Title: Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Author: Jules Michelet
Release date: October 9, 2008 [eBook #26859]
Language: French
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Passer de la Régence à Fleury et à Louis XV, c'est, ce semble, passer de la pleine lumière aux arrière-cabinets de Versailles, cachés dans l'épaisseur des murs, sans air ni jour que ceux des petites cours qui sont des puits.—Grand changement. Tout était en saillie. Tout gravitait autour d'un fait très-public, le Système. Tout entrait dans le drame, et paraissait au premier plan, le mal surtout. Ce temps ne voilait rien.
Il en est autrement de Fleury et de Louis XV. Les gouvernements successifs ont cru devoir cacher cette histoire de prêtre et de roi. C'est un mystère d'État. Deux personnes en ce siècle ont seules eu la faveur d'en ouvrir les archives diplomatiques, l'historien de la Régence Lemontey, et celui de la Chute des Jésuites. Les quarante années qui s'étendent de l'une à l'autre époque n'étaient guère connues jusqu'à nous que dans les événements qu'on peut dire extérieurs, militaires, littéraires, les anecdotes de Paris. Pour le centre réel de l'action, du gouvernement, l'intérieur de Versailles, qui le savait? personne. Porte close. On n'y entrait pas. C'était trop haut pour les simples mortels. Affaire de Cabinet! Grand mot qui fermait tout. Ce n'était pas figure. Le Cabinet n'est pas le salon des ministres et de la table verte, mais le petit trou noir où le Roi écrivait, souvent contre son ministère, à sa famille, à ses parents, amis, Espagnols, Autrichiens.
L'extrait de d'Argenson donné en 1825 ne nous révélait guère que la politique extérieure de cet homme excellent dans son court ministère. En 1857, heureusement, son très-digne neveu, honnête et courageux, averti que l'on préparait une édition de son grand oncle, et craignant la prudence timide que l'on pourrait y mettre, cassa les vitres, et publia lui-même, nous donna le vrai Louis XV (édition Janet, in-12). Puis vint l'édition in-8o, très-ample et fort utile à consulter.
Là en pleine lumière éclate le secret de ce règne: la conspiration de famille. On voit parfaitement que le Roi ne fut point aussi flottant qu'on l'avait cru, mais sous l'empire d'une idée fixe. Si les ministres ou les maîtresses influèrent, ce fut en suivant cette idée, servant uniquement l'intérêt de famille.
Le témoignage de d'Argenson est d'autant plus grave qu'il a un culte ardent et sincère de la royauté. Il s'obstine à aimer le Roi, à espérer en lui, à croire qu'un jour ou l'autre il vaudra quelque chose. La vérité, malgré lui, lui échappe, s'arrache de sa bouche. Il la dit à regret, à son corps défendant. Même après sa disgrâce, il est le même. Sa foi robuste n'en est pas ébranlée. Il garde encore longtemps son credo monarchique: l'espoir du salut par le Roi. D'autant plus il est accablé quand manifestement tout est perdu (1756) et la France livrée à l'Autriche. Alors il succombe et il meurt.
Des lueurs singulières éclataient par ce livre, mais courtes, brèves, des lumières incomplètes. Enfin un secours est venu qui nous aide à lire d'Argenson, qui donne Versailles jour par jour. C'est l'immense et consciencieux Journal de M. de Luynes, qui, de chez la Reine, voit tout, note tout à sa date, en termes ménagés, mais clairs le plus souvent. La Reine, quoique si dévote, les amis de la Reine, entrèrent très-peu dans le mouvement de Versailles, restèrent à part du Dauphin, de Mesdames. M. de Luynes est un témoin honnête, triste, respectueux, dont certes le respect n'est nullement de l'approbation.
Sa chronologie simple, mais infiniment détaillée, sans le savoir, sans le vouloir, confirme les faits graves donnés par d'Argenson et autres. Il explique Barbier, la Hausset, etc. Il prouve que Soulavie fut souvent très-bien informé.
Le secours admirable que je trouve dans M. de Luynes, c'est qu'autour d'un grand fait qui me vient de quelque autre, il me donne une infinité de faits accessoires qui l'amènent, l'expliquent, qui se lient avec lui par la force des choses. Le grand fait passe; mais la trace en continue longtemps: mille détails le rappellent encore.
Encadré dans la multitude de ses précédents, de ses conséquents, prévu avant, suivi après,—ce fait offre un ensemble de faits qui se supposent, se tiennent, se prouvent les uns les autres. Voilà un fait solide, alors, et il n'est pas facile d'y toucher et de l'ébranler. Il repose dans la certitude,—une certitude telle que nulle science d'observation ou de calcul ne donne de preuve plus forte.
Pour les temps antérieurs à ce journal, très-laborieusement j'ai moi-même construit mon fil chronologique, l'ai suivi en toute rigueur. Aux temps tragiques surtout de madame de Prie, un seul fait hors de date eût rendu tout obscur. Là et partout (ainsi que je l'ai dit ailleurs), je suis le serf du temps. Je m'interdis ces tableaux généraux où l'on rapproche pour l'effet littéraire des faits d'époques différentes. Qu'ils soient brillants, ces tableaux, il n'importe. Leur éclat obscurcit, faisant perdre de vue la vraie lumière profonde de l'histoire, la causalité.
Par ce respect du temps, il s'est trouvé que, même où ce volume ne s'appuie pas de documents nouveaux, il n'en donne pas moins une histoire absolument neuve. Ceux qui croyaient savoir l'histoire de Louis XV, seront un peu surpris. Ils n'y reverront rien qui réponde à leurs souvenirs. Pour les rassurer, j'ai cité beaucoup, et dans le texte même (non pas au bas des pages). Par là, dans les moments critiques qui les inquiéteraient, ils sentiront la base ferme que l'histoire leur met sous les pieds.
J'ai poussé ce scrupule (pour le procès de Damiens) jusqu'à citer de ligne en ligne. Les nuances infinies du règne de Mesdames, les variations que subit dix ans la Pompadour du plus haut au plus bas, avant son règne de la guerre de Sept Ans, tout cela est daté, précisé par les textes.
Saint-Simon m'a servi encore dans ce volume. Quoique la fin de ses Mémoires reste cachée toujours aux secrètes archives des affaires étrangères, il donne, dans ce que nous avons, des faits capitaux sur Fleury:—sa profonde ignorance (avouée de son ami Walpole),—sa niaise confiance aux Anglais,—sa connivence honteuse à la vie pitoyable du petit Roi, et le soin qu'il eut d'éloigner de lui les honnêtes gens qu'avaient choisis Louis XIV et le Régent. Sur tous ces points, il autorise, confirme Soulavie, et aussi sur le point très-grave qui contient tout: Fleury fut le mannequin d'Issy, de Saint-Sulpice, des Rohan, des Tencin. Ils ne le lâchèrent pas, le firent rester, même idiot, nous tinrent liés sous ce cadavre.
D'Argenson et autres nous prouvent qu'il ne rétablit pas la France. Il la livra aux Fermiers généraux.
Tout le monde se jouait de lui, même l'Espagne, ce qu'établit Montgon (qu'on ne lit pas assez).
M. d'Haussonville a fourni la preuve de ses deux trahisons, de ses faiblesses pour l'Autriche, à qui il dénonçait nos ministres et nos généraux, à qui il immola l'armée infortunée, gelée dans le retour de Prague.
Noailles, que j'ai ailleurs admiré, défendu, ici me tromperait par son adresse à embrouiller les choses, sans d'Argenson qui donne naïvement le dessous des cartes, l'asservissement de Noailles aux dévots, à Mesdames et à l'intérêt de famille (1746).
Voltaire me sert fort par ses lettres, peu par son Louis XV, sa triste Histoire du Parlement. Il est dans ces ouvrages injuste et léger, très-flatteur, spécialement pour Richelieu.
L'homme de Richelieu, Soulavie, est trop décrié. Bavard et mauvais écrivain, ne sachant pas trop bien les affaires générales, il sait très-bien Versailles. Il avait sous la main et Richelieu vivant, et les papiers de Richelieu, les papiers Maurepas, le journal de M. de Luynes. Avec tant de secours, il pouvait marcher droit. Pour la cour, il est bon le plus souvent, et on le trouve exact en ce qu'on peut vérifier.
Duclos, fort inutile pour les temps antérieurs, est tout à coup, en 1756, très-important, très-grave. Dans sa position singulière, à part des philosophes, familier chez la Pompadour, et surtout ami de Bernis, il a vu de très-près à ce moment. Il y donne deux faits capitaux: 1o La Pompadour a seulement influé jusqu'en 1756; mais alors elle règne (par la grâce de Marie-Thérèse); 2o l'ordre de Rosbach partit de Vienne, de notre ambassadeur Choiseul, le valet de l'Autriche.
La Hausset est fort curieuse, mais elle fait un roi bonasse, et une douceâtre Pompadour. Elle ignore que sa maîtresse a rempli les prisons d'État. Elle ignore (chose plus étonnante) que par trois fois (1747, 1752, 1755) la Pompadour fut très-près de tomber.—Elle sait des choses importantes: le petit Parc-aux-Cerfs intérieur près de la chapelle, l'inceste simulé par les seigneurs pour plaire au roi, sa vive jalousie à l'égard de ses filles, sa haine pour Bernis quand il le sut amant de sa fille l'Infante, etc., etc.
Elle réduit ce qu'on avait dit sur la haute faveur de Quesnay et de son école auprès du roi. Il avait plu sans doute par la doctrine économiste qui fait le roi co-propriétaire en tout bien du royaume. Mais il resta toujours isolé, à distance. Même en voiture, et l'emmenant comme médecin, la Pompadour ne daignait lui parler.
L'excellent journal de Marais, qui nous a révélé la honteuse enfance du roi, le fangeux Versailles de ce temps, malheureusement nous quitte de bonne heure.—Et il s'en faut que Barbier le remplace. Très-prolixe pour le Parlement et riche pour l'histoire de Paris, Barbier ignore profondément la Cour, le lieu étroit où tout se décidait. En 1738, à peine, il commence à savoir les faits de 1732 (l'avénement de la Mailly). Il ne sait pas un mot du règne de madame de Vintimille, un des grands moments de l'histoire.
Même son Parlement, il le sait assez mal. Il n'en marque pas bien la dualité intérieure (jansénistes et politiques), les tendances opposées qui ôtaient toute force à ce corps, guerroyant à la fois contre la Bulle et l'Encyclopédie. Utile, cependant, très-utile, ce journal ne me quitte pas; il me donne (en regard de de Luynes et de d'Argenson) la chronologie de Paris.
Le témoin capital du siècle est certainement d'Argenson. Il n'est pas sans talent (voir le sinistre bal de décembre 51), et il a un grand cœur, un violent amour du peuple et de la France. Je comprends qu'aujourd'hui tous les petits esprits tombent sur lui, relèvent soigneusement ses contradictions.
Oui, oui, c'était un simple. Cela n'empêche pas qu'il ne fût un voyant, ne devinât cent choses qui depuis se sont faites. On dirait qu'il est membre de l'Assemblée constituante. Il voit toute la France nouvelle, l'Italie libre, la naissance des États-Unis.
Sans accuser, il est terrible. Il ressort partout de son livre que Versailles ne cesse pas un seul jour de trahir la France.
Du reste innocemment, en grande sécurité de conscience. Quand Louis XV reçut l'égratignure de Damiens, il dit: «Eh! pourquoi me tuer? Je ne fais de mal à personne.»
Il aurait pu être encore pire, avec l'éducation qu'il eut, avec les petits corrupteurs auxquels l'abandonna Fleury. Il aurait pu être un Néron. Au fond, ce fut un gentilhomme, timide, hautain et sec, dissolu, aimant la famille, mais du plus bas amour, amour de chat; très-hostile à son fils, beaucoup trop tendre pour ses filles. Si on qualifie cet amour moins sévèrement que les contemporains, il restera toujours incontestable que Mesdames eurent sur lui une énorme influence. L'une sauva les biens du Clergé; il n'y eut de ruiné que la France. L'autre fut la cause directe des guerres principales de ce règne.
Croyant solidement que le royaume était un simple patrimoine, ni le roi, ni ses filles n'eurent le moindre scrupule. Pour l'une, on tue 200,000 hommes, pour lui donner le Milanais (1741-1748). On ne réussit pas. Alors, pour elle encore, pour lui donner les Pays-Bas, commence la grande guerre de Sept Ans, qui coûte un million d'hommes (si l'on compte tous ceux qui moururent de misère).
M. de Luynes, dans son détail immense des choses publiques, officielles, à son insu, appuie merveilleusement d'Argenson. Il nous donne le temps et le lieu, les petits voyages, le changement des appartements. Avec lui et Blondel, et le savant M. Soulié, le conservateur de Versailles, je vois tout, je suis tout, de jour, de nuit. Un plan ingénieux, par de petites cartes qu'on lève à volonté, donne la superposition des étages, des entre-sols même coupés dans la hauteur des pièces, l'infinie subdivision du vaste labyrinthe (Bibl. du Louvre, vol. in-4o). Rien de plus instructif. Tel cabinet, tel escalier, expliquent les grands événements.
En ce palais impur, le seul lieu un peu propre où puisse s'arrêter le regard, c'est l'appartement de la reine. Elle était née charmante de cœur et de douceur modeste. Faible, bigote, parfois intolérante, quand elle y est poussée par ses Jésuites polonais, d'elle-même elle n'est pas intrigante. Sa petite société resta à part de la cabale du Dauphin, de Mesdames. Je n'aime guère son président Hénault, mais beaucoup ses de Luynes, rares courtisans, qui, loin de demander, dépensaient leur fortune à nourrir leur maîtresse, infirme, abandonnée. Cet honnête intérieur m'a reposé les yeux. M. de Luynes, par le portrait sévère qu'il a fait du Dauphin, par des traits innombrables relatifs aux filles du roi, fait sentir fortement combien la reine est loin de ses enfants, de madame Henriette et de madame Adélaïde, les deux Chefs du Conseil, pour dire comme d'Argenson. Au volume suivant, en mars 1767, on verra la fille et la mère se disputer directement l'éducation de Louis XVI.
J'ai profité souvent des Nouvelles ecclésiastiques,—fort peu des livres de Hollande, Histoire de la cour de Perse, Vie privée, et autres sottises, d'écrivains faméliques, ignorants et mal informés, qui écrivaient pour les libraires les mystères de la Cour, dont ils ne savaient pas un mot.
Dans le labeur ingrat, mais nécessaire, de bien tenir, sans le lâcher, le fil central qui mène tout, je ne m'écarte guère ni vers les affaires protestantes, ni vers nos colonies. Je dois les ajourner. Mais je ne puis pas ajourner un spectacle admirable et de lumière immense, qui m'a consolé, soutenu, dans mon sombre Versailles où j'étais enfermé:—l'essor de la pensée au XVIIIe siècle.
Plus l'autorité tombe et descend dans la honte, plus le libre esprit monte, allume le fanal immortel qui nous guide encore.
C'est de la Régence à Rosbach, dans ces trente-trois années, que ce siècle a été fort, original et lui-même. La décadence en tout commence en 1760[1].
Aux neuf années de paix entre les guerres (1748-1757), la France étonna le monde d'une fécondité inouïe. Jamais tant de grands livres ne parurent en même temps. On vit surgir coup sur coup, comme aux époques antiques, des soulèvements de la terre, des masses énormes et colossales, des Alpes et des Pyrénées.
L'Esprit des lois, splendide exposition de tant de faits curieux, de tant de vues ingénieuses, fut un coup de théâtre immense (1748).
Et à l'instant (1749), surgit, comme une autre montagne, la grande Histoire naturelle de Buffon, sa Théorie de la terre, qui le mènera en trente ans aux Époques de la nature.
Bientôt (1753) apparaît, incomplète encore, cette histoire qui fit toute histoire, qui nous engendra tous (et critiques et narrateurs), le vaste Essai sur les mœurs des nations (complet, 1757).
Cependant, année par année, par l'effort titanique de Diderot, d'Alembert, Voltaire, tant d'autres qui si généreusement y jetèrent leurs travaux, s'entassait l'Encyclopédie, livre puissant, quoi qu'on ait dit, qui fut bien plus qu'un livre,—la conspiration victorieuse de l'esprit humain.
Victorieuse.—Je le dis en deux sens.
On pourra voir dans ce volume l'hommage étrange que l'Autriche elle-même, pour entraîner la France, fut obligée de rendre à l'opinion dominante.
On verra la cabale autrichienne se dire philosophe,—Kaunitz, Choiseul, courtisans de Ferney,—et la grosse Marie-Thérèse, quatre heures par jour à son prie-Dieu, autant le soir aux pièces de Voltaire, qu'elle fait jouer lâchement par ses filles les archiduchesses.
On y verra aussi comment un encyclopédiste, l'ami et l'allié de Diderot et de d'Alembert, poursuivi à la fois par les rois et par les dévots, leur livra en un an cent combats, sept batailles, fit face à leurs sept cent mille hommes.—C'est la plus grande lutte pour la disproportion des forces qu'on ait vue depuis Salamine.—La même année, 1757, on proscrivit ensemble Frédéric, l'Encyclopédie; on mit au ban du monde et la philosophie et le roi des penseurs.—La Pensée vainquit à Rosbach.
Trois empires et cent millions d'hommes ne purent rien sur quatre millions.—Le fer, le feu, la mort, mollirent contre l'Idée.
L'Idée forte et paisible.—Le soir de ces grands jours, ayant couché par terre vingt, trente mille Croates ou Cosaques, Frédéric, immuable, écrivait à Voltaire, ou faisait un chapitre de ses admirables Mémoires.
Napoléon semble avoir peu goûté que les idéologues aient eu un si grand capitaine. Il est fort dur pour lui. Il tient trop peu de compte des circonstances spéciales, vraiment uniques, d'une telle crise.
La France, en général, n'a pas rendu encore tout ce qu'elle doit à l'homme qui l'a le plus aimée, qui vécut d'elle, ne parla que sa langue, à ce Français, si grand par l'action et par la pensée.
Le XVIIIe siècle avait posé sa foi, son credo, son symbole (par Voltaire, Vauvenargues, etc.): Le but de l'homme est l'action. Il restait de montrer et de prouver cela, comme fit Frédéric, par toute activité, dans la paix, dans la guerre, administration, lois, combats, avec ce calme souverain, qui, par-dessus le trouble des affaires, des dangers, planait dans la culture des arts.
L'action! On verra combien ce simple mot fut fort pour rallier le siècle avant la décadence de 1760.—Il est très-faux qu'on ait erré, flotté. Non, l'Europe a marché très-droit.
Leibnitz posa la force vive, premier élément d'action.—Vico dit que l'homme est créateur, père et fils de son action (1726).—Montesquieu, aux Lettres persanes, que le principe inactif et stérile du Moyen âge allait mourir (1720).—Voltaire proclame en ses Lettres anglaises: «L'action est le but de l'homme» (1734).—«L'action libre (1738)—et sous la même règle morale» (1751).
Diderot enfin entreprend d'évoquer l'action, la force vive, en tous les êtres, fait jaillir de chacun le Dieu qui est en lui. Il s'écrie: «Élargissez Dieu!» Mot fécond qui lança, avec nous, l'Allemagne et les sciences de la nature.
Celles de l'homme l'étaient par l'Essai sur les mœurs, et la grande enquête historique sur l'action universelle de l'homme, sur sa concordance morale.
Montesquieu et Voltaire avaient pressenti l'Orient, regardé vers la Perse. Au moment où l'Essai parut, un héros de vingt ans, Anquetil, sans moyens ni ressources, va au fond de l'Asie (1754) chercher les livres de la Perse, la tradition sainte de la morale antique, l'accord du genre humain (du présent au passé),—la foi de l'action, du travail créateur à l'image de Dieu, qui nous fait dieux aussi.
Hyères, 1er mai 1866.[Retour à la Table des Matières]
Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot (que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et cela sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on faisait le premier ministre.
Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même.
Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa lignée fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'État, il les remplit de jansénistes. Par son petit parent, l'espiègle Maurepas (le chansonnier farceur), il avait la marine, les galères et les bagnes des forçats protestants.
La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. Il voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. Il était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans les profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas, bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et souffert comme un Triboulet.
Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, juin 1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de là. Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, pactise avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (Saint-Simon). Son parti a déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il prend la royauté.
M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. Mais le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, Fleury. Avec le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de son côté, n'avait qu'à obéir.
Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, qu'on appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le vieux Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, très-faible au fond, ne fut qu'un comparse bavard.
Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une bonne demi-heure, il donnait les grâces et les places, tout ce qui fait aimer (Villars). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury s'en allait tout doucement.
Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se précipiter, «et passer comme un feu de paille» (Argenson), en laissant à Fleury le terrain nettoyé.
Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?
«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable rien.
C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds, d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs) souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur des tailles, il était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille, fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez les Jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un aimable ignorant.
Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet donna Fleury, pour sa belle figure le fit aumônier de la reine, plus tard un de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orléans, pour soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il n'était cependant que diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il ne s'y décida qu'à trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque Harlay, la nuit, courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et légère. Pucelles, le fameux janséniste, homme violent, mais très-véridique, a toujours affirmé qu'alors jeunes tous deux ils avaient même maîtresse par économie.
Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France, Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. Il signait: «Évêque de Fréjus, par l'indignation divine.»
Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de la France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury alla à eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait à Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, une très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'œil à tous ses actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, certain Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue de Paris) le séminaire Saint-Nicolas. C'était un cuistre, un mouchard et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au crime. Quand on viola Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frémit elle-même, mais n'osa reculer, se voyant regardée par une autre police, ce sauvage et cruel Pollet.
Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au plus haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est tout l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. Ce ne fut qu'au dernier moment, dans le funèbre Codicille, que, gagné de gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier cette dernière obéissance.
Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de l'Histoire ecclésiastique. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait été sous-précepteur du Duc de Bourgogne. Et le lecteur du même prince, l'abbé Vittement (l'honneur et la probité même) se trouvait être instituteur du petit Roi, lui apprenait à lire.
L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite bande, fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: «Je veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, n'étaient que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû conserver ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et le sage instituteur Vittement, que l'enfant écoutait assez. Loin de là, quand l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il écarta justement ces deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur privilège de confesser le Roi. Le P. Linières fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury vraiment demeura seul.
Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant rien, il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'Alexandre de Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet resta six mois à la même page (Arg.).
Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la porte (Marais). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même était désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où l'enfant Roi avait à dire un mot.
Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste, traitèrent avec M. le Duc.
Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de son côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église.
Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de toutes les ordonnances du dernier règne. M. le Duc devait le promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus, secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de mort, comme relaps, tous les protestants.
Chantilly n'était guère dévot. Les sœurs de M. le Duc, galantes et fort légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du clergé. Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (curé de Courdimanche). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi une fille de George, chef des protestants de l'Europe.
Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un homme ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un siècle de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait: «Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour les affaires bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que celui de secrétaire des commandements de M. le Duc.
Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et il en avait gardé la tradition violente. Les quatre frères (aubergistes des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils rendent à Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre armée par dessus les Alpes. Leur probité vaillante les fait commanditer par l'habile Samuel Bernard[2], qui les met en avant dans les scabreuses affaires des Vivres. Chaque printemps l'armée à l'étourdie, mal pourvue, entrait en campagne. Chaque année elle était sauvée, nourrie, grâce aux Pâris, par un coup révolutionnaire, miracle d'argent, d'énergie. L'homme d'exécution était ce Pâris Duverney, toujours sur la frontière, et souvent entre les armées, déguisé pour mieux voir. Il payait comptant, sec et fort, donc était adoré des marchands, et suivi. Il trouvait tout ce qu'il voulait. Une fois, pour l'armée de Villars, il fit sortir de terre 40,000 chevaux à la fois. Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix du monde, appartient à Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le transporta, le nourrit.
De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été de pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit encore dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, ses rêves. Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons même révolutionnaire.
Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de brusques changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, grisée. Elle le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-là mise aux intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux essais de politique hardie où va sombrer demain cette fortune à peine élevée.
J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une haute éducation (sur laquelle spéculait sa mère) l'avaient aigrie, envenimée. Au retour de Turin, où elle avait langui avec M. de Prie, un famélique ambassadeur, elle fut produite ici par une habile agioteuse, madame de Verrue[3], qui y trouva son compte. Elle avait l'attrait diabolique que Satan donne à ses élus. Elle était enjouée, et tout à coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis brusquement hardie. Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose d'égaré. Madame de Verrue (comme elle, à moitié italienne), connaisseuse en beauté, y vit une sibylle de Salvator.
D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au centre de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où elle nous regarde de face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa plénitude. Ce n'est plus la fine Italienne, mais la forte beauté romaine. Est-ce Agrippine ou Messaline? L'une et l'autre, peut-être, avec un vide immense que l'or n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? les vices mâles, fureur et vengeance? les grands bouleversements? ou Vénus furieuse, l'extermination du plaisir?
Elle passa, sinistre météore, ne fondant rien, ne laissant guère, jetant par la fenêtre au besoin du combat tout cet or amassé (d'Arg.), n'ayant pas moins manqué, raté sa royauté. Pour elle la fortune est moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorgée tout à coup, mise au pouvoir. «Allez! marchez!» dit-elle. Et tout est impossible. Tout est obstacle et précipice. Plus l'obstacle se dresse, plus Duverney et la de Prie se lancent contre, comme ces chevaux furieux qui se jettent sur les épées. Du premier coup, réforme universelle. Ils déclarent hardiment la guerre à tout le monde.
L'idée fixe de Duverney avait été la Comptabilité, la lumière dans les chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des Pâris, il s'obstinait à l'introduire dans la fortune de l'État. «Colbert le voulut, dit Barème, ne put, ne trouvant pas alors de gens capables.» Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au grand effroi de la Maltôte, il livra son grimoire au jour, commença l'œuvre colossale de réunir et publier les ordonnances de finances (Fermes, Gabelles, Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) en 20 vol. in-folio. L'antre de Cacus en frémit, et les écuries d'Augias se troublent horriblement. Les hauts banquiers, protecteurs des Pâris, le grand vieux Samuel Bernard, leur père et créateur, durent s'indigner. «Et toi aussi, mon fils!»
D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un état des Grâces et pensions—et ce dans l'ordre alphabétique, de sorte qu'à chaque nom on trouva et on sut. Lumière désagréable. Jusque-là un chaos protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait plusieurs fois avec un seul titre.
Duverney durement ferme aux seigneurs la source aisée des dons du roi, les forêts de l'État. Bien plus aisément que l'argent, le roi donnait des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de permission de couper les futaies (25 mars 1725).
La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima la noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis XIV. Il soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient acheté presque pour rien une mine d'or. Réglée par eux en famille, à huis clos, dans une obscurité profonde, la fortune des villes était la leur. État doux et commode, et vraiment respectable par une durée de quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse en rentes, et rend au peuple son droit d'élection.
Révolution immense, et qui eût changé les mœurs mêmes, recréé une nation. Hélas! c'était bien tard. Celle-ci n'était guère en état d'en user. On ne savait plus même ce que c'était qu'élection. La ville, si paisible, se trouvait dérangée. Ennuyeux mouvement. Heureusement, le sage Fleury dix ans après rétablit le repos, les municipalités héréditaires, le gâchis et l'obscurité. Ils purent tout à leur aise tripoter le présent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 la seule ville de Lyon devait trois cents millions.
Nous dirons tout à l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai d'égalité d'impôt, le bureau des blés et farines (imité par Turgot), l'organisation des milices (copiée aussi plus tard). Il se trouva avoir irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également par le mal, par le bien. Les brutalités tyranniques qu'on avait supportées des autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intérêt), de lui parurent insupportables.
Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, une ordonnance draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules et barbares, et blessèrent le bon sens public.
Un procès maladroit fut plus funeste encore à lui, à madame de Prie. Le ministre Leblanc, favori du Régent, avait beaucoup gâché et pris dans l'Extraordinaire de la guerre; plus, laissé l'État engagé pour quarante millions. Cette caisse de l'Extraordinaire, un capharnaüm, un chaos, fut éclaircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai. Leblanc était son ennemi, surtout détesté par Madame de Prie, qui poursuivait en lui un amant de sa mère, coupable (selon elle) d'avoir tué un de ses amants (Richelieu, Mém. IV).
Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procès de vol, en mêlait maladroitement un criminel. Leblanc, par ordre du Régent, eût fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! Que ce prince, si débonnaire pour ses ennemis mêmes, eût commandé des crimes! comment le croire? On haussait les épaules.
Elle espérait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc en appela au Parlement qui évoqua l'affaire. Les Orléans, bien loin d'être abattus, au contraire en furent relevés. On applaudit le bon jeune Orléans qui allait au Parlement soutenir les accusés. On siffla outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siéger, trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si sévère, ici tout à coup indulgent, emporté par l'opinion, par l'élan de Paris, ne voulut voir en cette affaire qu'erreur, légèreté, irrégularité. Il ordonna restitution, consacra la réforme de Duverney, ce qui sauva à l'État une somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvés et blanchis plus qu'ils ne méritaient. Duverney fut honni, maudit pour sa sévérité. On fit un triomphe aux voleurs.[Retour à la Table des Matières]
La France est d'autant plus brisée, découragée alors, qu'elle n'est nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le Régent qu'elle accuse, c'est sa propre crédulité, la foi légère qu'elle eut aux utopies. Elle en garde longtemps le dégoût des idées, la terreur des innovations et celle même des réformes utiles. Elle gît si malade qu'elle repousse et craint les remèdes. Mais plus elle se défie des idées, plus elle a tendance à tomber au fétichisme personnel, plus elle semble devenir (en plein XVIIIe siècle) idolâtrique et grossièrement messianique. Elle espère au miracle, n'espérant plus dans la raison. Le mal épidémique des convulsionnaires qu'on verra tout à l'heure demandant guérison à leur diacre Pâris, c'est un cas spécial du mal universel. Le Sauveur, Guérisseur, le miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant royal, l'orphelin resté seul de sa famille éteinte. Cela attendrit tous les cœurs. Ce peuple famélique, lorsque le pain est à 8 sols la livre, lorsqu'il passe des nuits à la porte des boulangers, il est sensible encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La France pour l'enfant avait tous les amours, mère, amante, et nourrice. Ce rêve lui restait, cette poésie, dans sa misère profonde,—l'enfant aux cheveux d'or, le Roi.
Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les églises s'emplissent de femmes en pleurs, brûlant de petits cierges. Les plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne intérieur (de rentiers ruinés?) que Chardin peint souvent, chez la femme si sobre qui nourrit l'enfant de ses jeûnes, c'est l'espoir, le rayon... Pas un de ces enfants à qui la mère ne dise en le couchant le soir: «Prie pour que le Roi vive!»
En 1722, lorsque convalescent il fut montré au balcon des Tuileries, en 1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. Exalté au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme échappé des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il fit son miracle royal, touchant les écrouelles, passant et repassant dans la longue file agenouillée.
Il était devenu très-beau, plus fin, plus élégant que Louis XIV au même âge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en fût amoureuse, et ne le dît franchement. En Angleterre, pays des beaux enfants, cela fut senti comme en France. Son portrait envoyé troubla fort les tendres Anglaises.
On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel l'Europe participait elle-même,—et d'autre part le terrible abandon où restait cet enfant, objet d'un espoir infini.
Fleury, comme on a vu, avait éloigné tout le monde. Le départ de l'autre Fleury et de l'honnête Vittement avait fortement averti. On comprit qu'il fallait ne pas trop se mêler du Roi. Ses gardiens naturels s'annulèrent,—le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien (homme d'esprit et ami des Jésuites),—le discret Saumery, sous-gouverneur,—Mortemart, premier gentilhomme, un brave homme, mais très-obéré, qui attendait tout de Fleury.
Cela fit une maison close. M. le Duc était inquiet, sachant peu (dans son aile Nord, écartée, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait se tramer contre lui. Il tâta Mortemart, lui donna cent mille livres (Villars), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla aux valets intérieurs (Rich., IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils du valet de garde-robe, le vrai génie du lieu, qui pour trente ans devient valet de chambre. Né de bas, d'autant moins suspect, et restant toujours là, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme fin, discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes choses. Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du métier assez sale qu'il était obligé de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute apparence, ce fut lui qui sauva le Roi. Il avait intérêt à ce qu'il vécût, cet enfant, sur la tête duquel il avait fondé sa fortune; mais, de plus, il l'avait vu naître, l'aimait d'instinct et d'habitude, s'inquiétait de la situation.
Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante (attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici là il irait se perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il pâlissait. Il était maussade et muet. «Il avait un sort sur la langue.» Et, signe pire d'un cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une mécanique, une montre. Cela étonnait, faisait peur. (Argenson, III, 203, éd. J.)
Il avait une vie étouffée et malsaine entre trois camarades qui représentaient trois intrigues.
Sous lui précisément, dans l'appartement Montespan, demeurait madame de Toulouse avec son honnête mari; mûre, dévote et sucrée, fraîche encore, belle et grasse, cette dame eut le privilége de rassurer le Roi, fort timide, de l'attirer même. Dévote, mais bien plus mère encore, par son fils Épernon (fils du premier amour), elle voulait conquérir le Roi. Ce fils, aimable et tendre (c'était elle-même à quinze ans), montait chez le Roi à toute heure par le petit degré secret que possédait l'appartement.
Sans monter, toujours près du Roi, tissait, filait un autre enfant, le petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la tapisserie et des nœuds de rubans (Arg.). Parent du célèbre impuissant dont le procès a fait tant rire, c'était une vraie petite fille. Mais justement par là, par sa passive obéissance, il avait une prise très-douce, dont pouvait user le parti. Il avait été mis d'abord chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le Roi et put parfaitement lui remplacer sa biche blanche.
C'était l'usage dans ces éducations, pour rendre hardi l'enfant royal, mâle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'être enfant. À ce moment d'essor, établir près de lui cette créature si féminine, c'était le retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes. Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes monastiques, innocemment pouvait féminiser le Roi (qui se mit en effet à filer, à tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de chœur.
L'homme, en cet intérieur, le maître du logis chez le Roi et son maître, était son jeune gentilhomme de la chambre, la Trémouille, plus âgé que lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitté. Charmant (dit d'Argenson), hardi, mais effréné, il ne cacha rien, fit parade de tout ce que les autres cachent (Marais, nov. 1727). Il fit des opéras, s'épuisa, mourut jeune. Alors, en 1724, à seize ans, il menait le Roi, en avait fait son petit favori. (Marais, juin 1724.)
Maurepas, plus âgé, tout robin qu'il était, et méprisé[4] de ces jeunes seigneurs, paradait et folâtrait là, avec ses chansonnettes, en réalité professait. C'est lui certainement, le robin, qui avait enseigné ce que le Roi disait sans cesse: «Si veut le Roi, si veut la Loi.» L'autre doctrine de Maurepas, qu'il enseigna toute sa vie, fut l'horreur, le mépris des femmes. Cela n'allait que trop à la petite bande. Le Roi dit plusieurs fois qu'il ne voulait pas se marier. La Trémouille affichait même répugnance. Il se porta hardiment adversaire et rival d'une femme, mademoiselle de Charolais, sœur de M. le Duc, et il lui fit manquer le Roi. Elle ne lui pardonna jamais (Rich., V, 59-54).
Purger Versailles, c'était chose honorable, un vrai devoir. Et cela avait l'avantage de démasquer la lâcheté de Fleury, ainsi que le Régent, dans une semblable circonstance, en 1722, démasqua la sottise de Villeroi. Mais l'affaire était périlleuse pour un demi-régent, qui allait et blesser le roi, et commencer la guerre à mort avec Fleury.
Duverney, madame de Prie, étaient gens durs, hardis, qui ne reculèrent pas. On éveilla Paris en quelque sorte, on prépara l'opinion par des exemples rudes in anima vili. L'éditeur de Voltaire l'a remarqué (Beuchot, I, 172). Si l'on eût voulu frapper haut, prendre des seigneurs, des évêques, on le pouvait. La maison Des Chauffours, une académie de débauches, était trop fréquentée pour n'être pas connue. Mais on prit au plus bas. Un ânier fut brûlé en Grève (Marais, mars 1724), et si vite brûlé que la commutation de peine ne vint que quand il fut en cendres.
En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) fit contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui était sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jésuite, professeur, l'abbé Desfontaines, un rédacteur du Journal des Savants qui dépendait de la chancellerie. On le pince, on l'enlève, on le met à Bicêtre. Paris en rit beaucoup. Les plaignants étaient ramoneurs.
Entre l'ânier brûlé et Des Chauffours qui l'est plus tard, Desfontaines était en péril. Dans sa peur, il n'hésita pas d'implorer un homme aimé de madame de Prie, Voltaire, qui, à vingt ans, s'était si hardiment porté contre de tels délits, l'avocat de la femme, de l'amour et de la nature (1715). Voltaire avait bon cœur. Desfontaines venait justement de lui voler la Henriade, de l'imprimer à son profit. Il ne s'en souvint pas. Il courut à Versailles[5], et s'adressa à Maurepas. Ce ministre frivole, créature équivoque qui, fort impudemment professait la haine des femmes, lui-même assez suspect, ne demandait pas mieux que d'étouffer l'affaire. Il eût donné sans peine une lettre de cachet, qui, en exilant l'homme, l'aurait éloigné de la Grève. Pendant les pourparlers, juin vient, et le grand coup est frappé à Versailles.
Gesvres, jaloux de la Trémouille, avait précipité les choses, dénoncé les petits mystères. On frappa, mais bien doucement, en rendant seulement les polissons à leurs familles, exigeant qu'on les mariât (comme le Régent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta rien pour le tant aimé la Trémouille. Il rit de le voir humilié, marié. La Trémouille, au contraire, trouva le châtiment si dur que, huit années durant (et quoi que pût dire son beau-père) il tourna le dos à sa femme.
Cet événement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmène, change ses habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait chasseur. Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce semble, perdre Fleury en dévoilant sa connivence. Il n'en fut pas ainsi. On le comprend fort bien par les mots durs que dit Marais sur le rôle inférieur et fort triste du roi. Ce fut précisément par là que le maître de ces secrets, Fleury, resta fort, immuable, ainsi que Bachelier, qui, non moins immuablement, resta aussi jusqu'à sa mort.
Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un jour l'abbé Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais il se tut d'abord. Pressé enfin, il dit tranquillement: «Sa toute-puissance durera autant que sa vie. Il a lié le roi par des liens si forts que le roi ne les peut jamais rompre. Je vous expliquerai cela, si le cardinal meurt avant moi[6].»
Le roi reviendrait-il de cette belle éducation? Ferait-il grâce aux femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les fêtes de Chantilly, des dames très-charmantes se vouaient à cette œuvre. Mais leurs grâces, leur scintillation l'éblouissaient, lui déplaisaient. Il avait l'air lui-même d'une fille bégueule, qui n'y eût vu que des rivales.
Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trémouille, bon gré mal gré le marier. L'infante était l'obstacle. Cependant une maladie courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le Duc, effrayé et désespéré, jura de renvoyer l'infante et de le marier sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde étaient de cet avis.
En brisant l'œuvre des Jésuites, le mariage espagnol, on les ménageait cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, évêque de Strasbourg, avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas, retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille dévote d'un père si dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dévotions en robe, en bonnet de Jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, les célestes bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un déluge de pluie comme on n'en vit jamais. Misère, malédiction, famine. Rien de plus triste. Une funèbre convoi.
Tout retombait sur Duverney. C'était lui qui faisait pleuvoir en touchant aux biens du clergé. D'après les idées de Vauban, il voulait lever une dîme sur tous, clergé, peuple, noblesse (faible dîme du cinquantième). Refus universel. Les Parlements, les États de province, répondirent un non furieux. Le paysan reçoit les collecteurs à coups de fourche. On eût voulu que Duverney, au début de l'impôt nouveau, avant d'en rien tirer, abandonnât tout autre impôt.
Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici à moindre prix, on fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tués. Le bureau très-utile créé par Duverney pour juger des récoltes, du mouvement des grains fait crier: À l'accapareur!
Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour faire travailler les Mendiants, tout exaspère. Mais ce qui le noie et le tue, lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes celles du roi supprimées, celles du Régent réduites, etc. Dès lors ils sont perdus, osant à peine encore se montrer à Versailles, y rencontrant partout des regards furieux.
Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un parfait fiasco. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage sans mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec, si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est là.
Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus. Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (Richelieu, V, 120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à ce point qu'elle ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots ironiques. On parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la reine?»
Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté (décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa garde-robe.
Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: «Sire, vous êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc qu'il vous rende votre précepteur.»
M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui le gardaient, Duverney, la de Prie.
Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle l'écrivait à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un coup.
Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une chapelle, pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères était à Paris, dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme aimable, de très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en prêtant sa maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà ancienne. Outre le conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, deux évêques (Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police était alors Hérault, créé par madame de Prie. Elle était à Paris, il devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, il y avait un homme qui disait et précisait tout, qui perçait le ciel de ses cris. Un certain laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire éclatante, lui donner tout son lustre, il eût fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de Prie était trop brouillée avec lui. Elle ne put que s'en remettre à la fidélité d'Hérault, qui, avec ses juges à lui, instrumenta dans le secret de la Bastille. S'il était fidèle et hardi, avec ce procès élastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier 1726). De quel côté seraient les rieurs? À Versailles Maurepas avait une fabrique de farces, de chansons, de satires ou calottes. La chance ici allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands calotins. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre. Mais la pièce nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus.
Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. Contre les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels (Courcillonade). Contre les prêtres récemment (en 1725), il avait fait à Chantilly le Curé de Courdimanche, où lui-même joua le vicaire. Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte si riche du procès Des Chauffours?
Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. Le 1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; mademoiselle Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l'Opéra où était madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants, d'aveugles sots qui disent: «Tant mieux! le moqueur est moqué!»
Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire, retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, où récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de Fleury, un coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inondé de sang. La dame avait l'usage de garder les dépôts que des amants crédules lui confiaient. Elle le fit avec succès pour Bolingbroke, mais non pour la Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en effet, c'est que l'argent gardé était très-bien gagné, le prix de la prostitution.
Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever le corps par l'autorité naturelle, la dame avertit ses amis, le premier président, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats complaisants fourrent le corps à Saint-Roch avec force chaux vive, pour détruire, pouvoir dire que c'était une apoplexie. Le Grand Conseil le dit, croit trancher tout. Mais le vrai tribunal à qui appartenait l'affaire, le Châtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 avril, il empoigne la dame. Délivrée à l'instant par Versailles (Fleury-Maurepas) qui la tirent de ces mains sévères, la sauvent, la mettent à la Bastille.
Cependant ce coup-là fut terrible pour eux. Ils rentrèrent sous la terre, s'aplatirent, se firent tout petits.
Fleury parle de se retirer (Rich., V, 122). Le 20 avril, madame de Prie écrit (Rich., V, 128): «Tout est rentré dans l'ordre. Je suis plus en repos.»
Si Hérault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le procès de Des Chauffours, elle eût terrorisé Versailles, mignons, évêques, etc. Mais Hérault la trahit. Il reçut le mot d'ordre d'en haut, agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de grâce et de vengeance, la Bastille à la fois reçut et la Tencin que l'on voulait sauver, et Voltaire qu'on voulait frapper. Au bout de quelques jours, on le mit hors de France (mai 1726).
La de Prie enfonçait. Malade, horriblement maigrie, elle-même avait donné une maîtresse à M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait doucement à celui-ci: «qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et Duverney allaient à la campagne.» Mot grave. M. le Duc y sentait un mot du Roi même, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder (Rich., V, 119).
On écarta cette tête de Méduse, le rude Duverney et leur dangereux satirique. Dès lors, tout est aisé; on peut étouffer Des Chauffours.
Hérault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire à la Bastille. Nul mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exilé. Des deux jolis évêques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au séminaire, l'autre en famille avec les novices des Jésuites. Pour les deux cents coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Châtelet, sur ce procès qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le 26 au matin sur la sellette pour ouïr son arrêt.—Étonnante précipitation, exécuté le soir! On paya son silence. Avant de le brûler, on eut l'humanité de l'étrangler d'abord.
On dira que l'ânier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans rapport?... Mais alors pourquoi cette précipitation pour escamoter Des Chauffours, l'étrangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler?
Tout est fini. Versailles est rassuré. Plus de ménagement pour la de Prie, pour Duverney. Les créatures de celui-ci, ses ministres, font sans lui les plus graves opérations de finances. Il l'apprend, il écrit à madame de Prie qu'il faut revenir ou périr. Chose assez curieuse, Fleury lui-même par des amis engage la dame à revenir. Vrai moyen de la perdre, de vaincre l'hésitation du Roi. Son horreur (ou sa peur) de madame de Prie, s'il se retrouvait devant elle, devait abréger tout et le décider à agir.
Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle en maître. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux pieds de M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie (Rich., V, 141). Impossible. Elle pèse, et malgré tous reste à Versailles. Le Roi alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve à Rambouillet (chez d'Épernon et la maman Toulouse), mais décochant derrière le trait mortel, un mot qui met le duc à Chantilly (11 juin 1726).
Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et Maurepas (Rich., IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, la garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'Église.
Ajoutons-y la Banque; Fleury en était assuré. Le redoutable corps des vieux maltôtiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du Régent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier même, Duverney, éclairer les comptes, trahir les mystères des finances. Ils traitent avec Fleury. Plus de Régie; partout les Fermiers généraux. Fleury leur laisse l'arriéré. Petit mot! grande chose? Ils empochent cinquante-six millions.
Pour brusquer ce traité, il était nécessaire que personne n'éclairât Fleury, que Duverney ne pût lui écrire une ligne, que le vieil ignorant sans s'en douter fondât les hautes dynasties financières qui ont mangé la France un demi-siècle. Duverney est mis au cachot. On le tient dix-huit mois scellé dans la Bastille. Cent commis sont chargés d'éplucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un absurde procès contre lui et Barême ne produit encore rien. On voit, non sans surprise, que sa fortune est peu de chose.
Cependant madame de Prie, M. le Duc, étaient persécutés avec ces petits soins de haine dont les prêtres ont seuls le secret. À ce Condé, à ce chasseur, l'homme de la forêt, on interdit la chasse. Il tombe dans un tel désespoir qu'il a la platitude de demander grâce à Fleury par Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chassé. Son néant apparut. Son âme était partie avec madame de Prie.
Celle-ci dut vivre à Courbépine, dans l'ennui d'un désert normand. Elle avait étalé d'abord un admirable stoïcisme. Au fond, elle se mangeait le cœur, et ne pouvait pas le cacher.
Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait et faisait des chansons. Elle espérait mourir, et, dans les derniers temps, elle avait essayé de se tuer par un furieux libertinage. En vain. Elle n'y avait perdu que sa santé, sa fraîcheur, sa beauté. In extremis elle gardait encore dans son désert un amant, une amie. Celle-ci, très-maligne, très-corrompue, vraie chatte, était madame du Deffand, et, parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le jour. L'amant, jeune homme de mérite, s'obstinait à l'aimer, toute méchante qu'elle fût. Elle avait séché sans retour, et sa dernière punition était que par l'amour elle ne pût reprendre à la vie. L'orgueil la dévorait. Elle ne voulait plus rien que mourir à la Romaine, à la Pétrone. Trois jours avant, elle jouait encore la comédie, apprit et débita trois cents vers. Elle donna au jeune homme un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul attendrissement, nulle faiblesse de cœur). Elle lui dit: «Va-t-en à Rouen pour affaire. Ne me vois pas mourir.» Lui parti, pour farce dernière, elle fit venir son curé, bouffonna la confession, puis but un poison violent.
Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine à mourir, souffrit cruellement, se tordit.