Je feignis le plus profond ahurissement, puis, ôtant une de mes pantoufles, je la lui montrai, en disant:

—Voilà, monsieur le Directeur...

Il eut un haussement d'épaules:

—Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir, ce sont vos bottines...

Je pris un air complètement idiot et répondis en roulant des yeux stupides:

—Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur... j'en ai eu, autrefois, mais on me les a enlevées quand je suis entré ici...

—Oui... c'est de celles-là que je veux parler... elles ont disparu... un complice les a volées dans le magasin et vous les a remises...

—Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans qu'on l'aperçût... et puis, qu'en aurais-je fait?

—Elles contenaient sans doute quelque objet que vous teniez à ravoir?

—Monsieur le Directeur, je ne comprends rien à tout cela.

—Cependant, vos bottines ont disparu.

—Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles sont devenues...

Le directeur qui ne m'avait jamais pardonné de lui avoir ri au nez, lors de notre première entrevue, me regarda en clignant de l'œil et en faisant aller sa bouche d'une oreille à l'autre (tic qui lui était familier et que la colère semblait exagérer encore) puis, il me menaça gravement de son index en bégayant:

—Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!...

Je courbai la tête sans répondre.

Il sortit, suivi de ses deux subordonnés, et je l'entendis qui disait, dans le couloir:

—Ce n'est pas fini, cette affaire-là... non, ce n'est pas fini... Il faudra bien que je la tire au clair...

Je devinai sans peine ce qui s'était passé. Le pauvre Crafty, dans son délire, avait dû parler, un gardien avait surpris ses paroles et «en avait référé» au directeur, qui avait immédiatement ordonné une enquête. Elle avait abouti à la constatation que l'on sait et, maintenant, tout le personnel de Reading cherchait mes bottines...

Cet incident n'était pas fait, on le suppose, pour hausser la moyenne de mes notes et me valoir la «cote d'amour» sur laquelle comptait le pasteur. Je m'aperçus que l'on redoublait de surveillance et qu'un œil était continuellement fixé sur moi, un œil vert, sans éclat, mauvais et sinistre, qui me donnait le frisson.

—Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur à quelque temps de là... Je viens de consulter votre dossier et je me suis aperçu qu'on y avait ajouté quelques lignes vraiment regrettables... Je doute que, maintenant, nous puissions obtenir facilement votre libération conditionnelle... C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car l'affaire était en bonne voie, et vous arriviez presque en tête de liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel malheur!... vous n'aviez plus que quelques mois à attendre!...

Le plus navré, c'était certainement moi, et je tombai, à partir de ce jour, dans un douloureux abattement...

Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!... J'étais, brusquement, replongé dans l'abîme.

Si cuirassé que je fusse contre l'adversité, je supportai difficilement ce coup-là!

Mon diamant ne suffisait même plus à me consoler et il y avait des moments où je le chargeais de toutes les malédictions!

Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en étais emparé. Tout s'était effondré autour de moi et je finissais par croire qu'il était ensorcelé... Ah!... j'étais bien puni de mon ambition!... J'avais voulu conquérir la fortune, mener une vie calme, paisible, redevenir un honnête homme et j'avais chaque jour roulé, d'échelon en échelon, jusqu'au fond du gouffre où s'éteignent tous les espoirs.

Moi, qui avais réussi les plus dangereux cambriolages, moi qui avais toujours glissé avec une adresse merveilleuse entre les mains de la police, j'étais arrivé à me faire prendre, comme le dernier des débutants, à l'heure même où j'avais si vaillamment gagné ma retraite!

Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme de bonheur dont on peut disposer, à un certain moment de la vie, mais que l'on ne retrouve jamais, une fois qu'on l'a épuisée. J'avais, comme on dit, mangé mon pain blanc en premier... Maintenant, je goûtais au pain amer de l'adversité. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au lieu des espaces ensoleillés prometteurs de délices infinies, dont je rêvais encore, quelques semaines auparavant, je voyais se dresser devant moi un grand mur sombre, infranchissable, dont la crête se perdait dans le ciel gris.

Ma pensée se reportait sans cesse au cimetière de Reading où dormait mon pauvre Crafty et il me semblait entrevoir, au milieu des herbes folles, une petite croix de bois noir avec cette courte inscription en lettres blanches:

Here lies Edgar Pipe[7]

Je me faisais l'effet d'un vieillard accablé d'infirmités, qui souhaite la mort afin de ne plus souffrir...

Quand on en est arrivé à ce fâcheux état d'esprit, rien ne saurait plus vous émouvoir.

Il y eut encore une exécution à Reading, celle d'un nommé «148», qui avait, dans un accès de rage, étranglé un geôlier. Eh bien! le croirait-on? j'enviai le sort de ce condamné.

Le pasteur m'avait pris en pitié. Il venait, chaque jour, me lire la Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler, me rendait fou furieux... On voit à quel degré de mécréance j'étais descendu.

—Mon fils, me dit un soir le ministre, je considère que mes visites sont inutiles...

Et il s'en alla navré, après un grand geste de suprême miséricorde...

Le lendemain, je le faisais appeler... C'était le seul être humain avec qui je pusse causer et si sa présence et ses lectures m'étaient pénibles, son absence l'était davantage encore...

Il me fallait quelqu'un à qui me raccrocher, car je sentais bien que si je ne voyais plus personne, j'allais finir par me tuer...

VI

LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL

Le printemps était revenu, et le soleil qui visitait de temps à autre ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes seulement) ne fit qu'aggraver ma peine... Sa lumière, au lieu de me réchauffer le cœur, me rendait plus triste que jamais, car elle me rappelait la vie... la vie que je cherchais à oublier!

Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point le voir, mais je crois que jamais il ne brilla plus que ce printemps-là... L'Angleterre elle-même semblait s'être débarrassée de ses éternels brouillards...

Je me sentais «descendre» de jour en jour, et j'avais conscience d'être devenu complètement une brute, quand il se produisit, à Reading, un événement que les journaux enregistrèrent sous le mot de «sinistre» et qui eut sur ma destinée le plus heureux effet.

Une nuit, le feu prit à la prison. Il débuta par les magasins et les ateliers et, malgré les efforts des «fire-men» accourus de Londres et des environs, se propagea jusqu'aux bâtiments cellulaires.

On ouvrit aussitôt les portes de nos boxes, et le directeur donna l'ordre de nous conduire dans la cour. Je pris mon diamant, le fixai à la hâte, au moyen d'un nœud, dans le pan de devant de ma chemise et suivis mes compagnons.

Une fois que nous fûmes dans le grand «yard» pavé qui s'étend devant la chapelle, on s'aperçut tout à coup que l'on avait oublié d'évacuer les prisonniers qui se trouvaient à l'infirmerie. Il y eut alors une minute d'affolement parmi le personnel.

En présence du danger qui menaçait les pauvres malades, j'avais retrouvé toute mon énergie et j'étais redevenu, par un phénomène que j'attribue à une subite excitation nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens jours.

Sans que personne me l'eût commandé, je m'élançai avec les «fire-men» dans la fournaise, gravis en courant un escalier que les flammes commençaient à lécher, empoignai dans mes bras un malheureux immobilisé dans son lit, le descendis rapidement dans la cour et retournai ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un autre. A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans l'escalier en feu, je me dévouai, aux applaudissements de tous et fus assez heureux pour ramener le dernier malade, un vieillard paralysé que la terreur rendait fou et qui poussait des cris déchirants.

Je n'étais que légèrement brûlé aux mains et aux bras, car pour pénétrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper d'une couverture mouillée. Je fus le seul, avec deux autres détenus, à coopérer au sauvetage et chacun s'accorda à reconnaître que j'avais été le plus audacieux...

De l'avis même des «fire-men» j'étais un héros... et mon numéro—j'allais dire mon nom—circula bientôt dans tous les groupes.

A cinq heures du matin, on était enfin parvenu à noyer l'incendie. Les magasins et les ateliers avaient été en partie détruits. Quant à la maison de détention proprement dite, ainsi que le pavillon où logeait le directeur, ils étaient intacts. Par contre, le hangar qui abritait la machinerie du Tread-Mill et celui où se trouvait la fameuse «chambre» de justice, avaient flambé comme un feu de paille et je soupçonne fort les détenus, qui faisaient la chaîne et se passaient les seaux d'eau, de n'avoir pas montré beaucoup d'empressement à protéger ces deux affreuses bicoques.

J'avais eu la chance, en opérant mes sauvetages, de ne pas perdre mon diamant... Je le sentais toujours sur mon abdomen... je le sentais d'autant plus qu'il s'était, sous l'effort que j'avais déployé, profondément enfoncé dans ma chair où il avait même, par endroits, produit de légères érosions.

Je m'apprêtais à prendre la file, à la suite de mes compagnons que l'on allait reconduire dans leurs cellules quand le directeur me fit appeler, ainsi que les deux autres détenus qui s'étaient en même temps que moi distingués par leur courage.

Il nous félicita et eut même quelques paroles émues assez «réussies», mais ce fut moi qui recueillis la plus grande part de cette gerbe d'éloges:

—Numéro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques minutes, de racheter un passé regrettable et je ne veux plus voir en vous qu'un héroïque et brave garçon... Dès aujourd'hui, je vais rendre compte de votre belle conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il ne vous accorde à bref délai une sérieuse réduction de peine... et peut-être votre grâce... Allez!... Ayez confiance! Pour vous l'heure de la libération est proche.

Et, chose stupéfiante, inouïe, inimaginable, le directeur de la prison de Reading serra la main au numéro trente-trois...

C'était la première fois qu'on voyait chose pareille, et les gardiens, quand je passai devant eux, me saluèrent militairement.

Au déjeuner, j'eus double ration avec une pinte de pale-ale et une tasse de thé; au dîner, on me servit une excellente oxtail soup, du roast-beef avec des pickles, un pudding et du stout... et je recommençai à trouver la vie agréable.

De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord parce que le moulin ne fonctionnait plus, ensuite parce que j'étais en instance de libération et que, comme tel, je devais être dispensé de tout travail.

Quinze jours après, le 17 avril (j'ai retenu la date), le directeur me faisait appeler et me lisait un long factum duquel il ressortait que M. «Trente-Trois», condamné à cinq ans de Hard Labour pour cambriolage à main armée, bénéficiait d'une mesure de clémence et obtenait sa grâce immédiate «eu égard au grand courage et à la parfaite abnégation de soi-même qu'il avait montrés en sauvant lors de l'incendie de la prison de Reading, et ce dans des circonstances particulièrement périlleuses, les numéros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.»

L'Association d'Assistance aux Condamnés Repentants que dirigeait le pasteur de la maison pénitentiaire m'allouait, en outre, afin de me permettre de reprendre ma place dans la société, une somme de cinquante livres, payable à la caisse de l'économat, le jour de ma sortie... De plus,—oh! ce n'est pas fini—la Fondation Evangélique de Londres me faisait don de vingt autres livres et l'Armée du Salut de cinq, total soixante-quinze livres qui, ajoutées à ma masse, laquelle se montait à seize livres et aux quatre-vingts livres de miss Mellis dont je gardais la propriété, portaient mon avoir à cent soixante et onze livres!...

Je trouvai que ce petit dédommagement était assez juste et que, somme toute, il y avait encore de braves gens en Angleterre.

La santé m'était revenue tout d'un coup et j'attendais avec une impatience que comprendront tous ceux qui ont, comme moi, tâté de la prison, l'heure de ma levée d'écrou.

Elle arriva enfin!...

On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient, achetés à si bon compte aux magasins Robinson and Co, mais comme je n'avais plus de bottines, le pasteur voulut bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne mettait plus et je me trouvai de nouveau habillé en «gentleman».

Je devais, à la vérité, avoir plutôt triste mine avec ma tête rasée, mon chapeau défoncé, mes habits chiffonnés et mes larges chaussures à bouts carrés, mais quand on a porté, pendant près de trois ans, la combinaison ornée de fleurs de trèfle qui est l'uniforme des prisons anglaises, on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on arrive, après un long séjour en cellule, à ne plus avoir, faute de glace, la notion de l'élégance.

Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison de Reading et que je me trouvai dans la rue, que je vis autour de moi des hommes, des femmes, des enfants, des chiens, des chevaux, des autos, je demeurai un instant ébloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais presque aussitôt, je me ressaisis et jetai un rapide coup d'œil autour de moi.

Bientôt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais d'acquérir la certitude que Manzana n'était point parmi les passants qui m'environnaient... Cela m'encouragea à me rendre à Londres. C'était encore là, ma foi, que je serais le plus en sûreté.

—Pardon!... la gare?... demandai-je avec une extrême politesse à un gros policeman qui trônait au milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur un piédestal.

L'homme eut un regard ironique et répondit en me toisant des pieds à la tête:

—Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche idée... voici la belle saison!... Et alors, comme cela, on retourne à Londres voir ses amis!... et on va s'en donner tant que ça pourra jusqu'à ce qu'on revienne ici.

—Pardon, sir, répondis-je très digne, je vous ai demandé le chemin de la gare...

Le policeman s'inclina cérémonieusement:

—Gentleman... excusez-moi... vous êtes sans doute le prince de Galles... pardon!... je m'étais mépris... tout le monde n'est pas physionomiste... La gare?... elle est là, devant vous, mais je dois prévenir Votre Excellence que le train de Londres vient de partir... et que le prochain est à cinq heures cinquante-quatre...

«Imbécile!» pensai-je en tournant les talons...

Ainsi, à peine rendu à la liberté, j'étais déjà la risée des gens de police!...

Ce premier contact avec le monde «civilisé» m'avait désagréablement impressionné, mais je n'étais pas au bout de mes surprises.

Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main un petit garçon me désigna au gamin qui fixa sur moi des yeux effarés. Sur le pas des portes, les boutiquiers me regardaient avec mépris, et j'entendis l'un d'eux dire à son voisin:

—On les relâche donc tous à la prison de Reading... cela promet... la rubrique des faits divers ne chômera pas...

—Je trouve, répondit un autre, que l'on est trop indulgent pour ces oiseaux-là... Si j'étais quelque chose dans le gouvernement, je proposerais une bonne loi qui nous débarrasserait pour longtemps de canailles pareilles...

La voilà bien la charité sociale! Un homme sort de prison, il ne trouvera personne pour lui tendre la main... personne ne l'aidera à se relever. Il expiera sa réhabilitation plus durement que son crime. Et l'on s'étonne après cela qu'il y ait tant de récidivistes!...

J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui avais quitté Reading avec de bonnes pensées plein la tête, je commençais à sentir la haine s'amasser dans mon cœur.

En passant devant la glace d'une devanture, je me regardai à la dérobée et j'eus peine à me reconnaître.

Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant... C'était moi cet affreux chemineau, à la peau couleur safran, aux yeux caves et farouches, à l'allure minable et inquiétante... Ah! je comprenais maintenant pourquoi tout le monde me regardait... Je mettais une tache sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles, j'étais le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du Mal, l'homme prêt à tout, le fauve redoutable sorti de la Ménagerie de Reading!...

A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé m'invita poliment à ne pas stationner dans la salle d'attente, et comme je m'étais réfugié sur le trottoir, un policeman m'ordonna de descendre sur la chaussée.

Un autre détenu qui avait été libéré en même temps que moi arpentait librement, la pipe à la bouche, la cour de la gare, et personne ne faisait attention à lui. Cela m'étonna tout d'abord, mais je finis par comprendre...

Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en avait vingt comme lui qui attendaient le train... Rien ne le différenciait de ceux qui l'entouraient et il avait l'air d'être de leur compagnie, tandis que moi, avec ma pelisse sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau déformé, ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons, bâillait sur la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention des passants.

Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je sentais le rouge de la honte me monter à la face.

Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien ce jour-là!...

Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la muflerie humaine!...

VII

OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY

Quand j'arrivai à Londres, mon premier soin fut de courir chez un chemisier et chez un bottier, puis j'allai ensuite chez un petit tailleur de Commercial Road qui consentit, moyennant deux shillings, à donner un coup de fer à mes habits.

Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison, mais il se garda de me questionner...

Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me regarder à loisir et je remarquai que ce qui me rendait surtout affreux c'était ma tête rasée, sur laquelle oscillait un chapeau trop grand. J'eus l'idée d'acheter une perruque que je porterais jusqu'à ce que mes cheveux eussent repoussé. Je fus longtemps à la découvrir, cette perruque, mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux receleur de Johnson Street, me la fit payer très cher, car il me prit sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait échapper à la police. Je coiffai aussitôt ce «postiche» d'occasion qui s'adaptait assez exactement à ma tête et pris congé du «broker» qui crut devoir me serrer la main et me décocher un petit coup d'œil malicieux.

Je me mis ensuite à la recherche d'un logement et cela me prit deux bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend, m'installer dans un bouge, et ma mauvaise mine m'empêchait d'arrêter mon choix sur un hôtel de second et même de troisième ordre. Fort heureusement, le hasard vint à mon secours, une fois encore.

Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers de Londres, un écriteau attira mes regards:

Bedroom to let.

J'hésitai un instant, puis me décidai à entrer. La maison avait plutôt mauvaise apparence.

C'était une affreuse bâtisse aux murs fendillés sur la façade de laquelle on avait récemment passé une couche de badigeon rouge qui s'effritait déjà par endroits.

Je suivis un étroit couloir et arrivai dans une petite cour vitrée où j'aperçus une servante qui lavait du linge.

—C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre à louer?

La maid me regarda un instant avec de gros yeux ronds, essuya ses mains à son tablier et répondit, avec un affreux accent gallois:

—Attendez, j'vas chercher Mme Cora.

J'attendis près du baquet de la laveuse, les pieds dans l'eau.

Soudain, un joyeux éclat de rire retentit près de moi. Je me retournai vivement mais je n'aperçus personne... Presque aussitôt une horrible voix canaille qui rappelait celle des beggars de Whitechapel entonna une chanson de matelots ordurière et stupide.

J'allais fuir, quand une grosse dame parut.

C'était Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa bouche était d'un rouge exagéré et ses yeux que surmontaient des sourcils d'un noir de jais décrivaient deux courbes tellement régulières qu'on les devinait tracées avec un pinceau. Quant à son teint, il avait cet incarnat factice que donne à la peau le «crayon Primrose» et son visage luisait comme un phare. Elle était vêtue d'un peignoir de soie bleue sous lequel ballottait une poitrine molle, maintenue par un large ruban de faille.

En m'apercevant, elle inclina légèrement la tête, esquissa un sourire et demanda, d'une petite voix d'enfant:

—Monsieur désire?

—J'ai vu que vous aviez une chambre à louer, madame, et je désirerais en connaître le prix.

—C'est quinze shillings par semaine... ameublement confortable, vue sur la rue...

A ce moment, les éclats de rire se firent entendre de nouveau.

—Ne faites pas attention, me dit Mme Cora, c'est Bobby qui s'amuse... Nous disions donc: vue sur la rue... tranquillité parfaite... On peut sortir et rentrer à volonté... mais vous savez, je ne veux pas de chiens ici... je les ai en horreur car ils font peur à Bobby... Il est si impressionnable, ce pauvre Bobby... Figurez-vous que l'autre jour, il a été pris d'une crise terrible et j'ai bien cru que j'allais le perdre... Un maudit bull s'était introduit dans cette cour et aboyait avec fureur... il a même eu l'audace de monter au premier, dans la chambre où se trouve Bobby... Mais je suis là qui vous parle de mon coco adoré, et j'oublie de vous montrer la chambre... Voulez-vous prendre la peine de me suivre, monsieur?

Et Mme Cora s'engagea dans l'escalier. Elle avait pour gravir plus facilement les marches, retroussé son peignoir bleu et me montrait des mollets énormes emprisonnés dans des bas transparents, de couleur claire.

—Oh! oh!... faisait Bobby de sa vilaine voix nasillarde...

Je l'aperçus enfin, ce Bobby. C'était un gros perroquet gris qui circulait librement dans une pièce du premier étage, semant sans pudeur sur le grand tapis rouge des ordures larges comme des shillings.

—Croyez-vous qu'il est joli, s'extasia Mme Cora. Un connaisseur me disait dernièrement qu'il n'en avait jamais vu de pareil... et je le crois sans peine... Bobby vaut au moins cent livres... oui, monsieur... mais pour mille, je ne le céderais pas... Et si vous saviez comme il est intelligent... il comprend tout... je n'ai qu'à lui donner un ordre pour qu'il m'obéisse aussitôt...

Je pensai, à part moi, que Mme Cora aurait bien dû donner à son perroquet l'ordre de respecter un peu plus le tapis rouge.

Nous arrivâmes à la chambre. Elle était, je dois le dire, presque confortable, quoique d'une propreté douteuse.

La grosse dame fit glisser sur leur tringle les doubles rideaux afin que sans doute je pusse mieux voir la poussière qui garnissait les meubles et les taches répandues sur le fauteuil et le couvre-lit, puis elle me demanda si «je me décidais».

Je répondis affirmativement, car je ne me sentais plus le courage de chercher un autre logement.

Alors, elle devint aimable, presque provocante...

—Vous serez très bien ici, dit-elle... et si vous vous ennuyez, je pourrai de temps en temps vous tenir compagnie... Chez moi, vous savez, c'est la vie de famille et tous mes locataires sont un peu mes enfants.

—Vous avez d'autres locataires?

—Oui, quatre, mais des garçons très sérieux qui partent le matin et ne rentrent que le soir. Deux sont employés aux Docks.

—Ah!... et les deux autres?

—L'un est commis voyageur, et l'autre coiffeur pour dames... Vous les verrez, d'ailleurs, car le samedi soir, nous avons l'habitude de nous réunir pour jouer au poker... Ce sont des locataires tout ce qu'il y a de plus comme il faut... le commis voyageur surtout...

Et, tout en me donnant ces explications, la grosse dame me frôlait légèrement en me faisant les yeux doux, mais voyant que je ne répondais pas à ses avances, elle me dit brusquement:

—Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? La chambre vous plaît... eh bien, c'est une affaire entendue... quinze shillings par semaine et payables d'avance...

Je lui tendis une livre, et comme elle n'avait pas de monnaie sur elle, je lui dis de remettre les cinq shillings à la bonne...

J'avais absolument besoin de repos et désirais me débarrasser au plus vite de cette logeuse un peu trop familière.

Elle me laissa enfin.

Dès qu'elle fut partie, je donnai un tour de clef et m'assis dans l'unique fauteuil qui, avec deux chaises de velours grenat, garnissait la pièce.

Mon séjour prolongé à la geôle de Reading m'avait fait perdre l'habitude de la marche et j'étais tellement éreinté, tellement fourbu que je m'endormis presque aussitôt.

Quand je me réveillai, il faisait nuit. La lueur d'un réverbère placé en face, dans la rue, éclairait ma chambre. Une faim atroce me tenaillait l'estomac. Je me levai, assujettis ma perruque qui s'était un peu dérangée pendant mon sommeil, m'assurai que mon diamant était toujours dans la pochette de ma chemise de dessous, puis, je mis mon chapeau, ouvris la porte et m'engageai à tâtons dans un escalier obscur. En m'entendant descendre, le maudit perroquet se mit à pousser des exclamations auxquelles se mêlaient quelques mots de «slang»...

—Ah! vous voulez probablement dîner, me dit Mme Cora, en s'avançant sur le palier... Vous savez, je donne également à manger... c'est deux shillings six par repas.

J'acceptai l'offre de la grosse dame et, quelques instants après, j'étais installé entre elle et Bobby devant une petite table recouverte d'une nappe à carreaux jaunes et rouges.

Mme Cora faisait elle-même le service et s'efforçait à des gestes gracieux qui la rendaient parfaitement ridicule.

Qu'était-ce au juste que cette logeuse? Malgré ses petits airs de franchise et d'abandon, elle ne m'inspirait qu'une médiocre confiance. J'étais, à n'en pas douter, tombé dans une de ces maisons louches comme il y en a tant à Whitechapel, et si j'étais relativement tranquille au sujet de ma personne, je l'étais beaucoup moins pour ma bourse.

Tout en mangeant, avec des minauderies de petite maîtresse, Mme Cora me posait une foule de questions qui ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand serré de trop près, je ne savais que répondre, je passais mon doigt sur la tête de Bobby, lequel s'était pris pour moi d'une subite affection. Il me regardait continuellement de son gros œil rond, en se tortillant maladroitement sur son perchoir et se rapprochait de plus en plus. Au dessert, il grimpa sur mon épaule et se mit à tirer les cheveux de ma perruque, tout en laissant tomber sur ma jaquette les shillings qu'il posait d'ordinaire sur le tapis.

La grosse dame était dans le ravissement.

—Croyez-vous qu'il est mignon, disait-elle... Regardez donc comme il est drôle... il veut jouer avec vous... c'est la première fois que je le vois si familier avec un étranger... Sans doute que vous lui plaisez... les bêtes ont parfois un flair étonnant... Bobby a compris que vous étiez un brave homme, et il est tout de suite devenu votre ami. Ah! ce n'est pas à M. Bill Sharper qu'il ferait une fête pareille! Je ne sais pourquoi, il ne peut pas le souffrir... et pourtant, ce n'est pas un mauvais garçon!...

Bill Sharper!

Ce nom me fit courir par tout le corps un long frisson, et Mme Cora dut s'apercevoir de mon trouble, car elle demanda:

—Vous êtes indisposé?

—Non... non... répondis-je vivement, c'est Bobby qui vient de me tirer les cheveux...

La grosse dame partit d'un bruyant éclat de rire.

—Ah! le gredin!... fit-elle en pouffant... ah! le petit espiègle... Il veut sans doute s'assurer que vos cheveux tiennent bien... Alors, c'est vrai?... il vous a fait mal?... Ah! ça, c'est curieux, par exemple!... c'est même extraordinaire!...

Et Mme Cora se trémoussait sur sa chaise comme une petite folle.

Evidemment, elle s'était aperçue que j'avais une perruque...

Je ne savais plus quelle contenance prendre... je me sentais profondément grotesque et ne trouvais rien à répondre.

—Bah!... dit la logeuse, il est bien permis à un homme de porter de faux cheveux... les femmes en portent bien... En tout cas, permettez-moi de vous dire que cela vous va très bien. Vous ressemblez à Rico, un tzigane que j'ai beaucoup connu et avec lequel...

Elle s'arrêta subitement, craignant sans doute de se laisser glisser sur la pente des confidences...

Mme Cora ne parut pas s'étonner outre mesure que je portasse une perruque; d'ailleurs, elle ne s'étonnait de rien... C'était une personne très avertie dont les clients s'étaient employés sans doute à parfaire l'éducation. Peut-être même avait-elle déjà deviné d'où je sortais, mais elle était trop bien élevée pour faire allusion à un petit «accident» qui devait être assez commun dans le monde qu'elle fréquentait.

Elle me comblait d'amabilités—peut-être en souvenir de Rico—et Bobby qui avait décidément renoncé à me tirer les cheveux s'acharnait après le bout de mon oreille...

Très habilement, je ramenai la conversation sur un sujet qui m'intéressait plus que tout autre.

—Alors, dis-je, Bobby n'aime pas M. Bill Sharper...

—Oh, pas du tout, et cela est même assez singulier, car M. Bill Sharper ne sait quelles gentillesses lui faire... il lui donne souvent des friandises et je gage qu'à son retour de voyage, il va encore lui apporter quelque chose...

—Ah! M. Bill Sharper est en voyage?

—Oui... jusqu'à la fin de la semaine... il se déplace beaucoup en ce moment... c'est d'ailleurs son métier qui veut cela... C'est vraiment dommage que Bobby ne l'aime pas, car c'est un bon garçon, et si drôle, si amusant!... D'ailleurs, vous le verrez et je suis sûre qu'il vous plaira tout de suite.

—Je n'en doute pas. Il revient, avez-vous dit à la fin de la semaine?

—Oui, il sera ici samedi... ou dimanche, au plus tard...

—Je serai fort heureux de faire sa connaissance...

Le repas s'achevait. Bobby, que la chaleur avait fini par engourdir, dormait, la tête sous son aile.

La bonne, que nous n'avions pas vue de la soirée, ouvrit tout à coup la porte de la pièce et fit un signe à sa maîtresse.

—Je vous demande pardon, dit Mme Cora, mais on a besoin de moi... Je reviens dans un instant.

A travers la baie vitrée, j'avais aperçu la longue silhouette d'un horse-guard qui titubait légèrement et, à côté de lui, l'ombre menue d'une femme coiffée d'un grand chapeau à plumes.

Il y eut dans l'escalier un bruit de pas, un murmure confus parvint jusqu'à moi, puis le silence se rétablit.

Cinq minutes après, Mme Cora, encore tout essoufflée, avait repris sa place en face de moi.

Elle m'offrit un verre de whisky que j'acceptai, mais cette liqueur exquise dont j'avais perdu le goût à Reading, ne tarda pas à me tourner la tête et, bien que la conversation de la logeuse, qui avait rapproché sa chaise de la mienne, commençât à devenir intéressante, je me vis obligé de prendre congé, en prétextant—ce qui était vrai d'ailleurs—un léger étourdissement.

Cette brusque retraite parut contrarier vivement Mme Cora qui aurait voulu causer plus longuement sans doute, mais j'étais vraiment trop malade pour accéder à son désir.

Une fois dans ma chambre, je me passai immédiatement un peu d'eau sur le visage, me déshabillai, après avoir fermé ma porte à double tour et jeté un coup d'œil sous le lit et derrière les doubles rideaux, puis j'essayai de dormir, mais le horse-guard et sa compagne faisaient un tel vacarme dans la chambre voisine qu'il me fut à peu près impossible de fermer l'œil de la nuit. Je croyais, à chaque instant que le bruit avait cessé, mais bientôt il reprenait de plus belle!

Un peu avant le jour, je m'assoupis cependant, puis ne tardai pas à m'endormir profondément.

Quand je me réveillai, les douze coups de midi sonnaient à une église voisine. Je me levai et, tout en procédant à ma toilette, je réfléchis sur ma situation présente. L'asile que j'avais momentanément choisi n'était décidément pas sûr; il me fallait en trouver un autre. Pour ma première démarche, je n'avais vraiment pas de chance, car avouez que c'était jouer de malheur que d'avoir arrêté mon choix sur une maison meublée qu'habitait justement Bill Sharper!

La logeuse ne m'avait nommé que celui-là, mais qui sait si je n'allais pas apprendre que Manzana logeait aussi dans cet hôtel borgne. Il fallait que je déguerpisse au plus vite, car j'étais exposé, à chaque minute, à faire chez Mme Cora de mauvaises rencontres.

D'ailleurs, de toute façon, je ne serais pas resté dans ce boarding-house. La propriétaire était trop aimable, et cette amabilité, que j'attribuais à ma ressemblance avec le regretté Rico, m'eût obligé à des sacrifices vraiment trop héroïques.

J'annonçai donc à Mme Cora que je ne rentrerais probablement pas dîner, et je partis après avoir amicalement serré la patte à Bobby.

J'allai déjeuner dans un restaurant italien tenu, comme toujours, par un Allemand, puis je me mis à la recherche d'un nouveau logement.

VIII

CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS

Une heure après, je m'arrêtais devant un énorme bâtiment sur la façade duquel courait une longue bande de calicot avec ces mots: «Caledonian Hotel».

C'était une sorte de caravansérail fréquenté par le peuple des docks, les mariniers de la Tamise et les matelots en congé... On entrait là-dedans et on en sortait sans que personne vous remarquât. L'hôtel avait deux cents chambres, ainsi que l'attestait la petite notice collée sur la vitre du bureau et il était, on en conviendra, bien difficile au logeur de surveiller tant de locataires.

Je résolus donc de m'établir au Caledonian Hotel, mais avant d'y pénétrer, je me rendis chez un fripier de Shadwell et troquai contre une vareuse, un caban, un béret et un pantalon de matelot, les effets trop élégants que je portais et qui compromettaient ma sécurité. J'abandonnai aussi ma perruque au marchand, qui me la paya deux shillings.

Quand je sortis de chez lui, personne n'eût pu reconnaître sous son costume de marin le gentleman ridicule qui, la veille, dînait en tête à tête avec la logeuse de Limehouse.

J'avais enfin trouvé le seul déguisement qui me convînt, celui qui me permettrait de passer partout sans me faire remarquer.

Je ne pouvais plus rester à Londres, où j'étais exposé à rencontrer Bill Sharper et peut-être Manzana. Mon seul désir était de m'embarquer, de gagner les régions lointaines, de vendre mon diamant et de redevenir un honnête homme.

Je m'engagerais à bord d'un bateau quelconque comme soutier, comme aide-chauffeur, ou comme graisseur, mais ce que je souhaitais, c'était quitter au plus vite le sol de l'Angleterre.

Je me présentai donc au Caledonian Hôtel, m'inscrivis sur le livre de police sous le nom de Jim Perkins, et obtins, sans autres formalités, une chambre au quatrième étage. Pour la première fois depuis ma sortie de Reading, je me sentis enfin tranquille et pus dormir tout à mon aise. Je prenais mes repas dans la salle commune de l'hôtel, en compagnie de matelots et de mariniers et ne tardai pas à me lier avec quelques braves garçons qui promirent de me trouver un engagement. En attendant, j'errais sur les quais, causant avec les dockmen, m'intéressant à l'arrivée et au départ des navires, m'offrant même parfois pour un coup de main, lorsque j'en trouvais l'occasion.

Un soir, un de mes nouveaux camarades m'annonça que le capitaine du Humbug, un voilier de trois cent cinquante tonneaux, en partance pour l'Amérique du Sud, cherchait à compléter son équipage. Je me présentai à ce capitaine qui s'appelait Wright et j'eus la chance d'être accepté.

—Jeudi le départ, me dit le capitaine Wright... A la tombée de la nuit, il faudra rallier le bord.

Je promis d'être exact au rendez-vous et retournai au Caledonian Hotel.

J'avais encore une journée à passer à Londres, et je résolus de me payer un peu de bon temps. En compagnie de deux nouveaux amis nommés Dick et Funny, j'allai dîner à la «Tortue Volante», un restaurant de matelots réputé pour ses «sheep's trotters», et ensuite, nous résolûmes de finir notre soirée au concert.

Il y a dans Pennington street un music-hall très mal famé où les marins en bordée vont faire un peu de boucan avant de se rembarquer. C'est une étroite construction précédée d'un long couloir dans lequel on rencontre les demi-mondaines du Wapping. La salle, garnie de bancs à dossier solidement scellés au parquet, est flanquée d'une galerie, sorte de promenoir demi-circulaire où l'on peut consommer pour six pence des boissons frelatées.

Ce soir-là, c'était «great event»... On annonçait les débuts d'une chanteuse qui avait modestement pris le nom de «miss Nightingale», c'est-à-dire «Mlle Rossignol».

Des affiches la représentaient avec un corps d'oiseau et les boniments les plus outranciers la désignaient à la curiosité des spectateurs, comme «une des étoiles les plus brillantes du firmament artistique».

En compagnie de Dick et de Funny, je pris place aux premiers rangs et, comme le spectacle ne commençait pas assez vite, nous donnâmes le signal du «branle-bas».

Immédiatement, des centaines de pieds chaussés de gros souliers à clous se mirent à frapper en cadence les planches du parquet, d'où monta bientôt une poussière jaune, aussi opaque, aussi épaisse qu'un brouillard londonien.

L'orchestre préluda enfin par la «Marche des Joyeux Garçons de Southwark», et toute la salle reprit en chœur le refrain:

With his nancy on his knee,
And his arm around her waist...

Une gaieté folle s'était emparée de la salle entière, et les spectateurs hurlaient avec une telle force que l'on n'entendait plus la musique dans laquelle cependant dominaient les instruments de cuivre.

Enfin, la partie de concert commença. Le public emballé par le nom de «Miss Nightingale» la réclamait à grands cris et les modestes chanteuses qui précédaient la grande étoile ne parvenaient pas à se faire entendre.

Soudain je tressaillis. Je venais d'apercevoir dans une travée voisine de la mienne une femme à la toilette minable, une de ces pauvres roulures comme on en rencontre dans les rues de Whitechapel, et cette femme, je ne me trompais point... c'était Edith!

Quel contraste offrait aujourd'hui la malheureuse fille avec la belle, l'éblouissante, la brillante Edith que j'avais, trois années auparavant, retrouvée dans un des plus grands concerts de Londres...

Que lui était-il donc arrivé?... Quel terrible événement avait ainsi précipité sa chute?

Le sentiment qui s'empara de moi, à cet instant, fut celui de la pitié...

Sans plus me soucier de mes camarades que s'ils n'existaient pas, je me levai et allai m'asseoir à côté de mon ancienne maîtresse.

Tout d'abord, elle ne me reconnut pas et comme je m'étais approché d'elle, mon épaule contre la sienne, elle me repoussa d'un geste rageur en m'appelant «ivrogne».

Alors, je la regardai bien en face et d'une voix dans laquelle je m'efforçai de mettre toute la douceur possible, je l'appelai par son nom:

—Edith!

Elle eut un petit soubresaut, suivi d'un mouvement de recul, puis, me reconnaissant enfin, murmura tristement:

—Edgar!...

Et je vis qu'elle pleurait.

—Venez, lui dis-je...

Elle obéit et nous allâmes nous asseoir dans le pourtour à un endroit qui était à peu près désert...

Dans la salle, le boucan était à son comble et le régisseur avait dû paraître sur la scène, pour annoncer que si le bruit continuait on allait suspendre la représentation...

—Edith!... fis-je, en prenant les mains de la jeune femme... vous ne m'en voulez pas?

Elle leva vers moi ses grands yeux bleus embués de larmes:

—Vous en vouloir, Edgar... et pourquoi?

—Mais... à cause de... l'affaire...

—Oh! non... je ne vous en veux pas... vous avez pu avoir des torts... mais vous avez toujours été bon pour moi... tandis que...

Elle n'acheva pas.

—Que voulez-vous dire?... voyons... parlez...

—Je vous assure, Edgar, que je n'en ai pas la force...

—Vous êtes malade?...

—Non... j'ai faim...

Cela avait été dit d'une voix si basse que c'est à peine si je pus entendre ce navrant aveu...

—Que dites-vous, Edith... que dites-vous?... Vous avez faim?...

—Oui...

Et elle ajouta, honteuse, en détournant la tête:

—Voilà deux jours que je n'ai pas mangé...

—Cependant, vous êtes venue au concert... vous avez dû payer votre place?

—Ici... les femmes comme moi... ne payent pas.

J'étais ému plus que je ne saurais le dire et je sentais mes yeux se mouiller.

Je pris Edith par le bras et l'entraînai hors de la salle, au moment même où miss Nightingale commençait ses roulades.

Il y avait, en face du music-hall, un petit restaurant brillamment éclairé.

Je voulus y faire entrer Edith, mais elle me saisit vivement le bras, en disant:

—Oh non... non! pas ici!

Et elle me guida vers une rue sombre, m'entraîna dans une autre et enfin, s'arrêtant devant une petite boutique peinte en rouge:

—Là! si vous voulez, dit-elle.

Nous entrâmes. La salle était presque vide. Nous nous assîmes, dans le fond et je commandai à dîner... Edith ne mangeait pas, elle dévorait.

Ainsi, c'était donc vrai, la malheureuse mourait de faim!

J'aurais voulu connaître immédiatement son histoire, apprendre comment elle avait pu tomber dans une telle misère, mais je n'osais l'interroger.

Quand elle eut terminé son repas, elle demanda:

—Où allez-vous maintenant? Edgar.

—Mais chez vous, si vous voulez...

—Chez moi! fit-elle tristement... chez moi!... mon domicile maintenant, c'est la rue!...

Je n'en pouvais croire mes oreilles... Etait-il possible que mon Edith en fût arrivée là?

—Venez à mon hôtel.

Et je l'emmenai au Caledonian.

Lorsque nous fûmes seuls, je la fis asseoir et lui prenant les mains:

—Edith!... Edith!... je vous en prie... dites-moi tout, confiez-vous à moi... Vous savez que je suis votre ami, moi... que je vous ai bien aimée... que je vous aime toujours.

Elle éclata en sanglots.

J'attendis que la crise fut calmée, puis la suppliai de parler.

Elle y consentit enfin, d'une voix hésitante:

—Aussitôt après votre malheur, dit-elle, j'ai été obligée de quitter le petit appartement que nous occupions chez miss Mellis... et de me réfugier dans le Strand. J'étais encore toute bouleversée par cette «histoire»... Et d'abord, je vous ai maudit, Edgar... mais depuis... depuis que j'ai appris à mieux connaître la vie, je vous ai excusé...

Elle s'arrêta un instant, comme si elle cherchait à rassembler ses idées, et poursuivit:

—Oui... je vous ai excusé... car, en somme, si à Paris, je n'avais pas pris les deux mille francs qui se trouvaient dans votre secrétaire... peut-être bien que...

—Ne parlons plus de cela, Edith, je vous en prie... Ne vous ai-je point pardonné depuis longtemps?...

—Oui, je sais... mais j'ai honte de cette vilaine action... j'étais heureuse, à ce moment, vous ne me refusiez rien...

—Mais puisque c'est oublié, vous dis-je... Continuez votre récit...

—Mon... récit!... ah oui!... Où en étais-je donc?...

—Au moment où vous avez quitté le logement de miss Mellis...

—Ah! oui... c'est vrai... J'étais donc allée m'installer dans un boarding-house du Strand... quand, un jour, en descendant de chez moi, je me suis trouvée nez à nez dans la rue avec cet horrible individu qui nous a fait une telle peur, vous savez... ce Bill Sharper...

—Oui... oui... je me souviens de ce bandit.

—Oh!... un bandit, vous pouvez le dire, mais en comparaison de l'autre... c'est encore un gentleman...

—L'autre?...

—Oui, vous savez bien, Manzana...

—Le gredin! en voilà un qui a fait mon malheur!

—Et le mien aussi, Edgar...

—Comment cela?

—Attendez, vous allez tout savoir et si vous avez souffert, vous verrez que, moi aussi, j'ai été bien malheureuse... Donc, Bill Sharper a commencé par m'intimider. «Ah! vous voilà, vous, m'a-t-il dit... vous ferez bien de vous cacher, car la police vous recherche... vous allez probablement être arrêtée... Votre amant a parlé... Il paraît que vous étiez sa complice et que c'est à votre instigation qu'il a commis le vol que vous savez...»

Je me récriai, naturellement, mais il insista et me terrorisa à tel point que je m'enfuis de mon logement pour me réfugier dans celui qu'il m'avait offert...

—Comment? vous êtes allée chez Bill Sharper?

—J'étais folle... je ne savais plus ce que je faisais, et la crainte d'être arrêtée m'eût fait commettre les pires folies... Chez lui, je trouvai l'autre... Manzana, celui qui prétend que vous l'avez volé... Ils me parlaient toujours de mon arrestation prochaine et semblaient s'efforcer de me soustraire à la justice... Bref, je suis devenue leur chose... ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu... Après m'avoir terrorisée, ils m'ont compromise en m'emmenant avec eux dans leurs expéditions et, finalement, je suis restée seule avec Manzana. Vous dire ce que ce misérable m'a persécutée, non, c'est à n'y pas croire... Il me battait, oui. Edgar, ce misérable a osé me battre... Il me faisait horreur... mais je n'osais le quitter, car il m'avait menacée de me tuer si je tentais de fuir... Il me surveillait continuellement et... même quand je descendais dans la rue pour exercer l'infâme métier auquel il m'avait contrainte, je le voyais toujours derrière moi, avec ses yeux brillants qui me donnaient le frisson...

—Ainsi, malheureuse, depuis le jour où j'ai été arrêté...

—Oh! Edgar! Edgar! je vous en supplie, pardonnez-moi... je vous l'ai dit, j'étais folle. Cet homme m'avait terrorisée, compromise, et une fois dans l'engrenage...

—Et vous êtes toujours avec lui?

—Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de le quitter... J'étais malade, ceci se passait avant-hier... il m'a quand même obligée à me lever pour aller faire dans le Strand ma triste promenade quotidienne... Alors, profitant d'un moment où il était entré dans un débit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise à courir droit devant moi. Arrivée sur les quais, j'ai eu un moment l'idée de me jeter dans la Tamise et si je ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un policeman qui m'avait aperçue m'a forcée à m'en aller... Depuis, j'ai erré comme une âme en peine, m'écartant le plus possible du quartier où se trouve Manzana... Voilà deux nuits que je passe dehors... et, quand vous m'avez rencontrée, j'étais entrée au music-hall pour me reposer un peu, car je ne tenais plus sur mes jambes... Je savais que là on ne me chasserait pas, puisque les rôdeuses des quais sont admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar, j'ai bien souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais c'est la fatalité qui m'a conduite là!...

Pour toute réponse, j'attirai Edith contre moi et déposai sur son front pâle un baiser de pardon...

C'était moi, en réalité, qui avais fait le malheur de cette femme... c'était moi qui l'avais poussée au bord de l'abîme... Manzana avait fait le reste!

Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait appuyé sa tête sur mon épaule et sanglotait doucement.

J'évitais de prononcer un mot, craignant de raviver sa douleur. Enfin, quand elle parut plus calme, je lui dis:

—Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire?

Elle me regarda avec étonnement, puis comme je demeurais silencieux, elle se remit à pleurer...

J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait me poser, et je souffrais autant qu'elle...

—Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je quittais l'Angleterre... Je m'embarque demain pour l'Amérique du Sud.

La secousse avait été trop violente, je le vis bien au geste de désespoir d'Edith, et je repris aussitôt:

—Mais, soyez tranquille... je ne vous abandonnerai pas. Ecoutez moi, je vous en prie, et vous allez voir que je ne veux que votre bien... Je suis, pour des motifs que vous comprendrez plus tard, forcé de m'expatrier... Vous, de votre côté, vous ne pouvez demeurer à Londres... Il n'y a qu'un endroit où vous puissiez être en sûreté... et cet endroit, c'est Paris, car Manzana a de sérieuses raisons pour ne pas retourner dans cette ville... Or, vous allez, dès demain, partir pour la France... et vous prendrez une chambre dans notre ancien quartier... Dans un mois, ou plutôt non, un mois et demi, vous irez tous les jours à la poste restante de la place des Abbesses... vous y trouverez bientôt une lettre à votre adresse... Je vous apprendrai où je suis, vous me répondrez, et quand je le pourrai, ou je vous dirai de venir me rejoindre, ou c'est moi qui viendrai... De temps à autre, je vous enverrai quelque argent... Je compte cependant que vous redeviendrez une honnête femme... comme moi je tâcherai de redevenir un honnête homme... Il y a entre nous un fossé de boue... il faut laisser au soleil le temps de le dessécher peu à peu... Lorsque nous nous retrouverons, le passé sera oublié, et nous vivrons heureux... Peut-être reviendrons-nous en Angleterre, car c'est notre pays à tous deux et si misérable, si criminel qu'on ait été, on n'oublie jamais son pays...

Edith leva vers moi ses grands yeux que l'espoir rendait plus brillants et balbutia ce simple mot:

—Merci!

IX