CHAPITRE XIV

LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE—RÈGNE DE Mme HENRIETTE PAIX DE 1748
1748

Le fait le plus obscur et le plus surprenant dans toute l'histoire de Louis XV, c'est l'assentiment passager qu'il donna aux grandes vues de d'Argenson l'aîné, l'utopiste, disciple de l'abbé de Saint-Pierre.

Le fameux d'Argenson le père, le rude homme de police sous Louis XIV, qui eut la large étoffe d'un grand homme et d'un bas coquin, eut deux fils d'un esprit contraire. Le cadet fut très-fin, un renard, valet des Jésuites. Par eux, il monta vite, les ayant bien servis dans leur très-grande affaire de faire reine Marie Leczinska. La reine s'en souvenait, l'aimait. Au grand drame de Metz, il joua double jeu entre la reine et la maîtresse. Cela le fit très-fort quand celle-ci revint (nov. 1744), et il put faire donner les affaires étrangères au frère qu'il croyait diriger. Il n'y voyait qu'un simple. Mais justement cette simplicité loyale, hardie, fut une force,—à ce point qu'un moment il fit marcher le roi contre la cour et la famille, dans la vraie voie de la raison.

Il voulait l'alliance protestante de Prusse, Saxe et Hollande (plus celle du Piémont, qui aurait été chef de la libre Italie). La famille voulait l'alliance catholique, d'Espagne-Autriche (avec une Italie soumise aux Espagnols).

D'Argenson séduisait le roi par l'espoir de la paix. Le roi semblant si haut (octobre 1745), heureux partout, en Flandre, en Piémont, en Écosse, il y avait des chances réelles pour regagner, détacher de la ligue les États secondaires, Saxe, Piémont, Hollande. Cela était sensé.

Il existait vraiment un parti en Hollande, anti-anglais et anti-orangiste, qui se lassait de suivre l'Angleterre.

Il y avait pour le Piémontais un intérêt réel à se mettre avec nous.

Quant à la Saxe, à la Pologne, réunies sous Auguste III, d'Argenson faisait un roman. Il eût voulu une Pologne héréditaire, l'assurer au Saxon, aux Allemands, dans la supposition très-vaine que ces peuples d'esprit contraire s'uniraient pour former une barrière contre la Russie.

Pour l'Italie, le plan était très-beau. Une fédération d'États égaux entre eux. Un gardien armé, le Piémont, qui aurait eu Milan. Venise aussi avait un peu de Lombardie. La Toscane redevenait république. L'Espagnol gardait Naples. Mais tout prince étranger devait opter, jurer de se faire Italien. L'Autrichien à jamais chassé. La France se chassait elle-même et généreusement s'excluait de l'Italie, libre par elle.

La vraie difficulté était notre petit Infante, son mari qui alors tenait Milan. Le roi, à cause d'elle, était fort Espagnol. Retirer Milan à sa fille pour le donner au Savoyard, cela devait lui être dur. Il était, il est vrai, pour le moment mécontent de l'Espagne, que le succès rendait indocile, insolente. Il était peu content de l'Infante elle-même, qui ne se fiait pas à lui seul, intriguait en dessous avec Versailles (le Dauphin, Noailles, Maurepas). De plus l'Infante, belle et jeune, mariée sans mari (avec l'Infant toujours absent), avait en attendant pris un vieux galant, un évêque ambassadeur de France. Point fort sensible au roi, qui était jaloux de ses filles.

Il aimait la géographie. De sa main il traça le plan du partage nouveau qui rognait la part de son gendre. Tout se fit entre lui et d'Argenson. Pas un mot au Conseil. Maurepas cependant le sut, et avertit l'ambassadeur d'Espagne. Il accourt, il crie, pleure. «On l'entendait hurler.» (Arg.) C'est bien pis à Madrid. «On se couvre la tête de cendres.» Ici, la reine et Henriette, la cour, tout entourait le roi de désolation et de deuil. Le traité (qu'il signa à contre-cœur) alla fort lentement à Turin. Très-rapide, au contraire, marchait une armée autrichienne. Le Piémont a peur, nous trahit. Nos Français sont surpris, et les sots Espagnols qui pleuraient tant pour le traité, pleurent maintenant de l'avoir refusé, d'être battus, chassés partout.

L'affaire d'Écosse alla de même. On paya pour Charles-Édouard des Suédois qui ne partirent pas. On envoya Richelieu à Brest pour embarquer des troupes; beaucoup d'argent, nul résultat. Cependant le roi George a rassemblé trente mille hommes qui refoulent Édouard au Nord. Vainqueur en reculant à Falkirk, il n'en est pas moins vaincu décidément à Culloden (avril 1746). Là des massacres horribles. Un sur vingt décimé. Le fer, le feu partout, la froide application du plan suivi depuis, de faire des Hautes-Terres un désert.

Toutes les forces de la France (1746) sont concentrées en Flandre pour la guerre de parade que le Roi fait en mars. On réunit pour lui cent vingt bataillons près d'Anvers, cent quatre-vingt-dix escadrons. Anvers pris sur-le-champ, le roi a ce qu'il veut, et le 30 mars, au début même de la campagne, il a fini la sienne, revient droit à Versailles. Le maréchal de Saxe, Lowendall et Conti, continueront l'œuvre facile de prendre les villes de Flandre, et Maurice gagnera l'inutile victoire de Raucoux.

Toute l'année 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de fêtes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole meurt le 6 à Versailles, et son père, Philippe V, le 20. Cela finit le long règne de la Farnèse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se défie de cette belle-mère, l'éloigne, s'intéresse fort peu à son frère, D. Philippe, mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, l'Infante et la Farnèse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici sur Versailles et voulaient y jeter le grappin. Le moyen eût été d'y mettre une seconde dauphine, une sœur de la morte (une naine toute noire, dangereux diablotin). Elles s'y prirent maladroitement et révoltèrent le roi. Par un procédé double, en lui écrivant des tendresses, elles animaient le Dauphin contre lui. «Dévotes, harpies, catins,» tâchaient de le rendre amoureux. Elles parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un mot. L'Infante en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gâtée, au point qu'elle gronda son père, le menaça. Cela trancha. Le roi fit écrire à Madrid que nous nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on n'épousait pas les deux sœurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son plan de demander plutôt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la Pologne à l'alliance française.

Après la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on fît celle-ci médiatrice. Des conférences furent ouvertes à Bréda. Il y reprit son plan de nous regagner le Piémont en lui donnant Milan, en resserrant la part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrètes qui transpirent à Madrid. L'Infante et la Farnèse pleurent, crient. Un tonnerre de sanglots s'entend des Pyrénées. Quel est l'indiscret? Le roi même. Il dénonce là-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par extrême faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V mourant. Il sentait que l'Infante serait désespérée, furieuse, si (sans lui dire un mot) on lui ôtait Milan, la couronne de fer, pour la donner au Savoyard. Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson.

Celui-ci était seul. Il pouvait se vanter d'avoir réuni tout le monde, mis les partis d'accord. Tous contre lui. Il eût fallu bien du courage dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la famille. Ce triste visage (à la crème, qu'on voit dans le pastel) n'en était guère capable. Elle baissait. L'année 1746 fut terrible pour elle. Le pouvoir lui venait, mais la vie s'en allait, d'abord la santé, la beauté. Si le Roi eût été un peu absent, elle eût pu remonter. Il ne le fut qu'un mois, et elle ne put pas respirer. Ministre tout le jour, la nuit chanteuse, actrice, mise au lait et crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi était ennuyé. Aux ballets où elle figure, il bâille. «J'aime la comédie,» dit-il, et il y bâille aussi. Il ne se plaît un peu qu'aux Italiens, au spectacle où elle n'est pas. Elle semble finie déjà (1747). Elle a l'air épuisé, «sucé,» dit d'Argenson. Elle souffrait du mépris de Paris. Point d'affront qu'à Versailles elle n'ait du Dauphin, de Mesdames. La nuit, c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle, ce qui trompait les simples. Mais en réalité, c'était pure habitude. On sut lui mettre en tête qu'elle était très-malsaine. Sous tel ou tel prétexte, il couchait sur un canapé (Hausset).

«La Pompadour va être renvoyée. Le Roi vivra dans sa famille.» (Arg., 1747.)

La famille? qu'était-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille aînée du Roi, la très-douce madame Henriette, sa petite sœur Adélaïde.

Madame Henriette était une pâle fille du Nord, très-maladive et très-timide, qui avait près du Roi comme un respect tremblant, presque peur. Cela lui plaisait. C'était un cœur charmant et bon, cœur brisé et la victime de son père qui l'avait traité durement. Élevée presque avec le petit d'Orléans et jouant avec lui, elle avait bien cru l'épouser. Mais le Roi était tout à fait pour les Bourbons d'Espagne, ne voulait nullement approcher Orléans du trône. Il aimait mieux d'ailleurs l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. Qu'arriva-t-il? Cette bonne sœur n'en fut pas moins toujours du parti de l'Infante à qui on la sacrifiait. Comme les chiens battus qui d'autant plus s'attachent, elle se donna toute à son père. La cabale dévote lui faisant un devoir de l'envelopper, le gagner, elle trouva ce devoir très-doux. Élevée par la vieille madame de Ventadour, une dévote bien peu scrupuleuse, Henriette prit le rôle qu'on voulait; elle força sa timidité, fit chez elle des soupers au roi (Luynes, Argenson, Campan, etc.). Chose certainement pénible à une si modeste personne, et si souvent malade. Mais elle se vainquit tellement qu'il se trouva chez elle à l'aise plus que partout ailleurs, s'habitua à elle, comme à un doux animal domestique dont on ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais, accepte tout caprice, qui voit sans voir et souffre tout.

Succès réel du parti du Dauphin qui par la sœur faisait arriver, réussir, tout ce qui eût choqué du frère. Le roi croyait pour elle n'en jamais faire assez. Il lui donne à Versailles (où elle n'avait besoin de rien) huit cent mille livres de rente, justement quatre fois plus qu'à la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout à l'heure, il va lui créer une Maison, dames et grands officiers, presque au point d'éclipser la reine.

La reine y gagna fort. Autant le roi avait été jusque-là sec pour elle, même dur, autant il fut aimable. Nul doute que la très-bonne fille n'eût obtenu cela de lui. La reine eut des étrennes et la Pompadour n'en eut plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria les seigneurs de la distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit tout le monde. La Bête fut chassée, je veux dire Argenson. Quelle joie pour notre Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble sœur, empressée à servir celle à qui on l'a immolée.

Argenson renvoyé (février 1747), c'est toute une révolution. Nous tournons le dos à la Prusse, à la Hollande et au Piémont. Nous reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols, aux Autrichiens.

Même avant qu'il tombe, on a à regretter d'avoir négligé ses avis. L'alliance du Piémont manquée nous ruine en Italie, nous amène en Provence les bandes autrichiennes, dont nous étions noyés sans un hasard heureux, l'insurrection de Gênes (V. le très-beau récit de Sismondi). L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on fit avorter en envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna force au parti anglais et orangiste. La populace des ports fit ce qu'elle avait fait pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un stathouder, imposa à la république un très-indigne chef, Orange, serviteur des Anglais. Notre imprudente attaque eut ce beau résultat de sceller l'union de l'Angleterre et de la Hollande, d'opérer l'anéantissement définitif de celle-ci.

Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conquêtes. Et l'on n'en voulait pas. Cependant tout le monde était bien las, surtout les États secondaires, pauvres comparses du grand drame où ils ne gagnaient que des coups. Les obstinés eux-mêmes commencèrent à se faire plus doux aussi, quand Maurice menaça Maëstricht, le boulevard de la Hollande, quand il gagna tout près la victoire de Lawfeldt, peu décisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta Berg-op-Zoom. Sac cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, et terrifia la Hollande. Si l'on prenait aussi Maëstricht, notre armée débordait, et ce riche pays, si peu fait à la guerre, se voyait appelé aux cruels sacrifices, aux affreux moyens de défense qu'il prît contre Louis XIV, s'inondant, se noyant, s'infligeant un désastre plus grand que n'eût fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant anéanti jusqu'au dernier de nos vaisseaux, ayant fait son œuvre de guerre, devenait pacifique pour ne pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc on négocia. Malgré le maréchal de Saxe qui raisonnablement voulait d'abord Maëstricht, on se dépêcha de traiter.

Le but primitif de la guerre, où était-il? Et qui s'en souvenait? L'Autriche, que l'on devait détruire, malgré sa cession à la Prusse, était plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son établissement, sa royauté lombarde, qu'étaient-ils devenus? Notre Infante voyait tout lui échapper, l'espoir même. Le frère de son mari, Charles, le roi de Naples, s'il eût succédé en Espagne à Ferdinand (faible et malade), entendait laisser Naples au second de ses fils, non à son frère Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnèse, a régné à Madrid, qui un jour eut Milan, qui (d'après le traité de 1736) pouvait espérer Naples, se voit, entre trois trônes, à terre.

Elle savait très-bien l'intérieur de Versailles. Elle voyait monter Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle, avait gagné le Roi. Comment? par cela même, par l'excès de l'obéissance. On savait bien pourtant ce qui était derrière et la poussait. Que lui ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir croissant? Trois personnes étaient inquiètes, fortement attristées: la Reine, la Pompadour, l'Infante.

La reine, tout à coup flattée du Roi (déc. 1746, déc. 1747, De Luynes), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses filles, se fatigua du baiser d'étiquette qu'elles lui donnaient toujours chaque fois qu'elles entraient dans sa chambre (Luynes, VIII, 173, 12 janvier 1748).

La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des deux aînées, de tirer du couvent et de faire venir à Versailles, madame Victoire, jolie fille, grande fille, déjà de quatorze ans.

L'Infante corrompue et hardie (comme élève de la Farnèse), qui avait hasardé déjà, comme on a vu, d'intimider son père dont elle savait le faible cœur, hasarda un moyen d'arrêter le progrès de son goût singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Régent, avait fait une pièce hardie contre l'inceste, Œdipe. Elle le pria (c'est lui qui nous l'apprend), de faire une Sémiramis. L'inceste était fort à la mode. Le roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille à son fils. La chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frère, avait fait éclat et légende (1742). Les Choiseul imitèrent. La femme de Hérault, le dévot lieutenant de police, était publiquement maîtresse de son père, très-riche, que souffrait le mari. Les mœurs étaient sur cette pente. La pièce aurait paru toucher bien moins Madame (après tout respectée) que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non blessé directement.

Voltaire était alors retiré, mécontent. Son zèle de courtisan avait fait mauvaise campagne. Sa familiarité hardie, parmi les flatteries, avait choqué le Roi, choqué la Pompadour qui visait à la majesté. Il avait fui Versailles, revenait volontiers à Sceaux chez la duchesse du Maine. Cette vieille petite fée, brouillée avec la cour, jusqu'au dernier jour conspirait, mais littérairement, accueillait les satires. C'est chez elle jadis que Voltaire fit Œdipe (1721). Chez elle, il fit Sémiramis (1747). Il l'achevait à Sceaux (déc). En janvier il est à Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame Henriette, à ce moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait au nord pour le grand logement royal qui termine l'aile du midi, qu'elle quittera bientôt pour un appartement central entre le Dauphin et le Roi (De Luynes). Là est le médiateur, le chef du conseil de la famille (c'est le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort inquiet, écrit de Lunéville, pour ajourner Sémiramis (févr. 1748).

À Versailles, une scène violente éclairait la situation (17 avril, Luynes, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait une poupée. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame Victoire. Le Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et bonne autant que belle. Elle se suspendit à lui, ne s'adressa qu'à lui. Il se montra très-faible. Dépenses énormes, et ridicules honneurs (pour une enfant de quatorze ans), rien ne fut épargné. Henriette souffrait et se taisait. Mais Adélaïde éclata. Elle crevait de jalousie. Elle cria. Tout en retentit. Elle s'indignait, non pour elle, mais pour sa sœur, l'aînée, une princesse de vingt et un ans, à qui la nouvelle venue dérobait les honneurs et le cœur de son père. On vit là pour la première fois la violence d'Adélaïde, le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant que quinze ans. Mais on lui obéit. Victoire fut éloignée, et logée au second étage, confinée dans le petit rôle de soigner deux petites sœurs.

Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage. L'Infante, pour qui il fit la pièce, disait-on, allait arriver. Et ce drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. Il fut probablement montré à son père Stanislas. Bref, alea jacta... Le 29 août, la pièce est représentée à Paris. On voulait retrancher deux vers trop dangereux. Mais on eût paru craindre. Tout au contraire la Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion écartée, si lui-même le Roi se faisait protecteur de la tragédie. Elle lui fit donner un décor pour Sémiramis.

Ce que l'auteur avait le plus à craindre, c'était qu'une parodie, trop claire, ne forçât de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans une étrange agitation. Il écrit à la fois de tous côtés, prie le cardinal Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-même. Six lettres à la reine! qui répond froidement que la parodie est d'usage. Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins peur, ayant (par le décor) fait le Roi patron de la pièce, fit défendre la parodie (septembre).

Voltaire la remercia, par une autre imprudence,—vaillante et honorable.—C'était le moment triste où le traité brusqué qui finit cette guerre, d'un trait de plume nous ôtait nos conquêtes, toutes ces places fortes que l'on venait de prendre, ce royaume des Pays-Bas. Le maréchal de Saxe entourait et tenait Maëstricht, la clef de la Hollande,—bien plus l'occasion d'infliger aux Anglais un affront solennel, de voir prendre la place, à leur nez, sans rien faire. Il gémissait, écrivait à Versailles. Et Versailles était sourd. Excessives étaient les misères, il est vrai. Il ne restait d'argent que pour les fêtes. Les dévots d'autre part, la famille, toujours avaient maudit la guerre, fait des vœux pour les Autrichiens. On précipitait tout. On jetait les fruits de la guerre et du sang de tant d'hommes, on brûlait de se dépouiller. Peu réclamaient. Voltaire l'osa. Dans certains vers, au Roi et à la Pompadour, il finit par ce trait: «... Et gardez tous deux vos conquêtes

Le traité était fait, mais n'était pas signé (il ne le fut que le 18 octobre). Plus il était honteux, plus on trouva blessant le conseil de Voltaire. On n'avait pas osé s'irriter pour Sémiramis. Pour les vers, on cria. Mesdames et leur parti s'élancent et courent au Roi (V. Laujon dans Hausset). L'État, le Roi étaient perdus, si un homme de sa maison, son domestique, osait lui donner des avis, mêlant impudemment au nom du Roi la Pompadour. Celle-ci s'aplatit, ne dit pas un mot pour Voltaire. Pour bien faire comprendre à Mesdames qu'elle n'était plus rien près du Roi, qu'une amie, une ancienne amie, elle joua la vieille Baucis (nov. 1748). Le Roi la releva de ces humilités en la nommant surintendante de la maison de la reine (Campan). La reine, refroidie pour ses filles (Luynes, VIII, 173), d'autant mieux recevait les respects de la Pompadour.

Le vrai mot, juste et fort, sur la paix d'Aix-la-Chapelle, fut dit aux Halles, resta proverbial. Pour injure, on disait: «Bête comme la Paix.»

Nous rendions un royaume, les Pays-Bas; et un empire, les Indes, où notre grand Machiavel Dupleix faisait l'œuvre de ruse, de cruauté, de force, qu'ont fait les Anglais par lord Clive.

Nous avions dans les Indes un génie, un héros. Nous ruinons Dupleix, emprisonnons la Bourdonnais.

Et cette paix contenait la guerre. Le traité fut si vague et si mal fait pour l'Amérique qu'à volonté l'Anglais pouvait mordre sur nous. D'où la guerre de Sept Ans.

Étrange chose qu'après Fontenoy, nous subissons encore la vieille honte de Dunkerque, le rétablissant, comme il fut, quand l'Anglais mit le pied sur la tête de Louis XIV.

Un trait encore nous entra plus au cœur: l'hospitalité de la France violée cruellement, pour obéir à l'étranger. Louis XV avait donné parole à Charles-Édouard de ne jamais le renvoyer. L'Angleterre l'exigea. Ce héros, Polonais et fou, n'entendit à nulle offre, nulle raison, nulle prière. Il n'obéit pas plus à une lettre de son père. Dans son hôtel garni, avec tous ses vaillants, il était armé jusqu'aux dents. Peut-être il avait quelque écrit. Il voulait se faire tuer, et pouvoir à jamais déshonorer le roi de France. On croit de plus qu'il était amoureux, aimait mieux mourir que partir. On le surprit en traître à l'Opéra, on le lia. Pendant ce temps on prit tous ses papiers. On l'emporta. Il faillit crever en route de fièvre et de fureur, criant «Paris! ou Paradis!» (Arg. III, 221-227.)

Tout cela fut cruel, nous retourna au cœur notre plaie de Dunkerque. Chacun se sentit avili. Un jeune homme, Desforges, qui avait vu la chose à l'Opéra, ne put se contenir. Il fit les vers fameux qui le mirent pour longtemps en cage à Saint-Michel. Tous les dirent et les surent:

Peuple, jadis si fier, aujourd'hui si servile!
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CHAPITRE XV

Mme HENRIETTE—LES BIENS D'ÉGLISE DÉFENDUS ET SAUVÉS
1748-1751

Cette ruine d'honneur, parmi tant de ruines, ce guet-apens royal fut senti, je crois, du Roi même. Pris en ce vilain cas, comme homme et gentilhomme, il semble que dès lors il commence à se mépriser. Je le vois tombé bas, et dans telles choses honteuses qui jusque-là lui auraient répugné. Il a goût à l'argent, tripote et boursicote. Puisant à volonté au Trésor, il n'en est pas moins faufilé dans la bande des loups-cerviers, spéculateur en blé. Très-dangereux trafic. Dans quel but? Augmenter un peu l'argent de poche, de jeu, de fantaisies furtives. Il a quitté l'armée pour toujours. Le travail, qu'on lui fit aimer un moment, la Pompadour a su fort aisément l'en dégoûter. Que faire? Enterré aux malsains cabinets de Versailles, aux malpropretés de Choisy, il fuit le jour. La nuit, il s'amuse à griser ses filles.

Il était tout à fait indigne et incapable de soutenir la grande révolution, qui, de Law aux Pâris, de ceux-ci à Machault, Turgot, alla marchant toujours dans la pensée du siècle et qui devait plus tard se formuler ainsi: unité d'administration, suppression graduelle du privilège (et de classes et d'états),—égalité d'impôt.

La nécessité impérieuse, l'embarras infini où se trouva l'État après la guerre, faisait mettre les fers au feu, par un premier appel, timide encore, aux quatre milliards du clergé. Chacun croyait qu'en France il possédait le tiers des biens. S'il daignait faire l'aumône à l'État d'un minime don, la charge portait toute sur les curés, le bas clergé. Le haut, de luxe et de luxure, dépassait la cour même. Clermont, vaillant abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui avait deux mille bénéfices à donner (et à vendre), vivait avec les filles, enlevait des danseuses, tenait bon gré mal gré par force ou peur la Camargo.

La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu. Machault voulut d'abord que l'impôt du Vingtième, commun à tous, s'étendît au Clergé (1749). Puis il lui demanda une Déclaration de ses biens (1750).

L'obstacle était que, nulle réforme ne se faisant dans les dépenses, plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait qu'augmenter le gâchis. L'obstacle était la défiance qu'opposaient les pays d'États, leur attache à leurs privilèges. L'obstacle était surtout la désespérée résistance du grand privilégié, du plus gras, le Clergé.

Si celui-ci eût été prévoyant, par quelque sacrifice, il se fût honoré, soutenu sur la pente où il glissait. Il préféra l'abîme. Il mit son adresse à périr. Il sut, par deux moyens, entraîner le Roi avec lui. Moyens grossiers, qui réussirent:

1o Dès qu'on parle d'argent, le Clergé, calme depuis dix ans, redevient fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, reprend la guerre aux Jansénistes, aux Protestants, bref, fait craindre une Fronde.

2o Il obsède le Roi directement par la famille, employant sans scrupule l'ultima ratio, la seule force efficace auprès d'un homme si vicieux, l'énervante influence, l'aveugle dévouement de Mesdames qui s'y immolèrent.

Mesdames Henriette, Adélaïde, vrais jouets de l'intrigue, de la fatalité, avaient le cœur très-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. Leur sœur l'Infante fort justement disait que c'étaient «deux enfants.» Celle-ci était tout autre formée par la Farnèse, si dépravée. C'est depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi vécut cyniquement à l'italienne, ne ménagea plus rien.

L'Infante, presque chassée d'Espagne, et pas encore en Italie, existait comme en l'air. Elle venait mendiante, affamée, sans chemise, demandant de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des grandeurs, un trône, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? la Corse au moins. Elle était prête à tout. Ayant vu la faiblesse du Roi pour Henriette, elle, la préférée, comptait avoir bien plus. Elle disait venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait restée toujours, si elle eût pu, eût oublié sans peine son ennuyeux Infant qu'elle n'avait presque jamais vu. Elle était partie si petite que le Roi, qui lui écrivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il alla au-devant et eut l'agréable surprise de la trouver fort belle, grande, fraîche, parée d'une gentille petite fille. Elle avait un grand air, et ses sœurs à côté semblaient de maussades bourgeoises.

Elle avait fort bien deviné que la Pompadour, en haine de Mesdames, lui ferait bon accueil, ne lui nuirait pas près du Roi. Elle eut en effet tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que celle-ci demandait, que le roi hésitait de lui donner, l'appartement de l'escalier secret qui permettait de le voir à toute heure. Faveur inestimable pour l'Infante qui avait tant à dire, tant à demander.

Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que la Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, leur ministre. La reine et ses filles en pleurèrent. Le prétexte de la maîtresse fut certaine chanson sur ses infirmités de femme, «sur les fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas.» Plus, une accusation ridicule de poison, renouvelée de la Tournelle. Ce que celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour fanée le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret à qui on ne refusait rien.

L'Infante paraissait s'établir tout à fait. Le Roi, que cela plût ou déplût à la reine, lui faisait rendre mêmes honneurs. Elle siégeait l'égale de sa mère, près de ses sœurs humiliées. Elle usait, abusait, demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il eût fallu de plus que le lendemain de la guerre, on y rentrât pour la faire reine. Reine? c'est peu. Son idée fixe était de conquérir l'Empire, de faire sa fille impératrice.

Funeste idée! Elle en viendra à bout, et pour cette sottise le sang coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience fatiguait, excédait le Roi. Son départ fut pour lui et pour tous un soulagement (octobre 1749).

Elle fut très-funeste à ses sœurs. Le Roi, fait au laisser aller du Midi, se lâcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre beaucoup. C'était Fontainebleau, et le moment des chasses qui finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs où l'on buvait la nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces courses, et l'orgie, où, jeunes demoiselles, elles étaient tellement déplacées. On s'y contenait peu; car, depuis cette année, on trouva que la Pompadour même gênait: on ne l'emmena plus.

M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les yeux. À ces retours de chasse, le Roi n'eut plus personne que Mesdames, toutes seules, aux petits cabinets (Luynes, 22 déc. 1749, 12 nov. 1750).

Quels étaient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il parle d'une cuisine nouvelle, ailleurs du goût des salaisons, âcres, irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivrées par obéissance. Adélaïde, si jeune, ayant six ans de moins, était vaincue sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-même bientôt frappée et aveuglée, endurait cette veille et ces excès forcés qui la menèrent vite à la mort.

Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout pouvoir sur ses sœurs, n'ait pas essayé quelque chose pour les sauver, n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de santé ou autrement, elles éludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait tout à fait ce qu'il était ou faisait dans l'ivresse (Voy. Hausset, l'aventure du privé et de la d'Estrades à Choisy). Le matin, aucun souvenir.

Versailles tâchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Régent, eut besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupé sans elles, il lui passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles étaient, sans paniers (Luynes, X, 173, 23 déc), dans le déshabillé de cette heure avancée.

Les paniers étaient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela semblait nue. À Choisy, il était permis de s'en passer, d'aller en robe flottante (de là plus d'un scandale). Mais à Versailles, lieu de cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient, et traversaient ainsi appartements et corridors, non sans pâtir sans doute, et faire pâtir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et baissaient les yeux.

La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, sentait la royauté s'avilir, s'abîmer. Elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose ne fût pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi soupât en bas, et dans une belle salle, moins fermée, qu'on faisait exprès (Luynes, ibid.). Le Dauphin aurait dû, ce semble, y aider fort, obtenir par ses sœurs que l'on se rangeât à cela. Sa cabale montra une étrange immoralité, et on peut dire aussi une grande dureté pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On voulut l'employer à mort et jusqu'au bout. Elle était bien commode pour le parti dévot. Tant muette fût-elle, on la faisait parler. On cachait le Dauphin. On montrait Henriette, comme la personne dirigeante de la famille, et le chef du conseil (Arg., III, 311).

Tout cela était peu connu hors de Versailles. Paris savait en général que le Roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, qui jadis par deux fois ont fait chasser les camarades. On disait: «C'est un Henri III.» D'autres aussi, par un pressentiment trop précoce mais non erroné, supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats d'enfants qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était d'autant plus disposé à le croire que des princes, seigneurs ou fermiers généraux, enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille, à Noël (Barbier, IV, 407), s'échappa, effarée; elle avait dix-sept ans, et on l'avait tenue dès l'enfance à l'état sauvage. Que souffraient ces victimes? On le sut par de Sade (1754). Horrible histoire, certaine. Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi, l'imagination populaire s'exalta et reprit les vieilles histoires du Moyen âge, de lèpres et de bains de sang. Les enleveurs étaient des exempts déguisés. Ce mystère faisait dire: «C'est lui, c'est cet Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire par le sang innocent.»

Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Révolution, un jour où le cœur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d'abord, puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient 15 écus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier trouva plus lucratif, pour 30 écus, de le rendre aux parents (février 1750, Barbier, IV, 437). D'autres furent volés par des femmes, vendus à des gens riches (448.) De là, de furieuses batteries. Au quartier Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, on poursuit les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Dès lors, tous les matins, la foule est dans les rues.

Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison dévastée, saccagée. À la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le peuple, ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est sauvé. Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de pris. On rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue plusieurs archers.

Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint-Roch. Là, on tire sur le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps à l'hôtel de Berrier, lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse amuser. La cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré.

Le peuple a le cœur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose très-grave en révolution. Sur le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au Cours l'y attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire: «À Versailles!»—D'autres: «Brûlons Versailles!» Cela chauffait très-fort.

La peur était grande à la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis, on avait dit: «Ce n'est rien.» Et là-dessus la Pompadour était venue voir sa fille à Paris, dîner chez un ami. Tout pâle, il lui dit: «Mais, madame! ne dînez pas ici. Vous allez être mise en pièces.» Elle fuit, elle vole, rentre jaune à Versailles. Tous sont pénétrés de terreur.

Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une armée, on tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres et au défilé de Meudon.

On eût dit que déjà la Bastille était prise, ou que les affamés du 6 octobre étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de Compiègne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa Maison armée. Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On prend le parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à la Muette, puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son échappée qui a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: «Qu'ai-je besoin de voir un peuple qui m'appelle Hérode?» À Paris, on disait: «Est-ce mépris? C'est peur.» Donc, tout s'envenima, et ce fut un divorce. Madame Adélaïde, «haute comme les monts,» blessée dans son orgueil, dans son amour pour son père, fut ulcérée à mort. Et elle ne pardonna jamais.

Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mémoire par un large chemin. Beau monument du règne. C'est le chemin de la Révolte.

On put juger de l'état violent où se trouvait le peuple par le mépris qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. Dans son irritation la foule s'en prend à tout le monde, poursuit comme mouchard, comme enleveur, le premier passant (Barb., 429). Rien pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques misérables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infâmes. Elle eut plaisir à voir étrangler et brûler deux petits Henri III, je veux dire deux garçons qui trop naïvement avaient singé Versailles et les jeunes seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leçon pour les mœurs de cour (6 juillet). Mais en même temps le Parlement, pour relever l'autorité, consoler la police, fit pendre trois pauvres diables qui, légitimement, justement, avaient résisté.

On eut beau faire. L'autorité était blessée, à n'en point relever. Elle-même s'avilit, se contredit, se démentit. D'une part, Berrier vint déclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlèvement. D'autre part, les archers, craignant l'enquête et la potence, vinrent montrer les ordres de Berrier pour qu'on fît les enlèvements, ordres royaux qui venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de Paris (20 juillet 1750, Barb., IV, 455).

Cette agitation violente donnait une grande force aux résistances du clergé, décidé à ne payer rien. Dans sa grande Assemblée qui se tenait ici, il trônait, pérorait à l'aise, voyant Paris contre le Roi, et d'autre part les États provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier leurs privilèges à l'uniformité d'impôt. L'Assemblée ecclésiastique se posait fièrement le chef des résistances, le parti de la liberté. Audace révoltante en tout sens. Dans le Clergé, ainsi qu'en ces États, le haut rang écrasait le bas. Fausses et dérisoires républiques au profit des privilégiés!

Si terrible était le Clergé d'opposition républicaine, si emporté ce corps où les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait. Plusieurs osaient parler des États généraux (imprudents idiots!)—D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au vrai roi du Clergé. Ils avaient hâte, se disaient: «Louis XV n'a que quarante ans.» Le Roi savait leurs vœux, se souvenait de Jacques Clément, disait parfois tout haut: «J'aurai mon Ravaillac.» La crainte alla au point qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer aucun abbé (Argenson, III, 362).

Le Dauphin était en disgrâce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait fait de plus une étrange balourdise, d'écrire à Maurepas, l'exilé, le futile oracle de l'intrigue, où la famille et le Clergé voyaient l'homme du futur règne. On pinça l'envoyé, valet de chambre du Dauphin. Le roi le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien à son fils, mais le suspecta d'autant plus.

Jamais le Roi n'avait été si triste. Entouré de tant de dangers, il recula, réduisit ses demandes. Il fit dire au Clergé «qu'il n'exigerait pas le vingtième, qu'il se contenterait de la Déclaration des biens.» Il déclara dissoute l'effrayante assemblée, renvoya chez eux ces Brutus au plus tôt dans leurs diocèses (15 sept.).

Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clergé. Les affaires étaient tristes, l'intérieur encore plus, Henriette toujours plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, voler d'un lieu à l'autre, la tristesse l'y attendait (Arg.). En vain la Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, improvisé. On y joua la farce des Pots de chambre (ou petites voitures) de Paris. Mais le Roi ne rit guère. Bellevue avait le défaut d'être trop bien placé, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil le voyaient illuminé, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, exagérés et faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de fleurs de porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le tirer de ce noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit à Verrières de galants pavillons pour une ménagerie en ce genre. C'était trop tôt encore. Il était sombrement engagé dans la tragédie, un drame obscur qui n'éclata que vers la fin de février.

En octobre 1750, Henriette succombait à la situation. Les meneurs le sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi eût reculé, le Clergé renvoyé n'en voyait pas moins s'écouler le délai de six mois qu'on lui donnait pour déclarer ses biens. Le Dauphin était en disgrâce, et cela au moment où, devenant majeur, il serait entré au Conseil. S'il n'y entrait, s'il n'était là pour contenir, intimider Machault, celui-ci (armé du besoin) pouvait bien passer outre, faire lui-même et par des laïques cette terrible enquête que redoutait tant le Clergé. On allait découvrir le mystère, ouvrir l'Arche, pleine d'or, étaler cette grande pauvreté du Clergé qui montait à quatre milliards.

Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour décisif où l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le roi le tiendrait à la porte (et l'excluant exclurait le clergé).

Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le Dauphin, le Clergé obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le roi, le Conseil, l'autorité publique, tout alla dans un sens nouveau. Tout fut retourné comme un gant.

Explique qui pourra. Dans une révolution si brusque, je ne sens plus la main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens déjà une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle qui emportera d'un tourbillon l'année suivante (1751), et qui en février va avoir son avènement. C'est le règne d'Adélaïde.

Enfant, elle avait rêvé d'être une Judith. Il en fallait une pour le Dauphin, pour le Clergé, pour tous les honnêtes gens. Elle dut s'avancer et sauver le peuple de Dieu.

Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait jamais quittée, et révérait son droit d'aînée. Mais Henriette gisait inutile, servait trop peu la cause. On la dédommagea, on tâcha de la consoler, en lui donnant enfin sa Maison princière et royale. Elle fut enterrée dans l'honneur.

Même procédé pour Machault, avant de s'en débarrasser. Par-dessus les Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientôt les Finances.

Cela se fit très-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des grandes parties, des chasses et des retours de chasse où le roi était moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au Dauphin de venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une petite misère, une épreuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le gros baissant la tête: «Je ne m'en souviens plus.» Le roi, content de ce mensonge, le croyant aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord aux Dépêches. Et, pour l'initier, il lui donna Machault, sa bête noire.

Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, même muette, pèse énormément. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les ministres agiront de manière à lui plaire. Il est là le 28 octobre, et déjà en novembre, Saint-Florentin reprend la persécution du Midi. (Voy. Sismondi, Peyrat, etc.) Les troupes revenues de la guerre vont faire la guerre aux Protestants. Le sévère intendant qui pendait les pasteurs, ne suffit plus. Il faut des courtisans, des zélés, qui troublent le peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par une ordonnance qui veut qu'on rebaptise, qui provoque follement une inquisition des curés.

Ceux de Paris, de même brusquement réveillés, faisaient la chasse aux Jansénistes, épiaient les mourants, ne se contentaient plus d'un billet de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour réponse ils agonisaient.

On fit mourir ainsi un véritable saint, Coffin, le bon recteur qui obtint du Régent que l'instruction fût gratuite, Coffin, l'auteur des hymnes qu'a adoptés l'Église. Chose odieuse qui criait au ciel. Des rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait intervenir. Le Parlement, dans ce cas évident où la Paix publique est troublée, appelle les curés refusants. L'un, ne daignant répondre, il le met aux arrêts. Le roi blâme le curé sans doute? non pas, le Parlement. Le roi goûte l'affront qu'on a fait à ses juges, enhardit la persécution.

Est-ce la peine de dire que la fameuse Déclaration des biens d'Église qu'il exigeait va à vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne se fera pas pour le roi, mais seulement du Clergé au Clergé, tout à fait en famille, et par ses agents seuls, estimant les biens à leur guise (déc. 1750).

Que le Clergé doit rire! Il l'a échappée belle. Le voilà qui n'a plus besoin de se défendre. Il va devenir conquérant.

Et conquérant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se trouve, en mai, si bien son homme, que lui-même il lui livre le droit des magistrats.

Un droit énorme, immense. Quel? la charité de Paris.

Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmités, de vices. Par le doux mot chrétien de Charité, on entendait non-seulement la bienfaisance et les hospices, mais la pénitence, la correction, Saint-Lazare et le nerf de bœuf (Voy. Blache), les filles, même filles de théâtre, disciplinées à la Salpêtrière, les enfants, apprentis ou pages, qu'on moralisait par le fouet, c'était un triste monde, obscur, l'anima vilis infinie. Sept mille à la Salpêtrière! Le gouffre d'arbitraire était depuis cent ans soumis du moins à l'œil du magistrat, à une certaine surveillance de la Justice. Cet œil était gênant. On le crève un matin, si j'ose ainsi parler. Et le roi remet tout aux prêtres.

Autre chose. Minime, mais sensible à Paris. Les dons des fêtes (aux naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont données aux curés, qui les distribueront à mesure par parcelles, selon qu'ils sont contents du mari, de la femme. Belle réjouissance qui devient un pouvoir de chicane et d'inquisition!

Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clergé, que c'eût été dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il s'assouplit. Il se fait tout petit. On dirait qu'il retient son souffle. On en est très-content. Il est tellement discipliné qu'au besoin il se prête à couvrir de son caractère, de son austérité connue, certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la Muette, Choisy, Compiègne, montant avec ses filles en voiture à Versailles, pour imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais là, au bout d'un jour, le Dauphin sent discrètement qu'il peut gêner, et revient seul (Luynes, 1750, 4 janvier, 1er juin).

La comédie de la cabale était d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames qui conseillent le roi. Elles posent en homme d'État. Leur singe, la petite Louise, une sœur de dix ans, prend la gravité d'un ministre (Luynes, XI, 6). On fait pour les aînées des extraits du P. Barre, de sa nauséabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adélaïde en prend ce qui plaît à son père, les généalogies, le cérémonial, l'étiquette. Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. Elle est la favorite. La déclarer, c'était annoncer l'action dominante ou régnante désormais du parti dévot. Ce pas hardi fut fait le 17 février 1751. Toute la cour était sur la glace, ou glissait. Elle monta dans le traîneau royal, où l'aînée jusque-là était toujours avec le roi. Elle se fit aînée, siégea près de son père. Henriette eut le second traîneau.

Dans cet état bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en étaient étonnés. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dévotions du Jubilé (la cinquantième année du siècle). Grande occasion de pénitence. La reine y était absorbée. Elle était souvent seule, enfermée, disait-elle, avec sa favorite, la Mignonne, une tête de mort, qu'on croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces impressions funèbres devaient troubler fort la malade Henriette, Adélaïde, si imaginative, peu rassurée dans son triomphe. Le clergé usait, abusait, d'un si violent état de conscience. Il fallait le payer, et d'une monstrueuse indulgence il voulait un prix monstrueux, une chose excessive, imprudente, où Mesdames risquaient de choquer fort le roi. Le clergé exigeait qu'on déclarât son Droit divin d'exemption. Il élevait son égoïsme avare à la hauteur d'un dogme: Divine immunité. Symbole exactement opposé à celui du roi, à la foi de Louis XIV et de Louis XV: «Tout appartient au Roi de France.»

Une telle thèse devait brouiller tout. On était à Compiègne, aux chaleurs de juillet qui bientôt le 2 août éclatèrent en terrible orage. Adélaïde en avait un bien autre. Elle dit à son père: «Je serai Carmélite. Je veux entrer au couvent de Compiègne.» Était-ce dévotion? ou menace? Posait-elle un ultimatum pour obliger le Roi de céder au Clergé? Il lui dit sèchement: «Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si vous devenez veuve.»

Lutte violente. Le Roi piqué alla à Crécy chez la Pompadour, et y eut un peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excès de zèle. À Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le regagner. Si bien qu'à Versailles en novembre, l'âme d'Adélaïde (colérique, intrépide) parut en lui, un démon provoquant. Il veut décidément brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clergé. Mais ce n'est pas assez. En dépouillant le Parlement, il lui faut l'insulter. Ordre au Président d'apporter les Registres, les délibérations intérieures de la Compagnie.

Cette collection vénérable est triple, comme on sait. Arrêts, Édits enregistrés, enfin Conseil secret. En la dernière partie est l'âme même du corps, mille choses délicates et scabreuses qu'on agitait portes fermées. Les minutes en petits cahiers restaient et ne sortaient jamais. Mais cette fois le président (Maupeou), disant que la copie n'était pas faite encore, prit les originaux, remit au Roi ces dangereuses notes où tout était, les choses et les personnes, les noms, les mots compromettants. Le Roi avec dédain regarda, prit, froissa, mit le tout dans sa poche (pour en faire faire sans doute un sévère examen). Puis la défense hautaine de s'occuper de cette affaire.

Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de religieuse, deviendra révolutionnaire. Barbier confond les mots janséniste et républicain. De plus en plus, on s'en prend au Roi même. On était indigné de voir en pleine paix durer les impôts de guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dépense de bâtiments, de petites maisons, Choisy et autres lieux, où tout coûtait trois fois plus qu'à Versailles. Un million dépensé pour amener Victoire, la moitié pour l'Infante. Dix-huit cent mille francs à Bellevue pour l'appartement du Dauphin! Et cela au moment où l'on réduit le pain des prisonniers! Une révolte de ces affamés a lieu au For-l'Évêque. On tire tout au travers. Force blessés, deux femmes tuées!

Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. Barbier trouve lugubre le tocsin de réjouissance. Versailles, aux fêtes qu'on en fit, se trouva lugubre lui-même (21 déc). La bise avait éteint les illuminations (Arg.). Dans la grande galerie, huit mille bougies fumeuses éclairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. Mais placées extrêmement haut, elles éclairaient moins les vivants, cavaient les yeux, creusaient les joues, donnaient à tous l'air vieux. Beaucoup d'habits riches et usés. Plus usé était le dessous. Des trois femmes régnantes, nulle qui ne fût malade. La reine et son infirmité, la Pompadour, fade et terne, blanchâtre, n'égayaient pas. Mais combien affligeait la pauvre victime Henriette, pâle, éclipsée, déchue, muette, et bien près de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin sous la graisse couvant la maladie (bientôt la petite vérole).

Dans cet affaissement, le nerf évidemment, l'ardeur, la volonté, c'était Adélaïde avec ses dix-huit ans, un attrait d'énergie. Elle était plutôt rouge que dans la fraîcheur de son âge. Ses portraits sont tragiques, d'une personne dont on peut tout attendre, ayant l'esprit court, faux, impétueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs (Saint-Séverin, un Italien bavard), parlaient fort de potences et d'exécutions.

Comment Adélaïde traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui échapper. Madame, qui vivait fort à part, et ne lui confiait rien de ses misères de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle à tout prix en supprimant cette petite gourme qui par moment lui déparaît le front. L'Infante pour cela lui avait laissé un remède fort dangereux, qui la tua (Luynes, XI, 397, février 1752).

Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On n'entendit dans ses délires que ces mots: «Ma sœur! ma chère sœur!»

Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troublé, et on lui fit entendre que Dieu la sauverait peut-être, s'il voulait faire une bonne œuvre: supprimer l'Encyclopédie. Il le fit de grand cœur. Le 13, après la mort, un Arrêt du Conseil légalisa et proclama la chose.

Cette grâce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la pauvre âme, les confessait tous trois, le bon P. Pérusseau.

Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait. Mais il n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adélaïde et lui furent troublés bien plus qu'affligés. Elle ne pleura pas, et seule de la famille elle fut exemptée d'aller au service funèbre. Si la reine fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 mars, un mois après cette mort. Le 12, Adélaïde étant incommodée, on joue dans ses appartements (De Luynes, XI, 440, 455).[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XVI

MADAME ADÉLAÏDE—LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES SONT SAUVÉS
1752-1756.

Les tragiques et bizarres portraits d'Adélaïde la feraient croire capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne sait son nom, on dit en la voyant: «A-t-elle fait la Saint-Barthélemy?»

Le vrai, c'est que le signe d'une fatalité très-mauvaise, d'une grande discorde de nature, d'esprit, de race, est là. Elle resta sauvage, extrême et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrière tout cela, certain mystère physique existait qu'il faut expliquer.

Sa mère naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles aventures. Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on l'emportait, on la cachait. À chaque instant, on se croyait atteint par la férocité des Russes. Elle fut même un jour oubliée par ses femmes égarées qui perdaient l'esprit. Ébranlements trop forts pour une enfant qui jamais n'en revint. Son sang troublé parut impur dans ses enfants, la plupart très-malsains. Avant le mariage, elle avait des tendances à l'épilepsie. Même mariée, la nuit, agitée de peurs vaines, elle se levait, allait, venait.

Madame Adélaïde semble avoir hérité beaucoup de cette agitation. Elle eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccadé de ces tempéraments. Ni l'âme ni le corps n'obtinrent leur harmonie. Elle était courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main discordaient.

La reine aimait son père et en était aimée extrêmement, rendait sa mère jalouse. Adélaïde eut d'elle encore cela, aima éperdument son père, sans mesure ni raison. Ce fut sa sombre destinée.

À six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta à ses pieds, pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les sœurs, elle fut dispensée du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vécut chez lui pendant quinze ans, dans ses belles années de jeunesse. Et après, quand il eut la dureté de la renvoyer (1768), elle resta la même.

À sa dernière maladie (horrible et répugnante), elle vint s'enfermer dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui.

On vit combien elle l'aimait, à l'âge de douze ans, dans sa grande maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrêter à Verdun, elle eut la fièvre, de douleur, d'impatience. Il fallut la ramener à Metz.

Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez elle eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du menuet bleu.)

Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre. Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: «Où allez-vous, madame?»—«Je vais me mettre à la tête de l'armée. J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.—Mais comment?» Elle savait l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords pour coucher avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai tous l'un après l'autre.—Ah! Madame, en duel plutôt?...—Papa Roi défend les duels, et le duel est un péché.» (Rich., VIII, 77, 78.)

Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle. Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité de lui prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée et l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues ne faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même en son âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les madrigaux que fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes populaires où il fut nommé Bien-Aimé, dans l'ivresse de Fontenoy, la tête polonaise de l'enfant dut se prendre encore.

Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette d'Angleterre (Voy. Cosnac) disait (et ce que tant de princes ont pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point lui semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, on l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, incapable des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise approchait où des mesures hardies, violentes, deviendraient nécessaires. La cabale dévote connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre idée leur vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger près de lui, chez lui, cette énergique Adélaïde.

L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule, sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse absolue. La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier 1752), elle fit une démarche bien singulière, de s'adresser à la cabale même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, et de lui faire sentir qu'il se démasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur pouvait laisser le Roi communier dans cet état. «J'assurai que si le P. Pérusseau n'enchaînait le Roi par les sacrements (en les lui refusant), il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâché[36]

On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au rez-de-chaussée une partie de l'appartement qui possédait l'escalier dérobé,—en attendant qu'on lui fît au premier (Arg., IV, 448) un appartement digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois mois. La Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans.

Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale, montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais, Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans notre Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les nôtres à repousser la force par la force. On eût pourtant voulu la paix. Elle était difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs cent vaisseaux, leur cent frégates. En 1748, la France était réduite... à un vaisseau!

Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci personnel du Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les prêtres à se conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement pour les saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les prêtres. Il imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait devant, en saisissant son archevêque.

À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à la fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste qui, dans une thèse de Sorbonne, humanisait trop Jésus-Christ, est décrété et s'enfuit à Berlin. Les prêtres refusants sont frappés d'arrêts graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et défiait? On n'en était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la famille royale, tremblant pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi.

L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage encore le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait être à l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et l'on allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, aux libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque, surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur, l'escalier si commode, et s'éloigna du Roi. Comme Achille irrité, elle se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain, toujours vacant, de la duchesse du Maine (Luynes).

Cette férocité dura un mois ou deux. Le Roi vint à composition. Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, sans retour. Le Roi, dès ce moment, put feindre, varier d'apparence, traîner, flatter le Parlement. De cœur, d'intention, il fut pour le clergé. On ne fit rien à temps. On ne prépara rien. La guerre nous trouva désarmés.

À ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi ne parlait guère. Elle parlait à sa place, et très-haut. Elle ordonnait en reine, disant du roi et d'elle: «Nous»—réglant le présent, l'avenir: «Nous ferons ceci ou cela.» (Argenson.)

Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu.

Elle aimait la musique, comme son frère le Dauphin. Mais, comme lui, elle était baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur furibonde. Son père souvent par jeu lui mettait dans les bras un violon (Luynes, XI, 168). Son excès d'ardeur, déréglée, était trop dissonante. Elle ne put arriver à rien.

La majesté surtout lui manquait et la grâce. Hautaine, s'il en fut, c'était pourtant toujours, à vingt ans, un page de quinze, un mutin petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un ardent petit garçon, âpre, colère. La colère rend vulgaire; elle avait des mots lestes, qui n'allaient guère à son sexe, à son rang. Ses risées de la Pompadour étaient souvent très-basses. Elle l'appelait: «Maman putain.» Les petites Mesdames le répétaient. Et le roi l'entendait. Cela faisait penser à tous que c'était fini d'elle, qu'elle serait chassée de la cour (Arg., sept. 1752).

Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle eût voulu être duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez la reine, qui la souffrait chrétiennement.

Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses parrains, ses patrons, les Pâris, crurent prudent de lui tourner le dos (ils lui revinrent plus tard). Pâris Duverney, le guerrier de la famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans à l'ennemi de la Pompadour, à d'Argenson cadet. Pâris Montmartel apporta sa bourse, offrit sa caisse à l'archevêque de Paris, en cas qu'il fût saisi et frappé dans son temporel.

L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment décisif du triomphe d'Adélaïde (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller à fond avec l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique ambassadeur, attentif à se faire Français.

Un mois après Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi Autrichienne, possédée du grand rêve de faire sa fille impératrice. Elle fut très-habile, enveloppa Adélaïde. Elle pleura dans ses bras (Luynes, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (où était la vraie royauté).

Tel est Fontainebleau dans ce mémorable moment. La représentation du Devin du village, le succès de Rousseau, applaudi de la cour, en est la forte date. Un philosophe avait contre les philosophes levé le drapeau rétrograde (le Discours contre les sciences), frappé sur son parti. En cette même année 1752, Frédéric fait brûler un livre de Voltaire! Quelle joie pour les dévots! Montesquieu et Buffon plient devant la Sorbonne.

Diderot, enfermé à Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopédie qu'en prenant pour patron un ministre jésuite (1751), ne la sauve du coup de mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prêtres. Il la continuera à travers les saisies, les défections (celle de d'Alembert, et les mortels coups de Rousseau 1757).

L'opposition a bien peu d'unité. Le Parlement n'est pas moins divisé que le parti philosophique. Avec son vieux fond janséniste et sa jeune minorité politique, révolutionnaire, il marche de travers, il boite ridiculement. Tout en attaquant l'archevêque, il attaque l'Encyclopédie; il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularité.

Les Jésuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), leur machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe indiscret, violent, madame Adélaïde, put dire: «Nous voulons... Nous ferons.»

Elle lança le roi, bride abattue, dans le plan du parti: «Exaspérer le Parlement, amener une crise où ce corps se ferait broyer. Chasser Machault, sauver les biens d'Église.»

Un coup sec fut frappé (déc. 1752). Paris était ému, indigné contre l'archevêque qui refusait les sacrements à une pauvre vieille religieuse. Que fait-on? On enlève du grabat la mourante; on la livre aux béguines du parti opposé. Paris est furieux. Le Parlement saisit l'archevêque dans son temporel, veut l'arrêter, ne peut; car il est pair, et les pairs ne veulent siéger. On remonte plus haut. On examine le droit royal d'arrestation, les Lettres de cachet! Discussion violente qui ne finira plus qu'à la prise de la Bastille.

Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme même, la question brûlante des blés et des spéculateurs en blé. La majorité janséniste veut l'arrêter. En vain. Il montre qu'à côté des greniers d'abondance légaux, officiels, on cache des magasins secrets, quatre-vingts repaires d'affameurs (Barbier, V, 314).