—Ne vous alarmez pas ainsi, répondis-je... Paris est vaste... avant que l'on vous retrouve.

—Oh!... cette maudite femme est très puissante... elle a de hautes relations... dans une heure, peut-être avant, j'aurai les agents de la Sûreté à mes trousses... Je me doutais qu'elle était à Paris... Il faut fuir... fuir le plus vite possible!... Allons n'importe où... gagnons l'Angleterre; de là, nous verrons à passer en Hollande... mais ne perdons pas une minute... rentrons chez moi, nous allons prendre une décision.

Cette petite aventure m'avait certainement moins ému que Manzana. Je dirai même qu'elle n'était point pour me déplaire, car elle rabattait singulièrement le caquet de mon compagnon et mettait sur sa vie une ombre plutôt fâcheuse.

Je m'étais bien douté, dès le premier instant, qu'il devait avoir un passé des plus louches... mais je ne supposais pas qu'il pût être un assassin. Décidément, il devenait par trop compromettant et il était temps de le «semer», comme on dit vulgairement. A Paris, cela m'était difficile, mais là-bas, à Londres, je pensais y arriver assez vite.

Il importait, pour le moment, de ne pas éveiller ses soupçons, d'avoir l'air d'accepter, comme une chose toute naturelle, une situation que le hasard semblait avoir compliquée à dessein. Ah! si j'avais eu mon diamant en poche, comme j'eusse laissé arrêter avec plaisir ce compagnon antipathique, car, je dois le dire, Manzana était terriblement antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures de portefaix, une vilaine voix cuivrée qui vous écorchait les oreilles et une certaine façon de rouler les r qui m'horripilait.

Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine délicatesse native pousse à rechercher les gens bien élevés, la compagnie de Manzana était un véritable supplice.

Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec lesquelles un gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du moins vivre en bonne intelligence, mais il y en a d'autres (et mon compagnon était de celles-là) qui n'inspirent que mépris et dégoût.

Plaquer ce goujat, tel était mon dessein, mais pour cela, il fallait que je rentrasse en possession de mon diamant et ce n'était pas chose facile, car, je crois déjà l'avoir dit, mon horrible associé avait sur moi l'avantage de la force.

Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est à quoi je m'employai.

Dès que nous fûmes rentrés boulevard de Courcelles, que nous nous fûmes enfermés dans l'appartement que je partageais provisoirement avec Manzana, ce dernier qui était encore tout bouleversé par la petite scène de l'avenue des Champs-Elysées, m'exposa sa détresse, en ayant soin, bien entendu, de se donner le beau rôle dans le drame obscur que je croyais deviner.

Il me confia que la femme que nous avions rencontrée et qui l'avait si odieusement interpellé avait été sa maîtresse, qu'il l'avait quittée brusquement et qu'aujourd'hui elle cherchait à se venger de lui, en inventant, comme toutes les maîtresses trompées, un tas de calomnies sur son compte. Il n'avait heureusement rien à craindre, affirmait-il, car si on l'arrêtait, il n'aurait pas de peine à faire tomber une à une les accusations que porterait contre lui son ennemie, mais il préférait éviter une confrontation désagréable dont parleraient sans doute les journaux et qui jetterait sur son nom un discrédit fâcheux, là-bas, en Colombie où ses proches occupaient tous de hautes situations.

Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre pour argent comptant toutes les stupidités qu'il me débitait, mais avec une adresse machiavélique, je m'ingéniai à l'effrayer, distillant, goutte à goutte mes petits effets de terreur, lui rappelant certaines histoires d'innocents que l'on avait guillotinés, lui vantant l'adresse et le flair des policiers français, exagérant à plaisir les captures sensationnelles de malfaiteurs imaginaires.

J'arrivai de la sorte à le déprimer, à l'abrutir, et cet homme, qui était mon maître quelques heures auparavant, ne tarda pas à devenir presque mon esclave. Profitant de l'ascendant que j'exerçais maintenant sur lui, je réglai seul nos préparatifs de départ. J'avais eu un moment l'idée de vendre les meubles qui garnissaient mon logement de Montmartre, mais je réfléchis que cela me serait impossible, car j'étais en meublé, moi aussi, et mon concierge, cerbère impitoyable, surveillait la maison avec un zèle exagéré. En toute autre circonstance, je n'aurais pas hésité à tenter quelque bon petit cambriolage qui m'eût assuré la tranquillité pour un mois ou deux, mais aujourd'hui, j'étais craintif.

Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits étaient célèbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui tenter quoi que ce fût, et cela, à cause de ce bandit de Manzana qui était, par la force, devenu le dépositaire du Régent.

Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite possible, car je prévoyais bien que mon associé allait se faire pincer... Si on l'arrêtait, j'étais perdu. On perquisitionnerait chez lui, on trouverait le diamant et je verrais pour toujours s'écrouler mes rêves d'avenir.

Manzana s'était étendu sur son divan. Il semblait réfléchir, mais en réalité, il ne pensait à rien, car il était littéralement abruti. La rencontre qu'il avait faite l'avait plongé dans une prostration profonde...

—Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une décision.

—Evidemment, répondit-il... Je cherche... mais je ne trouve rien...

—Ecoutez, je crois avoir résolu le problème...

—Pas possible!

—Oh! ce n'est pas fameux, je vous préviens, mais enfin, faute de grives...

—Oui... oui... exposez votre idée.

VIII

OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE

Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'étais assis à califourchon, et dis à Manzana qui s'était soulevé sur son coude et me regardait anxieux:

—Pour entreprendre le voyage en Hollande dont je vous ai parlé, il nous fallait environ deux mille francs, mais puisque nous avons décidé de passer en Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme plus modeste... Nous verrons là-bas, à nous arranger... J'ai d'ailleurs quelques amis à Londres, et ils ne demanderont certes pas mieux que de m'obliger... Pour le moment, il nous faudrait au minimum trois cents francs...

—Vous croyez?

—Oui...

—Mais au point où nous en sommes, mon cher Pipe, trois cents francs sont aussi difficiles à trouver que deux mille...

—Ce n'est pas mon avis...

—Vous verriez donc une combinaison?

—Oui...

—Mon cher Pipe, vous êtes vraiment un homme de ressource...

—Trêve de compliments, vous n'en pensez pas un mot...

—Je vous assure...

—Allons droit au but... Tout à l'heure, vous parliez de vendre les meubles de cet appartement, mais je vous ai fait comprendre que cela était impossible... Cependant, si vous ne pouvez faire argent des gros meubles, vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces candélabres, cette statuette et les différents bibelots qui garnissent le salon. Si l'on ne peut emporter une commode ou un buffet, il est facile de sortir d'ici, en les dissimulant sous son pardessus, des objets moins encombrants... Le concierge n'y verra que du bleu.

—Oui... oui... en somme, vous en revenez à ma première idée.

—Pas précisément, puisque la vôtre était impraticable... Allons, ne perdons pas un instant, enveloppons tout de suite ce que nous voulons vendre...

—C'est cela... cependant, êtes-vous sûr de trouver un acquéreur?

—Oui...

—Mais il exigera peut-être des renseignements... il ne consentira à payer qu'à domicile.

—Ne vous inquiétez pas de cela... j'ai tout prévu...

Manzana ne me demanda pas d'explications.

Il était d'ailleurs dans un tel état d'avachissement que je faisais de lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au moindre bruit, allait à chaque instant soulever le rideau de la fenêtre pour regarder dans la rue et s'il apercevait quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face, il s'imaginait aussitôt que la maison était surveillée, que des agents de la Sûreté l'épiaient et qu'il allait être arrêté.

Au lieu de le rassurer, je prenais un malin plaisir à tout exagérer, tactique assez habile, qui mettait mon ennemi à mon entière discrétion.

Je feignais d'être aussi inquiet que lui et lui rappelais continuellement, par quelque allusion naïve, la dame au manteau de loutre qui l'avait si vertement apostrophé en pleine rue.

C'est dans les circonstances critiques que l'on peut vraiment juger un homme. Manzana, que j'avais pris tout d'abord pour un fieffé coquin à qui on n'en remontrait pas, n'était au fond qu'un être pusillanime, manquant totalement de sang-froid, en présence du danger. C'était une brute capable d'un crime, un impulsif, un de ces malfaiteurs vulgaires qui crânent, le revolver à la main, mais qui sont incapables de réagir lorsqu'il s'agit de dépister la justice.

Je me promettais bien d'exploiter à mon profit le manque d'énergie de mon associé, mais, pour le moment, il n'y avait qu'à attendre.

Pendant que nous emballions dans de vieux journaux les objets que nous avions résolu de vendre, un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée...

—Ça y est!... murmura Manzana qui était devenu blême.

Et il restait là, planté devant moi, incapable d'une résolution quelconque.

—Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir... Cachez-vous!... tenez, dans ce placard... non... il est trop en vue!... Passez plutôt dans votre chambre, et enfermez-vous à clef... Je vais parlementer avec le visiteur... fiez-vous à moi, je ferai tout pour vous sauver...

Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que le premier...

—Vite!... vite... dis-je à Manzana... disparaissez...

Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre et s'enferma à double tour.

Alors, très calme, j'allai ouvrir et me trouvai en présence d'un facteur.

—M. Manzana?

—C'est moi.

—Voici une lettre recommandée, monsieur... Voulez-vous signer?

Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il me tendait un paraphe quelconque.

Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et l'homme sortit, se confondant en remerciements. J'appelai Manzana, mais il ne répondit point. J'allai à la porte de sa chambre et fus obligé de parlementer avec lui pendant près de cinq minutes, avant qu'il se décidât à ouvrir.

Enfin, il se laissa convaincre et sortit, pâle comme un linge.

—Ce n'était que le facteur, lui dis-je.

Mais comme il se méfiait encore, je lui tendis le pli que je tenais à la main.

Nous revînmes dans le bureau, il jeta un rapide coup d'œil autour de lui, puis enfin tranquillisé, se décida à ouvrir la lettre.

—C'est la propriétaire qui m'écrit, dit-il... Elle m'annonce qu'elle revient de Nice le 5 janvier, et me rappelle qu'à cette date j'aurai mille francs à lui verser...

—Cela ne nous intéresse pas... continuons notre travail... Voyons... voici une statuette qui vaut environ cent francs!... cette coupe qui est en argent en vaut bien autant... quant à ce vase bleu qui est là, sous vitrine, et à ce drageoir émaillé, nous nous en déferons facilement.

Nous fîmes des paquets que nous plaçâmes sur la table du salon...

Aux candélabres, nous ajoutâmes un sucrier en argent, une pendulette, une cafetière en vermeil, deux ou trois bibelots qui me parurent avoir quelque prix, puis nous nous concertâmes.

—Je crois, dis-je à Manzana, qu'il est inutile d'attendre la nuit... nous pouvons partir maintenant...

—Oui... en effet... mais ne pourriez-vous pas vous charger seul de la vente de ces objets?

—Et vous?

—Moi, je resterais ici.

—Vous en avez de bonnes, vous... C'est cela, je vais vous laisser seul et, quand je serai parti, vous filerez avec mon diamant... Non, mon cher, je ne puis accepter cet arrangement-là... vous viendrez avec moi ou il n'y a rien de fait.

—Mais vous savez que l'on est à ma recherche... si on m'arrête, vous reviendrez dans cet appartement, forcerez mon coffre-fort et reprendrez le Régent.

—Avec des suppositions pareilles, nous irions loin... Etes-vous, oui ou non, disposé à passer en Angleterre?

—Certes...

—Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent...

Manzana ne répliqua point. Il avait compris que le mieux était de bien s'entendre avec moi.

J'ai toujours été persuadé que cet homme avait eu à plusieurs reprises l'idée de me tuer, mais qu'il avait manqué de «culot» au moment de mettre son projet à exécution.

Pour l'instant, je lui étais utile. Il se croyait à tort ou à raison traqué par la police et il se raccrochait à moi, comme un noyé à une branche, quitte à me jouer quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre.

Dès que nous aurions gagné l'Angleterre, c'est moi qui aurais en main «le beau jeu».

Nous nous apprêtions à sortir, après avoir bourré nos poches des bibelots sur lesquels nous avions fixé notre choix, lorsqu'une idée me vint à l'esprit.

—Nous allons, dis-je à Manzana, quitter cet appartement une partie de la journée, car il ne faut pas se dissimuler que nous serons obligés de faire plus d'une démarche avant de placer nos objets d'art... Si, pendant notre absence, la police s'avisait d'opérer ici une descente, et de perquisitionner... La chose ne se produira pas, je l'espère, mais enfin, il faut tout prévoir...

—Vous avez raison, grogna mon associé... il faut que je prenne le diamant.

—Ce sera plus prudent, je vous assure... Voyez un peu la tête que nous ferions si, en rentrant, nous trouvions l'appartement bouleversé, le coffre-fort ouvert et...

—Inutile d'insister, trancha mon compagnon... avec un mauvais sourire...

Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant d'ouvrir, il hésita un instant.

—Eh bien, qu'attendez-vous?

Sans répondre, il prit son revolver et le posa sur une chaise, à côté de lui.

Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait du coin de l'œil, mais je ne bronchai pas.

Il y eut un petit déclic bientôt suivi d'un autre, et la porte de fer s'entre-bâilla. Alors, Manzana prenant le diamant, l'enfouit, après me l'avoir montré, dans la poche de son gilet.

—Voyez où je le mets, dit-il.

—Votre poche n'est pas percée, au moins?

—Non... ne craignez rien... j'ai un gilet neuf.

Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans le gousset de droite de son overcoat.

Nous sortîmes. Une fois dans la rue, je passai mon bras sous celui de mon associé. Il se laissa faire sans paraître s'étonner de cette familiarité dont il devinait la raison.

—On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il, avec un petit ricanement...

—Il ne tient qu'à vous que nous le devenions, répondis-je hypocritement.

Manzana eut un hochement de tête et se mit à siffloter entre ses dents.

J'attendais, je l'avoue, une autre réponse que celle-là, aussi, je n'insistai pas.

J'avais cru que Manzana était devenu plus confiant, mais non, c'était toujours la sombre brute que j'avais devinée, au début de nos relations.

Ah! comme j'aurais plaisir à duper un pareil malotru et comme j'allais m'y employer avec ardeur!

Il continuait de siffloter tout en marchant et comme cela m'horripilait, je lui dis brusquement:

—Avez-vous remarqué cet homme qui est derrière nous? Ne vous retournez pas, nous allons nous arrêter à une boutique et le laisser passer... Si c'est nous qu'il suit, nous verrons bien...

Manzana était devenu verdâtre...

—Vous croyez?... balbutia-t-il.

Sans répondre, je l'entraînai vers un magasin de modes devant la glace duquel nous demeurâmes immobiles, comme hypnotisés par les chapeaux extravagants qui s'étalaient en montre. Les petites modistes amusées par nos mines étranges nous faisaient des grimaces et riaient comme des folles...

—Est-il passé? demanda Manzana qui, à ce moment, se souciait fort peu des gracieuses midinettes...

—Oui, dis-je... Il s'en va là-bas... attendons encore... Ah! le voilà qui tourne le coin d'une rue... on ne le voit plus... nous pouvons nous remettre en route.

Manzana n'était qu'à demi rassuré. Il ne voulut point continuer tout droit et m'obligea à faire un tas de détours...

—Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entraînez vers les fortifications, et ce n'est pas là que nous trouverons des marchands d'objets d'art...

—C'est vrai... mais il fallait me le dire plus tôt... Vous êtes là, collé contre moi... c'est plutôt vous qui me dirigez.

—Ah! elle est bonne, celle-là... vraiment, mon cher, vous devenez insupportable...

—C'est possible... mais je voudrais bien vous voir à ma place...

—Je préfère en effet être à la mienne, répliquai-je avec aigreur.

—Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous allez peut-être me dire que vous êtes un honnête homme?

—Certes, je n'ai pas cette prétention... Je suis un voleur, un vulgaire voleur, et vous le savez mieux que personne puisque vous avez dans votre poche le «produit de mon travail»... Mais si, par hasard, la police mettait la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je perdrais mon diamant... voilà tout...

—Et vous attraperiez au moins dix ans de prison...

—Non... vous exagérez... cinq, tout au plus... Encore faudrait-il prouver que c'est moi qui ai volé le diamant... Comme on le trouverait sur vous et non sur moi, je vous laisserais, soyez-en sûr, toute la responsabilité de cette affaire... Vous seriez donc accusé de vol... et cela viendrait s'ajouter aux autres... peccadilles que l'on peut avoir à vous reprocher.

—Mon cher Pipe, grinça mon associé, vous êtes une petite canaille...

—Ah! vous croyez?

Manzana haussa les épaules et se contenta de murmurer:

—Quand notre affaire sera terminée, je vous assure que je ne tarderai pas à vous lâcher.

—Et moi donc!... malheureusement, je crains que nous ne soyons encore obligés de vivre assez longtemps ensemble... Mais trêve de sots compliments, voici un marchand d'antiquités à qui nous pourrions, je crois, offrir quelques-uns de nos objets... La boutique est d'apparence modeste, l'homme que j'aperçois dans l'intérieur m'a l'air d'un brave type... entrons...

—Non... non... répondit Manzana... pas ici...

—Et pourquoi?

—Je vous le dirai plus tard...

—Si nous continuons, nous allons nous promener toute la journée avec nos paquets... Il est déjà midi et demi et je commence à avoir faim...

—Nous ne tarderons pas à trouver un autre marchand.

—Soit... vous ne direz pas que je ne suis point conciliant.


Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique de bric-à-brac située en bordure d'un terrain vague. Le gros homme qui nous reçut nous décocha, dès l'entrée, un petit coup d'œil malicieux.

—Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque chose de bien à me proposer... mais ces messieurs tombent mal, car l'argent est rare en ce moment... on ne vend rien, mais là, rien du tout... Après tout, il est possible que je me trompe, ces messieurs veulent peut-être m'acheter quelque meuble... j'ai justement un joli trumeau Louis XVI que je leur céderai presque pour rien...

—Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir quelques objets de prix...

—Oh! alors, si ce sont des objets de prix... allez voir ailleurs, je ne suis pas assez riche pour vous payer... Les affaires vont si mal!... Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais je n'ai pas fait un sou, depuis deux jours... c'est à fermer sa porte... oui, là, positivement... Cependant... montrez toujours... je pourrai sans doute, à défaut d'argent, vous donner un petit conseil...

Nous avions, mon compagnon et moi, déballé nos bibelots que le rusé marchand examinait attentivement, au fur et à mesure que nous les lui passions.

—Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas grand'chose... à part la statuette et la coupe... je ne vois pas ce que vous pourrez tirer du reste...

—Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetière sont en argent.

—Non... monsieur, non, détrompez-vous, ils sont en métal argenté... ce qui n'est pas la même chose...

—Cependant... ils sont contrôlés...

—Oh!... cela ne prouve rien... on contrôle tout aujourd'hui... même le melchior... cependant, oui, je crois que vous avez raison... c'est de l'argent, en effet, mais de l'argent à bas titre... Hum!... hum!... Et combien voulez-vous de tout cela?... Si vous me faites une offre raisonnable, je consentirai peut-être à vous en débarrasser, mais c'est bien pour vous obliger, je vous le jure, car voilà des objets que je ne vendrai peut-être jamais... c'est démodé... cela ne se demande plus... Enfin... parlez...

—Cinq cents francs, dis-je sans sourciller...

Le marchand eut un geste désespéré, suivi d'un petit rire qui ressemblait à un gloussement de poule.

—Cinq cents francs! Cinq cents francs!... Ah! vous ne doutez de rien... Pourquoi pas mille francs, pendant que vous y êtes?... Allons, messieurs, je vois que nous sommes loin de compte... reprenez vos affaires et n'en parlons plus...

Manzana, qui était d'une maladresse insigne, allait proposer un chiffre inférieur, mais je lui lançai un coup d'œil et il se tut... Je suis, de par ma profession, rompu aux marchés de ce genre, et m'entends mieux que quiconque à discuter avec les receleurs... pardon, avec les commerçants... Je sais par expérience que, lorsqu'on a donné un chiffre, il ne faut jamais le baisser immédiatement, sinon l'on s'expose à recevoir une offre ridicule... Je fis donc mine de remballer les objets.

Le marchand me regardait en souriant...

—Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs... comment voulez-vous que je paye cinq cents francs...

—C'est bien!... c'est bien, répliquai-je d'un ton maussade, n'en parlons plus... du moment que vous ne vouliez pas acheter, ce n'était pas la peine de nous laisser déballer nos bibelots... et installer une exposition dans votre boutique...

Le gros homme demeura un instant silencieux, puis s'écria tout à coup...

—Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire avec vous... vous êtes certainement de braves et dignes jeunes gens et je suis sûr qu'une autre fois, vous m'apporterez quelque chose de plus avantageux... Tenez... je vous aligne deux cent cinquante francs... vous voyez que je suis arrangeant... C'est tout juste le prix auquel je revendrai ces machines-là... si je les revends...

J'allais opposer au marchand un refus catégorique, mais cet imbécile de Manzana répondit aussitôt:

—Soit, deux cent cinquante.

Je n'avais plus rien à dire.

—Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez la loi, je dois vous payer à domicile... cependant, comme m'avez l'air d'honnêtes garçons et que je tiens à vous prouver ma confiance, je consentirai à vous payer ici... à condition toutefois que vous me montriez vos papiers... carte d'électeur, quittance de loyer ou... une pièce quelconque...

—Voici, dit Manzana en exhibant froidement la lettre recommandée qu'il avait reçue, le matin même, de sa propriétaire.

Quant à moi, je tendis un vieux passeport, qui avait appartenu, je crois, à un neveu de M. Lloyd George.

Le marchand se contenta de ces pièces d'identité, et nous versa deux cents cinquante francs en billets crasseux dont Manzana s'empara aussitôt.

Je trouvai le procédé assez indélicat, mais avec un rustre comme mon «associé» il fallait s'attendre à tout.

Lorsque nous fûmes seuls, je crus toutefois devoir lui faire remarquer qu'il aurait pu, au moins, me laisser ramasser l'argent. Il se fâcha, voulut le prendre de haut, la dispute s'envenima au point qu'il me saisit au collet.

Cet accès de colère lui coûta cher, car pendant qu'il me secouait en menaçant de m'étrangler, adroitement, d'un geste rapide, je plongeai ma main dans la poche de son overcoat et lui enlevai son browning.

A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses que j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il était à présent à ma merci.

Ah! nous allions bien rire, tout à l'heure, lorsqu'il voudrait replacer le diamant dans le coffre-fort.

IX

UNE EXPLICATION ORAGEUSE

J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais désespérer de la Fortune, même quand elle semble devoir m'abandonner tout à fait. Le lecteur a déjà dû s'en apercevoir, et j'ose espérer qu'il n'a pas suivi, sans éprouver à mon endroit quelque inquiétude, les diverses péripéties de ce récit ou plutôt de cette confession. Il a dû remarquer aussi que, jusqu'à présent, le personnage sympathique dans toute cette histoire, c'est moi... moi, Edgar Pipe... un cambrioleur!

Puissé-je jusqu'au bout mériter cette sympathie!

Mon seul crime a été de vouloir m'enrichir aux dépens d'autrui et j'attends que celui qui n'a pas eu cette intention, au moins une fois dans sa vie, me jette la première pierre. Certes, je ne me fais pas meilleur que je ne suis, mais quand je me compare à certaines gens, je ne me trouve guère plus méprisable qu'eux. Seulement, voilà, il y a la manière... Le vol a ses degrés... Celui qui prend carrément dans la poche ou le domicile d'autrui, au risque de se faire tuer d'un coup de revolver, celui-là est considéré comme un bandit. Par contre, l'homme qui vole avec élégance, en y mettant des formes et, sans exposer sa peau, se trouve, au bout d'un certain temps, absous par l'opinion.

Drôle de société tout de même que celle où nous vivons! Enfin!

Que l'on me pardonne cette digression... mais j'estime que, lorsqu'on écrit ses mémoires, il ne faut rien celer de ses sentiments... On doit livrer au public toute sa vie, quitte à froisser certains puritains qui prêchent très haut la morale et sont pourtant, dans le privé, de bien tristes personnages.

J'ai dit qu'après l'acte de violence auquel il s'était livré sur moi, Manzana s'était radouci. Il me remit même les deux cent cinquante francs que nous devions à la complaisance du marchand.

—Vous êtes, dès maintenant, me dit-il, le caissier de notre association.

—Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas?

Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa sur l'épaule en s'extasiant sur mon esprit de repartie.

Peut-être espérait-il par la flatterie se concilier mes bonnes grâces, mais la façon plutôt rude dont avaient commencé nos relations m'interdisait toute familiarité avec ce rasta colombien.

Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt et de la rue Lepic, je lui dis à brûle-pourpoint:

—Accompagnez-moi donc chez moi où j'ai besoin de prendre quelques papiers...

—Vous habitez par ici? fit-il interloqué.

—Oui, à deux pas... au 37 de la rue d'Orchampt.

—Soit, allons-y, dit-il... il n'y a personne chez vous?

—Pas que je sache, à moins qu'un cambrioleur n'ait eu l'idée de venir explorer mon appartement.

Le concierge était sur le pas de la porte.

—Tiens! monsieur Pipe! s'écria-t-il... alors, vous êtes revenu de voyage?

—Oui, vous le voyez... mais je vais repartir pour quelques jours. S'il vient des lettres pour moi, vous les garderez...

Nous montâmes. J'avais voulu faire passer Manzana devant, mais il s'y refusa obstinément.

Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet, des bottines et quelques chemises, puis après avoir jeté un coup d'œil sur ce home assez misérable où j'avais cependant vécu avec ma maîtresse des heures délicieuses, j'entraînai Manzana.

—Vous êtes un malin, vous, me dit-il. Vous me faites vendre les objets qui garnissaient mon appartement, mais vous conservez précieusement les vôtres.

—Mon cher, répliquai-je assez sèchement, si vous aviez un peu de flair, vous auriez deviné tout de suite que je suis comme vous, en meublé!... Vous supposez bien que si je m'étais arrangé un intérieur, je l'eusse fait avec un peu plus de goût...

—En effet, accorda-t-il... ce n'est guère luxueux...

Et il ajouta, narquois:

—Vous viviez ici avec une petite femme, hein?... J'ai vu sur le lit un gracieux kimono... Alors, vous la plaquez comme cela, sans remords... Pourquoi ne l'emmenez-vous pas?... Une femme, c'est souvent utile... dans votre profession... Elle peut servir de rabatteuse et... dans les moments difficiles.

Je lui décochai un tel regard qu'il n'osa pas achever.

Décidément, ce gaillard-là était encore plus méprisable que je ne le supposais.

—Voyons, lui dis-je... où allez-vous? rentrons-nous boulevard de Courcelles ou filons-nous directement à la gare.

—J'ai besoin, répondit-il, de rentrer chez moi... mais ne croyez-vous pas que nous pourrions déjeuner?...

—C'est une idée...

Nous entrâmes dans un restaurant de la place Clichy et choisîmes une petite table placée tout au fond de la salle. Avant d'accrocher mon pardessus, je glissai sournoisement le revolver qui s'y trouvait dans la poche de derrière de ma jaquette. Manzana voulut évidemment faire comme moi, mais soudain je le vis pâlir et rouler des yeux en boules de loto...

—Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement.

—Oui... répondit-il d'un ton bourru.

—Serait-ce le diamant, grands dieux?

Cette question éveillant en lui un nouveau soupçon, il porta aussitôt la main à son gilet.

—Non, grogna-t-il... j'ai toujours l'objet...

—Ah! tant mieux!... vous m'avez fait une de ces peurs...

Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il était furieux, cela se voyait à sa figure, mais il était aussi fort inquiet. Il n'osa point me parler du revolver, bien qu'il fût à peu près sûr que c'était moi qui l'avais pris.

Quand nous en fûmes au café, il alluma une cigarette et me dit d'un ton mi-plaisant, mi-sérieux:

—Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner boulevard de Courcelles?

—Ma foi, ce sera comme vous voudrez... Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous aviez besoin de passer chez vous?

—Oui, mais j'ai réfléchi... Il est préférable que nous ne remettions pas les pieds dans cet appartement...

—Cependant, vous avez besoin de votre valise... Vous ne pouvez pas vous embarquer sans linge de rechange.

—J'achèterai en route ce qui me sera nécessaire.

—Acheter... acheter!... et avec quoi?... Vous semblez oublier que lorsque nous aurons payé notre déjeuner, il nous restera environ deux cent trente francs sur lesquels il faudra prélever nos frais de voyage. A notre arrivée à Londres, nous aurons à peine une vingtaine de francs... avec cela, nous n'irons pas loin.

—Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis là-bas?

—Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go, leur emprunter de l'argent, le revolver sur la gorge.

A ce mot de revolver, Manzana pâlit et une lueur mauvaise passa dans ses yeux.

—Je croyais... balbutia-t-il.

—Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association, je joue un rôle plutôt ridicule... Je vous «procure» un diamant qui doit vous assurer la fortune et je suis encore obligé de subvenir à tous les frais. Vous ne trouverez pas souvent, cher ami, un garçon aussi complaisant que moi...

—N'était-ce pas convenu ainsi?

—Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'étonner que vous ayez encore la prétention de renouveler votre garde-robe avec l'argent de notre voyage... Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer chez vous pour y prendre ce qui vous est nécessaire?...

—Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains de me faire arrêter...

—Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise excuse!... Si l'on doit vous arrêter, vous le serez plutôt à la gare que boulevard de Courcelles.

—C'est possible... mais je vous le répète, je ne retournerai pas à mon appartement.

—Libre à vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur moi pour vous acheter même une chemise...

—Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai.

Je vis bien qu'il était inutile d'insister. Manzana refusait de remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce qu'il voulait éviter un petit drame dans lequel, cette fois, il n'aurait pas le premier rôle. Il se doutait bien que c'était moi qui avais pris son browning et il craignait que je ne me fisse rendre le diamant, en usant de l'argument péremptoire qu'il avait employé avec moi.

Je réglai la note qui se montait à dix-neuf francs cinquante et demandai au garçon l'indicateur des chemins de fer.

A ce moment, Manzana voulut s'absenter.

—Un instant, dit-il, et je reviens...

—Pas du tout, lui dis-je... je vous accompagne...

—Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon pardessus...

—Ils ne valent pas le Régent, mon cher... je serais refait...

Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il était de plus en plus furieux.

Avait-il réellement l'intention de «filer à l'anglaise» comme Edith? Je ne le crois point, mais je n'étais pas fâché de lui donner une petite leçon.

Pour l'instant, je le tenais... c'était moi qui avais l'avantage, mais il fallait que je le conservasse, et jusqu'au bout.


Il était environ trois heures quand nous quittâmes le restaurant.

Que faire jusqu'au départ du train de Londres?

Manzana qui ne tenait guère, et pour cause, à se promener dans la rue, parlait déjà de se réfugier dans une brasserie... J'eus toutes les peines du monde à l'entraîner sur les boulevards extérieurs... sous prétexte de lui faire prendre l'air.

Tout en cheminant, nous causions, ou plutôt non, c'est moi qui causais, car Manzana n'était guère loquace.

Il était devenu morose et mâchonnait un cigare éteint. Il songeait évidemment à son revolver, à ce bon petit browning avec lequel il espérait me diriger à sa guise.

—Tiens, lui dis-je tout à coup, nous sommes à deux pas de votre domicile... Pourquoi n'attendrions-nous pas dans votre appartement l'heure du dîner... Il fait un froid de canard dans la rue et cette valise que je porte me coupe le bras.

—Je vous ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement, que j'avais des raisons sérieuses pour ne pas retourner chez moi...

—Oui... vous avez peur...

—C'est possible...

—Auriez-vous peur de moi, par hasard?

Cette question lancée à brûle-pourpoint—un peu imprudemment, je l'avoue—amena sur le visage de Manzana un petit tressaillement.

Il me regarda fixement, les dents serrées, l'œil luisant et d'une voix grinçante, laissa tomber ces mots:

—Vous ne réussirez pas, mon cher, à m'attirer dans un guet-apens.

—Est-ce que vous devenez fou?

—Oui... oui... je sais ce que je dis.

—Je ne vous comprends pas...

—Moi... je me comprends, cela suffit...

Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je n'entendis point, puis fit brusquement demi-tour.

—Ah! bien, dis-je, la vie va être gaie avec vous, si vous continuez ainsi à faire la tête... Vous n'avez pourtant aucune raison d'être mécontent. Il y a deux jours, vous étiez dans une purée noire et songiez peut-être au suicide, quand je suis apparu... pour vous offrir un diamant...

—Un diamant que nous ne placerons peut-être jamais!

—Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer, nous aurions le temps de crever de misère. Heureusement que je suis là.

Mon associé eut un geste vague.

—Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous promener éternellement avec le Régent dans votre poche?

—J'en ai peur.

—Manzana, vous n'êtes pas raisonnable... car dans toute cette affaire, si quelqu'un a le droit de se plaindre, c'est moi. Comment, je vous apporte la fortune, je consens à partager avec vous le produit de mon travail et, au lieu de me remercier, de sauter dans mes bras, vous avez l'air de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire que cette maudite question d'argent amène toujours la brouille entre les meilleurs camarades.

—Ne faites donc pas le bon apôtre... Est-ce que vous croyez que je n'ai pas deviné le fond de votre pensée?... Voyons... me prenez-vous pour un idiot?

—Mon cher, vous me prêtez là des sentiments qui me froissent, je vous l'assure... J'ai fait un pacte avec vous et je suis toujours prêt à tenir mes engagements...

—Oui, grogna Manzana... le revolver à la main...

—Que voulez-vous dire?

—Vous le savez aussi bien que moi.

—Mon cher, vous divaguez...

—Vraiment...

La conversation en resta là.

Nous étions arrivés en haut de la rue d'Amsterdam. La nuit tombait; un petit vent du nord soufflait sans interruption. Nous pressâmes le pas. Comme les passants étaient fort nombreux, à cette heure, et que nous risquions de nous trouver séparés, je repris le bras de Manzana.

—Ah! encore, fit-il d'un ton brutal... Vous avez donc peur que je m'envole?

—On ne peut pas savoir, mon cher...

—Alors, prenez-moi le bras gauche... pas le droit...

—Ah!...

—Oui, j'ai mes raisons pour cela.

—Comme vous voudrez, cher ami... un bras ou l'autre, cela n'a pas d'importance...

Manzana haussa les épaules et je remarquai, qu'à partir de ce moment, il tint obstinément sa main droite collée contre sa poitrine.

Il craignait évidemment que je ne cherchasse à lui subtiliser notre diamant. J'y avais déjà songé, mais je n'avais pas tardé à reconnaître que cette tentative serait impossible.

Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous, ne se doutaient certes pas que ces deux hommes, qui avaient l'air si fraternellement unis, n'attendaient qu'une occasion pour se jeter l'un sur l'autre.

Je jouissais intérieurement de la colère de Manzana et j'envisageais déjà l'avenir avec moins d'inquiétude. Manzana était maintenant mon prisonnier et c'est ce qui le mettait en rage.

Avouez que cet homme était réellement trop exigeant.

Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger les choses.

Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me dit tout à coup:

—Au fait, pourquoi me conduisez-vous à la gare Saint-Lazare... c'est généralement par la gare du Nord que l'on se rend en Angleterre... Par Calais, le voyage est bien plus court...

—Evidemment, mais il est aussi moins sûr... Tous les malfaiteurs qui s'enfuient en Angleterre passent généralement par Calais, aussi cette ligne est-elle étroitement surveillée... Si j'étais seul, comme je n'ai rien à redouter, je partirais par le Nord, mais avec vous...

—Oui... vous êtes un petit Saint Jean et moi une affreuse canaille...

—Je ne vous l'aurais pas dit...

—Mais vous le pensez... c'est tout comme...

—Franchement, mon cher, que voulez-vous que je pense de vous après la petite scène des Champs-Elysées?... Et puis, ne m'avez-vous pas dit que vous vous attendiez à être arrêté?... Si vous croyez que cela m'amuse de voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant que vous...

Manzana ne releva pas cette dernière phrase. Il se contenta de marmonner quelques injures. Je compris cependant que j'avais été un peu loin, aussi cherchai-je immédiatement à atténuer le mauvais effet produit par mes blessantes allusions:

—C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons à nous dire des choses désagréables. Vous êtes, depuis quelques heures, d'une humeur de dogue...

—Ah! vous trouvez?

—Certes... et j'avoue que je ne m'explique pas ce brusque revirement de votre part. Je ne vous ai rien fait, en somme. Hier, vous disiez que j'étais votre Providence, et maintenant vous me traitez en ennemi...

Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants:

—Je vous traite en ennemi, prononça-t-il lentement... parce que vous en êtes un et que vous cherchez à vous débarrasser de moi.

—Oh! quelle idée!...

—Je sais ce que je dis... mais, prenez garde... tâchez de ne pas me manquer, car moi, je vous préviens, je ne vous raterai pas... Vous m'avez chipé mon revolver, mais j'ai fort heureusement pour moi deux poings... et deux poings solides, je vous assure.

—Il ne tient qu'à vous de ne pas en venir à cette pénible extrémité... Oui, je vous ai pris votre revolver, je le confesse, mais si vous voulez raisonner un peu, mon cher, vous serez obligé de reconnaître qu'il n'était pas juste que l'un eût à lui seul tous les atouts dans son jeu. Vous aviez le diamant... Vous aviez aussi le revolver, c'était vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout simplement égaliser les chances. Tant que vous respecterez vos engagements, vous n'aurez rien à craindre, mais si, par malheur, vous tentiez de vous enfuir, ma foi, tant pis pour vous!... je vous brûlerais la cervelle sans hésiter.

—Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention de le faire, même si je respecte mes engagements?

—Oh! mon cher, je crois que vous me prêtez là vos propres sentiments... Vous ne me supposez tout de même pas assez bête pour risquer un coup pareil sans y être forcé. Le malheur a voulu que je tombe entre vos mains, mais je ne songe même plus à cela. Mon but est de me débarrasser du diamant le plus vite possible et de vous tirer ma révérence. Je ne suis pas gourmand, un petit million me suffira, et ne supposez pas que je convoite votre part... Vous, au contraire, et j'ai tout lieu de le croire, vous voudriez vous attribuer la totalité de la vente, mais cela ne sera pas... Je m'y opposerai par tous les moyens, même quand je devrais sacrifier ma liberté.

Manzana parut troublé par ce raisonnement et m'affirma la pureté de ses intentions, mais avec un gredin pareil, il fallait s'attendre à tout.

C'était maintenant la paix... la paix armée, à vrai dire, et j'avais lieu d'espérer que cette trêve se prolongerait assez longtemps pour me permettre de mener à bien—c'est-à-dire au mieux de mes intérêts—cette triste aventure.

Nous allâmes retenir deux places de coin pour le train du Havre qui partait à cinq heures; il était quatre heures un quart, nous avions donc quarante-cinq minutes devant nous. Nous en profitâmes pour aller manger un morceau sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare, car nous n'étions pas assez riches pour nous payer le luxe du wagon-restaurant.

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