavernes et même les maisons, ne sont pas tous vus du même œil par les gens de campagne. S'ils craignent les maléfices des démons, les espiègleries des lutins et des animaux fantastiques, les fées leur semblent mériter des égards particuliers. Dans les légendes, elles jouent presque toujours un rôle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protègent contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garçon faible, mais courageux, qui, grâce à leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux pauvres gens des présents bien précieux, du pain qui ne diminue pas, des vêtements, ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du besoin.
Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter de sorcières, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions qui témoignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les bonnes dames, nos bonnes mères les fées, et semblent regretter qu'elles aient disparu au commencement de ce siècle. Plusieurs—en Haute-Bretagne du moins—espèrent que leur départ n'est pas définitif et qu'on les reverra le siècle prochain.
Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le peuple est la manière dont il envisage les fées au point de vue de la religion. Il lui répugnerait de savoir païennes et damnées les dames bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour elles de devenir chrétiennes; car pour tuer les fées, il suffit de leur mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manière que, d'après les conteurs, les fées de Plévenon ont cessé d'être immortelles[6], et, comme le sel est un des ingrédients usités dans la cérémonie du baptême, il est presque impossible qu'elles soient baptisées. Cependant elles peuvent entrer dans les églises, être marraines et assister à des mariages. Elles ne sont ni tout à fait chrétiennes ni tout à fait païennes. Ce sont, d'après une croyance assez répandue en Haute-Bretagne, des esprits, des espèces d'anges condamnés à une pénitence qui doit être accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils reprendront leur rang dans le paradis.
Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des églises, et, ainsi qu'on le verra plus loin, ériger des croix. Par là sans doute elles font œuvre chrétienne et leur pénitence est abrégée.
Les légendes qui suivent montrent des fées—ce sont toujours des fées auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées innommées des contes—qui touchent de près au christianisme; parfois même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.
La croix des fées
Il y a en Nazareth, près de Plancoët (Côtes-du-Nord), une croix qui, à ce qu'on assure, a été plantée par les fées; il y a dessous trois barriques d'argent. Si quelqu'un allait à minuit juste à cet endroit le jour d'une grande fête, il pourrait facilement avoir cet argent; car à minuit cette croix se lève de terre d'un côté, et est penchée tout d'un bord, et l'on pourrait voir et prendre le trésor; mais après minuit, elle revient à sa place.
(Recueilli par M. Charles Sébillot.)
Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées
Le chœur de l'église Notre-Dame de Lamballe est bâti sur de belles caves s'ouvrant au-dehors par une porte basse, située au pied du mur côté nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au sujet de cette porte à l'air mystérieux et qu'ils n'ont jamais vu s'ouvrir, ils vous répondraient invariablement, que c'est l'entrée d'un souterrain reliant Notre-Dame au château de La Hunaudaye, avec ramification jusqu'à la Caillibotière[7].
Ce souterrain a été construit par les fées en même temps que le chœur de l'église: la meilleure preuve, c'est que les galeries du chœur conduisent dans la chambre à Margot, comble du côté nord, justement au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces dernières années sa quenouille pétrifiée dans un coin de la chambre. Tous les trésors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux de pièces de six francs.
Si les prêtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant gardé par un suppôt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques gouttes d'eau bénite et le trésor appartiendrait à l'église. Ils ont bien essayé à diverses reprises: la dernière fois, il n'y a pas plus de cent ans; mais c'est impossible. Ils étaient entrés dans le souterrain avec la croix, la bannière, chacun ayant un cierge béni à la main pour éclairer la route, le recteur ayant ses étoles et un goupillon; mais, avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nuée de guibettes (variété de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brûlant en si grand nombre qu'elles finirent par tout éteindre. La procession eut bien de la peine à sortir du souterrain: depuis, on a condamné la porte et il est défendu d'y entrer.
Quant aux galeries du chœur, c'est une vraie chance qu'elles soient finies. Si vous avez passé sur le tertre de Caliguet, un des contreforts de la colline de Bel-Air, en Trébry, vous avez dû remarquer un grand nombre de pierres de toutes dimensions, accumulées là comme à plaisir: c'est la dernière devantelée (charge d'un tablier) de Margot apportant des pierres à ses sœurs, qui bâtissaient Notre-Dame et la tour de Cesson.
Quand elle arriva, ses sœurs donnaient le dernier coup de truelle, ce qui l'étonna, car l'église n'était commencée que depuis dix heures, et elle n'avait apporté que trois devantelées de pierres. Voilà comment Notre-Dame a été bâtie en deux heures, et avec les trois devantelées à Margot.
(Recueilli par M. Cauret, professeur au lycée de Saint-Brieuc).
Suivant la légende, on aurait aperçu, il y a bien longtemps, dans les rochers sur lesquels s'élève Notre-Dame, au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubépines toujours fleuries, une statuette de la Vierge Mère, conservée dans cette église sous le vocable de Vierge miraculeuse. Les habitants la portèrent inutilement dans leur église paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit suivante, la statue retournait invariablement sur son rocher; c'était dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait une chapelle en ce lieu.
Ils se décidèrent à construire une église, mais les travaux étaient à peine commencés que les fées achevèrent le tout dans une seule nuit, sans oublier la tour.
D'après un autre récit (Sébillot, Gargantua, p. 70), c'est après avoir laissé inachevé le portrait de saint Jacques le Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait faite, que les fées vinrent construire la cathédrale de Lamballe.
Les fées et les chapelles
La chapelle de Hirel en Ruca (Côtes-du-Nord) a été bâtie par les fées en une seule nuit. Elles avaient l'intention de la faire plus grande et de la joindre à l'église de Ruca. La nuit suivante, elles allèrent au Port-à-la-Duc chercher les pierres qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie morte. Elle ne savait pas ce que c'était, et elle s'adressa à une bonne femme qui passait sur la route.
—Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?
—'Est eune pie morte, répondit la bonne femme.
La fée surprise demanda:
—Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?
—Vère, ben sûr.
Quand la fée entendit cela, elle dénoua son tablier et jeta sa «devantelée» de pierres, puis elle courut bien vite dire à ses compagnes de ne pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes comme la pie.
Les énormes pierres que l'on voit auprès du moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fée laissa tomber de sa devantière.
(Recueilli par M. Charles Sébillot).
À Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca, se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur, intéressante au point de vue architectural. Son portail fut, dirent à Habasque vers 1835, des femmes du voisinage, élevé par l'enchantement des fées; mais elles ne le terminèrent point, parce qu'elles rencontrèrent le cadavre d'une pie morte.
(Notions historiques, t. III, p. 70.)
Suivant une autre légende, pendant qu'elles ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban, en le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus puissant qu'elles; elles prirent peur et laissèrent leur ouvrage inachevé.
Ce sont aussi les fées qui ont construit la chapelle de Notre-Dame-du-Haut en Trédaniel.
(Paul Sébillot, Gargantua, p. 70. Revue des Trad. pop., t. II, p. 438.)
À Pleslin les anciens racontent que les fées portant les pierres du Champ-des-Roches pour la construction du grand Mont Saint-Michel, et les trouvant trop lourdes, les déposèrent à Pleslin et les alignèrent sur un espace de quatre à cinq cents mètres.
(Ernoul de la Chenelière, Inventaire, p. 10).
Les canonisations populaires
Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapporté les légendes ont été canonisés régulièrement, ou ont une possession d'état de sainteté qui remonte à plusieurs siècles; il en est d'autres en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont été béatifiés par le peuple sans l'intervention du clergé, quelquefois malgré lui, et qui sont l'objet d'un culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une sorte de légende, d'autres n'en possèdent que les rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous avons réunis dans cette section.
Près d'Augan (Morbihan), un frais vallon au milieu des landes se nomme le Vallon de saint Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est une grotte naturelle formée d'énormes quartiers de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand je demandai ce que c'était que saint Couturier, on me répondit que c'était un pauvre homme qui allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette grotte enveloppé de sa berne, qu'il trempait auparavant dans l'eau du ruisseau, pour faire plus rigoureuse pénitence. Aujourd'hui saint Couturier a la réputation de guérir de la fièvre, et quelques villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps à autre à sa grotte un dévot pèlerinage. À quelques pas de là, on voit les débris d'une roche aux fées, qui paraît avoir eu quinze mètres de longueur.
(Cayot-Delandre, Le Morbihan, p. 305).
Il y a à Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.
En se rendant du château du Bois-de-la-Roche au bourg de Néant, on passe près d'une source appelée la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut donné parce qu'elle jaillit spontanément à l'endroit où ceux qui portaient du château au bourg Mlle de Volvire se reposèrent un instant[8]. C'est un lieu de pèlerinage où l'on se rend de toutes les communes voisines en grande dévotion.
(Cayot-Delandre, l. c., p. 308.)
À une petite distance du bourg de Péaule (Morbihan) est une croix sur laquelle est grossièrement gravée dans la pierre cette inscription:
Croix de saint Carapibo
mort le 1er novembre 1793
Elle a été élevée à l'endroit où le curé de Péaule
tomba sous les balles des bleus.
(C. d'Amezeuil, Légendes bretonnes, p. 85.)
Un peu avant de sortir de la forêt de Teillay ou du Theil, du côté du bourg de ce nom, se trouve la Tombe à la Fille. On raconte que cette fille ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient dans la forêt, alla avertir les gardes nationaux de Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et les tuèrent tous. Elle fut surprise à son tour par les chouans qui la fusillèrent et l'enterrèrent en ce lieu où se voit encore sa tombe.
Les paysans des environs viennent parfois y prier. Elle est connue sous le nom de sainte Pataude, nom qui lui avait été donné ironiquement par les royalistes. On sait que pendant la période révolutionnaire les chouans désignaient les républicains par le sobriquet de Pataud.
(Goudé, Histoires et légendes du pays de Châteaubriant, p. 352; P. Bézier, La forêt du Theil, p. 22).
Sur l'emplacement de l'ancien cimetière d'Ercé-près-Liffré, qui était autour de l'église, est un petit tombeau surmonté d'une statuette de la Vierge en faïence. C'est là que gît la sainte de Chasné, au tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne ne sait son vrai nom. Sa réputation de sainteté vient, m'a-t-on assuré, de ce que, en détruisant l'ancien cimetière, on trouva un cadavre entier. On se rappela que jadis on avait enterré en cet endroit une femme qui avait supporté avec une résignation exemplaire les mauvais traitements de son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant pas été soumis à la pourriture, elle était sainte.