Au lieu de me diriger vers la cuisine où m'attendait ce pauvre Zanzibar, je montai sur le pont par l'escalier du panneau arrière, m'engageai sur la passerelle, et quittai pour toujours le Sea-Gull.
Libre! j'étais libre!... Libre avec cent cinquante mille livres en poche... et un diamant qui en valait bien autant... J'étais certainement, à l'heure actuelle, l'homme le plus riche de Santa-Cruz.
A peine sorti du Sea-Gull, j'allai m'installer sur un petit promontoire situé à gauche du port.
De cet endroit, j'apercevais très distinctement le bassin où était encore amarré le bâtiment du capitaine Ross. Je voyais les hommes courir sur le pont et procéder à l'appareillage. Le Sea-Gull allait sortir sans se faire remorquer. On avait déjà hissé les focs et la voile d'artimon.
Une demi-heure s'écoula, puis une heure...
La goélette était toujours à quai, et la passerelle n'avait pas encore été enlevée.
Que se passait-il donc?
Les Stone auraient-ils parlé? Non. Cela était impossible... Ils avaient tout intérêt à se taire... Alors?... Peut-être s'était-on aperçu de mon absence et le capitaine me faisait-il rechercher? Je ne vivais plus...
Enfin, les ailes blanches du Sea-Gull battirent au vent, et il glissa lentement le long du quai... Il allait prendre le large... Pourvu qu'il continuât sa route et ne s'arrêtât point en rade.
Je le suivais d'un œil inquiet.
Bientôt, il quitta le chenal et s'engagea en haute mer.
A cette minute, je me sentis rassuré. On hissait les huniers et le «flèche» arrière... La brise était faible et le capitaine Ross étalait toute sa toile...
Peu à peu, le Sea-Gull diminua, parut s'enfoncer dans la mer, et quand je n'aperçus plus à l'horizon que ses hautes voiles, je me mis à fredonner gaiement le Britannia, Britannia rules the waves, qui est, comme on sait, l'hymne de la marine anglaise. Maintenant, la goélette semblait s'être engloutie dans les flots... Richard Stone et sa femme, délestés de cent cinquante mille livres, voguaient vers le Brésil, terre hospitalière s'il en fût et l'une des plus belles contrées du monde.
De quoi pouvaient-ils se plaindre?... Ils avaient de l'argent, et pourraient là-bas, filer une bonne petite existence, à l'ombre des palmiers, des bambous et des cacaoyers... Ils n'avaient qu'une chose à redouter: c'était que la police avisée par T. S. F. ne les arrêtât au débarcadère de Rio... Mais cela était peu probable... En tout cas, si on les arrêtait, qu'avais-je à craindre?... Rien... absolument rien... Qui donc les croirait quand ils affirmeraient qu'un détective leur avait «soulevé» cent cinquante mille livres?
J'étais donc tranquille de ce côté... de l'autre, c'est-à-dire en ce qui concernait ma propre sécurité, je l'étais moins... J'allais de nouveau voyager, retourner en Europe, et Dieu seul savait quelles nouvelles surprises me réservait l'avenir... Il était à peu près certain que je ne rencontrerais plus Bill Sharper, ni Manzana... mais le hasard est si capricieux...
Enfin, je verrais bien... Ma situation s'était, en tout cas, sérieusement améliorée, puisque j'étais maintenant en possession de cent cinquante mille livres... Mon diamant me devenait inutile... qu'en ferais-je à présent? Cependant, une nouvelle inquiétude ne tarda pas à m'envahir.
S'il était facile de dissimuler le Régent, il était beaucoup moins facile de dissimuler les liasses de bank-notes dont mes poches étaient remplies. J'étais littéralement bourré de billets. J'en avais partout, dans ma vareuse, dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment pourrais-je, avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de soutier à bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener à Cadix?
Avant de descendre en ville, je m'efforçai de mieux «arrimer» sur mon individu le précieux «chargement» qui devait assurer mon existence future... Je glissai toutes mes bank-notes entre ma chemise de flanelle et ma peau, mais cela me donnait un tel embonpoint que je me vis de nouveau obligé de répartir ces jolis papiers dans mes poches.
Décidément, il m'était impossible de m'embarquer avec ce matelas de bank-notes... Que faire?
Jusqu'à la nuit, je demeurai sur le promontoire où je m'étais installé pour surveiller le départ du Sea-Gull. Quand l'obscurité se fit, assez brusquement, comme dans toutes les régions voisines des tropiques, je rentrai en ville.
Je venais de changer complètement mes batteries... Au lieu de me diriger vers le port où m'attendait le vapeur espagnol, je m'acheminai vers un quartier où l'on voyait de nombreuses boutiques. Des gens vêtus de costumes bizarres circulaient dans les rues: il y avait là des Arabes, des nègres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu, car il n'est pas un endroit du monde où l'on ne rencontre un fils de la fière Albion avec son Baedeker à la main.
L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, excepté en Angleterre. Les Français, qui sont narquois, prétendent que nous voyageons beaucoup parce que notre pays manque de gaieté... et que nous allons chercher chez les autres ce que nous ne trouvons pas chez nous. C'est possible.
J'ai dit plus haut que j'avais renoncé à m'embarquer comme soutier... J'avais une idée (on a pu remarquer que j'ai quelquefois des idées, et je crois que j'aurais pu faire un romancier). Or, cette idée, qui n'avait rien de génial, devait, si elle réussissait, me conduire enfin au port où je ferais ma dernière escale.
Après avoir arrêté une chambre dans un hôtel espagnol tenu par un Bavarois, je fis emplette d'une belle valise en cuir, munie de solides serrures. Je rentrai à l'hôtel, mis mes bank-notes dans la valise, gardai celle-ci à la main, bien entendu, et me rendis dans divers magasins. J'achetai un veston gris à martingale avec plis dans le dos, une culotte bouffante, des bas de laine écossais, des souliers jaunes à larges semelles, une casquette de drap, un gilet en poil de chameau, des chemises de flanelle, et un manteau imperméable.
Mes emplettes terminées, je réintégrai ma «cuarto», me débarbouillai, et revêtis mon complet de touriste.
Au restaurant où j'allai ensuite (toujours avec ma valise), je fis la connaissance d'un pasteur anglais, qui était venu aux Canaries rendre visite à un de ses parents.
Ce révérend, qui était fort bavard, devint bientôt mon ami. Il m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix. De là, il se rendrait à Madrid, pour assister à une course de taureaux; ensuite, il regagnerait l'Angleterre en traversant la France qu'il ne connaissait pas, et dont les nombreuses attractions excitaient sa curiosité.
La compagnie de ce pasteur m'était précieuse. Il ne me manquait plus que des papiers, car je ne pouvais songer à utiliser ceux que j'avais dérobés à Jim Corbett...
Je me les procurai assez facilement.
Il y avait à côté de nous, à table, un gros Anglais qui buvait portos sur portos et qui ne tarda pas à être complètement ivre. Le pasteur et moi le reconduisîmes à son hôtel, et je ne manquai pas, durant le trajet, d'explorer les poches de ce brave compatriote. J'étais maintenant «nanti» et je pouvais présenter aux agents de police et aux employés du bateau «les papiers du colonel George Flick, né à Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire de l'ordre de la Couronne des Indes et de la Military Cross».
La seule chose que j'eusse à craindre maintenant, c'était que cet intempérant colonel ne s'embarquât sur le même vapeur que moi, mais je me tiendrais sur mes gardes.
Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvâmes le lendemain au même restaurant, et il nous raconta sa mésaventure. J'appris aussi qu'il resterait encore à Santa-Cruz une quinzaine de jours... Je ne risquais donc pas de le rencontrer sur le bateau.
Tout s'arrangeait au gré de mes désirs et je me sentais plus tranquille.
J'employai la journée qui me restait à parcourir la ville, toujours en compagnie du révérend, qui devenait passablement rasoir.
L'heure du départ arriva enfin. Je pris mes billets ainsi que ceux du pasteur (générosité qui me valut la bénédiction du brave homme) et n'eus à décliner ni mon nom ni celui de mon compagnon.
A Santa-Cruz, on est moins formaliste qu'en Angleterre. Du moment que l'on paie, on ne vous demande pas qui vous êtes, ni d'où vous venez...
Le paquebot sur lequel nous nous embarquâmes, s'appelait le Velasquez. Il était peint en bleu, un bleu cru, criard et commun qui eût fait hurler sans nul doute l'illustre parrain dont il avait pris le nom. Ses cabines étaient loin d'être confortables, mais quand on a, comme moi, habité des taudis infects, on ne se montre guère difficile.
Cependant, à peine à bord, je compris qu'il me serait impossible de me promener continuellement avec ma valise à la main. Je ne pouvais pourtant pas la laisser dans ma cabine. Je pris dont le parti de simuler un malaise, et pendant les trois jours que dura la traversée, je demeurai couché. Le pasteur venait me voir, et le steward m'apportait mes repas.
Nous atteignîmes enfin Cadix. Là, le révérend et moi nous nous séparâmes, et je pris aussitôt le train pour Algésiras. Je m'étais renseigné. Mon but était de gagner Gibraltar, et de prendre là le P. E. A. N. O., c'est-à-dire le Péninsulaire Oriental qui devait, en quarante-huit heures, me déposer à Marseille.
Il y a, à Cadix, un petit chemin de fer que l'on appelle la «Tortuga» et qui vous conduit quelquefois à Algésiras... Je dis quelquefois, car il arrive que le train s'arrête en route. Sa machine est très vieille et s'essouffle facilement. Elle a besoin de continuelles réparations, que l'on exécute souvent durant le trajet. Les voyageurs sont alors obligés de descendre, et de camper dans la plaine, en attendant que la «Tortuga» puisse repartir. J'eus la chance de ne pas m'arrêter en route et j'arrivai assez rapidement à Algésiras, ville de douze mille habitants, devant laquelle, en 1801, l'amiral Linois vainquit la flotte anglaise. Une baie sépare Algésiras de Gibraltar, et on la traverse en une demi-heure environ, à bord d'une vedette.
A Gibraltar, je me retrouvais chez moi, c'est-à-dire en Angleterre, et mon orgueil national qui venait d'être un peu humilié à Algésiras s'enflamma de nouveau devant le colossal rocher que nous avons transformé en forteresse, et qui commande l'entrée de la mer méditerranéenne.
Pourquoi faut-il, hélas! que lorsque je me retrouve en territoire anglais, il m'arrive toujours quelque mésaventure?
A Gibraltar, les difficultés commencèrent.
D'abord, on nous demanda nos papiers, puis les douaniers visitèrent nos valises. J'eus beau affirmer que la mienne ne contenait rien qui fût liable to duty, on me força à l'ouvrir, et l'on s'imagine sans peine la stupéfaction du douanier quand il vit mon matelas de bank-notes. Il appela son chef qui ne fut pas moins étonné que lui, puis me posa quelques questions auxquelles je répondis avec mon aplomb habituel:
—Cet argent est destiné au gouvernement anglais... Je suis le colonel George Flick, attaché d'ambassade...
Les douaniers s'inclinèrent et me firent même des excuses, mais ce petit incident m'avait mis, comme on dit, la puce à l'oreille.
Si je m'embarquais à bord du Péninsulaire Oriental, on me forcerait sans doute à ouvrir encore ma valise...
J'avoue que je me trouvais bien embarrassé. Comme le Péninsulaire ne passait que le lendemain à quatre heures de l'après-midi, j'avais tout le temps de réfléchir. Je songeai à déposer une partie de ma fortune dans une banque de Gibraltar, et à conserver sur moi l'autre moitié, mais cette solution ne me satisfaisait point.
Après m'être longtemps torturé l'esprit, je résolus de retourner à Cadix, et de prendre le train pour Madrid.
Là, je m'embarquerais dans le Sud-Express et filerais sur Saint-Sébastien... Après... dame!... après, je verrais...
Cependant, mon arrivée à Gibraltar avait déjà été signalée. Les douaniers avaient jasé, et le chef de police me faisait surveiller.
Partout où j'allais, ma valise à la main, je voyais, derrière moi, un grand escogriffe, chaussé de sandales à semelles de paille. Je résolus de le semer, et y parvins assez facilement, puis je me réfugiai dans un café où se trouvaient réunis une dizaine de soldats anglais. J'y demeurai jusqu'à la nuit tombante, et réussis à m'embarquer dans la dernière vedette qui fait le service entre Gibraltar et Algésiras.
A onze heures du soir, j'étais de nouveau à Cadix... Je pris une chambre dans un quartier populeux et, le lendemain, dès le lever du soleil, je sortais, ma valise à la main.
Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons badigeonnées de nuances claires sont plaisantes à voir, et je me suis laissé dire que ses habitants sont réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie et aussi leur élégance... Le port est en relations d'affaires avec le monde entier et expédie surtout en Angleterre de nombreux minerais.
Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que j'y revienne un jour, avec Edith...
Pauvre Edith! qu'était-elle devenue?
Les quelques livres que je lui avais données lors de son départ devaient tirer à leur fin!...
Brusquement, de sombres pensées m'envahirent... Le passé d'Edith défila devant mes yeux. Je la revis rôdant dans le Strand, surveillée par Manzana... arpentant le trottoir comme ces «street-walkers» qui m'ont toujours fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais aller la retrouver à Paris... Mais, bientôt, j'étais pris de pitié pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la plaignais.
N'était-ce pas moi qui l'avais précipitée dans l'abîme?...
Nous étions deux malheureux que la fatalité avait poursuivis... Si Edith avait de lourdes fautes sur la conscience, avais-je le droit, moi, le numéro trente-trois de Reading Gaol, de lui adresser des reproches? Elle avait souffert, moi aussi... Le mieux était de tout oublier, car un homme comme moi doit être indulgent envers les autres... Quand on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut guère s'instituer redresseur de torts.
Il est vrai que dans la vie ce sont généralement les gens les plus tarés qui posent à la vertu, mais moi, je déteste les faux bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble de repousser aujourd'hui, parce que je suis riche, une pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et qui en a encore—plus qu'avant peut-être, car elle a pu apprécier mon cœur.
D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner, et je n'ai qu'une parole...
Tout en roulant ces bonnes pensées dans ma tête, j'étais arrivé à la gare. Je voulus m'informer de l'heure des trains, mais ne sachant pas un mot d'espagnol, je dus recourir à un interprète, un Allemand, qui prononçait l'anglais comme un juif de Russel street.
Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid à huit heures quinze du soir... mais que l'on n'y acceptait que des voyageurs de première classe.
J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer dans un wagon bien capitonné... Je devenais difficile depuis que j'avais de la fortune... Ce luxe que j'avais toujours envié, j'allais donc enfin pouvoir me le payer!...
Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je vous devais, et comme je regrettais de vous avoir si odieusement trompé!
C'est vraiment une chose dégoûtante que ce que nous appelons en Angleterre le struggle for life. Comme cette maudite question d'argent rend parfois les hommes cruels et féroces... pas tous, cependant, car j'étais bien sûr que le pauvre Zanzibar, qui n'était qu'un nègre, eût été incapable d'une lâcheté.
Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix à Madrid et de Madrid à Saint-Sébastien, mais j'écris des mémoires et non un roman de voyages.
Mon récit ne reprend d'ailleurs quelque intérêt qu'à Saint-Sébastien. J'étais là, tout près de la France, il ne s'agissait plus que de passer la frontière sans attirer l'attention des douaniers. Je résolus de me reposer quelques jours, avant de me remettre en route. J'avais besoin de réfléchir longuement, car j'arrivais à ma dernière escale, et il eût été stupide de tout compromettre par une imprudence au moment de toucher au port.
J'avais décidé, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanément à Paris.
A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non, je savais ce que je faisais, on le verra plus loin... Avec moi, on va toujours de surprises en surprises.
Une fois à Paris, je déposerais petit à petit ma fortune dans plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me procurer un état civil. Les papiers du colonel Flick ne pouvaient me servir, d'abord parce que le colonel pouvait un jour apprendre que j'usurpais son nom, ensuite, parce que ce nom qui est très bien porté en Angleterre, sonne très mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent (que n'a-t-on pas quand on y met le prix?) à faire établir toutes les pièces d'identité qui m'étaient nécessaires. Je sais que l'on peut très bien vivre dans une ville sans avoir à produire à chaque instant son acte de naissance ou son casier judiciaire, mais il faut toujours être muni de papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dépôts en banque, des pièces d'identité me seraient nécessaires.
J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide hôtel dont les fenêtres donnaient sur la mer. C'était la saison à Saint-Sébastien. Le roi et la reine venaient d'arriver, et toute l'aristocratie espagnole les avait suivis... Je profitai de mon séjour dans cette ville pour monter ma garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets, un smoking, des chaussures, et redevins tout à fait un gentleman. Cependant, avec ma valise en cuir jaune que je traînais toujours avec moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait pour un marchand de diamants, et un jour, un client de l'hôtel me demanda si je n'avais pas quelques perles à vendre... Une autre fois, une vieille dame offrit de me céder des rubis, et un garçon d'hôtel me pria de lui expertiser une bague ornée de pierres fines qu'un voyageur lui avait laissée en gage. C'était à devenir fou.
Ce qui m'ennuyait aussi, c'était de voir les autres s'amuser et de ne pouvoir les imiter. Avec cette valise que je n'osais pas abandonner cinq minutes, je ne pouvais aller ni au casino, ni au théâtre, ni au dancing. Je trouvai, cependant, le moyen de m'en débarrasser, et voici comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin, dans lesquelles je serrai mes précieuses bank-notes, et me rendis à la Banco de España. Là, je louai un coffre dont on me donna le clef, et je pus, dès lors, jouir un peu de la vie.
Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et gagnai cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai soixante mille, et le surlendemain quatre-vingt mille... Cette veine insolente me rendit un moment suspect, et les inspecteurs ne me quittèrent plus des yeux... Je finis par perdre fort heureusement, et, dès lors, les joueurs me rendirent leur estime... Je perdis même assez gros, mais je sus m'arrêter à temps.
Tous les jours, j'allais à la banque, ouvrais mon coffre, m'y enfouissais à demi, et comptais mes bank-notes.
J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Américain, nommé James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer. J'avais beau lui conseiller de se modérer, il ne m'écoutait pas, et comme la guigne le poursuivait, il finit par se ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il avait joué sur parole, il perdit cent mille pesetas.
—C'est la fin, me dit-il.
—Comment cela? demandai-je.
—Oui, je suis arrivé au bout de mon rouleau... J'ai tenu un coup sur parole... Je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.
—Vous êtes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brûle la cervelle pour cent mille pesetas... Venez me voir demain à mon hôtel, je vous prêterai cette somme.
—Merci, me dit-il...
Nous nous quittâmes.
Le lendemain, à mon réveil, le valet de chambre m'apportait une lettre. Je déchirai l'enveloppe et lus:
«Mon cher monsieur Flick,
«Hier soir vous avez bien voulu m'offrir cent mille pesetas. J'avais accepté, mais depuis, j'ai réfléchi... Ces cent mille pesetas, je les perdrai sûrement, car la déveine me poursuit. Je suis ruiné, et ne me relèverai jamais... Il ne me reste qu'à me brûler la cervelle, et c'est ce que je vais faire... Adieu!...
«Votre reconnaissant quand même,
«James Bruce.»
Je me levai, m'habillai à la hâte, et courus Calle del Retiro où habitait le malheureux. Je trouvai son domestique éploré, Bruce s'était tué. Pauvre garçon! Comme j'avais été son dernier ami, je m'occupai de le faire enterrer et payai tous les frais. Nous fûmes trois à suivre le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car l'enterrement avait lieu à neuf heures du matin, et les joueurs, en général, se lèvent fort tard. Pendant qu'un corbillard traîné par deux chevaux maigres le transportait à sa dernière demeure, sous une pluie battante, ceux qu'il avait enrichis (car Bruce avait laissé plus de quatre millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement dans une chambre bien chaude.
Sur les instances de la logeuse, une brave femme que ce suicide avait affolée, je consentis à examiner les papiers laissés par Bruce. Il n'avait pour toute famille qu'un vieil oncle éloigné qui habitait Baltimore, et avec lequel, d'après ce qu'il m'avait confié, il n'entretenait plus de relations. Je jugeai inutile de prévenir le vieux Yankee...
Bruce n'avait pas d'héritiers. Il était donc assez naturel que je gardasse tout ce qu'il possédait: une montre marquée à ses initiales, deux bagues et divers papiers d'identité.
Je réglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et regagnai mon hôtel. Si j'ai été guéri de la passion du jeu, c'est à ce pauvre ami que je le dois... Depuis cet affreux drame, je n'ai jamais touché une carte.
Après avoir longtemps réfléchi, je finis, non sans répugnance, par prendre une résolution qui s'imposait: me substituer au disparu... Une fois que je serais à Paris, je me ferais appeler James Bruce... Le signalement de ce joueur malheureux correspondait assez exactement au mien: même figure rasée, même taille, même corpulence, même couleur d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait des papiers lorsque j'effectuerais mon dépôt en banque, je pourrais au moins en fournir. J'eusse préféré user d'un autre moyen, mais en attendant que je changeasse encore «d'identité», j'adopterais le nom de Bruce.
Cette importante question réglée, il me fallait gagner la France. J'avais pour cela deux raisons que l'on connaîtra bientôt.
Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais repris confiance, mais ce que je pouvais montrer plus difficilement, c'étaient mes bank-notes.
Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait pas songer. D'autre part, les emporter dans ma valise, c'était bien compromettant. Il est vrai que j'étais maintenant sujet américain, et que les Américains passent à tort ou à raison pour des originaux, mais vraiment, c'était pousser l'originalité un peu loin que de voyager avec cent cinquante mille livres dans une valise!
A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui ouvriraient ma valise ne manqueraient pas de prévenir le commissaire spécial de service à la gare. Ces douaniers ont beau voir beaucoup de choses, dont ils ne s'étonnent pas, ils éprouveraient certainement quelque surprise en découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le sou est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur lui ne l'est pas moins.
Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes et d'en loger la plus grande partie dans la doublure de mon pardessus. J'allai donc chercher mes serviettes à la Banco de España, et de retour à l'hôtel, après avoir eu soin de boucher avec une cigarette le trou de la serrure, je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli, je me regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon pardessus sous le bras, et certain que je pouvais circuler dans les rues sans me faire remarquer, je réglai ma note d'hôtel, hélai un cocher, et me fis conduire à la gare... Ce jour-là, c'était course de taureaux à Saint-Sébastien, et ma voiture se fraya difficilement un chemin à travers la foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à la station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais confortablement installé dans un wagon de première, et bientôt, je filais vers la France.
Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui m'avaient l'air d'affreux rastas et une dame très maquillée. Me rappelant la petite aventure qui m'était arrivée avec Manzana dans le train du Havre, je me gardai bien d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent, et la dame se mit à lire un roman français... A Bayonne, ils descendirent, et je demeurai seul jusqu'à Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen, qui, durant tout le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la question d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant leur conversation, était un ministre français, un petit barbu à binocle, dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient être des députés. Avec de tels compagnons, je me sentais en sûreté. Je ne dormis point cependant, et quand on annonça le premier service du restaurant, je demeurai dans mon wagon.
Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait que jamais je n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta. Nous étions à la gare d'Orsay.
J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à dîner, après avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin mes précieuses bank-notes.
Paris comptait un millionnaire de plus!
Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans quatre banques, où j'effectuai le dépôt de ma fortune, et à midi j'étais enfin tranquille. J'avais gardé sur moi une centaine de livres.
Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai à respirer. Je fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées, déjeunai dans un grand restaurant, et me dirigeai ensuite vers Montmartre.
On se rappelle que j'avais recommandé à Edith de s'installer dans notre ancien quartier. J'espérais que peut-être le hasard me la ferait rencontrer, mais j'eus beau parcourir toutes les rues de la Butte, je ne l'aperçus point... Etait-elle à Paris?... Bien qu'elle m'eût promis de s'y rendre, ne s'était-elle pas ravisée à Southampton, au moment de s'embarquer?
Mais non, cela était impossible.
Il y avait trop de sincérité, trop d'amour dans son regard, lorsque nous nous étions séparés. D'ailleurs, ne désirait-elle pas échapper à ce Bill Sharper et à cet horrible Manzana qui la terrorisaient?
Je résolus donc de m'établir momentanément à Montmartre. C'est un quartier que j'ai toujours aimé. On y rencontre des artistes, des littérateurs et de jolies femmes... et l'on n'y voit point de ces bourgeois stupides qui s'offusquent de tout et se calfeutrent dans leurs appartements à partir de neuf heures du soir. Montmartre est le quartier de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi qu'en disent certains grincheux qui ont peiné toute leur vie pour n'arriver à rien.
Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meublée des plus modestes. De ma fenêtre, j'apercevais le cimetière Montmartre qui est, sans contredit, l'un des plus gais de Paris, avec ses arbres où chantent des milliers d'oiseaux, et ses jolies allées bordées de géraniums et de fusains... C'est aussi un cimetière «artistique» (si je puis m'exprimer ainsi). Là dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche, Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer, Berlioz, Henri Heine, Stendhal, Alfred de Vigny, les frères Goncourt et Emile Zola. Ces illustres défunts n'y sont pas enfermés entre deux murailles grises comme à Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu, l'immensité.
Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetière a quelque chose de triste sont, à mon avis, des gens primitifs qui ne comprennent rien, dont l'esprit obtus est incapable de penser... et de se souvenir.
Chaque jour, je faisais une longue promenade dans les rues qui montent vers le Sacré-Cœur, espérant enfin rencontrer Edith... Mais les jours succédaient aux jours, et je commençais à croire que, décidément, ma maîtresse n'avait pu se résoudre à quitter l'Angleterre. Ainsi, elle m'avait trompé, l'astucieuse créature! Ses pleurs, ses serments, tout cela c'était du «chiqué», comme on dit en France, et je rageais d'avoir, dans toute cette affaire, joué le rôle de M. Jobard.
Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis à ma maîtresse de lui écrire poste restante, mais la date que je lui avais fixée était bien vague... et bien lointaine encore... Tant que les délais ne seraient pas expirés, je n'avais pas le droit de maudire Edith...
Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour y savourer l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George, mais pour me tenir au courant des petits drames que nous appelons chez nous Diary misdeeds.
Or, un matin, en ouvrant la Morning Post, un titre en caractères gras attira soudain mon attention:
THE WHITE-TRACT
Et je lus:
«Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis quelques années, a remplacé le pauvre Herlokolms actuellement interné à Bedlam, vient de mettre la main sur deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et Manzana. Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits ont opposé une résistance désespérée. Conduits au poste de police et interrogés par le Chief-Inspector, ils ont fini par entrer dans la voie des aveux et par reconnaître que, depuis plusieurs mois, ils se livraient à la «traite des blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé contre eux des charges accablantes: attaques nocturnes, vol avec effraction, tentative d'assassinat... Il est probable qu'avant peu ces dangereux malfaiteurs seront pour longtemps logés à Reading. Allan Dickson, que nous avons vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette affaire durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs avaient jusqu'à présent échappé à la justice.»
Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais plus à craindre ni Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai que ce dernier n'était pas bien dangereux, puisque je ne risquais point—et pour cause—de le rencontrer à Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou l'autre, se trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses raisons pour l'éviter... du moins pour le moment.
De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus, c'était certainement Manzana, car cet homme m'avait trop fait souffrir. Sa vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, son affreuse voix cuivrée, et jusqu'à sa façon de prononcer monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout en lui m'était odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose qui me le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait abusé d'Edith...
Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre encore un fier service... Je dis encore, car si aujourd'hui j'étais riche, c'était grâce à lui... La carte qu'il m'avait remise à la gare de Waterloo avait été le talisman qui avait opéré sur le pauvre Richard Stone un si merveilleux effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de «hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent cinquante mille livres... et j'estimais que la compensation était largement suffisante... «On n'a rien sans peine», dit un proverbe français dont j'ai pu, mieux que tout autre, vérifier la justesse.
Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent, joui de mon énorme fortune. Je vivais modestement dans ma chambre de la rue de Maistre... Sur mon palier habitait un peintre du nom de Gerbier, un grand garçon sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes qui se consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre. Plutôt que de faire du commerce et de vendre à l'Amérique des faux Corot et des faux Carrière, il préférait manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a qu'en France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était pas seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en priais, de me jouer les sonates de Bach, les danses de Brahms ou les concertos de Wieniawski. Comme il se plaignait toujours d'avoir un mauvais violon, un jour, pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il l'était, en effet—trop peut-être—car à partir du jour où il eut cet instrument entre les mains, Gerbier laissa ses couleurs sécher sur sa palette... Je fus obligé, pour qu'il se remît au travail, de «confisquer» le violon. Je ne lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et deux heures le soir.
Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui dois beaucoup, car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier des artistes tels que Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Matisse...
Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma générosité. D'autres à sa place se fussent cramponnés à moi et m'eussent saigné à blanc, mais lui se montra très digne, et j'eus toujours beaucoup de peine à lui faire accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu pour ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et il... comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui est tout.
D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est, à mon avis, plus estimable que le riche qui ne dénoue jamais les cordons de sa bourse...
Mon existence à Montmartre était celle d'un petit rentier, et les gens qui me voyaient passer ne se doutaient certes point que j'étais un millionnaire. Il est vrai que rien ne distingue le millionnaire des autres hommes.
Un jour que dans la rue Tholozé j'avais été surpris par la pluie, et me hâtais vers un café tout proche, j'aperçus devant moi une femme simplement mise, mais joliment bien tournée, ma foi. Elle portait une de ces enveloppes en serge noire que les Parisiennes appellent «une toilette»—je n'ai jamais pu savoir pourquoi—et cette toilette qui devait être pleine d'étoffes ou de lingerie paraissait fort lourde, car à chaque instant la femme la faisait passer d'un bras à l'autre. L'eau ruisselait sur la pauvre petite robe de l'ouvrière et dégouttait de son modeste chapeau dont les bords s'étaient à demi rabattus. Galamment, je m'avançai, avec mon parapluie (un bon Anglais, quand le temps n'est pas sûr, a toujours la précaution de prendre son parapluie et de relever le bas de son pantalon).
—Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flûtée, voulez-vous me permettre de vous abriter?
—Vous êtes bien aimable, monsieur... je vous remercie beaucoup...
Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi son visage rose.
—Edith!... ma chère Edith!
—Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise!
—Ma petite Edith!...
Et, prenant sa «toilette», je la passai à mon bras...
La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui claquait sur le pavé. On se serait cru à Londres.
—Entrons ici, dis-je en désignant un petit café de la rue des Abbesses où j'allais quelquefois prendre mon apéritif.
Quand nous pénétrâmes dans cet établissement, j'entendis le garçon qui disait à un consommateur: «Tiens, v'là l'Anglais de la rue de Maistre qui a fait un «levage»... pas mal, la petite poule!»
Nous nous assîmes, et je commandai deux grogs.
Edith et moi, nous étions si émus que nous ne trouvions rien à nous dire. Nous avions l'air aussi bête que deux jeunes amoureux à leur premier rendez-vous... Edith me regardait, j'avais pris sa petite main dans les miennes et la caressais doucement...
—Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu...
—Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez... Vous n'êtes pas allé en Amérique?
—Non...
—Et vous avez bien fait... Vous êtes tranquille,
—Tranquille?
—Oui... vous... ne craignez plus...
—Je ne crains plus rien, Edith...
—Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre heureux... En attendant que vous trouviez un emploi, je travaillerai... nous ne manquerons de rien...
Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chère Edith! Elle offrait de travailler... pour me nourrir... Quel dévouement! C'est à ces choses-là que l'on juge vraiment les femmes...
J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que «j'avais fait fortune», mais je préférais la laisser causer. Il m'était agréable de l'étudier un peu. La femme que je retrouvais était si différente de l'autre, de celle qui était partie un jour en emportant mes deux mille francs, que je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rêvait que luxe et toilettes, c'était une gentille maîtresse, très aimante à certains moments, mais avant tout préoccupée de son teint, de ses ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres était une poupée de luxe, celle que je retrouvais était vraiment une femme, et une femme admirable, embellie, purifiée grâce aux leçons de cette déesse si cruelle que l'on nomme l'Adversité... Au lieu de faire commerce de son corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'était mise à travailler... Ses jolis petits doigts étaient noirs de piqûres d'aiguilles, et sa pâleur, ses yeux rougis par les veilles, disaient le dur labeur auquel elle s'était astreinte...
Pauvre Edith!...
—Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous?
—Non, répondit-elle... quand vous m'avez rencontrée j'allais reporter mon ouvrage...
—Vous avez dû bien souffrir depuis que nous ne nous sommes vus...
—Oui... Edgar... les premiers temps ont été durs... et je vous avoue que j'ai été bien près de céder au découragement, mais Dieu m'a protégée... J'ai eu la chance de rencontrer une brave dame, qui m'a recommandée à un entrepreneur de confections, et on m'a donné tout de suite de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas marché tout seul, les premiers jours... J'avais perdu l'habitude de coudre... Songez donc que je n'avais pas touché une aiguille depuis ma sortie de pension!... Je n'allais pas vite au début, mais maintenant je suis devenue assez habile... et gagne bien ma vie...
—Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la couture?
—Cela dépend... il y a des travaux qui sont assez ingrats, mais d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai des blouses à faire, par exemple, comme celles que je reporte aujourd'hui, je puis me faire soixante francs par semaine...
Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse, qu'elle gagnait bien sa vie!
—J'espère, reprit-elle, que l'on va avant peu me donner un travail plus soigné, alors, cela ira mieux encore... Mais je suis là qui parle de moi, et j'oublie de vous demander ce que vous avez fait depuis notre séparation... Et votre diamant?
—N'en parlons pas, Edith, il m'a causé trop d'ennuis...
—Alors, c'était sérieux... vous aviez un diamant? un vrai?...
—Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling, que je suis riche... riche à millions...
Edith me regardait, un peu inquiète, se demandant si le malheur ne m'avait pas troublé la raison...
—Oui... riche à millions, repris-je, et l'ouvrage que vous reportez maintenant à votre confectionneur sera le dernier... Bientôt, nous reprendrons la grande vie... Au lieu de végéter dans une chambre garnie, nous aurons notre hôtel, à nous, des domestiques, une auto... Vous serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez ma femme... Vous voulez bien, n'est-ce pas?
—Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais tout cela est trop beau, et j'ai peur...
—Peur de quoi, Edith?
—Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis là, mais...
—Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous allons prendre un taxi... Il faut que vous reportiez votre ouvrage... Plus tard, je vous expliquerai tout...