Louis XIV aurait frémi lui-même, s'il eût vu ce que fut sous Louis XV le pouvoir du clergé.
Il est l'État et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730).
Ce roi, qui a vingt ans, qui est époux et père, et qui vient d'avoir un dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa clef (septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, Louis le Débonnaire.
Notez que je dis le clergé plus que Fleury. Le vieil homme de soixante-quinze ans, hésitant et timide, et qui n'avait monté que par la lâcheté, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et forcé. Son vieux valet de chambre, Barjac, disait naïvement (parlant des papistes enragés): «Si nous ne les lâchions, ils nous dévoreraient nous-mêmes.» Grondé et menacé par les chefs, par Rohan, dont il était le plat flatteur, Fleury craint encore plus la basse influence d'Issy, de Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous le voyons aller à chaque instant consulter, prendre le mot d'ordre.
Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on amène le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et cela au moment où les Romains avaient eu l'insolence de canoniser Grégoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en chemise.
Mesure outrageuse à la France, provocation directe au Parlement, gardien du droit royal. On comptait bien l'exaspérer, lui faire reprendre étourdiment son vieux rôle révolutionnaire, le jeter dans la rue, pour faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde qui effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du courage pour supprimer le Parlement.
Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi Dagobert: «qu'il n'entendait rien faire qu'acte de piété, que la Bulle ayant force et autorité d'elle-même, le Roi ne la lui donnait pas.» Le Parlement frémit de cette abdication du Roi au nom duquel il rendait la justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la jeune idole, s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux cents voix, on n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces quarante pour majorité.
Peu après, en septembre, le Roi plus bas encore, tombe. C'est la personne royale qui maintenant est avilie.
Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glacée), était moins scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari régulier, froidement régulier, sans pitié de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30 août 1730, après deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi était seul. De là plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse eût voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en fournissant sa bru au Roi.
Mais Fleury s'en doutait. Il soupçonnait moins l'autre intrigue. Son ministre de confiance, Chauvelin, homme à projets hardis, eût voulu nous tirer du néant, faire du Richelieu contre l'Autriche et l'Angleterre. En dessous il créait un parti de la guerre que Villars en dessus prêchait ouvertement. Ce sournois Chauvelin (Grisenoire, comme on l'appelait) imagina d'escamoter le Roi par l'influence des petits camarades, que l'on nommait les Marmousets. Comme neveu de l'ami de Fleury, du cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, restait là à tisser ses jolis ouvrages de femme où le Roi s'amusait (Villars), et très-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. Un mémoire fin, adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les mains de Gesvres, qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, le lui prend. Il voit, non sans terreur, «que Fleury, par son imprudence, mène les choses à la guerre civile.» Il en est si frappé qu'il copie le mémoire. Seulement au coucher il l'oublie dans ses poches, où Bachelier le trouve. Il le porte à Fleury.
Deux choses étaient dans cette affaire, l'une fort légitime, que le Roi voulût s'éclairer,—l'autre obscure, assez triste, que le Roi, à vingt ans, subît de nouveau l'influence d'amis déjà notés et punis pour leurs mœurs. Fleury le prit par là. Le Roi fut atterré. Après avoir menti, nié, Fleury le menaçant, lâchement il livra Gesvres, il trahit Épernon, signa leur exil pour deux ans. Sa peine, à lui, fut qu'il perdit les clefs de son appartement. Fleury lui change ses serrures et fait faire d'autres clefs qu'il donne à ses petits espions. L'espion ordinaire Bachelier est solennellement récompensé. Tout en restant valet de chambre, gardien du Roi, il devint un seigneur, intendant de Marly, de Trianon, etc. Le Roi ne souffla mot, vécut aussi bien avec lui.
Villars fut étonné (1731) de voir tombé si bas, si ennuyé, si faible, ce jeune homme de vingt et un ans. Fleury, à soixante-quinze, par contraste, sort des habitudes qu'il eut toujours. On se presse chez lui, chez son valet Barjac qui distribue les places, qui fait des fermiers généraux. La cour entière, le soir, s'étouffe au coucher de Fleury. Le voilà roi, ce semble. Notre drapeau, du blanc, passe au noir. La soutane devient le drapeau de la France.
Et qu'en dit l'Europe? Elle en rit. Notre amie l'Angleterre ne nous consulte plus. Elle nous laisse là seuls, s'arrange avec l'Autriche.
«Faible gouvernement, mais modéré et doux.» Erreur. Sous lui s'aggrave la terreur protestante; le clergé veut que sous le mot relaps on atteigne, on englobe un peuple tout entier, désormais passible de mort; et toujours dans l'angoisse, voyant sa mort, sa vie, dans les mains des curés (1730, Lemontey, II, 152). Ce doux gouvernement a détruit la Sorbonne (en enlevant quarante-huit docteurs), a détruit Sainte-Barbe, a étouffé la presse qui, depuis les rigueurs de 1728, ne souffle plus. Du plus haut au plus bas, on tient tout, rien ne peut percer. On a parfaitement étoupé jusqu'aux fentes par où pourrait venir un son, une lueur. Sécurité parfaite.
Mais juste en ce moment, du plus loin, du plus bas, part un cruel coup de sifflet!
La France a des moments bien dangereux où le rire lui échappe. On l'a vu en Révolution. La mère de Dieu fit crouler Robespierre. Et soixante ans avant, la Cadière blesse à mort la puissance ecclésiastique.
Aux miracles des jansénistes, les jésuites avaient répondu: «Ce ne sont pas de vrais miracles. On n'en fait qu'avec la doctrine. On en fera... Espérez, attendez.»
Il s'en fit. De Toulon, d'Aix, de la bruyante Provence, aux rieurs de Paris une nouvelle arrive. C'est un miracle... des Jésuites (août 1731, Barbier, II, 179, 192).
Miracle! un vieux jésuite, disciplinant son écolière, mademoiselle Cadière de Toulon, la transfigure. Elle est stigmatisée à l'instar de Notre-Seigneur. Le sang dégoutte, et surtout de son front. On croit, ou fait semblant. Nul n'ose examiner.
Miracle! la grâce est féconde. L'ange de Dieu, Girard, a beau être vieux, laid. Un matin la sainte a conçu, et non-seulement elle, mais d'autres sont enceintes, de toute classe, marchandes, ouvrières, dames. La grâce ne tient compte de la qualité.
Girard est-il un ange? Les jansénistes jurent que c'est un diable, que ses galants succès, surnaturels, sont ceux d'un noir sorcier. C'est encore Gauffridi, que l'on vit en 1610, et que brûla le Parlement. Serrés de près, les Jésuites répondent que, si le Diable est là, il est dans la Cadière qui a ensorcelé Girard.
Les deux partis jurent pour et contre. La Provence se divise avec fureur, tout l'emportement du Midi. Le concert le plus dissonant, un enragé charivari de farces, de chansons, éclate. Et Paris fait écho avec un rire immense. Dans cette affaire burlesque, un terrible sérieux était au fond, une question vraiment politique. Le roi d'alors étant le prêtre, son avilissement est l'aurore de la liberté. Ne vous étonnez pas de voir en ce procès à Aix, à Marseille et partout, ces assemblées de tout le peuple par cent mille et cent mille que vous ne reverrez qu'au triomphe de Mirabeau.
On avait ri d'abord, mais bientôt on frémit (septembre 1731), en apprenant que les Jésuites couvraient le crime par le crime, qu'à Aix même et au Parlement, les gens du Roi proposaient «d'étrangler...» Girard sans doute?... Point du tout... sa victime!
Voilà ce qui souleva le peuple, et fit ces grands rassemblements. La pitié, le bon cœur, l'humanité s'armèrent. Les pierres, au défaut d'hommes, se seraient soulevées!
On se demande comment, sous ce sage Fleury qui craignait tant le bruit, les choses purent aller jusque-là, comment dès les commencements on ne sut étouffer l'affaire. C'est là, le miracle réel, que sous ce gouvernement de ténèbres la lumière ait jailli, monté d'en bas, en perçant tout obstacle. Cela tient justement à ce que les Jésuites, étant si forts, crurent, à chaque degré du procès, pouvoir en rester maîtres. Mais l'affaire échappait, montait plus haut. Elle se développa lumineuse et terrible, comme à la lumière électrique, montrant dans ses laideurs, dans ses parties honteuses, l'autorité régnante, si fière, et qu'on vit par le dos.
Révélation très-forte, largement instructive, ne portant pas sur un fait singulier, mais vulgaire et banale. Que Girard abusât d'une pauvre innocente, d'une petite fille malade, dans ses crises léthargiques[23], cela n'apprenait rien. Ce qui en dit beaucoup sur les facilités libertines du jargon mystique, c'est qu'un jésuite vieux, laid, en six mois eût gagné si aisément ses pénitentes. Toutes enceintes. On connut la direction.
On connut les couvents. Girard les savait bien discrets, puisqu'il voulait y cacher ses enceintes (comme on a vu plus haut Picard, directeur de Louviers). Le couvent d'Ollioules, où il mit la Cadière, montre à nu ce qu'ailleurs on eût vu tout de même: une abbesse fort libre; des dames riches, utiles à la maison, fort gâtées, servies par des moines; ces moines effrénés jusqu'à souiller les enfants qu'on élève; la masse enfin, pauvre troupeau de femmes dans un mortel ennui et des amitiés folles, douloureuse ombre de l'amour.
La justice ecclésiastique apparut dans son jour. L'évêque de Toulon, grand seigneur bienveillant qui un moment défendit la Cadière, eut peur, quand les Jésuites lui reprochèrent certaine chose infâme. Et, dans sa lâcheté, il se mit avec eux.
Le juge de l'évêque, faussant tout droit, entraîna, subjugua l'homme même du Roi, le lieutenant civil, qu'implorait la victime. Ils écoutèrent comme témoins jusqu'à des femmes enceintes de Girard. Leur greffier alla effrayer les religieuses d'Ollioules, disant que si elles ne parlaient comme on voulait, la torture les ferait parler.
Effronterie trop forte. Une plainte est portée «pour subornation de témoins.» Les Jésuites pouvaient avoir un arrêt du Conseil qui évoquerait tout à Versailles. Ils craignirent Paris, le grand jour, espérèrent abréger avec deux commissaires de leur Parlement d'Aix. Le faible d'Aguesseau, chancelier, fit ce qu'ils voulaient. Ces commissaires, qui d'Aix vinrent à Toulon, allèrent tout droit loger chez les Jésuites avec Girard. De soixante témoins qu'appelait la victime, ils n'en daignèrent entendre que trente. Et cependant les simples réponses de la fille étaient si accablantes, si terribles de vérité, que ses geôlières, les barbares Girardines, la forcèrent de boire un breuvage qui, pendant trois jours, la rendant idiote, la fit parler contre elle-même. Deux hommes intrépides manifestèrent le crime. L'affaire alla au Parlement.
Toute la belle société à Aix était pour les Jésuites. Les grandes dames se confessaient à eux. Girard, fort à son aise, établit qu'il n'avait fait que suivre les pratiques de la haute mysticité. Que le confesseur s'enfermât avec sa pénitente et la disciplinât, c'était son droit et son devoir. L'ignorance seule des laïques pouvait disputer là-dessus. Ce qu'on pouvait trouver d'indécent ou d'impur, était recommandé, comme effort d'humilité obéissante, brisement de l'orgueil et de la volonté. Sans recourir aux anciens livres, il pouvait attester le grand livre à la mode, livre de cour, dédié à la reine de France, écrit par un évêque et approuvé, la Vie de Marie Alacoque (in-4o, 1729). L'obéissance est à chaque ligne préférée à toute vertu. Jésus y dit lui-même: «Préfère la volonté de tes supérieurs à la mienne.» (Languet, p. 46, édit. de 1729). Et ailleurs: «Obéis-leur plutôt qu'à moi.» (Languet, 120.)—C'est-à-dire: Obéis au prêtre contre Dieu.
Mais quand il serait vrai, disaient les grandes dames de Provence, que ce bon P. Girard lui eût fait tant d'honneur que d'avoir avec elle certaines privautés, elle était bien osée de manquer à son Père, à l'ordre des Jésuites. C'était un monstre à étouffer.
Le parquet y conclut: «À ce qu'elle fût pendue et étranglée à Toulon sur la place du couvent des Dominicains.» Plus, une poursuite criminelle contre ses frères qui l'ont soutenue. Plus, l'avocat, nommé d'office, qui l'a défendue par devoir, pour obéir au Parlement, il sera poursuivi aussi!
Seulement, pour l'étrangler, il eût fallu une bataille. Tout le peuple courut à sa prison, criant: «N'ayez pas peur, mademoiselle! Nous sommes là, ne craignez rien!»
Sur cela un recul violent dans le Parlement. Les Jansénistes y sont encouragés, et plusieurs magistrats déclarent Girard digne de mort,—bien plus, digne du feu. Exagération maladroite qui le servit plutôt. Les Jansénistes, en le faisant sorcier, en voulant voir partout le Diable dans l'affaire, se rendirent ridicules. Les tolérants faiblirent, immolèrent la justice, plutôt que de brûler un homme. Au jugement (octobre 1731), douze prononcent la mort de Girard, douze l'absolution. Le président fait treize. Il est absous.
On faillit mettre en pièces et Girard et le président.
L'hypocrite jugement disait «que la Cadière serait rendue à sa mère.» Et en même temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait les dépens du procès, et ses mémoires étaient brûlés par la main du bourreau.
Rendue! Il était impossible de la ramener à Toulon, où elle aurait eu un triomphe, où on brûlait Girard en effigie. Nulle trace de la pauvre fille ne put être trouvée depuis. Quand on songe que les Jésuites firent persécuter, exiler, ceux qui se déclaraient pour elle, on ne peut pas douter que leur infortunée victime, qui malgré elle les avait fait connaître, n'ait été enfermée dans quelque dur couvent à eux, et scellée sous la pierre, dans un mortuaire in pace.
Elle n'en rendit pas moins, par son procès, un immense service. On comprit dès lors à merveille pourquoi le clergé s'agitait, avait tellement impatience de se débarrasser des justices laïques. Dans ce Parlement d'Aix, si favorable aux prêtres, qui dès François Ier fit le massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire récente, blanchit Girard et flétrit la Cadière, dans ce Parlement même la lumière avait éclaté. La justice, en ses formes, ses enquêtes, ses interrogatoires, est essentiellement indiscrète. Le monde de la Grâce, de la nuit, du silence, a horreur de cela. Tout contact avec la Justice lui semble une persécution.
Grande était sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prêtre. On voulait seulement qu'il fût un peu décent. Le monde trouvait bon qu'il eût une amitié intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevêque Harlay, décrié pour ses couturières, prit une amie sortable, une veuve, une duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi à Toulouse adorait (et payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le plaignit fort. Au plus haut du clergé, le grand Bossuet lui-même eut, sans trop de mystère, une amie de trente ans plus jeune, qu'il protégeait de (crédit et d'argent) (Floquet).
Le XVIIIe siècle n'est pas plus sévère. Nos philosophes, largement indulgents, dispensaient le clergé de soutenir cette gageure d'un miracle impossible. Aux faiblesses du prêtre, ils appliquaient leur mot, leur commode formule: Retour à la nature. L'affaire de la Cadière, à ce tolérantisme opposa la réalité: l'Anti-nature barbare, d'excentricité libertine, le sauvage égoïsme, le rut impitoyable et tout à coup féroce pour étouffer, enfouir, ensevelir.
Retour à la nature? à l'amour? Point du tout. Sous l'orgueil monstrueux d'un miracle de pureté, on entrevit un monde et de fangeux mystères et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murés, si bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient quelque chose. Ils paraissaient funèbres. De nos jours, ceux de Naples, ceux de Vienne, Bologne, tout récemment ont dit pourquoi.
Que fût-il arrivé si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs, avaient avec la Loi pénétré ces clôtures, sondé la terre sacrée, lui eussent arraché ses secrets, évoqué ce grand peuple des enfants morts avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant? Jusque-là le clergé était si haut, que le juge, devant ces murailles, passait discrètement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice, l'Humanité, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours vivre. Et après lui peut-être, un des hardis Jansénistes du Parlement eût pu montrer cette énorme apostume, cette suppuration souterraine des bas-fonds ecclésiastiques. Fiévreux de cet abcès, le clergé s'agitait, le clergé se hâtait, se précipitait sans mesure. Seulement ce grand coup d'octobre 1731, l'affaire de la Cadière le montrait trop, constatait qu'en criant contre les Parlements, la justice laïque, très-manifestement il voulait supprimer les censeurs de ses mœurs, et s'assurer les douces libertés d'Italie, sécurité, impunité[24].
Maintenant si le Roi défend aux Parlements de s'occuper en rien des affaires ecclésiastiques, on comprend l'intérêt que le clergé y a. On rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jésuite qui passe est suivi de ce cri: «Girard! voilà Girard!» Si l'on ne crie, on chante les airs anciens et populaires de la sainte béquille du bon Père Barnabas, ce capucin fameux, prêcheur zélé des filles, qui, surpris, leur laissa ce gage. Tabatières, habits, meubles, tout est à la Cadière, tout est à la Béquille. Et nul obstacle à ce torrent.
Les fureurs du clergé montent au comble. Ayant reçu le coup dans les reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732, lorsque le Parlement, appelé chez le Roi, condamné au silence, n'obtient qu'un mot dur: «Taisez-vous!»—lorsque le vieux Pucelles, à genoux, pose aux pieds du Roi l'arrêt de résistance,—lorsque enfin ce papier remis au singe Maurepas est par lui mis en pièces,—la scène est odieuse, mais bien plus ridicule encore.
En vain, au 18 août, le clergé se décerne par la bouche du Roi l'objet de tous ses vœux, l'annulation du droit d'appel qu'avait le Parlement en abus ecclésiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, ni enlèvements. Ceux qu'on enlève sentent qu'ils ont avec eux tout le peuple. Et c'est Versailles qui cède. En décembre, il recule. Il abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 août il a accordé au clergé. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux justices laïques.
Il manqua pour toujours ce qui fut son grand but secret, son tribunal à lui, dont le plan existait déjà tout préparé. Les papiers Maurepas en ont eu la copie[25].
Ce point-là est acquis et pour l'éternité: le clergé perd l'espoir de retourner au Moyen âge, de se refaire son propre juge. L'œil de la Justice est sur lui.
Pour la royauté, il la garde, à la honte du Roi, de la France.
Ridicules au dedans, ridicules au dehors, nous sommes l'amusement de l'Europe (Villars).
Quelque faible, caduc, que puisse être ce gouvernement, il va et il ira de même. La mécanique est montée de façon que, sans une secousse violente, qui la détraque brusquement, il n'y a nul espoir d'arrêter. La guerre seule aurait chance de rompre ce déplorable engrènement.
Chauvelin dit franchement à son jeune ami d'Argenson la secrète pensée du moment: «Il a fallu tenter la guerre... Nous devenions trop méprisables.»[Retour à la Table des Matières]
La devise légère qu'un chevalier jadis portait sur son écu à travers les batailles: «Chant d'oiseau!» c'est celle que la France, parmi tant de misères, gardait le long de son histoire. À ce premier réveil de 1733, quand l'Europe la croyait morose, épuisée et glacée, elle se lève guerrière et rieuse, avec la chansonnette du pacha français Bonneval, et autres petits airs, que nos pères ont chantés jusqu'à la Marseillaise. C'était bien peu de chose. Mais, de rhythme et d'élan, ces airs n'en furent pas moins aux soupers, aux combats, de vraies Marseillaises inspirées.
La France d'aujourd'hui, qui pose et se croit grave, ne comprend même plus comment c'était chanté. Elle serait tentée de n'y voir que l'ivresse. Mais les voix avinées n'ont pas ces mélodies. Les buveurs d'eau, les sobres, les maigres s'en grisaient. Deux choses en font l'accent qui ne sont pas vulgaires. C'est chant d'oiseau moqueur, risée des vieilleries. De plus, chant de l'oubli, celui de l'alouette qui plane insouciante, se rit de la vie, de la mort.
Aux colonies lointaines, nos Frances étrangères, plus émues que nous-mêmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos coureurs de bois qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers officiers, corsaires, quand soufflait la tempête, lui sifflaient ces refrains. Nos soldats, tout à coup si brillants dans la guerre qu'ils n'avaient jamais vue, quand quinze cents Français attaquaient vingt mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui font rentrer la mort dans les rangs ennemis.
Voltaire, sans perdre temps, nous fit le Charles XII, vrai livre de combat. Mais le livre vivant, c'était ce français-turc, Bonneval, qui, disait-on, transformait l'empire ottoman[26]. Il était l'entretien, la légende du temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, voulaient se faire Turcs.
On connaît son histoire bizarre, tragique, originale. Dès douze ans, sur mer, à la Hogue, à tous les combats de Tourville. Puis soldat de Vendôme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit jusqu'au froid Eugène, saisit d'admiration les Turcs à Peterwardin. Pour son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. Une lettre insultante des commis de Versailles l'exaspère. Il déclare la guerre au Roi et passe à l'Empereur. Mais c'est bien pis à Vienne. Il y trouve les commis d'Eugène, lourde canaille allemande, insolente, hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un rieur que jamais on ne vit au cabaret ni à la messe. Plus, Français obstiné, qui dans cette maison d'Eugène si haineuse pour nous, à chaque instant tire l'épée pour la France. Cela le perd. On le poursuit à mort, jusqu'au milieu des Turcs où il cherche un asile. Croira-t-on bien ici que notre ambassadeur de France, loin de protéger un Français, eût voulu que les Turcs livrassent leur hôte aux Allemands? On sent bien là la main du prêtre, de Fleury, bon Autrichien, et bas valet de l'Empereur. Cela se passe en 1729. On peut prévoir déjà ce que fera bientôt le vieux tartufe.
Le mal de Bonneval, c'est d'être trop Français. Le voilà à Constantinople qui remue le monde pour nous. Réveiller les Turcs, la Suède, rembarrer la Russie, anéantir l'Autriche, c'est-à-dire faire revivre les peuples qu'elle étouffe (Hongrie etc.), c'était l'idée de Bonneval. C'était celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits, Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort à cela. Bonneval n'était point un rêveur, mais très-positif. Il commençait par le commencement, créait à la Turquie ce qu'elle avait trop négligé, une redoutable artillerie. Il savait le fort et le faible des armées de l'Autriche, la caducité idiote de cette maison qui s'éteignait.
Le parti de la guerre, chez nous, n'était pas ridicule. S'il le devint, c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui tout était impossible, tout avortait et tournait de travers.
L'organe principal du parti, c'étaient les petits-fils de Fouquet, les Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on eût proclamés des génies si la fortune n'avait été contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La très-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, paralysait la France.
Voyons si leurs affirmations étaient aussi légères, aussi chimériques qu'on a dit.
1o Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on naît soldat, qu'après vingt ans de paix, le Français rentrerait aux combats aguerri. Cela se trouva vrai, non-seulement dans les attaques, mais dans les résistances, quand en Italie, par exemple, ils soutinrent tout un jour l'orage de la cavalerie de Hongrie et la masse écrasante des cuirassiers de l'Empereur.
2o Ils disaient l'Autriche au plus bas, très-peu solide en Italie. Et cela se vérifia. En Allemagne même et pour sa défense directe, l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille. Eugène usé, vieilli, regarda, n'agit point.
On objectait vainement les succès de l'Empereur sur la Turquie, ses conquêtes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze années. Tout était changé, et la chance retournée. Il y parut bien, lorsque plus tard la Turquie relevée (en 1739), seule, sans la France, reprit l'ascendant sur l'Autriche et lui arracha la Servie.
Fleury restant, tout était impossible, Fleury partant, tout se pouvait. Il tenait fort. Pour l'arracher de là, il fallait préalablement une chose bien difficile: que, par quelque coup imprévu, le Roi, ce serf de l'habitude, y échappât, sortît du cercle où était enfermée sa vie.
Beaucoup le disaient nettement: «Rien à faire s'il ne prend maîtresse. Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu de cœur au Roi.»
Le moment était singulier. Excédé des sottises, des disputes ennuyeuses, le public leur tourna le dos. Une génération toute nouvelle depuis Louis XIV était venue, des hommes de l'âge du Roi, de vingt ou vingt-cinq ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui fut neuf vraiment, c'est que, pour un moment, le froid plaisir ne fut plus à la mode. L'esprit galant céda. On crut aimer vraiment. On fut amoureux de l'amour.
Les arts lyriques nous menaient à cela. Leur réveil fut la danse vers 1728, la mimique passionnée. Tout fut changé quand la noble élégance de la Salé fut remplacée par la figure étrange de la fée du Midi, la romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le théâtre brûlait. On ne sait quelle force ardente et sombre était en cette personne laide qui troublait les cœurs, rendait fou. Elle était malheureuse, et à chaque instant enlevée.
La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui rappelle trop Louis XIV surgit l'austère Rameau, qu'on appela Newton de la musique. Voltaire lui fait Samson. On chante l'opéra dans les brillants salons des Fermiers généraux, chez la Popelinière et l'aimable Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame de Fontaine Martel, leurs filles de beauté renommée (madame Dupin et milady Kingston) avec Voltaire jouaient la tragédie.
C'est dans cette atmosphère de femmes, dans cet air chaud d'art et d'amour, qu'il trouva une perle, la première chose humaine qu'il eût pu faire encore. Il sent, à trente-sept ans, son cœur. Au printemps (1732), un moment échappé à madame Fontaine Martel, seul à Arcueil chez madame de Guise, en vingt-deux jours il fait Zaïre.
«Pièce chrétienne,» dit-il. Mais le vif intérêt est pour un musulman, le noble et touchant Orosmane. Le pacha Bonneval avait mis les Turcs à la mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. C'est le Saladin de l'histoire, chevaleresque et généreux. S'il est Français, d'autant plus il nous touche. Il est nous, et on est pour lui (plus qu'on ne serait pour un Maure, comme Othello). Les chrétiens discoureurs, Nérestan, Châtillon, déplaisent furieusement au public; ils viennent à contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers ces fanatiques. Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne trompait personne, pour l'effet est anti-chrétien.
La pièce n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au point des acteurs, de l'actrice qui fit Zaïre. Mademoiselle Gaussin n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle était faible, douce, timide. Elle annonçait quinze ans (à vingt). Elle excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans l'Agnès de l'École des femmes). C'était réellement une excellente créature, fort désintéressée, d'un bon cœur, faible et tendre. C'est pour elle que pour la première fois entre ce mot dans notre langue: «Avoir des larmes dans la voix.»
Tous en eurent au moment où Orosmane vaincu dit: «Zaïre, vous pleurez?» Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succès d'émotion. L'âme française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu, l'artificiel, semble à ce moment gagner un degré de chaleur.
L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres, madame de Fontaine Martel, très-malade, mourante, s'obstinait à aimer encore. En mourant, elle dit: «Ma consolation est qu'à cette heure, je suis sûre que quelque part on fait l'amour.»
Paris agissait sur Versailles, l'Équateur sur la Sibérie. Le Roi, qui avait vingt-deux ans, resterait-il tout seul hors de ce courant général? On aurait pu le croire. Ses tristes habitudes d'enfance semblaient l'avoir séché, l'avoir rendu impropre à jamais à l'amour. Son plaisir, dès qu'il fut un peu grand, n'était pas d'un cœur gai, d'une bonne nature; c'était de faire le maître et de tenir école, d'user avec ses écoliers de sévérités libertines (Maurepas). Marié, presque malgré lui, comme on a vu, il fut six mois sans voir qu'il avait une femme. Elle avait vingt-deux ans, lui quinze. Elle n'était pas belle, mais très-charmante. Il ne faut pas la voir au triste portrait de Versailles, mise en vieille, dans ce grand fauteuil, mais à cheval, où elle était très-bien[27]. Elle était tout à fait son père et si aimée de lui que sa mère en était jalouse. Elle avait l'air un peu garçon (Hénault), d'un enfant bon et doux, et de petit esprit. Mais jamais cœur de fille ne vint au mariage plus amoureux, plus tendre. Le roi de France avait été son rêve; on lui avait prédit qu'elle l'aurait. Il fut le ciel pour elle. Stanislas avait vu en ce bonheur étrange un miracle de Dieu. Passage étonnant, en effet, de la mendicité au trône. Elle arriva, on peut dire, nue, sans chemise (on lui en donna), attendrissante de pauvreté, d'humilité, mais de timidité extrême. Cette grande fille, innocente et tremblante, près de cet enfant vicieux, ne fut longtemps pour lui qu'un autre camarade, moins rieur, plus soumis[28]. Le but du mariage était manqué. On s'en prit à la reine. Elle était si faible pour lui, que, quand il fut malade, on crut qu'elle mourrait elle-même.
La crainte de la mort, la peur dévote agissant sur le Roi, le réforma. Elle devint enceinte; mais elle avait été si durement médicamentée par les sots médecins qui croyaient décider la chose, qu'elle commença par avorter. De là une succession de couches pénibles, et coup sur coup. Le roi, dans sa froideur, était d'une régularité impitoyable. D'Argenson dit: «Il lui fit sept enfants sans lui dire un mot.»
Ce fut, je crois, vers 1732 (après deux grossesses en vingt mois), qu'elle eut la triste infirmité dont parle Proyart, une fistule. Quel martyre pour la pauvre dame qui avait peur de rebuter, qui avait peur de refuser! Et son amour croissait. Ses enfants, presque tous des filles, étaient son image même. Le roi y fut pour peu. Plus il était froid, sec, plus elle y donnait de son cœur. Elle eut (1731) une enfant qui n'était que flamme, où l'ardeur polonaise apparut tout entière, la véhémente Adélaïde. Au moment de Zaïre (août 1732), quand on ne parlait d'autre chose que de l'attendrissante actrice, la reine fut enceinte d'une enfant qui avait ces dons, la très-douce madame Victoire. Mais l'enfant, faible et molle, marquait assez combien la mère s'affaiblissait. Si, malade plus tard, au hasard de sa vie, elle redevint encore enceinte, ce ne fut qu'un malheur. Deux tristes avortons, scrofuleux, cacochymes, que leur père appelait Chiffe et Graille, augmentèrent le dégoût du Roi.
Revenons. Pendant la grossesse pénible dont naquit madame Victoire, la Reine étant sans doute trop affligée par la nature, le Roi se trouva seul, hors de ses habitudes invariables. Situation nouvelle et impossible. Bachelier, vivant là, voyant tout, avertit Fleury. Il y avait péril en la demeure, Fleury n'ignorait pas que les demoiselles de Condé avaient toujours serré de près le Roi. Pour leur fermer la porte, il fallait une femme. Il demanda conseil à la Tencin.
Il n'agit pas non plus sans consulter son oracle d'Issy, le rude Couturier, son nouveau directeur. Mais les rudes sont doux au besoin. «Un petit mal pour un grand bien,» c'est la règle en casuistique. Quel bien plus grand que de garder le Roi sous la main de Fleury, c'est-à-dire de l'Église? Une femme fut achetée pour le service du Roi.
C'était une demoiselle de Nesles, madame de Mailly, une dame de la reine. Son mari ruiné, parasite, n'allait qu'en fiacre et vivait de hasards. La personne n'était pas jolie, une grande brune, maigre (Italienne du sang paternel), excellente du reste, honnête et très-respectueuse, discrète, qui rougirait plutôt, ne triompherait pas de sa honte.
La pauvre femme n'en avait nulle envie. Son mari le voulut et reçut vingt mille francs. Elle alla grelottante (décembre 1732) dans un entre-sol de Versailles. Rien de plus glacial en tout sens. Les misérables vingt mille francs, mangés sur l'heure par le mari, elle expliqua au Roi sa pauvreté. Mais le Roi aussi était pauvre, et il n'aurait osé demander à Fleury. Ce fut par Chauvelin, et sur les fonds de la Justice, que très-secrètement il tira quelque argent. Tout fut réglé ainsi: mille francs par rendez-vous, c'est-à-dire deux mille par semaine, au total cent mille francs par an.
Ce ladre de Fleury, qui, avec vingt mille francs, croyait pourvoir à tout, fut attrapé par Chauvelin, qui naturellement prit un peu d'influence. Depuis longtemps il cheminait sous terre, isolé de la cour, livré tout au travail et trompant d'autant mieux. Dès lors certainement il put agir un peu par la Mailly, reconnaissante, d'ailleurs très-bonne et qui aimait la reine, qui connaissait ses vœux pour que son père redevînt Roi. La reine courtisait fort Villars, le grand prêcheur de guerre. Elle ignorait absolument l'action sourde de Chauvelin, et encore plus cet entre-sol. Mais les effets parurent. Sans que le Roi sortît de son mutisme, on voyait aux Conseils qu'il était fort changé, qu'il arrivait tout prêt à croire Villars plus que Fleury. Chaque jour le vieux maréchal parlait plus haut, Fleury plus bas.
Dès février 1733, s'était posée la grande affaire européenne. Auguste II mourant, Villars, contre Fleury, soutient que Stanislas n'a pas abdiqué, qu'il est roi. Fleury traîné, forcé, ne peut plus résister au courant. Il crut sage de complaire, de lâcher la main. Le Roi, fort de Villars, de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars (chose inouïe), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la Pologne avait droit de choisir, «et que lui, roi de France, il soutiendrait l'élection.»
Élection aidée de présents d'amitié. Fleury, en gémissant, se laisse tirer un million. L'Assemblée vote bien, très-honorablement (mai), qu'elle ne choisira pour roi qu'un Polonais, ce qui exclut Auguste, fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans regret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur, dès le 21 mars, avait impudemment parlé avec mépris du droit d'élection. On avait répondu d'ici avec hauteur.
L'honneur était en cause, la guerre presque certaine. La chute de Fleury paraissait infaillible. Espoir de liberté! Voltaire guettait cela, regardait Chauvelin et l'émancipation prochaine. Celui-ci, dans son double rôle, entre Fleury et le public, n'osait être indulgent, mais il clignait de l'œil, voyait, ne voyait pas, menaçait et laissait passer. La question était de savoir si Voltaire aurait jour à lancer ses Lettres anglaises. Lorsqu'en 1730, les Marmousets crurent faire sauter Fleury, Voltaire écrit à Thieriot, alors à Londres: qu'on peut donner ses Lettres en anglais. Puis: «Attendons encore.» Cependant l'immense succès de Zaïre et de Charles XII l'encouragea à faire imprimer en français, à Rouen, chez Jore, libraire du Charles XII,—imprimer et non publier, attendre le moment. La guerre qu'on prévoyait lui parut favorable pour lâcher son oiseau à Londres; j'entends l'édition anglaise. Pour la française, il ne faisait pas doute qu'il n'y eût un orage, que Chauvelin ne fît au moins semblant de le poursuivre, et qu'il ne fallût déguerpir. Il était prêt, il perchait sans poser. Déjà il étendait ses ailes, de façon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur s'envolât de Paris. Il passa une année dans ces fluctuations, souvent malade et rimant dans son lit une mauvaise pièce nationale (sa faible Adélaïde). Il disait en juillet: «Attendons. Dans deux mois j'imprimerai ce que je voudrai.»
Vers août et septembre, en effet, selon cette prévision, Fleury fut au plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France attendait son émancipation. Bellisle et Villars l'emportèrent. Tout le conseil fut entraîné, et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et demi-janséniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint pourtant qu'engagé à ce point, on ne pouvait plus reculer.
Cela donna courage à Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de ne faire que suivre l'élan général, agit très-fortement. Il prépara, signa, le 26 septembre, le traité de Turin avec l'Espagne et le Piémont pour chasser d'Italie l'Autriche.
Le Piémont doit avoir le Milanais. Et il nous cédera la Savoie? point débattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour avoir la Savoie; elle se croit payée si elle chasse l'Autrichien d'Italie.
Des deux infants d'Espagne, l'aîné, Carlos, prendra les Deux-Siciles, Philippe la Toscane, Parme et Plaisance.
L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela parut calmer Fleury.
Une nombreuse armée, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche à l'Est, et doit franchir le Rhin.
Notre armée d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes.
Et dans Brest, une escadre se prépare sous Duguay-Trouin.
Tout cela toléré par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui, même avant la guerre, déjà occultement est fort refroidi par Fleury.
Mais la France allait d'elle-même, marchait seule un moment à l'envers de la royauté.[Retour à la Table des Matières]
Fleury et les Walpole n'avaient pu empêcher la guerre.
Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en limiter les résultats.
Trahir les Polonais encouragés et compromis par nous, surtout sauver l'Autriche au moment imminent de sa destruction, c'est l'œuvre calculée de la politique d'alors. Ceux qui menaient Fleury, ses directeurs d'Issy, chérissaient dans l'Autriche le bigotisme militaire, la dragonnade de Hongrie, la persécution de Saltzbourg (1731); l'Angleterre protestante et chef des protestants, chérissait l'épée catholique, le boucher autrichien et sa horde barbare qu'elle peut par moment solder et lancer sur l'Europe.
Le vieux Fleury, le jeune Horace Walpole s'aimaient, ne pouvaient se quitter. Horace, filialement, apportait à Fleury ses dépêches de Londres, et le priait de lire, corriger ses réponses (Saint-Simon, chap. DVI). Fleury, malgré son âge, allait à chaque instant de Versailles à Issy, et, malgré tant d'affaires, y faisait des retraites. Ainsi, parfaite entente de l'Anglais, du Papisme, pour l'Autriche et contre la France.
Le roi pouvait gêner. La reine et la Mailly, l'épouse et la maîtresse étaient du parti de la guerre. En mars, et depuis même, il avait parlé en ce sens. Il avait été impossible de rien faire du tout. On rassemblait des troupes, mais sans vivres. Brest avait une escadre, mais désarmée. Cela gagnait du temps. L'été vient, bientôt passe. Nous sommes au milieu d'août. Heureux délai pour le Saxon, le Russe, l'Autrichien, dûment avertis.
Le 16 août 1733 fut le moment de crise. Un cri désespéré était venu de la Pologne. Les chefs du parti national avaient écrit à Stanislas que, s'il n'arrivait, tout était perdu. C'était un de ces jours où, dans un État sérieux, les conseils restent en permanence, siégeant le jour, la nuit, mettant les minutes à profit. La reine était sur les charbons. Villars bouillonnait sans nul doute. On est bien étonné de lire, chez ce général courtisan, cette ligne sèche et contenue: «Il n'y aura rien d'important.» Car le roi est absent. Il est allé se promener. Promener? où? miracle! à Chantilly! à ce château de la disgrâce, chez l'exilé M. le Duc, autour duquel Fleury, depuis sept ans, gardait un cordon sanitaire. Jadis chasseur, ce prince, séquestré, n'osant remuer, s'était fait une vie innocente de graveur, de naturaliste, chimiste, etc. On s'en moquait en cour. «Est-ce qu'il veut se faire médecin?» Que va donc faire le roi chez ce pauvre M. le Duc? Le consoler, sans doute. Un Condé sans emploi au moment de la guerre, méritait d'être plaint. Mais quoi! laisser tout pour cela?
La vieille Madame la duchesse, démon d'impureté, exquise en toute ordure, dont les petits vers sales barbouillent les recueils Maurepas, avait imaginé «de faire son fils cocu pour le refaire ministre.» Ses filles (Charolais et Clermont), effrénées, débridées, mais pas jeunes, aidaient à cela. Fleury le savait bien, et il en vit l'essai (juillet 1731), lorsque, à Fontainebleau, elles produisirent leur princesse, un jolie petite Allemande, toute jeune (M. le Duc eût pu être son père). La petite, fort lasse de Chantilly, et brûlant pour Versailles, s'avança fort et plut. Elle eut pour son mari un premier signe de faveur, au moins un joujou militaire (régiment des dragons Condé). Fleury y coupa court. Bientôt vint la Mailly. Amour hebdomadaire, un quasi-mariage, qui ne fit rien au rêve, à l'idéal de Chantilly. Y envoyer le roi (quel qu'en fût le prétexte), dans ce lieu charmant, dangereux, ce fut un coup habile, un moyen admirable de le mettre à cent lieues de l'affaire discutée, de lui faire oublier la guerre pour la guerre au mari jaloux.
M. le Duc l'était extrêmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans la solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'à l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher, lorsque le Roi, revenant de Compiègne, passait par Chantilly. Pouvait-il l'empêcher de voir sa vénérable mère? de voir sa chaste sœur à leur joli Madrid, où le Roi se grisait la nuit? En décembre 1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, sa mère reçoit pour la petite femme un don solennel de diamants (Fleury n'est pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front (de Luynes). Elle en garda sa part. Comblé et caressé, désespéré, son fils l'a marquée d'un mot au fer chaud: «N'était-ce pas assez d'avoir vendu vos filles, sans trafiquer de votre bru?»
Revenons. Dans ces jours de la suprême décision, 17 et 18 août, le Roi resta à Chantilly, revint le 19 à Versailles. La reine était à l'heure, on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas paraissait le plus lâche des hommes s'il ne partait, s'il n'écoutait l'appel très-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le père s'arracha de sa fille, pour le plus périlleux voyage qui jamais se fût entrepris, pour traverser l'Europe, tant d'États ennemis, pouvant à chaque instant être arrêté, tué, par ceux qui souvent contre lui avaient tenté l'assassinat. Sa fille, qui se mourait d'angoisses, tremblait de rien montrer, d'accuser par ses pleurs le départ de son père. Le Roi, justement à cette heure, le soir du 20, au lieu de rester avec elle, alla coucher à la Muette. Apparemment Fleury craignait qu'à ce départ tragique, à ce déchirement, la reine, qui eût touché les pierres, n'en tirât quelque mot pour son père et pour son pays.
Stanislas part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5 septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre encore. Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. Aucune armée organisée.
Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Français, si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. Stanislas y comptait. Retiré à Dantzig, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait laissée sous la garde d'un homme sûr, déterminé, de parole, Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole à Fleury. Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient et venaient[29]. Cela fournissait à Fleury cette ignoble et menteuse excuse: «Nous n'osons pas sortir.» Horace dit: «Ce serait une atteinte aux libertés commerciales que les traités assurent à la navigation de la Baltique.» Horace s'y oppose... «Demandez à Horace...» Voilà l'hiver, les glaces. La Baltique est fermée.
La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi, légalement élu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait que si tard, ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), on eut l'indignité, le 18 novembre encore, de faire écrire le mannequin royal, d'encourager les résistances et les paroles de Louis XV, et d'enhardir Dantzig à se faire écraser?
Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on perçât dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mît en liberté tant de haines muettes. Fleury disait: «Sans doute, si nous avions l'Empire pour nous, nous entrerions.»—«L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le jour que vous serez dedans.»
Mais Fleury, en traînant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. Car il pleut.
C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.
Là même, autre déception. Villars avait cru tout facile. Mais comment? Par la chute de Fleury, que l'on espérait. Le Piémontais aussi. Il était plus sincère pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant maître et le ministère de la paix, il avait tout à craindre. Villars avait beau lui prêcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant quelle était désarmée. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait à son Milanais. C'était déjà beaucoup, et plus sans doute que ne permettait l'Angleterre. Cette amie de l'Autriche, qui déjà empêchait la France de l'attaquer en ses membres extérieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle permis que le fougueux Villars, entraînant le Piémont, la frappât au Tyrol, et la menaçât au cœur même?
Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, l'armée des Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui tournaient le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si on laisse l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre au Nord le gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous. La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on agisse d'ensemble. Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut couronné du succès. Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur imprévue, étonnante, de nos soldats novices, qui tinrent les Autrichiens au Nord, montrèrent tous les courages, celui même qu'on n'attendait guère, un sang-froid merveilleux. Et cela (on peut dire) sans généraux. Villars était mort de chagrin. Deux vieillards lui succèdent, Coigny, Broglie, et gênés, de plus, glacés par les lenteurs voulues du Piémontais. Broglie, à la Secchia, presque pris, échappe en chemise. Mais partout nos petits soldats ont une solidité d'airain. Les Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altérés de sang, avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'émurent en rien les nôtres. Ils reçurent à merveille tous les généraux ennemis qui venaient un à un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme, de Guastalla, il fut constaté que la France, sans avoir jamais vu la guerre, était toujours la France de Malplaquet et de Denain.
Chose fort nécessaire, de salut pour les Espagnols, pour l'infant Don Carlos, qui, dans son agréable promenade de Naples, aurait été bien dérangé. Les trente, quarante mille Allemands que nous tuâmes au nord de l'Italie lui seraient tombés sur le dos. Il put triompher à son aise, n'ayant qu'à recevoir les clefs des villes qui venaient au-devant. Il put même, sur les petits restes des garnisons tudesques qui fuyaient du Midi, gagner une fort jolie bataille qui lui coûta peu (Bitonto, 25 mai 1734).
Au Nord, la vaillance inouïe de cette jeune France de la paix, précisément la veille (24 mai 1734), avait éclaté, et non moins l'éclatante lâcheté de son gouvernement. Il ne s'agissait plus du trône de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enfermé dans Dantzig par l'armée russe, et que cette cité défendait. Cent mille hommes, Russes et Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient Dantzig. Elle était soutenue par sa foi à la France. Lui-même, Stanislas, croyait très-fermement que le père de la reine de France ne pouvait être abandonné. Les glaces empêchaient seules, disait-on, le secours. Elles fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie immense!), on distingue quelques vaisseaux. Ils sont liés par leurs ordres précis. Ils descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, ils les rembarquent, laissant Dantzig dans le désespoir.
Un Français, un Breton, Plélo, était notre ministre à Copenhague. Homme d'esprit, connu par des vers agréables, membre de l'Entre-sol (le club de l'abbé de Saint-Pierre), il était de ces rêveurs qui anticipaient l'avenir, qui avaient au cœur la patrie. Il rougit pour la France en voyant cette reculade. Il eut un sentiment aussi de pitié, de chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les chefs s'excusant et disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la chose était impossible: «Eh bien! dit Plélo, suivez-moi. Vous verrez comment on s'y prend.» Il fait, comme il le dit. Quelques Français le suivent. Avec ces amateurs et quinze cents soldats seulement, il attaque les trente mille Russes à couvert dans leurs lignes. Il les forçait, s'il n'eût été tué.
Ces choses-là faisaient réfléchir les Anglais.
Elles augmentaient terriblement leur crainte de la France, leur amour de l'Autriche. Elles contredisaient fortement l'opinion bizarre que ces amis avaient de nous.
C'était chez eux un article de foi que nous n'existions plus, qu'après Louis XIV le peu qui restait de la France, le résidu des guerres, le caput mortuum des ruines et banqueroutes, était venu à rien, et comme race même était fini. Les purs Anglais, qui sortaient peu de l'île, étaient bien convaincus qu'il n'y avait ici qu'un ramas d'avortons, perruquiers, cuisiniers, maîtres de danse ou filles. C'est le sujet chéri d'Hogarth, le contraste éternel de l'Anglais fort, grand, bien nourri, et du Français, grenouille ou lézard qui frétille.
Cela allait plus loin. De l'autre côté du détroit, le credo était tel: le Français, c'est le vice; l'Anglais, c'est la vertu. La petite chose gazouillante, dansante, qu'on appelle un Français, ne loge rien que vent dans sa tête légère; ni foi, ni loi; aucun principe. La solide créature anglaise, avec sa double base de Bible et de Constitution, marche au chemin de Dieu, et fait œuvre de Dieu en pesant sur la terre, mangeant le plus possible, et consommant de plus en plus.
Dès le commencement de la guerre, ils travaillaient sérieusement pour que la France n'y gagnât rien, pour que l'Autriche fût quitte à bon marché. Dans l'année 1734, ils ne se pressèrent pas, voyant morts Villars et Berwick, et la France sans généraux, espérant que l'Autriche, avec tous ses barbares, à Parme, à Guastalla, allait nous éreinter. Mais quand ils la voient elle-même usée et épuisée, Eugène à qui l'on prend Philipsbourg sous le nez, Mercy tué, Kœnigseck qui traîne comme un serpent coupé, alors notre amie Angleterre, sérieusement inquiète, se met devant l'Autriche, et décidément la protége. Elle se porte médiatrice (février 1735), et propose impartialement un plan tout autrichien.
Article 1er.—L'unité, l'éternité de l'empire autrichien, au profit de son héritière. Donc, point d'élection de Bohême, de Hongrie, et l'Empereur sera toujours un anti-chrétien.
Soufflet assez fort pour Versailles. Car on a flatté Louis XV, qui lui aussi descend de Charles-Quint, que la ligne mâle autrichienne s'éteignant, il pourrait arriver par l'élection. Fleury, que l'histoire dit si sage, s'était avancé sottement sur cette ridicule espérance jusqu'à dire que, plutôt que de garantir l'héritière, comme le demandait l'Empereur, «il aimerait mieux trois batailles.» (Villars.)
Article 2.—L'Espagne garde les Deux-Siciles. Mais l'Autriche, qui n'avait nulle force dans ces possessions lointaines, en revanche épaissit au Nord. Au Milanais qu'elle garde, elle joint la possession de la Toscane, plus voisine, aisée à défendre, tandis qu'une île n'était rien pour cet Autrichien sans vaisseaux.
Article 3.—Le père de la reine de France renonce au trône. Nul dédommagement, aucune indemnité... qu'un bien à lui, un petit bien de noble Polonais! Plus, l'honneur dérisoire d'une ambassade qui le remercie d'abdiquer.
L'esprit gravement facétieux du mystificateur Walpole brillait dans cette plaisanterie.
Chauvelin, à l'idée d'éterniser l'Autriche, fut accablé, désespéré. Mais, loin de l'écouter, Fleury envoie à Vienne un homme à lui. Que veut-il, l'innocent? Signer, sans les Anglais, seul à seul avec l'Empereur, tout ce qu'ont dicté les Anglais. Cela se fit ainsi.
Fleury était un homme modeste et sans ambition. Que la France n'eût rien, qu'on logeât Stanislas seulement dans le duché de Bar, cela lui allait à merveille. Chauvelin s'indigna, travailla (par la reine, par Mailly? par tous), et il exigea pour la France, pour tant d'argent, de sang, qu'elle avait sacrifié. Il obligea Fleury d'exiger la Lorraine, dont l'héritier passerait en Toscane[30]. Très-importante acquisition, indispensable aux communications de Champagne, d'Alsace. Excellente barrière d'un si vaillant pays, si profondément militaire.
Cette guerre avait fait un grand mal et un petit bien.
Le petit bien fut la Lorraine remise aux bonnes mains de Stanislas, la Toscane mieux administrée, qui eut bientôt son Léopold. À Naples, le gouvernement incapable des Espagnols fut obligé de prier l'Italie d'administrer, de gouverner.
Le mal, et très-grand mal, est la dissolution de la Pologne, le salut de l'Autriche, qui reste autorisée à perpétuer à jamais l'étouffement des nations.
C'était un grand moment, celui qu'on a perdu. Moment unique, de si belle espérance. L'Empire n'était pas mort. La Bavière et la Saxe, le Palatinat protestaient. Dans les petits États, moins hardis, chez les populations honnêtes de la bonne Allemagne, subsistait l'étincelle du droit, de la patrie. L'Allemagne, la biche au bois dormant, avait assez dormi; elle se réveillait; sur la face de bête lui revenait la face humaine.
Ils redevenaient hommes aussi, ces peuples du Danube qui ont sauvé l'Europe, et qui, pour récompense, par la ruse autrichienne, sont tenus à l'état de loups, que de temps à autre elle lance, quand l'Anglais la paye pour cela. Ces peuples allaient sortir de ce honteux enchantement.
Qui l'empêche? C'est l'Angleterre.
À ce moment, Voltaire disait à la légère dans ses Lettres anglaises (l. VIII, p. 149): «Qu'elle aime la liberté au point de la vouloir, de la défendre chez les autres même.»
Remarquable ignorance. L'Angleterre justement alors affermit l'esclavage des États autrichiens, livre les Polonais aux Allemands, aux Russes.
Laide contradiction. C'est dans la même année (1731) que l'Angleterre écoute la prédication de Weslay, se réforme, assombrit son austérité protestante,—et que, d'autre part, l'Autrichien finit sa dragonnade des protestants hongrois et des protestants de Saltzbourg. Voilà ce que l'Anglais protége en 1735! Qui dira qu'il est protestant?
Si l'Angleterre eût été protestante, elle eût cherché son point d'appui uniquement dans l'Allemagne du Rhin, du Nord, dans les deux États Scandinaves, unis, fortifiés. Avec sa très-étroite jalousie maritime, ses petites vues sur la Baltique, elle a toujours tenu en deux morceaux, c'est-à-dire annulé, brisé l'épée du Nord, qui l'aurait tant servie. Elle a plutôt soldé une épée catholique, gardé l'empire barbare où le papisme est un monstre de guerre.
Ici, de tout son poids l'Angleterre s'asseoit avec Fleury sur la lourde pierre catholique dont toute liberté est écrasée. L'effort de 1733, notre élan de réveil, comment avortent-ils? C'est le secret des deux Walpole. Ils régnaient dans Versailles. Ils régnaient dans nos ports, veillaient notre marine, la solitude de Brest et de Toulon.
Duguay-Trouin, un jour, se consumant à attendre Fleury, voit dans cette antichambre et la foule dorée un misérable à culotte percée, d'un visage dévasté et sombre. C'est l'homme qui fit trembler les mers, c'est le Nantais Cassart. Duguay alla à lui, le serra dans ses bras. Ses yeux n'étaient pas secs. Il pleurait sur la France, hélas! aussi sur lui. Il ne revint jamais d'être resté dans Brest enchaîné devant les Anglais. Il s'éteignit l'année suivante.[Retour à la Table des Matières]
Dans cette paix malsaine qu'avaient rétablie les Walpole, une chose devait les contrister; c'est ce qui avait apparu si fortement en 1733: La France était par elle-même.
Fort opposée à son gouvernement. Celui-ci avait renoncé à toute marine militaire. Mais la France faisait des vaisseaux. À Lorient, à Saint-Malo renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire.
Autre découverte fâcheuse. Quelque soin que Fleury prît pour faire une guerre ridicule, le Français apparut un dangereux soldat.
La presse a pris l'élan, ne retournera plus à l'état étouffé, muet, de 1728. Des livres forts éclatent de moment en moment.
L'histoire a commencé,—narrative dans le Charles XII (1731),—réfléchie, politique, dans la Grandeur et décadence des Romains (1734). Ébauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses, montrant dans sa hauteur la colossale antiquité, fait rougir le présent.—Autre effet, et plus vif, quand les Lettres anglaises opposent à nos misères la grandeur britannique, l'empire que l'Angleterre a pris dans les affaires humaines.
Dans ce livre, Voltaire, trop favorable à l'Angleterre, n'en établit pas moins une grande vérité qu'avaient dite les Lettres persanes: «Le protestantisme a vaincu; dans tous les sens, il a pris l'ascendant.» Il tolère et fait vivre en paix toute la variété des sectes. Il a donné l'essor au gouvernement libre, à l'activité énergique qui fait trembler les mers.—Grands efforts. Et le peuple n'en est pas écrasé. Ce peuple, si différent du nôtre, est vêtu, est nourri. Il est fier, il raisonne. Il a jugé ses rois.
Newton à Westminster, le solennel hommage à la science, au génie, la royauté de la raison, c'est ce qui couronne le livre. Il essaye de nous introduire, non pas dans la vie du savant (comme fit l'ingénieux Fontenelle), mais dans la science elle-même, dans l'exposition difficile des lois astronomiques, physiques, au sein même de la nature. Il ouvre au grand public, à l'ignorant, à tout le monde, l'entrée de la via sacra, où la science et la religion se confondront de plus en plus.
Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la chute de Fleury. Il ne le lâcha qu'en anglais et à Londres (août-septembre). Il retenait encore l'édition française à Rouen sous la clef. Mais ce terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures, s'envola de lui-même. En France, en Hollande et partout, il circula, pour l'effroi de Voltaire qui, dans ces circonstances toutes nouvelles, eût voulu le garder encore.
Grand changement. Il redoutait l'exil. Il avait pris racine. Il était marié.
Marié d'amitié avec un esprit sérieux, l'un des plus virils de la France, madame Du Châtelet, si lettrée, si savante, éprise des plus hautes études, traduisant Virgile et Newton. Elle était parfaitement libre, dans les idées d'alors, délaissée, oubliée de M. Du Châtelet. Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l'étude et le monde, n'avait rien trouvé pour le cœur. Elle avait des méthodes, point de fonds. C'est le fonds, la vie même qu'elle sentit en ce petit livre. Son cœur fut plein, et se donna.
Voltaire était malade et dans sa crise obscure de 1733, lorsque cet ange de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis près Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et il lui donna une femme, éprise et dévouée, très-noble compagnon de travail qui adoucit sa vie, qui n'altéra en rien, mais augmenta sa liberté.
Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la frontière, qui lui permit d'oser, mais parfois d'éluder l'orage. Il était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la liberté.
En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps le Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre par la main du bourreau (juin 1734).
Il était près d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Châtelet franchit le pas, et le cacha chez elle.
C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du Châtelet. Homme d'esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami, ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.
Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de plus, toujours mourant, entre la casse et le café une ombre d'homme, il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. Enfermé tout le jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet de passage, même à Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffigny qui l'y vit, et madame de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'âme curieuse viendrait de l'autre monde visiter celui-ci.
Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans son âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres, très-intimes, secrètes, à d'Argental, lui font beaucoup d'honneur. Elles démentent ce qu'on a dit si légèrement: qu'elle n'aimait Voltaire que pour le bruit et le succès. Elles sont graves et d'un honnête homme, mais fort passionnées, d'un véritable culte pour Voltaire. Dans ses constantes inquiétudes, elle reste très-noble; elle désire sans doute «qu'il soit sage», ne se compromette pas trop; mais elle ne l'exige point. Elle n'impose aucun sacrifice, respecte tout à fait la mission de ce grand esprit. Loin de le détourner vers la littérature secondaire, les petits succès, elle l'admire, le suit de son mieux dans son essor philosophique. Elle l'éloigne au contraire de son faible Louis XIV, œuvre médiocre et légère. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le manuscrit sous la clef.
Cirey, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait plaire qu'à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient habitables. Au premier la sérieuse dame calculait, traduisait Newton[31]. Sous elle, à l'entre-sol. Voltaire écrivait tout le jour. Là il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel et rayonna de tous côtés. À travers les poèmes et les drames, les traités de philosophie, il expose Newton, étudie la chimie, fait ses expériences, son Mémoire sur le Feu. Il défend Réaumur dont on méprisait les insectes. Il pose le principe admirable: «Nous devons à notre âme de lui donner toutes les formes possibles.» Ce principe, il l'applique, avançant en tout sens avec une vigueur merveilleuse et cette ambition conquérante que Vico appelait «un héroïsme de l'esprit (mens heroïca).»
Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent à chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses livres hardis. Pour le Temple du goût il est persécuté. Persécuté pour une épître à Uranie. Madame Du Châtelet est toujours dans les transes. En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, alerte (26 décembre); il s'en va de Cirey, se met en sûreté. Autre plus grave, en décembre 1736, pour la plaisanterie du Mondain, et cette fois il part pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la neige à Vassy (quatre heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey désert? Où va-t-elle avec lui, en laissant là ses enfants, sa famille? Voltaire l'en empêcha. Tout souffreteux qu'il fût, seul il passa l'hiver dans cette froide et humide Hollande, caché le plus souvent, redoutant à la fois la haine de nos réfugiés et les calomnies catholiques du vieux J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu'à Fleury même, pour éterniser son exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l'asile que lui avait fait l'amitié.