Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-père de la Trémouille qu'elle avait chassé de Versailles), vint juste à point. Heureuse occasion de faire sa cour à Fleury, au clergé. Il décrivit comment était morte la réprouvée, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait au loin. Histoire invariable qu'on avait déjà faite pour la duchesse de Berry.

Quelque sévérité que doive l'histoire à ce tyran femelle, c'est un devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit à soutenir Duverney, ses tentatives hardies.

Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il fût, eut des instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires, Jésuites et Fermiers généraux.

La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant. Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.

Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à la de Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'Entre-sol, le club de l'abbé de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la France, des libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette femme. Il se tenait fort en arrière, craignait son propre cœur, se défiait de la tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet à l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme un amant ou un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au plus fort de sa lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu morbide, elle était belle encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine. D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il tomba à genoux... Et la philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, trouble encore, en cet ange du mal saluait cependant comme un génie d'orage, la volcanique écume où souvent la Nature prélude à ses enfantements.

Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut[7]. On voit par ses aveux à quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, le retint. Il ne la quitta pas dans sa métamorphose (où elle devenait un cadavre). Il en garde pitié; il la conseille. En vain. Et maudite de tous, pour lui elle est encore: «La pauvre madame de Prie.»[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE III

ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ—FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE
1726-1727

Le clergé avait reconquis au XVIIIe siècle ce qu'il eut par deux fois au XVIIe, la royauté du prêtre.

Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin. Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las, courbé, aspirant au repos.

Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir, mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la grande masse cléricale en France et en Europe, un grand monde imbécile, en se voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux étouffements, voulait le fer, le feu, contre leurs ennemis.

Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient des idées fort sérieuses qui les travaillaient: 1o ils avaient vu par Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt (n'importe comment), on en viendrait aux biens d'Église; 2o ils voyaient le respect perdu, la société attentive aux scandales ecclésiastiques. En Italie, où l'on en rit, la facilité générale permet et couvre tout. En Espagne, respect profond. L'Espagne restait l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans ses villes isolées (chacune entourée d'un désert), on pouvait fort commodément imposer, contenir les langues et les esprits, brûler ici trois juifs, quatre maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces lugubres scènes, gardait la crainte du Seigneur.

Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, avait écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux terribles articles qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, Malesherbes).

Tout nouveau converti, sur un mot du curé, est déclaré relaps; donc il peut être mis à mort, ses biens vendus, ses enfants ruinés. Qui peut dire la peur des familles, de la mère, de l'épouse, et leur craintive dépendance, le père étant sous le couteau! Article atroce. Mais la suite est immonde. Le curé entre seul dans les maisons (non plus accompagné, comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans témoins, et prend les personnes une à une, négociant en maître, et faisant son marché avec une femme tremblante qui croit voir son mari perdu!

Des deux articles, l'un (si meurtrier) épouvanta. M. le Duc défendit d'y avoir égard. L'autre, honteux, subsista six années (1730). Nombre de familles s'enfuirent, contèrent partout ces muettes horreurs, parfaitement étouffées ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus qu'alors, au bout opposé de l'Europe, la voix du sang criait en Pologne contre le clergé.

La mort de dix personnes exécutées à Thorn fit un éclat immense et de conséquence infinie.

Dix têtes! qu'est-ce cela près des Saint-Barthélemy, ou des tueries du duc d'Albe, ou des égorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, un fait terrible et inouï eut lieu. Ces dix têtes jamais ne purent être enterrées. Elles restèrent cent ans sur la terre, et elles ont changé le monde. D'elles vint l'affreux malentendu qui tua la Pologne et (malheur exécrable) exhaussa la Russie[8]!

Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle de Thorn. Ville, certes, non méprisable; c'est la ville du fameux traité qui fit les libertés du Nord, c'est la ville de Copernik. Les gens de Thorn, quand ils s'affranchirent des moines militaires, et se réfugièrent sous les lances de la Pologne, obtinrent du noble peuple un privilège très-grand: de vendre sans payer de droit dans toute l'étendue du royaume. Ce peuple, généreux, d'admirable hospitalité, recevant tous les exilés, était le seul qui eût écrit la tolérance dans ses lois (Pacta conventa). Tout son Sénat alors (moins un membre) était protestant. Les choses terriblement changèrent, lorsqu'au XVIIe siècle les Suédois protestants envahirent trois fois la Pologne. Blessée en son orgueil, elle fut presque entière catholique. Très-difficilement les Jésuites s'y étaient introduits, mais ils y réussirent. Ils tentèrent les familles par les humanités, l'éducation française, et peu à peu ils eurent les enfants des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort au roman dévot. Hardies, chimériques et charmantes, comme elles sont, elles emportèrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau. La Vierge volait aux batailles en tête de sa cavalerie. Cependant les villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent rien de ces folies, restèrent fort protestantes, et fort suspectes d'aimer l'étranger protestant. Les Jésuites parurent faire une œuvre polonaise en s'y introduisant,—rien d'abord qu'un petit Jésuite pour aider tel curé, puis deux, puis une école, un collège, pour élever de jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, escrimeurs, querelleurs, se moquant des marchands de Thorn, paradaient l'épée au côté. Minorité minime, ils trouvaient beau de faire procession avec leur Vierge, contre un grand peuple luthérien. Tout ce que firent les jeunes protestants, ce fut d'enfoncer leur chapeau. On les leur jette à terre (juillet 1724). Les Jésuites ont ce qu'ils voulaient. Le magistrat ayant arrêté un provocateur, ils osent en faire autant, comme s'ils eussent été magistrats. Plus, la bande guerrière des écoliers armés tombe sur les gens qui regardaient. Des hommes forts se trouvaient dans le peuple, un charpentier, un maçon, un boucher. Ils forcent le collége, enfoncent et cassent tout, tables et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a fait la bataille, est traînée, punie, mise au feu.

Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... Les Jésuites à cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a bombardé, écrasé Gênes pour avoir outragé Sa Majesté humaine, à plus forte raison la Majesté divine outragée doit écraser Thorn. Elle exige la mort des coupables, des magistrats même.

Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort, c'était trop. On dit à plusieurs membres qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'on ne pouvait faire la chose qu'autant que les Jésuites jureraient, ce que des religieux ne peuvent faire en matière criminelle. Invité à jurer, le Jésuite recteur s'excusa, par ce mot du droit canonique: «L'Église n'a soif de sang.» Mais il fit signe à un frère de son ordre, qui n'était pas profès encore, de se mettre à genoux et de jurer pour lui. Autre illégalité: on paya six coquins, non bourgeois de la ville, qui jurèrent tout ce qu'on voulut.

Le Roi pouvait faire grâce. Mais ce Roi toujours gris (c'était Auguste l'Allemand) n'osa faire grâce aux Allemands, grâce d'une insulte faite au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc les Jésuites purent agir à leur aise. La mort leur parut peu. Ils tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque sur l'échafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir catholiques (décembre 1724).

Avant l'exécution, la Prusse était intervenue, avait menacé même, fait approcher des troupes. Imprudence qui hâta les choses. On rit de cette petite Prusse, de son roi, le grand grenadier. On rit de cette petite Suède, épuisée, alors un néant. Cependant la grosse Angleterre prit aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, et la France même (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais lent, sans action. Que fût-il advenu si les protestants de Dantzig et de toutes les villes avaient aussi versé le sang? Rien de tel n'arriva, et la chose resta tout entière. Pour le malheur de la Pologne, les Jésuites eurent le dernier mot.

La parfaite ignorance de ce parti téméraire le lançait dans les aventures. Trois mois après l'affaire de Thorn, il menace, il provoque l'Angleterre et la France, renouvelle à Madrid le plan d'Alberoni,—mais plus fou, croyant cette fois se servir de son ennemi, s'armer de l'épée de l'Autriche (avril 1725)! Cela décida l'union de tout le monde protestant (alliance de Hanovre, septembre).

J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou, et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. C'est à la médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de l'expliquer. Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était sous la main de deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme les basses classes d'Italie), l'assafeta (femme de chambre) qui régnait, menait tout,—et la reine, non moins ignorante, violente, emportée, sans scrupules. Pour aller à leurs fins, faire obéir le Roi, elles tendaient horriblement la corde par les excès de vin, les épices et le reste. Elles usèrent sans mesure de cela. Et la reine eut trois règnes. Après celui de femme, de grossesses, de fécondité, elle le tint par les hontes secrètes (dont plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tombé à l'état animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant plus aisément elle eut un règne de geôlier.

Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres. V. Montgon), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. Autant la reine poussait vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, désirait la France, pour la France elle-même, non pour la royauté.

Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, Riperda, Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé Alberoni, vient un matin, est touché de la Grâce et se fait catholique. Même farce de l'abbé Montgon qui vient exprès de France pour admirer de près la sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui.

On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724). Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses paquets. La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en avoir un autre. Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par son fils. Il avait ramassé une bonne somme pour le voyage et se tenait le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son père fut condamné à reprendre le trône.

Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme l'ancien Alberoni menait alors à Rome la reine d'Angleterre, femme du Prétendant. Leur plan était le même, toujours le vieux roman jésuite, ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le reste du monde. Coup manqué tant de fois. Mais tout parut possible, dans l'aveugle fureur où les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). Se venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de l'Europe! tout fut aisé. Comment? Riperda s'en chargeait. «Il soldait l'Empereur, vieil ennemi, mais nécessiteux; il lançait sur la France son invincible prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée des vaisseaux russes, menaçait l'Angleterre. George, serré de près, effrayé, ne pouvait guère manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse impopulaire, qui irritait son peuple, et lui coûtait le trône. Le Prétendant rentrait sans coup férir[9].

«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques, l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour héritière, il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et même (on peut gager) l'Empire

L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne contenance. On lui donna espoir. Caché trois mois dans Vienne, il achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour l'Espagne.» Riperda insistait en faisant espérer qu'on suivait le grand plan d'Eugène: le démembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait à l'Autriche la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Téméraire.

À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de faire celle-ci son héritière par un acte fort irrégulier (Pragmatique) pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de l'Europe pour cette succession illégale, donc était fort loin de la guerre (Villars, 329), et n'écoutait l'Espagne que pour lui tirer ses ducats.

Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il tombe honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre l'Europe. Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» Heureusement M. le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on envoie l'équivoque abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du Roi) veut qu'à tout prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui livre tout, s'il faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succède (dans sa folle imagination!)

Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté à un homme aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté[10]. Il n'eût osé. Ses maîtres, les chefs ultramontains, tenaient trop fortement à la chimère du Prétendant. Il accorda ce que voulait la reine. Le ministre eût dit Non, mais le prêtre dit Oui. Tout en doutant que l'affaire fût aisée, il accorda du temps. À regret. Il dit à Montgon: «Seulement, je vous prie, dites au confesseur de la reine l'embarras où je suis. Nos préparatifs peuvent bien sauver un peu les apparences. Mais tout ce jeu ne peut durer longtemps.»

Les vieux militaires espagnols déclaraient le siége impossible si l'on n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois énormes flottes. L'Autriche le blâmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allèrent en Écosse pour tâter le terrain, trouvèrent tout impossible. L'évidence était telle que le pauvre roi même demandait à la reine pourquoi elle exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait horreur, horreur des intrigants qui, pour remplacer Riperda, la servaient dans sa furie folle. Il refusait tout travail avec eux. Alors elle le persécuta. Elle lui supprima la consolation religieuse, en lui chassant son confesseur. Elle lui supprima ce qui était sa vie, le rapport conjugal. Torture bizarre. Par les poisons d'amour, elle le mettait hors de lui, refusait. L'effet en fut terrible et imprévu. Il devint très-lucide, accablant de raison. Il dit ce que dira l'histoire, qu'elle était l'assassin du roi, du peuple. Et il la châtia rudement. Épouvantée de lui voir le bon sens revenu, elle pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent l'ascendant. Mais il la connaissait et il la méprisait. Lorsque très-lâchement elle faisait semblant d'aimer le fils du premier lit: «Oh! la fausse, la fausse Italienne!» dit-il avec un rire amer.

L'échec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle espérait encore que tout pourrait changer, s'obstinait à rester armée, usant l'Espagne jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce qui eût renversé la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux Espagnols. Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea les clefs et les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel état réel était-il? qui l'a su jamais? Enfermé et gardé, il protestait pourtant de la seule façon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, n'entendant plus la messe. La reine en était inquiète. Elle fit la dévote et la bonne Espagnole, jusqu'à prendre la robe franciscaine, la robe des Mendiants. Cela dura huit mois au moins, en 1728.

Un jour enfin, sachant que Louis XV était relevé de maladie et notre reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France était en joie, et comme bon Français, comme parent désintéressé, il se leva, se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine désirait ardemment qu'un nouvel enfant prouvât leur union et le fît croire libre. Elle y réussit en effet (17 mars 1729), elle conçut, et comme elle avait fait un vœu à saint Antoine si cela arrivait, elle nomma sa progéniture Antoinette.

Tout s'était arrangé par les intérêts domestiques qui seuls touchaient les rois.

L'Empereur, bon père de famille et docile à sa femme, ajourna ses plans de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait pour sa fille, la garantie qu'elle serait son héritière au mépris des droits électifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai 1727).

Georges II n'est pas moins mené, fort doucement, par sa Caroline, fine, patiente, qui pour favorite a pris la maîtresse de George.

Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le ministère Walpole, qui répond de la France, et de la mécanique qui fait voter le Parlement (juin 1727).

Pour la reine d'Espagne d'avance elle est domptée par la famille. Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne pouvant conquérir, convertir l'Angleterre, elle subit l'amitié hérétique qui la conduit à ce but désiré (9 novembre 1729).

Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de nourrissons, d'arrangements domestiques, intérieurs, était au fond, fort claire, nécessaire et fatale. Œuvre de pure nature, non de diplomatie. Par une dérision singulière de la fortune, le plus oisif de tous, Fleury, parut le centre de l'action européenne, l'arbitre et l'auteur de la paix.

Walpole y fit beaucoup. Il avait intérêt à rendre Fleury important. Son frère, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire à Issy, va le voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de Fleury, le font parler pour eux, disent au nouveau roi: «Par Fleury nous tenons la France.»

L'Empereur, ne cédant qu'à son intérêt domestique, parut condescendre à Fleury, à son envoyé Richelieu, au pape, à la médiation de Rome et de Fleury.

Nous avons vu que ce faux politique, un prêtre au fond, louvoya au moment où la prêtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il donna le délai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui hasardait la paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette paix. Fleury en eut la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient voulue et qui s'arrangeait d'elle-même.

L'histoire trop aisément accepte ce triomphe. Il faut en croire plutôt son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable aux affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il les ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, éloignant avec soin tous ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles lui auraient dit les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des deux Visa, Fagon, Rouillé, Barème, lui eussent éclairé le monde de finance auquel il se fia si sottement. Du personnel diplomatique il écarta les gens habiles et fins de la Régence, mit des sots à la place, des prélats imbéciles qui ne savaient rien que la Bulle. Villars dit et répète qu'on se moquait de nous.

«D'où vient, dit Louis XV à la mort de Fleury, qu'il n'y a plus d'hommes en France?» En tous les rangs marquants Fleury avait fait le désert.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE IV

CHUTE DU SIÈCLE.—IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET DES PROTESTANTS
1727-1729

«Les villages fondent partout et viennent à rien... On abandonne les campagnes pour se retirer dans les villes.» (Argenson, sept. 1732; I, 145, édit. 1859.)

Mot d'un mécontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la même chose (p. 359, édit. 1839).

Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail reprit, que, par la mortalité même, le travailleur plus rare fut mieux payé, etc.? Pure hypothèse. Pas un fait à l'appui dans les écrits contemporains.

Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre, travaillèrent pour les enrichis, décorèrent dans un goût charmant les splendides hôtels des Fermiers généraux. Hors de là, nul appel à la production. Les cinq cent mille familles qui à Paris ont subi le Visa, l'autre demi-million qui en province eut même ruine, tous ces gens ruinés ont-ils pu réparer si vite pour encourager l'industrie? Et le gouvernement agit bien moins encore. La France, sous Fleury offre ce spectacle curieux d'un grand État inerte, qui loin, d'édifier, n'achève rien, ne répare plus, ne met plus une pierre à la muraille ruinée, pas une planche aux vaisseaux de guerre; nul souvenir des ports, arsenaux, citadelles. Nul travail. Un vaste silence.

Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se perdra dans la mer humaine.

Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas compter, comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe avec les Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par l'ordre qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies de deux, de trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers généraux pour y fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe, était obligé de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe siècle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une armée de commis, d'huissiers, de recors et d'archers.

Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais rien de tout cela. Ce doux gouvernement laissa aller les choses. Chaque perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept livres chacun (sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à l'amende! Qui ne paye, aux galères!

Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la pauvreté gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et devenaient pauvres à leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les champs, courir aux villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait 800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes vivant pauvrement, plutôt mourant de faim. Paris, serré par la défense insensée qu'on fit de bâtir au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misérable, un Paris de toile et de planches, de pisé et de boue qui couvrait la banlieue. La ville, cependant, étranglée, croissait en hauteur. À cinq, six, sept et huit étages, montaient les combles et les mansardes, mal fermés au vent, à la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdâtres, de plomb en plomb, par les carrés fétides, faisait des noirs étages inférieurs de véritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les apprentis? La boutique, antre humide où tout suintait, présentait au comptoir, fixée et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin, dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible nourriture. Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la rente réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété, ils avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les Ordonnances ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En réduisant certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il assomme le rentier (c'est-à-dire Paris).

La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour suivant Rien,—aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour. Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait lui,—qu'en cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée du siècle n'apparaît pas encore,—il y ait eu un mouvement, ce fut à coup sûr un bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de le mépriser.

Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. La fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le point de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, de conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan.

La persécution commença (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint délire, folie (1729), et plus tard folie dépravée.

Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par trois hommes sans foi et sans opinion.—Hérault, le lieutenant de police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota chacun, et le mit à sa classe, ou bon, ou neutre, ou appelant. Les neutres mêmes étaient suspects.—Les appelants, livrés à la Justice, la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux, homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, qui conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.—Désignées par Hérault, atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, au fils de la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce siècle, et deux fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, qu'on ne peut savoir même pourquoi ils furent mis là-dedans.

Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en Grève.—Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il figurait près de sa sœur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali, que la Fresnaye inonda de son sang.—Lafiteau, le fripon, que Dubois, pour punir ses vols, déporta, fit évêque dans un méchant coin de Provence.—Les mœurs ultramontaines éclataient dans Rohan, cardinal femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mère Soubise, impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains italiens. Encore plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les évêques de Laon et de Soissons, deux échappés de Des Chauffours.

Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts ans, le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile en Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le Brigandage d'Embrun (1727).

Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevêque de Paris. Il avait réclamé contre Embrun avec douze évêques. On l'obsède, et il se rétracte. Puis, il revient à lui, il rétracte sa rétractation. Enfin dans ce vertige du flux et du reflux, balloté, battu, imbécile, il adopte la Bulle et meurt. Le siége de Paris passe aux mains d'un des plus forts mangeurs de France.

Toute autre est la voie janséniste, très-digne de respect. Moderne à son insu, en invoquant la Grâce, le vieux dogme de saint Augustin, elle est pourtant l'essai des libertés nouvelles, l'appel à la conscience.

La dureté et le petit esprit qu'ils montrèrent trop souvent ne peuvent faire oublier cela. Plusieurs furent de vrais saints. L'un d'eux, l'évêque Vialart, fut opposé aux Dragonnades. Leur diacre, le bienheureux Pâris, un pauvre homme, était doux, humain, de charité sans bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnête homme, fils soumis et obéissant, frère admirable qui ne se retira qu'après avoir marié, établi son cadet, etc. Jeûnant trop (pour donner aux pauvres), il devint plus qu'à demi fou. Il avait pour sa thébaïde une loge de planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, où jeune encore il mourut de misère (1er mai 1727).

Dès l'été, des malades vinrent se traîner sur son tombeau. Tels guérirent par leur foi, l'excès de leur émotion, mais guérirent de la vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir, à un pied de terre, fut dressé avec autorisation de Noailles par le frère, M. Pâris, conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour prendre de plus près la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. Les malades (femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus émues, exaltées, et trop faibles pour y garder leur tête, y eurent des crises de nerfs, des accès hystériques, se crurent guéries au moment même. Mais tout cela n'arriva au délire que plus tard, lorsqu'on leur prit leurs prêtres, lorsque ces pauvres créatures furent effarées et folles de la cruelle persécution.

On ne peut lire sans intérêt le livre étrange de Carré de Montgeron: Vérité des miracles du bienheureux Pâris. Il est fort instructif. L'historien et le médecin y trouvent le précieux tableau, exact et véridique, des misères et des maux d'alors. Pour les guérisons, les miracles, ce sont les mieux prouvés qui furent jamais. Sincérité parfaite, nombreux témoins, oculaires et honnêtes, sérieux examen des savants, rien n'y manque. Maître dans tant de choses, le XVIIIe siècle est le maître en miracles. Il observe, analyse, de manière à nous faire conclure que ces faits très-certains sont, non au-dessus de la nature, mais de nature jusque-là peu connue (qu'on dirait aujourd'hui magnétique où somnambulique).

Ces guérisons, la plupart sont fort simples. La créature qui vit dans l'ombre des petites rues, demi-percluse, enflée, fiévreuse, ses amies l'entraînent au voyage lointain de Saint-Médard, près le Jardin du Roi. Suprême effort. Y arrivera-t-elle? Et cela se fait. Que dis-je? Elle en fait la neuvaine. L'effort même, l'air et le soleil, lui ravivent la circulation. Ajoutez-y la vive émotion de voir ce lieu, la sainte tombe, les gens déjà guéris, et la joie de ce peuple, cette compassion mutuelle, et ces larmes de fraternité[11]!... Elle est guérie, ne sent plus rien. Pour longtemps? Non, peut-être. Mais ce touchant spectacle sera le bonheur de ses jours. Le soleil qu'elle vit sur cette foule, et sur ce marbre noir, il la suivra partout. Son soleil, elle l'a maintenant, son église. Qu'on lui ferme l'église, que ses prêtres enlevés lui manquent en ce besoin, elle serait son prêtre elle-même. Contre l'autorité, elle aurait la voix intérieure. La voix, dirons-nous de la Grâce? ou la voix de la Liberté?

Peu après ces miracles commence un vrai miracle (23 février 1728), la mystérieuse publication des Nouvelles ecclésiastiques, journal insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage, de discrétion, de probité. Sous l'œil de la Police, ce journal s'écrit et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu'à la Révolution (1790). Pas un traître en soixante ans. Rien de plus honorable, rien ne prouve mieux que c'était le parti des honnêtes gens. On dit qu'un vieux prêtre intrépide, Jacques Fontaine de Roche, osa le commencer. Où l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le suppose. Un système très-ingénieux de distribution fut trouvé, et il a été le modèle de maintes sociétés secrètes. Celle-ci était si hardie, si sûre d'elle, que dans la voiture même du lieutenant de Police elle faisait jeter le journal poursuivi.

La connivence générale de Paris (Barbier, 54) aidait beaucoup sans doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se sentait pour les persécutés. Cela gagna. L'esprit d'opposition s'étendit par le Jansénisme, et par la Franc-Maçonnerie, qui d'Angleterre se répandit bientôt[12]. Ces ruisseaux devinrent fleuves, et, le torrent philosophique s'y joignant, ce fut une mer. Rien moins que la Révolution. Les Nouvelles ecclésiastiques cessent en 90. En 91 ouvre le Club des Jacobins. Ceux-ci dans leur bibliothèque n'avaient nul ornement que la pancarte où l'ingénieux mécanisme de la distribution du journal janséniste était représenté.

Le jansénisme seul était un grand parti, une armée qui comptait des nuances très-différentes. Bien loin des exaltés de Saint-Médard étaient nos honnêtes universitaires, les recteurs: Vittement le désintéressé; Coffin qui créa l'instruction gratuite; Rollin dont le nom seul est un complet éloge. Ajoutons-y les maîtres et professeurs de l'austère maison de Sainte-Barbe[13], une solide fabrique d'hommes, qui, contre la maison équivoque de Louis le Grand et ses ragoûts douteux, donnait le pain des forts. De là sortaient des caractères, de sérieux esprits, pour le barreau et la jurisprudence, jansénistes, mais fort largement, comme Marais, notre bon chroniqueur. De là aussi ces docteurs de Sorbonne qui, et contre la persécution et contre le courant du siècle, fermement s'efforçaient de garder le gallicanisme. Cinquante eurent le courage de protester pour Soanen, l'honneur d'être enlevés, de peupler les plus dures prisons, l'étouffement brûlant du château d'If, la froide horreur de Saint-Michel en Grève, glacé de ses vents éternels.

Ces duretés exaltèrent, lancèrent le fanatisme. En fermant son théâtre, le petit cimetière (1732), lui ôtant le grand jour, on le jeta dans l'ombre infiniment plus dangereuse.

Ces créatures malades, qui en public avaient des attaques hystériques et des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de chercher, suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur où l'innocent expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus ces martyrs aveugles cherchèrent des pénitences.

Aux incestes persévérants et solennels de Louis XV répondirent les crucifiements des pauvres filles jansénistes. Par de cruels supplices, acceptés, implorés, elles appelaient la Grâce, détournaient le courroux de Dieu.

Les chrétiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps chrétiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la soif des souffrances, étaient perversion, déviation du vrai christianisme. À tort. Qu'ils lisent donc les légendes. Tous les saints leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est l'esprit et la vraie voie.

Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mêlent aux jansénistes, on n'en doit pas moins dire qu'en masse ils furent de vrais chrétiens. Et malheureusement ils en avaient l'intolérance. Sous le Régent (1721), d'Aguesseau, faible janséniste, gronde les intendants qui ne répriment pas les protestants.

Un très-honnête évêque, un janséniste austère, Colbert, qui, quarante ans durant résista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux réformés, ennemi acharné et violent du «tolérantisme» (Corbière, 348).

Comment ces jansénistes ne sont-ils pas touchés du surprenant spectacle que donnent alors nos protestants?

Le formalisme de Genève ayant tué l'esprit de prophétie et l'élan des Cévennes, dans un parfait esprit de pacifique obéissance, Antoine Court restaura nos églises.

La loi féroce qui pendait les pasteurs n'arrêta rien. Un séminaire fut formé à Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges. Étrange école de la mort, qui, défendant l'exaltation, dans un modeste prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait l'échafaud.

En lisant ces légendes trop vraies[14], on est saisi d'étonnement et de douleur. Il y a là cent romans admirables dans la vie du pasteur errant (Court, Roussel, Desabas, Rabaud, etc.). Le jeune homme s'en va de Lausanne, laissant sa jeune épouse (oh! les filles héroïques qui épousent ainsi le veuvage), pour vivre désormais sous le ciel, de roc en roc, toujours fuyant, caché. Ni feu, ni toit, la vie de la bête sauvage!

Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empêchant les révoltes et sauvant qui les assassine!

Avec cela, quelque touché qu'on soit, on est tenté pourtant de faire avec respect une demande.

Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du Languedoc?

Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait presque à la gorge. L'histoire inexorable est ma maîtresse, pourtant, et elle veut ici que je parle.

Ce qui a ou séché ou faussé les esprits, là et ailleurs, c'est l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par cœur, et si loin de nos mœurs. Deuxièmement, l'effort contradictoire de l'école anti-prophétique, étouffant aux Cévennes l'esprit de la contrée, dut stériliser nos martyrs. Un problème insoluble leur fut posé par les écoles officielles, d'obéir n'obéissant pas, de reculer en avançant, d'employer la moitié de leur force à contenir l'autre. Bizarre effort où la conception, l'engendrement ne se fera jamais.

Ils ont droit de répondre qu'en cela ils furent vrais chrétiens. Au chrétien résolu qui va jusqu'au bout de son dogme (méthodiste, piétiste, janséniste, n'importe), quel est le fond du fonds? c'est l'incessant suicide, la mort du moi, de sa nature, et, non-seulement de ses vices, mais de ses puissances même, l'extinction du propre genius.

Suicide aidé parfaitement par le genre de persécution employé sous Fleury. Les exécutions exaltaient; chaque ministre mis à mort faisait faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les secrètes misères de la femme obsédée (1724-1730), abattaient, énervaient l'esprit. Le système d'amendes incessantes qui fut établi en 1728, fut dans les contrées pauvres, chez le paysan si serré, une tentation continuelle de faiblesse. «La paroisse où une assemblée avait eu lieu, dut payer cinq cent livres.» Somme trop faible, dit Fleury, qui l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son enfant au curé, doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme autrefois, levée par an, mais levée chaque mois. Rien de plus propre à user l'âme, à tenir inquiet et chagrin le travailleur nécessiteux. Toujours, toujours payer, ne penser qu'à cela! Misérable existence, dure, sèche et contractée, calculée à merveille pour l'amaigrissement de l'esprit.

Si nos protestants demeurèrent une élite en beaucoup de sens, ils le durent à leurs échappées hardies dans le désert, à l'austère poésie des baptêmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre lesquels les évêques en vinrent, comme on verra, à appeler l'épée, le gouvernement militaire (1738).

Cruel combat. Mais la jeune étincelle qui devait recréer le monde ne pouvait sortir de cela. Des protestants, des jansénistes, malgré tant de vertus, d'efforts, de ces derniers chrétiens, ne pouvait nous venir notre émancipation à l'égard du christianisme. Il y fallait l'esprit décidément contraire, que le temps souverain amenait invinciblement.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE V

VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR
1728-1730

Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en mai, ou à peu près, 1726-1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas absolument perdu. Il n'y eut que déceptions. Il y apportait 20,000 livres en un billet qui ne fut pas payé. La protection de Bolingbroke, sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire, dans la lutte impuissante que l'illustre étourdi soutenait contre la presse par l'adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui répondit à tout par des succès. Voltaire fut trop heureux d'accepter un abri que lui offrit généreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste solitude de la campagne de Londres. Il espérait sortir de cette position ennuyeuse par l'éclat de son Henriade, qu'il édita avec luxe et dépense. Mais pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un poème où le héros finit par se faire catholique? On sait d'ailleurs combien ce pays, en réalité, est fermé aux littératures étrangères. La Henriade inaperçue ne valut à l'auteur que quelques guinées de la reine[15].

Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais, n'ayant rien aperçu du fond réel des mœurs, et formulant de confiance le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il donna dans l'Esprit des lois.

Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt. Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais qu'humains; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux honneurs, son triomphant convoi à Westminster. Rien de plus grand, rien qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans la dignité libre des mœurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de l'activité. L'hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, fut ambassadeur en Turquie.

Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond moins qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos libres penseurs du XVIIe siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnault, Boulainvilliers, etc.

Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu, l'enviant, le sentant supérieur dans son propre genre Maurepas (la satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une œuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures conditions il était rentré. La Henriade même, revenant d'Angleterre, ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en gardant son titre de Londres.

Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans[16]. Elle est alors plus que stérile; elle semble détournée de son but. Elle évite et semble oublier la grande, la profonde question où est la destinée du siècle, la question religieuse, posée dans les Lettres persanes avec tant de force et d'éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu a peur de lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu, il rentre dans la société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses Lettres pour être de l'Académie, les offre à Fleury corrigées (1728).

Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le débat éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait même bon que la petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, jasât un peu des affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de Saint-Pierre. Utopies sociales qui s'écartent toujours du grand nœud social, de l'intime question où se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine (d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant touché l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. Il se le tint pour dît, s'écarta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728, l'essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie, l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non autorisée, confiscation, carcan, galères!

Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence (unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans espoir d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des Pensées de Pascal. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, ricaner,—sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible tenaille,—il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre.

Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont approchés de Pascal[17], quel timide respect, on sait gré à Voltaire de son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarité hardie (noble ici, point cynique) est d'un homme, d'un esprit vraiment libre, qui ne s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte que la raison. Il est ferme et point dur.

Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots: simples réponses à Pascal:

«L'homme est une énigme.» Non. On le comprend très-bien dans l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.—«Il est déplacé, dégradé.» Non. Il est à sa place dans la nature.—«Il naît injuste.» Non. Et il n'est pas justifié par l'arbitraire injuste, par la faveur, la Grâce.

«Est-il heureux?» Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette année était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De la chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieriot: «Ma misère m'aigrit et me rend farouche.» Une lettre très-mâle, de son anglais Falkener[18], contribua à le raffermir, à lui faire croire que l'on peut être heureux, et que même la plupart le sont. S'élevant au-dessus de sa situation, il dit à Pascal qui entre en désespoir de la misère de l'homme: «Vous vous trompez, l'homme est heureux.»

Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On croirait volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va répondre: le plaisir. Non. Notre but, «c'est l'action

«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T. XXXVII, p. 57, no 23.)

Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en est la traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout très-peu aux plaisirs qu'il vanta le plus.

«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un mur?

Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société le despotisme avait lui-même un despote et un maître, la richesse, que le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.—En revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf. Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et l'avilit, et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente offrait un aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent «cherchait son pain de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le parasitisme qui en était la suite naturelle, faisait que l'on traitait les auteurs fort légèrement. La Tencin, sans façon, à ses habitués pour étrennes donnait des culottes.

Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut à la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya. Sa Henriade l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il préparait, écrivait ses Lettres anglaises. Il expliquait Newton. C'est par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.

Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici (1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable, esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul simple, on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux, plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences. Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire.

On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n'était point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec Thieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami, lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent.

Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la reprise d'Œdipe. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable, son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c'était plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un spectateur disait en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» Elle eut un vrai génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à la Champmeslé, libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la scène elle parla de cœur, d'élan vrai et d'accent tragique. Quand elle débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens devinrent fous d'amour.

Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le Mentor d'un Télémaque, d'avoir à former un héros. Du Nord lui tombe ici certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. Il avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face à face le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Suédois Charles XII, d'avoir dans son œil bleu pris cet éclair de guerre qui lui resta toujours, lui fut une auréole, trompa sur son génie réel. Ce rude enfant ressemblait peu à nos marquis d'ici. Suédois de mère, Polonais d'habitude, il était spontané bien moins qu'il ne semblait; il fut surtout reître Allemand[19]. Il était né au pays des romans, dans ces bouleversements où Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et couronnes, où tout était possible. «Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?» Dans les trois cents bâtards du roi Auguste, celui-ci, effréné, visait tout, les trônes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille duchesse de Courlande, les Anne, les Élisabeth, les sanglantes catins de Russie, tout lui eût été bon. Mais pour ces grands mariages impériaux, le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extérieur, de prendre les grâces de la France. La pauvre Lecouvreur servit à cela. Elle fut à la fois précepteur et mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond, au moins pour le dehors elle polit la nature grossière, tâchant de lui donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient naturelles.

Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait, argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la Russie. De là mille aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland, le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d'avoir rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa folle Armada, pour mettre le Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?) pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave, en chasser l'Allemand. Maurice en voulait à son père qui lui fit manquer sa fortune, qui le blâmait d'aller en galopin s'offrir aux reines pour être refusé.

Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en fit un auteur. On préparait ses Rêveries (pour l'autre année 1731). Il semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il prendrait la Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un sou.»

Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son œuvre, c'est elle qui en fit un Français. Mais, hélas! elle n'est qu'une comédienne. Et (chose pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, douloureuse et tragique du portrait si connu, et les célestes yeux pleins de sublimes larmes qui toujours en feront verser[20]. À force de tendresse, ayant trop fait la mère, elle est bien moins l'amante. Maurice est discuté entre les grandes dames, très-haineuses pour la Lecouvreur. Elles n'auraient osé la siffler, mais du haut de leur rang, dans leur loge, à leur aise, elles pouvaient l'insulter du visage, lui lancer le mauvais regard.

Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit sa rivale, madame de Bouillon. Au lieu de se troubler, son cœur gonflé grandit. Elle s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance les terribles vers:

... Je ne suis point de ces femmes hardies
Qui portant dans le crime une tranquille paix
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve, applaudit.

Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement de l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger, c'est ce qui n'a nulle apparence.

Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des pastilles, dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnât du poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, n'ose dire qu'il n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien que de se créer une ennemie mortelle, très-puissante, ayant derrière elle tous les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enquête? essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il résiste, ne se rétracte pas.

Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle se sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle dans une pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant en danger.

On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur. Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne maison de Racine, rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux hommes, deux amis, Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle marie sa fille à la hâte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un monde sans loi, n'a nulle protection à attendre.

Contre une femme de théâtre, on ose tout alors et la protection de la cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la Chambre, à leur plaisir, cassent ou châtient l'actrice. Pour rien, jetée au For-l'Évêque; parfois même en correction. Sous Fleury, le doux, le décent, un fait abominable avait eu lieu tout récemment. Deux jeunes sœurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, débutent dans la danse. L'aînée, un enfant de génie, du premier pas transfigura son art. En plein triomphe, ces petites merveilles disparaissent, sont cachées deux ans! La police ne veut s'informer. Elle n'osera aller sous l'ombre noire de Saint-Gervais, aux sales petites rues, à l'hôtel de Sodome, où les tient un mignon du Roi. Las d'elles, il les lâche et l'on rit.

Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'eût péri, elle eût eu quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, sa Jocaste, la mère amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut prise d'effroyables douleurs, de diarrhée mortelle où passa tout son sang. Le 20, elle expira.

Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours ecclésiastiques. Écoutons d'Argental, le témoin oculaire: «Le jour de sa mort, un vicaire de Saint-Sulpice pénétra dans sa chambre: «Je sais ce qui vous amène, monsieur l'abbé. Vous pouvez être tranquille; je n'ai pas oublié vos pauvres dans mon testament.» Puis, dirigeant le bras vers le buste du maréchal de Saxe: «Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux[21]

Elle ne demandait nullement la sépulture chrétienne ni les prières des prêtres, mais simplement la terre que Dieu accorde à tous. L'admiration publique, l'amitié et l'estime lui auraient fait un monument. Comédienne du Roi et membre du théâtre qu'il couvrait de son nom, pouvait-elle être abandonnée à la proscription du clergé? Fleury fit dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela regardait le curé, l'archevêque. «Et s'ils refusent?»—«Point de bruit.»

Le curé est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frère du Languet de Marie Alacoque. Et l'archevêque est Vintimille, qui tout à l'heure officiera pour le faux mariage qui donne sa nièce à Louis XV.

Les amis, en présence de la pauvre dépouille sont fort embarrassés. Mais il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,—et cette reine de l'art, la noble Cornélie,—disons mieux, la femme adorée, désintéressée, généreuse, tendre, de si grand cœur!—On la roule, on en fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre voiture qui, dans ce mois de mars, cahote les amours passagers, l'ivresse et les retours de bal.

Les chiens, les protestants, étaient enterrés aux chantiers. Dans un quartier désert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un chantier se trouvait là. Il était fermé à cette heure. Mais comment revenir et où aller? L'unique expédient fut d'écarter la borne du coin, et de mettre dessous le corps. Sale et infâme sépulture, que rien ne signalait, qui, jusqu'à la Révolution, resta là, recevant l'ignorant affront du passant[22].

Par la petite histoire que j'ai contée plus haut, on a vu avec quelle insouciante gaieté Paris prenait toute aventure des femmes de théâtre. Mais mademoiselle Lecouvreur était quelque chose de plus. Elle était du monde même et de la société, une amie des plus estimées, spécialement reçue, adoptée, de la marquise de Lambert (esprit, raison, vertu). Le coup fut très-sensible et la douleur universelle.

Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-là ils ne remarquaient pas, que, comme elle, ils étaient de cette paroisse, de cette libre Église, qui n'était pas bâtie.

Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de douleur, appel à la pitié, n'osaient dire la piqûre amère, l'indignation secrète et d'autant plus profonde. Chacun sentit que dans la mort, cet affranchissement naturel,—là même on était serf encore.[Retour à la Table des Matières]