Une large allée sablée, bordée de plantes exotiques, s'ouvrait devant nous et aboutissait à un grand bâtiment blanc flanqué à droite et à gauche d'énormes caisses peintes en vert où s'obstinaient à pousser des arbustes rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver s'étendait à perte de vue, bordé dans le fond par une ligne d'arbres géants. Un bassin parsemé de nénuphars miroitait au soleil; des enfants accompagnés de leurs nounous jouaient sur le sable devant une rotonde garnie de bancs et de chaises.
Un grand écriteau placé au coin d'une allée nous apprit que nous étions au Jardin des Plantes de Rouen.
—Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne viendra pas nous chercher ici...
—Je ne le pense pas... Asseyons-nous donc un peu au soleil pour nous reposer.
Un banc était libre: nous y prîmes place et, tout en laissant errer notre regard sur les pelouses et les massifs de fusains, nous envisageâmes froidement la situation.
—Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je à Manzana.
—Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore là que nous serons le plus en sûreté. Que voulez-vous que nous fassions par ici? Nous sommes en pleine campagne et nous ne tarderons pas à être remarqués. D'ailleurs, vous avez assez d'expérience pour savoir que c'est dans les villes que les gens comme nous arrivent le mieux à se débrouiller...
—Vous oubliez que nous avons plusieurs ennemis à nos trousses; d'abord le cocher que nous avons si brusquement lâché, ensuite la débitante qui doit promener partout le faux billet de cinquante francs et enfin «nos victimes» de l'hôtel d'Albion... Vous supposez bien que cette dernière affaire a dû s'ébruiter...
—C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc nous accusera? Nos voleurs?... Ils ne peuvent donner de nous qu'un vague signalement... Nous n'avons à craindre que le cocher et la marchande de vins, mais il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous ne les rencontrions pas...
—La marchande de vins, possible, mais le cocher? Vous pensez bien qu'il doit traîner par toute la ville avec son affreuse guimbarde.
—Il est assez facile de l'éviter... D'ailleurs, s'il nous apercevait, nous aurions le temps de nous enfuir avant qu'il nous ait désignés à un agent...
—Vous devenez tout à fait optimiste, mon cher.
—Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir tout en noir?
—Certes, répliquai-je, et il est probable que je serais dans le même état d'esprit que vous, si j'avais seulement deux petits billets de cent francs en poche, mais ce qui m'inquiète, ce qui me désespère, c'est cette maudite question d'argent!...
—Il est vrai que c'est assez inquiétant... mais pour résoudre cette question-là, vous êtes sans contredit bien plus habile que moi...
Je ne relevai pas l'allusion.
Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana qui le rompit.
—Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos conventions.
—Quelles conventions?
—Comment!... vous ne vous en souvenez déjà plus?
—Expliquez-vous.
—Eh bien, n'avait-il pas été entendu que si nous retrouvions le diamant nous en aurions la garde à tour de rôle... or, c'est vous qui l'avez en ce moment... Vous le garderez donc une semaine, mais moi, je dois avoir le revolver...
—Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus... Oui, vous avez raison, mon cher, ce qui est convenu est convenu... je ne me dédis jamais... Voyons, nous sommes aujourd'hui jeudi... je garderai donc le diamant jusqu'à jeudi prochain...
Et tout en parlant, je manipulais doucement le revolver qui était dans la poche de mon pardessus.
—Oui... oui, mon cher associé, vous avez parfaitement raison... il ne doit plus y avoir aucune contestation entre nous... vous avez droit au revolver... le voici!
Manzana prit l'arme que je lui passai d'un geste discret et l'enfouit précipitamment dans la poche gauche de sa jaquette.
Juste à ce moment, un vieux monsieur vint s'asseoir à ma droite sur le banc. Il était vêtu d'une longue redingote noire montante que recouvrait un ample pardessus et coiffé d'un chapeau de feutre aux bords rigides.
Je vis tout de suite que c'était un pasteur anglais et, sous un prétexte quelconque, j'engageai la conversation avec lui dans ma langue natale.
Comme tous les clergymen, il était très bavard et ne tarda pas à se lancer dans de longues dissertations sur la corruption des mœurs et la navrante mentalité de la jeunesse d'aujourd'hui.
Je l'écoutais d'un air recueilli et approuvais de la tête chaque fois qu'il s'interrompait pour me donner le temps de savourer toute la justesse de ses paroles.
Je lui servis d'auditeur pendant environ trois quarts d'heure, mais comme il devenait passablement rasoir, et que le froid commençait à pincer dur, depuis que le soleil avait disparu, je pris congé du brave Révérend avec une onctueuse politesse et entraînai Manzana vers la sortie du jardin.
—Qu'est-ce qu'il vous racontait donc, cet espèce d'English? demanda mon associé en riant.
—Des choses très intéressantes, mon cher... Ah! c'est un excellent cœur, je vous assure, et il serait à souhaiter que nous rencontrions tous les jours de braves gens comme lui... Tenez, il m'a donné sa carte... Il s'appelle le Révérend Patterson... Retenez bien ce nom, Manzana, car c'est celui d'un excellent et digne homme... Mais hâtons le pas, si vous le voulez bien... car j'ai de sérieuses raisons pour ne plus me rencontrer avec lui.
Nous étions sur une large avenue. Un tramway jaune arrêté à une station, devant nous, allait partir pour Rouen.
—Montez, dis-je à Manzana en le poussant sur la plate-forme du véhicule.
—Mais... fit-il en me regardant d'un air inquiet... avez-vous?...
—Ne vous inquiétez pas de cela, montez vite.
Le tramway partit. Lorsque le receveur vint demander le prix des places, je tirai de ma poche un gros porte-monnaie en cuir noir, l'ouvris d'un geste solennel et en tirai une pièce blanche.
—Voyez, dis-je tout bas à Manzana, il est bien garni. Il y a de l'or et des billets... nous ferons le compte tout à l'heure. N'avais-je pas raison de vous dire que ce Révérend était un brave et digne homme?
—Vous êtes un type épatant, murmura mon associé en me donnant une petite tape dans les côtes.
Brave pasteur Patterson!... Si ces lignes vous tombent par hasard sous les yeux, veuillez, je vous prie, vous rappeler ces belles paroles de l'Ecriture: «Ce qu'on vous ravit, ne le réclamez point» et pardonnez à celui qui vous a, dans un moment de gêne, emprunté votre bourse. Elle me fut bien utile, je vous l'assure, et j'ai plus d'une fois remercié le ciel de vous avoir placé sur ma route.
Lorsque le tramway arriva à Rouen, il faisait déjà nuit. Les flammes des becs de gaz miroitaient dans le brouillard, comme des petites étoiles dans de l'eau trouble.
A l'endroit où nous descendîmes l'agitation était intense. C'est vraiment une ville très animée que la ville de Rouen... C'est aussi une bien belle ville et je regrette que le temps m'ait manqué pour en visiter les monuments, qui sont célèbres, paraît-il, dans le monde entier.
Nous nous mîmes en quête d'un hôtel et finîmes par en découvrir un qui, pour n'être point très luxueux, était du moins des plus pittoresques.
Il se trouvait dans un quartier assez misérable et une rivière aux eaux noires en léchait les fondations. Pour y parvenir il fallait, comme à Venise, traverser un petit pont en dos d'âne et l'on pénétrait alors sous une voûte étroite, décorée de sculptures anciennes et de peintures à demi rongées se craquelant par places et formant en plein cintre de petites stalactites que les courants d'air balançaient mollement.
Cet hôtel s'appelait—si j'ai bonne mémoire—l'hôtel de l'Eau-de-Robec.
La chambre qu'on nous donna était vaste et aérée—un peu trop aérée même—car, bien que la porte et les fenêtres fussent fermées, les rideaux, jadis blancs, mais à présent couleur isabelle, se gonflaient de temps à autre comme les voiles d'un navire. Quant à l'ameublement, il était d'une sobriété monastique et la table, de style Louis XIV, boiteuse comme Mlle de La Vallière.
Le lit, dissimulé au fond d'une alcôve, nous parut assez confortable, bien qu'environné de toiles d'araignée qui ressemblaient à des nids de salanganes.
Une odeur de cuisine mal tenue flottait dans la pièce.
—Pas très chic, notre logement, dit Manzana, lorsque le domestique, un gnome hydrocéphale qui nous avait accompagnés, eut pris congé de nous.
—Bah! fis-je... le principal est que nous y soyons tranquilles et je ne pense pas que le Révérend Patterson vienne nous chercher ici... Mais, voyons, faisons un peu l'inventaire de la bourse que le plus heureux des hasards a fait tomber entre nos mains.
Je la vidai sur la table et constatai qu'elle contenait exactement six cent huit francs... une fortune!
Grâce à cet argent, nous allions pouvoir enfin gagner l'Angleterre, et peut-être la Hollande.
Décidément, la Providence veillait sur nous.
Après avoir absorbé, non sans répugnance, un horrible repas que nous fîmes monter dans notre chambre, nous nous disposâmes à nous mettre au lit.
A ce moment, mes inquiétudes me reprirent.
Devais-je partager le lit avec Manzana?
J'hésitai longtemps, puis finalement, je trouvai une solution. Il y avait deux matelas, j'en mis un par terre, pris une couverture et m'installai le plus loin possible de la porte, sous laquelle passait un vent glacial.
Je m'étais couché tout habillé, Manzana aussi d'ailleurs, et nous avions laissé la lampe allumée.
Malgré les serments que nous avions échangés, nous continuions à nous regarder en ennemis.
J'avais le diamant, Manzana le revolver, mais j'avais eu soin, lorsque je lui avais rendu cette arme, de la rendre inoffensive.
—Dites donc, Pipe, me cria soudain mon associé, est-ce que vous avez chaud, vous?
—Ma foi, non, pas précisément.
—Si nous faisions allumer du feu... nous allons attraper la crève ici...
—Du feu... du feu!... c'est facile à dire, mais n'avez-vous pas remarqué que la cheminée est condamnée...
—Quelle turne de malheur, bon Dieu!... pourquoi aussi sommes-nous venus ici... Il ne manque pas d'hôtels où nous aurions été mieux et tout aussi tranquilles...
—Bah! une nuit est vite passée!
A une église voisine dix coups s'égrenèrent lentement.
—Dix heures! dix heures seulement, grogna Manzana...
Il se tut cependant et je crus qu'il s'était endormi, mais m'étant soulevé sur ma couche, je vis ses deux yeux qui brillaient dans l'alcôve.
—Ah! ah! s'écria-t-il, vous regardiez si je dormais... Je parie que vous voulez encore me chiper le revolver.
—Vous êtes malade, mon ami...
—Alors, pourquoi me regardiez-vous?
—Et vous?... Je pourrais vous retourner la question... est-ce que vous ne chercheriez point, par hasard, à me reprendre le diamant?
—Ah!... Dieu de Dieu! cela devient énervant à la fin... Si nous continuons à nous méfier ainsi l'un de l'autre, nous finirons par devenir fous tous deux...
—Cette situation est ridicule, j'en conviens, aussi la combinaison que je vous proposais, hier, serait-elle de beaucoup préférable...
—Oui, le dépôt dans une banque... Ça, jamais!
—Vous serez cependant obligé d'en venir là, je vous assure.
—Non... je ne crois pas... D'ailleurs, j'espère que nous n'allons pas moisir en Angleterre. C'est un pays qui ne me dit rien... mais rien du tout.
—Vous y avez séjourné longtemps?
—Oh! une quinzaine, tout au plus.
—Alors, vous n'avez pas pu apprécier le charme de la vie anglaise... Là-bas, ce n'est point comme ici la vie bruyante, extérieure... c'est la bonne petite vie de famille dans un cottage bien clos, devant un feu de houille et une bouteille de whisky.
—Alors, quand nous... aurons réalisé notre fortune, c'est en Angleterre que vous vous retirerez?
—Oui, si vous ne me tuez pas avant...
Manzana se dressa sur son lit:
—Non... mais à la fin, pour qui me prenez-vous? Je commence à en avoir assez de ces plaisanteries-là...
—Calmez-vous... calmez-vous, ce n'était qu'une plaisanterie, comme vous dites; je n'en pense pas un mot.
—A la bonne heure... car vous savez, moi, j'ai la tête près du bonnet.
—Allons, dormons, cela vaudra mieux...
—Dormir... dormir! est-ce que c'est possible avec vous... Ah! tenez, j'aimerais mieux perdre cinq cent mille francs sur notre affaire et avoir la paix tout de suite... Depuis que je vous connais, je n'ai pas fermé l'œil une minute...
—Je suis absolument dans le même cas...
—Si cela continue, nous tomberons malades...
—Mais non, mon cher, mais non!... Quand nous nous connaîtrons mieux, nous n'aurons plus de ces soupçons ridicules... il faut bien que nous nous habituions l'un à l'autre...
—Je crois que nous y mettrons le temps...
—Que voulez-vous, nos relations ont commencé de façon si... imprévue! Avouez tout de même que vous avez eu une sacrée veine... car, somme toute, vous bénéficiez simplement d'une erreur... Si au lieu de me tromper d'étage comme je l'ai fait, j'étais allé chez M. Bénoni, aujourd'hui je serais probablement en Hollande et vous...
—Moi... mais je me serais débrouillé... j'ai des relations...
—En ce cas, vous auriez bien dû vous en servir au lieu de vendre les bibelots de votre propriétaire... Mais à propos, c'est demain qu'elle revient... Elle va en faire une tête quand elle va voir son appartement dévalisé...
—Ah! en voilà assez, à la fin... Savez-vous que vous commencez à m'échauffer les oreilles... Depuis une heure, vous semblez prendre un malin plaisir à me tarabuster...
—Mais non... vous voyez bien que c'est pour rire... il faut bien s'amuser un peu, que diable! Allons, bonne nuit, mon cher associé, je vous promets que je vais essayer de dormir... c'est là une preuve que j'ai confiance en vous.
—A la bonne heure! j'aime mieux cela... eh bien, dormons! mais c'est cette sacrée lumière aussi qui m'empêche de fermer l'œil...
—S'il ne faut que cela pour vous faire plaisir...
Et j'éteignis la lampe.
Avant de m'endormir, comme j'en avais réellement l'intention, je pris le diamant et le plaçai sur ma poitrine, dans la petite poche de ma chemise de flanelle...
J'étais à peu près rassuré sur le compte de Manzana, mais je jugeai que cette précaution n'était peut-être pas inutile. Si pendant mon sommeil, il s'avisait de vouloir fouiller dans mes poches, il en serait pour ses frais. Je ne supposais pas qu'il voulût me tuer—cela l'eût entraîné trop loin—mais il était bien capable de me voler et je devais me tenir sur mes gardes.
Déjà je commençais à sommeiller, quand un épouvantable vacarme se fit entendre dans l'hôtel. On ouvrait des portes, les marches craquaient sous des pas pesants et il y avait, par instants, comme un cliquetis de sabres.
—Que se passe-t-il donc? demanda mon associé... est-ce que le feu serait à la maison, par hasard? Il ne nous manquerait plus que ça.
Je n'eus pas le temps de répondre.
Un coup violent appliqué contre le panneau de la porte retentit soudain, en même temps qu'une voix dure, impérieuse, lançait ces mots effarants:
—Au nom de la loi, ouvrez!
Nous nous étions levés et, dans l'obscurité, nous nous interrogions, à voix basse.
A l'heure du danger, nous nous retrouvions unis. Fraternellement, nos deux mains s'étaient rencontrées.
—C'est pour l'affaire de l'hôtel d'Albion, me souffla mon associé... Nous sommes fichus!... Avalez le diamant!
Il en avait de bonnes, lui! Est-ce qu'on avale comme un noyau de cerise un diamant de cent trente-six carats!
—Au nom de la loi, ouvrez!
Il fallait se décider.
—Nous aggravons notre cas, dis-je à Manzana. Ouvrons.
Mais déjà la porte, cédant sous une violente poussée, s'abattait avec fracas et quatre hommes, dont l'un tenait une lampe à la main, faisaient irruption dans notre chambre. Derrière eux, des sergents de ville aux mines sévères formaient un barrage sombre.
Un petit monsieur ceint d'une écharpe tricolore s'avança vers nous, menaçant:
—Ah! ah!... dit-il, voici deux gaillards qui ne tenaient guère à faire notre connaissance. Je crois que nous avons eu la main heureuse... Eclairez-moi, Brindavoine, que je voie un peu leurs papiers!...
Comprenant que, cette fois, je jouais mon dernier atout, j'avais repris mon aplomb.
—Dieu! messieurs, que vous êtes pressés! m'écriai-je... Vous ne donnez même pas aux gens le temps de s'habiller... Alors, ce sont nos papiers que vous voulez... parfaitement! nous allons vous les montrer...
Et, tirant de ma poche la carte d'agent de la Sûreté que l'on connaît, je la tendis froidement au commissaire, qui lut à haute voix:
Préfecture de Police... Casimir Bonneuil, inspecteur.
L'effet fut exactement celui que j'attendais.
Le commissaire partit d'un bruyant éclat de rire et, me frappant familièrement sur l'épaule:
—Monsieur Casimir Bonneuil, fit-il, vous êtes un joyeux vivant, je vois ça!... mais permettez-moi de vous dire que vous poussez tout de même la plaisanterie un peu loin... Etait-il bien nécessaire de nous laisser enfoncer la porte?
—Je vous assure, répondis-je, que nous n'avions pas entendu la première sommation... nous étions éreintés et nous dormions comme des loirs.
—Vous êtes probablement d'origine anglaise, monsieur Bonneuil... Je vois ça à votre accent...
—Moi?... pas du tout... Je suis Français... ce qu'il y a de plus Français... mais j'ai vécu longtemps en Angleterre et, vous savez, l'accent anglais, ça se prend vite... C'est comme l'accent du Midi.
—En effet... Et vous êtes ici pour une affaire sérieuse?
—Très sérieuse... un vol de plusieurs millions.
—Le vol de la Banque des Cotonniers Havrais, sans doute?
—Non, mieux que cela...
—Seriez-vous sur une piste?
—Oui... depuis hier... et, je crois bien que, demain, je tiendrai mes «types».
—Ah! ah!... et dans quel quartier pensez-vous les pincer?
—Dans celui-ci, probablement...
—Cela tombe à merveille... c'est donc à mon bureau que vous amènerez vos gens. Je vais prévenir les journalistes... Ils se plaignent justement qu'il n'y ait jamais «d'affaires» chez moi... Je compte sur vous, hein? Vous pourriez même me requérir, au besoin... Un coup de téléphone et j'accours... Mon commissariat est tout près d'ici, place Saint-Hilaire.
—Je vous le promets... quel est votre numéro de téléphone?
—5e canton, 123... Cela vous est bien égal, n'est-ce pas, que je vous aide dans cette opération?... C'est vous, bien entendu, qui en aurez tout l'honneur, mais il en rejaillira quand même quelque chose sur moi et le Fanal de Rouen qui, depuis quelques mois, mène contre moi une odieuse campagne sous prétexte que je n'opère jamais d'arrestations, sera bien obligé de reconnaître que, le cas échéant, je n'hésite pas à payer de ma personne et à empoigner les malfaiteurs au collet.
Le commissaire avait prononcé ces derniers mots d'un ton confidentiel, et il y avait dans son regard une sorte de supplication.
Pour ce brave fonctionnaire en butte aux mesquines tracasseries de province, j'étais le Deus ex machina, celui sur qui il comptait pour relever son prestige aux yeux de ses chefs.
Avouez qu'il y a tout de même de curieuses coïncidences!
Il me remit sa carte, puis, après m'avoir serré la main:
—A bientôt, me dit-il... il faut que je continue ma petite visite domiciliaire... Je ne sais pourquoi, j'ai reçu brusquement l'ordre d'opérer une descente dans tous les hôtels borgnes de mon district et il paraît que mes collègues accomplissent, en ce moment, la même mission... Je crois savoir que l'on tient à pincer des escarpes dangereux qui ont fait, hier, un mauvais coup dans la ville... Voyez-vous que l'on aille justement arrêter vos «gredins» et vous couper l'herbe sous le pied... ça serait une sale blague, hein?
—Non... il n'y a pas de danger, mes gredins ne logent pas dans un hôtel borgne.
—C'est juste... Des gens qui ont des millions en poche!... Allons, au revoir, mon cher monsieur Bonneuil!... N'oubliez pas la promesse que vous m'avez faite et... excusez-moi d'avoir si brusquement interrompu votre sommeil...
—Oh!... dans notre métier, ne sommes-nous pas habitués à ces petites surprises!
Le commissaire s'en alla, accompagné de son secrétaire Brindavoine.
Les agents le suivirent, indolents et maussades. Cependant, l'un de ces derniers qui était, à ce qu'il nous dit, menuisier de son état, revint quelques instants après, rafistoler notre porte. Il replaça le panneau qui était tombé et revissa tant bien que mal la gâche de la serrure.
Manzana avait rallumé la lampe.
Lorsque nous fûmes seuls, il me donna une petite tape sur le ventre et, pouffant de rire:
—Hein? elle est bonne, celle-là! fit-il. C'est égal, vous lui avez monté un joli bateau à ce gobeur de commissaire! Bien joué, monsieur Bonneuil! Bien joué!... Toutes mes félicitations! vous êtes vraiment un type merveilleux...
J'acceptai avec modestie le compliment que voulait bien m'adresser Manzana...
Quelques instants après, nous nous recouchions et, pour la première fois depuis notre rencontre, nous dormîmes comme deux braves bourgeois qui n'ont rien à se reprocher.
Lorsque nous nous éveillâmes, il faisait grand jour. Après m'être tâté pour m'assurer que le diamant était toujours dans le gousset de ma chemise de flanelle, je commandai deux cafés au lait avec des petits pains. Dès que le gnome hydrocéphale qui remplissait à l'hôtel l'office de valet de chambre eut installé devant nous deux tasses ébréchées, nous nous assîmes et, tout en croquant des rôties de pain beurré, nous élaborâmes un plan de campagne.
Je dois dire toutefois que ce plan, ce fut moi qui le dressai, car Manzana qui semblait avoir maintenant pour moi une admiration sans bornes, approuvait tout ce que je proposais. Il comprenait qu'à présent j'étais l'âme de cette association qui avait si mal débuté, et menaçait peut-être de finir plus mal encore.
—Mon cher ami, dis-je enfin, si vous le voulez bien, nous allons quitter le plus vite possible cette bonne et hospitalière ville de Rouen, mais vous devez supposer que nous n'allons pas être assez naïfs pour prendre le train du Havre qui passe ici, matin et soir... Ce serait le plus sûr moyen de se faire pincer, car la police, à la suite du drame de l'hôtel d'Albion, a dû établir une surveillance dans les gares. Nous allons tout simplement, gagner une petite station que nous n'aurons pas de peine à trouver sur l'indicateur et là, nous nous embarquerons dans un modeste train omnibus.
—Vous pensez à tout, mon cher Pipe! s'exclama mon associé... mais, dites donc, avez-vous songé à notre arrivée au Havre? Il y aura de la police, là-bas, et pour peu que nous ayons été signalés...
—J'ai prévu cela, mon cher, aussi descendrons-nous à la première gare avant Le Havre... D'ailleurs, je réfléchis, il est possible que nous ne prenions pas le train...
—Ah!... vous songeriez à louer une auto?
—Non... Je vous dirai cela tout à l'heure... j'ai besoin de me renseigner...
—Faites-le vite, alors, car je ne me sens pas en sûreté.
—Et moi donc? J'ai hâte de filer, croyez-le... nous commençons à connaître trop de monde ici: le cocher, la débitante, le pasteur, le commissaire de police...
Nous nous apprêtions à sortir, quand je fis remarquer à Manzana qu'il serait peut-être prudent de lire un peu les journaux.
Il approuva cette idée et nous envoyâmes chercher, par le groom à grosse tête, le Fanal de Rouen. J'étais curieux de savoir si cette feuille parlait de notre petite expédition de la veille. Je ne tardai pas à être fixé, mais ce que je lus me plongea dans un abîme d'étonnement.
—Ecoutez, dis-je à Manzana.
Sous le titre: «Le Mystère de l'hôtel d'Albion», on racontait ce qui suit:
«Hier, dans notre ville d'ordinaire si paisible, depuis que les nombreux indésirables qui l'habitaient se sont réfugiés au Havre, un drame mystérieux s'est déroulé à l'Hôtel d'Albion, où l'on a découvert, dans la chambre no 34, un homme et une femme bâillonnés et ligotés, à n'en pas douter, par des mains expertes...»
Je regardai Manzana:
—Voilà, dis-je, un compliment à votre adresse...
—Oui... oui... continuez, fit mon associé d'un ton bourru.
«... par des mains expertes. Délivrés immédiatement et soignés par un médecin que l'on avait fait appeler, ils ont déclaré avoir été attaqués par deux individus dont ils ont donné un signalement détaillé et sur la piste desquels notre intelligent chef de la Sûreté s'est lancé aussitôt. Grâce aux renseignements précis qu'il n'a pas tardé à recueillir, nous avons tout lieu d'espérer que les deux bandits seront arrêtés aujourd'hui.»
Cet article inséré en première page, était suivi d'une petite note en italiques: Dernière heure.
Et voici ce que disait cette note: «L'affaire de l'hôtel d'Albion se complique étrangement. Les deux personnes qui avaient été victimes de l'agression dont nous parlons plus haut et que M. Feuardent, juge d'instruction, avait convoquées à son cabinet, ont disparu subitement et, malgré les recherches opérées par le service de la Sûreté, il a été jusqu'alors impossible de retrouver leur trace.»
—Parbleu...! m'écriai-je, ces gens-là ne tenaient pas plus que nous à dialoguer avec un juge d'instruction. Ils doivent avoir, eux aussi, la conscience terriblement chargée... Allons, tout cela est très bon pour nous...
—Ah! vous croyez? fit Manzana.
—Mais certainement, pendant que l'on recherchera les locataires de l'hôtel d'Albion, nous aurons le temps de filer... Cette affaire est trop compliquée pour des policiers de province... vous verrez qu'ils embrouilleront tout et n'aboutiront à rien... Profitons de leur affolement pour leur tirer notre révérence.
—Vous avez toujours l'intention de gagner Le Havre?
—Bien sûr... n'a-t-il pas été décidé que nous passerions en Angleterre...?
—Nous n'y sommes pas encore.
—Mais nous y serons bientôt...
—Je le souhaite, mais je suis loin d'être aussi optimiste que vous... Les gares doivent être surveillées...
—Mais puisque je vous ai déjà dit que nous ne prendrions pas le train... Combien faut-il vous le répéter de fois?...
Manzana ne répliqua point, craignant sans doute de s'attirer quelqu'une de ces algarades que je ne lui ménageais guère depuis la veille.
Il hocha lentement la tête, d'un air résigné, puis répondit simplement:
—Je remets mon sort entre vos mains.
Un autre se fût peut-être laissé prendre aux airs doucereux de Manzana, mais moi qui connaissais le drôle, je ne croyais plus un mot de ce qu'il disait. La soumission qu'il montrait n'était point sincère et je le sentais toujours aussi hostile. Je lisais au fond de sa pensée comme dans un livre et il devait bien s'en apercevoir, car chaque fois que je le regardais fixement, il paraissait gêné. Son plan, je ne le devinais que trop!... Il espérait me supprimer purement et simplement et rester seul propriétaire du diamant, mais il avait affaire à forte partie et, d'ailleurs, j'étais bien décidé à ne plus lui confier le Régent.
Jusqu'alors j'avais échafaudé une foule de projets, tous plus insensés les uns que les autres, et, comme cela arrive généralement, au moment où je désespérais de tout, une inspiration m'était venue: J'avais trouvé le moyen de quitter Rouen, sans bourse délier... bien plus j'espérais, en cours de route, gagner quelque argent.
L'idée n'avait rien de génial, mais elle ne fût certainement pas venue à l'esprit de Manzana.
Après avoir réglé la note d'hôtel, je sortis avec mon associé. Il faisait un temps épouvantable. La pluie tombait à flots et il n'y avait pas un chat dans les rues.
Nous nous mîmes un instant à l'abri sous un porche, mais comme l'averse continuait, nous relevâmes le col de notre pardessus et nous nous remîmes en route, courbés en deux, ruisselants d'eau, à demi aveuglés.
Nous atteignîmes enfin les quais et là, nous pûmes nous mettre à l'abri dans une baraque en planches qui servait de bureau à une compagnie de navigation.
Manzana ignorait toujours ce que j'avais l'intention de faire, mais il n'osait m'interroger, de peur de se faire encore rembarrer.
De temps à autre, il me jetait un regard à la dérobée, mais je demeurais impassible, jugeant inutile de le mettre au courant de mes projets.
Enfin, comme la pluie avait cessé, je lui touchai légèrement le bras:
—Venez, lui dis-je.
—Où cela?
—A deux pas d'ici.
Quelques minutes après, je m'arrêtais devant un grand cargo amarré à quai et dans lequel des hommes étaient en train d'empiler à fond de cale des balles de coton.
Ce cargo était anglais; il s'appelait le Good Star, ce qui signifie Bonne Etoile.
Ce nom me plaisait car, on a pu le voir, je suis assez superstitieux et m'imagine à tort ou à raison que certains noms doivent avoir sur notre destinée une réelle influence.
M'approchant d'un gros homme à casquette galonnée, qui surveillait l'embarquement des marchandises, je lui dis en anglais:
—Pardon, capitaine, n'auriez-vous point besoin, par hasard, de deux hommes de peine?...
Le capitaine me toisa pendant quelques secondes, puis après avoir tiré deux ou trois bouffées de sa courte pipe en merisier, répondit d'un ton brusque:
—Qu'est-ce que vous savez faire?
—Oh! beaucoup de choses, captain...
—Savez-vous arrimer une cargaison?
—Oui, captain...
—Pouvez-vous aussi tenir convenablement la barre?
—Je le crois.
—Savez-vous lover chaînes et filins?
—Parfaitement, captain...
—Vous pourriez, je le suppose, faire aussi un peu de cuisine?
—Certes... captain.
—Bien... quelles sont vos prétentions?
—Ma foi... j'estime que trois livres par semaine...
—Je vous en offre deux, pas un shilling de plus... c'est à prendre ou à laisser... Maintenant, je dois vous prévenir que je vous engage pour un voyage seulement... Une fois que nous serons arrivés à destination et que l'on aura procédé au déchargement, je n'aurai plus besoin de vos services... Acceptez-vous?
—J'accepte, captain... mais à une condition.
—Laquelle?
—C'est que vous preniez aussi mon camarade...
Et ce disant, je désignais Manzana qui se tenait près de nous...
Le capitaine dévisagea mon associé, puis fronçant le sourcil:
—Il a une sale tête, votre camarade... ce n'est sûrement pas un Anglais, cet oiseau-là...
—Non, captain...
—Il a l'air solide... on pourrait tout de même l'employer à vider les escarbilles et à charger les foyers... C'est entendu, je le prends... mêmes conditions que pour vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas mon affaire, je le débarque au Havre... je n'aime pas les flémards, moi...
Je transmis ces paroles à Manzana qui demeura tout interloqué.
—Eh quoi, dit-il, vous m'avez engagé à bord de ce bateau sans me consulter?
—Mon cher, répondis-je, il n'y avait pas à hésiter... d'ailleurs, je vous eusse consulté que cela n'eût avancé à rien. Il y a des situations que l'on doit accepter coûte que coûte... Nous sommes menacés, traqués comme de mauvaises bêtes, il faut absolument quitter cette ville. Or, pouvions-nous trouver une meilleure solution que celle-là?
Mon associé ne répondit point. L'argument était, en effet, sans réplique, mais Manzana, paresseux comme une couleuvre, se lamentait déjà à la pensée qu'il allait être obligé de travailler, chose qui ne lui était peut-être jamais arrivée, car cet être au passé nébuleux avait dû exercer tous les métiers, excepté ceux qui exigent un effort physique trop violent.
Je n'étais pas fâché de voir un peu la tête qu'il ferait quand le capitaine lui commanderait de porter des sacs de charbon ou de laver le pont à grande eau. L'épreuve serait dure, mais elle aurait sur mon triste compagnon un effet salutaire.
J'ignorais où allait le Good Star. Je savais seulement qu'il ferait escale au Havre pour, de là, se diriger vers quelque port d'Angleterre.
Il devait quitter Rouen à la marée descendante, c'est-à-dire à deux heures de l'après-midi, mais il n'était encore que dix heures du matin et qui sait si, avant le départ, quelque stupide policier ne viendrait pas nous rendre visite. Le Good Star, en sa qualité de navire marchand, était dispensé des formalités de police auxquelles sont soumis les vapeurs transportant des passagers, mais après la petite histoire de l'hôtel d'Albion, il était possible que le chef de la Sûreté de Rouen s'avisât de perquisitionner à bord des bateaux en partance.
J'insistai auprès du capitaine pour prendre immédiatement mon service. Il y consentit.
—Venez, dit-il.
Et il nous présenta immédiatement au maître d'équipage, un gros homme aussi large que haut qui répondait au nom de Cowardly.
On nous assigna immédiatement nos postes.
—Here, me dit Cowardly, en me désignant le pont du bateau...
Et prenant Manzana par le bras, il le poussa vers une écoutille où se trouvait un petit escalier de bois conduisant à l'entrepont.
Comme mon associé demeurait immobile, ne sachant ce qu'il devait faire, Cowardly lui dit d'un ton brusque:
—Downstairs!
Je m'approchai:
—Mon camarade, expliquai-je au maître d'équipage, ne comprend pas l'anglais.
Et je traduisis à Manzana l'ordre que l'on venait de lui donner:
—On vous dit de descendre.
—Où cela?
—Mais dans la cale, parbleu!
—Et vous?
—Moi, jusqu'à nouvel ordre, je reste ici, sur le pont...
—Ah! non, par exemple. Je n'accepte pas cela... Le truc est bien combiné, mais ça ne prend pas avec moi... pendant que je serai à fond de cale, vous filerez avec le diamant... Vraiment, mon cher, vous me prenez pour un imbécile...
Le capitaine était derrière nous. Il ne comprenait rien à ce que nous disions, mais au ton de Manzana, il n'eut pas de peine à deviner que celui-ci faisait des difficultés pour descendre dans l'intérieur du navire. D'une violente poussée, il l'envoya rouler en bas de l'escalier et d'un coup de pied referma le panneau de l'écoutille...
—Retenez bien, me dit-il, que vous n'êtes pas ici pour tenir des conversations... Au travail, et vivement!... Tenez, joignez-vous à cet homme et aidez-le à rouler cette balle de coton...
J'obéis, sans murmurer, et cette docilité me valut tout de suite la confiance du capitaine. Il faut savoir se plier aux exigences de la vie et accepter toutes les situations, quelles qu'elles soient, du moment que l'on travaille à son salut.
Quelle brute que ce Manzana! Pourvu qu'il n'aille point, par quelque extravagance, attirer sur nous l'attention de la police!
Le Good Star devait, je l'ai dit, partir à deux heures de l'après-midi. En causant avec quelques matelots, anglais comme moi, j'appris qu'il se rendait directement à Londres, après escale au Havre.
Décidément, j'étais servi à souhait.
J'attendais cependant avec une inquiétude que l'on devine le moment où on larguerait les amarres et, tout en m'employant à bord le plus activement possible, je jetais de temps à autre un regard vers le quai.
C'était là que pouvait surgir l'ennemi, sous forme d'un détective ou d'un agent de la police officielle.
Par bonheur, la pluie s'était remise à tomber et les quais étaient absolument déserts.
Un peu avant midi, j'eus une vive émotion. Deux hommes d'apparence assez louche s'étaient présentés à bord et avaient demandé le capitaine. Enfin, ils quittèrent le bateau, et ce furent les deux seuls visiteurs que nous eûmes sur le Good Star.
Manzana, comme bien on pense, n'était pas tranquille à fond de cale et il éprouva le besoin de passer la tête par une écoutille, afin de s'assurer que j'étais toujours sur le pont.
Le capitaine l'aperçut.
Il eut un geste de colère, puis appelant le maître d'équipage, lui donna rapidement quelques ordres. Bientôt, Manzana reparaissait en compagnie du second qui, sans un mot, le conduisait à la passerelle et l'invitait à quitter le bord.
Mon associé qui ne tenait pas à partir sans moi protestait avec la dernière énergie et m'appelait d'une voix désespérée, mais je me gardai bien de me montrer. Il fut enfin expulsé un peu brutalement par le maître d'équipage qui n'était rien moins que patient et, dès qu'il fut sur le quai, deux marins, sur un ordre, retirèrent la passerelle.
Caché derrière une des cheminées du bateau, je voyais Manzana s'agiter comme un fou. De temps à autre, il mettait ses deux mains en porte-voix devant sa bouche et hurlait à tue-tête:
—Pipe!... Edgar Pipe!... Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous quitter ainsi... Rappelez-vous nos conventions... C'est mal ce que vous faites là!... Prenez garde!...
Déjà le Good Star se mettait en marche et le bruit de ses hélices frappant l'eau à coups saccadés couvrait les appels de mon associé... Je l'apercevais toujours gesticulant sous la pluie, mais peu à peu, il diminua, et ne fut bientôt plus qu'une petite silhouette noire trépignante et grotesque.
Le hasard, on le voit, me servait à souhait une fois encore.
Depuis près de cinq jours, je cherchais le moyen de me débarrasser d'un affreux rasta sans usages qui était de plus fort compromettant et voici que le capitaine du Good Star dénouait, d'un simple geste, une situation qui menaçait de tourner au tragique.
Ah! on a bien raison de dire que la vie n'est qu'une boîte à surprises.
Tout ce que l'homme prépare, élabore avec soin en vue de cette chose insaisissable qu'on appelle le bonheur, tout cela s'écroule en un clin d'œil, au moindre souffle, et c'est presque toujours ce que l'on n'a pas prévu qui finit par s'imposer à nous en bouleversant tous nos projets.
Parfois, ce changement subit nous est funeste... Souvent aussi il nous est favorable, comme c'était le cas ici.
Un étranger s'était fait mon auxiliaire. Ah! comme je le bénissais, ce brave capitaine du Good Star!...
Cependant, je finis, à la réflexion, par m'apercevoir que, pour s'être modifiée de façon assez satisfaisante, ma situation n'en restait pas moins dangereuse.
En effet, Manzana, qui sans être un aigle n'était pas tout à fait un imbécile, ne me lâcherait pas comme cela... et il y avait des chances pour qu'il me retrouvât, soit au Havre, notre première escale, soit en Angleterre, au moment de l'accostage du Good Star... S'il me manquait à cette dernière relâche, j'avais tout lieu de supposer qu'il ne me rejoindrait jamais.
D'ailleurs, où trouverait-il de l'argent pour payer son voyage?
Le Good Star marchait bon train... C'était un superbe cargo, dernier modèle, qui pouvait, en pleine mer, filer ses quinze nœuds, mais en ce moment, il modérait son allure, afin de ne point soulever derrière lui trop de remous. Lorsque nous atteignîmes Villequier, un pilote monta à bord, et nous guida à travers les bancs de sable qui s'égrènent çà et là, sur la Seine, jusqu'à son embouchure.
Après avoir aidé à arrimer la cargaison dans la cale, je m'occupai de la cuisine de l'équipage. Je devais, aux termes de nos conventions avec le capitaine, remplacer momentanément le maître-coq. C'était la première fois de ma vie que je remplissais les délicates fonctions de cuisinier, et je dois dire que je ne m'en tirai pas trop mal. Au lieu de confectionner de ces plats classiques que les connaisseurs apprécient trop facilement, j'improvisai des ragoûts étranges qui échappaient à la critique, et les matelots, à quelques exceptions près, se déclarèrent satisfaits de mes salmigondis. Le maître d'équipage Cowardly daigna même me complimenter sur certaine blanquette sauce poivrade, que je croyais bien avoir affreusement ratée et qui mit le feu au gosier de tous les marins.
Ce que l'on but ce jour-là à bord du Good Star, on ne peut s'en faire une idée.
La manœuvre s'exécuta néanmoins sans trop d'à-coups. Les hommes furent plus gais que de coutume, voilà tout.
Quand nous atteignîmes la mer, nous commençâmes à danser fortement et je ne tardai pas, hélas! à éprouver ce que mes compatriotes appellent le sea-sickness. Je fus horriblement malade et ne me rappelle rien de ma traversée... Je crois toutefois pouvoir affirmer que le capitaine et le maître d'équipage, furieux d'être privés de cuisinier, m'accablèrent d'injures et s'oublièrent même jusqu'à me frapper. Cependant, si abattu, si prostré que je fusse, je trouvais encore la force de palper de temps à autre la pochette qui contenait mon diamant...
Lorsque nous entrâmes enfin dans la Tamise, je retrouvai tous mes moyens, et crus devoir m'excuser auprès du capitaine, mais le charme était rompu; je n'étais plus à ses yeux qu'un être ridicule, une sorte de fantoche encombrant, aussi m'annonça-t-il d'un ton bourru qu'il me retranchait une livre sur ma solde. J'eus l'air navré de cette diminution de salaire, mais au fond, je m'en moquais comme d'une guigne, puisque j'avais toujours en poche la bonne et solide bourse en cuir noir du Révérend Patterson.
Certes, je me retirais bien de l'association que j'avais été obligé d'accepter, le revolver sous la gorge, et j'estimais comme le nommé Pangloss que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ah! il devait en faire une tête, en ce moment, le Senor Manzana!
Je me le représentais courant à travers les rues de Rouen, comme un chien perdu, dans la boue, et ma foi, j'avoue qu'il ne m'inspirait nulle compassion.
Bien que je m'efforçasse de me rassurer complètement, une crainte finit cependant par me hanter et par s'incruster dans ma cervelle avec l'obstination d'une idée fixe.
Si Manzana s'était fait prendre!...
Qui sait si un agent de police ne l'avait point arrêté! Si cela s'était produit, j'étais sûr de mon affaire. Le gredin me dénoncerait et peut-être serais-je «cueilli» en débarquant sur le sol anglais.
J'avais remarqué que le Good Star avait un poste de T. S. F., et que l'on avait reçu plusieurs radios depuis notre départ. Je ne serais vraiment tranquille que lorsque j'aurais franchi la passerelle du cargo et j'aspirais à cet heureux moment, avec une émotion que l'on comprendra.
Il arriva enfin!
Le Good Star s'amarra à quai, dans le bassin Sainte-Catherine, en amont de Tower-Bridge, et l'on procéda immédiatement au débarquement des marchandises.
Nul agent ne m'attendait au ponton d'accostage... Manzana, en admettant qu'il eût prévenu la police, s'y était pris trop tard... J'étais maintenant dans mon pays, libre de mes mouvements, libre de mes actes et avec de l'argent en poche... Rien ne m'empêchait plus de passer en Hollande pour y vendre mon diamant.
L'incident Manzana ne m'avait, en somme, retardé que de quelques jours.
Ah! quelle riche idée j'avais eue de conserver le Régent sur moi après la petite expédition de l'hôtel d'Albion!
Je procédai au déchargement du Good Star avec un courage et un entrain extraordinaires... Jamais je n'avais eu tant de cœur au travail. Il me semblait qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant moi. Tout en «coltinant» les caisses et les balles qu'un treuil à vapeur extrayait des flancs du cargo, je chantais éperdument et Cowardly dut, à deux reprises, me prier de mettre une sourdine à mon «gueuloir» pour employer sa propre expression.
Le débarquement terminé, je touchai ce qui me revenait, puis je pris congé du capitaine et du maître d'équipage.