Il paya très-bien le cocher, et pour le réchauffer de ne voyage dans une si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: «Je vais aux îles... dans telle île... bien loin. Mais j'y serais pourtant dans vingt-quatre heures.»

À l'auberge, il apprit que le Roi était à Trianon pour quelques jours. «Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut.» Il avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse: «Je me sens bien incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me saignât?» Elle rit: «En effet, joli temps pour se faire saigner.» Au fait, il gelait à pierre fendre.

Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans rencontrer autre personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouvé une machine, voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par cet homme) que, Madame étant enrhumée, le Roi la viendrait voir (5 janvier). Il l'attendit à la tombée du jour sous la voûte qui mène aujourd'hui au Musée. Damiens paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la voiture qui était attelée, ce qui lui permettait de rester et de s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant l'avoir perdu: «Il cherche ici ce qu'il n'a pas laissé.» (263.) Il n'avait pris aucune précaution et ne comptait point fuir. Il était fort reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tête.

Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen (64). Il avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, ordinaire (76): «On m'a poussé le dos. C'est cet ivrogne-là qui m'a donné un coup de poing.»

Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait. Un garde: «Qui est cet homme qui ne se découvre pas devant le Roi?» Il lui jette son chapeau par terre (51, 76).

Cependant, avant de monter, le Roi dit: «Est-ce qu'une épingle m'aurait piqué? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite et sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: «C'est ce Monsieur (Hausset.) Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue pas.» Puis il remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.

Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le secouèrent, le jetèrent contre un pilier, puis sur un banc, le lièrent, le traînèrent à la salle des gardes. On lui arracha ses habits, et on le mit tout nu.

Ayen (Noailles), capitaine des gardes, était là. Damiens lui dit avec grande assurance: «Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le peuple. (65.)

«C'est pour la religion.—Qu'entendez-vous par là.

J'entends que le peuple périt. N'est-il pas vrai, monsieur, que la France périt?» (45.)

On insiste. On demande: «Quel principe de religion[40]? Mon principe, ce fut la misère qui est aux trois quarts du royaume.» (146.)

On lui trouva un petit livre (Prières et instructions chrétiennes) que son frère le janséniste lui avait donné. Mais il avait refusé à Arras un confesseur janséniste (234), et il méprisait les jésuites (145, 242), n'était d'aucun des deux partis religieux. Barbier a très-bien dit: «Il est parlementaire plutôt que janséniste.»

Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un garde les voyant, dit: «Misérable, tu as reçu cela pour faire le coup?—Je répondrai devant mes juges.» (52-53.)

Se voyant houspillé, il écarta les mains avec un mot adroit: «Qu'on songe à M. le Dauphin!—Eh bien! si tu conserves quelques bons sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grâce.—Non, il ne le peut pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, dans les douleurs, comme Jésus.» (72.)

Il soutenait qu'il aurait pu bien aisément tuer le Roi, mais qu'il ne l'avait pas voulu. Cela était très-évident. Il avait sur un même manche deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'était servi que du canif. Il eût pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa nullement pour aller jusqu'à la poitrine. Il érafla le dos en remontant sur une longueur de quelques pouces (75-76). Déchirure si légère et si superficielle que les médecins dirent: «Si ce n'était un roi, il pourrait dès demain aller à ses affaires.» Mesdames étaient en larmes, mais la reine, très-froidement: «Allons, sire, dit-elle, calmez-vous.»

La peur du Roi était que le canif ne fût empoisonné. On envoya deux fois le demander à Damiens, qui répondit: «Non, sur mon âme!»

Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi eût pendu quatre évêques, cela ne fût pas arrivé. Du reste, il assurait n'avoir aucun complice. Il accentua même étrangement son affirmation: «Je l'exécutai seul, parce que seul je l'avais conçu.»

Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accusât leur adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jésuite, comptait qu'il parlerait contre les jansénistes. Il dit, montrant le feu: «Chauffons cet homme-là!»—Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait que c'était un coup des jésuites pour faire régner leur prince, le Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un second Ravaillac, à ce point que le collège Louis-le-Grand fut insulté et menacé. Les parents y coururent, en retirèrent deux cents enfants (Barb., VI, 434). Machault, dur, entêté, voulait à toute force que l'assassin se dît jésuite. Il fit un acte étrange. Il prit le patient, il fit rougir des pinces par des gardes (à qui il promit de l'argent) et il lui fit brûler le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en tira que des hurlements et ce mot: «C'est toi qui es un misérable!... Si tu avais soutenu ta Compagnie (le Parlement), cela ne fût pas arrivé!» (189-190.)

Machault était si furieux qu'il cria: «Deux fagots!» Et il allait le brûler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait être jugé par la Prévôté de l'Hôtel. C'est ce que dit le prévôt qui survint et qui sauva le patient (131-132). Le prévôt était le beau-père d'un des maîtres de Damiens.

Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice, seulement des prophéties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: «M. le Dauphin périra et bien d'autres... De grands événements arriveront!» Seulement il croyait que tout viendrait bientôt (61). «Et qui fera cela?—Je le dirai si j'ai ma grâce.» (61-62.)

Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on lui avait mis des menottes de fer horriblement serrées (180-181). La nuit, qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un exempt doucereux, lui témoigna de l'intérêt, lui fit tout espérer, s'il parlait franchement. Il écrivit pour lui une lettre de repentir (68-69), feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: «Le Roi est content. Mais il faut davantage. Quel conseiller connaissez-vous?» (77, 78, 163.) Damiens lui dicta quelques noms. Et alors on lui fit cette étrange question qui lui montra le piége: «Et ces messieurs qui vous payaient, où tenaient-ils leurs assemblées?» (78.) Il fut saisi d'horreur, jura qu'ils n'étaient pas complices (79, 157, 372), qu'ils étaient incapables d'un tel complot. Dans la confrontation, il accabla Belot, qui ne sut plus que dire (288).

Cependant, le Roi, sur son lit, noyé des pleurs de Madame et de la Dauphine, amolli, détrempé, donnait répétition de la scène de Metz. Il se crut mort, cria: «Un prêtre! un prêtre!» On trouva aux Communs un chapelain de domestiques; il le prit tout de même, se confessa prestissimo. Mais son jésuite qu'on cherchait bride abattue arrivait de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Père, lui aussi, fait sa scène de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la maîtresse. Accordé sans difficulté.

En ce moment, il était tellement sous la main du Clergé, sous l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il oublia ses défiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma lieutenant général du royaume, lui dit: «Gouvernez mieux que moi.»

Grand changement qui ne pouvait venir qu'in extremis. Le Roi, plus que jamais, était éloigné du Dauphin. Dans les épines qu'il trouvait au confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jésuites avaient du futur Roi. À cause du Dauphin, il avait déserté ses cabinets secrets où Madame voyait tout ce qu'il écrivait, et il allait écrire tout seul à Trianon. C'est la cause réelle qui l'éloignait d'Adélaïde, le séparait de celle qui l'aimait tant, mais le surveillait trop. Ici, croyant mourir, il se remit si bien au frère et à la sœur, que d'Argenson, leur homme, reçut de sa main même la clef de Trianon pour en rapporter ses papiers (Arg., IV, 330).

Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagérée en tout et d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot vague de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on avait lu numéro 1. Les autres? où étaient-ils? Autour du Roi peut-être? Dans la foule suspecte de tant de valets, d'employés? Et dans ce noir Paris, gouffre ignoré, profond, combien de gens perdus peuvent, avec Damiens, avoir aiguisé le couteau! Ce Paris qui criait en 1750: «Allons brûler Versailles!» n'est-il pas du complot? Et son âme homicide ne s'est-elle assez révélée (contre Madame même) au gibet de la Lescombat?

Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, près de lui, se croyant en péril, gardait l'aumônier de quartier qui l'absolvait de minute en minute (Besenval), le tenait prêt à partir pour le ciel. Le 9, une scène touchante et bouffonne changea les pensées. Les États de Bretagne, jusque-là en révolte, apprenant l'accident, eurent un coup à la tête, un mouvement de folie généreuse (comme on n'en voit qu'entre Rennes et Quimper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils accepteraient tout: «Prenez nos biens! nos vies.» Leur sensibilité grotesque imagine d'envoyer au blessé un don d'amour... une robe de chambre. La Reine en fut aux larmes, et Madame, jalouse de n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit avec passion: «Oh! je voudrais être Bretonne!» (Richelieu, VIII, 359.)

L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aimé. Rassuré, attendri par les larmes de ces imbéciles, voyant là la bonne vieille France, il ne crut devoir faire aucune concession au public, à la justice, à la raison. Jusque-là il avait quelque velléité de se fier au Parlement (Arg., IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait présidé le 6 le Conseil des ministres. Modeste et réservé, discret pour tout le reste, il avait opiné nettement sur un point (le point grave en effet): Faire le procès par une commission dont le travail serait couvert, sanctionné, par quelques magistrats valets qui seuls restaient de la Grand'Chambre. C'était étouffer le procès, l'étrangler doucement entre deux murs, entre deux portes.

Les vrais Parlementaires s'étaient offerts pourtant. Leur chef, l'illustre Chauvelin, avait dit: «Il faut que l'on sache qui est coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour Ravaillac, la Grand'Chambre s'y déshonora, ne laissant du procès qu'obscurité, nuages. Il y faut la lumière et tout le Parlement.»

Le 9, le roi décide (avec le Dauphin, les Jésuites) que le procès serait fait dans un coin, croqué entre Meaupou, Molé et deux comparses, signé de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le change, on en lira extrait aux pairs et aux princes, qui seront appelés pour honorer la chose, un semblant de publicité.

Qui voulait-on couvrir avec tant de précaution? Pour qui avait-on tant de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du jurisconsulte: «Cui prodest? Qui peut y avoir intérêt?»

On se répondait: «Les Jésuites, selon la vraisemblance. Damiens, de son canif, eût fait un roi jésuite. Il avait fait du moins un quasi-roi, lieutenant du royaume (le titre de Henri de Guise).»

«Les Jansénistes auraient été bien fous de tuer Louis XV pour faire arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital ennemi.»

L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de leur corps, les libertés publiques. Là ils furent intrépides, il faut l'avouer. C'était un moment de trouble, de terreur, de réaction. Le Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du royaume. Argenson, un Jésuite, outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas grave, de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du Dauphin, de transférer là le pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et Molé, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent fourré les Parlementaires dans le Procès Damiens? Notez que Damiens avait été leur domestique. Au milieu des tortures, pour être ménagé, il pouvait déposer contre eux. Superbe occasion de transférer le crime du domestique aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de leur sang!

Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, mais les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin, faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.

La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait de grands dîners (Arg., IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si justement entre ces grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire de Damiens, où l'on ne voyait goutte, l'inquiétait et de plusieurs façons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que les Jésuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il était blessé, s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier).

Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était la difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu de sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était frappé de l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu lui-même d'avoir, étant si peu blessé, donné le pouvoir, et à qui! Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe courte. Muy le fanatique, et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères eux-mêmes ne lui plaisaient pas trop avec leur fausse austérité. Gens trop connus pour leur peu de scrupule. Dans sa correspondance étroite avec l'Espagne, qui ne cessa jamais, il savait l'audace inouïe des Jésuites (1753), lorsque leur Paraguay fit la guerre à deux rois.

Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la tempête était désarmée.

Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par la barrière de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver? Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fenêtres! Fermez, ou l'on fait feu! (Barbier, VI, 345.)

C'est un mystère d'État. Silence. La Gazette de France n'ose en dire que trois mots. Et le Mercure n'en parle que pour dire qu'il n'en peut parler. La magistrature le défend.

Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? Qui est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et Machault sont à cent lieues de croire qu'ils vont tomber en même temps, Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le roi m'aime.» Il se croyait le favori. Choiseul sort. Une lettre du roi, sèche et dure, lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault était affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension.

Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger, s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée comme eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait porté un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de leur collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de Louis-le-Grand (J. Quicherat). Leur guerre américaine à l'Espagne et au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel. Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août (Rich., VIII, 363-399).

Le 1er février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et montrant le Dauphin et les Jésuites en baisse, on sut comment on ferait procès. On n'employa pas Damiens à écraser les jansénistes avec qui on négociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait servi. Leur présence, en effet, leurs paroles fières et imprudentes auraient pu gâter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'éclat, le bruit. Le peuple leur était si hostile que le 29, tenant une audience publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivèrent par certaine porte de derrière.

Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il fût démenti en tout, fut de supposer qu'il était l'instrument gagé d'un parti. Quel parti? anglais? janséniste? jésuite? on ne l'éclaircit point.

On tenait fort à faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit comparaître les siens, père, frères, femme, fille, pour le charger et parler contre lui. On les terrifia, les faisant accusés, et non simples témoins. Épouvantés, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond très-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'être souvent six mois sans revenir coucher.

Ses maîtres ne l'accusèrent que de manies, mais plusieurs déclarèrent qu'ils tenaient fort à lui. Et lui aussi il fut souvent attaché à ses maîtres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et s'essuya les yeux. On voit, par la déposition remarquable de ce témoin, le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de la piété, mais n'avait pas passé impunément par les Jésuites: il dissimulait par moment, et se mêlait de trop de choses (194).

Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue qui lui fut si fatale «et lui jeta un sort,» ne lui reprocha rien dans sa déposition, sauf d'avoir montré répugnance à faire certaines commissions, autrement dit de n'avoir pas aimé le métier de mercure galant. Il avait l'air sinistre, parlait seul et se regardait dans les glaces. Du reste, point méchant, ni adonné au vin, dit-elle (182).

Ainsi les maîtres, pas plus que les parents, ne le chargèrent. De lui et de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Précieuse occasion pour les juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. Maupeou en sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à la fois et la cour et le Parlement.

Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé (je l'ai dit) par griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, qu'ayant la fièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On desserra un peu. Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lança un regard enragé et désespéré (181). À Paris, enfermé dans la tour régicide (de Montgommery et Ravaillac), il y fut sanglé jour et nuit étroitement sur un lit de fer. Ses gardes, tout autour, étaient là attentifs, écrivaient ses mots ou ses cris: «On me fait parler, disait-il, quand j'ai le transport au cerveau.» Cependant, à côté, dans cette terrible tour, on mangeait, buvait et riait. Il y avait un cuisinier du Roi, et table pour quinze personnes.

Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu dans l'idée de faire croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa fille et sa femme. À cela près, il parut franc et vrai, et non sans présence d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: «Vous étiez dans de bonnes maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.» Il répliqua: «Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.»

Sauf la nuit où l'homme de police le surprit et le fit mollir, il n'espéra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point, ne récrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants enlevés, vendus, etc. Il gardait le respect. L'effronté président, sûr qu'il ne dirait rien, osa le mettre là-dessus, pour bien isoler cette affaire du mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du moins s'il faut en croire le Procès imprimé.

«Point de complices ni de complot.» Sur cela il fut immuable. Grand chagrin pour la cour. La famille restait inquiète. La Pompadour eût donné tout pour qu'il compromît les Jésuites. Mais pas un mot. Les juges humiliés, «pour le faire chanter,» demandèrent, firent venir d'Avignon une savante machine papale, admirablement calculée pour donner d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle eût trop abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, aimèrent mieux qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, faisant craquer les os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à volonté, et aggravé ou répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on ne s'arrêta qu'au point où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans l'horrible épreuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il ne céda à la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des complices. Il n'articula rien qu'un propos léger d'un Gauthier, le jeu de mots banal du temps: «Le point, c'est de toucher le Roi.»

Tout fini, arrangé à huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des quarante coquins qui simulaient le Parlement (la carcasse de la Grand'Chambre, dit Argenson), une scène de séance solennelle, où siégeaient les pairs et les princes.

Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et on le fixa par des sangles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut point déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa mort prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: «Voici MM. d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis à table.» À M. de Noailles: «Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la cheminée.» À M. de Biron qui lui demandait ses complices: «Vous, peut-être,» dit-il en riant. Cette gaieté alla un peu loin pour les quatre: «M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un ange. Il devrait être chancelier.» (Rich., IX, 29.)

On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne répondît mal, qu'il parlait à sa place, lui laissait à peine dire un mot.

On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures à lire et ne leur apprit rien. Orléans et Conti furent indignés. Conti, alors disgracié et qui le 13 décembre avait opiné hardiment, eût été volontiers le chef des résistances. Il demanda où était le journal tenu par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas comparaître «ceux avec qui Damiens avait eu des rapports.» Cela voulait dire les Jésuites.

Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt,—l'arrêt de Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais (brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore et mis en cendres). L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges, en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en vain, ne trouvèrent mieux.

Le Roi souffrirait-il cette abomination? «On a dit qu'il eut quelque idée d'enfermer Damiens chez les fous.» (Hausset, 165). Il aurait fait un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour assurer sa vie? c'était prendre sur soi, sur son nom, sur son âme, un horrible fardeau, et pour tous les mondes à venir.

Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit au Procès), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait relevé. Avant, huit Parlements lui refusaient l'impôt. Ses financiers ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: «C'est le dernier soupir de la monarchie expirante.» (Argenson.)

Mais après l'écorchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le Parlement, bon gré mal gré, se calme, ayant peur qu'on ne dise: «Ils sont pour Damiens.»

Le Roi d'ailleurs était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: «Je pardonne.» C'est qu'il croyait mourir, paraître devant Dieu. Guéri, il écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la terreur.

Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en resta un morceau:

«Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien déclaré. Là, les prières chantées, et la bénédiction du Saint-Sacrement donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, il a été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai dit, «qu'ayant porté ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et le meilleur des rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la Justice humaine; que la Justice divine lui en réservait de plus grands, s'il ne révélait ses complices.—Réponse. Ni complot, ni complices. Mais j'ai insulté M. l'archevêque. Je lui en demande pardon.»

«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel de Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation fût grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on lui brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus. Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu! donnez-moi la patience.»

Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires «la permission de donner un coup de tranchoir aux jointures,» ce qui fut refusé d'abord «pour le faire souffrir davantage.» (Barbier, VI, 507.) Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames, qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit de trancher. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule.

Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).

Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (Barbier, VI, 508).

Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne, qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, nos 156-157.)

Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des pensions du Roi (Barbier). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont le fils deviendra plus tard chancelier.

Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès dans l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, écourté, avec un précis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les historiens ont religieusement copié.

Les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en ce volume du greffier, quoique mutilé, m'ont permis de refaire cette vie selon la vérité. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien plus complets sans doute. Quand je commençai ces études aux Archives, il y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en main les registres du Parlement au Palais de justice (où ils étaient alors), me mena au coin d'un grenier, me dit: «Voici tout ce qui reste du procès,» et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise du patient qu'on avait conservée. Pour les registres, rien. Les feuilles, à cette place, étaient brutalement arrachées.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XX

FRÉDÉRIC—ROSBACH
1757

Écartons le regard au plus loin, et voyons l'Europe.

À ce moment (1er avril 1757), elle offre un grand spectacle, rare, imposant, terrible. Tous les rois sont d'accord. De tous les points leurs armées sont en marche. La terre tremble, ébranlée sous les pas de sept cent mille hommes.

Tous contre un seul. Tous contre Frédéric.

La chasse s'ouvre, et c'est la Saint-Hubert. Il sera bien habile, entre tous ces chasseurs, s'il peut s'esquiver, échapper (Voltaire).

En même temps, juste en ce mois d'avril, la guerre est déclarée à la libre pensée. Des ordonnances atroces ouvrent la chasse aussi contre les philosophes, la librairie, l'imprimerie. À l'écrivain la Grève, au libraire les galères à perpétuité. Pour les moindres délits, pénalités sauvages.

Cela éclaire le temps, fait comprendre la crise. La croisade se fait et contre Frédéric, et contre l'Encyclopédie. Mort aux penseurs, et mort au roi de la pensée!

Gloire peu commune. Frédéric, mis au ban du monde, voit proscrire avec lui la grande armée des gens de lettres, «cette association fraternelle, désintéressée, que l'on ne reverra jamais.» L'Encyclopédie est brisée, démembrée. D'Alembert laisse là Diderot. La meute de la réaction hurle de joie. Féron, les Jésuites et Trévoux mêlent un concert sauvage au tambour de Marie-Thérèse.

Il est bien temps qu'on fasse réparation à Frédéric, nié, ou dénigré, amoindri cent années.

Le complot Autrichien et la Presse gagée de Choiseul ont épuisé sur lui la calomnie.

Voltaire, pour un tort passager et fort exagéré, l'a cruellement persécuté, dans ses écrits posthumes, poursuivi par delà la mort.

Napoléon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine, n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses opérations par ses règles générales de géométrie militaire, il se garde de rappeler les circonstances très-spéciales où fut le roi de Prusse. Il affirme hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui préparait la guerre depuis douze ans, fut prise à l'imprévu. Il voudrait faire accroire qu'elle était inférieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses Croates, les régiments frontières, la machine créée par Eugène. Surprenante ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord reconnaître la chose énorme et capitale, c'est que l'Autriche, la France et la Russie, dans leurs cent millions d'hommes, avaient un grand fonds naturel, qu'au contraire Frédéric (si petit! quatre millions d'hommes), n'opérait qu'avec une force absolument artificielle, une épée forgée de vingt pièces, l'armée soi-disant prussienne, mais créée de toute nation. Œuvre d'art qu'on ne vit jamais et que n'ont plus offert les armées de la Prusse.

Cette armée, ce monstre admirable, eut l'unité passive dans une discipline terrible, mais l'unité active, la puissance et l'élan dans la grande âme qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant elle, lui donnait l'étincelle dans l'éclair bleu de son regard.

Fut-il le conducteur heureux d'une armée nationale, homogène, inspirée et brûlante (comme fut notre armée d'Italie), d'une armée lancée des hauteurs de la Révolution, qui roule à la victoire par une irrésistible pente? Point du tout.

Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel brigandage, le tyran redouté près duquel tous cherchaient la liberté du crime.

L'armée de Frédéric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa discipline excessive, elle fut soutenue par l'idée, confuse, mais très-haute, de son grand Esprit:

L'Esprit guerrier, vainqueur, et si grand de lui-même que vaincu il ne baissait pas;

L'Esprit défenseur et sauveur (quelque français qu'il fût), sauveur de la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, hongro-croate, etc.

Plus, ce qui est plus haut, le vrai Roi des Esprits celui vers qui les penseurs libres, de tous les côtés de l'Europe, se tournent et regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part Euler, plus tard Kant et Lessing, Herder, Gœthe, la jeune Allemagne. Revenant à sa langue, elle eut pourtant sa source, son nerf en l'héroïsme de la guerre de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la Baltique, forgea l'homme de fer de la force immuable, c'est que, dans l'action, sous le poids de l'Europe, un homme avait montré le granit et le fer de l'invincible volonté.

Chose bizarre, il était né plutôt pour les arts de la paix et ne semblait pas avoir le tempérament militaire. Le fonds de Frédéric, comme on l'a très-bien dit, c'était l'homme de lettres. Spectacle surprenant de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou jusqu'à trente ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de Westphalie, dans les neiges des monts de Bohême, dans ces batailles affreuses de décembre et janvier, ne connaissant hiver, ni été, ni repos.

En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit souvenu à ce point des devoirs du roi, «le premier serviteur de l'État (ce sont ses paroles).» Il voulait l'impossible. Dans son zèle inquiet, il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des années entières, suivre une enquête sur un minime procès de paysan, avec une passion, un acharnement de justice, à vrai dire, sans exemple. Il recevait les réclamants, il les faisait chercher et les encourageait. Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il était sérieux, les consolait, leur expliquait la dure fatalité d'un gouvernement en péril (entre Russie, France et Autriche), pressé dans un étau entre les trois géants.

Par lui, le paysan, affranchi du servage, eut une liberté relative, très-grande, si on la compare au sort abject de ceux de Mecklembourg, Pologne et Russie. Nul impôt qu'indirect. La libre élection des pasteurs, du maître d'école (s'ils repoussent celui que le consistoire a choisi). Enfin, l'appel au roi. Moyen grossier, barbare, qui pourtant effrayait, contenait les fonctionnaires.

Ce qui est sûr, c'est que les étrangers venaient en foule à Frédéric: tels pour l'armée, comme les lords Keith et Maréchal; tels pour l'industrie, la culture. Tant de colons qui affluaient, parlent assez haut pour lui. Les réfugiés de tous les cultes venaient au grand asile. Près de nos protestants, chassés par les Jésuites, arrivèrent les Jésuites, quand leur ordre fut supprimé.

Je hais les fades et fausses légendes du despotisme bienfaisant, des bons tyrans, etc. Mais, ici, on doit avouer que, sans le nerf tendu d'un gouvernement concentré, sans une discipline terrible, la Prusse n'eût jamais subsisté. Bien plus, sans l'énergie de ce grand défenseur, les événements les plus sinistres étaient à craindre pour l'Europe. On vit (1744), lorsque Marie-Thérèse crut envahir la France, l'atrocité barbare des bandes qui firent l'effroi de l'Alsace et de la Lorraine, les mutilations turques, les brûlés et les éventrées.

D'autre part, quand les Russes virent l'Europe épuisée (1748), ils eurent l'idée d'avancer à l'Ouest, d'entrer en Allemagne. Frédéric ajourna ce danger tantôt en payant leurs ministres, tantôt en montrant qu'il pourrait faire appel à la France et à l'Angleterre (Dover, II, 179). Moins prudents, les Anglais, dans la peur d'une descente (1755), eurent l'idée déplorable d'acheter cinquante-cinq mille Russes, et de les lancer sur la France. Frédéric se mit entre, jura qu'ils ne passeraient pas.

On ne voit pas assez son danger permanent, dans cette ombre mortelle, sous ce froid géant famélique, dont la gueule dentue bâille toujours vers le riche Occident. Bête épouvantable de proie, entourée par surcroît des vermines affamées, la racaille Cosaquo-Tartare, déménageurs terribles (en Hongrie, ils prenaient jusqu'aux glaces cassées, 1849; en Pologne, ils prenaient jusqu'aux jouets d'enfants, jusqu'aux poupées brisées). Quand Frédéric arrache à la Russie un morceau de Pologne, c'est qu'elle l'a déjà dans les dents.

Revenons à l'année 1757.

Il est très-faux de dire que d'abord Frédéric n'eut affaire qu'à l'Autriche. En avril, cent cinq mille Français entraient chez lui par le Nord et le Centre. En avril, les Suédois, entraînés par la France, franchissaient la Baltique. En avril, la Diète allemande, menacée par la France, poussée, forcée, armait contre la Prusse. En avril, la grande armée russe s'ébranlait, et ses masses hideuses de Cosaques et de Tartares. Elle allait lentement. Mais la cruelle approche d'un tel fléau forçait Frédéric de tenir une armée au Nord et d'affaiblir d'autant celle qui agissait au Midi.

L'Autriche n'était point désarmée. Elle avait concentré de grandes forces sous Charles de Lorraine et Brown. Une autre armée, sous Daun, se formait à côté, augmentée chaque jour d'inépuisables flots de la barbarie du Danube. Un matin, du milieu de son calme apparent, Frédéric fond sur la Bohême. Et le voilà vers Prague, aligné devant les barbares. Depuis dix ans, la Prusse n'avait pas fait la guerre (6 mai 1757). Son armée, en partie novice et mêlée de tout peuple, serait-elle au jour du combat celle qui frappa de si grands coups? On pouvait en douter. L'Autrichien se croyait couvert par des marais où l'on enfonçait à mi-jambe. Il fut bien étonné de voir la sombre ligne noire de soixante mille hommes qui résolûment traversait ce sol mouvant, venait à lui,—plus étonné que cette ligne immense, sur une demi-lieue de longueur, et par un tel terrain, ne flottait pas, qu'elle avançait d'ensemble, aussi droite qu'une barre d'acier. Nulle musique pour régler le pas. Au vain tintamarre turc des Autrichiens, nul bruit, nulle voix ne répondait. La masse noire allait, comme un spectre muet, ne répondant pas même aux canons, à la fusillade. Le roi défend qu'on tire, veut toucher l'ennemi et frapper de la baïonnette.

Le curieux était de voir cette armée toute neuve devant l'artillerie, la cruelle canonnade emportant des lignes entières,—de voir aussi en danse la fille vierge de Frédéric, son œuvre, sa cavalerie, industrieusement préparée, une Hongrie du Nord contre la Hongrie de l'Autriche. Cette merveille ici paraissait pour la première fois.

Grande épreuve. Tous les généraux marchaient devant. L'honneur du premier coup fut à Fouquet, l'un des Français de Frédéric. D'autres généraux tombent. On allait lentement sous ces bouches de fer qui crachaient un enfer de mort et de fumée. Un des pères de l'armée, le vieux Schwérin, jeune à soixante-douze ans, ne souffrit pas cela. Pour enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit à ces chiens, les fait cracher contre l'Autriche.

Il fut tué, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une s'enfuit à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit lieues. L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de Prague.

Napoléon, dans le repos de Sainte-Hélène, me semble ici bien dur pour un homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, précipité, un téméraire qui de ses calculs élimine le lieu, le temps, toutes les règles.—Mais quoi? il n'y avait plus de temps!

Il faut juger ces choses par la crise révolutionnaire. Frédéric était juste au point des premiers généraux de la Révolution. L'extraordinaire, l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, parfois lui réussit.

Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, il n'en a que deux sur les bras, il doit ou périr sans remède, ou pour un an désarmer deux empires. Eh bien, il le fait à la lettre:

Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit une saignée à l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps.

Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta à la France un si grand coup moral, qu'elle se méprisa, fit des vœux contre soi, n'admira plus que son vainqueur.

Napoléon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit jamais?

«Oui, mais contre les règles.» Assiéger cette grosse Prague, une garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insensé!

Plus insensé encore d'aller attaquer l'autre armée, celle de Daun. «Il aurait dû d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation et contrevallation.» Un travail de trois mois!... Mais pendant ce temps-là les Russes entreront, les Français iront jusqu'à Berlin rencontrer les Suédois!

Et ce Daun, à dix lieues de Prague, qui reçoit d'heure en heure des torrents de barbares, si on ne l'étouffe aujourd'hui, demain ce sera une mer, un déluge d'armes et de soldats. Frédéric y court. Il le voit perché haut, retranché. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frédéric 30,000. N'importe. La force révolutionnaire, c'est le mépris de l'ennemi, Daun résiste, crible Frédéric. «Celui-ci a tort?» Point du tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu.

Ces batailles étaient des massacres immenses. À la première, celle de Prague, vingt-huit mille hommes restent sur le carreau; à celle de Kollin, la seconde, vingt mille. Rien n'était préparé pour de tels événements, nuls secours d'hôpitaux. Dans un tel abandon, les blessés sont des morts.

Horrible guerre de femmes! Avec quelle passion étourdie et sauvage les trois dames l'avaient préparée! Avec quelle furie de colère, d'acharnement elles l'exécutèrent, dans leur mortelle envie de tuer le grand homme du temps!

Les malheurs se suivent et s'enchaînent. Tous à la file accablent Frédéric: malheurs publics, malheurs privés. Il perd sa mère, le soutien adoré de sa jeunesse en ses cruelles épreuves. Il perd son frère, en quelque sorte; ce frère, héritier du royaume, eût mieux aimé traiter; il fallut l'éloigner. Au revers de Kollin succéda la nouvelle que, pendant que la Suède a saisi la Poméranie, la masse russe (et sa nuée tartare) entre par l'Est et mange tout. Cependant les Français occupaient tout l'Ouest, vainqueurs à bon marché, ne rencontrant personne.

Son unique alliée, c'était la petite armée de Hanovre, misérable et peu aguerrie sous Cumberland, le fils de George, Cumberland, battu à Hastembeck, et sûr de l'être encore, recule et recule toujours, poussé par Richelieu. Il arrive à la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le désespoir lui fera-t-il livrer bataille? Richelieu, qui, je crois, a de sa propre armée la triste opinion que Cumberland a de la sienne, accorde à ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven: ils restent armés, mais seront neutres. Les Français gardent le Hanovre, point essentiel à Richelieu, qui ne voulait rien que piller, et qui put à son aise manger tout le pays.

Ainsi, le 8 septembre, Frédéric a perdu son seul allié. Quoiqu'il défende encore la Silésie, on fait de lui si peu de compte que les cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu'à Berlin insolemment la rançonner.

Voilà le point où Vienne voulait voir Frédéric. Là tendait tout l'effort des douze années. Ce n'était pas en vain que la pieuse Marie-Thérèse employait aux prières quatre ou cinq heures par jour: elle était exaucée. Le mécréant sentait le bras de Dieu. Dans ses fatigues extrêmes, ses marches, ses combats acharnés, il y avait à parier qu'il périrait. Mais cela n'allait pas à la haine de Marie-Thérèse; elle eût voulu le voir prisonnier et traîné dans Vienne, se déclarant vaincu, criant contre le ciel, disant comme Julien l'Apostat: «Tu as vaincu, Galiléen!»

Œuvre pie! Et elle est travaillée par des Voltairiens. De Vienne, Kaunitz dirige tout. Son actif instrument, plein d'esprit, plein d'audace, Choiseul, jusqu'en août, suit ici le grand plan autrichien: «La paix en France, et la guerre en Europe.» Le Parlement se calme, les exilés reviennent, la justice reprend son cours. D'autant plus vivement le Roi pourra pousser la guerre, accabler Frédéric.

Depuis août, Choiseul est à Vienne. De là, bien mieux que de Paris, il stimule nos généraux, Richelieu et Soubise. Il a le zèle ardent d'un homme qui monte au ministère, qui brûle d'être ici le lieutenant de Marie-Thérèse. Dans ses lettres (Richelieu), il ne cache pas le motif qui le presse. Il est pauvre; il vit par sa femme (délicate et fragile); s'il la perd, «il sera dans la plus affreuse indigence.» Le pauvre est capable de tout.

À ses débuts, il s'était posé en méchant par les perfidies galantes, les femmes compromises, les mots mordants. Il était craint des sots. Il se disait alors le chevalier de Maurepas, autrement dit un Maurepas plus jeune, qui reproduirait l'autre, son esprit, ses malices. Il passa son modèle. Par lui surtout l'Autriche sut pervertir l'opinion. On ne croyait pouvoir éreinter Frédéric qu'en égarant Paris, en corrompant la Presse. Tous les écrivains faméliques savaient qu'on n'aurait rien que par la cabale autrichienne. Ils prêtèrent leur plume à Choiseul. Il eut un atelier de satires, de chansons sur un même thème invariable, l'avilissement de Frédéric. Sur tous les tons, sur tous les airs, on chanta, on dit et redit qu'il vivait à la turque. Il n'appuyait que trop ces bruits par un cynisme étrange, l'ostentation des vices dont il était bien peu capable. Il n'était qu'un cerveau. S'il eût vécu ainsi, certes, il n'eût pas gardé cette énergie prodigieuse, cette capacité étonnante de travail jusqu'au dernier âge. Il n'est pas si facile d'être tout à la fois un Henri III et un héros. On a vu ce que Louis XV devint par ses vices d'enfance, son énervation féminine, sa honteuse timidité. Une chanson terrible, vraie Marseillaise du mépris, l'accuse précisément des hontes qu'on reprochait à Frédéric. Elle éclaire, mieux que la Hausset, l'histoire du privé de Choisy (1755).

Regardons les deux rois à ce moment (1757). Que fait Louis XV? et que fait Frédéric?

Louis XV, après Damiens, fut quelque temps captif, n'osait sortir, aller au Parc-aux-Cerfs. Il avait toujours chez lui Madame, mais un peu négligée, qui se désennuyait avec le petit Louis XVI et le charmant petit Narbonne. La Pompadour imagina, pour mettre le Roi plus à l'aise, de lui faire, au plus près et contre la chapelle, un Parc-aux-Cerfs réduit, resserré, ignoré. Dans deux chambres sur la triste cour, d'où l'on entendait le plain-chant, on lui logea des filles (exemple la jeune épicière que vendit sa mère affamée, Hausset). On leur disait que c'était un seigneur. Une dit: «C'est le Roi!» Et on l'enferma chez les folles. Ces belles indiscrètes étaient fort incommodes, surtout par l'embarras des couches, que détestait le Roi. De plus en plus, il se fit donner des enfants, pauvres jouets stériles, dont il se faisait magister, dans ce petit logis étouffé et fétide. Vie sale autant que sombre d'un misérable prisonnier.

Frédéric a du moins, il faut en convenir, un intérieur plus aéré. Quel intérieur? quel cabinet? immense. Ce n'est pas moins que la plaine du Nord, le grand champ de bataille de trois cents lieues de long. Il fait face aux deux bouts par une rapidité terrible qui semble le vol des esprits. Le soir, sous la tente légère, qui frissonne à la bise, il tire encrier, plume, tout comme à Potsdam il écrit. Il fait des vers, souvent mauvais, qui témoignent du moins d'un bien rare équilibre d'âme. Vrai siècle de l'esprit: ce qui l'inquiète, c'est Voltaire. C'est à lui qu'il envoie sa pensée (la dernière peut-être). Et le danger l'inspire. Plusieurs de ses vers sont très-beaux:

... Pour moi, menacé du naufrage,
Je dois, faisant tête à l'orage,
Penser, vivre, et mourir en roi.

Voltaire lui avait jusque-là gardé rancune, entouré qu'il était des caresses de la Pompadour, de Kaunitz, de Choiseul. Il fut touché pourtant, lui conseilla de vivre, et il écrivit à la sœur de Frédéric qu'on pouvait s'arranger, «que si l'on voulait tout remettre à la bonté du roi de France» (21 août 1757), Richelieu pourrait bien agir et se porter arbitre. C'était le pire conseil à coup sûr qu'on pouvait donner. Frédéric, tout surpris qu'il fût de l'innocence de Voltaire, fit semblant de le croire, et écrivit à Richelieu, le flatta, l'endormit. Richelieu écouta, répondit, même se fit un chiffre secret pour bien s'entendre avec le Roi. Devant un pareil homme, il avait plus d'envie de négocier que de se battre.

Frédéric l'amusait, préparait un grand coup. Il jugeait froidement qu'il lui restait des chances et de grandes ressources morales.

L'Allemagne lui faisait la plus absurde guerre, à lui son défenseur, le défenseur des princes que l'Autriche poussait contre lui. Il les rappelait au bon sens, leur demandait pourquoi ils se hâtaient tant d'être esclaves, de faire les Allemands serfs du roi de Hongrie. Contre qui marchaient-ils? contre celui qu'ils imitaient, admiraient, révéraient, leur maître. L'Autriche même tâchait d'organiser des troupes à la prussienne. Le petit Joseph II, enfant, le futur czar Pierre III, ne juraient que par Frédéric. Nos meilleurs officiers (Saint-Germain et Luckner) étaient de parfaits Prussiens. Leurs vœux étaient pour lui, ceux de la plupart des Français. D'Argenson n'ose dire qu'il lui souhaite de battre les nôtres, mais il parle des Russes. «Ah! dit-il, si le Roi pouvait accabler ces coquins!»

Quel eût été le deuil de tous les penseurs en ce monde, si l'on eût perdu Frédéric! Berlin n'était-il pas l'asile de la libre-pensée, de la plus précieuse des libertés, la liberté religieuse? Frédéric le sentait. Il se sentait gardien et des droits de l'Empire et des droits de la conscience, nécessaire à la fois à la patrie, au monde. Je ne trouve pas ridicule (quoi qu'on en ait dit) qu'en sa pensée suprême, il invoque l'ombre de Caton.

Jamais personne ne brava tant la mort. Il le fallait. Ses soldats, si dociles en bataille, étaient exigeants, regardaient s'il était avec eux au danger. Le soir d'une bataille, le voyant à leurs feux, ils disent dans leur liberté rude: «Eh! Sire! où étiez-vous? On ne vous a pas vu...» Il ne répondit rien. Mais ils virent son habit troué de balles et il en tomba une. Les voilà bien honteux. «Sire, nous mourrons avec vous.»

Sa gaieté héroïque était inaltérable. Dans cette année terrible, un peu avant Rosbach, on lui amène un de ses Français, un grenadier qui désertait. «Pourquoi nous quittes-tu?—Sire, vos affaires vont mal.—C'est vrai... Eh bien, écoute: encore une bataille! si cela ne va mieux, nous déserterons tous les deux.» (Thiébault.)

L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par Choiseul, qui était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi on ne se hâtait pas de donner le coup de grâce.—Elle employa, le 3 septembre, la ressource suprême qui lui avait déjà servi, un voyage de l'Infante près de son père. L'Infante se mourait de deux passions, celle du grand mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de quitter son désert de Parme pour ses grandes villes riches, peuplées, de Bruxelles et d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en Italie, était devenu si prudent qu'il respectait, approuvait les conseils de Richelieu et de Soubise, tous deux fort peu pressés de voir le lion au gîte. Dans son désespoir même, celui-ci était redoutable. Par sa petite armée du Nord (vingt mille contre soixante mille) il avait étrillé les Russes à Jaegernoff; tout en se proclamant vainqueurs, ils en eurent assez, s'en allèrent. Plus récemment, sur Soubise même, il eut un avantage léger, mais qui fit rire. Soubise a huit mille grenadiers, fuit devant quinze cents Prussiens, perd son camp et tous ses bagages.

La guerre était réellement menée par la Pompadour. Entre le vieux Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils, mais ne les suivait pas. N'étant que par l'Autriche, ne suivant que Marie-Thérèse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot était d'agir secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le prince Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse. Les Français étaient moins nombreux, la gloire serait toute allemande, toute à Marie-Thérèse; elle aurait été quitte de la reconnaissance, quitte de ses promesses, eût refusé les Pays-Bas.

Qu'était ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa sœur, Marsan (Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce poste de confiance par la grâce de Marie-Thérèse. Ces Soubise, depuis la belle rousse de Louis XIV, étaient toujours des favoris. Trois cardinaux Soubise sont les grands aumôniers; le premier (fils du roi?) c'est ce cardinal femme, célèbre par sa belle peau et son zèle moliniste; le second, joli homme épuisé, qui meurt jeune, passait, dit Argenson, pour amant de sa sœur. Son frère, le général, brave homme et médiocre, plaisait à Louis XV par l'analogie de leurs mœurs. Sa sœur (Marsan) le fit tellement adopter de l'Autriche et de la Pompadour, qu'on voulait lui donner ce que ne put avoir Turenne: on voulait le faire connétable!

Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes qui revenaient à dire: «Allons, sois un héros.» Le destin l'accabla. Un autre, Richelieu, eût été battu tout de même. La décadence pitoyable de l'armée (comme de toute chose) arrivait au dernier degré. Nos Français sont terribles aux premières guerres de Louis XV, à Guastalla, au combat de Plélo (1731). À Fontenoy, l'infanterie mollit, percée par la colonne anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). Personne ne se soucie de guerre. «Nos paysans en ont horreur,» dit Quesnay, article Fermiers, dans l'Encyclopédie.

L'âme est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on n'embarquerait que les gens de bonne volonté, ils voulurent tous en être. Mais dans cette misérable guerre d'Allemagne, se traînant, embourbés dans la boue, le vol, et le pillage, et les jambons de Westphalie, ils se moquaient d'eux-mêmes, méprisaient cette guerre qu'on faisait pour trois femmes et (sans nul doute usant déjà du mot rude de 92) «pour ces cochons de Kaiserlics.»

L'armée française, chaque matin, à dix heures, offrait un grand spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les officiers. Les coiffeurs, l'épée au côté, les tenaient sous le fer, frisaient, poudraient à blanc. Cérémonie essentielle. Comment se montrer décoiffé? Défrisé, on n'était plus un homme. Nul besoin du service, nul danger n'aurait ajourné.

Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste perruque du XVIIe siècle était frisée la nuit, toute préparée pour le matin. L'artiste, au XVIIIe, vous tenait par la tête une heure et plus. Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent innombrables. En 89, à Paris, ils étaient vingt ou trente mille.

Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de mœurs, d'habitudes, étaient femmes. Aux salons, ils brodaient, découpaient des estampes, etc. Plusieurs étaient très-jeunes. Tel colonel avait quinze ans. À l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait marcher; ses petits pieds se froissaient aux décombres; un grenadier le prit, lui servit de nourrice.

Ces faibles créatures ne manquaient guère, par vanité, d'entretenir des femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les suivaient vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs et cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait au camp des femmes rire et causer. Le maréchal de Saxe n'en fit-il pas autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la bataille? Mais ces dames n'auraient pas marché, si elles n'eussent trouvé à la guerre tout ce qu'on avait à Paris, leurs marchandes de modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches à mettre au coin de l'œil.

L'esprit d'égalité gagnait. Les subalternes, d'après les officiers, voulaient avoir des filles, les soldats même aussi. On dit que douze mille chariots traînaient à l'arrière-garde. Vaste camp pacifique qui avait l'aspect d'un bazar.

Pour être juste, il faut à cette corruption étourdie en opposer une grossière, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les fournisseurs de Frédéric, ses marchands de foin et de farine, on comptait l'Empereur lui-même? Oisif, avare, il jouait au trafic; il nourrissait l'armée qui battait celles de sa femme. Vienne était rempli d'espions de Prusse. Les grandes dames, dans leur vie gourmande, molle et voluptueuse, avaient toutes quelque favorite, quelque petite femme de chambre, lui disaient tout. Le bijou ennuyé se consolait par un amant et lui livrait ses confidences. Il les transmettait à Berlin. On put savoir ainsi que le général de l'Empire recevait de l'argent de Vienne, qu'il entraînait Soubise, et le presserait de se battre à la première occasion.

Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de Rosbach, contemplait l'armée de Soubise et du prince Hildburghausen, augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. Soubise hésitait à combattre, disait à son collègue l'attitude réelle du Prussien, caché par ses tentes, et qui derrière s'était mis en bataille.

À ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (Duclos, 646). Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune.

«Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.» Opération très-simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie.

On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille; dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent, elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les culbute aussi.

L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts, mais d'innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit, venue de bonne heure, n'eût charitablement couvert le camp des femmes, ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s'évanouissaient, de filles éperdues qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, n'eurent le temps d'emballer. Les cuisiniers laissèrent leurs batteries. Loin devant, vrais zéphyrs, volaient les perruquiers, jetant l'épée qui leur battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, si l'Instrutt, un méchant torrent, n'eût tout arrêté court. Un seul pont! Un long défilé... Deux jours, trois jours on fuit de différents côtés. À jeun. On n'a rien emporté. Si par bonheur on trouve, à peine on veut dîner, qu'un cri part: «Voici l'ennemi.»

Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure, n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de frivolités parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprès du Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. Lui-même il fit manger les officiers avec lui, à sa table, leur en fit les honneurs, s'excusant de n'avoir pas mieux. «Mais, messieurs, je ne vous attendais pas sitôt, en si grand nombre.» Il dit encore: «Je ne m'accoutume pas à regarder des Français comme ennemis.» Et en effet, entre nos officiers, tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi de France.

Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France même. Vingt chansons célébrèrent Soubise.

Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au moment il dit: «Si quelqu'un flotte, hésite, je lui donne congé; il peut se retirer, sans blâme et sans reproche.» Pas un ne s'en alla.

Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse avait gagné les siens; ils déliraient d'avoir repris la Silésie. Ils raillaient Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Ils payèrent de leur sang. C'est la septième bataille de Frédéric en cette année (4 déc. 1757), et son chef-d'œuvre militaire. Napoléon lui-même en parle avec admiration.

Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait désormais largement réparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. Frédéric reçut à la fois de l'argent, une armée. L'armée hanovrienne, après Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des généraux de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de Londres. Il peut nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous côtés lui arrivent, veulent servir le grand Roi de Prusse.

Véritablement grand[41]. Les Autrichiens eux-mêmes, regrettant de lui faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. L'admiration d'un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le culte du héros leur refit la Germania.

Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette guerre unique, il n'a daigné rien faire pour en relever la grandeur. Loin d'en marquer l'effet, les résultats moraux, immenses, qu'on entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi et comment il fit cette manœuvre, livra, gagna cette bataille, très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper l'avenir. Nulle excuse pour ses défaites. Une véracité héroïque. Les succès plutôt amoindris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si les narrations diffèrent, c'est dans celle de Frédéric que le nombre est le plus petit.

On sent en lui une chose très-belle, c'est que ses faits de guerre il les a vus d'en haut.

Derrière le capitaine et au-dessus est le Frédéric roi, dont l'autre Frédéric n'est que le général.

S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses œuvres (trente volumes in-4o), on reconnaît avec tous les critiques, les Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand écrivain, excellent prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même en face de Voltaire, dans ses très-belles lettres, se soutient avec dignité.

Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre lui, n'empêcheront pas de déclarer:

Qu'il fut le caractère le plus complet du XVIIIe siècle, ayant seul réuni à la force l'idée.[Retour à la Table des Matières]